LA FIN DE T R I B S G H E N
et Wagner il n'y avait pas de secrets. Wagner pouvait donc ajouter à bon droit :
Ami 1 ce que je dis n'est pas de nature à pouvoir être mis de côté par des assurances joviales. Vous êtes profond, et à coup sûr vous ne voyez dans mes relations avec vous rien de superficiel. Je comprends aussi le sens de la composition musicale, dont vous nous avez fait une si ingénieuse surprise. Mais j'éprouve quelque embarras à vous faire part de ma façon de la comprendre. Et cet embarras que je ressens est ce qui m'obsède.
Et pourtant, mon ami, qu'aurais-je à vous dire que vous ne sachiez déjà et que vous ne puissiez vous dire à vous-même dans votre for intérieur? Vous savez tout voir et tout comprendre; et c'est de voir et de comprendre par vos yeux qui a été pour moi une joie si pure et si nou velie. Je vous comprends aussi dans bien d'autres sujets qui relèvent ûe votre profession, vous causent sans relâche des préoccupations nouvelles, comme les aperçus que vous m'avez indiqués sur l'éducation. Avec vous, je jette des regards dans les profondeurs et dans le lointain ; des domaines d'action pleins d'espérance s'ouvrent à moi à perte de vue — oui, à moi, — mais si vous restez à mes côtés (M.
Wagner avait deviné la jalousie douloureuse dont souffrait Nietzsche. L'envoi de la Nuit de la Saint-Sylvestre était une question que Nietzsche posait : « Ne suis-je pas, moi aussi, musicien? » Gosima avait pu répondre par une coquetterie. Wagner répondait : « Ge que j'aurais à dire m'embarrasse; je fais appel à votre sincérité et à votre clairvoyance. » Il ne voulait pas voir en Nietzsche un de ces dilettantes innombrables qui le harcelaient de leurs partitions. L'alliance qu'il lui offrait était d'une autre sorte. La portée lointaine des desseins de Nietzsche échappait au grand artiste, absorbé par la pensée immédiate de son œuvre à consolider. Il acceptait d'être mis dans la confidence de ces desseins et terminait par d'affectueuses supplications. On ne doute pas que
(') E. FoERSTER, Wagner und Nietzsche, p. 92.
Nietzsche n'ait répondu, comme l'a dit Wagner depuis, par une émouvante lettre, et il n'y en a peut-être pas dont la perte, si elle se confirme, soit plus regrettable.
Il y eut là, dans la vie de Nietzsche, un instant de bref et chimérique triomphe. Les étudiants bâlois voulurent l'honorer par un cortège aux flambeaux, parce qu'il avait refusé les propositions de l'Université de Greifswald. Wagner lui demandait des exemplaires de son livre pour tous ses amis et pour le roi de Bavière en personne, La première conférence Ueber die Zukunfl unserer Bildungsanstalten, le 16 janvier 1872, avait déchaîné dans le beau monde de Bâle « de l'émotion, de l'enthousiasme et delà haine étroitement unis » ('). Déjà Nietzsche, pour la fondation de l'Université allemande de Strasbourg, songeait à déposer un mémoire violent, où il allait sommer le gouvernement impérial de réaliser dans cette Université la pensée bayreuthienne.
Personne ne savait plus délicatement flatter que Wagner. Il fit à Nietzsche, quand il vint à Tribschen, dans la seconde quinzaine de janvier, un accueil de fête. Il le prenait par le besoin le plus impérieux en lui : la soif de gloire. Il lui donna l'impression qu'ils scellaient une alliance pour la vie et que cette vie était déjà toute pleine des voix de l'immortalité ('). Il suscita, de la part de leurs amis communs, des félicitations flatteuses qui affluèrent enfouie. Sans gêne alors, Nietzsche écrivait à Rohde :
Je suis convaincu que mon livre ne périra pas (').
En vain doue, un jeune professeur de Fribourg, Mendelssohn-Bartholdy, l'invita pour uil voyage en Grèce, dont Naxos, la Crète, Athènes auraient été les étapes. C'étaient les lieux de culte principaux de Dionysos.
(«) Corr., V, 244 — ('-} IbuL, II, 28.^. — (') Ibid., II,
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Nietzsche refusa ('). Pour lui, Naxos était partout où vivait Cosima; le dionysisme était partout oîi vivait Wagner.
A son tour donc, Nietzsche mit ses amis à la disposition du grand artiste, qui gémissait sous le fardeau de l)esognes administratives de sa propagande. Il supplia Gersdorif, au nom de cette culture, nouvelle pour laquelle ils luttaient ensemble, de mettre tout son effort au service de Wagner, durant ses négociations dejanvierà Berlin ('), Il fallait un orateur ambulant, capable d'exposer la cause wagnérienne. Quelle preuve plus magnifique donner de son dévouement, que d'abandonner son professorat de Bâle, de l'offrir à Rohde et de faire ce dur métier de conférencier errant de ville en ville pour quêter des souscriptions ? Nietzsche était prêt à faire ce sacrifice qui eût obligé deux amis, et son mérite n'est pas diminué parce que le succès final, après des tribulations sans nombre, a dispensé Wagner de l'accepter.
Mais l'idée d'un périodique nouveau, d'une grande revue réformatrice et wagnérienne prit consistance alors : elle est de Nietzsche. Il l'avait discutée avec Wagner à Tribschen dès juillet 1871. Wagner désormais appréciait à sa juste valeurle renfort de jeunes combattants littéraires que Nietzsche lui avait amenés. Car Gersdorff et Erv^^in Rohde y étaient d'avance enrôlée. On donnei*ait l'exemple d'un journal de haute culture, instructif, noble, pur. Les Bayreuther Blàtter sont sortis de ce jeune enthousiasme nietzschéen (^).
Le temps s'approchait ainsi où Wagner dut se rendre à Bayreuth pour surveiller les travaux de son théâtre en construction. Peut-on douter que la pensée de Nietzsche
(*) Corr., I, 206; V, 2iO. — (') /6irf., I, 206.
(^) Corr., I, 203; II, 245, 278, 372. Le nom de Bayreuther Blalter paraît dans une lettre à Rohde du 20 décembre 1871.
288 ARIANE-GOSIMA
ne fût souvent dans cette verte solitude de Tribschen que Gosima allait quitter? Hans von Biilow, qui vint voir Nietzsche à Bâle, par admiration pour son livre, le mit en garde. Il avait au cœur la grande blessure de sa vie brisée, et, songeant à Cosima, sans que son admiration pour Wagner en fût diminuée, il se compara à un Thésée que son Ariane aurait quitté pour se donner à un Dionysos plus puissant. Il indiquait ainsi avec tact la griserie qui avait saisi la fugitive. Il dit à Nietzsche : « Cosima m'a ruiné moralement; elle ruinera Wagner de même. » L'homme à qui il parlait devait profondément souffrir d'elle à son tour : qui sait pourtant si déjà Nietzsche ne s<' jurait pas, au fond du cœur, de combattre l'influence mauvaise qui émanait de cette femme supérieure et par laquelle elle « ruinait » le génie?
Quand Nietzsche s'en fut à Tribschen, le 27 avril 1872, il trouva Cosima Wagner seule, vaquant aux derniers soins de son départ imminent. Ce fut pour tous deux une infinie douleur :
Nous marchions, écrit Nietzsche, comme parmi des décombres. L'air, les nuages, étaient chargés d'émotion. Le chien refusait de manger. Le ménage des domestiques, quand on lui adressait la parole, fondait en sanglots (').
Toute la douceur des sentiments lentement formés se réveillait avec la mélancolie des choses périmées. Nietzsche aidait à emballer les manuscrits, les lettres, les livres. Tout à coup, il n'y tint plus. Il se mit au piano et, dans une déchirante improvisation, dit, en musique, ce qu'avait été pour lui ce Tribschen qui n'était plus. Fugitifs accords, effacés avec les pleurs des adieux. Mais dans son livre sur la Tragédie, n'avait-il pas « pétrifié », comme il l'a dit,
(') Corr., T, 210.