‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 19 sur 104 · LE SERVICE MILITAIRE · texte numérisé non relu

LE SERVICE MILITAIRE

thie avec eux. Son âme en ce temps-là était prussienne, et allait droit aux forts. Aux élections de février 1867, sa verve se répand non pas seulement sur le particulariste Waechter, qui triompha, et sur le Lassallien Wûrkert, apôtre sonore d'une république ouvrière européenne ; mais sur le professeur Wuttke, démocrate du parti de la « Grande-Allemagne», vieil et pur doctrinaire de 1848, qui, par son livre documenté et sévère sur la corru])tion de la presse et des partis, aurait dû, plus qu'un autre, avoir l'estime d'un homme de science {').

A l'arrière-plan, Nietzsche avait toujours discerné une guerre contre la France. Une Europe dont le centre de gravité était Paris, c'est-à-dire une capitale ennemie où l'Autriche écrasée pouvait en tout temps retrouver un appui, lui paraissait digne de l'écroulement. L'émotion qui s'empare de toute l'Allemagne, quand Napoléon III intervient après Sadowa, lui est d'heureux augure pour l'unité jjrochaine. S'il faut révolutionner l'Europe par la guerre, il ne refuse pas de « tomber sous une balle française » (^). Le choléra de 1866 empêcha Bismarck de pousser son roi aux résolutions extrêmes dès cet automne. Peut-être est-ce le spectacle de ces conséquences lointaines de la guerre qui a fait tomber la fièvre patriotique de Nietzsche l'an d'après. Il semble avoir tenté d'esquiver le service militaire, pour lequel sa myopie l'avait déjà deux fois fait ajourner {^). Mais l'armée prussienne avait besoin d'officiers de réserve pour ses campagnes prochaines. Elle incorporait tous les étudiants valides. Nietzsche se résigna et rejoignit Naumburg pour s'enrôler.

(') Corr., I, 64.

n Juillet 1866. Corr., I, 33.

(') 11 écrit à Deussen, fin 1867 : « Nacli einem krafUosen Versuche, an den Wânden des Schicksals hinan und drûber weg zu klettern, ergal) ich mich und war fortan Kanonier. " Coi-r., l, 84.

Il résolut d'apprendre à fond le métier militaire que les événements lui imposaient pour un an. Qu'on l'ait désigné pour le service des batteries à cheval, le plus pénible de tous, cela suffirait à prouver sa vigueur physique. Son portrait d'alors, où il s'exhibe appuyé sur un sabre nu, est une douteuse plaisanterie de conscrit. Il montre un jeune soldat nerveux, maigre et gauche, mais nullement malingre. A son habitude, il essayait de tirer une leçon de cette discipline nouvelle. Toute cette « agitation uniforme », ces exercices méticuleux, cette subordination craintive à un vouloir étranger lui changeaient l'aspect réel du monde. Mais cette vie, en faisant un constant appel à l'énergie individuelle, était aussi un antidote contre le scepticisme paralysant. Un intellectuel, jeté parmi des hommes du peuple rudes, sans le crédit social que son rang ou son renom de science lui assurent dans son milieu d'origine, apprenait là sa valeur vraie (*). Nietzsche devenait donc le cavalier le plus audacieux de son peloton et se préparait à faire un bon officier de landwehr. Pendant les pires corvées d'écurie, Schopenhauer ou Byron relevaient au-dessus des contingences.

Il s'accommodait de cet « ascétisme » stoïque, lorsqu'en mars un accident douloureux l'immobilisa pour des mois. Il montait le cheval le plus fougueux de la batterie. Sa myopie, un jour qu'il montait en selle, l'empêcha de prendre garde que sa monture se cabrait. Le pommeau de la selle lui vint en pleine poitrine. Deux jours il s'obstina et voulut continuer l'exercice. La blessure se trouva profonde. Des tendons déchirés, le sternum brisé causèrent de la fièvre, de la suppuration {') ; de douleur il eut des syncopes. Son vieux mal

(') Corr.. 1,84, 'Ji ; II, 10, 16.

('-) Corr., I, 410.

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d'estomac revint. A l'afFaiblissement de la diète s'ajouta la dépression des soins interminables, quand on s'aperçut que des esquilles, après trois mois, empêchaient la cicatrice de se refermer. Nietzsche traîna cinq mois une convalescence qui se termina en août, aux bains de Wittekind, mais le brevet de lieutenant ne lui aurait pas échappé après une nouvelle période d'instruction, tant l'armée prussienne avait besoin de cadres en un temps où elle préparait et attendait avec certitude une grande guerre ('). Des événements imprévus en décidèrent autrement.

La croyance schopenhauérienne, si stimulante, lui prescrivait avant tout de ne pas se laisser détourner de sa vocation. Son année de service militaire, rude et sevrée d'amitiés, fut aussi un temps d'arrêt où sa pensée se ramassa pour un nouvel élan. Dans un prodigieux effort, et durant les mois les plus jjénibles de l'hiver, il essaya de pousser ses études en dehors des heures de caserne (*). Ritschl l'attelait, et lui demandait pour son Rheinisches Muséum un index qu'il mit plusieurs années à achever. Le vieux maître cachait de ces ironies affectueuses dans les services qu'il rendait à ses étudiants, et pour ces travaux méticuleux et subalternes réclamait précisément les soins des plus capables (^).

Gela n'empêchait pas en Nietzsche la fermentation de projets pei'sonnels. Ses études sur Dioclès et sur Thrasylle lui avaient permis de fixer d'une façon nouvelle la chronologie de Ménijjpe le Cynique. Elles lui ouvraient une nouvelle interprétation de Démocrite. La personne

(*) Con:, II, 72.

(-) Corr., I, 93; II, 109.

{') Ritschl, Opuscula philologicu, t. Y, p. 29 : ■< Keine Arbeit (z. B. ein Wortindex) ist so klein und so gering, dass niclit nur der Reste gerade gut ^enug ist fiir ihre vollkommene, gescheite Ausfuhrung. »

du vieux philosophe, à' travers la tradition confifse et faussée, se dressait pour lui en contours insoKtes et puissants. Aucun des historiens de la philosophie ne lui paraissait avoir déhrouillé les faits et les doctrines. Il y avait lieu de dire aux philologues des vérités sévères. Car ce n'est pas leur exactitude, mais leur discernement qui était en défaut. Leur limite tenait à leur méthode, et non à leur zèle (').

On peut suivre, dans les Philologica^ les marches et contre-marches de cette méthode nouvelle qui se cherche (*). Elles symbolisent le mouvement général de la pensée nietzschéenne. On croit que la méthode est affaire de bon sens. Mais le bon sens lui-même change. Il est un acquis de la civilisation. La critique de la Renaissance croyait suivre le bon sens quand elle comptait les témoignages des Anciens au lieu de les peser. « Elle était dévouement silencieux au jugement de l'antiquité, » Elle professait une moralité de femme, aimante et subjuguée. La critique moderne est d'un scepticisme viril. Elle a créé le désordre par des fouilles irrespectueuses, mais elle a amené à la lumière une immense quantité « d'antiquité latente ». Après avoir ébranlé la tradition, elle la rétablit, en lui donnant le fondement solide qui lui avait manqué. Comment ne pas reconnaître que Nietzsche projette ainsi dans l'histoire impersonnelle révolution de sa pensée propre ? N'est-ce pas lui aussi qui se donnera affectueusement aux grands modèles, et ensuite doutera d'eux, pour rétablir d'eux enfin tout ce qui aura supporté l'épreuve glacée de ce doute?

Mais les hommes par qui la tradition des œuvres est parvenue jusqu'à nous, il faut se les représenter. S'il s'agit

(') Corr., I, pp. 91-94; II, pp. 17, 19; 107-108.

(*) Democritea, au t. III, p. 327 sq. des Philologica.

de Démocrite, faisons-nous une image vivante de l'homme qui a édité ses écrits, de ce Thrasylle, Égyptien taciturne, voué à la magie par excès de science, et si pur et imposant que Tibère lui-même l'entourait de respect. Figurons-nous cet autre Egyptien, le médecin pythagoricien Bolus, qui fait circuler ses écrits sous le nom de Démocrite. Que peut-il y avoir d'authentique dans la tradition démocritéenne, transmise par des hommes qui servent la vieille gloire de l'Egyfyte ? Quoi d'étonnant si on prête à Démocrite une vie secrète, chaste, pythagoricienne, des écrits de médecine, de musique et de magie, tout un faux éclat égyptien ? Nietzsche ne laisse donc subsister de Démocrite presque rien, que des fragments empruntés à deux livres.

Mais ces livres attestés par Pyrrhon, Epicure et Aristote suffisent à reconstruire le philosophe vrai. Si, sur certaines discussions, Nietzsche n'est jamais arrivé à conclure, l'image de Démocrite a surgi pour lui des fragments avec une netteté qui justifie la tradition. Il n'est pas sûr que Démocrite ait été le créateur d'un grand et nouvel algorithme métaphysique. Il est, en tout cas, un des esprits les plus vigoureusement systématiques qu'il y ait eus au monde et le premier qui ait voulu « s'affranchir de tout inconnaissable » (*). Peut-être a-t-il construit son système trop vite, en triant dans ses devanciers les idées seulement qu'il sentait homogènes aux siennes. Démocrite, le premier, a cru à la valeur absolue des méthodes rationnelles. Il nous offre le premier échantillon d'une pensée virile, et toute nettoyée de mythe ou de finalité. Le premier, il a construit du monde une image faite d'idées claires. Il est le premier grand idéaliste. Son atome est une idée hautement

(M P/iilologicn, III, p. 320 sq.

AHDLER. — II.

abstraite, comme la chose en soi de Kant, Le premier, il distingue dans la matière des qualités premières et secondes, comme Locke. Copernic, Bacon, Gassendi relèvent de son atomisme. Laplace ne concevra pas autrement que lui le « tourbillon » , qui est l'origine du système solaire. L'évolutionnisme contemporain n'a pas vu mieux que lui l'infinité des petites causes qui donnent à l'univers sa figure d'aujourd'hui.

Il faut restituer à cet -homme tous les fragments, libres de ton et beaux de forme, où s'exprime, avec un enthousiasme poétique, cet affranchissement delà pensée. Ce fut un vrai ascète et un vrai apôtre. Les anecdotes encore qui le représentent errant et pauvre dans l'extrême vieillesse, après qu'il eut dépensé une fortune à la recherche du vrai, sont dignes de l'homme pour qui « le savoir valait plus que le royaume de Perse » . Nietzsche trouva une beauté toute grecque à ce philosophe « froid en apparence, mais plein d'une chaleur secrète » ('). Et plus tard, dans toutes ses crises de rationalisme, il aimera à souligner la parenté étroite qui le relie à la pensée démocritéenne.

Vers 1869, un travail sur la contemporanéité d'Homère et d'Hésiode venait supplanter quelquefois dans sa pensée ce projet philosophique. Là aussi des paradoxes charmants et décisifs lui paraissaient devoir émerveiller les hommes. Au regard de ces aperçus nouveaux, son travail sur Diogène Laërce lui-même, qu'il imprimait, lui semblait un balbutiement vague et le ' remplissait d'amertume (-). Ferait-il sa thèse de ce Démocrite ou de cet Homère ? Il hésitait, et les deux trouvaiUes lui paraissaient trop belles {•). Il les gardait par devers lui, les couvait, les traînait avec des désespoirs passagers; et

(') Corr., I, 94, 103; II, 108.

n Corr., IT, 45, 74.

(») Corr., I, 103; II, 106.

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en dehors de quelques comptes-rendus pour le Literarisches Centralblatt^ où Zarncke le conviait à collaborer malgré sajeunesse, ne réussissait à rien achever.

C'est que cette année militaire, où il travailla peu et médita beaucoup, avait changé en son fond sa notion de la philologie. Le pessimisme schopenhauérien rongeait sa première croyance intellectualiste. Si une philosophie était une transformation de tout l'homme, comment n'aurait-elle pas imprégné jusqu'à son savoir? Nietzsche en faisait la preuve d'abord négative : il démontrait que la philologie n'aboutit pas sans être éclairée par la philosophie. Combien n'avait-il pas sermonné Deussen pour le convertir à la science philologique? Maintenant, les cent volumes qu'il lui fallait compulser pour remanier son Diogène Laërce lui avaient paru « autant de tenailles brûlantes qui tuaient le nerf de la pensée originale ». Il suppliait son camarade de chercher dans Faust ou dans Schopenhauer le repos de la pensée après sa dure macération de science {*). Les qualités subalternes du philologue, le labeur, les connaissances, la méthode, n'avaient pas leur lin en elles-mêmes. Plus que jamais les travaux de Nietzsche sur Démocrite lui avaient fait saisir que les idées et les faits littéraires ne se transmettent que sous l'empire de certains besoins. La préoccupation qui les recueille vient aux hommes de quelques guides souverains, qui sont des philosophes. Toute tradition littéraire est illuminée du dedans par une grande pensée qui lui donne son sens. C'est pourquoi la philologie pure, dénuée de cette pensée, ne peut que brouiller la tradition et non la saisir. Il lui faut d'abord se remettre à l'école des grands initiés qui l'ont fondée. Il y a toujours eu dans la science des chefs d'équipe et des ouvriers. Les

(') Deussen, Erinnerungen, p. 51. — Corr., I, 115.

génies philologiques ne sont encore que de petits patrons, des artisans « au service de quelque demi-dieu, dont le plus grand, depuis dix siècles, était Schopenhauer » ('). En ce qui le touchait, Nietzsche ne disconvenait pas qu'une « buée schopenhauérienne » planait sur tous ses travaux (^). Un état d'esprit se préparait en lui, qui allait découvrir dans la philosophie le sens même de la poésie grecque.

Sous l'empire' de sa conviction, il courait à de nouvelles imprudences. Pour son doctorat projeté, ne devait-il pas choisir un sujet philosophique? Dans la fermentation de ses idées, il oubliait l'accueil fait à son précédent manuscrit par les philosophes de Leipzig. Il croyait avoir réuni tous les matériaux d'un travail sur « la notion de l'organisme dans Kant ». Nul doute, comme l'a remarqué finement un bon juge, qu'il ne tournât déjà autour de ce problème de la vie, qui fut le « problème de Nietzsche (') », comme il est le problème de toute philosophie naturelle. Déjà aussi il occupe d'instinct la position qui sera la sienne jusqu'au bout. Kant avait su critiquer l'idée de cause finale ; et toute finalité est bannie des sciences naturelles depuis sa critique. Nietzsche espère en éliminer l'idée de cause et de nécessité. Des faits juxtaposés avec contingence, voilà ce qui est donné, et ce que nous ne pouvons dépasser. « Il n'y a ni ordre ni désordre dans la nature. » Les formes de la vie et les lois de la nature sont <les sélections de hasard. La vie s'établit et se maintient par ces combinaisons fortuites ; la science devra expliquer les apparences de la nécessité et de la raison par cette

('j Ueussen, L'rinneningen, p. 54. — Corr., I. 122. (») Cor/:, II, 95.

(*) A. RicHTER, Fr. Nietzsche, p. 27. — Corr., I, 101 ; II, 'i5. — E. Foersteu, Bxogr., T, p. :$ sq.

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