‹ NietzscheChapitre 15 sur 28 · LA K 0 G H E F 0 U G A U L D · texte numérisé non relu

LA K 0 G H E F 0 U G A U L D

d'abaisser les autres » ; si bien qu' « à une grande vanité près, les héros sont faits comme les autres hommes » (*).

Par quelles ressources de moralité échapperait-on aux tenailles de ce terrible raisonnement? où trouver l'héroïsme vrai et le désintéressement pur ? L'analyse de La liochefoucauld les cherche par-delà les formes sociales de la vertu et dans des profondeurs où la conscience ellemême n'atteint plus. Il y a une « valeur parfaite », une intrépidité et une force d'âme qui, dans le calme d'une raison dont elles conservent le libre usage au milieu de tous les périls, restent supérieures aux calculs mesquins de l'intérêt, et indifférentes même au suifrage du moi orgueilleux qui les regarde. La nature « et la fortune avec elle » font de telles âmes de héros (^). Et il y a aussi sans doute un amour pur, mais peu de gens l'ont vu : « G'est celui qui est caché au fond du cœur et que nous ignorons nous-mêmes {^). »

Nous ne sommes jamais « en liberté d'aimer ou de cesser d'aimer », quand parle en nous cet amour rare et fatal. L'héroïsme et l'amour pur éclosent comme des fleurs miraculeuses et divines. Leur naissance est un mystère, et La Rochefoucauld de s'apercevoir aussitôt que la nature, qui les crée inexplicablement, ne sait pas si elle les crée pour le bien ou pour le mal. « U y a des héros en mal comme en bien. » Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts (*). La nature, qui a prescrit des bornes à chacun, dès sa naissance, pour ses vertus et pour ses vices, est donc seule responsable de ses crimes ou de ses hauts faits, et d'une certaine façon, le « naturalisme » de La Rochefoucauld innocente le mal, contrairement à ce que Nietzsche avait cru d'abord.

(') Réflexions, 213, 2i. — (*) Ibid., 130, 445. — (») Ibid., 76, 69. — ') Ibid., 185, 190.

Il y a donc déjà une appréciation « immoraliste » dans ce jugement où La Rochefoucauld trouve le vice moins opposé à la vertu que la faiblesse, sous prétexte que la faiblesse qui tient à la nature ne se corrige point (*). On peut faire de la vertu avec des vices vigoureux; on ne peut la tirer de Tinfirmité inoffensive et mesquine. La Rochefoucauld nous avertit que les épithètes usuelles par lesquelles nous qualifions nos actes, ne dépeignent que la valeur sociale de ces actes et non leur essence. Au regard d'une analyse exacte, les mêmes passions que l'on accuse de tous nos crimes méritent d'être louées de nos bonnes actions. Le fonds d'où elles sortent est le même ; et de cette origine identique il peut naître des contraires (*). Or, n'est-ce pas là le point de départ de cette philosophie nietzschéenne qui, de tous les faits contradictoires de la moralité, voulait connaître d'abord la généalogie? « Comment une chose peut-elle sortir de son opposé : la logique sortir de l'illogisme, la contemplation désintéressée sortir du vouloir concupiscent, la vie pour autrui de l'égoïsme ? » Ce fut le problème posé par Nietzsche au seuil de Menschliches ^ Allzumenschliches .

Il se découvre, à l'examen, qu'il n'y a pas de contradictions dans la nature. Il n'y a que des « sublimations », selon le mot de Nietzsche, où la matière morale initiale s'affme et s'épure jusqu'à ce que les sédiments grossiers n'en soient plus reconnaissàbles. Le transformisme moral explique cette différenciation des contradictoires. Les moralistes français, et La Rochefoucauld le premier, ont poussé Nietzsche dans la recherche ambitieuse et féconde, par laquelle il a voulu devenir le Lamarck de la morale.

(') Réflexions, 130, 445. — (*) Ibid., U : « Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires. »

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