RÉSIDUS DARWINIENS DANS NIETZSCHE
Si violente que fût l'impression laissée dans son esprit par l'ouvrage, scandaleux alors, de Zoellner, Nietzsche en aurait été moins frappé, si ce livre n'avait précisé eu lui des idées qui déjà lui étaient familières; et ces idées étaient darwiniennes. Darwin avait complété son livre sur V Origine des espèces par un traité sur La Descendance de l'Homme; et il avait cru montrer que la moralité humaine s'explique par la loi de sélection naturelle. Zoellner à son tour avait cru compléter l'hypothèse darwinienne. Il n'at-
tribuait pas seulement la victoire aux tendauces les plus fortes, mais il croyait démontrer que les tendances les plus fortes, ce sont celles qui nous procurent le minimum de douleur. Il s'expliquait ainsi que l'intelligence dût l'emporter sur l'instinct obscur. De tous les aperçus de Zoellner, il n y en a aucun qui fût davantage de nature à toucher Nietzsche, et son intellectualisme sera chose décidée, le jour où Tintelligence lui apparaîtra comme une force qui assure la survie.
Il n'est que temps à présent de se souvenir que celle conclusion était déjà celle de Darwin. On ne sait pas ce que Nietzsche en a lu. On peut prouver que les idées darwiniennes l'ont atteint par la Geschichte des Materialismus (le Lange, dès 1868 (*); et ce n'est peut-être pas en vain qu il a eu dans sa bibliothèque le livre d'Oscar Schmidt, Descendenzlehre und Darwinismus (1873) et celui de Na?geli, Entslehung und Becjriff der naturhistorischen Art (1865) (^). Dans les graves querelles soulevées par le darwinisme, ce n'est pas l'acquis biologique de Darwin qu il estimait le plus, mais son acquis moral. Décrire 0 la généalogie de la morale », ce sera le problème de sa vie, pour arriver à ouvrir les perspectives de la moralité future. Il est donc improbable qu'il ait ignoré la Descendance de l'Homme, où Darwin essayait une (elle généalogie.
Nietzsche, quand il s'attaqua à la tentative de Darwin, fit comme toujours : il tâcha de combler les lacunes du darwinisme. C'était une faible théorie de l'intelligence que celle de Darvv^in. Il était aisé de dire que « la différence entre l'esprit de l'homme et l'esprit des animaux n'était que de degré et non d'espèce » (^), et que « Vimi-
i' C<trr.,i,Ti.
(*i E. FosRSTBR, Biogr., II, 522.
l^-i Darwin, Desccndmicc (li> l'Homme, Irad. franc., p. 136.
tation des engins inventés par les plus sagaces, la pratique habituelle à\\\\ art, fortifient l'intelligence »(*). On ne voyait pas ce qu'il fallait « imiter» ou « habituellement pratiquer ». Et qu'une tribu plus intelligente l'emportât sur nne tribu moins bien douée, on n'en disconvenait pas ; mais on n'apercevait pas l'essence constitutive de cette intelligence, dont les degrés amenaient la survie.
Pareille obscurité enveloppait la notion de sympathie. Darwin trouvait en elle l'explication des instincts sociaux. Il ne croyait pas que ces instincts pussent se réduire à un égoïsme affiné. Les explications anciennes, proposées par Adam Smith ou Bain, faisaient dériver la sympathie d'un vif souvenir que nous ont laissé d'anciens états de douleur ou déplaisir. Comiïie le tragique grec, ces auteurs concevaient la pitié envers une personne qui souffre comme le réveil en nous d'une souffrance pareille, dont la pensée encore est cuisante. Darwin ne se satisfait pas d'une aussi simple théorie ; et il sait bien qu'une personne qui nous est chère excite plus notre sympathie qu'une autre, si elle souffre (^). Pour lui, la sympathie, l'amour, toutes les formes de tendresse sont des faits à part, dont la conscience ne dit pas l'origine, et nous ne savons s'ils remontent à une époque très reculée ou s'ils surgissent d'al)ord dans la conscience particulière ('). C'est où Nietzsche éprouvera que le schopenhauérisme était à la fois moins naïf au sujet des mobiles de la vertu vulgaire, et qu'il savait éclairer la vertu supérieure jusqu'à des profondeurs où n'atteignait aucune science.
Mais, ces instincts sociaux donnés, Darwin croit qu'il suffit de les combiner avec l'intelligence pour qu'il en résulte avec nécessité la moralité humaine. Dès qu'il y a une intelligence, n'est-elle pas remplie par l'image de
') Ibid., p. 140. — H Ibid., p. 113. — (") Ibid., p. 116.
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nos actions passées et par les motifs qui nous ont poussés à agir? Qu'un de nos instincts soit un jour resté insatisfait, ce souvenir monte à la conscience. Nous sentons qu'une tendance obscurément persistante a été refoulée par «ne autre. Un'en faut pas plus pour expliquer le regret, sentiment vif d'avoir perdu des satisfactions que nous nous rappelons inhérentes à cet instinct évincé (/).
Les vivants intelligents et groupés par l'instinct social en sont-ils à posséder déjà un langage, aussitôt une nouvelle comparaison se fait. L'homme aura présents à l'esprit, non seulement ses actes, mais l'opinion de ses semblables sur ses actes. Le plaisir qu'il a de vivre en société le rend influençable à cette opinion sociale. U s'aperçoit que de certaines qualités sont estimées seules. Et l'analyste peut se convaincre que ce sont toujours les vertus indispensables à des hommes encore grossiers pour s'associer en tribus. Instinctivement, aujourd'hui encore, nous honorons l'homme brave plus que l'homme bon, même si ce dernier est plus utile ; et nous mésestimons la prudence, parce qu'il est bon qu'un homme soit prêt à se sacrifier pour la collectivité (').
Rien n'a frappé Nietzsche autant que la théorie de la lutte intérieure des instincts pour la vie, d'où sort, par sélection, la moralité supérieure. Selon Darwin, peut-être, à l'occasion, ne résisterons-nous pas à apaiser notre faim avec le bien étranger, à satisfaire une vengeance, à éviter un danger aux dépens d'autrui. Mais le temps passe. Les instincts de sympathie reprennent le dessus. L'image pourtant de ces satisfactions égoïstes d'autrefois n'est pas effacée. Cet instinct robuste de bienveillance qui se compare aux actes accomplis comprend qu'il a été sacrifié.
(') Ibid., pp. lOi, lOo.
n Ihid., p. 127.
Et de là ce sentiment auquel tous les animaux sont sujets, dès qu'ils ont refusé d'obéir à un instinct, mais qui chez l'homme social s'appelle le remo7'ds{^).
A l'avenir, le souvenir de ce remords sera à son tour déterminant. Il luttera contre la velléité même du méfait. Cette reviviscence, dans le souvenir, des joies que nous avons eues /à suivre nos instincts sociaux ou des rem^ords qu'il en a coûté de les enfreindre, voilà toute la conscience, C'est cette levée de sentiments, jointe à l'instinct durable de sympathie, qui nous donne assez d'empire sur nos passions pour qu'elles cèdent sans lutte. E1 cette pression impérieuse, dont la force seule est en question, quelles que soient les velléités refoulées par elle, voilà ce qu'on appelle du vieux nom de devoi?'. 11 n'est fait <{ue d'une habitude acquise ou héréditaire d'obéir à des instincts si persistants qu'ils sont victorieux sans effort. Mais l'accomplissement en a une particulière noblesse, quand il est redevenu instinctif par habitude, et que la conscience même n'y est plus nécessaire. Nietzsche gardera plus d'un trait de cette théorie du devoi?', défini comme le souvenir d'une impulsion dont on ne sait pkis tous les motifs (2).
Mais la moralité supérieure peut-elle être instinctive et réflexe? Elle est artiste plutôt, c'est-à-dire éminemment consciente et certaine de son propre caractère illusoire. Pour l'expliquer, Darvidn ne suffit plus. L'œuvre personnelle de Nietzsche commence, quand la théorie de la sélection naturelle l'abandonne.
{*) Ibid., p. 121.
(*) V. notre t. Hl, Nietzsche et le Pessimtsmr esthéttr/iie, au chapitre sur Vlllusion de la morale.
LE NÉO-LAMARCKISME DE RUETIMEYER
Au demeurant, Nietzsche n'était pas darwinien en biologie; et la lutte pour l'existence, qu'il ne niait pas, lui paraissait secondaire au regard des faits plus fondamentaux sans lesquels elle ne serait pas elle-même possible. Comment a-t-il osé se prononcer ? Ce n'a pas été sans prendre conseil ; et il faut dire ici ce qu'il doit à celui qui était son guide le plus écouté, son collègue de l'Université, Riitimeyer.
Pour les promenades du samedi soir, où quelques professeurs bâlois se groupaient, Riitimeyer assez régulièrement se joignait à ses collègues. C'a été un homme éminent et modeste, à la façon suisse. Il n'était pas alors arrivé à la notoriété européenne. Aujourd'hui, ses travaux le signalent <à tous les spécialistes de la paléontologie. L'évolution du squelette des cervidés, (les équidés, des bovidés, n'avait jamais été connue avant lui avec autant de précision. Riitimeyer fut un esprit philosophique en un temps où le talent de généraliser était submergé sous la surabondance de la recherche parcellaire. Un petit nombre de savants essayaient de remettre en mouvement le travail de reconstruction hypothétique et doctrinal. Us attiraient à eux toute la haine et toute l'admiration. Charles Darwin et Carl-Ernst von Raer étaient les principaux. Rûtimeyer ne se sentait pas trop loin d'eux. Tous deux, cependant, étaient ses anciens. Darwin, qu'il savait critiquer avec clairvoyance, l'éclipsait dans la gloire. Et il vénérait C,-E. von Baer comme un maître. Entre les deux, sa modestie contribuait à lui faire une situation etfacée. Son goût des grandes hypothèses explicatives,
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appuyées sur une documentation étendue et rigoureusement analysée, se satisfaisait par des communications à la Société des naturalistes suisses ( Verhajidlungen der Schweizerischen naturforschenden Gesellschaft). Son éloquence académique, sobre, était soutenue par une émotion mesurée et vivante. Nietzsche avait coutume de lire ces écrits de circonstance. Il les recommandait à ses amis. Il en gardait quelques-uns dans sa bibliothèque ('). Quand même il ne les ouvrait pas tous, de fréquentes conversations ont dû éclairer Nietzsche sur les idées générales de son collègue, durant les heures qu'ils passaient aux auberges de (irenzach ou de quelque autre village badois, où ne manquaient jamais d'aboutir leurs promenades. La santé de Nietzsche l'empêcha, vers 1876, de se joindre à ces agapes de professeurs. Overbeck alors lui apportait le résultat des discussions communes.
Ainsi, quoique souifrant, Nietzsche n'était pas exclu de la vie intellectuelle d'un groupe qui lui était devenu cher. Il en a dit sa reconnaissance depuis : « La grande célébrité de Haeckel empêche-t-elle que Riitimeyer ne mérite une célébrité bien plus grande (-) ? » Pour dépasser la médiocrité allemande de son temps, Nietzsche croyait bon de « se faire, pour un temps, un esprit helvétique ». Il y a des plantes alpestres de l'esprit, et c'est en Suisse qu'on les découvre. Voltaire et Gœthe, Gibbon et Byron, avaient senti, en Suisse, le stimulant de ce haut esprit. Riitimeyer était de ceux qui donnaient à Nietzsche le sens des hauteurs intellectuelles.
(') Sa bibliothèque contient de Riitimeyer : Die Verdnderungen der T/tterwelt in der Schweiz seit Anwesenfieii der Mensc/ien (1875). Nietzsclie recommande à Gersdorf de lire Vont Meer bis nach den Alpen (1854) et Die B^vôlkerung der Alpen (186i). Tous ces travaux sont réunis dans les (lesammeltikleinere Schriften. Bàle, 2 vol. in-8, 1898.
(*) Frœhliche Wissenschafl, posth., ;: 423 (XII, 191»). — C.-A. Bernoulli, Franz Orrrheck und Friedrich Ntetzsc/ie, I, 279; II, 408.
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Pour reconstituer les emprunts de Nietzsche, nous ne pourrons procéder par des analyses de textes, qui feraient saisir un apport littéral. Mais la pensée néo-lamarckienne, si éclairée et alors si rare, du paléontologiste bâlois, filtre, très reconnaissable, dans la biologie que Nietzsche transpose en vérité sociale et psychologique ('). Toutes les formes de l'existence matérielle ont cela de commun que tout s'y réduit à des déplacements moléculaires. La matière se transforme sous des influences extérieures. Elle se détruit, mais se reconstruit aussi, moléculairement. Les organismes ne sont pas soustraits à cette action ambiante de l'air et de l'eau. Ils lui doivent aussi leur aspect de tous les instants. La vie est tout entière changement de structure rapide et continu. C'est le ralentissement de cette transformation que nous appelons moi^t (-). Mais il y a des degrés infinis de la vie. Peut-être donc les mouvements moléculaires, imperceptibles pour nous, de la matière inorganique, ne sont-ils pas d'un autre ordre que ceux qui nous sont visibles dans les organismes. Au sommet de cette échelle vitale qui plonge jusque dans les manifestations latentes de la matière réputée morte, il n'est pas improbable que la vie de l'esprit, elle aussi, soit encore biologique. Et toute pensée n'est-elle pas liée à la veille et à l'activité du cerveau? Nietzsche, (juand il aura abandonné l'esprit schopenhauérien, tiendra pour certain, à son tour, que toute pensée correspond à un aspect de la vie physiologique. Mais lUitimeyer croit constater, de plus, qu'aucune molé-
(*) Nous puiserons dans les Gesammelte kleine Schriften de Rûtimeyer, mais surtout dans les articles intitulés : Ueber Form und Geschichte des Wirbellierskelets (1836); die Grenzen der Tierwell (1867); — der Fortschritt in den organischen Gesclioepfen (1876). En utilisant ce dernier article nous anticipons quelque peu sur le développement ultérieur de Melzsche. C'est pour n'avoir pas à revenir sur ce qu'il doit à Rûtimeyer.
(') lUhiMEYER, Grenzen der Tierirell. (Kl. Schriften, I, 231.)
cule vivante ne se perd. Aucune ne retombe à une existence plus basse que l'existence organique. Un vivant qui se dissout, reste vivant dans chacun de ses éléments composants. Nous ne redevenons pas poussière, nous redevenons vermine. Si horrible que soit le sépulcre, des précautions infinies sont prises pour empêcher la rechute totale aux d'crniers échelons de la matière morte. Ce qui traverse la création, c'est un irrésistible élan vital qui essaie de gravir des cimes de plus en plus élevées de l'organisation ('). Nietzsche se souviendra de cette définition quand il décrira la vie comme « un etîort pour se dépasser » .
Une fois cette définition posée, il est sur que la doctrine de Riitimeyer sera lamarckienne, et, avec elle, la doctrine de Nietzsche qui en dérive. Elle envisage la genèse de la vie comme une organisation croissante du monde inorganique, et la variation des espèces comme une adaptation fonctionnelle, incessamment parachevée, des formes de vie déjà organisées. La lutte n'existe pas tant entre ces formes vivantes qu'entre la vie et le monde mort où elle s'incruste, et contre lequel elle se débat. Cela ne veut pas dire que Riitimeyer ait été ingrat envers Darwin. Mais il faisait dans l'efTort darwinien deux parts : 1° celle de l'observation ingénieuse et exacte ; 2° celle des inférences spéculatives que Darwin tirait de ses observations. Et, dans ce travail, l'originalité, la force, la méthode de la pensée lui paraissaient plus imposantes que la qualité des conclusions (*). Riitimeyer reprenait, avec la méthode de Darwin, des inférences lamarckiennes. C'est que le vrai esprit scientifique est lui-même d'ordre lamarckien. Les questions que pose cet esprit sont
i') Ibid., I, 2i7.
.(') RiiTiMETER, Charlrs Darwin. (II, p. 380.)
l'expression la plus pure d'une énergie qui s'oriente dans le monde. La vie n'est pas autre chose qu'une telle énergie cherchant sa voie. ]\Iais Riitimeyer ajoutait : « Nos relations à la 'nature extérieure sont de telle sorte, que les plus subtiles données de nos sens ne se trouvent exactes que dans la mesure où l'esprit qui les dirige envisage son objet avec bonne foi, sans vanité et sans avarice, non avec l'intention de désirer, mais avec celle de chercher ('). » Nietzsche, après 1876, aura cet esprit docile aux faits el cette préoccupation pure de la vérité modestement acquise.
Au terme, l'adaptation de l'énergie vitale, pour Riitimeyer, se manifestait par une relation entre la structure des êtres vivants et leur milieu. Leur structure constitue le mécanisme par lequel ils agissent. Mais le milieu a servi de stimulant à l'énergie qui, tout en se pliant à ses résistances, a engendré cette structure. Pour chacjue milieu, il y a donc une structure parfaite, à l'aide de laquelle les forces vives de l'organisme sont assurées de leur plus fort rendement. Nietzsche n'oubliera pas ce théorème. Les institutions, les coutumes, les mentalités humaines sont pour lui de telles structures engendrées par l'énergie intérieure. Il se demandera pour quels milieux de passion tropicale ou d'intellectualité froide elles sont faites. Il les jugera sur leur adaptation à leur ambiance et sur l'effort qu'elles y peuvent fournir. Pour lui-même toutefois et pour l'élite disposée à le suivre, il réclamera les conditions les plus difficiles et les plus dangereuses, pour se faire la structure morale capable de vaincre la plus forte résistance.
Le plus clair des arguments antidarwiniens de Nietzsche lui sera fourni par cet • apprentissage lamarckien qu'il
l') /f/., Der FortschritI m den nrgatmchen Gesc/io/jfrii. il, 38t)-381.j
fit chez Rûtimeyer. L'habitat lui parut modifier les races avec plus de rapidité et de profondeur que les luttes entre les individus. Seule la lutte de tous les organismes contre des milieux modifiés donne le tableau vrai de l'assaut prodigieux que l'élan vital livre à la nature inorganique; et seul le changement de milieu explique la direction que cet élan a prise. 11 a surgi des profondeurs marines pour conquérir la terre ferme quand les eaux se sont retirées. Mais c'est la mer qui a été le réceptacle primitif, prêt à fournir sans cesse des modèles de structure vitale aux autres milieux. Toutes les formes existantes de la vie sont issues de formes marines, et, à elle seule, la mer en garde pour elle un nombre immense (*).
Pourtant, après la multitude des formes protozoaires, cœlentérées, échinodermes, vermiculaires, arthropodes [. qu'elle a enfantées, la créature la plus parfaite qui ait pu s'y développer, c'est le poisson. Quelle figure plus souple imaginer, pour flotter en suspension dans un espace liquide à trois dimensions, si ce n'est ce corps aplati sur les flancs, enveloppé de courbes molles, qui se terminent en ogive à l'avant et à l'arrière, et que tiennent en équilibre des rames légères ? Une tige flexible, pointue aux deux extrémités, faite de segments osseux enchâssés entre de molles capsules de cartilage, voilà toute l'ossature du poisson. Tous ces segments osseux se prolongent en arêtes verticales, protectrices des viscères et propres à servir de points d'insertion aux muscles. ^Quelques-uns se continuent en appendices latéraux, pour soutenir des paires de rames. Le milieu aquatique n'a rien pu enfanter de plus parfait. Les structures pisciformes d'aujourd'hui ont été réalisées dès les périodes géologiques les plus anciennes. Mais le requin représente le summum de force,
(*) RiiTiMEYER, Der Fortschrilt. {Kl. Schriflen, I, 381.)
AMDLER. II. 22
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d'agilité, d'intelligence compatible avec l'existence aquatique. Le problème pour le biologiste sera toujours de déterminer, pour chaque milieu, quelle pourra être la forme organique la plus vigoureuse, la plus mobile, la plus capable de vivre aux dépens de ce milieu. Ce sera ensuite de définir comment a pu se produire la migration des formes d'un milieu à l'autre, et, par elle, l'ascension même de la vie.
Si la mer est le réceptacle commun et primitif des formes vivantes, comment ont pu se dépayser des animaux hier encore aquatiques, jusqu'à se mouvoir et respirer sur l'écorce terrestre. Riitimeyer est plus préoccupé des hiatus qui séparent les échelons de l'existence animale que sensible au mouvement continu par lequel les formes vitales pourraient les franchir. En vain se dit-il qu'il y a des poissons tropicaux capables en été de respirer par des poumons, et des animaux terrestres munis de branchies. Ni ces poissons n'acquièrent de quoi se mouvoir sur terre, ni ces amphibies n'ont de moyens de locomotion dans l'eau. La structure osseuse, et non la respiration, est décisive pour les vertébrés. Le seul vertébré aquatique est le poisson ; et nulle part on n'a assisté à 1' « atterrissement » du poisson. Aucun reptile et aucun batracien ne descend de lui. Le vertébré terrestre est pour nous comme né d'une création nouvelle {loie nez<^eôore/i){'), jusqu'à ce que nous découvrions des formes intermédiaires qui nous manquent. Peut-être n'est-il sorti vraiment des eaux que des animaux invertébrés. Les vers eux-mêmes et les crustacés demeurent presque tous aquatiques. Chez les insectes seuls nous saisissons sur le vif une métamorphose qui fait sortir une bête ailée d'une larve vermiculaire analogue aux vers aquatiques. La
') HÛTiHBTBR, Der Fortschritl. Ibid., p. 38S.
difficulté est de savoir si ce changement et celte intensification de l'effort tiennent au changement de l'habitat. U est sûr que l'immutabilité du milieu laisse aussi la vie immuable. Les profondeurs marines, mieux explorées, nous livrent vivantes tous les jours des créatures que la paléontologie déclarait éteintes. Mais la nature des énergies par lesquelles la vie se différencie des états inorganiques, Rûtimeyer la dit mystérieuse à partir du moment où cette vie se manifeste par la contractilité et par la réaction aux excitations externes.
Ce qui apparaît le mieux, par delà ce grand abinie où surgissent les vertébrés terrestres, c'est un système de relations étroites et subtiles entre les animaux et leur nourriture. Dès que le vertébré foule la terre et grandit à la lumière et dans l'atmosphère terrestre, des forces structurales qui avaient sommeillé' durant toute la durée de plusieurs âges géologiques révolus, s'épanouissent avec une prodigieuse rapidité. L'énergie créatrice de ces organismes les multiplie, comme avec une infinie richesse d'imagination. Rûtimeyer estime très bref « le temps qu'il a fallu pour faire surgir une foule de marsupiaux bizarres, grimpeurs, sauteurs ou munis d'ailes » {'). Mais le trait le plus marquant de cette faune diluviale, c'est l'explosion de force assimilatrice qui pousse les exemplaires des espèces jusqu'à une taille géante. Les marsupiaux, les édentés, les ongulés atteignent tous alors des dimensions monstrueuses. Rûtimeyer croit qu'il y a diminution graduelle de la taille dans un même rameau de la généalogie des espèces, à mesure qu'on s'élève vers les formes les plus récentes. Seuls les cétacés et les pachydermes à trompe lui semblent avoir atteint à l'époque actuelle leur forme géante. La paléontologie d'aujourd'iiui
{') IlÛTiMBTBB, Der Forlschrilt, Ibtd., p. 394.
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n'admet pas cette loi de décroissance de la taille dans les rameaux phylétiques. Elle admet au contraire qu'il y a progression de la taille ('). Aucun problème ne sollicitera davantage la pensée de Nietzsche quand, appliquant à la race humaine les résultats de la biologie générale, il se demandera si « la voie qui a conduit du ver à l'homme » ne conduit pas aux derniers hommes, qui seront rabougris sur une terre rapetissée ; ou si elle aboutit à quelque forme de vie géante et surhumaine. Or, Nietzsche croira que, pour les hommes, les deux lois se vérifient.
Mais ce c[ue la science moderne a confirmé davantage, c'est la loi de spécialisation des espèces, telle que Riitimeyer la définissait. Graduellement, les organes de locomotion, de préhension, de mastication se font différents en vue d'une fonction précise. Un luxe de défenses, de canines formidables, de cornes encombrantes, de bois utiles comme armes ou comme parures ; une différenciation croissante de pattes, de griffes, de sabots obtenus par soudure, par renforcement ou par atrophie, selon l'usage auquel une adaptation lente les a rendus propres, attestent l'effort de toutes les espèces pour avoir prise sur le réel. Dans tout ce travail qui pétrit la matière vivante, la lutte entre les vivants n'a presque point de place. Les espèces nouvelles sont la matière vivante ancienne coulée dans d'autres moules. L'histoire des créatures organiques est celle du milieu où elles se meuvent. La vie vient des profondeurs marines et se répand sur la surface vaseuse ou rocheuse que les eaux ont laissée en
(*) V. Charles Depéret, Les transformations du monde animal, 1907, chap. XIX. Les éléphants nains de la Sicile et de Malte, selon l'explication de Miss Bâte, seraient des ancêtres, isolés dans ces îles par un cataclysme et • qui auraient, trouvé dans cette dissociation de leur aire géologique une cause particulière de conservation ».
se retirant. Elle s'y étire, y prend racine ou s'y meut. Mais c'est elle qui, par la poussée de ses énergies intérieures, s'épand, avance des tentacules, modèle ses organes de façon qu'ils épousent les creux ou les aspérités de Fécorce terrestre où il lui faut prospérer, sous peine de mourir. Ainsi le milieu changeant sollicite des fonctions nouvelles ; mais l'énergie vitale, inversement, s'irrite de l'obstacle qui lui barre la route, tâtonne autour d'elle, et explore des voies encore ouvertes, où olle rencontrera d'autres tâches pour lesquelles elle se créera d'autres instruments (').
A la longue, il se développe un organe fait pour recueillir les impressions multiples de cette énergie exploratrice et pour coordonner les réactions par les- (juelles elle vaincra le milieu hostile où elle s'agrippe : ce sera le cerveau, et au terme de l'évolution, le cerveau humain. Il n'est pas le plus volumineux des cerveaux animaux connus, et les grands singes eux-mêmes ont un crâne plus grand. Mais il est destiné à être porté dans une tète qui n'est plus penchée vers la pitance, sur une colonne vertébrale dressée debout et sur des membres construits de façon à dégager les bras et les mains de la fonction inférieure qui consiste à supporter le corps (-). Dans ce cerveau, fait de poussière périssable, un sens nouveau s'éveille avec une énergie qu'on ne connaît à aucun autre animal. Il réussit à coordonner les impressions recueillies par les autres sens, dans une image où se décèlent les relations réelles des choses externes, à percevoir ainsi la marche des choses, non seulement actuelle, mais à venir. Une petite masse
[■■) lOid., 393, 399.
(*) RiJTiMETER, Ueber Funn und (iesrhkhle des W'irbellierskelells. {Kl. Schr., 1,65,66.)
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de substance grise réussit à nous garer de la détresse et de la mort, parce qu'elle construit une image du futur, et que, la construisant, elle oriente vers elle notre propre existence modifiée selon nos désirs.
Ce qui se manifeste, ce n'est d'abord que du courage, le défi lancé à des forces qui nous assaillent, une intelligence astucieuse qui sait mettre notre énergie au service de fins lointaines. C'est de la force vitale mieux avertie par des impressions coordonnées selon un ordre qui permet d'en prévoir la série à venir, pour le salut du vivant destiné à s'orienter au milieu d'elles. Il n'y a là encore que de l'égoïsme éclairé, attaché à sa proie et soucieux de sa propre durée.
Le temps vient cependant où, comme par jeu, le cerveau et la conscience combineront des impressions rafraîchies par des organes de plus en plus parfaits, de façon à y trouver de la joie sans souci de l'utilité que l'organisme en retire ; et ainsi sera créée la vie de l'art. Il advient aussi que nous prolongions le goût de notre durée par delà notre vie individuelle; que notre conscience, dans son rêve et dans sa résolution, envisage l'avenir de toute la race et le veuille sûr et beau. Si elle vient alors à se rendre compte que cet avenir ne s'achète que par le renoncement; que la victoire exige des sacrifices de vies humaines, notre énergie vitale épanouie ira jusqu'à consentir avec une joie grave cette mort individuelle, gage d'une survie robuste assurée à l'espèce. La vie morale n'est, elle aussi, que de l'énergie vitale ancienne, amplifiée jusqu'à comprendre l'effort concerté de la société humaine ; et elle se représente cet effort dans des images où est anticipée la destinée future de tous les hommes.
Que cette image de l'activité sociale future surgisse en nous, cela ne fait pas de doute. Faut-il dire pourtant
que nous nous acheminions vers la naissance d'une race nouvelle? Lobscure question tient tout entière dans le problème de la plasticité du squelette. Un instant, Riitimeyer s'enhardit :
Notre squelette porte en lui les possibilités d'uue évolution ultérieure, autant que toute autre forme du squelette vertébré (').
Tel quel, n'a-t-il pas déjà changé? Ne voit-on pas toute sa structure faite pour dégager la main, pour relever la face et la tête ? Réussite unique et création sans analogue au monde. iMais l'homme ainsi bâti, aura-t-il la résistance qu'il faut pour traverser ces effroyables cata- ■clysmes, d'où les espèces sortent transformées? Franchirat-il le défilé tragique qui peut-être sépare l'état géologique présent de celui où pourrait naître une espèce humaine nouvelle? Ou faut-il voir dans l'homme une de •ces formes animales extrêmes, que les déviations, d'ailleurs inévitables de l'avenir, condamnent à l'anéantissement certain? Rûtimeyer est un trop méticuleux savant pour se prononcer. Sa croyance chrétienne ne lui enseigne à poser la question de la durée future que pour l'âme :
La question de l'avenir demeure sans solution pour le corps. Je la retire. Il est écrit : « Voici, j'ai été trop léger. Je veux poser ma main sur mes lèvres » (*).
Nietzsche garda longtemps le même scrupule. Devant l'universel changement, dont la contemplation enivrait les transformistes de son temps, il restait, le regard fixé sur les qualités éternelles. Il est vrai que cette appréciation des qualités se modifie. Et ces qualités éphémères ne sont- •elles pas liées à la matière changeante où elles éclosent?
(*) Ueber Form und Geschichte des WirbeUierskelells. (Kl. Schr., I, 65.) (') Ibid., I, 66.
Aucun de nous ne peut détacher sa pensée de ce qui sera et de ce que vaudront les hommes futurs. Il faudra donc bien rouvrir la question que Rûtimeyer avait scellée d'un silence biblique. L'une des grandes préoccupations de Nietzsche sera de se figurer cette ascension vers des types supérieurs d'humanité. Il essaiera d'explorer cet avenir par l'image symbolique de son Surhumain, et de se le figurer biologique ment et socialement par toute une échelle d'intermédiaires qui y conduisent. Ce n'est pas sans raison qu'il se représentera son Zarathoustra capable physiquement d'utiliser des milieux nouveaux. Ses études prolongées sur la constitution de la matière se justifieront par cette préoccupation d'une humanité future dégagée des lois physiques actuelles qui nous assujettissent.
Dans ces recherches sur l'évolution à venir de l'espèce, si Nietzsche a été d'abord darwinien, il inclinera de plus en plus au lamarckisme. Son système exclura presque complètement l'idée de la concurrence vitale, à laquelle il s'était attaché au temps où Jacob Burckhardt lui enseignait la conception « agonistique » de la vie des Grecs. La sélection des individus forts dans la société et des sociétés fortes dans le inonde lui paraîtra se faire par adaptation au milieu et par d'heureuses combinaisons d'énergies intérieures, transmises et enrichies. C'est le milieu qui change, externe et interne. Les qualités qui y ont leur racine se transforment par mutation brusque dans cette ambiance variable. Il y a des conditions définies qui permettront de faire surgir les exemplaires d'élite ou de détruire en foule l'humanité décrépite.
Or, c'est de Rûtimeyer surtout que Nietzsche tient cette croyance en une conception scientifique et pourtant mystique de Tunivers. Son schopenhauérisme affirmatif de la vie trouvait en Rûtimeyer une vérification par la science.
Darwin et sa lutte pour la vie peuvent suffire aux pessimistes du désespoir. A ceux qui affirment la valeur de l'existence, le lamarckisme nouveau montrait la vie comme une grande coulée qui se déverse dans tous les creux de l'écorce terrestre et y prend consistance dans des formes individuelles infiniment variées. La substance plastique de tous les êtres est puisée dans cette grande marée montante qui, lors du reflux, laiss/e son alluvion vivante sur tous les paliers qu'elle atteint, sans que jamais elle redescende aux profondeurs. Et la substance de tous aussi se déverse de nouveau . dans cette mer, par la mort et par la fusion volontaire avec le grand flux vital. Par la croissance de tous, mais aussi par l' effort concerté de tous, cette marée de la vie atteint à des niveaux plus élevés. C'est un retour à Empédocle, à la théorie de l'éternel amour joint à l'éternelle haine, que l'évolutionnisme lamarckien de Nietzsche. Il constitue la méthode par laquelle il croyait pouvoir donner à son espérance les garanties du savoir moderne. M"'® Cosima Wagner a-t-elle reconnu, quand elle a lu, en 187(3, Richard Wagner à Bayreuth, ce positivisme mystique, flétri par elle de termes si méprisants lors de la première visite de Nietzsche à l'île heureuse de Tribschen-Naxos ?
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