‹ NietzscheChapitre 2 sur 28 · AVEC UNE DOULOUREUSE AFFECTION · texte numérisé non relu

AVEC UNE DOULOUREUSE AFFECTION

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T Jn livre sur Nietzsche commence légitimement par faire \^ leur part aux précurseurs du niet:{schéanisme. On ne peut comprendre la pensée de Nietzsche si l'on n'est familier d'abord avec la culture intellectuelle où elle s'alimente.

Nietzsche s'est fait gloire de tout ce qu'il a su appi'endre. Choisir des maîtres, c'a été pour lui un art de se donner à lui-même des aïeux. Il a dit avec orgueil :

Quand je parle de Platon, de Pascal, de Spinoza et de Gœthe, je sais que leur sang coule dans mes veines.

Il a souvent dressé l'arbre généalogique de la lignée dont il se prétendait l'héritier. Il n'a jamais voulu admettre la distinction établie par Michel-Ange entre l'art d'apprendre et le don naturel :

Qu'appele^^-voîis don naturel, s'écriait-il, si ce n'est un fragment plus ancien d'apprentissage, une expérience, un dressage, une assimilation qui se sont faits peut-être à l'époque de nos pères, ou plus anciennement encore?.,. Et puis, apprendre n'est-ce pas se donner à soi-même des dons naturels (*) ?

Règle de vie qu'on retrouverait toute pareille che^ Gœthe à qui Nietzsche l'emprunte et en qui il l'a tant admirée. Les passages lui sont présents des Conversations avec Eckermann et des Maximes et réflexions où Gœthe vieillard multiplie les

(*) Nietzsche, Morgenrôthe, § 540 {W., IV, p. 346).

libations reconnaissantes à tous les devanciers oii il a puisé sa sagesse (*) ;

Ce qui est original en nous, ajoutait Gœlhe, se conserve et reprend vigueur surtout si nous ne perdons pas de vue nos grands ancêtres. Ce n'est pas seule?nent ce qui est né avec nous, mais ce que nous savons acquérir, qui nous appartient et fait partie intégrante de notre substance (*).

C'est donc déjà décrire Nietzsche que de décrire son ascen dance spirituelle. Quand il n'aurait fait que renouveler l'expression de la pensée acquise dans la plus puissante mélodie qu'on ait entendue en prose allemande, il y aurait déjà nécessité à faire le relevé de tous les thèmes empruntés et variés par lui. Mais il y a plus. Ces voix connues que nous percevons en entrant sous l'ombrage bruissant des écrits de Niet:(^sche, ce sont les voix de ses guides. Il les a suivies, comme Sigfrid suit l'oiseau-prophète de la forêt. Il a été cofiduit par elles, par leurs conseils de prudence, d'aud-ace et d'espérance jusqu'à l'endroit où, à son tour, il devait reticontrer l'ennemi, dont le fer de lance porte gravées les runes de la coutume, de la loiy de toutes les traditions vieilles. Son épée serait-elle forgée de morceaux anciens, seul, il avait le secret d'en faire une arme nouvelle. Et s'il a été mené par ces voix condiieirices jusqu'au carrefour fatal, il lui a fallu abattre seul l'adversaire prédestiné. C'est là son œirvre propre, sa prouesse sans modèle :

Ohne Geheiss, — aus eignerNot, — mit der eignen Wehr, — die Tat, die nie ein Rat ihm riet (').

(*) Goethe, Gesprache mit Eckennann, 12 mai 1825 ; 16 décembre 1828. Gescliichte der Farbenlehre. Ed. du Centenaire, 190o, t. XL, p. 143; Maximen wid Reflexionen. Ibid., t. XXXIX, p. 110.

(») Maximen. Ibid., t. XXXVIII. p. 278.

(») Richard Wag:\er, Die Walkûrs, acte I, se. 2 (Ge3. Schriften, VI, p. 41).

Et il faudra savoir si, par-delà ce carrefour, il a su éveiller une yèrité qui n'avait jamais ouvert lesyettx.

La philosophie de Niet:{sche est construite comme s il y avait eu dans tout le passé humain trois plans naturels et étages qtte la pensée a gravis l'un après Vautre, et qu'il faut dépasser pour en atteindre un quatrième, d'un immense cotip d'aile. Ces trois états de ta pensée ne constituent pas une philosophie de l'histoire. Ils naissent du mouvement de la réfleximi, qui ne dispose que d'une seule démarche pour arriver à la cohérence : c'est d'ébranler par le doute les croyances couiumières qui font le premier contenu du savoir, de la moralité et de la religion des hommes, et formulent leur première notion sur leurs relations entre eux et avec le mmide ; puis, par une analyse sa^is cesse élargie, de chercher entre ces fragments dissociés une cohésion nottvelle qui s'appelle la raison .

Cette démarche de la pensée a été découverte par les philosophes grecs. Les premiers, ils se sont avisés que ces mots primitifs qui résume?tt notre savoir^ notre moralité, notre religion^ n'ont qu'un contenu, qui est /'usage, mêlé sans doute aux constatations expérimentales les plus anciennes. Ils ont soumis ces usages divers à un examen de dissociation qui est une immortelle leçon de critique. Puis, de la houle montante du doute, ils ont cru voir surgir, rayonnante comme Aphrodite, la Raison dont la seule apparition nous éblouit d'évidence.

Cette naissance de la Raison est toute l'histoire de la pensée grecque, mais le rythme de cette pensée fascine et meut la pensée humaine jusqu'à nos jours. La philosophie de Nietzsche naît de cette généralisation, que lui suggère une interprétation nouvelle de la vie et de la philosophie grecques.

Tous les peuples, en effet, s'en fient d'abord à la coutume pour reconnaître le vrai. Les croyances transmises sont une sorte de faits, plus résistants que les faits matériels, puisque personne n'ose y toucher. Loin que le doute s'y attache, ce sont elles qui guident les hommes dans toutes les incertitudes. Elles fournissent des désignations familières pour résumer et interpréter tout ce qui a été expérimenté. Elles prescrivent des règles minutieuses de conduite dans la famille, dans la tribu, dans la cité. Elles définissent les influences mystérieuses qui peuplent l'univers, et les rites par lesquels on s'en préserve. C e premier plan de la pensée est le plan coutumier et prélogique.

// n'y a pas de bonne raison pour amener les hommes à quitter cette façon coutumière de penser, en dehors du plus urgent besoin. Les sociétés vivent de pi-éférence sur leurs idées les plus vieilles, éprouvées qu'elles smit par la durée et par un caractère sacré qui les immobilise. L'expérience pourtant, par ses cruelles leçons^ les ébranle. Elle fournit un savoir nouveau. Le contact avec les hommes du dehors fait connaître d'autres fiormes morales. Un peuple s'est trouvé, le peuple grec, et^ dans ce peuple, une cité surtout, Athènes, oii le développement des institutions politiques et la pratique judiciaire ont créé tout un art de la discussion. On y connaissait trop de coutumes variées, trop de règles diverses du droit et dt l'obligation, trop de cultes pour s'en tenir à une coutume unique. On apprit à faire un choix ; et le choix suppose le doute. On rapprocha les pensées diverses, éloignées jusque-là ; et le choc les brisa.

La sophistique grecque fut le premier effort agressif de la pensée pour se frayer un chemin jusqu'au réel à travers tous les préjugés de la tradition. Gorgias et Protagoras doutent

du témoignage des sens, Hippias conteste le droit coutumier. Prodicus soupçonne que le divin n'est qu'un nom de Vutiliié collective. Par ces philosophes^ l'esprit humain s'élève à ce nouveau plan de la pensée, le scepticisme, où la réflexion se meut toute pure, dans une liberté qui n'accepte plus aucune loi du dehors et ne cherche sa loi qu'en elle-même (*).

C'est asse^ dire que toute sophistique est provisoire. Toute discussion suppose accordés implicitement entre ceux qui discutent des principes communs au nom desquels on juge. Pas de victoire dans la joute des pensées, s'il n'y a pas d'arbitre; et cet arbitre ne peut être que la raison. En chaque objet dont on dispute, il y a donc une essence rationnelle définissable ; et, quand elle est définie, la dispute se tait. La dialectique devient, avec Socrate et Platon, une méthode qui mène aux idées pures. Elle découvre en quelle mesure toutes choses participent à ces idées. Elle établit entre ces idées mie hiérarchie qui, au-dessus de tous les dieux vulgaires, place un Dieu plus grand, l'idée du Bien.

Mais nous, qui connaissons ces idées immuables, n'est-il pas évident que nous prenons part à leur immutabilité ? Il y a donc, comme l'avaient enseigné les mystères orphiques, une région immatérielle oie vivent les idées et les âmes, et d'où nos âmes sont descendues sans l'avoir oubliée. A ce seul souvenir, nous sommes encore saisis d'une émotion enivrante. La pensée

(*) Cette pensée de Nietzsche sur les sophistes n'est fixée qu'à l'époque dn Wille zur Macht, S 429 (W., XV, p. 457). Dans son premier enseignement, Nietzsche, par malheur, a suivi l'interprétation de Grote, pour lequel les sophistes représentent la culture intellectuelle régulière et orthodoxe des Athéniens, tandis que Socrate et Platon auraient été les révoltés. On verra plus tard comment ce changement d'attitude a modifié aussi la pensée de Nietzsche sur Socrate.

humaine, depuis Platoîi, a pris pied dans le plan du rationalisme, c'est-à-dire dans una contrée où, elle aperçoit ce qui est plus durable que toute donnée sensible.

La première énigme déchiffrée par Nietzsche fut ce rythme de toute la pensée humaine révolue. Son ambition fut de remettre en branle, pour une œuvre nouvelle, cet effort immense d'analyse et de reconstruction. Le grand rival contre lequel lutte Nietzsche et qu'il prétend dépasser, c'est Platon. Ce qu'il veut fofider, c'est un platonisme nouveau exempt des tares qui^ depuis Platon, ont vicié toute philosophie.

Le second secret de Nietzsche fut de découvrir que si tout le travail intellectuel du passé, après avoir dissocié les coutumes, avait toujours abouti à un rationalisme idéaliste, chacune de ces philosophies nouvelles, quand elle descendait dans le peuple, devenait à son tour préjugé opaque et paralysante coutume. C'est là un fait général de régression dont Nietzsche se flatte d'avoir été le premier observateur.

Combien de fois cette pétrification des idées a-t-elle eu lieu ? Tous les ouvrages de Nietzsche décriront cette histoire» et le Wille zur Macht la résume^ Ça été un platonisme tardif» que le christianisme, établi par la négation passionnée de la raorale, de la cité et des dieux antiques, approfondi par le mysticisme médiéval, systématisé par la scolastique aristotélicienne. Pourtant cette croyance, qui avait paru d'abord toute lumière et vie, extase et raison, n' a-t-elle pas traîné durant des siècles l'existence exsangue de ses dogmes desséchés?

Platonisme encore, la philosophie moderne, éclose depuis Giordano Bruno, et la civilisation rationaliste qui la traduit.

Elle a exigé un grand travail à la fois de scepticisme scieniifique £t immoraliste, les grandes découvertes maritimes, la cosmographie et les mathématiques nouvelles, toute une explosion sanglante de passions privées, civiles et religieuses d'ahord en Italie. Puis la reconstruction se fit dans le rationalisme de Descartes, et par le style sévère de la vie et de l'art sous Louis XI y.

Mais ce rationalisme ne s'était-il pas figé à son tour dans les formes oppressives de VÈtat absolutiste, du catholicisme restauré, d'un luthéranisme qui défit tout l'acquis de la Renaissance ? N'a-t-il pas fallu un siècle de critique, la satire de Voltaire, le phénoménisme d'Hume, l'exégèse négative de Reimarus, la révolte passionnée du Sturm und Drang, le retour à l'antiquité, et, par dessus tout, le renouvellement de la Révolution française ? Un grand souffie platonicien passa, saisissant tous les arts, renouvelant la conduite de l'homme, fondant un cosmopolitisme républicain plus grand par son ambition que tous les rêves platoniciens de réforme panhelléniqm.

Platonisme enfin, la philosophie romantique. Elle acheva la critique du rationalisme. Elle prétendit, par Fichte, par Nova lis, par Schleiermacher, atteindre sous Vécorce glacée des concepts le ruissellement intérieur qui se perçoit au fond de la conscience, et qui est notre personnalité vraie. Elle découvrit la vie mentale des collectivités. Car les grands faits sociaux, le langage, les coutumes morales, le droit, la religion, les formes d'art, qu'aucun individu n'invente, d'où naîtraientils, si ce n'est d'une Psyché sociale où plongent nos âmes pour y puiser leur vie ? Et ne faut-il pas dès lors, comme le croyait le Timée, aller jusqu'à admettre une « âme du monde » où se meuvent à la fois les âmes individuelles et les âmes des

collectivités ? Ainsi la philosophie d'un CreuT^er ou d'un Gœrres croyait avoir retrouvé l'enseignement du plus ancien sacerdoce oriental, celui des Perses ou des Egyptiens, par qui Pythagore et Platon sans doute avaient été initiés.

Mais, comme la régression luthérienne et absolutiste avait ramené un Moyen-Âge mutilé,, la régression contemporaine avait ramené un mauvais xviii^ siècle. La philosophie des lumières ne put échapper au destin de descendre dans la vulgarité; et nous baignons avec hébétude, selon Nietzsche, dans un faux déterminisme scientifique, dans un faux historisme, dans un humanitarisme débilitant. L'effort de Nietzsche fut de sauver d'abord la culture platonicienne des classiques et des romantiques. Il espéra qu'une Renaissance surgirait d'un Gœthéisme ravivé et approfondi par Schopenhauer et Richard Wagner.

Sa première déception fut de voir que Gœtbe ne pouvant convenir au préjugé populaire, déjà Schopenhauer et Wagner s'y accommodaient trop. Alors, pour redresser la tradition classique et romantique gauchissante, il fit appel à la grande lignée des sceptiques français de la morale qui, de Montaigne à Stendhal, avaient cherché la vie sous la convention factice. Un grand historien suisse, Jacob Burchhardt, la prolongeait ; et de la jeune philosophie des États-Unis avec Emerson, se levait le mirage d'un romantisme vierge, épuré par le scepticisme de Montaigne.

Arrivé à pied d' œuvre, avec tous ceux-là, Nietzsche les congédie, non par ingratitude, mais avec mélancolie. Car il lui reste à accomplir seul sa tâche propre et qui est, dans sa pensée, de fonder la première philosophie contemporaine. Résolu à défricher le sol à jamais de tout foisonnement de platonisme, il en extirpe notamment la souche la plus souterraine

et résistante, la croyance chrétienne. Sous les préjugés figés de la religion, de la morale, de la politique, de métaphysique, il prétend retrouver le secret de la vie naturelle et sociale. C'est un cri du cœur che^ lui que cet aphorisme :

Les hommes dogmatiques, tels que Dante et Platon, sont ceux que je sens de tous les plus éloignés de moi : Et peut-être ont-ils par là plus d'attrait pour moi que les autres {*).

Ces dogmatiques s'abritent dans de factices et fragiles constructions d'idées qu'ils croient éternelles. Nietzsche prétend nous enseigner à vivre dans le réel mouvant. H conçoit un phénoménisme idéaliste nouveau^ qui retracera le contour exact et le serpentement de la vie, sans lui assigner de direction, mais en lui donnant un sens déposé en elle par notre jugement et par notre émotion.

Niet:{sche a abordé sa tâche avec une humilité orgueilleuse , avec une joie extatique et angoissée. Il a parcouru l'histoire entière des philosophies, des littératures, des sciences^ des croyances, des civilisations. L'historien de sa pensée est tenu de relire après lui les livres qu'il a lus (*) ; et comment n'être pas saisi de désespoir parfois devant l'étendue de cette recherche et devant la variété de savoir qu'elle exige ?

Le présent volume introductif ne veut pas dénombrer tous

(*) Nietzsche, Fragments posthumes de 1882-1883 {W., XIII, p. 55).

(') La besogne est facilitée non seulement par les citations qui abon dent dans les œuvres et dans la correspondance de Nietzsclie, mais par deux modestes et très utiles instruments : 1° Le catalogue de la Bibliothèque de Nietzsche, conservé au Nietzsche-Archiv de Weimar, et publié par M"' Foerster-Nietzsche sous le titre de Friedrich Xietzsches Bibliothek

les matériaux dont Niet:(sclie a tiré parti. Sa biographie intellectuelle précisera l'heure où. il les utilise et les litiges oii il est engagé contre les hommes. Il faut distinguer entre les renseignements qu'il prend de toutes maifis pour s'instruire, et les pensées qui lui servent de principe constructif. Les premiers sont utiles à le mieux connaître; les secondes seules le font comprendre. Le niet^schéanisme se préparait par une longne incubation dans l'esprit de ses devanciers. On va décrire ici comment le système, avant d'être né, vivait en des esprits dont la pensée a passé en Nietzsche comme par une transfusion de sang spirituel.

Description pleine de risques ; car ces chantantes voix des pensées étrangères, dont il a fait son concert intérieur, se font entendre à tour de rôle : elles s'entremêlent, se taisent et reprennent. J'ai essayé de marquer ces recommencements, ces silences, ces simultanéités. De là le plan de ce volume. Il a fallu parler de Montaigne, de Pascal, de La Rochefoucauld, de Chamfort, longtemps après avoir parlé des Allemands du xviii® et du XIX* siècles. L'influence de Burchhardt et d' Emerson se perçoit très tard, quand déjà la voix des moralistes français s'est fondue dans lu grande orchestration gétièrale du système.

Pour abréger cette étude, on a compté sur l'expérience et le sentiment vivant du lecteur. De certains thèmes, empruntés aux auteurs les plus grands, à Goethe on à Schiller, il a paru suffisant de les indiqiier en accords brefs, pour les faire aussitôt reconnaître. Ailleurs, il a fallu une ana-

dans Bûcher und Weqe zu Biichern, par Arthur Bsrthold, 1900; — 2" La liste des livres empruntés par Nietzsche à la Bibliothèque de Bàle (1869-1879), publiée par M. Albert Lévy, professeur à l'Université de Strasbourg, en appendice à sa thèse complémentaire sur Sliraer et Nietzsche, idM.

lyse plus minutieuse. Cette trame de «filigrane d'or », qui, selon le plus grand des Nietzsche-forscher, Carl-Albrecht BernouUi, rattache Nietzsche à la pensée française, je l'ai suivie avec plaisir parce qu'elle n'avait jamais été mise à nu. Et si, dans ce volume, comme dans ceux qui suivront, j'insiste sur V « helvétisation » de Nietzsche, c'est que, avouée par lui, elle m'a paru plus profonde qu'on ne l'a jamais décrite.

j'ai cru faire œuvre d'historien sans être atteint de la « maladie historique ». Niet;(sche n'avait-il pas appelé d'un vœu puissant l'époque où son autorité grandissante le ferait commenter comme un classique ? Or ces temps sont venus.

Les événements ont retardé de six années la publication de ce livre. Il commençait de s'imprimer au moment où se livrait sur la Marne en 19 14, la bataille qui, plus sûrement que l^almy, a ouvert une ère nouvelle. Une grande prévision de Nietzsche s'est réalisée dans ce mois de septembre tragique et libérateur.

Nietzsche pleurait sur ta folie d'une Europe « qui versait à flots le sang européen, comme les Grecs versaient à flots le sang grec, sacrifiant presque toujours les hommes de la culture la plus haute » ('). // savait la responsabilité allemande dans le danger permanent qui, par la militarisation généralisée de l'Europe, pesait sur l'humanité; et la provocante devise de « l'Allemagne au-dessus de tout », il l'avait déclarée « le mot de ralliement le plus dénué de sens qu'il y ait jamais mi au monde» {').

(*) NiBTzscHB, Menschlîches, AUzumenschliches, I, § 442 ( U'., II, p. 328). {'-) Fragments posthumes de 1882-1888, g 867 ( W., XIII, p. 350).

A^ïDLEri. — I.

C'est pourquoi ce livre est dédié à la mémoire des jeunes germanisants français devant qui il a été médité. Ils ont, en donnant leur vie pour leur pays, sauvé cette civilisation européenne où ils avaient toujours cru que l'Allemagne de Gœthe, de Beethoven et de Nietzsche saurait retrouver sa place (*).

(V) ^'ou3 citons Nietzsche d'après la grande édition des Gesammelte Werke in-8°, parue chez Naumann, à Leipzig, en dix-neuf volumes (1899-1913) et dont la pagination coïncide avec l'édition in-12' (1899-1904), à laquelle manquent toutefois les trois volumes des Philologica. J'ai cité la pagination en la faisant précéder de la sigle ir. Chacune de mes références renvoie cependant d'abord aux numéros des paragraphes, afin d'être vérifiable aussi dans la Taschenausfiabe en onze volumes (1910-1913), et dans toutes les traductions étrangères.

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