‹ Nietzsche, sa vie et sa penséeChapitre 3 sur 32 · AVEC UNE DOULOUREUSE AFFECTION · texte numérisé non relu

AVEC UNE DOULOUREUSE AFFECTION

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T Jn livre sur Niet:{sche commence légitimement par faire \^ leur partiaux précursetirs du niet:{schéanisme. On ne peut comprendre la pensée de Niet:(sche si l'on n'est familier d'abord avec la culture intellectuelle où elle s'alimente.

Niet:{sche s'est fait gloire de tout ce qu'il a su apprendre. Choisir des maîtres, c'a été pour lui un art de se donner à lui-même des aïeux. Il a dit avec orgueil :

Qiiand je parle de Platon, de Pascal, de Spinoza et de Gœthe, je sais que leur sang coule dans mes veines.

Il a souvent dressé l'arbre généalogique de la lignée dont il se prétendait l'héritier. Il n'a jamais vouhi admettre la distinction établie par Michel-Ange entre l'art d'apprendre et le don naturel :

Qu'appele^-^ous don naturel, s'écriait-il, si ce n'est un fragment plus ancien d'apprentissage, une expérience, un dressage, une assimilation qui se sont faits peut-être à l'époque de nos pères, ou plus anciennement encore ?.,. Et puis, apprendre n'est-ce pas se donner à soi-même des dons naturels (*) ?

Règle de vie qu'on retrouverait toute pareille cbe^ Gœthe à qui Niet;(sche l'emprunte et en qui il l'a tant admirée. Les passages lui sont présents des Conversations avec Eckermann et des Maximes et réflexions où Gœthe vieillard multiplie les

(') Nietzsche, Morgenrothe, g 540 {W., IV, p. 346)

libations reconnaissantes à tous les devanciers où, il a puisé sa sagesse (*);

Ce qui est original en nous, ajoutait Cœthe, se conserve et reprend vigueur surtout si nous ne perdons pas de vue nos grands ancêtres. Ce ft'est pas seulement ce qui est né avec nous, mais ce que nous savons acquérir, qui nous appartient et fait partie intégrante de notre substance (*).

C'est donc déjà décrire Nietzsche que de décrire son ascen dance spirituelle. Quand il n'aurait fait que renouveler l'expression de la pensée acquise dans la plus puissante mélodie qu'on ait entendue en prose allemande, il y aurait déjà nécessité à faire le relevé de tous les thèmes etnpruntés et variés par lui. Mais il y a plus. Ces voix connues que nous percevons en entrant sous l'omhrage bruissant des écrits de Nietzsche, ce sont les voix de ses guides. Il les a suivies, comme Sigfrid suit r oiseau-prophète de la forêt. Il a été conduit par elles, par leurs conseils de prudence, d'audace et d'espérance jusqu'à l'endroit où, à son tour, il devait rencontrer l'ennemi, dont le fer de lance porte gravées les runes de la coutume, de la loi» de toutes les traditions vieilles. Son épée serait-elle forgée de morceaux anciens, seul, il avait le secret d'en faire une arme nouvelle. Et s'il a été mené par ces voix conductrices jusqu'au carrefour fatal, il lui a fallu abattre seul l' adversaire prédestiné. C'est là son œuvre propre, sa prouesse sans modèle :

Ohne Geheiss, — aus eigner Not, — mit der eignen Wehr, — die Tat, die nie ein Rat iiim riet (').

(2) Goethe, Gesprciche mit Eckermann, 12 mai 1825 ; 16 décembre 1828. Geschichte der Farbenlehre. Ed. du Centenaire, 1905, t. XL, p. 143; Maximen und Re/lexionen. Ibid., t. XXXIX, p. 110.

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