CHAPITRE PREMIER
Toute la morale de Nietzsche repose sur la conception et l'adoration d'une sorte de rapports entre les phénomènes, les rapports de puissance. A la volonté de vie que Schopenhauer avait placée au cœur de l'être, il substitue « la volonté de domination ». Nous retrouvons, dans cette idée de puissance en déploiement, la vieille notion romantique dont s'étaient nourris tous les littérateurs depuis Schlegel jusqu'à Victor Hugo, tous les philosophes depuis Fichte, Schelling et Hegel, jusqu'à Schopenhauer. Des puissances qui se répandent sans autre but qu'elles-mêmes ou pour des buts qu'il leur plaît de poser, n'est-ce pas l'idée fondamentale par où le romantisme s'oppose à l'intellectualisme classique, aux notionsd'ordre, d'harmonie, d'intelligibilité et, en unseul mot, d'intelligence ? La puissance de l'orage et de la tempête qui tourbillonne sans raison, la puissance de l'océan qui se soulève sans rien atteindre, la puissance de la montagne qui se dresse sans rien poursuivre, la puissance de l'homme de génie, qui s'épand comme un nouvel océan et au besoin déborde en renversant tous les obstacles, les « droits du génie », la morale particulière des grands hommes, les « droits mêmes de la passion », de la simple passion brutale, géniale à force de violence, — amour, haine, colère, vengeance, tout ce qui est déchaîné au pointdene plus connaîtrede loi: — voilà cedontleromantisme s'est enivré et nous a enivrés tous au xix° siècle.
Nietzsche trouve trop abstraite la « tendance à persévérer dans l'être» de Spinoza. Le vouloir-vivre deSchopenhauer est plus concret, mais insuffisant : « Celui-là n'a assurément pas rencontré la vérité, qui parlait delà volonté de vie ; cette volonté n'existe pas. Car ce qui n'est pas ne peut pas vouloir, et comment ce qui est dans la vie pourrait-il encore désirer la vie ? » On peut répondre* à Nietzsche : — Ce quiest dans la vie désire la continuation de la vie ; il désire aussi V accroissement de la vie sous toutes ses formes, en qualité, en quantité ou intensité, et notamment l'accroissement de la conscience de vivre. — Mais alors, objectera Nietzsche, le vrai principe n'est pas la volonté de vie, « il est, — ce que j'enseigne, — la volonté de puissance. » Et nous répliquerons à " notre tour : — La puissance est un simple extrait de la vie, sans laquelle elle ne serait pas. Reste donc à dire en quoi consiste la vie. Zarathoustra répond : — « La vie elle-même m'a confié ce secret. — Voici ! dit-elle, je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même. Assurément vous appelez cela volonté de créer, ou instinct du but, du plus sublime, du plus lointain, du plus multiple; mais tout cela n'est qu'une seule chose et un seul secret. » Même doctrine dans l'ouvrage posthume de Nietzsche sur la Volonté de puissance. Ce que d'autres appellent l'instinct du but, Nietzsche l'appelle l'instinct de se surmonter sans cesse. Mais se surmonter implique une comparaison entre ce qui est atteint et ce qui est à atteindre ; entre l'état actuel et l'état idéal qui est posé par la volonté même comme sa fin. Comment donc la vie se surmonte-t-elle? Est-ce en vivant plus :} en vivant mieux ? Pour Nietzsche, cela veut dire : Sous toutes les formes possibles, en acquérant plus de puissance et de domination.
« Partout, dit-il, où j'ai trouvé ce qui est vivant, j'a entendu la parole d'obéissance. Tout ce qui est vivant est une chose obéissante.
« Et voici la seconde chose. On commande à celui qui
NIETZSCHE ET L'iMMORAUSME
ne sait pas s'obéir à lui-même. C'est là la coutume de ce qui est vivant,
« Voici ce que j'entendis en troisième lieu : — Commander est plus diflicile qu'obéir. Car celui qui commande porte encore le poids de tous ceux qui obéissent, et cette charge l'écrase facilement.
« Commander m'est toujours apparu comme un danger et un risque (1). Et toujours, quand ce qui est vivant commande, ce qui est vivant risque sa vie.
« Et quand ce qui est vivant se commande à soi-même, il faut encore que ce qui est vivant expie son autorité. Il faut qu'il soitjuge, vengeur et victime de sespropreslois.
« Comment cela arrive-t-il donc? me suis-je demandé. Qu'est-ce qui décide ce qui est vivant à obéir, à commander et à être obéissant même en commandant ?
« Écoutez donc mes paroles, vous, les plus sages! Examinez sérieusement si je suis entré au cœur de la vie, jusqu'aux racines de son cœur !
« Même dans la volonté de celui qui obéit j'ai trouvé la volonté d'être maître.
« Que le plus fort domine le plus faible, c'est ce que veut la volonté , qui veut être maîtresse de ce qui est plus faible. C'est là la seule joie dont il ne veuille pas être privé.
« Et, comme le plus petit s'abandonne au plus grand, — car le plus grand veut jouir du plus petit et le dominer, — ainsi le plus grand s'abandonne encore et risque sa vie pour la puissance,
« C'est là l'abandon du plus grand : qu'il y ait témérité et danger et que le plus grand joue sa vie.
« Et où il y a sacrifice et service rendu et regard d'amour, il y a aussi la volonté d'être maître. C'est sur des chemins détournés que le plus faible se glisse dans la forteresse et jusque dans le cœur du plus puissant — c'est là qu'il vole la puissance (2). »
Qu'est-ce que cette puissance dont parle si poétique-
(1) Cf. Guyau, sur le risque. (Voir plus loin.)
(2) Ainsi parla Zarathoustra, trad. Albert. De la victoire sur soimême, p. 157 et suiv.
ment Zarathoustra ? La « hausse de vie » est une sorte de fuite perpétuelle au-dessus de soi-même et aussi audessus des autres; mais qu'est-ce que cet « au-dessus »?
« Il y a bien des choses que le vivant apprécie plus haut que la vie elle-même ; mais c'est dans ces appréciations elles-mêmes que parle la volonté de puissance ! » Donc, selon Nietzsche, en appréciant quelque chose audessus de la vie, on place la puissance au-dessus de la vie. Que peut être, encore une fois, cette puissance universelle plus profonde que la vie elle-même, puis-* sance qui s'agite éternellement dans le monde, qui va toujours plus loin et plus haut que tout individu et toute valeur particulière ?
« En vérité, je vous le dis : le bien et le mal qui seraient impérissables n'existent pas. 11 faut qu'ils se surmontent toujours de nouveau eux-mêmes.
« Mais une puissance plus forte grandit de vos valeurs et une nouvelle victoire sur soi-même, qui brise les œufs et les coquilles d'œufs. »
On voit qu'il s'agit, en dernière analyse, d'une force de progrès que rien n'arrête, et que rien aussi ne peut délinir. Chaque être semble dire : Je veux pouvoir ; pouvoir quoi ? je l'ignore, mais partout ou il y a pouvoir à exercer, je l'exerce, et quand je l'ai exercé, posant un but nouveau, je veux pouvoir plus encore. Ce principe fondamental de Nietzsche, cette insatiable « faim » depuissance plus que vitale ressemble fort à l'antique « soif de l'infini ».
« La véritable force dans notre vie spirituelle, dit Nietzsche en son dernier ouvrage posthume, n'appartient pas à la conscience, mais à la volonté de puissance qui est au fond des consciences. » Qu'en sait-il? comment peut-il prendre conscience de ce qu'est au delà de sa conscience, un prétendu vouloir de pouvoir?
Nous avons conscience de vouloir vivre, de vouloir jouir, de vouloir pouvoir, pour vivre et jouir; quunl à pouvoir pour pouvoir, nous n'y tenons guère; c'est l'ac-
Fouillée. — Nietzsche. 3
tualisation e1 son modo qui importent. Nietzsche ajoute que la volonté de puissance qui est au fond de la conscience « est en même temps la force initiale de tout l'univers. La volonté de puissance est la cause de tout». Qu'en peut-il encore savoir? comment a-t-il pénétré clans la force initiale et dans la cause initiale malgré la Critique de la Raison pure! Jl nous déclare en ses oracles que « l'instinct de conservation, l'instinct de l'espèce ne sont pas des instincts primitifs, mais des dérivés de l'instinct de puissance ». De démonstration, point. Et il est difficile de démontrer que l'amour de la vie et de la conservation n'est pas antérieur logiquement à l'amour du pouvoir et de la conservation du pouvoir. Quanta l'instinct de l'espèce, on peut sans doute soutenir qu'il est dérivé, mais non pas seulement de l'instinct de puissance et de domination.
N'écrivant point un livre sur la métaphysique de Nietzsche, nous ne pouvons le suivre dans les développements que nous apporte son livre posthume, ni chercher avec lui l'appétit de puissance et de domination dans l'atome, dans l'être organisé, dans la conscience, dans la pensée scientifique, qui veut se rendre maîtresse de la nature, enfin dans le monde entier. Comme Malebranche, avec les Platoniciens, retrouvait partout, jusque dans les passions et les vices, la volonté de l'être et de l'être infini, ainsi Nietzsche retrouve partout des volontés de puissance. Si vous aimez quelqu'un, c'est ou pour étendre sur lui votre puissance, ou pour lui ôter la sienne en pénétrant dans son cœur et pour partir de là vers une puissance plus haute. Selon Malebranche comme selon Pascal, nous aimons l'être universel dans les individus eux-mêmes. Prenez, avec Spinoza et Schopenhauer, l'idée de Malebranche en un sens immanent, et vous aurez l'analogue du système de Nietzsche. C'est une sorte de panthéisme phénoméniste où la volonté de puissance remplace la substance et où les phénomènes de toutes sortes remplacent les modes. Tout jaillit, on ne sait comment, d'un chaos amorphe de
multiplicités confuses, devenir sans être, monde sans sujet ni objet.
Le mot puissance, Macht, n'est d'ailleurs pas plus clair que celui de vouloir-vivre, puisqu'il reste toujours à dire ce qu'on peut, ce qu'on veut, ce qu'on doit. Le pouvoir est, comme la possibilité, une abstraction qui ne se laisse saisir qu'en se déterminant à quelque réalité. L'homme qui peut comprendre ce que les autres ne comprennent pas, l'homme qui peut, par la science, saisir la vérité, celui-là aussi a de la puissance. Nietzsche a lui-même donné son assentiment à notre théorie sur la force des idées. Il reconnaît parfois que le contemplatif et non l'homme d'action est le vrai créateur de valeurs (V, 217), quoique ailleurs il entonne l'éloge des Borgia et des Napoléon ; il dit que « ce sont nos heures les plus silencieuses qui sont les plus efficaces (VI, 193) », que « des pensées qui viennent sur des pattes de colombe régissent l'univers » (VI, 217). La « puissance » devient donc un mot applicable à tout et à rien. L'homme qui peut aimer les autres, sortir de soi et doses limites propres pour vivre de la vie d'autrui, celui-là aussi a de la puissance, et Nietzsche, par moments, le reconnaît encore.
La transmutation de toutes les valeurs en valeurs de puissance est une transmutation de toutes les réalités en vapeurs de possibilités ; ce n'est pas de la chimie scientifique, c'est de l'alchimie métaphysique. A un mot déjà vague, le vouloir-vivre, mais exprimant du moins une réalité qui se sent, on substitue un terme, le vouloirpouvoir, qui n'exprime plus que de pures virtualités.
Képondra-t-on que, psychologiquement, la puissance est la « domination »? — La domination sur qui ? — Sur soi et sur autrui. — Mais qu'indique la domination sur soi ? Une force de volonté, — en supposant que nous ayons une volonté, ce que par ailleurs on nie ; — et il reste toujours à savoir ce que nous voulons, ce que nous faisons ainsi dominer sur nos autres instincts,
NIETZSCHE ET L.'lMMOKALISME
quand et comment un être devient maître de soi, se commando à lui-même.
Serons-nous plus heureux avec la domination sur autrui? Il y a cen1 manières d'entendre cette domination et la preuve, c'est que Nietzsche en a donné des exemples empruntés à tout, partout transposés en termes, de puissance, non sans de fines analyses qui ont leur part de vérité. 11 faut donc toujours déterminer la nature, l'espèce et les rapports de la force, qui, sans cela, n'est plus qu'un nom vague.
Philosophiquement et scientifiquement, la force est le pouvoir de causer des mouvements et d'introduire des changements dans le monde : elle est pour ainsi dire la causalité en action. S'il en est ainsi, l'immoraliste soutiendra-t-il que les modèles de Nietzsche, les « Napoléon » et les « Borgia», soient les seuls à introduire des changements dans le monde ? Le Christ, pour la faiblesse et la bonté duquel Nietzsche a du dédain, n'a-t-il pas introduit non seulement à la surface de la terre, mais au fond des cœurs, plus de changements que n'en ont causés les victoires éphémères d'un Bonaparte, les orgies ou assassinats d'un Borgia? Qui fut le plus fort de César ou de Jésus? Si le premier conquit les Gaules, le second conquit le monde.
La dernière réduction psychologique à la puissance est celle du bonheur. « Qu'est-ce que le bonheur ? Le sentiment que la puissance grandit, qu'une résistance est surmontée. » — D'abord, Nietzsche reconnaît là lui-même la relativité de la puissance par rapport à la résistance, comme dans un levier ; mais la résistance, à son tour, n'est que ce qu'est l'objet qui résiste. Surmonter une résistance peut causer un plaisir, ce n'est pas le bonheur. Avoir conscience de la puissance, ce n'est pas non plus le bonheur :
O Seigneur, j'ai vécu puissant et solitaire!
Il reste toujours à savoir à quoi les Moïses emploient
leur puissance, l'effet qu'elle produit hors de nous et surtout en nous. — « Non le contentement, s'écrie Nietzsche, mais encore la puissance ! » et il ne voit pas qu'il est lui-même content de sa puissance, qu'il est ivre de sa puissance. Si Ton supprime le contre-coup de l'activité sur l'intelligence et sur la sensibilité, il n'y aura plus de bonheur. — « Non la paix avant tout, mais la guerre !» — On peut répondre que la puissance qui rencontre un obstacle et est obligée de lutter est par cela môme diminuée, tandis que la puissance qui s'épand sans obstacle et sans lutte a un sentiment plus grand de plénitude. La paix dans la plénitude n'a-t-elle pas, elle aussi, sa joie, qui vaut bien la joie du conflit et de la mêlée ? Comment donc un philosophe qui entreprend cette noble tâche de restituer à l'àme humaine toute sa richesse, commence-t-il par l'appauvrir en ne faisant pas une juste part à la joie de triompher sans combat, au droit d'aimer véritablement et de se faire aimer, de vivre en autrui comme en soi, de multiplier ainsi sa propre vie par celle de tous ? Zarathoustra chantera, il est vrai, d'admirables hymnes d'amour:
Il fait nuit, voici que s'élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante.
Il fait nuit: c'est maintenant que s'éveillent tous les chants des amoureux. Et mon âme, elle aussi, est un chant d'amoureux.
Il y a en moi quelque chose d'inapaisé et d inapaisable qui veut élever sa voix. Il y a en moi un désir d'amour qui parle lui même la langue de l'amour...
Malheureusement, nous l'avons vu, l'amour n'est encore pour Zarathoustra que le désir d'épandre -a puissance sur autrui: il est une des formes du \\ ille zur Macht. Est-ce bien là le véritable amour?
La religion de la puissance pure, que prêche Zarathoustra, nous ramène à l'antique culte du Père, aux dépens du Fils et surtout de L'Esprit.