LES AÏEUX ET LA PREMIÈRE ENFANCE. ROECKEN
Si quelque disciple de Gustave Freytag venait à compléter les Bilder aus der deutschen Vergangenheit, il lui
(') Frôhliche Wissenschafl., ;^, 87 ( W. V, p. 120). — Nietzsche contra Wagner, VIII, p. 185.
(*) Morgenrôthe, posth., § 605 (IF. XI, 386).
faudrait, pour des époques différentes, retracer la vie du presbytère protestant dans les campagnes et dans les petites villes d'Allemagne. Goldsmith, auxvni° siècle, avait appelé sur la sentimentale simplicité du presbytère anglais les sympathies européennes. La Louise de Voss grandit jusqu'à la poésie l'idylle rustique du pasteur allemand, et Gœthe dit, dans Wahrheit und Dichtung, le charme tout homérique de cette royauté rurale des esprits que le luthéranisme a conférée à ses plus humbles desservants. Ce qu'il entre dans les couches populaires de culture supérieure par la diffusion de la parole biblique interprétée par des hommes exercés, ce que représentent aussi de force morale conservatrice et philistine cet enseignement et cette simple et confortable vie, serait l'objet de la plus nécessaire et de la plus difficile enquête. Il est sûr avant tout que les familles pastorales ont été pour l'Allemagne une des plus fécondes pépinières d'hommes de talent. La famille de Nietzsche a été une famille de pasteurs, comme celle de Bach a été une famille de musiciens (*). Nul doute qu'il ne faille s'expliquer ainsi la sérieuse préoccupation qu'il a toujours eue du christianisme et de son action dans le monde.
Dans la lignée authentiquement attestée, on ne peut remonter au delà de la troisième génération. Déjà le bisaïeul de Nietzsche, ce grand et beau cavalier, inspecteur des contributions indirectes, qiii à quatre-vingt-dix ans encore parcourait à cheval les routes de son ressort d'inspection entre Bibra et Freyburg, s'efface dans le j^assé ('). A partir de lui, les physionomies des descendants se pré-
(*) '< Tous les presbytères de ses ancêtres ecclésiastiques, si on les juxtaposait, formeraient à eux seuls un joli village », a dit spirituellement Cari Albrecht Bernoulli, Franz Overbeck und Friedrich Nietzsche, 1908, t I, p. 61.
C) E. FoERSTER, Der Junge Nietzsche, 8.
AHDLER. II.
34 LA F 0 R iM A T I 0 N DE NIETZSCHE
cisent. J'ai pu parcourir ce « Salon des Souvenirs » si captivaut au Nietzsche- Archiv, où se conservent les portraits des aïeux. Ils vous regardent avec des physionomies loyales et sont tous d'une carrure très rustique. A coujî sûr la souche était résistante. Us étaient cultivés aussi. Déjà l'aïeul Friedrich-August-Ludwig- Nietzsche (1756 - 1826) fut ecclésiasticjue et écrivain. Il avait étudié à Leipzig : Morus, Kœrner, le philosophe Platner, les deux Ernesti avaient été ses maîtres. Zollikofer, qu'il connut ]3ersonnellement, fut le modèle qu'il tâcha de suivre dans l'élo^ quence de la chaire ; et il lui emprunta sans doute, avec son orthodoxie éclairée, une conception du sermon digne de VAufklânmg^ et moins propre à édifier le cœur qu'à l'instruire par de sages préceptes. Il avait occupé vingt ans (1783-1803) la paroisse de WoUmirstaedt en Thuringe, quand la petite ville saxonne d'Eilenburg l'élut pasteur. Il eut au plus haut degré le sens du prosélytisme, si fréquent chez les Thuringiens. Il avait écrit un livre Die hôchst nôtige Verbesserung der Dorfschulen (1792), où déjà se révèle le souci critique et le souci d'élever le niveau de la culture, qui dictera à son petit-fils des leçons sur l'avenir de notre éducation. Il est improbable que son Gamaliel, oder iiber die immerivàhrende Dauer des Christentums (1796), ait rien de commun avec V Antéchrist à\x plus impie de ses descendants. Mais le titre même de ses Beitrâge zur Befôrderimg einer vernunftigen Denkungsart iiber Religion, Erziehiing, Untertanenpflicht und Menschenleben (1804), déploie, sous son titre herdérien, un programme de recherche digne du plus grand moraliste. Il y a eu de la sorte dans cette famille un dressage moral, qui dura un siècle. Des contemporains louent dans l'aïeul un sens délicat du devoir, une dignité affable, une grande sûreté de cœur, et cette philosophie de la vie, dernier legs que le xvin^ siècle chrétien laissera à Friedrich
LA souche: et LADOLESCENGE 35
Nietzsche, et qui de toutes les souffrances de l'homme tire un enseignement de perfectibilité morale (*).
Cet excellent prédicateur avait épousé une Krause, d'une famille venue du plateau central thuringien, du Vogtland, et où on était fréquemment théologien aussi. Un homme de cette souche, Johaun-Friedrich Krause (1770-1827), n'est pas un inconnu. Il professait à l'Université de Kœnigsberg à l'époque de Kant. Il succéda à Herder comme surintendant ecclésiastique du duché de Saxe-Weimar. C'est de ce Krause que viennent les yeux noirs étincelants qui brillaient d'une flamme si méditative dans la physionomie de l'arrière-petit-fils.Mais aucun des Krause ne les eut plus éloquents dans un visage décidé et ailable que cette Erdmuthe Nietzsche, femme de Friedrich- August-Ludwig, qui fut la grand'mère de notre philosophe. Elle seule peut-être était née fragile. C'est pourquoi une femme crut conjurer le sort en conseillant de lui donner le nom d'Erdmuthe, « afin qu'elle demeurât fidèle à la terre » (^). « Rester fidèle à la terre » est un précepte d'une théologie un peu séculière qui désormais se transmettra dans la famille des Nietzsche : le Zarathustra ne l'oubliera pas.
L'homme d'élite vrai que produisit cette famille ne fut pas celui qui conquit le plus de dignités. Ce fut Karl- Ludwig Nietzsche, théologien lui aussi, père de Friedrich. Il n'y a pas d'homme dont Nietzsche ait parlé avec plus d'admiration tendre. L'a-t-il idéalisé par piété filiale? Des témoignages non douteux le dépeignent grand, mince, exact et doux, d'une grande finesse de manières,
(*) M"* Foersler n'a pas indiqué la source où elle puise Biogr., I, p. 7. el Der Junge Nietzsche, p. 4. Je donne ses renseignements, un peu complétés, d'après une chronique de la ville d'Eilenburg pour l'année 1829. publiée dans la Frankfurter Zeitung, 19 septembre 1912.
(*) E. FoBRSTBR, Einiges von unsern Vorfahren (Pan, 1899, p. 215).
36 LA FORMATIOxN DE NIETZSCHE
avec un talent rare pour la poésie et la musique. Nietzsche a dit depuis : « On est beaucoup plus l'enfant de ses quatre grands-parents que de ses père et mère ('). » Pourtant c'est à son père qu'il a cru ressembler dès son enfance ; et c'est son image qu'il se proposait comme un exemple de perfection: « Je ne suis qu'une réédition de mon père ; et je continue sa vie après sa mort si prématurée », écrit-il dans VEcce Homo (^), Son talent et sa distinction avaient désigné Karl-Ludwig Nietzsche pour être, tout jeune, précepteur des petites princesses de Saxe-Altenburg. Ces princesses sont encore venues à Bâle, plus tard, voir Nietzsche, en souvenir de leur maître. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV remarqua le jeune pasteur, et lui donna, pour ses débuts, cette paroisse importante de Roecken, où devait naître, le 15 octobre 1844, l'enfant de génie qui porte les prénoms de ce roi de Prusse.
A l'arrière-plan des souvenirs de Nietzsche, il y aura toujours ce presbytère natal de Roecken, sur l'ancien champ de bataille de Lùtzen, deux fois sanglant. Une église moussue domine la bourgade ; des étangs ourlés de saules étincellent sur la plaine triste et ils y débordent au printemps. Près du cimetière, on voyait la maison du pasteur. Toute rustique avec sa grange et ses étables, elle surgissait entre un verger et un jardin très fleuri (=•). Les rosiers grimpants et la vigne vierge envahissaient les murs. Des charmilles invitaient au repos. Au premier étage, un cabinet de travail aux rayons surchargés de livres et de rouleaux manuscrits était le refuge du studieux ecclésiastique. Aux heures de loisir, Karl-Ludwig Nietzsche se mettait au piano. Passionné de musique,
(') Nachlass de 1882-1888 (W., Xlli; 28'J).
C) Ecce Homo {W., XV, 17).
(3) On en trouvera la photographie dans E. Foerster, liiogr., I, p. 368.
il improvisait à ravir. Il était un Thuringien de l'espèce raffinée, « délicat, aimable et souffreteux, comme destiné à une existence tout éphémère, et comme s'il eût été une réminiscence de la vie plutôt que la vie ellemême » ('). Le danger constant qui le menaçait le faisait vivre « dans un monde de hautes et délicates choses ». Il suffit à son fils d'avoir reçu de lui cet héritage de fragilité, et d'avoir eu comme lui « un pied par delà la vie » pour être initié à tout ce qui ne s'ouvre qu'à des âmes ainsi environnées de périls. Il se sentait naturellement supérieur ; n'ayant pas l'habitude de vivre avec des égaux, il n'éprouvait pas que les droits fussent égaux pour tous : il était d'instinct un aristocrate : Pacifique avec cela, car il méprisait le ressentiment comme une impuissance et une vulgarité. La complication de cette âme distante dans sa mansuétude est un des traits de caractère qui ont le plus certainement passé à son fils Friedrich .
Les occasions semblent n'avoir pas manqué à ce jeune théologien d'exercer cet ascétisme distingué. Il avait introduit dans sa maison la jeune femme la plus différente de son propre caractère. Elle était, celle-là, « quelque chose de très allemand » (*), de très simple, de mobile et d'impétueux. Karl-Ludwig Nietzsche en 1843 était allé choisir au presbytère voisin de Pobles une des filles de son collègue Oehler. A dix-sept ans, mignonne, fraîche, coiffée de bandeaux qui demeurèrent bruns jusqu'à l'extrême vieillesse, assurée d'elle et passionnée, elle sortait d'une de ces familles de pasteurs où l'on croit que l'instruction des jeunes filles nuit à leur charme. A eux deux, le jovial pasteur
(•) Ecce Homo{W., XV, 14, 19, 22).
(^) Ecce Homo {W., XV, 13). — Richard Oehier, Nietzsches Mtitter {d&ns la Zukunft de Harden, 12 janvier 1907). — Franzisca Nietzsche-Oehler vécut de 1826 à 1896.
Oehler, cavalier et chasseur, et sa robuste femme, fille de gros agriculteurs-propriétaires de Wehlitz, avaient élevé dans la sévérité luthérienne, dans la piété et sous une discipline de fer, onze garçons et filles, bien portants et turbulents. Franzisca Oehler était le dernier de ses sauvageons ; et transplantée dans le grave presbytère d'un mari plus âgé de treize ans, elle ne semble pas s'être faite sans efforts à sa vie nouvelle. « Les dissonances non résolues entre le caractère et les croyances des parents se prolongent dans l'enfant et font l'histoire de sa souffrance intime », a écrit Nietzsche depuis (0- Les Oehler avaient des croyances chrétiennes et un caractère profane. Les Nietzsche étaient des ascètes, mais avec du raffinement de libre pensée. Les uns et les autres étaient impérieux, mais exprimaient dans des formes différentes leur besoin de dominer. Dissonances dont le prolongement a fait la souffrance intérieure de Nietzsche.
A côté de son mari, trop délicat, trop amenuisé par l'intelligence, cette jeune femme, ronde, rose, vive et batailleuse, représentait la vigueur et la vie. De leur mariage, tout uni, il naquit après Friedrich deux autres enfants : une fille, Elisabeth, qui parait ressembler surtout à sa mère; un jeune frère, Joseph. La tendresse des époux, durant ces six années de leur vie commune, fut réciproque et profonde. L'entente fut plus difficile avec ]yjme Erdmuthe, la belle-mère, et avec M'"" Rosalie Nietzsche, établies aussi au presbytère de Roecken. Le didactisme de la vieille fille et la vivacité de la jeune maîtresse de maison se livrèrent plus d'une escarmouche. Le pasteur, ulcéré, fermait les yeux, se perdant dans ses rêves.
L'idylle dura, traversée d'orages vite apaisés. Au mois
Cj Menschliches, l, G 379 {W., II, 301).
de juillet 1849 le malheur entra dans la maison. Quelle en fut la cause ? Est-ce cette chute que fit Karl-Ludwig un soir d'août 1848, où, rentré tard, il buta sur le seuil et tomba du haut perron de sa maison ? Sa chute fut-elle cause ou effet d'une lésion cérébrale ? On ne saurait le dire. Pourtant on ne peut négliger le témoignage de son fils, qui dans cet accident a toujours vu une prédestination morbide. Les douleurs de tête lancinantes lui laissèrent une accalmie au printemps de 1849. Le pasteur Nietzsche put instruire son fils. Puis en juin, elles reprirent. Il se sentit perdu. Il mourut le 30 juillet. A peu de mois de là, le dernier né, Joseph, le suivit. Les Nietzsche quittèrent alors le bourg de Roecken. Une nuit d'avril en 1850, de hautes voitures chargées attendaient dans la cour. Un chien aboyait tristement à la lune. Le Zarathustra dira combien fut triste ce jappement d'un chien à la lune, la nuit où le presbytère de Roecken devint pour Nietzsche une maison étrangère (').
NAUMBURG (1850-1858)
L'enfance importe beaucoup chez un philosophe qui a dit plus tard que la perfection humaine serait de redevenir un enfant. 11 y a du souvenir dans cet idéal. Mais on peut assigner une autre raison. Nietzsche a souvent écrit, dès sa première philosophie, que la nature gaspille ses forces avec une prodigalité coupable. Elle ne travaille pas avec suite à la sélection des hommes supérieurs. Le philosophe comme l'artiste sont chez elle une réussite rare. Nietzsche a noté à propos de Schopenhauer les con-
(•) Zarathustra, Vom Gcsicht imd Rtitsel. ( W., VI, 232, 233.)
ditions « dont le concours, dans le cas le plus favorable^ empêche le génie d'être étouffé » (*). S'il a repris depuis la théorie platonicienne de la sélection savante du génie,, c'est en songeant à son propre développement difficile.
Pourtant quelle enfance mieux choyée ? Sa supériorité s'est imposée d'emblée. Son grand-père Oehler la devinait. Les camarades la reconnaissaient. On a recueilli de Nietzsche adolescent les moindres essais de composition poétique ou musicale. Toujours de tendres regards ont surveillé en lui le génie qui couvait. Mais il n'a peut-être pas toujours eu les meilleurs guides, el une tendresse mêlée de préjugés est parfois une entrave. Il faut tâcher de tirer un enseignement de ce que Nietzsche nous a confié. Il a aimé tout jeune à s'analyser, à s'arrêter pour méditer aux tournants de la route (*). M""® Foerster a mis en évidence ces confessions d'une âme qui se cherchait avec un scrupule très précoce. Discrètement, elle a voulu s'effacer et laisser parler Nietzsche. Elle apporte beaucoup de menus souvenirs personnels, avec une abondance où rien n'est inutile. Sans redire par le menu ces anecdotes, on tâchera ici de les faire parler, ainsi que toutes celles amoncelées par les autres témoins de la vie.
Naumburg, quand s'y installa la mère de Nietzsche, était une petite ville ceinte de remparts et de fossés profonds, franchis par cinq ponts-levis qui se relevaient le soir. Une des plus belles cathédrales d'Allemagne surgissait des toits enchevêtrés qui composaient alors cette
(') Schopenhauer als Erzieher, $ 1 (W., I, 471).
(") Nous avons de la sorte un récit de son enfance rédigé par Nietzsche en 18S8; un carnet rédigé à Pforta depuis 1860; des fragments autobiographiques écrits en 1865 et 1869. Ils sont épars dans l'ouvrage de M"' Foerster. La lettre à G. Brandes du 18 avril 1888 est une véritable autobiographie. Des confesssions nombreuses se trouvent dans le Nachlass. VEcce Homoest un dernier regard j«té sur son passé, 1888.
ville, bâtie au xvi'' siècle et remaniée au xviif. Il faut avoir pour ces détails le regard que Nietzsche jetait sur la jeunesse de Gœtlie. « L'âme conservatrice et respectueuse d'un homme attaché à l'antiquité passe dans ces choses et s'y prépare un nid discret. L'histoire de sa ville devient sa propre histoire (*). » Quatre femmes en deuil, l'aïeule, M""" Nietzsche-Krause, et les deux tantes Augusta et Rosalie Nietzsche, enfin la jeune veuve, Franzisca Nietzsche- Oehler essayèrent de vivre dans la même maison. Elles se dévouèrent toutes à l'éducation de ces deux enfants, Friedrich et Lisbeth. De fréquents séjours à Pobles, chez le grand-père Oehler, mitigeaient la dureté d'une trop subite transplantation à la ville. Plus tard, le besoin d'mdépendance de M™® Franzisca Nietzsche se fit plus impérieux : et elle loua pour elle seule la maisonnette où elle vieillit et dont le jardin avait des allées si ombreuses.
Friedrich 'Nietzsche a grandi là, entre ses jeux et ses premières tâches d'écolier. Il fut un enfant taciturne, d'un maintien grave et de manières distinguées (*). Car une ombre de mélancolie planait, depuis la mort du père, sur cette enfance qui aurait pu être si heureuse. Cette sagesse d'enfant en deuil, traversée de courtes, mais violentes explosions passionnées, était au ton de la vieille petite ville loyaliste où de nombreux fonctionnaires retraités entretenaient le respect des formes compassées. Friedrich Nietzsche fut réfléchi, loyal et droit, comme ce père qu'on pleurait autour de lui, et auquel il aurait tant voulu ressembler. Il accomplissait ponctuellement tous les devoirs une fois acceptés. On le vit rentrer de l'école primaire à pas mesurés sous la pluie torrentielle ; et, aux reproches de sa mère, il objecta que le règlement scolaire prescrivait
(*) Schopenhauer als Erzieher, g 3 {W., I, 303). (•) E. FoERSTKR, Biogr., I, 30-32.
aux élèves de quitter l'école sans course désordonnée (^).
Nul camarade n'eût osé prononcer devant lui -une parole grossière. Son regard tranquille et méprisant les paralysait. Ses grands yeux profonds étaient chargés d'une pensée qui mûrissait. Surtout il était sans replis. Un Nietzsche, qui se croyait descendant de comtes polonais, avait-il le droit de mentir (^) ? Ce fut la première forme ingénue que prit dans ce cœur d'enfant la doctrine de l'héroïsme de la vérité. Il était d'une sévérité et d'une sincérité outrée avec lui-même. Un jour, pour une quête en faveur de quelque mission, il voulut apporter son offrande. Il se sépara aisément d'une boite de soldats de plomb et d'un livre d'images ; sa sœur, avec plus de douleur, d'une poupée. Friedrich eut des remords parce qu'il n'avait pas donné « sa cavalerie, ses régiments les plus beaux et les plus chers » ('). Seul le sacrifice le plus lourd est probant. Ainsi plus tard a-t-il de préférence fait à sa vocation les sacrifices les plus difficiles.
Si délicat qu'il fût de sensibilité, il ne faut pourtant pas se le représenter frêle au physique. Il était de taille moyenne, mais ramassée et solide, haut en couleur, grand marcheur ; il excellait à la nage, au patinage. Il est resté très longtemps très enfant. Il a pu regretter que Richard Wagner n'ait pas eu une enfance naïve. Il a reproché plus tard aux temps modernes de dessécher l'ingénuité surtout chez les enfants précoces et bien doués. « L'enfant est innocence et oubli, recommencement, puis affirmation sacrée de la vie. » L'enfance de Nietzsche fut telle. Jamais écolier ne s'attarda plus longtemps à des jeux plus simples. M""^ Foerster les relate avec un soin tendre dont elle s'excuse. Un commentaire ingénieux (*) a dit l'importance
(*) E. FoERSTEft, I, p. 31. — (^) Ibid., I, p. 84. — (^) Ibid., I, p. (*) Karl Joël, Nietzsche und die Homantik, pp. 78, 348, 349.
de ces détails. Il inventait des jeux qu'on aurait cru empruntés à un conte d'Hoffmann ou d'Andersen. Il vivait dans le royaume d'un « roi Ecureuil », devant lequel défilaient ses soldats de plomb. 11 construisait des temples grecs aux somptueuses colonnades, des châteaux forts crénelés, des galeries de mines qui aboutissaient à des lacs souterrains.
Que prouvent ces jeux? La faculté de symboliser. Un objet tout menu et familier se transfigure par la signification immense et lointaine qui s'y attache. La petite sœur devient le géant Polyphème ; quelques miettes de pain sont les brebis grasses que Friedrich, pirate rusé formé à l'école d'Homère, veut lui ravir.
Ces jeux pour lui sont graves, il s'y donne tout entier, et trop quand ils sont belliqueux. 11 blesse sérieusement une petite amie d'un coup de javelot hellénique. La guerre de Crimée surexcite son imagination déjà prédisposée aux visions farouches. Un Sébastopol en miniature surgit, construit de ses mains avec du sable. Il se plait aux grands incendies nocturnes d'une flotte de papier. Comme il est de famille conservatrice, il va sans dire que ses sympathies vont aux Russes. Et, le didactisme thuringien reprenant le dessus, il écrit des traités sur « Les ruses de guerre », compulse des traités de tactique pour jouer plus consciencieusement. N'est-il rien resté à l'homme de cette méthode méticuleuse dans le jeu, de cette fantaisie qui transfigure le réel, de cette fidélité aux affections, qui chez lui fut tenace jusqu'à la souffrance ?
Il n'oubliait rien. Ce qu'il voyait se gravait en lui avec force. C'est une vision réelle que celle de ces saltimbanques qui tendent une corde entre une tour de la ville et la maison d'en face, et tandis que l'un d'eux s'agenouille au milieu de la corde, l'autre franchit d'un bond le corps de son camarade et continue son chemin. Le Zarathustra
n'a pas oublié cette scène. Le philosophe aura pitié du pauvre banquiste obligé de vivre du péril ; et le premier disciple de Zarathoustra sera un homme qui mourra du danger où le met quotidiennement sa profession. C'est pourquoi Zarathoustra l'ensevelira de ses mains (').
Faut-il ajouter que Nietzsche était pieux? Le christianisme de la maison paternelle lui était devenu comme « un épiderme de santé » . L'accomplissement des devoirs chrétiens le satisfait comme une intime joie. Il l'a raconté longtemps après aux témoins les plus divers (^). Tout enfant, il savait réciter des versets de la Bible et des cantiques avec une expression qui touchait jusqu'aux larmes (*). L'exercice quotidien de la prière devenait sur ses lèvres d'adolescent un petit chef-d'œuvre d'émotion religieuse. « A douze ans, a-t-il écrit plus tard, j'ai vu Dieu dans sa magnificence. » N'a-t-il vu que Dieu? Son imagination à la fois artiste et critique déjà s'éveillait. Il a imaginé et peut-être vu, dans une vision d'une égale vivacité mystique, l'Antéchrist ; et, à de certains moments, il a cru que l'Antéchrist, issu de Dieu lui-même, partageait avec lui la souveraineté du monde (*).
Rien n'est plus instructif que ces revirements brusques de son imagination. Sa pensée où, tout se grave, épuise les idées et les pousse jusqu'à leur contraire, par besoin d'intégrité. Elle prend spontanément un rythme hégélien, qu'elle ne perdra plus. Cela se voit bien dans ses premiers essais versifiés.
Le conseiller à la Cour d'appel Pinder, père d'un
(') Zarathustra. {W., VI, pp. 21, 23.)
(*) M°" Lou Andreas-Salomé, Friedrich Nietzsche in seinen Werken, 1894, pp. 47-80.
(') Témoignage d'un condisciple. V. E. Fobrster, Biogr., I, p. 30.
(*) Généalogie der Moral. Vorrede, g 3-(H'., VII, 290). — Vorreden-Materia ^1885-1888), § 200 {W., XIV, 347).
condisciple, l'avait initié à la poésie lyrique allemande dès l'âge si malléable de la dixième année. Tout aussitôt ses lectures prennent forme d'art. Il n'est pas sans importance qu'il ait distingué trois périodes dans sa poésie d'écolier entre 1854 et 1858. D'abord, il eut le goût de l'héroïque et de l'horrible, des scènes d'ouragan et d'orage. Puis il se dégoûta de cette poésie violente et rocailleuse ; mais au lieu de la grâce qu'il cherchait, il n'atteignit qu'une mièvrerie parée des fleurs fanées d'une rhétorique vieille. Alors il résolut de concilier ces antithèses, la force et la beauté. Il voulut être limpide et plein de pensée, se proposant pour modèles les poèmes de Gœthe « d'un*e limpidité d'or si profonde » ('). Ce qu'il faut remarquer, c'est cette fluctuation consciente, qui va d'un contraire à l'autre et concilie les extrêmes après avoir éprouvé le danger qu'il y a à persévérer dans l'un d'eux. Il ne procédera pas autrement dans l'âge viril. L'instinct enfantin trouvait déjà sa route. Déjà aussi il redoute une « poésie de l'avenir » qui parlerait en images singulières, chargées de revêtir des pensées confuses, mais d'apparence sublime, « dans le style du second Faust ». Il a peur instinctivement, on peut le dire, de sa destinée, et il la repousse. Il a « la haine de tout ce qui n'est pas classique » (*).
Il en fut ainsi en musique. Le don musical luttait avec une force impérieuse chez lui contre le don littéraire. Sa passion là encore est tout de suite indiscrètement productive. A neuf ans, il avait commencé à jeter sur le papier des textes bibliques accompagnés de plain-chant (^). Dans une maison amie où fréquentait Félix Mendelssohn, il entendait interpréter avec justesse les grands maîtres classiques et romantiques. Sous les voûtes de la cathédrale,
(«) E. FoBRSTER, Biogr., I, p. 76. — {"■) Ibid., I, p. 77. — (') Ibid., I, 190.
il allait écouter les oratorios de Bach. Berlioz et Liszt, « ce cfu'on appelle la musique de l'avenir », lui paraissaient obscurs et artificiels. « Mozart et Haydn, Schubert et Mendelssohn, Beethoven et Bach, voilà les piliers sur lesquels nous nous appuyons, la musique allemande et moi (*). » Et il faut noter cette assurance du moi, qui tout de suite prend ses racines jusqu'au tréfonds de la musique allemande.
Ainsi se prolongeait pour l'adolescent cette vie dans l'idylle. Quel danger se fût insinué par une vie si simple dans cette intelligence naïve? Mais les dangers qui la menacent lui sont intérieurs. Il a décrit, en 1864, ceux qu'il discernait. L'absence d'une surveillance paternelle , une curiosité insatiable, qui risque de compromettre le travail solide. Il eut une impatience de savoir universel»). Pour l'instant, il s'ouvrait aux influences multiples et s'enrichissait. Il avait passé quelques années au gymnase de Naumburg, aux côtés de ses camarades Wilhelm Pinder et Gustav Krug. Mais sa tante Augusta Nietzsche étant morte, suivie de près par la grand'mère, ce fut le temps où une discipline plus rigoureuse fut imposée à l'esprit de Friedrich par son entrée à Schulpforta.
PFORTA (l8o6-1864)
Pforta est une petite république scolaire unique de son espèce en Allemagne. Dans une vallée charmante entre Kœsen et Naumburg, de vieilles murailles enclo-
(*) E. FoERSTER, Biogr., I, p. 72.
(-) C'est peut-être à lui-même qu'il songe, quand il décrit ce trait chez- Wagner (»., I, b03).
LA SOUCHE E ï L'ADOLESCENCE 47
sent le vieux couvent. Un vaste jardin est semé de villas pour les maîtres. Au centre, le bâtiment scolaire reste attenant au cloître destiné à la promenade des Bénédictins d'autrefois. Les maîtres élisent leur recteur et gouvernent en corps l'institution. Les élèves eux aussi se gouvernent; on choisit parmi eux les moniteurs surveillants. Nietzsche fut reçu à Pforta au mois d'octobre 1858. Il nous a décrit cette vie monacale et frugale (') ; et il en trouvait lourde la contrainte. Il lui a été dur d'être séparé de sa sœur, de Wilhelm Pinder et de Gustav Krug. Il ne prévoyait pas alors qu'il trouverait à Pforta quelques-unes des amitiés les plus durables de sa vie. Puis, avec son habituelle résignation devant la destinée, il décide « de tirer un bon parti de ces années pesantes, de peur qu'elles ne restent vides ». Il se promet de se parachever également dans les sciences, dans les arts et dans tous les talents même corporels {"-).
I. Les études secondaires de Nietzsche. — Si l'on songe que son expérience de l'enseignement secondaire allemand est surtout acquise à Pforta, et qu'il a fait de cette expérience une cruelle analyse dans les leçons de 1872, Ueber die Zukunft unserer Bildungsanstalten, on devrait penser qu'il souffrit aussi dans son esprit. « Nous n'avons pas d'institutions de culture ! » s'écriera-t-il. Ce désespoir n'était pas le sien, quand il entra au gymnase de Pforta. Il tomba sur des maîtres excellents. Plusieurs ont laissé un nom dans la science. La sévérité avec laquelle, étudiant juvénile, il a parlé des travaux confus du vieux Steinhart sur Platon (») ne l'a
(') Voir son Tagebuch de Pforta, dans E. Foerstek, Biogr., I, pp. 100-126; Der junge Nieizsclie, p. 83.
C) Ibid., p. 92.
(') Lettre à Deussen, mai 1868 (Corr., I, p. 102).
pas empêché de dire en 1866 : a Que sera Pforta sans Steinhart ? » Le germanisant Koberstein avait écrit un immense manuel de littérature allemande, qui n'est nullement un répertoire informe de faits : il parlait avec une tendresse intelligente des grands romatitiques, de Novalis, de Friedrich Schlegel, de Fichte, qui tous avaient été formés à Pforta. Nietzsche est redevable à cet enseignement de la connaissance approfondie qu'il aura d'eux. Le latiniste Corssen, fantasque, aimable et gai, poursuivait de vastes travaux sur le déchiffrement de l'étrusque. Mais il savait aussi donner à des adolescents la notion de la pureté latine.
Ce fut une impression durable que laissa à Nietzsche le centenaire de la naissance de Schiller célébré avec éclat le 9 novembre 1859. L^n peu de son culte des héros est sorti de l'esprit qui organisa ces fêtes. Koberstein fît remarquer combien les grands poètes de l'Allemagne avaient contribué à unifier la nation par la pensée, et Nietzsche acceptaitcet enseignement (*). Schiller est le premier maître de Nietzsche. Les grands immoralistes schillériens, en lutte contre les puissances établies et contre la force aveugle des foules et qui toutefois descendent tragiquement sur l'horizon comme « un coucher de soleil sanglant », voilà ceux qu'il aime d'un enthousiasme juvénile. Dans les Brigands les caractères lui parurent presque surhumains : le mot est de lui, et il est de 1859. Un nom tiré de Lessing et cette dramaturgie schillérienne lui suggèrent d'écrire un fragment intitulé Philotas : l'homme de guerre sévère, qui a gardé l'orgueil d'être un Grec, tient tête à Alexandre gagné JDar la noblesse et environné par la servilité persanes. Mais il
{') Corr., V, 7.
n'est pas jusqu'aux mercenaires perses qui ne parlent comme les soudards du Camp de Wallenstein (').
Shakespeare eut son tour, quand Koberstein solennisa son troisième centenaire, en 1864, par une conférence publique où Nietzsche récita le rôle de Percy Hotspur (^). Les études antiques pourtant l'emportaient à Pforta. Nietzsche allait d'emblée aux écrivains dont la forme est plastique et passionnée, mais périodique et drue, à Salluste, à Tacite ; et, sur le tard encore, il s'enorgueillissait de l'étonnement qui s'empara de Corssen, quand ce bon philologue dut donner la meilleure note à son latiniste le plus novice, tant ce débutant avait su pénétrer jusqu'à l'esprit même de la prose sallustienne (^). Eschyle, Sophocle, Platon, dont il adora le Banquet^ les lyriques grecs lui furent familiers dès lors.
Se sentant stimulé fortement, on conçoit qu'il se soit fait peu à peu à sa vie recluse. Elle eut pourtant quelques amertumes. Il lui arriva d'être mis au cachot et privé de sortie pour une boutade caustique et un jour qu'il se livra, contre son habitude, à des libations trop copieuses (*). La désapprobation de sa mère ajoutait alors à son chagrin. Très tendre, M"'^ Nietzsche multipliait pour lui les menues gâteries, mais n'épargnait pas les moralités. Les envois de pâtisseries voisinaient dans les colis avec les reproches affectueux. Il tâchait alors de ne plus mériter ces reproches, mais jugeait quelquefois que la discipline aussi de Pforta manquait de tact (■ ). Des excursions dans les montagnes voisines tempéraient la monotonie de l'internat. Sa mère et sa sœur, le dimanche aprèsmidi, le venaient voir quelques heures.
(*) E. FoERSTER, Biofjr., I, pp. 115-129. V. nos Précurseurs de Nietzsche, p. 63. — (-) Deossen, Erinnerungen, p. 10. — (') Gœtzendaemmerung (H'., YIll, 166). — (*) Corr., V, 28, 31. — (») Corr.. V, 27, 29, 31.
La liberté qu'il sut se faire consista surtout dans un vagabondage intelligent à travers les livres. Il en dressait de curieuses listes, quand on lui demandait les cadeaux de Noël qu'il souhaitait : Jean-Paul Richter y côtoie le Tristrani Shandy de Sterne ; et déjà, signe de maturité, Cervantes a son admiration autant que Kleist. A peine si une prédilection pour le Rœmerzug de Gaudy atteste chez Nietzsche adolescent une persistance de mauvais goût. Mais l'aventure barbare qui déversait sur l'Italie les multitudes de falives blonds lui fait illusion sur la non-valeur littéraire du poème. Il retrouva les exigences de son goût rigoureux, quand un librelto de Schumann le mena au Manfred de Ryron, auquel s'ajoutèrent bientôt Sardanapale^ Marino Falieri^ et les Deux Foscajn. La mélancolie des romantiques allemands, non moins héroïque, traversait de sa plainte musicale l'impétueux désespoir byronien.
A Pobles, pendant les courtes vacances d'automne, la bibliothèque de l'aïeul l'invitait aux lectures méditatives ('). Il approfondit ainsi Novalis, tant aimé de son maître Koberstein, 11 apprit de lui que la résistance du monde matériel n'est peut-être que notre propre défaut d'activité, et qu'il n'est pas d'autre fatalité pour nous opprimer que l'inertie de notre esprit ('). Un autre romantique, Souabe celui-là, Justin Kerner, aflirmait par des observations précises que pour quelques hommes l'entrave de la pesanteur n'existe plus. Le Zarathustra se souviendra d'une page des Blaetter ans Prevorst^ où des hommes franchissent la mer près des îles de Sicile, sans toucher la terre ni les flots, avec une légèreté de fantômes.
(') E. FoERSTER, Biogr., I, p. 153.
(*) Novalis, Werke. Ed. Minor, 1907, t. II, p. 198. « Das Fatum, das uns dn'ickt, tst die Triiglieil unseres Geistes. »
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Avec cela, sa science historique allait se consolidant. Il absorbe d'immenses lectures sur la Révolution française ('). Il fait des extraits soigneux de V Histoire de la littérature au xvni' siècle par Hettner ; et comment ne pas remarquer que, parmi tant d'historiens, il choisisse celui qui tient le mieux compte du lien qui joint la culturç^ littéraire de l'Allemagne à sa culture musicale (-) ?
Car son goût et son savoir musical aussi se fortifiaient. Plus que jamais Nietzsche improvise et compose ; mais il apprend aussi. A son goût de Haydn, dont les symphonies lui paraissent, en 1863, « gracieuses et touchantes dans leur charme enfantin » (•), se joint depuis quelques années la prédilection pour Schumann. Les lieder, le Requiem pour Mignon, les Fantaisies, les Scènes enfantines remplacent pour lui les classiques. Dès lors, il lui était difficile d'en rester à ses sévérités pour la musique nouvelle. Schumann n'avait-il pas le premier introduit Berlioz en Allemagne, et reconnu en lui « la terreur des Philistins » (*) ? Ses feuilletons n'avaient-ils pas, les premiers, glorifié Franz Liszt ? « On ne cesse pas d'apprendre, disaient les Règles de vie musicale, du méditatif musicien ('). « La musique est de tous les arts le plus tardivement développé (^). » Conviction qui fera son chemin dans l'esprit de Nietzsche, et qui se retrouvera dans Menschliches , Allzumenschliches (').
Pour l'instant, Schumann lui faisait comprendre que « l'intelligence des maîtres les plus individuels de la musique est difficile » aux simples ('). A mesure que sa sensibilité s'affinait, il goûtait mieux les harmonies dis-
(') Il la connut d'abord par Ar.\d, Gesch. der franz. Révolution,' Irf.'il. — (2) Corr., Y, 35. — (») [bid., V, 33; p. 11, 13, 42. — (♦) Scuumas.x, Mmik und Musiker, Ed. Reclam, II, p. 203. — (») Ibid., III, p. 17y. — («"M Ibid., I. p. 41. — (') II, r, 171 {W., III, 90). — («) ScHUMA^[», I, p. 41.
sonantes qui permettent à la musique moderne de noter des nuances plus subtiles de l'émotion. « Qui ne s'est point, écrivait Schuniann, un soir assis au piano, au crépuscule, et, tout en improvisant, n'a, sans le savojr, fredonné une mélodie?» €ette difficulté de préciser le sentiment sans paroles, mais avec toutes ses sonorités subconscientes, est celle qui préoccupait Nietzsche. « Quand il m'est permis de méditer quelques minutes, écrit-il en 1863, je cherche des paroles pour une mélodie que je tiens et une mélodie pour des paroles qui préexistent. Mais paroles et mélodie, dont je dispose, ne s'accordent point entre elles, bien que jaillies d'une même âme. Tel est mon sort (') ! »
Toute sa vie, ce mystique musical cherchera la mélodie digne d'accompagner sa pensée. Il crut longtemps que la pensée jaillissait de la mélodie. Puis un jour, il comprit qu'il lui fallait pénétrer de musique le langage des idées lui-même et créa, pour l'expression de son âme sonore, la prose la plus imprégnée de mélodie que les Allemands aient écrite.
Les essais auxquels Nietzsche s'évertuait impérieusement n'avaient pas d'autre valeur que de le former. Ses vacances de 1862 se passaient à composer des « Esquisses hongroises ». Lenau et Petœfi avaient une notoriété récente. Il écrit sur leurs poèmes des mélodies du genre de Schumann : Heldenklage, Nachts auf der Haide, Haideschenke, Zigeimertanz, Heimweh, et d'autres sur des motifs serbes (*). En 1860-1861, il avait composé un Oratorio pour Noël comme pour rivaliser avec les grands
(') Lettre à sa mère et à sa sœur, septembre 1863 {Corr., V, 41). Raoul RicnTER, Fr. Nietzsche, p. 18 a, le premier, fait remarquer Timportance de ce texte.
(-) Corr., V, 26'; E. Foerster, Der jitnge Nietzsche, 106, et Abel Barabas, Nietzsche et Petcefi (Revue Hongroise, 13. mars 1910, p. 327 sq.)
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souvenirs de la cathédrale de Naumburg. Et déjà on y percevait quelques sonorités de la musique wagnérienne la plus tardive, de celle qui n'était encore écrite. Un jour à Naumburg-, plus tard, comme il préparait sa sœur aux représentations prochaines de Parsifal^ une réminiscence le frappa : n'avait-il pas entendu quelque part une musique pareille ? Oui : il l'avait entendue d'avance dans son Ame propre. On chercha le vieil oratorio de Nietzsche adolescent. « L'identité de Vémotion et de V expressio7i était fabuleuse (^). »
Pour une pensée aussi active, les années fuyaient, rapides. Dans sa cellule de Pforta, d'où sa fenêtre s'ouvrait sur un beau tilleul et sur les collines de la Saale baignées de soleil au printemps, il trompait sa solitude, en cherchant à influencer de loin les âmes qu'il aimait (^). La nervosité impérieuse et didactique de son caractère ne se démentait pas. Depuis 1862 sa sœur Lisbeth vivait à son tour éloignée de la maison paternelle, achevant son instruction dans un pensionnat de Dresde. Friedrich ne l'avait rejointe qu'une fois à Pâques durant cette première année. Maintenant, il lui envoyait, avec des tendresses et des poèmes, les conseils d'une pédagogie qui se croyait supérieure. Kleist n'a pas témoigné plus de pédantisme affectueux envers sa fiancée, Wilhelmine von Zenge, qu'on n'en voit dans ces lettres de Nietzsche, élève de seconde Il a souci que sa sœur tire des ressources de cette ville d'art tout le profit qu'on peut s'en promettre. Il veut qu'elle aille fréquemment au musée et il exige des rapports circonstanciés. Il s'inquiète du mauvais style de Lisbeth ; lui conseille une méthode d'italien ; la pourvoit de bonne lectures poétiques, Shelley par exemple ; et de
(') Lettre à Peter Gast {Corr., IV, 110). (^) A sa sœur, Pâques 1862- {Corr., V, 22).
bonnes lectures théologiques, la Vie de Jésus ou f Histoire de l'Eglise de Karl Hase, théologien d'Iéna ('). Il la voudrait pareille à lui par les croyances et par tous les intérêts de l'esprit.
De même, il tyrannisait à distance les camarades de Naumburg. Robert Schumann avait écrit : « Il existe à toutes les époques une fédération secrète des esprits reliés par l'affinité. Fermez plus étroitement votre cercle, ô vous qui êtes d'une même souche, afin que la vérité de Fart jette une grande clarté (-). » Le besoin d'un clan amical, dont il serait le chef reconnu, avait décidé Nietzsche à créer, en 1860, une société littéraire, où quelques jeunes gens de son âge s'initieraient aux plus importantes nouveautés et se prépareraient à des œuvres originales. En un temps où aucun Allemand ne pouvait se soustraire à la pensée du relèvement national, une telle société ne pouvait s'appeler que Germania. Ils la fondèrent, cérémonieusement, un jour, à l'allemande, sur la tour en ruines du château de Schœnburg. Nietzsche n'a pas dédaigné d'accueillir dans Ucber die Zukimfl unserer Bildimgsanstalten le récit de la solennité {^). Aux séances de cette Académie juvénile on lisait des vers, des essais littéraires ou des études de philosophie. Nietzsche y lut un travail sur la légende d'Ermanarich, y produisit sou oratorio^ ses mélodies hongroises. Il joua du Palestrina, du Schumann et déjà du Berlioz. C'est dans cette humble société qu'il entendit pour la première fois commenter le Rheingold de Wagner, et c'est alors qu'il étudia Tristan und Isolde. On lisait la Zeitschrift fiïr Musik^ fondée par
(1) Corr., V, 19; 10, 20; 13.
(-) Schumann, Musik und Musiker, III, p. 177.
(^) Le- fait est transporté à Rolandseck (ir., IX, 303-306). Nietzsche s'est plaisanté lui-même de cette audace de déformation {Die ganze Rheinscenerie isl erschrec/xiir./t erlogen (Corr., III, 424).
Schiimann, et on prêtait l'oreille à la propagande wagnériemie commençante. La philosophie de Nietzsche, imbue de Novalis et de Fichte, effleurée par Emerson, se fixait par ces études. On peut d'après un essai intitulé Fatum und Geschichte en retrouver les linéaments.
\\. Philosophie de Nietzsche adolescent. — Pour ce lycéen de dix-huit ans, qui a lu les Reden an die deutsche Nation de Fichte, une doctrine ne vaut que si elle s'est faite chair et vie. Le choix d'une doctrine est affah^e de cœur. Nietzsche, à cet âge, considère le christianisme comme la meilleure doctrine, parce que dans le christianisme le salut ne tient pas au dogme, mais à la foi. Mais de même, le christianisme nous dit que Dieu est devenu homme, c'est-à-dire que ce salut, promis par la foi, il ne faut pas le chercher dans l'au-delà, mais sur la terre. Le christianisme fait donc appel à notre énergie. Il veut que nous décidions nous-mêmes de notre destin. Etre chrétien, pour Nietzsche, c'est affirmer cette autonomie morale.
Dès lors donc, une question dans sa pensée prime toutes les autres, celle de l'individu. La moralité réelle est l'expression d'un temps et d'un état social ; la morale doctrinale reflète en idée ces besoins d'un temps et d'une société. Morale et moralité sont des résultats historiques. Y a-t-il un terme à l'évolution qui les modifie ? On ne sait. Mais il faut découvrir les causes qui les amènent.
La cause déterminante dernière , est l'homme , l'individu . Par quoi est-il conduit? Est-ce le hasard qui l'entraine?- C'est plutôt son tempérament. Emerson l'avait dit, et les médecins répètent : les événements qui nous. arrivent sont colorés de notre tempérament. Or, qu'est-ce que le tempérament, si ce n'est un agrégat de faits physiques et sociaux, qui ont laissé sur l'âme leur empreinte ? Une conformation défectueuse du crâne ou de l'épine dorsale, un-e kérédité
mauvaise, une pénible condition sociale, un milieu monotone, suffisent à incliner une àme vers la vulgarité. Des influences que nous ignorons nous déterminent. Comment pourrions-nous réagir contre elles ? Il en est de même des peuples. Rien de plus faux que de vouloir leur imposer des formes sociales identiques, comme le veulent les socialistes. Les événements particuliers décident de la marche des choses. Voilà le fatum, la force infinie de résistance où se bute la volonté libre. Faut-il dire que cette résistance sera la plus forte, à tout jamais ? L'homme serait alors un éternel captif; il ne serait pas maître de son avenir. Ou faut-il croire que son libre arbitre aura raison de la résistance infinie? Mais l'homme alors serait Dieu.
Il n'est pas Dieu, reprend Nietzsche, mais il peut devenir plus divin. Le fatum n'est donc pas cette puissance effroyable que s'imagine la pensée. 11 est une abstraction. C'est ce qui explique que les peuples fatalistes soient si souvent des peuples énergiques. Le fa tutn est la série des événements. L'homme qui agit crée des événements, donc il crée pour une part la fatalité à lacpelle il obéira. Tous les événements qui nous entraînent, ne nous touchent et ne nous déterminent que s'il y a déjà une récepti\àté en nous qui les accueille, mais qui réagit aussi sur eux spontanément. Dans cette réaction spontanée se traduit notre personne. Tous nos actes sont donc à la fois libres et déterminés. Ils viennent de nous et des choses. Et la liberté qui est nôtre, n'est pas seulement en nous dès notre enfance, mais dès notre préexistence, dans nos aïeux.
Nous avons la mauvaise habitude d'appeler libre l'activité consciente et d'appeler fatale l'activité inconsciente. Il y a là une confusion très grande. Il se peut bien que l'action consciente soit gouvernée par des impressions.
Elle l'est souvent. L'activité inconsciente peut tenir au contraire à notre intime personnalité.
L'âme ne cesse pas de vivre parce que nous cessons de la considérer par la réflexion. Ce qu'il faut apercevoir par delà cette distinction impossible du libre arbitre et du déterminisme, c'est l'individualité irréductible, faite de tous les événements passés, qui sont aperçus dans leur réfraction à travers un tempérament.
Au fur et à mesure que l'évolution engendre des formes plus organisées, cette impression sera moins mécanique. La série des faits sera davantage modifiée par des réactions plus compliquées. Ainsi nous pourrons tirer parti des événements, en assimiler la substance.
Y a-t-il des hommes qui créent toute leur personnalité? Oui, ce sont ceux que nous appelons les génies. C'est pourquoi les génies suivent des règles autres et plus hautes que l'homme ordinaire. Ces règles semblent contredire, à première vue, nos principes de droit et de morale, mais elles ne sont, sans doute, que les mêmes principes plus largement interprétés.
Le mystère qui entoure le génie et le pressentiment qu'on a de ses desseins sont ce qui fascine la foule. Mais que le grand homme se montre dans son aspect vrai ; que les conséquences audacieuses de ses principes apparaissent, les hommes se détournent avec scandale; et le grand homme demeure abandonné dans sa lutte contre la vulgarité, où il s'envase. Nietzsche s'explique ainsi la catastrophe de Wallenstein et de Napoléon. Dès 1863, il conçoit l'homme supérieur comme un « immoraliste », mais comme un immoraliste qui paie de sa vie l'audace d'échapper aux lois.
Toutes ses affinités poussaient donc Nietzsche vers le commerce des génies, qu'enseignait Novalis comme la promesse du grand affranchissement. Mais il fallait d'abord se tirer d'une épreuve difficile. Le cycle des études de Pforta se clôt par un baccalauréat rigoureux. Les jeux académiq.ues prirent fin. Sans doute, même dans le travail d'examen, Nietzsche préféra la méthode la j)lus personnelle. Il choisit de remplacer les épreuves écrites par un grand travail en latin sur Théognis. Dans le poète de Mégare, insulteur du démos, Nietzsche cherchait-il à alimenter ses propres préférences aristocratiques? Quelle étrange analogie établissait-il, quand il comparait le mégarien avec l'humanitaire héros de Schiller, le marquis de Posa (*)? Le tenait-il pour une des incarnations, lui aussi, de l'héroïsme véridique?
Le temps approchait où, pour lui-même, le choix s'imposerait entre le travail désintéressé et ce travail pour le pain qui étouffe tant d'hommes supérieurs. Le sçuci de l'avenir, pressant chez sa mère, le talonna toute cette dernière année. Sa curiosité vorace augmenta ses perplexités. Il se méfiait d'une décision qui se fixerait par le hasard d'une tradition de famille et ne pensait point que le choix d'une' carrière s'improvisât comme un poème (^). Ses examens le révélèrent excellent styliste en allemand, latiniste correct et élève très préoccupé de son instruction religieuse. Sa faiblesse en mathématiques seule lui créa un péril. Corssen voulut bien le conjurer. L'étude des sciences exactes lui demeurait ainsi fermée. Il se garda ouvertes la voie théologique et la voie littéraire. Il conserve ainsi devant la vie une attitude de réserve prudente. La part de liberté qu'il se ménage, c'est de prolonger son indécision.
•(*) Deussen, Erinnerungen, p. 12. — Corr., III, 8. O Corr., III, 33,35, 41, 4'J.
Mais sa résignation ne va pas sans impatience. Il y a un retour mélancolique sur lui-même, dans les paroles qu'il a, depuis, écrites sur Schopenhauer : « Ce qui l'a aidé le plus dans la tâche de se dévouer à la vérité, c'est qu'il n'a jamais été courbé par le souci vulgaire de l'existence (*). » Et quels pleurs Nietzsche n'a-t-il pas versés sur Wagner qui parfois, même dans l'âge mûr, connut la pire détresse (') !
Nietzsche fut entre les deux conditions : il lui fallait un gagne-pain honorable. Serait-il savant ou prédicateur? Une incertitude subsistait, même après la décision prise : garderait-il l'indépendance, la force de travail, l'inventivité nécessaire à une pensée originale? « Un savant ne peut jamais devenir un philosophe, a-t-il écrit. Kant luimême ne l'a pas j)u. Malgré le génie qui, nativement, le tourmentait, il est resté à l'état de chrysalide. » Et peutêtre un théologien ne peut-il même pas, devenir un savant. Voilà le problème de la vie tel qu'il se posa pour Nietzsche adolescent.
L'émotion de son âme juvénile prenait volontiers des formes un peu cérémonieuses et poncives. Il prononça avec conviction, le jour de sa sortie, les paroles rituelles de sa reconnaissance envers Dieu, le roi et ses maîtres, puis ses adieux aux condisciples. Surtout, dans une prière émue en vers, il se considéra comme voué au culte d'un Dieu inconnu, qui « passerait dans sa vie comme un ouragan » {^). Il ne savait pas encore le nom de ce dieu et se le représentait mal. Nous retiendrons que déjà ce
C) Schopenhauer ah Erzieher, f, 7 (IF., I, 474).
H Richard Wagner in Bayreuth, % 3 (IF., I, 508).
(^) E. FoERSTER, Der junge Nietzsche, p. 137. — Nachtrcige zum Zaral/mstra, 1882-85, g 93. {ij'.,'xiV, 284.) Sur le caractère orageux d'Iahvé, V. C. A. Bernoulli, Johamu'S (h'r Tdufer iind die Urgcmeinde, 1917, pp. 40 sq..
dieu surgit dans le lointain sous les traits d'un Dieu oriental, comme le lahvé de Débora qui fait trembler la terre et ruisseler les cieux, ou celui qui enlève le prophète Elle dans un tourbillon de flamme. Nietzsche ne connaîtra jamais d'autres inspirations que la grande secousse nerveuse, où les mystiques ont toujours vu la descente torrentielle du feu céleste. Ainsi un jour son Zarathoustra dialoguera avec la foudre parce que, comme elle, sa pensée marche et gronde dans les nuées. -
Nietzsche ne devinait pas alors l'effort douloureux qu'il lui en coûterait de découvrir ce Dieu et de le dénommer. Une forte confiance dans le destin toutefois le soutenait. Une jovialité native le ressaisissait, après les moments de dépression. Parmi les étudiants qu'emportèrent de Pforta, le 7 septembre 1864, les voitures parées de feuillages et conduites par des postillons enrubannés, Nietzsche fut un des plus insouciants.
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