LES TRAVAUX PHILOLOGIQUES DE NIETZSCHE
Au moment où s'achevait le tirage de ce volume, j'ai eu connaissance de la brochure d'ERNST Howald, professeur à l'Université de Zurich : Friedrich Nietzsche und die klassische Philologie, 44 pp. in-S», 4920. C'est le travail d'un vigoureux helléniste; et j'aurais aimé à le connaître avant de rédiger mes chapitres sur les premiers ouvrages philologiques de Nietzsche.
11 démontre à merveille (p. 4) que de certaines formules de Nietzsche, comme l'antithèse d'Apollon et de Dionysos, sont anticipées par Rilschl, Opuscula philologica,Y, 160, et deux au cours inédit sur l'histoire de la poésie grecque Apollinische Kilharislik und dionysische Aulodik ; enfin que Rilschl osait encore suivre Friedrich Schlegel et Creuzer, au temps où ils étaient déjà discrédités. Ma propre conjecture (V. plus haut, p. 220) se trouve consolidée par là.
J'ai été prudent sur la valeur des travaux de Nietzsche concernant Diogène Laërce, etc.. Je n'ignorais pas qu'elle fût contestée. J'attachais moins d'importance aux résultats matériels, forcément modifiés, par cinquante ans de critique, qu'à la méthode d'interprétation sociale de Nietzsche. Ernst Howald a cependant raison d'insister. J'ajouterai que l'hypothèse de Nietzsche sur les sources de Diogène Laërce a été admise longtemps, et jusque dans le manuel d'UEBERWBo, Grundriss d. Gesch. d. Philosophie, 5<^ étl. t. 1, peut-être sous l'influence de Heinze, collègue de Nietzsche à Bâle. Elle a trouvé des contradicteurs en RoEPER {Philologus, t. XXX, 868 sq.), en Diels {Rheinisches Muséum, t. XXXI, 26 sq.), en J. Freudenthal, Der Platoniker Albinos und der falsche Alkinoos (Hcllenistische Studien, 1879, fasc. 3, pp. 303-315). Ernst Maas faisait de très notables réserves dans les Philologische Untersuchungen, 1880, fasc. 3 : De biographis greecig quaestiones selectœ, non sans maintenir quelques-unes des thèses de
Nietzsche (p. 114 : « Egregie Nietzscheus demonslravit non ipso Laërtio, sed fonte ejus biographico esse usum. » A quoi Ulrich von Wilamowitz-Mœllendorff, dans une lettre-postface, ajoute, en latin, des compliments comme ceux-ci (p. 145) : « Vous vous en êtes laissé imposer par l'audace de Nietzsche... Vous vous êtes laissé prendre aux filets d'une argumentation plus ténue qu'une toile d'araignée, parce que vous avez été empêché de comprendre par l'assurance insolente de Nietzsche. »
La guerre continuait ainsi entre Wilamowitz et Nietzsche, à l'insu peut-être de ce dernier, dix ans après leur premier duel. C'est aussi l'impression que nous retirerons de la lecture de l'introduction de Wilamowitz à I'Herakles d'Euripide (1889). Voir à ce sujet notre t. III, au chapitre : La querelle sur la tragédie grecque.