‹ Ninon de Lenclos et les précieuses de la place RoyaleChapitre 11 sur 48 · Marion Delorme était née vers · texte numérisé non relu

Marion Delorme était née vers

seize ans, rieuse et charmante, son père songea sérieusement à lui donner un mari ; elle aurait eu jusqu’à quarante-cinq mille écus de dot. Marion rejeta tous les partis pour vivre indépendante; les romans de Madeleine Scudéry avaient tourné toutes les tètes : le mariage était considéré comme une abdication de la galanterie.

Rien de plus chaste sans doute que ces longs récits d’amour, la géographie du Tendre de Mlle Scudéry, mais en exaltant la liberté de la femme, en lui faisant dédaigner le mariage comme une servitude, Madeleine de Scudéry avait fait aimer la vie libre; or, comme toutes les femmes n’étaient pas des bergères, des amazones, les idées sensuelles pénétraient dans ces existences : Marion Delorme à dix-huit ans *, sans être jolie était agréable et d’une ravissante carnation; elle avait plus de coquetterie que d’esprit, plus d’élégance que de beauté : excellente musicienne, elle jouait du luth et du théorbe à ravir et dansait avec des façons lascives et séduisantes; son premier et magnifique amant, le financier Porticelli, l’avait comblée de biens, de robes, de bijoux, car elle aimait les parures, ce

1 . Tallemant des Réaux , qui a écrit son historiette , l’avait connue, et la peint avec un peu de passion; il avoue qu’elle appartenait à une famille honnête et riche.

qui ne l’empêchait pas d’avoir autour d’elle de jeunes muguets de cour, spirituels, braves et élégants : La Ferté Sennectere, Miossens, Châtillon, Brissac. Mais le plus brillant de ses adorateurs fut Cinq-Mars, dont nous dirons plus tard la tragique histoire. Le grand écuyer allait hardiment à son but : il voulait épouser Marion ;

Si ce mariage pouvait être disproportionné il n’avait rien d’étrange. Marion Delorme, fille de gentilshommes , avait du bien , de la beauté et de l’amour : Cinq-Mars aimait la place Royale plus que le Saint-Germain de Richelieu, et le cardinal le poussait peut-être à ce mariage pour le perdre dans les faveurs et l’amitié du roi. Il fallait qu’il y eût dans Marion Delorme un charme, une action particulière pour que chacun de Ses amis aspirât au mariage, ce qui est le grand triomphe de la maîtresse aimée. Marion refusa constamment; elle eût peut-être épousé Cinq-Mars, si le cardinal Richelieu n’eût brisé ce lien par la mort.

Au reste, la conduite publique de Marion Delorme était très-discrète, très-réservée, même ' pieuse; une des paroissiennes assidues des pères Minimes 1 , ses voisins, jamais elle ne

I. Les Minimes de la place Royale étaient où se trouve la caserne de gendarmerie.

lit profession d’impiété; elle accomplissait ses devoirs de religion, et si les mémoires n’étaient unanimes pour présenter Marion Delorme comme une fille galante et abandonnée aux plaisirs, on pourrait croire que tous les gentilshommes qui se pressaient à son hôtel étaient des soupirants qui aspiraient à un mariage légitime avec une jeune fille gracieuse, riche et de bonne maison; sa vie n’était qu’un chapitre des grands romans de Mlle Scudéry. Autour d’elle étaient mille amants comme auprès de l’Angélique du Tasse.

Il n’en était pas ainsi de Ninon de Lenclos, assurément, comme Marion Delorme d’une bonne famille; elle était enseignée par son père, M. de Lenclos, dans les principes de la philosophie épicurienne ; sous Louis \III, il s’était fait une recrudescence de l’esprit de Montaigne, quelques érudits, Gassendi 1 , Peiresc, faisaient profession de la loi du plaisir et de l’esprit de doute : considérant comme des préjugés les croyances établies, ils allaient avec quelques précautions encore mais avec une insouciance élégante à la destruction de la vieille société. M. de Lenclos appartenait à cette école et Ninon avait été élevée

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