CHAPITRE PREMIER
l'immoralisme et l'individualisme absolu de stirner
I. — Que Nietzsche ait connu ou non Stirner (et on soutient qu'il ne l'avait pas étudié), il Ta eu pour principal et immédiat devancier dans l'immoralisme. Nous ne prétendons pas exposer la philosophie de Stirner, mais nous devons dire quelques mots brefs de sa lutte contre la morale, si analogue à celle de Nietzsche. Feuerbach avait proposé l'Homme à notre adoration; c'est là, répond Stirner, un nouvel Être suprême ; l'Homme n'a aucune réalité ; tout ce qu'on lui attribue est « un vol fait à l'individu ». Feuerbach avait dit : Le Dieu dont parle Hegel après Platon n'est autre chose que l'Homme. — Mais l'Homme lui-même, répond encore Stirner, est« un fantôme, qui n'a de réalité qu'en Moi et par Moi » ; Y humain n'est qu' « un des éléments constitutifs de mon individualité et est le mien », de même que l'Esprit est mon esprit et que la chair est ma chair ». Je suis le centre du monde, et le monde (monde des choses, des hommes et des idées) « n'est que ma propriété ». Ma propriété est cl qui est en
Fouillée. — Nietzsche. 1
NIETZSCHE ET I. IMMORALISME
mon pouvoir; mon droit, n'étant pas une permission que m'accorde un être extérieur et « supérieur » à moi, n'a d'autre limite que ma puissance et n'est que ma force. Toul est permis à qui peut. Mes relations avec les hommes, que ne saurait régler nulle puissance religieuse, c'est-à-dire extérieure, sont celles d'égoïste à égoïste; je les emploie ou ils m'emploient, nous sommes l'un pour l'autre un instrument ou un ennemi. « L'au-delà extérieur est balayé, mais l'au-delà intérieur reste ; il nous appelle à de nouveaux combats » : Il faut le détruire à son tour. La prétendue immanence », chère aux Hégéliens, n'est qu'une forme déguisée de l'ancienne « transcendance». Le libéralisme politique, qui me soumet à l'Etat, le socialisme, qui me subordonne à la Société, ï humanisme de Br. Bauer, de Feuerbach et de Buge, qui me réduit à n'être plus qu'un rouage de T humanité, ne sont que « les dernières incarnations du vieux sentiment chrétien, qui toujours soumet l'individu à une généralité abstraite » ; ce sont les dernières formes de la domination de l'esprit de hiérarchie. « Les plus récentes révoltes contre Dieu ne sont encore que des insurrections théologiques. » Toutes ces révoltes ont beau affranchir l'individu des dogmes et secouer, en apparence, toute autorité, elles le laissent, selon Stirner, serviteur de \ Esprit, de la Vérité, de l'Objet. Pour le Moij8.ii contraire, rien n'est vraiment vrai. La vérité est * ma créature », l'objet n'est « que mon objet ». — Schopenhauer démontrera lui-même ce dernier point et fera du monde entier « ma représentation». — Libéraux, socialistes, humanitaires se croient des esprits libres et vraiment dégagés de superstition ; en fait, ils n'ont jamais compris le mot : Ni Dieu ni maître. « Possesseurs d'esclaves aux rires méprisants, dit Stirner, ils sont euxmêmes des esclaves (1) ». Dans le socialisme, l'individu ne possède rien en propre : il n'y a plus de mien ni de tien; est-ce là de l'affranchissement? Dans le libéralisme
fi) Das itnwahre Prinzip unserer Erziehang. Kl. Schriften, éd. Mac-
kay, p. 24.
l'immoralisme de stirner
humanitaire, l'individu fait également place à « l'Homme véritable! » En réalité, donc, « nous ne sommes pas plus avancés que nous ne l'étions au moyen âge ». L'homme moderne est, lui aussi, « emmuré de toutes parts». — « Torturé d'une faim dévorante, tu erres, en poussant des cris de détresse, autour des murailles qui t'enferment, pour aller à la recherche du profane. Mais en vain. Bientôt l'Eglise couvrira la terre tout entière et le monde du sacré sera victorieux. » — On croit déjà entendre la voix et les âpres déclamations de Zarathoustra.
Ceux mêmes qui attaquent l'Eglise et l'Etat au nom de la moralité et de l'injustice en appellent encore, dit Stirner, à une autorité extérieure à la volonté égoïste de l'individu ; ils en appellent, en dernière analyse, à la volonté d'un « dieu ». Il n'y a d'autre réfutation vraie de la morale théologique que la suppression non seulement de la théologie, mais aussi de la morale elle-même. Une physique des mœurs ne peut devenir une morale que si elle se fait, inconsciemment, religieuse. Renonçons donc à toute morale proprement dite si nous voulons renoncer à toute théologie, et posons pour principe le Moi, sous le nom de Y Unique.
II. — Qu'est-ce pourtant que cet Unique? peut-on demander. — Est-ce une idée nouvelle du moi, comme le crurent Feuerbach, Hess, Kuno Fischer, qui virent dans l'Individu un idéal nouveau, s'opposant à l'idéal Homme? — Stirner leur répond en plaçant l'Unique au delà de la pensée. — Le moi que tu penses, dit-il, n'est encore qu'un « agrégat de prédicats » ; aussi peux-tu le « concevoir », c'est-à-dire le définir et le distinguer d'autres concepts voisins. « Mais toi, tu n'es pas vraiment définissable, tu n'as pas de contenu logique, tu es le réel inexprimable et irresponsable, contre lequel vient se briser la pensée.» L'Unique n'est qu'une phrase, et une phrase vide, c'est-à-dire pas même une phrase; mais pourtant « cette phrase est la pierre sous laquelle sera scellée la tombe de notre monde des phrases, de ce
monde au commencement duquel était le moi ». L'individu réel n'étant donc pas une nouvelle idée que l'on puisse opposer à celle de l'Homme, l'Unique n'étant que moi dans mon fond et ma substance, mon égoïsme n'est nullement un nouvel « impératif », ni un nouveau « devoir » ; il est, comme l'Unique lui-même, une phrase, « mais c'est la dernière des phrases possibles, et destinée à mettre fin au règne des phrases. »
Le traducteur français de Stirner (1) n'a pas de peine à reconnaître ici le « moi profond et non rationnel » dont Nietzsche dira : « 0 mon frère, derrière tes sentiments et tes pensées se cache un maître puissant, un sage inconnu; il se nomme toi-même (Selbst). Il habite ton corps, il est ton corps ».
Pour se débarrasser de tous les fantômes métaphysiques, religieux et moraux dont on tenterait de l'épouvanter, le Moi n'a qu'à les secouer d'un geste. « Un haussement d'épaules, dit Stirner, me rend le service de la réflexion la plus laborieuse ; je n'ai qu'à allonger mes membres pour dissiper les angoisses de mes pensées; un saut écarte le cauchemar du monde religieux, un cri d'allégresse terrasse Tidée-lixe sous laquelle on me faisait plier durant tant d'années. » Cette idéelixe, que Zarathoustra, lui aussi, écartera du même geste, c'est celle de l'impératif catégorique, de la moralité, de l'Esprit.
Stirner, parlant de lui-même dans un de ses petits écrits et précisant sa pensée, demande : « Est-ce à dire que, par son égoïsme, Stirner prétende nier toute généralité, faire table rase, par une simple dénégation, de toutes les propriétés organiques dont pas un individu ne peut s'affranchir ? Est-ce à dire qu'il veuille rompre tout commerce avec les hommes, se suicider en se mettant pour ainsi dire en chrysalide en lui-même ? » Et il répond à cette question topique : « Il y a dans le livre de Stirner un par conséquent capital, une conclusion
(1) Voir la préface de M. Reclaire, éilit. Storck.
l'immoralisme de stirner
importante, qu'il est en vérité possible de lire entre les lignes, mais qui a échappé aux yeux des philosophes, parce que lesdits philosophes ne connaissent pas l'homme réel et ne se connaissent pas comme hommes réels, mais qu'ils ne s'occupent que de l'Homme, de l'Esprit en soi, a priori, des noms et jamais des choses ni des personnes. C'est ce que Stirner exprime négativement dans sa critique acérée et irréfutable, lorsqu'il analyse les illusions de l'idéalisme et démasque les mensonges du dévouement et de l'abnégation... (1).»
Lange, après avoir reconnu ce caractère négatif et critique du livre de Stirner, s'est demandé quelle pourrait être la traduction positive de son œuvre. Regrettant que Stirner lui-même n'ait pas complété son livre par une seconde partie, Lange en est réduit aux suppositions. «Pour sortir démon moi limité, dit-il, je puis, à mon tour, créer une espèce quelconque d'idéalisme comme expression de ma volonté et de mon idée. » M. Lichtenberger, dans une courte notice consacrée à Stirner (2), s'est demandé à son tour quelle forme sociale pourrait résulter de la mise en pratique de ces idées. S'il en faut croire le traducteur français de Stirner, qui appartient à l'école libertaire, ce sont là des questions que l'on ne peut se poser : du livre de Stirner aucun système social ne peut logiquement sortir (en entendant par logiquement ce que lui-même aurait pu en tirer, non ce que nous pouvons bâtir sur le terrain par lui déblayé) : « comme Samson, il s'est enseveli lui-même sous les ruines du monde religieux renversé ».
Tout ce qu'on peut dire, en effet, de positif selon la pensée de Stirner, c'est que les uniques s'associeront, — ce qui semble bien indiquer qu'ils ne seront pas « uniques » ; — mais ils s'associeront à leur gré, avec qui ils voudront, pour le temps qu'ils voudront, aux conditions qu'ils voudront. Et que fera, une fois formée,
(1) Die philosophischen Reactionaere, Kl. Schriftcn, éd. Mackay, pp. 182-83.
(2) Nouvelle Revue, i5 juillet 1894.
l'association des égoïstes? — « Ce que fera un esclave, répond Stirner, quand il aura brisé ses chaînes, il faut l'attendre. » Aujourd'hui, la seule tâche essentielle est <lo renverser la tyrannie du christianisme sous quelque forme qu'elle se dissimule dans le monde moderne. « L'Unique se ruera, dit Stirner, à travers les portes, jusqu'au cœur même du sanctuaire de l'église reli- , gieuse, de l'église de l'Etat, de l'église de l'Humanité, de l'église du Devoir, de l'église de la Loi... 11 consommera le sacro-saint et le fera sien. Il digérera l'hostie et s'en sera affranchi ! » Stirner s'en est tenu à l'anarchisme destructeur.
III. — Quelle est cependant, aujourd'hui, la doctrine anarchiste positive, qui tend à surgir sur les ruines amoncelées par l'anarchisme négateur de Stirner, que nous retrouverons chez Nietzsche ? Les théoriciens modernes de l'anarchisme positif nous rappellent d'abord un résultat acquis selon eux : c'est l'importance formidable et abusive qu'ont prise dans l'Etat les facteurs régulateurs sociaux, aux dépens des facteurs ûctifs et producteurs, qui sont individuels. «En démontant la machine de VElat rouage par rouage et en montrant dans cette police sociale qui s'étend du roi jusqu'au garde champêtre et au juge de village un instrument de guerre au service des vainqueurs contre les vaincus, sans autre rôle que de défendre l'état de choses existant, c'est-àdire de perpétuer V écrasement du faible actuel par le fort actuel », les penseurs libertaires ont, depuis longtemps, « mis en évidence le caractère essentiellement inhibiteur et stérilisant de l'Etat». Loin de pouvoir être un ressort pour l'activité individuelle, « XElat ne peut que comprimer, paralyser et annihiler les efforts de l'individu (1) ».
Stirner, lui, a fait un pas de plus. Il a mis en lumière « l'étouffement des forces vives de l'individu par
(i) M. Reclaire, Préface.
L IMMORALISME DE STIRNER
la végétation parasite et stérile des facteurs régulateurs moraux ». Dans la justice , dans la moralité et tout l'appareil des sentiments « chrétiens», il dénonce une nouvelle police, « une police morale, ayant même origine et même but que la police de l'Etat : prohiber, réfréner et immobiliser)). Les veto de la conscience s'ajoutent aux veto de la loi; grâce à la conscience, la a force d'autrui est sanctifiée et s'appelle le droit, la crainte devient respect et vénération, et le chien apprend à lécher le fouet de son maître (1) ».
Les premiers penseurs libertaires avaient dit : — Que l'individu puisse se réaliser librement sans qu'aucune contrainte extérieure s'oppose à la mise en œuvre de ses facultés : l'activité libre seule est féconde. — Stirner ajoute : — Que l'individu puisse vouloir librement et ne cherche qu'en lui seul sa règle, sans qu'aucune contrainte intérieure s'oppose à l'épanouissement de sa personnalité : seule l'individuelle volonté est créatrice, — Ce sera aussi la réponse de Nietzsche.
Seulement, remarquent les plus récents théoriciens de l'anarchisme, l'individualisme ainsi compris par Stirner et par ses successeurs n'a encore que la valeur négative d'une révolte, et n'est que « la réponse de ma force à une force ennemie ». V individu n'est que « le bélier logique à l'aide duquel on renverse les bastilles de l'autorité ». En lui-même, il n'a aucune réalité et n'est qu'un dernier fantôme rationnel, le fantôme t de Y Unique. « Cet Unique, où Stirner aborda sans reconnaître le sol nouveau sur lequel il posait le pied, croyant toucher le dernier terme de la critique et l'écueil où doit sombrer toute pensée, nous avons aujourd'hui appris à le connaître : dans le moi non rationnel fait d'antiques expériences accumulées, gros d'instincts héréditaires et de passions, et siège de notre grande volonté opposée à la petite
(1) Ibid,
volonté de l'individu égoïste, dans cet Unique du logicien, la science nous fait entrevoir le fonds commun a lors sur lequel doivent se lever, par delà les mensonges de la fraternité et de l'amour chrétiens une solidarité nouvelle, et, par delà les mensonges de V autorité et du droit, un ordre nouveau. C'est sur cette terre féconde — que Stirner met à nu — que le grand négateur tend par-dessus cinquante ans la main aux anarchistes d'aujourd'hui (1) »
On le voit, l'anarchisme théorique a fini par devenir de nos jours un monisme à la Spinosa et à la Schopenhauer: l'Unique, qui n'était d'abord qu'un individu et un ego, s'est transformé en ce fonds commun à tout que « la Science » nous fait entrevoir, que la « philosophie » dégage seule. L'Unique == l'Un-ïout. De même, nous verrons la vie dont parle Nietzsche, — et qui était d'abord sa vie, — se changer en la Vie universelle. Les anarchistes finissent par prêcher la solidarité, ils prêchent même Yordre, un ordre nouveau, ordre naturel selon eux, qui se substituera à l'ordre artificiel de la Politique, de la Religion et de la Morale.
En présence de cette évolution d'idées, un Stirner conséquent ne pourrait-il encore s'écrier: — Cet Unique commun à tous, que vous voulez substituera mon unique, qui est moi, ce n'est encore qu'un nom de Dieu : c'est le mundus deus implicitus de Spinoza. Vous me volez mon moi au profit d'une idée!
Il est vrai qu'on pourrait lui répliquer : Votre moi, comme tel, n'est lui-même qu'une idée, une forme sous laquelle votre être profond et caché, s'apparaît. De deux choses l'une : si cet être profond n'est que vous, non les autres, s'il est vraiment individuel, rien ne pourra unir les égoïsmes ; s'il est à la fois vous, moi et tous, ne vous appelez plus vous-même Y unique, et reconnaissez la fausseté de l'égoïsme, comme celle de l'anarchisme.
(1) Préface du traducteur, ibid.
l'immoralisme de stirner
En somme, devant le rationalisme platonicien, chrétien et hégélien, Stirner a beau dresser l'individu, il ne voit pas que son individualité absolue est elle-même une idée. La dialectique de Stirner a beau s'envelopper de formules hégéliennes, elle est une survivance des cyniques et des sophistes. Elle n'en a pas moins le mérite d'être la seule forme absolument logique de l'individualisme exclusif. « Je suis l'Unique », vous êtes l'Unique, nous sommes les Uniques, — c'est à cette absurdité qu'aboutit le système, ou plutôt c'est cette absurdité qui en est le point de départ.
On a fort justement dit de Nietzsche que sa destruction de la table des valeurs actuellement admises est d'un Stirner qui, au lieu de Hegel, aurait eu Schopenhauer pour éducateur. Stirner donnait déjà une telle valeur à la volonté d'étendre sa puissance, que cette volonté apparaissait comme « la force fondamentale de l'être humain » ; c'était donc déjà le « Maille zur Macht » de Nietzsche. Il est possible que ce dernier n'ait pas lu Stirner; mais il est impossible qu'il n'en ait pas entendu parler comme de l'enfant terrible de la gauche hégélienne, et ce qui est certain, c'est qu'il a repensé sa pensée (1).
(1) Stirner figure dans toutes les histoires de la philosophie allemandes ou françaises (y compris même la nôtre, quelque élémentaire que celle-ci soit par sa destination classique) Il est donc difficile que le fond des doctrines de Stirner soit demeuré inconnu pour le docte professeur de Bâie qui devait se faire le chantre de Zarathoustra. Mais certains nietzschéens repoussent avec indignation une telle hypothèse : incipit Zarathoustra. La chose est d'ailleurs sans importance : si Nielzsche a repensé, sans l'avoir lu, Stirner, il a repensé aussi, après les avoir lus, les sophistes et les cyniques, La Rochefoucauld, Ilelvétius, d'Holbach, Frédéric Schlegel, Stendhal, etc. Nous n'avons parlé ici de Stirner seu^ que pour ne pas remonter trop haut et pour nous en tenir à it* doctrine la plus voisine de celle de Nietzsche, la plus typique
vant la sienne.