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ly TÎetzsche, parlant des philosophes qui ont découvert J^ \ les plus neuves et les plus belles « possibilités de vivre », disait :
« De tels hommes sont trop rares pour qu'on les laisse échapper. Il ne faut pas avoir de cesse qu'on n'ait fait revivre leur effigie; qu'on ne l'ait cent fois crayonnée sur la muraille ('). »
Cette raison suffira toujours à justifier une biogrjiphie du philosophe-poète qui, plus profondément qu'un autfefet au milieu d'un peuple tout entier rebelle à sa pensée, a renouvelé le sentiment de la vie dans l'humanité contemporaine.
S'il ne s'agissait que de dérouler une fois de plus le tissu des faits dont s'est composée la vie terrestre de Niet:ische, peutêtre n'en aurais-je pas eu l'audace. Je n'ai plus connu qu'en petit nombre les témoins de la vie de Nietische. Leurs dépositions sont recueillies dans des récits que l'on trouvera cités avec reconnaissance à toutes les paires du présent livre. Je ne pouvais pas augmenter beaucoup le nombre de ces témoignages. Mais j'ai voulu les contrôler tous à l'aide de la correspondance, aujourd'hui publiée^ de Niet:ische. Il restait aussi à départager
(•) Nietzsche, Philosophenhuch, % 200. {\V., X, 235).
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des traditions violemment discordantes. J'ai cru souvent arriver à une conciliation en replaçant tous les témoignages dans la lumière de la pensée niet:{schéenne. Elle décide j parce qu'elle est seule capable de donner aux événements tout leur sens ; et ils n'ont que par elle leufpleine réalité (').
Oîte l'on ne cherche donc pas ici une de ces monographies
(') Il y a lieux traditions divergentes de la biographie de Nietzsche : 1° La tradition weimarienne, représentée par l'œavre de M""* Elisabeth FoERSTER-NiBTzscBE, sœur du philosophe. Son ouvrage s'est d'abord intitulé Das Leben Frieciric/i Nietzsc/ies. lii-S°, Leipzig, chez Naumann, t. I, 1896; t. 11, 1, 1897; t, II, 2, 1904. 11 restera indispensable comme source d'information. Il était surchargé, dans cette première foi-me, de documents et de textes qui depuis ont pris place dans la correspondance de Nietzsche et dans ses œuvres posthumes. L'ouvrage a reparu, allégé et retouché, en deux volumes : t. I, Der junge Nietzsche, 1912; t. II, Der einsame Nietzsche,. 1914, iri-12, Leipzig, chez A. Krôner. Il y faut ajouter le livre nouveau où M"" E. Foerster retrace l'histoire entière des relations de Nietzsche avec Wagner : Wagner und Nietzsche zur Zeil ihrer Freundschaft, 1915. Ce livre reproduit parfois textuellement les chapitres des deux ouvrages précédents. 11 y ajoute cependant des lettres nouvelles.
La grande tâche de la réédition des ouvrages publiés par Nietzsche de son vivant, la publication de ses cours et des fragments posthumes, a été entreprise et menée à bien par la fondation présidée par M"* Foerster- Nietzsclie sous le nom de Nietzsche-Archiv. Elle a son siège à Weimar, dans la charmante villa où Nietzsche est mort, après y avoir souffert douze années, et pour laquelle un architecte belge du plus éminent mérite, Henri Van de Velde, a créé un décor intérieur si pathétique. On trouvera un compte rendu de l'activité de cette fondation dans la brochure publiée en son nom sous le titre de Nietzsches Werke und das Nietzsche-Archiv, Leipzig, A. Krôner, 1910; et dans E. Foekstbr-Nietzsche, Das Nietzsche-Archiv, seine Freunde und Feinde, 1907. Si le Nietzsche-Archiv a des ennemis, je ne suis pas du nombre. Le Nietzsche-Archiv s'est assuré la collaboration de savants trop expérimentés pour que son œuvre ne soit pas solide dans son ensemble. Cela ne veut pas dire que cette œuvre ait échappé au destin commun des œuvres humaines, qui est d'être imparfaites. La critique a pu avoir prise sur elle plus d'une fois, avant même qu'une revision largement contrôlée de tous les manuscrits, réservée à l'avenir seul, ait donné certitude entière. Je me sens, à l'égard de ^P" E. Foerster-Nietzsche, dénué de tout autre sentiment que celui d'une respectueuse gratitude. Je ne puis cependant partager ses préventions ijersonnelles violentes; et je dois me réserver, dans l'interprétation de la vie et du système de Nietzsche, une indépendance dont plusieurs pourront momentanément souffrir, mais dont ne souffrira pas la grande mémoire du philosophe de la <• liberté de l'esprit ».
2" La tradition bâloise de la biographie de Nietzsche a reçu son inspi-
usuelles qui expliquent la pensée d'un grand écrivain par sa vie. Dans une âme aussi embrasée que Niet:{sche du dévouement à une mission intemporelle, c'est, pour le moins autant, la vie qui s'explique par la pensée. L'existence de Niet^^sche, très dénuée d'événements matériels, est déchirée de drames intérieurs. Étrangère à l'histoire générale de son temps, elle la
ration du plus fidèle ami de Nietzsche, Franz Overbeck, et de la compagne de sa vie, heureusement survivante, W" Ida Overl^eck. Elle a pour monument principal le livre de Carl-Albrecht Bernoulli intitulé Franz Overbeck itnd Friedrich Nietzsche, léna, chez Diederichs, 2 vol. in-8, 1908. C'est une heureuse fortune pour M°" Foerster d'avoir eu pour adversaire l'un des premiers écrivains aujourd'hui vivants, le romancier, le poète lyrique, le puissant dramaturge en qui l'opinion européenne saluera un jour l'un des grands écrivains nationaux de la Suisse.
Carl-Albrecht Bernoulli n'a pas cessé d'être pour M"" Foerster un ennemi combatif et redoutable, rompu à toutes les méthodes de la science, d'un talent supérieur, mais d'une loyauté chevaleresque, d'une probité rigoureuse et d'un véritable génie psychologique. Il a défendu avec bravoure son maître Franz Overbeck contre plus d'une' médisance et plus d'un coupable silence. Il a recueilli tous les témoignages suisses sur la vie de JNietzsche. Il a démontré, victorieusement, que l'amitié de Franz Overbeck a été « l'épine dorsale » vraie de la vie de Nietzsche et maintes fois l'auxiliaire utile de sa pensée. Si l'œuvre de Nietzsche, surtout en matière d'exégèse chrétienne, peut résister à la guerre sournoise ou aux assauts publics que reprennent sans cesse contre elle les orthodoxies périmées, elle le doit à l'appui que Nietzsche a toujours trouvé dans l'érudition et dans la forte pensée de ce grand théologien, Franz Overbeck. Elle le devra à 1 intelligente défense posthume que l'auteur autorisé de Johannes der Tâufer und die Urgemeinde, 1917, C.-A. Bernoulli, apporte à la psychologie religieuse de Nietzsche. Ce serait beaucoup d'acharnement à perpétuer des querelles mesquines, si Weimar ne discernait pas oîi sont ses véritables alliés.
Tout le monde aura lu avec agrément le joli livre où Dahiel Halévt a décrit, à l'usage du grand public français, la Vie de Nietzsche, in-12, 1909. Plusieurs philosophes, dans une préoccupation analogue à la mienne, ont dû, pour reconstruire la doctrine de Nietzsche, résumer sa vie. On pourra lire avec confiance Raoul Richter, Friedrich Nietzsche, sein Leben und sein Werk, 1903. Richard M. Meyer, Friedrich Nietzsche, sein Leben und seine Werke, 1913, a une inexplicable défiance de Franz Overbeck. Je considère comme un privilège d'avoir pu connaître encore le livre substantiel et limpide d'un philosophe américain, William M. Salier, Nietzsche the Thinker, 1917, et le magnifique et profond essai d'ERwsT Bertram, Nietzsche, Versuch einer Mythologie, 1919. Il me faut réserver pour la bibliographie générale ou citer, au cours du récit, les autres ouvrages qui m'ont été utiles.
reflète pourtant et la juge. Dans sa solitude, elle prétend élaborer les réformes qui la transformeront.
Peut-être aurait-il été séduisant de condenser mon interprétation dans un essai court et ardent. Mais il aurait fallu supposer connu et éclairer par des allusions trop lointaines tout ce que je pense d'abord établir, j'aurais pu apporter la flamme d'une conviction, non la lumière d'un faisceau de preuves, j'ai préféré avec modestie un récit historique., destiné à décrire la genèse des œuvres. Pour chaque période, j'ai dû essayer ensuite de reconstruire systématiquement la philosophie de Niet:(sche. puisque la cohérence interne en est encore contestée. De ces deux grandes tâches simultanées, je voudrais n'en avoir négligé aucune.
Il fallait d'abord songer aux œuvres de 'Niet:{sche. Chacune d'elles est un vivant, construit du dedans par une âme qui a grandi et mûri. J'ai dû, derrière la lettre des ouvrages, chercher cette âme, et retrouver l'homme même. A ce compte^ la philosophie de Nietzsche fait partie de sa vie, moins parce qu'elle est philosophie, que parce qu'elle est nietzschéenne. A son tour, la vie de Nietzsche éclaire sa philosophie , moins parce qu' elle est sa vie, que par l'évidence avec laquelle elle fait voir comment toute philosophie se nourrit d'un sentiment de la vie et traduit une expérience intérieure.