‹ Nietzsche, sa vie et sa penséeChapitre 25 sur 32 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

IL faut, quand on parle de i' « amitié » qui a uni Jacob Burckhardt et Nietzsche, faire un grand effort d'impartialité. Ils ont tous deux des admirateurs qui tenteront d'accaparer pour l'un ou pour l'autre, à l'exclusion du rival, le mérite d'une œuvre entreprise par eux en commun. Burckhardt était le plus ancien de beaucoup, quinquagénaire déjà quand Nietzsche avait vingt-cinq ans. La déférence de Nietzsche pour son aîné ne se démentit jamais. Mais la sympathie effaçait la distance de l'âge. Nietzsche, de bonne heure, eut une prédilection pour les hommes âgés, ne se sentait à l'aise qu'avec eux et ne trouvait que chez eux la maturité qu'il fallait pour entendre et juger sa pensée nouvelle. Burckhardt, de son côté, se prit tout de suite d'amitié pour ce groupe de jeunes Allemands : Nietzsche, Erwin Rohde, le jeune baron von Gersdorff, où il devinait une des forces intellectuelles de l'avenir.

Nietzsche et Jacob Burckhardt se sont bien connus ('). I^e sujet le plus fréquent de leurs entretiens, ce furent les Grecs. Dès 1871, il fut certain « qu'on pouvait apprendre maintes choses là-dessus à Bâle » ('); mais l'étude de la

(*) Nietzsche parle de nd/iere Beziehungen, de herzliche Anndherung. [Corr., II, 144; III, 300 ; V, 149.) — (*) Corr., II, 277.

civilisation grecque les conduisit à une notion nouvelle de toute civilisation. Nietzsche savait que, dans cette étude, Jacob Burckhardt avait une notable avance. C'est pourquoi en 1870, comme un simple étudiant, il vint s'asseoir aux leçons de Burckhardt sur « la grandeur historique » et à son cours d'introduction aux études d'histoire ('). Toutes les semaines alors ils confrontaient leurs pensées et vérifiaient, par un commun examen des faits, leur conviction doctrinale.

Sur les croyances fondamentales ils étaient d'accord. Un esprit schopenhauérien pénétrait tout l'enseignement de Burckhardt; mais il y était latent. Burckliardt, au dire de Nietzsche, était de ceux « qui se tiennent sur la réserve par désespoir » (-). Il lui manquait, disait Bohde plus tard, « la force de nourrir une illusion salutaire » ('). Il était l'intellectuel, en qui la faculté critique s'est hypertrophiée. Son stoïcisme était très pur, mais un peu passif. Il n'altérait pas la vérité, mais parfois, selon Nietzsche, il la taisait et ne trouvait pas le courage de lutter pour elle (*). Cette « vérité », ne l'oublions pas, était alors pour Nietzsche, le schopenhauérisme. Burckhardt, plus mûr, distinguait entre la vérité de la science méthodiquement acquise, et la certitude morale des croyances personnelles. Il ne se croyait tenu de s'exprimer que sur ce qu'il tenait pour la vérité scientifique. Il ne se laissa pas entraîner par la fougue impatiente de ses jeunes amis. Son schopenhauérisme le servait, en ce qu'il lui imposait l'obligation scrupuleuse de voir les faits d'un regard clair et avec une intelligence impassible. Mais son pessimisme était littéral et strict, était « désespoir ». De telles croyances sont discrètes, et Burckhardt en gardait la

(') Corr., I, 175; II, 207, 213.— {-) Nietzsche, Werke, X, 460. — (') Con: II, 4S3. — (*) Corr., I, 175.

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confidence pour de rares intimes. C'est pure expérience et confusion juvénile, si Nietzsche s'étonne de sa faible ardeur de prosélytisme. Burckhardt était une profusion vivante d'idées claires. Il débordait de raison caustique, mais cachait son sentiment. Au demeurant, il était ouvert à toute pensée, prenait de toute main, et avec reconnaissance ; il empruntait aux jeunes sans morgue et avouait sa dette sans jalousie.

L'œuvre qu'ils ont élaborée ensemble, c'est une interprétation neuve de la civilisation grecque et de toute civilisation. Peut-on saisir ce qui dans cette œuvre commune est dû à l'un ou imputable à l'autre ? Il y faudrait un petit livre. Il y a cependant des faits tangibles : constate que les plus anciens livres de Burckhardt, Die Zeit Konstantiïis des Grossen (1853), Der Cicérone (1855), Die Kultur der Renaissance in Italien (1860) ont agi sur Nietzsche en dernier lieu. Ne les connaissait-il pas auparavant? Ce serait trop dire (').

Il faut se lever et se coucher en lisant le Cicérone de Burckhardt, écrivait-il à Gersdorîf eu 1872. Il y a peu de livres qui stimulent autant l'imagination et qui nous préparent aussi bien à la conception artiste (•).

Mais l'action de ces livres était latente et à longue échéance, il songe surtout à l'œuvre poursuivie en commun avec Wagner; et il faut que sa collaboration avec Burckhardt y serve. Nous possédons aujourd'hui ce Cours d' introduction aux études historiques dont Nietzsche fut l'auditeur exact, et cette conférence sur La grandeur

(') On a retrouve dans la bibliothèque personnelle de Nietzsche le Cicérone et la Kultur der Rsnaissance in Italien, celte dernière dédicacée par Burckhardt. V. Arthur Berthold, Bûcher nnd Wege zu Bitchern, pp. 432, 434. — Nietzsche a emprunté Die Zeit Konstantins des Grossen à la, Bibliothèque de Sale, dès le 15 février 1870. (V. Albert Lévt, Stirner et Nietzsche, p. 96.) — (•-) Corr., I, 224.

en histoire qui l'a tant saisi ('). Nous possédons le grand cours sur l' Histoire de la civilisation grecque qnQ Nietzsche entendit partieUement en 1872 (*), et dont il se fit remettre, par différents étudiants, des rédactions étendues ('). Gomment reconnaître dans la trame burckhardtienne le fil des idées d'emprunt qui peuvent venir de Nietzsche ? Tout d'abord il paraît bien que la structure générale du système est toute de Burckhardt. Il parait assuré aussi que Burckhardt cite toujours ses sources, quand il emprunte. C'est par des allusions transparentes qu'il lui arrive de saluer Nietzsche au passage. Jamais il n'a parlé « de cette mystérieuse origine » , qui fit naître la tragédie « de l'esprit de la musique », sans désigner en termes reconnaissables l'écrivain qui a tenté cette explication du tragique. De son côté, Nietzsche s'est surtout félicité de voir son interprétation du « phénomène dionysiaque » passer dans l'enseignement de son collègue (*). C'est une première part que nous pouvons faire.

D'autre part la notion que Burckhardt se fait de la Grèce lui appartient en propre. Nietzsche chez qui ces idées se retrouvent, les lui doit-il? Il en apportait à Bâle de toutes faites, où il s'émerveillait de s'accorder avec son grand aîné : ce sont surtout les idées sur les origines grecques et sur quelques puissants instincts préventifs. Longtemps peut-être Nietzsche n'a fait attention qu'à ces idées qui lui étaient d'une utilité immédiate. L'évolution grecque vers le rationalisme, que Jacob Burckhardt avait si fortement soulignée, apparut mieux à Nietzsche plus tard.

L'étude qu'il en fit a contribué à l'affranchir de

(*) Corr., I, 175. — (-) Corr., I, 210. — (=) Notamment en 1873, Corr., t. 341. — (*) Goetzendaemmerung : Was ich den Alten verdanke, % 4. (VIII,

Wagner. La rencontre de Nietzsche avec Burckhardt fut d'abord une de ces concordances, qui lui causaient du ravissement, parce qu'elles vérifiaient la justesse de sa pensée. Puis, une fois entré en confiance, il s'ouvrait davantage. L'action de Burckliardt sur lui a grandi à mesure qu'il l'a mieux connu. Il a appris de lui à se prémunir contre quelques-unes des déformations mentales dont s'accompagne ra])us des études historiques, à ne pas se perdre dans les fourrés de l'érudition, à garder le sens des faits généraux. Au milieu des ruines amoncelées plus tard par les négations outrancières de Nietzsche, les idées sur lesquelles il était tombé d'accord avec Burckhardt seront presque les dernières à rester debout. U n'a pas tout emprunté à Burckhardt tout de suite. Ce sur quoi il se fit entre eux un accord immédiat, ce sont, croyons-nous, les idées que voici :

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