LA FIN DE T R I B S G H E X
tomne », comme il l'écrit à Roiide (')? H avait passé tout le mois de septembre seul à Baie. Il avait couru à Naumburg en octobre; puis il avait rencontré à Leipzig- ses vieux amis Pinder, Krug", Gersdorff, Erwin Rohde. Cette rencontre avait été douce à Nietzsche. Mais avait-il besoin d'en rédiger la transcription musicale et de la dédier à Cosima? Et pourquoi situer à la Saint-Sylvestre ce colloque d'octobre? Le langage chiffré de Nietzsche est plus subtil. Il y avait eu une nuit de décembre, dont il se souvenait avec une tendre émotion, celle où le Siegfried-Idyll avait été entendu pour la première fois en 1870, par Cosima, Nietzsche et Wagner seuls. Cette nuit que Nietzsche célèbre, c'est son idylle de Tribschen; et il ose en écrire le souvenir dans les étoiles hivernales.
Puis, à tous les plus intimes, il envoya l'ouvrage enfin sorti des presses de Fritzscli : Die Gehurt der Tragédie (lusdem Geist der Musik. Nous avons aujourd'hui la lettre d'envoi, touchante et magnifiquement présomptueuse, adressée à Wagner le 2 janvier 1872 :
Si je crois avoir raison dans tout l'essentiel, cela veut dire que c'est vous qui, par votre art, aurez raison dans l'éternité. Vous trouverez à chaque page que j'essaie seulement de vous remercier de tout ce que vous m'avez donné. Cependant un doute s'empare quelquefois de moi sur le point de savoir si j'ai toujours reçu comme il faut ce que vous me donniez. Peut-être pourrai-je réparer en quelque mesure plus tard : je veux dire au temps de V accomplissement, quand ce sera l'ère bayreuthienne de la civilisation.
En attendant, je sens avec orgueil que je suis désormais marqué d'un signe et que toujours on nommera mon nom avec le vôtre. Gare à nos philologues, s'ils ne veulent rien apprendre aujourd'hui (*) !
Mais l'art de « recevoir comme il faut », c'a toujours été, dans la pensée de Nietzsche, l'art de rendre avec
(•) Corr., II, 227.
(•) E. FoERSTER, Wagner und Nietzsche, p. 86.
usure le don qu'on a accepté, et le remerciement qu il méditait, c'était d'obliger Wagner un jour au delà des obligations qu'il lui avait. Il flattait en Wagner une immense ambition, en annonçant que Bayreuth ouvrait l'ère d'une civilisation nouvelle, qui changerait la pensée, la sensibilité, l'action de tous les hommes. Mais cette immortalité promise à Wagner, Nietzsche en revendiquait sa part d'avance, au nom du sacre qu'il avait reçu, et qu'il se représentait comme le feu de la Pentecôte descendu sur leur front.
A cette lettre d'un dévouement religieux, Wagner répondit par un billet plein d'exclamations banales, écrit avec une hâte fiévreuse. Il établissait une hiérarchie de ses affections :
Je disais à Cosima qu'après elle, vous veniez le premier : puis de longtemps personne d'autre, jusqu'à Lenbach, qui a fait de moi un portrait d'une saisissante ressemblance (').
C'était une preuve de goût de mettre Nietzsche, si jeune et inconnu, au-dessus du faux Titien munichois, intelligent certes et d'une redoutable habileté, qui commençait à peindre^ toutes les fausses et vraies gloires de la littérature, de la politique et du grand monde. Dans le livre de Nietzsche cependant, Wagner ne voyait que son propre portrait, mieux réussi que dans Lenbach. Cosima, seule, dans une de ses magnifiques lettres, souples, à longues périodes félines, sut trouver les paroles qui enjôlent :
Que votre livre est beau ! Qu'il est beau et profond ! qu'il est profond et hardi! Qui a'^ous en récompensera, je me le demanderais avec angoisse, si je ne savais que, dans la conception de ces choses, vous avez dû trouver la plus belle récompense. Mais si vous vous sentez
(•) Jbid., p. 87.