‹ NietzscheChapitre 18 sur 28 · C H A M FOUT · texte numérisé non relu

C H A M FOUT

croyance de ces âmes endolories par le doute, c'est un mysticisme laïque auquel ne s'élève pas la foule ; elles font un acte de foi en un renoncement et un sacrifice d'une totale pureté :

Le public ne croit point à la pureté de certaines vertus et de certains sentiments ; et en général le public ne peut guère s'élever qu'à des idées basses (*).

C'est qu'il faut greffer sur la passion une forte raison qui ne lui emprunte que sa sève ; alors cette passion épurée mûrira par elle en fruits de douceur héroïque.

En quoi aurait consisté la méthode d'éducation morale que Chamfort voulait opposer à Yéducation de prudence usitée aujourd'hui? Il ne l'a pas définie. On devine que de cette éducation de raison associée au sentiment relevaient les vertus exquises qu'il pensait substituer aux nôtres ; V élévation, c'est-à-dire la bonté forte, si distincte de la bonhomie banale ; l'art délicat de rendre service sans coquetterie ; une générosité qui saurait constamment dissimuler l'objet de sa bienfaisance, jusqu'à « l'envelopper dans le sentiment qui a produit le bienfait » (^). On songe à plus d'une de ces magnifiques paroles où Nietzsche a parlé de la « profusion intérieure » :

Quand votre cœur déroulera son flot large et plein, pareil au fleuve qui est le salut et le péril des riverains, ce sera là le commencement de votre vertu (') .

Y a-t-il une règle pour une vertu à ce point prodigue, robuste et éclairée? On serait surpris que des moralistes ennemis de l'esprit grégaire admissent un impératif. La moralité pure chez eux ressemble à un arbrisseau d'une sève choisie, et dont tous les bourgeons donnent des

(*) Maximes et Pensées, p. 288. — (•) /ôtV/., p. 313.

(^) Alsosprach Zarathustra. Von der schenkenden Tugend. {W., VI, 111.

ramures, puisque cela est à la fois sa fatalité et sa joie. Cette générosité attestait pour Chamfort un naturel resté intact; pour Nietzsche, une sélection savante et ancienne. Peu importe ce litige de deux philosophes qui, en désaccord sur le passé de l'homme, s'entendent sur son avenir. De la pure nature humaine, restée sans corruption ou échappée à la décadence, Chamfort et Nietzsche attendent une liberté bienfaisante sans loi, magnanime sans gloire, et qui, s'il fallait désespérer de la société, permettrait encore d'aimer l'humanité dans quelques exemplaires très purs :

Pour les hommes vraiment honnêtes et qui ont de certains principes, les commandements de Dieu ont été mis en abrégé sur le frontispice de l'abbaye de Thélème : Fais ce que voudras (*).

Nietzsche fera un pas de plus. Toutes les maximes universelles, et jusqu'aux plus sévères, celle de Kant non exceptée, ont des mailles trop lâches pour son individualisme exigeant. Faites pour des âmes moyennes, elles restent au-dessous des vertus qui s'épanouissent librement dans l'humanité supérieure. Chamfort avait dit que les principes qui gouvernent les hommes de cette trempe sont « les armes d'Achille qui ne peuvent convenir qu'à lui et sous lesquelles Patrocle lui-même est opprimé » ('). L' « immoralisme » de Chamfort et de Nietzsche consiste en cette dure école d'une vertu impossible à réduire sous des règles, et d'où sortira un nouvel héroïsme mûri dans la soHtude.

Sans doute, pour Chamfort, il faudra poser une fois de plus le problème de son inconséquence morale. Comment se fait-il que, responsable d'une moralité nouvelle qui

(') Maximes et Pensées, p. 315.

(•) Caractères et portraits, p. 128.

exigeait de longues méditations, il soit sorti de la retraite qu'il avait lui-même choisie ? Par quelle gageure, en 1789, ce connaisseur d'hommes a-t-il pris le parti de la multitude? Faut-il accepter la subtile explication de Nietzsche ? Est-il vrai qu'un instinct obscur ait vécu en lui, plus fort que la sagesse, une inexpiable haine contre cette aristocratie à laquelle avait appartenu son père, séducteur assez lâche pour abandonner l'honnête petite bourgeoise qui s'était donnée à lui? Cette mère que Chamfort avait consolée par la tendresse filiale la plus respectueuse, a-t-il voulu la venger, quand l'heure vint de ruiner toute la caste de son père? Ou bien, les circonstances, le génie, le sang paternel l'ayant fait vivre lui-même dans les rangs de l'aristocratie sa vie durant, a-t-il eu des remords? S'est-il jeté dans la Révolution pour expier sa complicité avec l'Ancien Régime (*)?

C'est une ingénieuse et trop audacieuse conjecture. Qui oserait, sans témoignages, deviner les voies obscures du sang? Et les causes ne peuvent-elles être plus simples? Dans cet écroulement de l'ancienne société factice, comment Chamfort n'aurait-il pas espéré qu'on dégagerait des ruines les fragments de cette humanité plus pure et plus ingénue qu'il y croyait prisonnière ? 11 dénonça avec frénésie tous les abus et jusqu'à ceux dont il aurait pu vivre ; supérieur toujours, dit un contemporain, à son intérêt, et parfois son propre ennemi. « Il se déchaîna contre les pensions jusqu'à ce qu'il n'eût plus de pension ; contre l'Académie dont les jetons étaient devenus sa seule ressource, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus d'Académie ; ... contre l'opulence extrême, jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un ami assez riche pour lui donner à diner (*). » Paradoxale

(*) Frœhliche WissenschafU livre II, S 95. {W., V, 12o.)

(*) RoEDBBBR, Dialogue entre un rédacteur et un ami de Chamfort. (Journal

fureur, mais désintéressée. Opiniâtreté singulière, mais qui fait passer une idée à l'acte.

Il y a illogisme sans doute pour le solitaire à descendre dans la foule ; et dans la désapprobation de Nietzsche, c'est ce que nous comprenons le mieux. Mais Zarathoustra, le solitaire, après avoir amassé le miel de sa sagesse, n'a-t-il pas été tenté d'en faire présent à l'humanité? Ne s'est-il pas donné pour un « pêcheur d'hommes » ? Ses écrits, ne les a-t-il pas appelés des hameçons et des filets pour prendre des âmes ? Cette grande campagne qu'il a faite contre les Eglises et les prêtrises, contre les Etats et les hommes politiques, ce renversement de toutes les morales et de toutes les hiérarchies, cette nouvelle « philosophie des lumières » [die neue Aufklœrung) ('), dont l'avènement ferait des solitaires de la pensée libre les législateurs de l'avenir, qu'est-elle autre chose, si ce n'est une Révolution?

de Paris, 18 mars 179j.) L'article est reproduit dans l'édition des Œuvres

de Chamfort, par A. Houssayb, pp. 22-27.

(*) Fragments des Préfaces de 1885-1888, S 220. (W., XIY, 356.)

(*) Ça été le premier titre d'un ouvrage projeté sur la philosophie du

Retour éternel (1884-85). (ÏF., XIV, 321, 341).

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