‹ Ninon de Lenclos et sa cœurChapitre 2 sur 3 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Ce livre est moins un roman qu'une étude de mœurs. Nous n'avons pas cherché à nouer une action ; nous avons essayé de peindre un siècle dont on a faii^ de nos jours, des tableaux brillants , mais de pure fantaisie. Loin de nous toute pensée de comparaison ambitieuse ! Nous ne voulons constater qu'une dioae : la ressemblance de nos portraits. Ce n'est pas là une qualité dont se picpient les maîtres. Il nous est donc permis d'y prétendre en toute humilité.

Maintenant , si l'on nous demande pourquoi nous

avons placé Ninon de Lenclos au premier plan , —

nous rappellerons Molière s'honorant de son amitié et

s'aidant de ses conseils. Où rencontrer un meilleur

abri que cet exemple? — Nous pourrions aussi invo-

a PUKKACK.

qiier T hommage éclatant rendu par la Bruyère à cette femme exceptionnelle, sans égale dans le passé , sans rivalité possible dans l'avenir : « Une belle femme , dit-il, c[ui a les qualités d'un honnête homme , est ce qu'il y a de plus délicieux : l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes. » Ninon de Lenclos est tout entière dans ces lignes : elle seule a réalisé ce type de perfection suprême. Voilà le secret du culte fervent que lui a voué son époque.

La vie de Ninon se divise en deux périodes bien tranchées. Nous ne ferons pas ressortir ce contraste, c[ui est le fond même de notre récit. Seulement , avant d'entrer en matière, nous prierons le lecteur d'oublier le présent, pour se reporter au siècle que ces pages ont le dessein de ressusciter. Ainsi prévenu , il se tiendra en garde contre tous les étonnements : il comprendra les écarts de Bois-Robert , — un abbé de cour ; l'attitude singulière de la reine Christine et les boutades gauloises de mesdames Pilou et Comuel. — Quant au rôle que joue M* de Lenclos, il faut l'accepter, malgré son caractère étrange, comm6 on subit une vérité invraisemblable. Et d'ailleurs n'est-ce pas là le père que le sort devait réserver à Ninon ?

PRÉKACK. :h

Ninon éparpillait autour d'elle les perles de son esprit, sans souci aucun de renommée posthume. 11 ne reste de VÉgérie de Molière que les Lettres, trop rares, enfouies dans les œuvres de Saint-Evremont et remises en lumière par Douxménil, à la suite de ses Mémoires. — Mentionnons, en terminant, ce que Voltaire écrivait de Prusse, àla date de 1751 : ((Quelqu'un a imprimé, il y a deux ans, des Lettres de mademoiselle de Lenclos, à peu près comme dans ce pays-ci on vend du vin d'Orléans pour du Bourgogne. » L'auteur de cette supercherie était un avocat d'Angers, appelé Damours.

Un reiides»To«« d'aflklres.

— Vous ici, monsieur de Saint-Étienne ?

— Et vous, monsieur de Rarai, je croyais qu'on vous avait donné aussi votre congé ?

— En effet, mais j'ai reçu hier certain petit billet

— Ah ! et que chante ce petit billet?

— Vous êtes, mon cher, d'une indiscrétion

— Et vous, d'une fatuité Croyez-vous être le seul

il qui l'on envoie des poulets ?

— Que voulez-vous dire?

— Prenez et lisez.

— a Monsieur de Saint-Étienne est prié de passer dea main chez moi à deux heures. Ninon. » Oh! oh !

— Voyons le vôtre maintenant.

— Voilà.

— a Monsieur le chevalier de Rarai est prié de passer

«; ISINON DK LENCLOS

« chez moi demain à deux heures. Ninon. » Téte-bleu ! chevalier, voudrait-on se jouer de nous?

— J'en ai peur.

— Et moi Je n'ai peurde rien. Je montrerai quel homme je suis et s'il fait bon se jouer de Saint-Éiienne !

Ce disant, la main sur la garde de son épée, il chemine à travers la chambre par longues enjambées, comme prêt à tout pourfendre.

En ce moment survient un troisième personnage, les yeux effarés et la bouche béante. C'est Coulon, un conseiller au parlement, d'un rare cynisme, qui naguère reprochait à ses amis de n'avoir pu contribuer à le rendre père.

— Ah ! çà, s'écria-t-il, que diable êtes-vous venus chercher ici, mes petits amours ? Désolé de vous mettre à la porte, mais la reine de céans m'a appelé en combat singulier, et vous comprenez qu'un bourgeois tel que votre serviteur ne tient pas à ferrailler devant des raffinés de votre sorte

— Désolés de ne pouvoir vous obéir, dit le chevalier, en s'inclinant d'un air narquois, mais nous avons reçu un semblable cartel, monsieur de Saint-Étienne et moi.

— Ventre de biche ! riposta Coulon en se cabrant, il s'agit donc d'une bataille rangée ? Bah ! ajouta-t-il avec un gros rire, à la guerre comme à la guerre

— Qui parle de guerre ? denianda un quatrième personnage, dont on ne vit apparaître que la tête.

Le nouveau venu était le comte d'Aubijoux, chambellan de Gaston d'Orléans.

— D^Aubijoux ! dit Coulon. Arrivez donc, mon cher ; on n'attendait plus que vous.

— Ma foi ! je vous avoue, répondit le comte, que je ne pensais rencontrer ni vous ni ces messieurs.

— En seriez-vous fâché ? dit de Rarai, qui avait pris bravement son parti et tourné la chose en raillerie.

— Hum! quelque peu, chevalier : Tamour n'exige-t-il pas du mystère ?

— II est à croquer, ce bon d'Aubijoux ! s'écria Cou- Ion. Penser trouver le mystère chez Ninon, un carrefour!

— Oh ! oh ! dit de Rarai, le trait est cruel, trop cruel. Il faut savoir rester toujours galant homme. N'est-ce pas votre avis^ monsieur de Saint-Étienne ?

— Mon avis, répondit celui-ci, est qu'il faut tirer vengeance de la mystification dont nous avons été l'objet.

— Va pour la vengeiance ! repartit de Rarai, en chiffonnant les plumes de son chapeau.

— C'est cela, vengeons-nous ! dit joyeusement Coulon.

— Vengeons-nous ! répéta d'Aubijoux comme un timide écho.

— Nous voilà tous d'accord, reprit de Rarai ; c'est touchant; mais il serait bon de connaître le genre de vengeance imaginé par M. de Saint-Étienne.

— Vous le saurez bientôt, et j'espère qu'il vous satisfera, répondit ce dernier.

— Alerte ! fit Coulon, en baissant le verbe. Voici Tennenii.

8 NINON DK LENCLOS

Une tapisserie s'était levée et avait livré passage à une charmante jeune fiUe^ armée de pied en cap de toutes les grâces de ses dix-huit années : une taille d'une souplesse sans égale^ une gorge naissante d'une blancheur de neige^ un visage ovale plein de séduction malgré rirrégularité des lignes, une bouche fine et ornée de dents taillées dans un bloc de Paros, de grands yeux noirs qui donnaient des éblouissements, de longs cheveux châtains inondant de leurs ondes soyeuses un cou de cygne emprisonné par un collier de perles. Que! ennemi !

Les quatre conspirateurs tremblaient sous le regard de cette enfant.

— Messieurs, dit-elle avec une sévérité que tempérait la mélodie de sa voix, je vous remercie de votre exactitude. Peut-être vous attendiez-vous à un rendez-vous d'amour? J'en suis fâchée, mais il ne s'agit que d'un rendez-vous d'affaires. Je règle mes comptes.

Saint-Étienne regardait de Rarai qui regardait Saint- Etienne ; Coulon et d'Âubijoux exécutaient le même jeu de scène : ils avaient l'air de quatre points d'interrogation.

— Oui, messieurs, reprit Ninon, je règle mes comptes. Il est venu jusqu'à moi certains bruits qui vous concernent tous, et auxquels je veux imposer silence. Vous prétendez, à ce qu'il paraît, avoir tour à tour régné à l'hôtel des Tournelles. Les beaux conquérants !

— Il me semble, hasarda Saint-Etienne

— Passons, interrompit vivement Ninon. Vous avez

été entre mes mains un jouet de verre... que j'ai brisé, A votre tour, monsieur de Rarai ?

— Je me souviens, dit celui-ci, qu'un soir nous jasions sur le seuil de Thôtel, lorsqu'un gueux nous importunant de ses demandes répétées, vous lui jetâtes un mouchoir d'un grand prix.

— Il y avait là deux mendiants, monsieur le chevalier, et je ne donnai que le chiffon dont vous parlez. A votre tour, monsieur Coulon, ajouta-t-elle sans prendre garde au sourire qui errait conune une ironie sur les lèvres de Rarai.

— Ma toute belle, dit le conseiller d'un air dégagé, je ne me pose pas en Antinous... j'ai plus d'ambition : je voudrais jouer ici le rôle de Jupiter chez Danaê.

— Sans doute de compte à demi avec monsieur d'Aubijoux, riposta Ninon avec une pointe d'impertinence. Vous me prenez, mon cher, pour la présidente Tambonneau. Croyez-moi, continuez de vous cotiser, vous et votre ami, et de répandre sur cette bonne petite dame votre commune pluie d'or. Cueillez toujours de concert les roses de ses joues, roses miraculeuses qu'elle sait garder jusque dans ses évanouissements.

— D'Aubijoux, dit Coulon avec un rire bruyant, nous voilà habillés de la belle façon, nous et la présidente. Allons, remercions Ninon. Cela en vaut la peine.

— Mademoiselle, fit le comte en s'inclinant et d'une mine enjouée, je vous remercie de la leçon de fidélité que vous venez de nous donner. Nous avions oublié,

10 NINON DK I.ENCLOS

Coulon et moi^ les égards dus à madame Tambonneau. Nous réparerons ce moment d'erreur en redoublant de soins auprès d'elle.

— Ce gaillard-là est d'une naïveté renversante, murmura Coulon entre ses dents.

i — A merveille ! dit Ninon. Allez donc, messieurs, porter aux pieds de la présidente votre fidélité eri partie liée. Le soleil est magnifique; vous la trouverez se promenant dans son jardin, comme d'ordinaire, masquée, une coiffe sur la tête, une chemise jaune fixée aux poignets par des rubans incarnats et un collet de point de Gènes. Elle est ravissante ainsi : prenez garde qu'on ne vous la dérobe.

— En effet, reprit d'Aubijoux avec le plus grand sérieux, il y a un certain abbé de Sainte-Euverte qui rôde autour d'elle

— Bah ! dit le conseiller, quand il serait entré dans la bergerie plus on est de loups, plus on rit.

Ils se disposaient tous deux à sortir, lorsque Saint- Étienne les arrêta. Il s'était tenu à l'écart avec de Rarai, à qui il avait communiqué son projet de représailles et qui avait vainement cherché à l'en détourner.

— Messieurs, s'écria Saint-Étienne, vous oubliez une chose : l'affront reçu. Nous sonmies solidaires; nous avons tous subi la même honte et devons tous concourir à la môme vengeance.

— Monsieur de Saint-Étienne, dit Ninon avec hauteur, si vous vous trouvez insulté, je suis prête à vous rendre

ET i>A COlIi. Il

raison. Ne souriez pas : grâce à mon père, je tire Tépée comme un gentilhomme.

— Vous savez bien qu'on ne se bat pas contre

— Contre une femme ? interrompit Ninon avec une

vivacité empreinte de mépris. C'est vrai quand on

est un homme !

— Oh ! c'est trop fort! fit Saint-Étienne tout blême de colère.

— Messieurs, ajouta tranquillement Ninon en se tournant vers de Rarai et les autres, je vous fais ji^es du cas. Monsieur de Saint-Étienne que voici enlève un jour mademoiselle de Sallenauve, au moment où elle se rendait seule à la messe ; il l'enferme à Château-Renaud, dont son père est gouverneur, pour la contraindre à lui donner sa main : elle a quarante mille écus de bien qu'il convoite. MaisCuile, le frère de cette demoiselle, se met à la poursuite du ravisseur et lui adresse trois ou quatre cartels. A cela que répond M. de Saint-Étienne ? il veut bien rendre la sœur, mais non rendre raison. N'a pas du cœur qui veut.

— Ninon ! Ninon ! s'écria Saint-Étienne en rugissant de rage ; vous me paierez cher cette nouvelle injure ! Les quatre plis que vous nous avez envoyés pour nous couvrir de ridicule seront affichés aux quatre coins de lu Place-Royale, pour votre plus grande gloire !

— Pauvre sire, dit Ninon en le poussant à la porte, que les autres ont ouverte pour s'échapper, honteux de la triste mine qu'ils faisaient; ce n'est pas moi.

1i MNON DE LEJNCI.OS

mais bien vous et votre ridicule que vous afficherez.

— Oh ! tu es bien ma fille ! s'écria, se précipitant sur elle pour la presser dans ses bras, un homme qui venait de lever la tapisserie levée par Ninon en entrant.

— Vous ici, mon père, quand je vous croyais à Reims avec votre régiment ?

— Nous parlerons de cela tout à Theure, mais laissemoi te dévorer des yeux. J'étais là, derrière cette portière j'ai tout entendu! Ah ! tu n'y vas pas de main

morte. Corbleu ! je me rongeais les poings pour me contenir et voir comment tu te tirerais toute seule de cette besogne et tu t'en es tirée à merveille ! J'ai fait un chefd'œuvre : tu as toutes les grâces d\me jeune fille et' le cœur d'un homme ! Ah ! si j'avais écouté ta mère qui a voulu vivre et mourir à part, claquemurée dans sa dévotion, comme tu serais embéguinée !

— Pauvre mère î elle me voulait du bien aussi, à sa façon.

— Tu serais laide, sotte et bigote : toutes les calamités ensemble ! ajouta M. de Lenclos avec feu.

— Mais dites-moi, mon père, ce qui me vaut le bonheur de vous voir.

— Je n'ai pas voulu quitter la France sans venir t'enibrasser.

— Est-ce que nous avons la guerre ?

— Il ne s'agit pas de guerre, mon enfant, mais d'exil.

— Vous allez en exil ! et pourquoi ?

— Oh ! pour une vétille Tu n'es pas sans avoir en-

ET SA COUK. 13

tendu parler d^un certain Chaban qui portait Fépée et ne parlait que de théologie , celui-là même que le vieux maréchal de Thémines employa pour la conversion de sa femme. Eh bien ! ce Chaban ne s'était-îl pas imaginé de me fourrer ses billevesées dans la tête? Moi, j'ai fourré six pouces de fer dans le corps du convertisseur^ et bonsoir la compagnie !

— Quelle imprudence d'être venu à Paris ! Cette affreuse loi qui punit de mort le duel

— Ne crains rien : tu sais que je ne manque pas de ressources, et que je ne suis pas d'humeur à m'embarquer sur un bateau troué. Mes précautions sont prises. Voici un habit de capucin qui m'aidera à gagner la frontière et sous lequel on n'ira pas me chercher. Adieu, ma fille.

— Adieu, mon père ; tenez-vous bien sur vos gardes.

— Et toi, continue à suivre le chemin que je t'ai tracé. Rappelle-toi bien ceci, qu'il ne faut pas être scrupuleux sur le nombre, mais sur le choix de ses plaisirs.

— Vos leçons ont déjà donné une partie de leurs fruits, dit Ninon avec un léger mouvement d^orgueil. H. de Saint-Évremont, mon ami, a écrit cette phrase sous ma dictée : a L'amour ne fait pas de tort à la réputation des dames, mais le peu de mérite des amants les déshonore. » Ai-je reculé devant les conséquences? N'ai-je pas congédié messieurs de Saint-Étienne , de Rarai, Coulon et d'Aubijoux ?

— Encore une fois adieu, ma fille ; je' pars content,

r. NINON DK LENCLOS ET SA COUU.

je mourrais de même... car je suis sûr que tu porteras haut le nom de ton père.

— Nous ne mourrons ni Tun ni Tautre : les poètes ont leur immortalité^ nous aurons la nôtre.

— Enfant ! tu partages ce qui ne peut se partager. Et, après des embrassements répétés, M. de Lençlos

descendit rapidement les escaliers, puis, arrivé dans la rue, il prit une marche grave et conforme au nouvel habit qu'il avait revêtu.

lie Muirqvls d'Andelof •

L'hôtel de Ninon de Lenclos, resté presque intact, est situé au numéro 28 de la rue des Tournelles. C'est une délicieuse habitation, entre cour et jardin. La main de Tarchitecte Hansard a laissé son empreinte sur les deux façades, sobrement ouvrées. Quelques marches conduisent à Tappartement du rez-de-chaussée, dont la porte est flanquée de deux statues, la Vénus de Médicis et le Joueur de boules ; un vase en moulures la surmonte, surmonté lui-même par deux oiseaux fantastiques, retournés et se joignant par la queue. Ici se trouve le boudoir préféré de Ninon, sans doute à cause de la belle pelouse verte qui s'étend sous la fenêtre, et que clôt une large grille s'élevant sur le boulevard Beaumarchais. Ce réduit, tout parfumé de si gracieux souvenirs, est aujourd'hui le cabinet de travail d'un chanoine ; mais, grâce au ciel, les amours continuent de s'ébattre au plafond. Un escalier quelque peu massif, décoré d'un beau médaillon de Louis XIV, mène aux appartements supérieurs. On remarque dans le vaste salon du premier étage une

grande toile représentant^ sous les traits du Roi-Soleil^ Apollon entouré des neuf Muses. L^autre étage n^a conservé, comme vestiges de sa splendeur passée, que ces boiseries sculptées aimées de nos pères. Enfin, au fond du jardiq, à droite, se blottit une sorte de petit kiosque • où, selon une tradition de mauvais aloi, s^est joué Taffreux drame d^un fils amoureux de sa mère et se poignardant pour échapper à cette monstrueuse passion ; fable imaginée par des gens friands d'incestes. La vie de Ninon devait pourtant , restreinte dans les bornes du vrai, suffire largement à leur penchant pour Tétrangeté.

Outre rhôtel de la rue des Toumelles, acheté à vie^ Ninon possédait à Picpus une jolie petite maison de campagne, entourée d'un beau jardin que terminait un bouquet de bois. Elle jouissait de dix mille livres de rentes viagères et avait toujours soin de tenir en réserve une année de revenu, économisée pour la satisfaction de ses instincts libéraux. Son domestique se composait d'une femme de chambre, d'un valet de chambre, d'un valet de pied, d'un cocher et d'une cuisinière. Le modeste patrimoine de Ninon lui assurait une entière indépendance et lui permettait, dans ses amours, la plus complète liberté de choix. La noblesse de son caractère écarte, d'ailleurs, tout soupçon de calcul et donne un éclatant, démenti aux assertions, du reste contradictoires^ de Tallemant des Réaux qui attaque son désintéressement, sauf à le vanter plus loin.

Le lendemain du jour où elle avait cavalièrement con-

ET SA COUR. t7

gédié Saint-Étienne^ de Raraî, Coulon et d'Âubijoux^ Ninon adressa une provocation au marquis d'Ândelot^ duc de Cbàtillon. Elle l'attendit dans son boudoir du rez-dechaussée et se mit à philosopher pour animer sa solitude.

— En vérité, se dit-elle, résumant ses rêveries, le monde est organisé d'une singulière façon. Les choses frivoles sont Tunique domaine des femmes. Les hommes

se sont réservé le droit aux qualités essentielles

Pourquoi ne me ferais-je pas homme ?..... De ce jour, je me fais homme, et voilà pourquoi je traite d'égal à égal avec d'Ândelot.

Bientôt ce dernier entra avec la fougue de son âge et se jeta aux pieds de Ninon, comme éperdu de son bonheur.

C'était un jeune homme de belle et lioble mine. Sa physionomie tout à la fois douce et fière, ses grands yeux noirs et pleins de feu, l'enjouement de son esprit et l'élégance de ses manières exerçaient une séduction irrésistible.

— Debout ! s'écrîà Ninon, avec un sourire à dépêcher un saint dans les griffes de Satan. Venez, ajouta-t-elle,

venez vous asseoir près de moi, plus près encore

Maintenant, marquis, jasons. Et d'abord que dites-vous de ma folie ?

— la plus gracieuse des créatures, de quelle folie voulez-vous parler ? demanda d'Andelot.

— N'ai-je pas renversé les rôles ? Lequel des deux a écrit à l'autre... ce que vous savez ?

— « Je vous aime. j> Ne vous l'avais-je pas [répétée

cent fois cette phrase dont chaque mot, en passant, briile les lèvres ? Oui, Ninon, votre lettre n'est qu'une réponse, mais une réponse que je voudrais payer de mon sang !

— Marquis, gardez votre sang valeureux pour le service du Roi, et contentez-vous de me payer en bel et bon amour.

— Comptant ?

— Vous êtes, mon cher, naïf comme un homme d'esprit qui dissimule.

— Comment donc faut-il vous appeler ? Ange ou... ?

— Je m'appelle Volupté ! interrompit Ninon, en faisant ruisseler ses longs cheveux sur les joues brillantes de d'Andelot...

— A quoi songez-vous, Gaspard ? ajouta-t-elle, après un silence de quelques minutes.

— Je me disais, répliqua d'Andelot, que la vie est bien courte pour un amour tel que le mien.

— Bah ! riposta Ninon, la vie la moins longue suffit à plusieurs aimours. Dame nature le veut ainsi. Tout icibas n'est-il pas condamné au changement, le cœur comme le reste ?

— Vos dix-huit années, ma charmante, sont d'humeur bien raisonneuse. Vous mentez à votre nom, ô Volupté !

— N'accusez que vous, d'Andelot. Pourquoi laisser à ma raison le temps de revenir ?

Le marquis s'empressa de fermer la bouche à Ninon.

Quinze jours s'écoulèrent dans cette alternative de

chaleureuses étreintes et de dialogues enjoués. Ce quar-

-iVl I II ■

KT SA COI Pi. 19

tier de lune de miel passée d'Andelot prit sa volée, s'abandonnant aux bonnes fortunes qui le poursuivaient. Le cas était nouveau pour Ninon, habituée jusqu'alors à sonner elle-même Theure de la séparation. Elle ^n plaignit à la Moussaie, ami intime du fugitif. L'aide de camp de Laval courut appréhender au corps le lieutenant général et le ramena pieds et poings liés à Thôtel des Tournelles. Ninon gourmanda le coupable, qui se couvrit^ comme d'un bouclier, des paroles rapportées plus haut.

— Mes torts, dit-il en souriant, sont ceux de dame nature. Tout ici-bas n'est-il pas condamné au changement, le coeur comme le reste ?

— Marquis, vous avez un feux air de ressemblance avec la nymphe Écho, et c'est peut-être ce qui me fait ipcliner vers vous, car je suis phis homme que vous ne pensez.

— Ninon, je proteste !

— Huguenot !

— Que voulez-vous ? Je chasse de race. On n'est pas pour rien Tarrière-petit-fils de Tamiral de Coligny !

— L'amiral de Coligny ! s'écria le comte de Brancas, envahissant la conversation, comme il venait d'envahir le jardin où cette scène se passait. Un grand homme ! ajouta-t-il, mais vous êtes plus fort que lui, car il est resté sous les coups de ses assassins, tandis que vous vpilà debout, vous, malgré le coup mortel que le duc de Guise vous a porté l'autre jour sur la place Royale !

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— En vérité ? c'est tpc^p d'honneur, monsieur le comte. Et avec qui croisez-vous le fer ?

— Serait-ce, dit d'Andelot en se jouant, une manière indirecte de m'appeler en champ clos?

— Votre tour viendra, riposta gaîment Brancas, si vous tentez de prendre racine à Thôtel des Tournelles.

— Allons, maître rêveur, reprit Ninon, laissez là ce badinage et contez-nous votre affaire.

— Tout à ITieure, v.enant ici, j'avisai un groupe d'hommes arrêté devant Thêtel de Rohan. Je me dirigeai vers ce groupe et j'aperçus Saint-Étienne, le ct^pitaine des chevau-légers, en train de coller contre la muraille un billet portant votre signature. D'Aubijoux, Rarai et Cou- Ion lui adressaient d'inutiles remontrances. Ce voyant, j'arrachai le papier et bâtonnai le capitaine, comme j'eusse fait d'un insolent poêtereau.

— Ah ! ah! ah ! fit Ninon avec un franc rire, mon cher Brancas, je vous paierai ces coups de bâton-là... plus tard.

— Et qu'a dit M. de Saint-Étienne ? demanda le marquis.

— Il s'est regimbé et a crié entre ses dents : J'aurai votre vie ! — Venez la prendre, ai-je répliqué, en mettant flarnberge au vent. — Je la prendrai quand il me plaira, ajouta-t-il ; vous m'avez insulté, c'est à moi de choisir le jour et l'heure de la réparation. — A votre guise. — Donc, continua-t-il, à demain, ici même, au coucher du soleil. — A demain, au coucher du soleil.

2â NINON DK LENCLOS

fis-je de mon cAté. Sur ce, je pressai les mains de Raraî, Coulon et d'Aubijoux, qui riaient sous cape, et je gagnai la rue des Tournelles.

— Corbleu ! s'écria d'Andelot, je veux être de moitié dans cette rencontre, à moins, mon cher comte, que vous n'ayez déjà fait choix d'un second.

— Nullement. J'accepte votre offre de grand cœur.

— Et moi, dit Ninon, j'ai bien envie de me jeter au milieu de la mêlée pour arrêter l'effusion du sang.

— Vous ne ferez pas cette folie, répliqua Brancas, car il faut que notre querelle suive son cours.

— Vous me permettrez du moins, mon bouillant chevalier, de mettre ce nœud de rubans à la garde de votre épée.

— Vous voulez me rendre invincible ! dit Brâncas en baisant la main de Ninon. Maintenant que me voilà paré de vos couleurs, je vais prendre congé de vous, pour aller régler mes affaires. Je compte sur vous, marquis.

— C'est entendu, à demain, place Royale, au coucher du soleil.

— Bonne chance ! fit Ninon, en se mordant les lèvres pour comprimer un rire près d'éclater.

— Merci et adieu ! repartit le comte en s'éloignant.

— Ah ! ah ! ah ! l'excellente aventure ! Brancas et Saint-Étienne !

— D'où vous vient donc cette gaîté?

— Connaissez-vous Saint-Étienne?

— Non.

ET SA COlli. ±6

— Eh bien ! vous saurez demain pourquoi je riais. Mais j'y pense^ il faut aussi mettre ordre à vos affaires.

— Nous les réglerons ensemble, sil vous plaît. Vous m'aiderez à me raccommoder avec le ciel.

— Je vous rouvrirai, dit Ninon, en ouvrant les bras.

Et tous deux de remonter les degrés du rez-de-chaussée, et de gagner la salle à manger où était dressée une table servie avec une exquise délicatesse.

ni

lia plaee Boyale. — lltoMeM. — Marioii ë« IjonM«*

Le lendemain^ à l^heure indiquée^ deux seigneurs s'accostaient près de Thôtel de Rohan et se .tendaient amicalement la main.

— Vous attendez quelqu'un^ chevalier 1?

— Oui, et vous, marquis?

— Moi de même.

C'étaient Rarai et d'Andelot arrivés seuls au rendezvous et prêts, en leur qualité de seconds, à s'entr'égorger tout à rheure, sans merci, quoique sans haine. Ainsi le voulaient les mœurs de cette époque, où la vie semblait un poids dont on avait hâte de se débarrasser. Il fallut que Richelieu coupât quelques-unes de ces têtes folles pour ramener le bon sens dans les cervelles et faire rentrer les épées aux fourreaux. Et encore se rencontrait-il parfois des insensés qui bravaient Tédit fatal, au grand soleil et au cœur de Paris, afin sans doute que le bourreau ne chômât pas.

Pour passer le temps, d'Andelot et Rarai, devisant d'aventures galantes, cheminaient de concert sur la place

NlNOiN DE LKNCLOS ET SA COUR. «5

Royale^ si vivante alors et si déserte aujourd'hui. Autour d'eux commençaient à affluer des promeneurs qui ve naient se concentrer sur ce point et s'y fouler^ sous prétexte d'y respirer. C'était la mode ; n'est-ce pas la mode maintenant de se porter en masse aux Champs-Elysées et de s'y délecter de la poussière des équipages ?

Nos deux seconds finirent par se lasser d'attendre Brancas et Saint-Étienne^ que leurs yeux cherchaient en vain devant l'hôtel Rohan et qui n'avaient garde d'arriver.

— J'aurais dû m'en méfier, dit Rarai.

— Vive Dieu î fit d'Andelot, c'est ce que je pensais aussi.

— Seriez-vous le second de Brancas ?

— Oui, et vous êtes sans doute celui de Saint-Étienne 1

— Hélas! oui.

— Voilà le rire de Ninon expliqué, se dit d'Andelot.

— Un poltron et un distrait ! s'écria le chevalier ; nous sonmies bien partagés. Mais j'aperçois Coulon et d'Aubijoux qui nous donneront peiit-éti*e de leurs nouvelles.

— Eh bien ? firent en même temps les deux nouveaux venus.

— Nous n'avons vu personne, répondit Rarai avec dépit.

— Nous sommes plus heureux que vous, dit d'Aubijoux en souriant, car nous avons laissé le comte dé Brancas aux Tuileries, dans le jardin de Renard, où il semblait absorbé par la musique Italienne.

— Qu'il n'écoutait probablement pas, ajouta Coulon. Quel homme ! N'eut-il pas la fantaisie, le jour de ses noces, d'aller retenir un lit chez la Vienne? — Vous? lui dit le baigneur, mais vous n'y songes pas. — Si, je viendrai coucher ce soir. — r Je pense que vou3 rêvez ; vous vous êtes marié ce matin* — Hé ! ma foi, je n'y songeais pas.

— La plus curieuse de ses équipées, fit d'Ând^lot, c'est lorsqu'en campagne on lui donna une fausse alarme et qu'il prit une vache sellée pour son cheval.

Et tous de rire^ excq[>té Rarai.

— Riez, messieurs, dit-il ; pour moi, je ne suis guère d'humeur joviale.

— Pardieu ! chevalier, s'écria gatment d'Andelot, si la main vous démange, vous n'avez qu'à parler.

— Oui, marquis, la main me démange fort, mais c'est pour pr^idre un bâton et non une épée. M. de Brancas a eu raison de ne point paraître, et encore plus raison de houspiller les épaules de M. de Saint-Étienne, que je prétends caresser à mon tour. On ne dérange pas ainsi un honnête himmie. Et, sans plus tard^, je cours à sa recherche.

— Si vous le trouvez, je veux que ... ma femme m'aime, dit Coulon, que d'Émery devait bientôt rendre père.

— Il faudra qu'il se cache bien !

•^ Il se cachera comme une taupe, dit d'Aubijoux en riant comme s'il eût commis une saillie.

Rarai avait déjà disparu, les autres se séparèrent aussi.

Coulon et d'Aubijoux allèrent saluer la présidente Tambonneau qui se promenait sous les arcades^ et d'Andelot alla droit à une chaise arrêtée près de lliôtel de Sablé.

— Vous voilà sain et sauf, dit Ninon avec un accent railleur. Je tremblais pour vos jours !

• — Mauvaise ! vous saviez bien qu'un duel ne pouvait avoir lieu entre Brancaset Saint-Étienne !

Et il se disposait à prendre place à côté d'elle :

— Pardon ! marquis, fît un personnage en se démasquant.

— Hiossens !

— Oui, mon cher, dit celui-ci.

— Ah! je comprends : c'est mon escapade de l'autre jour qui me vaut cela. Ninon se venge.

— Pomt. Ninon change ; voilà tout. Sans rancune, marquis.

— Parbleu ! que l'amour s'en aille, pourvu que l'amitié lui succède ! Avec vous, l'un vaut l'autre.

— Votre main, dit Ninon en se penchant du fond de la chaise.

D'Andelot prit la petite main légèrement potelée qu'on lui tendait, et y déposa un cordial baiser.

Et comme il allait disparaître :

— A mon tour, s'écria Miossens mettant la tête à la portière. Marquis, ajouta-t-il en baissant la voix, maintenant que vous m'avez cédé la place de si bonne grâce, rendez-moi, je vous prie, un nouveau service.

— Parlez, comte.

— Là-bas^ près de l'hôtel de Saini-Géran^ stationne une chaise qui attend votre serviteur. Vous plairait-il de dire un mot à Marion ?

— Deux mots.

— Parfait ! adieu^ marquis.

— Adieu, comte.

— Que disiez-vous à d'Andelot ? demanda Ninon^ en regardant ce dernier se perdre dans la foule^ et après avoir donné aux porteurs Tordre de toucher à Thôtel.

— Je m'efforçais de le consoler.

— Efforcez-vous de l'effacer. Vous avez de l'esprit, abusez-en.

Tandis que Ninon et Miossens gagnaient la rue des Tournelles, en jouant aux propos interrompus, d'Audelot parlementait avec Marion de Lorme qui l'avait gracieusement accueilli dans sa chaise.

— Ce n'est pas vous que j'attendais, dit-elle à d'Andelot, tout en lui accordant l'hospitalité.

— Qui donc ?

— Curieux !

— Bah ! prenez que je suis un accident et supportezmoi.

— Tiens, il est amusant, ce petit marquis. Mais l'est-il toijyours ?

— Mettez-moi à l'épreuve.

— Essayons. Où allons-nous, marquis?

— Belle demande ! Chez Marion. N'avons-nous p^s à causer?

♦ FT SA COfin. 29

— C'est vrai.

Et la chaise reprit le chemin de Fimpasse Guéménée^ cil demeurait la célèbre courtisane.

Manon de Lorme était d'une beauté splendide et de grande mine. Une seule chose la déparait quelquefois : son nez se couvrait de tons rouges qu'elle ne faisait disparaître qu'en tenant des matinées entières ses pieds dans l'eau bouillante. Elle chantait et jouait du théorbe à ravir. Elle dépensait follement son patrimoine qui se composait de vingt-cinq mille écus^ et s'abandonnait au courant de sa nature lascive. Elle jalousait la vivacité a esprit de Ninon^ qui lui faisait défaut^ mais savait^ comme elle^ communiquer à tous ses mouvements la grâce la plus exquise. C'était^ en un mot^ ainsi que nous l'avons dit ailleurs^ un instrument parfait de plaisir sensuel. Elle refusait l'argent^ mais non les cadeaux. Elle gankit^ comme un trophée^ un jonc de soixante pistoles que lui avait donné Richelieu et qui venait de madame d'Aiguillon. Le grand cardinal avait feit d'une pierre deux coups.

L'impie des Barreaux fut le premier amant de Harion. 11 l'avait installée au faubourg Saint- Victor, dans une maison fort joliment meublée et de laquelle dépendait un beau jardin. Quand il allait l'y visiter, il disait : « Je vais à l'île de Chypre. » — Après des Barreaux, ce fut le tour de Rouville, Arnauld, Cinq-Mars et Miossens.

D'Andelot venait donc en sixième ligne. Sa fidélité était de la même espèce que la fidélité de Marion. Il quitta bientôt la place et eut pour successeurs Brissac.

d'Émery, Coulon, la Ferté Senectère, Chevry et de Mesmes. La vie de Marion fut assez bien remplie, puisqu'elle n'avait que Irente-neuf ans quand elle expira^ tuée par Tantimoine pris à haute dose. La cour et la ville vinrent lavoir sur son lit de mort/où on Texposa avec une couronne de pucelle. Le curé de Saint-Gervais fit cesser cette singulière exhibition, qui lui parut ridicule. Il plut des vers sur la courtisane défunte. Saint- Evremont s'écria d'une voix gémissante :

Ici les amours sont en deuil, Et la volupté désolée Cherche à l'entour de son cercueil Où son ombre s'en est allée.

Loret, dans son journal rimé, annonce ainsi la fatale nouvelle :

La pauvre Marion Delorme, De si rare et plaisante forme, A laissé ravir an tombeau Son corps si charmant et si beau.

Baye croyait trouver dans la succession de sa sœur une fortune considérable ; mais les grandes dépenses de Marion et l'entretien de sa famille l'avaient obligée à mettre en gage jusqu'au collier reçu du surintendant d'Émery. Du reste, le temps était loin où une courtisane faisait don d'une statue d'or massif au temple de Jupiter avec cette inscription : de l'intempérance des grecs ; et (le plus réédifiâit les murailles de Th^bes, sur lesquelles

furent gravés ces mofs : phryné a relevé ce qv'a-

LEXANDRB A DÉTRUIT.

D'Andelot eut une fin aussi prématurée que Marion de Lorme : il fut tué^ en 4649^ au combat de Charenton^ dans toute la vigueur de Tâge^ peu de temps après avoir épousé la belle mademoiselle de Boutteville. La France^ sans la Fronde^ aurait compté un grand capitaine de plus. Condé le pleura, et Paris, .c*est-à-dire le pays tout entier, partagea la douleur de Condé.

Mais cbupons court à ces souvenirs funèbres et retournons à rhôtel de la rue des Tournelles.

■je duc d'Eniphleii. — Waliit-i!îTi*emoiit«

Ninon retint auprès d'elle un long mois ce Miossens, selon Scarron^

A ramour si sensible, Mais si léger en toutes ses amours Qu'il change encore et changera toujours.

Ils se séparèrent d'un commun accord. Seulement le comte laissa chez Ninon une trace de son passage^ trace bientôt disparue : un enfant mort-né. Il alla échouer misérablement auprès de madame de Courcelles-Harguenat^ une veuve qui se consolait de la perte de son mari dans les bras d'une kyrielle d'amants^ desquels faisait partie Bachaumont^ qui à la fin l'épousa^ content de répreuve.

Roquelaure rit beaucoup de l'échec.

— Ce brave Miossens, dit-il, ce conquérant à qui rien ne résistait, a été trois mois devant une bicoque, une méchante place qu'on appelle Marguenat, et a levé le piquet honteusement.

Ce à quoi d'autres mauvais plaisants répliquèrent : — Il n'avait garde de la prendre : il y a trop de gens dedans.

Devenu plus tard le maréchal d'Albret^ Miossens ne se montra pas à la hauteurde sa fortune^ du reste imméritée^ car il n'avait jamais piis que la loge d'un abbé.... Il crut masquer son incapacité notoire en la couvrant d'une morgue excessive. Il se faisait donner du Monseigneur et se livra ainsi^ de gaîtéde cœur^ à la risée des courtisans. Mais rendons-lui justice sur un point où il était resté homme d'esprit. Il n'avait garde d'être dévot et n'avait attaché un petit collet à sa personne que pour obéir à la mode. Quand ce dernier mourut^ le maréchal fit graver sur sa tombe une épitaphe narquoise :

Gi-glt Bertrand, cet aumônier

D*un des plus grands seigneurs de France ,

Qui n'en reçut jamais denier

Ni dit de messe en sa présence.

A l'époque où Miossens^ a aux maris si terrible, » précédait la Rochefoucauld dans le cœur de madame de Longueville, le frère de la duchesse mettait sa gloire aux pieds de Ninon. C'étaitune conquête digne d'elle que le jeune vainqueur de Rocroy et de Lens. Les traits de son visage manquaient de régularité, mais ses yeux ardents faisaient oublier un nez trop aquilin et des dents qui débordaient. Ses cheveux touffus et en coup de vent avaient l'aspect d'une crinière de lion. Le duc d'Enghien, d'ailleurs admirablement taillé, imposait par son grand

air et la noblesse de sa démarche. Entre temps, il dépouillait le héros et, de la meilleure grâce du monde, s'entretenait de théâtre avec Corneille ou même luttait de lazzis avec Voiture et Scarron. A Toccasion, il tournait le vers aussi bien qu'un poète de profession et menait les muses, comme ses troupes, tambiftir battant. Témoin ce couplet, improvisé à table et dirigé contre un de ses lieutenants les plus distingués^ le père du maréchal :

Je bois à toi, mon cher Marsin.

Je crois que Mars est ton cousin

Et BeUone est ta mère ;

Je ne dis rien du père.

Car il est incertain Tin, tin, trelin, tin, tin, tin, tin.

Celui qui demain s'appellera le grand Condé se faisait battre sur le terrain de la galanterie par le marquis de Soyecourt, tant bafoué par madame de Sévigné. Le chasseur forcené, introduit, à la demande du roi, dans la comédie des Fâcheux, était, du reste, un rude jouteur. Benserade le certifie avec Taccent de l'admiration :

Contre ce fier démon voyez-vous aujourd'hui

Femme qui tienne?

Et toutes cependant sont contentes de lui,

Jusqu'à la sienne.

Donc le duc d'Enghien, malgré sa robuste charpente^ n'apportait dans ses amours que des velléités, comme Henri IV qui, selon Tallemant, a volé la qualification de Vert-Galant, et que la marquise de Verneuil appelait capitaine Bon- Vouloir.

KT SA COUK. 35

- Mon cher prince^ lui dit un jour Ninon^ il est plus difficile de faire Tamour que de commander des armées. Le prince s^inclina en signe d'assentiment.

— Vous êtes un grand homme de guerre, ajouta-t-elle. Et tous deux de rire, ainsi qu'un troisième personnage

présent à cette scène, Saint^Evremont, leur ami commun etlieutenant des gardes du duc d'Ënghien; cavalier de belle taille, de physionomie tout à la fois avenante et malicieuse, et dont les yeux bleus contrastaient avec sa chevelure noire. Il avait quelque chose du rictus remarqué chez Voltaire. Il faisait des armes, comme il lançait le mot, avec une suprême adresse. La botte de M, de Saint-Évremont était un terme consacré dans les académies.

— Je voudrais bien, fit le duc, pour détourner de soi les railleries de Ninon, je voudrais bien que le disciple d'Épicure consentît à m'éclairer sur la morale de ce philosophe si diversement appréciée.

Ninon eut la générosité de témoigner le même désir.

Ce thème avait le don de passionner toujours Saint- Évremont. Aussi s'empressa-t-il de prendre la parole avec un ton légèrement doctoral.

— Je confesse, dit-il, que de toutes les^ opinions des philosophes touchant le so^verain bien, il n'y en a point qui me paraisse aussi raisonaable que celle d'Épicure. Ses ennemis l'ont décrié comme un sensuel et un paresseux, qui ne sortait de son oisiveté que par la débauche.

36 '^MNON DE LKNCLOS

Mais, si des villes Tont en horreur, d'autres lui ont élevé des statues. Des amis malavisés ont prétendu, à sa décharge, qu'il avait voulu introduire une volupté plus dure que k vertu des stoïciens. Cette jalousie d'austérité me paraît extravagante dans un philosophe voluptueux, de quelque manière qu'on tourne sa volupté. Beau secret de déclamer contre une vertu qui ôte le sentimeiK au sage^ pour établir une volupté qui lui défend le mouvement ! Quel sujet avait un philosophe, qui ne croyait pas à l'immortalité de l'âme, de mortifier ses sens ? Pourquoi mettre le divorce «ntre deux parties composées de même matière, qui doivent trouver leur avantage dans le concert et l'union de leurs plaisirs ? Je pardonne à nos religieux la triste singularité de ne manger que des herbes ; mais qu'un philosophe, qui ne connaît d'autres biens que ceux de ce monde , que le docteur de la volupté .se fasse un ordinaire de pain et d'eau, pour arriver au souverain bonheur de la vie, c'est ce que mon peu d'intelligence ne comprend point. Je pense, moi, qu'Épicure était un philosophe fort sage, qui, selon les temps et les occasions, aimait la volupté en repos, ou la volupté en mouvement. Quand on a dénoncé la recherche de ses repas, je me persuade que l'accusation était bien fondée. Quand on a, d'autre part, fait valoir ce petit morceau de fromage qu'il demandait pcrur faire meilleure chère que de coutume, je veux bien ccoite à cette sobriété. Lorsqu'on dit qu'il philosophait avec la belle Léontium, on dit vrai ; lorsqu'on soutient qu'il se diver-

ET SA coca. 37

tissait avec elle^ on ne ment pas. Il y a temps de rire et temps de pleurer, selon Salomon ; temps d^étre solwe et temps d'être sensuel, selon Épicure. Indulgent aux mouvements de la nature, contraire aux efforts, ne prenant pas toujours la chasteté pour une vertu, comptant toujours la lu?^ure pour un vice, il voulait que la sobriété fût une économie de Fappétit et que le repa3 qu'on faisait ne pût jamais nuire à celui qu'on devait faire. Il dégageait les voluptés de l'inquiétude qui les précède et du dégoût qui les suit.

— Voilà un homme d'armes, dit le duc d'Enghien, qui a une aptitude merveilleuse pour mettre les choses philosophiques en lumière.

— Je demande la conclusion, ajouta Ninon.

— Je conclus, reprit Saint -Évremont, que l'indolence et la tranquillité devaient faire le souverain bien d'Épicure infirme et languissant. Pour un homme qui est en état de pouvoir goûter le plaisir, je crois que la santé se fait sentir elle-même par quelque chose de plus vif que l'indolence, conune une bonne disposition de l'âme ne se contente pas d'une situation calme. Nous vivons au milieu d'une infinité de biens et de maux, avec des sens capables d'être touchés des uns et blessés des autres. Sans tant de philosophie, un peu de raison nous fera goûter les biens aussi délicieusement qu'il est possible et nous accommoder des maux aussi patiemment que nous le pouvons.

— Amen ! fit Ninon d'une voix flùtée et avec une onction maligne.

— Ma belle railleuse^ ne partageriez-vous pas mon sentiment? demanda Saint-Évremont^ sans se déconcerter.

— Vous savez bien, mon ami, répondit Ninon, redevenue sérieuse, que mon opinion sur le maître est conforme à la vôtre. Seulement je résume ainsi sa morale : On ne doit faire provision que de vivres, et jamais de plaisirs, qu'il faut prendre au jour le jour.

— Ah I pour le coup, s'écria le prince, voilà une religion que j'embrasse avec frénésie.

Et, ce disant, il embrassa la prêtresse sur ses lèvres si fines et si roses. C'était alors le seul baiser connu et que l'on échangeait tout naturellement, au regard de tous, et sans que l'amour fût de la partie.

— Prince, reprit Ninon, il ne faut pas se convertir à la légère. Avez-vous la foi ? Vous êtes doué d'un esprit satirique qui la comporte peu.

— C'est vrai, dit Saint-Èvremont; vous quittez une religion qui enseigne des miracles et vous vous en mo^ quiez. Ne pourrez-voiis pas aussi tourner en ridicule Épi* cure et sa doctrine ?

— Soyez sans crainte. La doctrine du plaisir n'appelle ni le doute ni la raillerie. Hais vous venez de faire allusion à une particularité de ma vie que j€f croyais peu connue.

ET SA COCn. 89 !;

— Pour mon compte, je Tignore complètement, ajouta Ninon. Veuillez m'en faire part.

— Oh! la chose est bien simple < C'était en Bourgogne. Il y avait un possédé qui faisait un vacarme d'enfer et que les braves gens du pays n'osaient approcher. Ce miracle, cette jonglerie me fouetta le sang. J'allai droit au possédé et le narguai en face, tandis qu'il mettait tout | le monde en déroute. Et comme il semblait vouloir se précipiter sur moi : « Monsieur le diable, m'écriai-je en brandissant ma caçne, si tu me touches, je t'avertis que je rosserai bien ton étui! » La diablerie avait disparu.

— Voilà qui prouve, dit Ninon en riant aux éclats, qu'un peu de bois vert vaut mieux, pour exorciser, que quelques gouttes d'eau bénite.

— Maintenant, que décidons-nous ? demanda Saint- Évremont, en affectant une gravité solennelle. Admettons-nous monsieur le Prince dans le troupeau d'Épicure?

— Je l'en crois digne, répondit Ninon. Nous allons donc procéder à son initiation, selon les rites d'usage. Voulez-vous m'accorder la parole ?

— Très-volontiers.

— Je commence. Répondez, prince. Qu'est-ce que le souverain bien ?

— C'est le plaisir, dit le duc d'Enghien en souriant.

— Admirablement répliqué ! continuons! En quoi consiste la vertu?

■— A aimer le plaisir.

40 NINON DK LENCLOS

— D'accord, riposta la railleuse, mais aimer ne suffit point...

— On fait ce qu'on peut, repartit le prince avec quelque brusquerie.

— Cest juste, dit Saint-Evremont, intervenant pour mettre du baume sur la plaie. Épicure n'exige pas Timpossible.

— Vous êtes vif, monsieur le néophyte, ajouta gaiement Ninon.

Puis elle lui rendit, en manière d'accolade, le baiser qu'elle avait reçu tout à l'heure.

Le duc d'Ënghien avait repris une physionomie enjouée.

En ce moment, on entendit gratter à la porte. C'était Miossens qui n'avait pas oublié le chemin de la rue des Tournelles et qui y revenait comme ami. Ainsi devaient faire tous les amants de Ninon.

Le duc d'Ënghien, Miossens et Saint-Évremont avaient longtemps vécu sur le pied de la plus cordiale amitié ; mais cette bonne entente devait bientôt cesser. Ils avaient formé une société de médisance, et c'était à qui donnerait le meilleur coup de langue. Le ridicule était le gibier qu'ils pourchassaient. Ici, comme ailleurs, la victoire se mettait presque toujours du côté du prince. Les deux autres finirent par se lasser d'avoir si souvent le dessous. Us étalent alors dans cette situation d'esprit, qu'ils avaient soin, du reste, de dissimuler. .

— Eh bien ! Miossens, quoi de nouveau ? demanda le

KT SA COUK. h\

prince. Avez-vous fait rencontre de quelque sottise humaine ignorée ?

— Hélas ! monseigneur^ vous me prenez au dépourvu.

— Vous baissez^ mon cher^ dit le duc d'Enghien^ en ricanant.

Et^ de la façon la plus courtoise, il prit congé de la compagnie. Mazarin l'attendait : c'était peu de temps avant la Fronde.

— La chasse au ridicule, s'écria Miossens, dégénère en manie chez monsieur le Prince.

— En effet, repartit Saint-Évremont, la passion qu'il a (le blasonner le ridicule des autres lui donne un ridicule d'une espèce toute nouvelle.

Le mot parut piquant à Miossens, qui le fit circuler jusqu'à ce qu'il arrivât aux oreilles du duc d'Enghien. Celui-ci rugit comme un lion blessé, et ne se contenta pas de rugir. II rompit toutes relations avec le comte et enleva à Saint-Évremont la lieutenance de ses gardes.

— Messieurs, dit Ninon qui n'avait pas écouté ce dialogue, et qui venait de donner l'ordre d'atteler, si vous voulez m'accompagner au Cours où je vais respirer la fraîcheur de la rivière, que l'un de vous me donne le bras.

Miossens offrit le sien et Saint-Évremont suivit. Le carrosse était déjà au bas de l'escalier, comme si la parole de Ninon eût été parole de fée. Elle était adorée de tout le monde, même de ses gens. De là venait la prodigieuse célérité avec laquelle étaient exécutés ses moindres ordres.

La voiture ne tarda pas à disparaître dans la direction de la rue Saint-Antoine.

Le Cours-la-Keine^ où elle se rendait, était le lieu consacré aux promenades en équipage. Cette fois la mode avait une excellente raison d'être : le voisinage de Feau.

I«e Covrs-la-lleiiie, — ^aT»tlle», — lie» trol» iloctears.

Ce jour-fe il y avait foule au Cours. Un temps magnifique favorisait les promeneurs. Les ardeurs du soleil étaient tempérées par une légère brise qui soufflait du côté de la Seine.

Rien de plus animé et de plus curieux que le spectacle qde Ton avait sous les yeux. Voici la spirituelle madame de Choisy et son suivant^ le duc de Caudale ; madame de Gondran et la Roche-Giffard^ un gentilhomme huguenot qui sera tué au combat de Charenton ; madame de la Roche-Guyon^ entre le duc de Brézé, qui prétend descendre des Abencerrages, et le poëte Benserade, un rousseau qu^elle se ruine à parfumer ; madame de la Suze et le comte du Lude^ le cinquantième suppléant d'un mari borgne^ ivrogne et brutal ; madame Lévesque et Tavocat Patru^ rival de deux abbés ; la duchesse de Montbazon et le Bouthilier de Rancé^ qui bientôt ira s'enterrer à la Trappe^ emportant dans une cellule la tête de sa maîtresse^ morte de la petite vérole. Voici encore madame de Sévigné en compagnie dé Ménage qui sou-

44 NINON DE LRNCLOS

pire en latin -et qu'elle désole de sa gaieté sans trêve ; la présidente Tambonneau flanquée de ses deux éternels cavaliers, d'Aubijoux et Coulon ; enfin, pour clore dignement cette revue, mesdames Pilou et Cornuel passant tout le monde au fil de leur langue si aiguë.

Ninon ne porte pas de loup, comme la plupart des grandes dames qui ont défilé devant nous. Venue pour respirer, elle a laissé son visage à découvert. Pourquoi se masquerait-elle ? Â-t-elle à ménager le mari a bel et bon » que Scarron lui a follement souhaitée? N'a-t-elle pas mis sous ses pieds mignons les entraves sociales dont la vie des femmes est embarrassée ? Elle défie la médisance, d'où qi^'elle parte. D'ailleurs mesdames Pilou ef Cornuel ne font-elles pas profession d'être ses meilleures amies ? Elles échangent avec Ninon> en passant, le plus gracieux salut.

Un moment après, sa voiture croise celle du maréchal de Grammont, qui s'arrête pour y laisser monter un gentilhomme de haute taille, droit comme un peuplier et jaune comme un Javanais.

— Quel est ce cavalier? demande vivement Ninon.

— Je ne sais, réplique Saint-Ëvremont, en clignant

de l'œil.

— Comment ! s'écrie Hiossens, vous ne connaissez pas M. de Navailles qui commande la compagnie de chevau-légers de Mazarin ? Un original d'une amusante espèce ! il dit un jour que si Dieu lui avait fait la grâo^ de le faire naître Turc, Turc il serait demeuré.

— Ce doit être un Gascon^ dit Saint-Évremont qui a . la prétention de démêler les races au preniier coup

— Mon cher, vous avez deviné juste.

— Eh bien ! ajoute Ninon, ce Gascon me plaît. Êtes- , vous quelque peu lié avec lui, Miossens ?

— Assez pour aller le prendre et vous le dépécher, si le cœur vous en dit.

— Aujourd'hui même ?

~ Eh ! eh ! vous êtes pressée, ma belle.

— Ce n^est pas répondre.

— Eh bien, oui, aujourd'hui même et de ce pas.... 11 a sauté en bas de la voiture.

— Hais le carrosse du maréchal est déjà loin.

— Je le rattraperai, dit Miossens en souriant.

Et, d'un bond, il enjambe le cheval que Navailles montait tout à l'heure et qu'un laquais conduisait en laisse. Ce dernier, stupéfait, lâche la bride et regarde, sans bouger, le comte qui galope du côté de Passy.

— Comme il y va ! dit gaiement Ninon.

— Il a les ailes de Mercure : c'est dans son rôle.

— Maintenant, à l'hôtel 1

L'ordre est aussitôt exéclité que donné. Le cocher qui, arrivé devant la porte de la Conférence, allait retourner sur ses pas, fouette ses chevaux et les lance dans la direction de la rue des Tournelles.

— Restez-vous à souper, mon ami ? dit Ninon en descendant de voiture, ^

— Si je vous prenais au mot, réplique Saint-Évremont, vous seriez biea punie.

— Adieu donc, ajoute-t-elle, avec un charmant sourire.

Le lieutenant aux gardes parti, Ninon appela son cordon bleu et lui détailla le menu à préparer.

Bientôt se fit entendre le pas d'un cheval dans la cour, et Navailles se présenta tout essoufflé i

— Avez-vous faim, monsieur le duc? dit Ninon à brûlepourpoint.

— Belle dame, j'ai une faim d'enfer.

— A merveille !

— Cela se comprend : je suis venu d'Orléans d une traite. Et s'il faut vous parler franchement, je suis plus harassé que mon cheval. Une vaillante bête qui a nom Pégase et qui vole plutôt qu'elle ne court !

— Pégase ! Est-ce que vous commettriez des vers?

— Pas si... î pardon, j'ai la rudesse d'un homme de guerre.

— J'aime la franchise, monsieur le duc. Ne craignez donc pas de me blesser. Mais pourquoi ce nom de Pégase?

— Ah ! voilà. Demandez-le îi ce fou de baron Blot qui a voulu être le parrain de mon cheval.

— C'était sans doute pour vous donner la mine d'un poëte.

— Ohl je défends qu'on s'y trompe!

'— Certes î

ET SA cour.. 47

La conversiitioa était montée à ce diapason^ lorsqu'un laquais vint annoncer que le souper attendait les convives. Cétait toujours la même rapidité féerique.

— Bah ! se dit Ninon, peut-être a-t-il deFesprit à table. A table, Navailles ne perdit pas son temps en vaine

causerie ; il mangea comme un Anglais et but comme un Alleaumd.

— Patience ! se dit encore Ninon, il prendra sa revanche plustiurd.

Elle le conduisit elle-même dans la chambre qui lui avait été préparée, une délicieuse chambre bleue.

— Vous êtes chez vous, fit-elle; bonne nuit.

— Ah ! ceci est de la cruauté, répondit Navailles: no vous reverrai- je que demain?

— Voilà qu'il se réveille, pensa Ninon.

Elile ajouta tout haut :

— Si vous aimez les fantômes, monsieur le duc, il est possible que je vous donne le spectacle d'une apparition .

Puis elle se retira pour aller faire sa toilette de nuit« Une demi-heure après, elle était de retour.

Navailles ronflait.

— Ah ! voilà qui achève de le peindre, dit-elle ; mais je veux lui jouer quelque tour.

Elle ramasse les habits du dormeur et les emporte dans sa chambre à coucher :

Le lendemain, elle les revêt de bonne heure, et, ainsi accoutrée, va secouer le duc dans son lit en sacrant conune la reine Christine. Navailles ouvre des yeux effa-

48 NINON DE LKNCLOS

rés : il croit avoir devant lui un galant ivre de jalousie et prêt à tout massacrer :

— Ah ! monsieur^ s'écrie-t-il, je suis homme d'hoQneur ; je vous satisferai ; point de supercherie, au nom de Dieu !

Ninon lui décoche en plein visage un de ces éclats de rire mille fois plus impertinents que le soufilet le mieux appliqué. Puis de s'enfuir et de renvoyer au duc ses vêtements avec un billet contenant ces quatre mots : a M^s compliments à Pégase. »

Navailles s'habille à la hâte et s'éloigne plus confus que s'il avait battu en retraite devant l'ennemi.

Il devait^ le pauvre duc, épouser dans trois ans Suzanne de Beaudeau de Neuillan, cette gouvernante des filles d'honneur de la reine, qui ordonna de murer la porte que Louis XIY avait fait secrètement ouvrir pour se glisser la nuit au milieu de ce troupeau de vierges. Le roi très-chrétien, furieux de l'obstacle rencontré, exila le duc et la duchesse, qui furent remplacés par le couple Montausier, de facile composition. Navailles attendit longtemps le bâton de maréchal de France.

Quelques jours après cette plaisante aventure, Ninon fut prise d'une fièvre brûlante et envoya chercher Gui Patin, qui demeurait alors rue du Chevalier-du-Guet. Ce médecin sceptique, tout frotté de Rabelais et dont le visage avait de l'analogie avec celui de Cicéron, était un de ces habiles théoriciens pour qui la pratique est un écueil. 11 diagnostiqua, de prime abord, une maladie mortelle. On

Kï SA COU«. *9

ne peut se faire une idée de la consternation que cette nouvelle jeta dans les rangs des habitués de Thôtel des Tournelles^ accourus à ce dernier rendez-vous. C^était pitié de voir la figure dolente de Condé oubliant la Fronde, de Navailles oubliant sa fâcheuse équipée, et de tous les autres, d^Andelot, Miossens, Saint-Évremont et Brancas.

— Je ne laisse au monde que des mourants ! murmura Ninon, recouvrant un moment sa présence d^esprit.

Elle jouait sur un mot dont abusaient les précieuses dans leur ridicule patois, où soupirer était synonyme d'expirer. Ces « jansénistes de Tamour, » comme les qualifia Ninon, sont le digne pendant des dames calantes de la Restauration, qui, on s'en souvient, raffolaient de Millevoye et des poitrin^es. Celles de Brantôme ne se montrent-elles pas plus sensées?

Encore plus dévot que distrait, Brancas pressait la moribonde de se réconcilier avec le ciel par quelque bonne prière :

— Je n'en connais qu'une, dit Ninon, et elle n'est plus de saison: a Mon Dieu, faites de moi un honnête homme! »

— Par la barbe d'Esculape ! fit Gui Patin, je vous sauverai, ou j'y perdrai mon nom ! Il ne m'est pas souvent donné d'avoir sous la main un honnête homme, et surtout de votre espèce. C'est bien le moins que, pour un cas semblable, je fasse un miracle. Ah ! ah ! ah ! continua-t-il en riant, coinme je vais rendre penauds ces

50 NINON DK LENCLO?

pauvres jésuites! Un miracle sans pateuôtres^ avec une simple drogue ! Ah ! ah ! ah ! ils feront la triste mine du diable de Loudun. nargué par mon confrère Claude Quillet.

Cet accès de gaieté passé. Gui Patin se mit à Toeuvre et composa l'ordonnance qui devait guérir Ninon. Il la porta lui-même chez Tapothicaire voisin, pour en surveiller Texécution, et reparut au bout d'une demi-heure, tenant une fiole qui renfermait le breuvage dont il attendait merveille.

— Voilà la chose ! dit-il avec un air de conviction qui rassura tout le monde.

Il versa trois gouttes sur les lèvres décolorées de la malade, et elle ne tarda pas à s'endormir. Depuis huit jours, le sommeil lui était refusé.

— * Elle repose, le tour est joué! s'écria Gui Patin. Pardon, monseigneur, ajouta-t-il en s'adressant à Condé, pardon de vous congédier, comme ces messieurs ; mais il faut que la plus grande tranquillité règne ici.

— A Dieu ne plaise, répondit gracieusement le prince, que nous vous troublions dans votre miracle !

Et il ouvrit la marche, suivi de d'Andelot, Navailles et Miossens.

-^ Eh bien ! fit Gui Patin aux deux autres qui restaient ; vous ne m'avez donc pas entendu ?

— Vous en répondez ? demanda Saint-Évremontj jetant un regard inquiet sur Ninon.

— Seriez- vous un mécréant ?

Cette plaisanterie ramena la confiance dans l'ftme de SainV-Évremont^ qui sortit à son tour.

— Vous pensez^ dit Brancas^ qu'il est inutile d'appeler un prêtre ?

— Ah çà, monsieur le comte^ voudriez-vous gâter nos affaires ?

Il le mit poliment à la porte. Puis^ après avoir donné des ordres à la femme de chambre^ qui^ assise au chevet de sa maîtresse^ retenait son souffle pour obéir à la prescription, il battit lui-même en retraite et s'en fut visiter des clients qui l'attendaient.

Six semaines s'étaient à peine écoulées que Ninon, complètement rétablie, entrait chez Gui Patin. Le docteur était en train de mordre la Sorbonne à belles dents de complicité avec ses deux amis, Charpentier, le conseiller aux recpiêtes, et Miron, le président aux enc[uétes.

— Messieurs, s'écria Gui Patin en offrant un fauteuil à Ninon, je vous présente un honnête homme que j'ai retiré des griffes de messire Satanas.

— Me voilà, dit Ninon, forcée de croire aux miracles... de la faculté.

Miron et Charpentier, qui s'étaient levés, se rassirent en échangeant des regards écarquillés. Ils cherchaient un homme et ne trouvaient qu'une jolie femme*. Gui Patin riait de leur contenance embarrassée.

— Maintenant, ma belle malade, ajouta-t-il, pour achever la cure, il faut entreprendre un petit voyage. C'est ce que j'ordonne d'habitude aux convalescents. La vie

est un voyage^ disent les poètes. Moi^ je dis : le voyage est la vie. Le corps a besoin de mouvements et Tesprit d'aspects nouveaux. Donc mettez-vous dans une bonne voiture, et fouette, cocher !

— Ma foi ! répliqua Ninon, votre ordonnance est la bien venue. Je désirais justement accompagner M. de Villars qui se rend à Lyon.

— L'occasion est aussi belle que bonne. H. de Yillars est un charmant cavalier. Je lui cède le pas : voilà le médecin qu'il vous faut dès aujourd'hui.

Ninon prit congé de Gui Patin, en lui témoignant sa gratitude avec la délicatesse de sentiments qui faisait le fond de sa nature d'élite.

— Je n'oublierai jamais, dit-elle en terminant, que vous m'avez sauvée.

— Bah ! laissons cela. Il ne s'agit plus que de vous sauver vous-même... avec M. de Villars.

Les adieux terminés, il regagna sa place entre ses deux amis.

— Quelle est cette dame? demandèrent en chœur le président et le conseiller.

— Cet honnête homme, vous voulez dire.

— Encore l'énigme de tout à l'heure ! fit Miron, avec un haussement d'épaules. Allons, lâchez le mot, s'il est piquant.

Gui Patin rapporta la prière qu'il avait entendue.

— Prière originale ! dit Charpentier. Mais le nom de cette dame?

KT SA COUK. 53

— Aussi gracieuse que spirituelle, ajouta le président.

— Elle est adorable ! s'écria le conseiller, prenant feu.

— Ils sont à encadrer tous les deux ! Eh bien ! si vous voulez déposer à ses pieds, vous, Miron, votre sciatique, et vous. Charpentier, vos rhumatismes, allez rue des Tournelles, à quelques pas de la maison de Mansard, et demandez Ninon de Lenclos.

— Ninon ! s'écria Iç président stupéfait.

— Ninon î répétale conseiller ahuri.

— Oui, Ninon.

— Elle a pourtant Tair d'une honnête personne, dit Miron, après une pause qui lui avait donné le temps de se remettre.

— - Quoi d'étonnant, puisque c'est un honnête homme? riposta l'impitoyable railleur.

Les trois docteurs, comme on les appelait, reprirent ensuite la conversation interrompue.

ft.

Ttllars-Orondate. — lie frère de Blehellen.

lie dernier des hoiiune».

Ninon fit appeler Villars le lendemain.

— Je pars avec vous, dit-elle.

— Enfin ! répliqua-t-il joyeusement. Mais quand ?

— A rinstant même, si vous le voulez.

— Très-bien ! j'attendais votre bon plaisir.

Et il courut donner des ordres en conséquence.

Gui Patin Tavaitdit avec raison : Villars était un charmant cavalier. La noblesse de ses manières lui avait valu le surnom A'Ch^nndnte, personnage caressé par mademoiselle de Scudéri dans son roman de Cyrm, et resté comme un type de distinction. Pourtant le père du maréchal descendait tout bourgeoisement d'un greffier de Coindrieu. M. de Nemours Tavait remarqué pour son grand air et se Tétait attaché en qualité de gentilhomme. Il Testimait au point de le prendre pour second dans son duel avec Beaufort. M. de Nemours tué, Villars devint le favori de H. de Conti, et aida Mazarin dans le dessein qu'avait formé le cardinal de marier sa fille à ce prince.

Ninon Pavait remarqué à son tour.

Arrivés à Lyon, nos deux amants s'y installèrent dans Hntention de passer un mois hors de Paris. Hais, cpxeU ques jours après, ce beau projet échoua par un caprice de Ninon.

— Mon cher Villars, demanda-t-elle au déjeuner, étiez-vous libre, lorsque nous sommes partis?

— Libre de quoi ? répondit Villars, étonné d'une semblable question.

— Libre de toute attache féminine.

— Parfaitement. Je venais de rompre avec madame de Gondran qui tournait à la mélancolie larmoyante et ne savait plus que dire, à propos de rien : « Je ne comprends pas comment on peut s'ennuyer, quand on sait faire du point d'Espagne. J'aime sur toutes choses à rêver; j'y prends le plus grand plaisir du monde. J'aime ma liberté, non pour vivre dans le libertinage^ mais pour pouvoir me coucher sur mon lit quand il me plaît. N'y a-t-il pas, ajoutait-elle , bien du plaisir à pleurer tout son soûl, quand on a été quinze jours sans pleurer ? o D'autres fois, elle avait le travers de regretter un mari qu'elle a tant berné de son vivant, l'homme le plus boisé de France et de Navarre. Ce n'était plus une maîtresse, mais bien un fardeau. Mailame de Gouville eut la bonté, ou la malice, comme on voudra, de m'en débarrasser. Cette dernière me faisait l'honneur d'être jalouse de madame de Gondran, et s'en fut trouver madame de Villars, à qui elle dit que

j'étais amoureux d'une friponne de huguenote. Sur ce, cris et larmes à tout fendre. Je repris volontiers la chaîne conjugale. Madame de Villars avait, d'ailleurs, déclaré qu'elle allait se laisser mourir de faim...

— Ah ! fit simplement Ninon, avec une indifférence simulée.

Le soir de ce même jour, Ninon s'enfermait dans un couvent de Lyon, et Villars recevait un billet ainsi conçu :

(( Mon cher Orondate,

« Je n'ai jamais tué personne, et ne veux pas commencer par madame de Villars : retournez en toute hàtc auprès d'elle; donnez-lui tout votre amour et conservez votre amitié à

« Ninon. »

— Partie ! s*écria Villars, qui croyait sa compagne de voyage déjà loin de Lyon. Maudite histoire ! continuat-il ; aussi qui aurait pensé qu'une pareille lubie en serait la suite ?

Il regagna Paris avec la plus grande vitesse, espérant rattraper la fugitive...

Pendant ce temps, on faisait grand bruit par la ville de la conversion de Ninon. Le cardinal-archevêque de Lyon, frère atné de Richelieu, vint la trouver dans sa cellule. Ce prince de l'Église avait d'étranges manies. Tantôt il prétendait être Dieu le Père et tantôt donnait le branle à de folles mascarades, auxquelles il se mêlait

SOUS les déguisements les plus fantasques. Il avait d'incroyables accès de brusquerie. Un jour (juelqu'un se présente à lui : a Monseigneur, je suis Tabbé de Caderousse... » — « Que voulez-vous que j'y fasse? » répond-il en interrompant ce visiteur. — « Qui suis venu pour faire la révérence... » — « Faites^a donc^ » ajoute- t-il. Voici comment il était entré dans les ordres. Son père Tavait d'abord destiné à être chevalier de Halte et voulait qu'il sût nager. Mais il n'y put jamais parvenir et faillit même à rester au fond de Teau. « Va^ lui dit-on alors, tu n'es bon à rien... qu'à être d'église. »

Alphonse-Louis du Plessis de Richelieu^ venu pour catéchiser Ninon^ perdit à ce jeu-là le peu de cervelle qu'il avait. Le convertisseur était converti. Il dévorait de l'œil cette singiUière novice^ qui riait de lamine hébétée du pauvre archevêque.

— Quelle gracieuse créature ! osa-t-il dire à la fin.

— Votre bras ! fit Ninon, en lui passant le sien. Puis elle le poussa tout doucement hors du couvent,

sous les yeux des religieuses, consternées de voir cette diablesse leur échapper et Monseigneur lui tenir lieu de cavalier.

L'archevêque serrait le bras comme s'il eût craint de lâcher aussi aa proie. Lorsqu'ils eurent dépassé la porte, que la tourière avait ouverte d'un air effaré, Ninon s'élança dans la voiture qui attendait et où Richelieu se bâta de la suivre.

— Vous voulez donc, mon enfant, rentrer dans le

monde ? dit-il^ en lui prenant les mains avec une bonté plus mondaine que pastorale.

— Est-ce que j'en suis jamais sortie ? répliqua-t-e!!e gaiement. J'ai joué à cache-cache avec monsieur de Villars qui ne pouvait s'imaginer que je me fusse blottie dans le coin d'un couvent, et qui sans doute, à cette heure, me pourchasse sur la route de Paris... Voilà tout.

— Ah ! ah! ah ! fît l'archevêque avec un rire bruyant; c'est fort drôle ! mais de quel côté nous dirigeons-nous ?

— A l'hôtel du Plat d'argent, où j'ai confié mon bagage à une femme dont j'ai cousu les lèvres. Je brûle de quitter ces affreux vêlements !

-- A l'hôtel du Plat d'argent ! cria Richelieu au cocher qui gagnait le palais archiépiscopal et tourna bride. Est-ce que vous allez me quitter tout d'un coup ? ajoutat-il en jetant sur Ninon un regard suppliant.

— Nous nous rejoindrons là-haut, répondit Ninon. Elle lui montrait malicieusement le ciel.

— Oh ! c'est trop loin î

— Pas mal, mon cher ! On pourrait en faire quelque chose... mais bah ! je n'aime pas les cardinaux !

— Et pourquoi donc ?

— Voici pourquoi. Feu voire frère le cardinal-ministre me fit un jour offrir par Marion de Lorme son cœur et cinquante mille écus... Je repoussai le tout avec dégoût. Je me donne et ne me vends pas. A dater de ce moment, j'ai tenu vos pareils à distance.

— Mais si je jetais mon chapeau par-dessus les ponts ?

ET SA COUK. 59

s'écria Richelieu^ perdant son dernier grain de raison.

' — Monseigneur^ vous n^y pourriez gagner qu^un rhume. La pluie qui vient de tomber a rafraîchi le temps.

Le but était atteint^ et Ninon avait déjà touché terre. Elle disparut dans Thôtel après avoir salué respectueusement Tarchevéque (i)^ qui ne donnait plus signe de vie, et qui fut ramené au palais dans un état désespéré.

De retour à Paris^ Ninon consacra sa première visite au vieux des Yveteaux qui aimait beaucoup à Tentendre chanter avec accompagnement de luth^ instrument à

douze rangs de cordes dont elle jouait avec un rare talent.

Sa voix était, comme on disait alors, une très-agréable voix de ruelle, peu sonore, mais d'un timbre délicieux et qui allaita Tâme. Ninon se plaisait dans la compagnie de ce poëte-philosophe, plus épicurien qu'Épicure et voltairien avant Voltaire.

Des Yveteaux comptait, à cette époque, quatrevingt-neuf ans bien sonnés. Petit et sec, il avait les yeux mal percés, mais étonnamment vifs. Il était homme d'esprit et valait mieux que ses vers. Sa vie avait été fort mouvementée. D'abord lieutenant général ih Caen, sa ville natale, il s'était vu frapper d'interdiction par arrêt du pariement de Rouen, pour une sentence irrégulièi^ement rendue. Il devint ensuite précepteur de

(1) « On a reularqué que le cardinal de Richelieu et son succèslieor, le cardinal Mazarin, ont eu tous deux chacun un frère moine, foo et archevêque. » Hist, de Tallemant des Réaux, édiUon Paulin MriiU t. II, p. 184.

«0 MNON DE LKNCLOS

M. de Vendôme, puis du dauphin, le futur Louis XIII. , Cette dernière charge lui fut enlevée à la requête du clergé, dont il démasquait les vices à l'occasion, et qui redoutait Tinfluence de ce libre esprit sur un jeune prince, demain tout-puissant.

Des Yveteaux ne voulut pas encourir une nouvelle disgrâce. Il se confina, pour toujours, à Textrémité de la rue des Marais, dans une maison qui terminait le faubourg Saint-Germain, du côté des Petits- Augustins. On rappela, depuis ce temps, le dernier des hommes.

Ils'habillait selonsafantaisie.La première fois qu'il parut à l'hôtel Rambouillet, il portait, comme les Suisses du roi, des chausses à baqdes, attachées par des brides ; un pourpoint et un chapeau de peaux de senteurs ; des manches de satin de Chine et une chaîne de paille au cou. Il avait une véritable passion pour la paille, qu'il faisait disposer en festons ou en lacs d'amour, et pour le vieux cuir doré, dont sa demeure était tapissée l'hiver aussi bien que l'été.

Lorsqu'il s'éprit de madame du Pin, la belle-mère du maréchal d'Estrades, il remplaça par des pommes de pin dorées les culs-dcrlampe du plancher. Quelle délicate attention î

Madame d'Harambure ayant eu le don de le charmer ensuite, il lui écrivit une foule de fadaises, entre autres celles-ci : c( Encore que vous n'aimiez point les figues, elles ne laissent pas d'être friandes ; de même mon amour, quoique vous n'en fassiez point de cas, n'est pas

ET SA COUK. tîl

pourtant méprisable. » Un post-scriptuin portait : « Renvoyez-moi cette lettre, s'il vous plaît, car je n'en ai point de double. » Le beau Phœbus à conserver î

Des Yveteaux avait singulièrement vieilli. Après madame d'Harambure, ce fut le tour de madame de Saint- Germain-Prévost, dont le fils avait la prétention d'être le bâtard du maréchal de Biron. Elle était d'humeur jalouse et de vive allure. Un jour que le bonhomme donnait une collation à des dames, elle pénétra dans le logis au moment où l'on venait de servir, et, saisissant la nappe par un bout, fit tout sauter en l'air. Il arriva quelques minutes plus tard avec ses invitées et dit en riant : « Madame de Saint-Germain a passé par là. » Il lui semblait être à Constantinople : sa maison était un vrai sérail.

Une amourette de longue haleine devait clore la vie de des Yveteaux. Un matin la porte de son jardin qui s'ouvrait sur la rue du Colombier étant restée toute béante, une jeune femme parut sur le seuil. C'était une de ces créatures qui naissent richement douées, admirables chefs-d'œuvre du grand artiste qu'un cadre d'or devrait entourer, mais que le destin s'amuse méchamment à couvrir de la livrée de la misère, lorsqu'il prodigue à tant de laiderons le luxe le plus somptueux. La pauvresse ne disait mot, mais son maintien parlait : elle mendiait de la tète aux pieds. Le poète se promenait par hasard de ce côté; dès qu'il l'eut aperçue, il s'empressa de la faire entrer. Jamais on ne prit sa galanterie

e-f M\ON DK LE.NCLOS

en défaut : toutes les femmes^ à quelque rang qu^elles appartinssent^ étaient gracieusement accueillies par lui. — Vous paraissez fatiguée^ mon enfant, dit-il avec bonté

— Si fatiguée, monsieur, répondit-elle en soupirant^ que je ne puis plus porter ma harpe. Je Tai appuyée dehors contre le mur.

— Hélas ! fit-il en branlant la tête; ainsi va le monde.

Les uns regorgent de tout, les autres manquent de tout. Gela me crève le cœur parfois quand j^y songe ; mais, ajouta-t-ilavec animation, j'oublie vite... pour me remettre à rire comme tous les heureux. Oh ! je suis un grand criminel, car ceux qui rient volejit ceux qui pleurent !

— Vous un grand criminel? repartit la joueuse de harpe avecune douce ironie. Votre visage dit le contraire : vous n'avez dû jamais dépouiller que vous, au profit d'autrui. Mais pardon de vous attrister de mon infortune ! j'aieu tort de m'arrêtera votre porte, mais j'étais si lasse et si... affamée !

-— Et moi qui bavardais sottement contre les injustices des hommes! Je prenais bien mon temps. Allons, mon enfant, suive2-moi à l'office... ou plutôt marchez toujours danscette allée ; je vais chercher votre gagne-pain, si mal nommé.

îl revint bientôt avec la harpe et, après avoir rejoint la jeune femme au bout de l'avenue, il l'installa auprès d'une table bien garnie.

— - Maintenant, dit-il, lorsqu'elle eut apaisé sa faim, racontez-moi vos malheurs : ce n'est pas une vaine eu-

ET SA COUK. ««

riosité qui me porte à vous faire cette demande^ mais le désir de vous êtife utile.

— Mon pauvre Dupuis! fit-elle^ je ne pensais qu'à me reposer et à manger» Et lui qui est étendu sur son lit de douleur^ seul et m'attendant !

— C'est votre mari, mon enfant.

— Oui, monsieur.

— Il est malade !

— Voilà quinze grands jours qu'il est couché et que la fièvre le tue.

~ Où étes-vous logés?

— A deux pas, dans cette même rue.

— Conduisez*moi chez vous.

— Que vous êtes bon î

— Hunil bon... à brûler. Je ne sais pas pourquoi e diable ne m'a pas encore pris, car je suis^ sec comme un fagot de l'année dernière; Je ferais un véritable feu d'enfer ! Mais indiquez-moi le chemin, mon enfant.

Ils sortirent et gagnèrent une maison à moitié en ruines et dont les murs suintaient comme les parois d'un égout. Ils montèrent jusqu'au dernier échelon de Tescalier.

— C'est ici, dit la joueuse de harpe en poussant une porte faite de morceaux mal joints.

— Pauvres gens ! murmura des Yveteaux, quel affreux galetas !

— N'entrez pas, monsieur, ajouta-t-elle, se méprenant sur son mouvement et croyant qu'il lui répugnait de mettre le pied dans ce trou éclairé par un œil-de-bœuf.

auquel un chiffon servait tout à la fois de rideau et de vitre.

Il entra sans répondre.

— Je meurs de soif ! cria le malade en s'agitant sur son grabat.

Sa femme lui tendit une cruche fêlée qu'il saisit avec avidité.

— Que lui donnez- vous? demanda le poëte.

— De Teau. Ai-je autre chose ?

— Il faut se presser de soigner cet bomme^ reprit-il, le cœur serré. Restez près de lui ; je vais envoyer un brancard sur lequel on le transportera chez moi.

Et il disparut.

— Dupuis! dit-elle, Dupuisî II ne m'entend plus!

Il serrait convulsivement la cruche qu'il avait entièrement vidée, et grelottait sous les loques qui lui tenaient lieu de draps.

— Dupuis! répéta-t-elle une troisième fois, nous sommes sauvés ! la Providence a eu pitié de nous !

Quelques minutes après, quatre domestiques vinrent enlever le malade. Us le descendirent avec la sollicitude qui leur était recommandée, et l'eurent bientôt déposé dans la chambre que leur maître avait déjà fait préparer. Le médecin, appelé en toute hâte, déclara que la maladie était de facile guérison.

— Quand la fièvre sera passée, dit-il, que Ton donne de bonne viande à cet homme : le boucher est Tapothicaire dont il a besoin.

Dupuis^ en effets fut rapidement remis sur pied^ et de joueur de harpe devint jardinier. Quant à sa femme^ elle menait la maison et le maître. Seulement il fallait qu'elle se pliât aux-caprices de des Yveteaux et sût de lui^ tous les matins^ comment elle devait se coiffer^ à la grecque^ à Tespagnole^ à l'italienne ou à la française ; quel vêtement elle devait porter ; si enfin il avait décidé qu'elle fûtreine^ déesse, nymphe ou bergère.

Le jour de la visite de Ninon, le bonhomme, une houlette à la main et un chapeau enrubanné sur la tête, conduisait un troupeau qui se composait d'une chèvre. A son côté cheminait madame Dupuis, costumée selon le programme. Ils chantaient tous deux des idylles.

Ninon se glissa dans les arbres et courut se cacher au fond d'une grotte, où aboutissait l'allée suivie par des Yveteaux. Puis, lorsqu'il fut à portée de l'entendre, elle commença une chanson qu'il aifnait.

Il s'arrêta tout court, ainsi que la bergère et la chèvre.

— Ninon î dit-il avec un accent joyeux.

Et il continua sa route aussi vite que ses jambes mal affermies le lui permettaient. La bergère et la chèvre l'imitèrent.

— Ninon ! appela-t-il devant la grotte, vous êtes découverte, allons, montrez-vous.

— Nous faisons donc, dit-elle en sortant, le pasteur Corydon, papa des Yveteaux?

— Oui, ma fille, et voilà mon Alexis, fit-il en prenant la main de madame Dupuis.

Ninon et Tex-joueuse de harpe échangèrent un bonjour amical. La chèvre broutait des feuilles de lierre.

— J'espère, reprit le poëte, que vous allez partager notre dîner.

— Accepté ! répliqua Ninon. Je suis venue pour passer la journée avec mon vieil ami, et n'ai garde de le quitter avant l'heure du coucher.

— Je raimais,elle veut que je l'adore !s'écria-t-il, tout rayonnant. Elle a plus d'esprit que messire Lucifer, et de bonté que tous les anges réunis, en admettant la mythologie actuelle.

— Flatteur !

— - Moi, un flatteur? vous savez bien, ma fille, que je ne suis pas du bois dont on fait les courtisans. Pourquoi a-t-on renvoyé le précepteur de Louis XIII, si ce n'est pour sa franchise ? Quel service on m'a rendu ! la liberté est chose si précieuse !

Il discourut sur ce thème favori jusqu'à la porte de la salle à manger. Cette pièce se ressentait de la bizarrerie du maître. C'était une grande cage, toute tapissée de verdure et où voletaient des oiseaux d'espèces"différentes. Au milieu, se dressait une table ronde de trente couverts, éternellement garnie et attendant les convives qu'un bon vent pouvait amener. Les serviettes, placées sur les assiettes, étaient pliées de manière à représenter des fruits ou des animaux. La nappe simulait une mer houleuse.

Chacun prit place, et le dîner fut des plus gais. Ninon

fit preuve, comme toujours, d'un excellent appétit ; elle ne buvait que de Teau, mais était ivre dès la soupe. Les fines saillies jaillissaient de sa bouche à étourdir des Yveteaux, qui se répandait en propos gaillards. Madame Dupuis avait le tact de ne pas se mêler à la conversation. Elle était loin de manquer d'esprit, mais ne se sentait pas de force à jouer un jeu qui en exigeait tant. Elle écoutait donc et effarouchait les oiseaux de son rire sonore.

Ninon ne se retira que sur le tard. C'était sa dernière entrevue avec des Yveteaux, qui, quelques mois après, mourut aux environs de Meaux, assassmé par un maladroit chirurgien de village.

Le bonhonmie, au moment de s'éteindre, chargea sa fidèle compagne de lui fermer les yeux et la bouche, et de lui couvrir le visage d'un mouchoir, pour cacher les grimaces qu'il pourrait faire. Il la pria aussi de jouer une sarabande, afin que son âme s'envolât allegramente.

On trouva dans sa main, crispée par l'agonie, un ruban jaune que Ninon lui avait autrefois donné.

lie coin du feu. — Quatre ▼ictimes.

Retournons maintenant à Thôtel de la rue des Tournelies.

Assise auprès d'un feu qui pétille, dans le petit salon du rez-de-chaussée, Ninon subit la triste influence que produit sur nous la vue de la neige. Les arbres de son jai*din ressemblent à des vieillards, avec leurs branches dépouillées de feuilles et leur cime blanchie. La bise les fait trembloter, pour rendre Tanalogie complète. Ce serait la mort, n'était un léger frémissement. Ninon, d'ordinaire si maîtresse d'elle-même, courbe la tête sous le poids de la mélancolie qui l'accable.

— La laide chose que la vieillesse ! dit-elle, poursuivie par l'image dont nous venons déparier. Dieu me préserve d'une longue vie !

Puis, posantsur la cheminée les Essais de Montaigne, son livre d'heures, où elle apprit à épeler, qu'elle relit sans cesse et qui lui pèse aujourd'hui comme tout ce qui l'entoure :

— A propos, continue-t-elle, où en suis-je de la vie?

Beaucoup m'ont aimée^ et moi, qui ai-je aimé jusqu'à présent?... Personne. Cette impuissance d'aimer est une infirmité véritable. Oui, c'est pour m'endormir dans une douce quiétude, que j'ai défini l'amour : un besoin des sens, auquel la nature n'attache le plus vif de tous les plaisirs que pour ôter la force de lui résister. Ce besoin, ai-je ajouté, détermine en nous un penchant aveugle qui n'est nullement basé sur le mérite des gens, et n'engage à aucune reconnaissance. Phrases creuses et mensongères ! Il y a là-dessous un vice de cœur que je n'ose sonder. Capable d'amitié, je suis incapable d'amour, de cet amour qui agite, tourmente, fait vivre enfin ; qui enlève le bon sens et précipite dans les bras de la religion, quand se ferment les bras de l'amant

— Oh ! oh ! dit Saint-Évremont, entrant comme un familier de la maison, sans avoir gratté à la porte ; estce que Ninon serait tentée d'abandonner le culte d'Epicure pour aller se claquemurer dans une froide cellule V

— Plût au ciel, réplique-t-elle, que je perdisse la tête à ce point !

— Comme toutes ces dames qui prennent le voile, parce qu'elles ont épuisé la coupe des passions humaines, et ne élonnent à Dieu qu'un cœur qui cherche de l'occupation? Ninon! Ninon! rappelez- vous que vous êtes de la race des voluptueuses, et que les voluptueuses sentent moins leur cœur que leurs appétits....

— Vos paroles, mon ami, tombent sur moi comme une douche d eau glacée. Vous me rendez à la raison

mais je la repousse^ me compkûsant dans ma folie. Malgré vous, malgré moi, je veux aimer et éprouver les tortures qui sont le cortège de Tamour !

— A votre aise.

— Mais qui pourra me fixer?

— Vous voilà arrêtée dès le premier pas.

— Cherchez, dit TÉvangile, et vous trouverez. Cherchons.

— Justement, j^entends Brancas qui cause dans Fantichambre. Il roucoule depuis plusieurs années et vous faites la sourde oreille ; roucoulez de concert,

— Brancas? vous êtes plus fou que Ninon.

Le comte entrait, au même instant, accompagné de la Mesnardière, Charleval et d'Elbène.

-^ Tête-bleu ! s'écria Saint-Évremont, il faut que vous soyez dans les bonnes grâces du hasard, car il vous envoie de quoi choisir... Allons ! messieurs, ajouta-t-il avec une volubilité qui ne leur permettait pas de placer

un mot, rangez-vous, que Ton vous passe en revue

Maintenant qu'ils sont alignés et présentent la face, commençons par un bout. Voici d'abord monsieur Jules Pillet de la Mesnardière, un médecin doublé d'un poète, auteur d'un traité sur la mélancolie et d'une tragédie intitulée Alinde» Après, vient monsieur le comte de Brancas^ chevaher d'honneur d'Anne d'Autriche dans ses moments de loisir et distrait de profession, qui perd ses chevaux comme ses cheveux, sans s'en apercevoir, qui a se baigne dans la confiance, ï> selon le mot de

madame de Sévigné^ et dont la dévotion se manifeste tous les soirs par cette invocation : a Seigneurie suis à vous autant que qui ce soit, je suis votre serviteur trèshumble plus qu'à personne, d Passons à monsieur Jean- Ix)uis Faucon de Ris, seigneur de Charleval, autre poète, dont Pesprit est aussi délicat que le corps, et que les doctes sœurs nourrissent de blanc de poulet. Il y a tantôt trente-sept ans qu'il amuse Tespoir de ses héritiers, prêts depuis son enfance à happer sa succession. Il les enterrera tous. Nous avons gardé, pour la bonne bouche, monsieur Alphonse d*Elbène, d'abord capitaine lieutenant des chevau-légers, puis chambellan de Monseigneur Gaston d^Orléans, et, de plus, favori d'Apollon, auteur de la Prosopopée de Turnèbe. Il est comblé d'hoftneurs, mais non de biens. Il aura joué quelque mauvais tour h la fortune, car elle le persécute à outrance. Lui et sa femme, au jour de leur mariage, n'avaient pas moins de quatre-vingts procès sur les bras. Il a eu d'ailleurs la consolation, au milieu de ses déboires, de rencontrer un créancier poli. Un matin qu'il se promenait avec Ménage et Segrais dans le jardin du Luxembourg, son tailleur vint le tirer à part et lui dit : a Monsieur, je vous prie de me déclarer si vous croyez que je puisse être payé. » — a Monsieur, j'y songerai, i> répliqua monsieur d'Elbèoe, et il lui tourna le dos. L'autre revint ensuite à la charge et renouvela sa question : a Monsieur, je ne le crois pas> » repartit le chambellan, et le tailleur de se retirer* en saluant très-respectueusement* Vive-

7î NINON DE LKNCLOS

Dieu ! monsieur d'Elbène devrait mettre cet lioQuéte homme^ sinon dans son testament^ du moins dans ses

vers.

— Monsieur de Saint-Évremont raille fort agréablement^ dit Tancien capitaine lieutenant des chevau-légers ; mais que signifie cette comédie ?

— Oui, que signifie cette comédie ? répétèrent la Mesnardière et Charleval.

L'incorrigible Brancas était en adoration devant une gravure figurant Vénus et l'Amour ; il pensait être devant la Vierge à l'enfant.

— Il ne s'agit pas de comédie, reprit Saint-Évremont. Tout à^'beure, Ninon demandait un cavalier d'assez belle mine et d'assez d'esprit pour lui tourner la tête et lui ôter la réflexion, mal dont elle mourra. Vous avez paru tous quatre, et j'ai pris la liberté de vous présenter.

— Il fallait nous laisser ce soin, riposta aigrement (l'Elbène, et vous offrir vous-même.

— C'est vrai, firent ensemble les deux autres.

Le comte, passant ù un autre exercice, se mirait dans une glace, sans remarquer le manteau d^ velours substitué à son manteau de camelot. Il avait dépouillé Sauit- Évremont.

— Ah ! ça, messieurs, s'écria Ninon avec un sérieux qui n'était qu'à la surface, prenez-vous cette chambre pour la place Royale ou le Pré-aux-Clercs ? Rengainez, s'il vous plait, vos propos malséants. C'est monsieur de

Saint-Évremont qui a eu les premiers torts : il m'a très* indiscrètement mise en scène. Qu'il le confesse!

— Je suis trop galant homme pour ne pas l'avouer, répliqua ce dernier, reprenant son bien, avec un sourire, sur les épaules de Brâncas étonné; et je vais faire disparaître le brandon de la discorde, en me rendant chez le commandant de Souvré qui m'attend pour déguster, avec le comte d'Olonne, un petit vin d'Aï dont on dit des merveilles.

— Est-ce bien d'un galant homme, ajouta-t-elle, de &usser ainsi compagnie pour un flacon de vin de Champagne?

— On voit bien, ma chère, à votre air méprisant, que vous n'êtes qu'une buveuse d'eau. Mais je suis de bonne composition. Sans rancune, Ninon; sans rancune^ messieurs.

Il sortit en s'inclinant. Tout le monde lui avait rendu son salut, même Brancas qui s'était oublié jusqu'à jouer sa partie dans ce concert.

Charleval prit ensuite la parole :

— Ninon, dit-il: d'une voix solennelle, ce que M. de Saint-Évremont afait ironiquement, nous sommes venus le faire avec la gravité que comporte un tel sujet.

— Le début promet, répKquà-t-elle, continuez. Mais d'abord, imitez-moi : asseyez-vous»

Ils s'assirent tous quatre en cercle, auprès du feu.

— Mon discours ne sera pas long, ajouta Charleval. Je parle au nom dé ces messieurs et au mien. Nous

avons, tiepuis plusieurs années> Thonneur d*êtpe de vos amis : c'est beaucoup^ mais notre ambition va plus loin. Il fit une pause.

— Je ne comprends pas, reiwit malicieusement Ninon ; expliquez-vous.

— Vous ne voulez^pas comprendre.

— Eh bien ! faites comme si je ne comprenais pas.

— Vous connaissez notre amitié pour vous , mais ignorez-vous notre amour ?

— Voilà qui est limpide.

— Vous ne répondez point.

— Que répondre î . — Oui ou non.

— Oui et non. Au rebours de Brancas, je nage dans le doute. Peut-être étes-vous aussi dans la même situation d'esprit. L'amitié touche quelquefois de si près à l'amour, qu'il est arrivé de prendre Tun pour Tautre.

— Oh 1 Terreur est impossible. Nous nous sommes tàté le cœur et le cœur a palpité.

— Ah ! il a palpité ? Voye«-vous ça î

— Vous êtes d'une malignité désespérante.

— Et vous de grands enfants, l'en appelle à laMesnardière qui est à moitié médecin et, partant, doit avoir quelque peu observé. BÉaltre, où place2-vous l'amour ?

— Partout, risposta ce dernier.

— C'est trop. L'amour a son siège dans la tête; C'est une migraine d'une espèce particulière.

-^ Quel blasphème ! s'écria Charleval;

La Mesnardière et d'Elbène partirent d'un franc rire, tandis que Brancas^ envolé de nouveau dansles régions éthérées^ papillonnait autour des célestes créatures et les caressait de Taile^ comme il eût fait des houris de Mahomet.

— Mon cher poète, auriez-vous mal à votre chefî reprit cruellement Ninon.

— Je vous répondrai en poète :

Bien souvent Tamitié s'enflamme; Et je sens qu'il est malaisé Que l'ami d'une belle dame Ne soit un amant déguisé.

— Le madrigal est joli. Mais^ badinage à part, vous êtes donc, tous quatre, des amants déguisés ?

— Hélas ! oui, fit Charleval.

— 11 en gémit ! ce n^est pas gracieux. Vous aussi,

d'Elbène?

— Moi, je bénîs Tincendie qui me consume.

— D'Elbène tombe dans le phœbus : il a la tête prise. Et vous, la Mesnardière ?

— Je ne rime plus qu'à Ninon.

— Encore une cervelle entamée ! mais le rimeur a le médecin sous la main.

— Vous seul pouvez me guérir.

^ Jene suis pas la lance d'Achille Au. tour de

Brancas, maintenant. Où donc est-il ?

Le comte rêvassait, le nez collé contre la vitre.

— Ici, Brancas ! cria Ninon.

Il se rapprocha.

— A quoi pensiez- vous là-bas ?

— J^étais transporté à Athènes et y siégeais en qualité d'archonte. Un avocat^ qui défendait une courtisane citée à la barre du tribunal^ pour cause d'impiété^ avait épuisé toutes ses raisons et ne savait plus à quel Dieu se vouer, lorsqu'il lui vint Tidée de découvrir le sein de sa cliente. L'éloquence de cet argument splendide décida du gain delà cause. Et je me disais, mon songe terminé: Si Ninon, que je n'ai garde de comparer à cette femme, mais que j'accuse, comme elle, d'irréligion, paraissait devant moi, armée d'un pareil raisonnement, l'absoudrais-je?

— Allons, Ninon, fit gaiement d'Elbène, comparaissez et défendez-vous à la façon de Phryné, troisième du nom.

— Vous serez sans doute plus éloquente, ditCharleval.

— Et nous prononcerons votre acquittement, ajouta la Mesnardière, avec plu^ de plaisir que les magistrats d'Athènes.

— J'aime mieux, reprit Ninon en souriant, être condamnée que de corrompre mes juges. D'ailleurs, je suis frileuse de mon naturel et l'enfer me semble un lieu de délices.

— J'ai eu tort, dit Brancas, avec un gros soupir, de ne pas renvoyer l'affaire au mois d'août.

— N'en parlons plus, repartit Charleval, mais ramenons la question à ses premiers termes. Ninon, quand notre heure sonnera-t-elle ?

ET SA COUB. 77

— Il neige aujourd'hui ; fera-t-il beau demain ? le sais-je ?

— Toujours attendre !

— J'attends bien, moi.

— Mais cela ne dépend que de vous !

— Il est charmant. N'est-ce pas à vous de me... donner la migraine?

— Encore !

— Ninon a raison^ interrompit d'Elbène. Lorsqu'on veut emjirunter de l'argent, il faut commencer par inspirer de la confiance : je m'y connais. Eh bien ! les choses se traitent de même sur le terrain de l'amour. Pour emprunter les charmes de Chloris ou de Phylis, il est besoin de laisser passer le bout de l'oreille de ses propres qualités. Et nous cachons les nôtres au point de paraître en manquer ; comme si la modestie n'était pas la vertu des imbéciles. Corbleu ! serions-nous des niais ? Vous vous révoltez ? cela ne suffit point. Montrons-nous avec tout l'esprit qne nous avons et le reste... Vous, Charleval, faites valoir la gentillesse de votre structure fluette ; vous, Brancas, votre physionomie aussi mobile et aussi piquante que vos distractions; vous, la Mesnardière, votre masque de prêtre libidineux ; quant à moi, j'offre plus que vous tous réunis : un nez opulent, que le divin Bacchusa pris la peine de peindre lui-même et que la reine de Cypris, toute déesse qu'elle est, ne saurait voir d'un œil indifférent.

— Voilà une déclaration de guerre en règle, répliqua

Ninon^ j'accepte la lutte^ mais je suis d'avis de la remettre à un autre jour.

— Vous nous renvoyez alors 1 demanda Charleval dlm air dolent.

— Non, mon ami, mais je vous prie de m'abandonner à mes rêveries. Ces flocons qui tombent avec tant de monotonie me causent une tristesse insurmontable et me font éprouver la passion de la solitude.

— Je propose, dit Brancas, d'aller chez Marion Delorme entendre l'abbé Testu qui doit y répéter, sur la retenue des femmes, un sermon qu'il prononcera demain aux Minimes.

— Ah ! ah ! ah ! la scène sera curieuse, fit d'Elbène en riant aux éclats. Ninon, vous devriez nous accompagner ! Votre mélancolie ne tiendrait pas contre un tel

remède.

— Je le crois, mais je préfère aujourd'hui garder mon mal qui n'est pas sans charmes... Demain je me rattraperai.

— Adieu donc, capricieuse ! dit Charleval d'une mine moitié boudeuse, moitié souriante.

Ils s'étaient totis levés et se courbaient comme des arbustes ployés par le vent.

— Adieu, messieurs, répondit-elle, je souhaite que l'abbé Testu soit en verve et vous dédommage du temps que vous avez perdu ici.

Lorsqu'ils furent sortis, Ninon, sans avoir conscience dé ce mouvement, s'assit à son clavecin et exécuta, d'une

main fiévreuse^ une sonate de sa composition. Le morceau joué; elle regagna le coin du feu et reprit le mo* noiogue où elle en était restée avant Tarrivée de Saint- Évremont.

— Oui; fit-elle comme pour se résumer^ je le répète^ je me suis moquée plus que personne de Tamour et de ses tracas. Mais ces railleries couvraient souvent un vif dépit; le dépit de n'avoir pas encore aimé... Et je veux aimer ! Et j'aimerai... dussé-je passer en revue le genre humain tout entier !

lies mniineB. — diarzé. -* lie premier cheTen |rri8«

Ninon ne manqua pas de se rendre aux Minimes.

Ainsi que le couvent du même nom, cette église avait été bâtie en 1611 par les soins de Marie de Médicis sur une partie des jardins du palais des Tournelles et de rhôtel de Vitri, Elle était magnifiquement décorée. Des tableaux de grands riiaîtres ornaient les murailles; audessous s'élevaient des mausolées de marbre blanc et d'un beau travail, entre autres celui de la duchesse d'Angoulême, fille naturelle de Henri II et d'une Piémontaise, et celui de Charles de Valois, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet. Là devait aussi être consacré un monument à la famille Colbert.

On connaissait d'avance le texte choisi par Testu, abbé fort répandu dans les ruelles. L'église était, cela se conçoit, bourrée de curieux. Les uns, conviés la veille à la réunion de l'impasse de Guéménée, riaient de souvenir et alléchaient l'attente des autres par de plaisantes citations.

Au milieu d'un groupe trônait Marion Delorme^ qui communiquait sagaieté retentissante à tout son entourage. Claude Quillet était le boute-en-train de ce petit coin^ où 86 &isaient remarquer les suivants habituels de Marion : le trésorier Housset^ le surintendant dlËmery^ le maréchal la Ferté Senectère et le président de Chévry. Le futur abbé^ vrai Turlupin^ affectait de ravissantes poses de chattemitte et contrefaisait^ à s'y méprendre^ la diction onctueuse de Testu.

En regard/ se tenait un cercle dont Ninon de Lenclos était Tâme et qui se composait de ses visiteurs de la veille. Digne pendant de Quillet^ d'Elbène volait au prédicateur ses gestes et son verbe.

Les rires se répondaient d'un bout de Téglise à l'autre.

Mais bieAtdt le silence' se rétablit ; tous les yeux et toutes les oreilles se dressèrent comme par enchantement. Testu montait en chah*e. C'était un jeune homme de haute taille^ maigre et blond^ affligé d'un tic qui lui secouait le visage. Après les préliminaires de rigueur^ il entama son discours^ de sa voix la plus moelleuse. Eve fut le point de départ. Il montra notre première mère^ sortant de l'épaule d'Adam^ avec les grâces de Vénus sortant de l'onde^ mais chaste et réservée^ encore plus

modeste c[ue belle jusqu'au jour fatal où le serpent

sifDa sous le pommier. D'Eve il passa aux filles d'Eve : il descendit^ à petit pas^ l'échelle des âges et ne s'arrêta qu'à mademoiselle de Hautefort. L'orateur^ chemin fai-

89 NINON DE LENGIOS

sant^ signalait dans Texistence des femmes Tintervention de réternel reptile. Il prêchait à lltalienne, comme André de Boullanger^ appelé vulgairement le père André : seulement il babillait en style précieux les bouffonneries de Taugustin. C'était le Tabarin de la chaire, moins Tesprit : il débitait des sornettes* avec des airs penchés et la bouche en cœur. Au moment où il allait mettre en scène Timmaculée maîtresse de Louis XIII^ un grand bruit^ qui se fit dans Téglise^ lui coupa la parole.

Une vieille femme^ aux traits repoussants^ fendait les flots pressés de la foule qui^ d'abord rebelle^ finit par s'ouvrir plus large que la mer Rouge devant les Hébreux. Sur son passage^ on n'entendait que des cris d'effroi^ on ne voyait que des nez bouchés. Testu, atterré, croyait à une apparition du diable : il distinguait des cornes, et une odeur de soufre lui montait au cerveau. C'était le diable en effet, mais sans cornes ni soufre, couvert d'une robe fraîchement crottée et exhalant un suave parfum de fange. Il cherchait ^une place libre et, n'en trouvant point, s'assit sur le genou droit de Brancas et sur le genou gauche de Charleval. Ceux-ci, consternés et maculés, s'écartèrent en toute hâte, refoulant leurs voisins et laissant un grand vide où se prélassa madame Pilou.

— Enfin ! s'écria-t-elle, me voici casée.

Puis, avisant Ninon prise entre Charleval et d'Elbène comme entre deux étaux :

— Bonjour, ma chère, fit la veuve du procureur. Vous

ne me reconnaissez pas ? Certes^ je n'ai pas le droit de m'en plaindre. Jean Pilou lui-même^ s'il revenait^ ne pourrait reconnaître sa gracieuse épouse sous cet accoutrement... Ah ! ah ! ah ! j'en rirai encore dans l'autre monde. En attendant^ je veux vous mettre de moitié dans ma gaieté. Vous savez que je demeure tout près d'ici^ me Saint^Antoine. Je partis donc de chez moi sans chaise... Hais j'qus le tort de courir pour ne pas manquer le coche^ et^ je ne sais comment cela se fitj, au détour du val Sainte-Catherine^ je roulai bel et bien dans le ruisseau. Bah ! me dis*je en me relevant^ à quelque chose malheur est bon. L'église doit être pleine^. et j'ai maintenant un moyen infaillible de me faire de la place. N'ai-je pas réussi ? Ah ! ah ! ah ! je vois encore Testa regarder mon invasion avec ses yeux de faïence.

Ninon mordillait son mouchoir pour ne pas éclater^ et d'Elbène se tenait les cdtes. Aujnrès de ce dernier^ la Mesnardière^ endormi dès l'exorde de l'abbé^ continuait son sommeil avec une tranquillité que n'aurait pu interrompre la décharge d'un mousquet. Quant à Charleval et à Bnaicas> ils essuyaient^ à enlever le morceau^ leurs vêtements souillés, celui-'Ci avec son chapeau acheté de Tavant-veille,^ l'autre avec un numéro de la Gasette de Renaudot.

Le silence rétabli^ Testu avait repris saharanguei

— Ah I çà, que chante-t-il ? ajouta madame Pilou.

^ Il prêche sur la modelstie des femmes, riposta tive-

ment Charleval^ en laissant percer une intention maligne.

— LMmpertinent !

Le poête^ furieux d'être constellé de boue et raillé par-dessus le marché^ semblait ne plus pouvoir se contenir : il se levait sur ses ergots, comme un coq appelé en combat singulier.

— Pas vous, rami, dit madame Pilou d'un ton de familiarité narquoise ; il s'agit de Testu. La modestie des femmes ! oui, je l'avais oublié,... c'est le sujet annoncé. Mais que ne nous parle-t-il de celle des abbés, de ces godelureaux musqués, toujours pendus aux jupes des mijaurées de ruelles et qui dtent le soir les mouches qu'ils ont mises le matin?... Mais permettez moi d'écouter, continua-t-elle en s'adressant à Charleval qui ne soufflait moi.

Le prédicateur enveloppait sa péroraison d'un voile de gaze. Louis XIII était a un des plus puissants princes de la terre, » et mademoiselle d'Hautefort, a une trèshaute et très-noble dame, b II leur faisait jouer, à tous deux, le rôle que leur prêtent les mémoires du temps. Il rappela la fameuse scène que Ton connaît: le roi s'arroant de pincettes d'argent pour retirer un billet que la demoiselle d'honneur d'Anne d'Autriche avait enfoui dans son sein. C'était la morsdité de la feble... du sermon^ voulons-nous dire. Louis, qui intervenait ici d'une façon inattendue, triomphait glorieusement du démonde la concupiscence. Testu n'omettait qu'une chose: il oubliait de montrer ce prince si dédaigneux des attraits

de mademoiselle d'Hautefort, se prendre d'une trop chaude amitié pour Gnq'Mars^ qa'il livrera demain au bourreau. «

— Il nous la baille belle I s'écria madame Pilou^ tandis que Fabbé descendait de la chaire. Joli exemple à suivre^ eneffet^ que ce monarque qui savait larder^ raser^ jardiner^ bire des châssis^ tout enfin hormis régner; qui^ par ses négligences^ jetait sa femme dans les bras.de Buckingham^ et oubliait tout près de son grand écuyer ! Mais il était dévot... ah! les dévots!... Ne m'en parlez pas. Robert^ ajoùta-t-elle^ après une pause^ apercevant derrière elle son fils qui, déjà malade d'excès de pitié^ marmottait des prières interminables^ en voilà bien assez ! Veux-tu aller par delà le paradis ?

C'était un jouvenceau de cinquante-deux ans^ naïf comme le jour de sa première communion et sale comme un rat d'église.

— Tu me fais honte, lui dit sa mère en l'emmenant, avec ta pauvreté d'esprit et d'habits. Tâché donc d'être plus éveillé et plus propre.

— Madame Pilou, repartit le grand dadais, donnezvous patience ; cela viendra avec le temps.

Quelques jours après, il se promenait sur la Place- Royale, superbement vêtu d'un manteau doublé de panne. Mais mal lui en prit : on était si habitué à le voir habillé d'une souquenille mûre, que les passants s'attroupèrent autour de lui. Il fut accusé d'avoir dérobé

ce manteau.

— Au filou ! cria un gamin.

Robert faisait mine de s'enfi^iir^ lorsqu'un coup de bàton^ vigoureusement asséné^ faillit lui ouvrir le crâne. Il tomba^ et la foule^ le croyant mort^ se hâta de se disperser. M{ds il n'était qu'étourdi et parvint bient6t^ remis siu* pied^ à rentrer au logis. Le même jour^ il accrochait à un clou le fâcheux vêtement de soie et reprenait sa souquenille.

Mais regagnons les Minimes.

Ninon souriait en regardant s'éloigner la veuve et le fils du procureiu: :

— La douairière^ dit-elle^ n'a jamais commis qu'une bêtise dans sa vie^ mais qui peut compter,

— Son fils ? demanda d'Elbène.

— Sans doute : mais peut-être n'y eut-elle aucune part; et Robert est-il tout entier du bonhomme Jean Pilou ?

La Mesnardière avait fini son sonmie.

— Cela s'est vu^ murmura-t-il en se détirant.

— Oui, fit Ninon, il y a d'abord, comme précédent, Jupiter donnant le jour à Minerve, sans le secours de Junon... Mais comment explique-t^n le cas présent?

— Credo quia absurdum,

-^ Réponse de théologien et non de médecin.

— Il faudra, dit d'Elbène^ consulter Claude Quillet. L'auteur de la Callipédie ne fait pas de la médecine de Sorbonne.

Gharleval et Brancas se taisaient : le premier frottait encore et l'autre s'amusait à déplumer son chapeau;

L'église commençait à se vider. Ninon se leva suivie de ses quatre cavaliers «t fut arrêtée à la porte par une main qui lui tendait de Feau bénite. Elle ne prétait plus à d'Elbène qu'une oreille distraite^ subissant de nouveau l'influence de son idée noire. Cette main^ toujours tendue^ la fit tressaillir : le gentilhomme à qui elle appartenait M était complètement inconnu. L'amour lui tombait-il du ciel ?

— Que le premier venu soit le bienvenu ! se dit-elle^ en remerciant par un sourire le marquis de Jarzé.

Puis elle passa outre. Le marquis resta cloué sur le seuil.

Ninon remonta dans sa chaise et poussa un petit cri d'étonnement. Brancas s'était blotti dans un coin^ tandis qu'elle avait lancé un coup d'oeil imperceptible du côté de Jarzé. Il se croyait dans sa propriété.

— A l'hôtel ! cria-t-il.

Et de s'étendre en bâillant.

— Eh bien ! dit Ninon^ ne vous gênez pas; faites coomie si vous étiez chez vous»

— Hein ? repartit l'usurpateur sans le savoir. Il relevait avec peine ses paupières alourdies.

— Vous alliez donc ronfler ici comme la Mesnardière au sermon ?

-r Vous, Ninon, près de moi ? Par quel heureux hasard!...

— C'est à vous quil faut le demander : vous êtes chez

votre tpès-humble servante, et je mimaginais que vous étiez déjà loin avec vos amis.

— C'est étrange.

— Non, c'est naturel. On ne se refait pas : vous serez toujours Brancas. Mais puisque vous êtes là, restez-y.

— Maudite... ou plutôt heureuse distraction ! car il m'est enfin donné de vous entretenir, dans un délicieux téte-à-téte, des feux que vous avez allumés dans mon cœur !

— Voulez-vous que je souffle dessus ?

— Oh ! je ne veux pas qu'ils s'éteignent.

— Vous êtes bien heureux de brûler ! cette affreuse neige qui ne cesse pas de tomber me fait grelotter des pieds à la tête.

— Permettez que je me rapproche.

— C'est un véritable incendie. On se rôtit près de lui. Et sa figure... oh ! oh! oh ! elle est cramoisie.

— J'ai la migraine... de l'amour.

— En effet, se dit Ninon, voilà l'amour : quelle laide chose ! et pourtant j'en suis anivée, par je ne sais quel caprice, à envier le sort de ce pauvre Brancas passé à l'état de brasier... Décidément, ajouta-t-elle tout haut, la comtesse ne suffit donc plus à monsieur le comte?

— Ma femme ? je n'ai encore fait que l'entrevoir.

— Il est complet !

— Je ne me presse pas, ayant toute la vie pour la connaître.

— Très-bien ! mais ne vous pressez pas non plus de

ce côté-ci. .. par le même motif. Je vous renvoie à mon premier cheveu gris.

— Dieu veuille quil se montre bientôt !

— Merci.

— Ce sera long î

— Je l'espère. Prenez patience avec madame de Brancas.

— Il faudra bien.

— Maintenant^ changeons de sujet. Avez-vous remarqué ce gentilhomme qui m'a offert de l'eau bénite tout à l'heure?

— Parbleu ! c'est un gentilhomme angevin, avec lequel je suis fort lié.

— Son nom ?

— Jarzé. Désirez-vous que je vous le présente ?

— Je ne désire rien. Vous le ferez sibon vous semble. La chaise était arrivée dans la cour de l'hôtel.

— Tiens, tiens^ dit Brancas en aidant Ninon à descendre.

— ùuoi donc ?

— Le donneur d'eau bénite est là-bas, sous la porte de la rue.

— Ah !... il se met sans doute à l'abri.

— Entre deux airs. Ce n'est guère sain.

— Qui vous empêche de le faire entrer?

Ninon gravit rapidement les degrés, pénétra dans l'appartement du rez-de-chaussée et s'en fut s'asseoir auprès du feu, non sans avoir d'abord réparé un peu,

devant une glace^ le dommage causé à sa toilette par le froissement de la foule des Minimes.

— Monsieur le marquis de Jarzé^ fit Brancas en introduisant son ami.

Celui-ci salua profondément.

, — Vous devez avoir froid, monsieur, dit Ninon avec un sourij^e : prenez un siège et chauffez-vous. Brancas montra T'exemple. Jarzé s'assit au milieu.

— Froid? répliqua-t-tl : un capitaine des gardes du corps est au moins à Tépreuve de la neige... Si j'ai pris la liberté de m'arréter à votre porte, ce n'était pas pour y chercher un refuge, conmie un bourgeois qu'un coup de vent effarouche ; mais c'était pour vous voir encore, au sortir de votre chaise.

— Vous êtes curieux, monsieur le capitaine ?

— D'aujourd'hui seulement, et c'est votre faute. -Ah!

— Pourquoi êles-vous d'une beauté à attacher les regards à vos pas ?

— Il parait que vous donnez aussi de l'eau bénite de cour.

— Moi, un flatteur ? j'ai la rudesse d'un soldat et vais droit au but comme mon épée.

— Allons ! dît Brancas, je vois que j'ai joué un rôle de dupe. J'aurais dû me méfier de ce gaillard-là et ne pas craindre de le laisser se geler... Non content de se chauffer, il s'échauffe devant moi, comme si j'étais un personnage de tapisserie. C'est bien le fils de son père

qui osa gazouiller à Toreille d'Anne d'Autriche^ sous les yeux de Buckingham.

— Ceci était autrement fort, interrompit Ninon ; car je ne suis pas réponse de Louis XIII et vous n'êtes pas, mon cher Brancas, le £etvori du roi d'Angleterre.

— n ne court pas le même risque non plus : son père, à ce jeu-là, perdit sa charge de capitaine des gardes du corps, qui revint ensuite, il est vrai, dans la famille.

— Je cours un plus grand risque, riposta Jarzé : celui de déplaire à Ninon...

— C'est m'élever bien haut, répondit-elle.

— Adieu, cruelle, fit Brancas étouffant un soupir ; adieu... jusqu'au premier cheveu gris !

lie cheTalier de Méré. — Conloii et d'AnblJonx. — lia foire Saiiit-Cïeniutiii.

— L'inconnu vaut leconnu^dit Ninon^ après quelques jours d'expérience. Il ne me réussit pas mieux.... Jarzé est un vaillant homme^ mais un pauvre sire. Il a mis tout son esprit dans les préliminaires^ puis ce fut fini... absolument comme ces auteurs de courte haleine qui s'épuisent dans leurs préfaces et manquent de souffle au début de l'ouvrage. Enterrons le capitaine et passons à un

autre...

George Brossin, chevalier de Méré, remplaça le marquis de Jarzé.

C'était un précieux doublé d'un pédant. Méré se posait dans les ruelles en rival de Vincent Voiture. Il faisait fi du style enjoué de ce poète et avait la prétention de parler et d'écrire avec la plus rigoureuse pureté. La raideur et la sécheresse de ses écrits lui méritèrent l'estime de Gilles Ménage qui lui dédia ses Observations sur la langue françatèe ; elles lui rapportèrent, en revanche, les sarcasmes de madame de Sévigné.

Héré ne pouvait séjourner longtemps à Thôtel des Toumelles.

— Le faquin ! s'écria Ninon^ deux mois après Tavoir congédié; j'avais cru mettre la main 8U^ un galant homme^ et il s'est conduit en laquais...

Elle accoucha^ de nouveau, d'un enfant mort-né.

— Si je remontais dans le passé, se demanda-t-elle ensuite, peut-être aurais-je plus de chances d'amour qu'avec l'inconnu ?

Coulon revint sur l'eau, mais il ne tarda pas de reperdre pied. Un incroyable cynisme de langage était, nous l'avons dit, la principale qualité du conseiller au Parlement. Il avait le masque de l'emploi : un visage chafouin. On riait rien qu'à le voir, et, quand son museau s'ouvrait pour lâcher quelque saillie gauloise, on avait des convulsions et l'on se tordait. Mais il ne provoquait que la gaieté. Comment se passionner pour Triboulet ? Et même le rire commençait à s'éloigner de lui. Triboulet tournait à l'Angeli, ce triste fou d'un[triste roi : il s'était jeté dans la Fronde, que Ninon appelait un jeu d'écervelés.

Comme Coulon traînait toujours d'Aubijoux à sa suite, il follut bien aussi reprendre le comte. Us avaient définitivement rompu tous deux avec la présidente Tambonneau.

Cette fois, Ninon crut avoir gagné le mal d'amour : la naïveté de d'Aubijoux fit le miracle. Quoi d'étonnant? amour n'est-il pas synonyme de naïveté?

En ce temps-là^ Scarron^ tout endolari^ quittait le Marais pour aller chercher la guérison à Thôpital de la Charité. On lui avait vanté les baiBS de tripes préparés par les frère» de Saint- Jean-de-Dieu^et il s'était fait hisser dans sa chaise.

Ninon reçut, en guise de^ lettre de faire part, les vers suivants, marqués, comme tous ceux du pauvre cul-dejatte, aucoin.de la plus folle jovialité :

AdieUf bien que ne soyez blonde,

Fille dont parle tout le monde,

Charmant objet, belle Ninon.

La matlressé d'Agamemnon

N'eut jamais rien de comparable

A tout ce qui vous rend aimable ;

Tâchez de n'en blesser pas tant, .

Et commandez à vos œillades

De faire un peu moins de malades...

— Voici un avis au lecteur dont je veux profiter, se dit Ninon. L'ami Scarron espère guérir son mal en changeant de lieu; pourquoi n'essayerais-je pas de guérir mon infirmité de cOeur piar le même procédé? Peut-être ailleurs qu'ici, l'homme me parattra-t-il un animal plus aimable?

Et sur rheure elle fit venir d'Aubijoux.

— Comte, dit-elle à brûle-pourpoint, je vais émîgrer. D'Aubijoux pâlit.

— Vous allez loin? demanda-t-il d'une voix tremblante.

— Non.

ET SA COUn. 95

— Et sepai-je du voyage?

— Cela dépend.

— De quoi?

— De vous... Il se peut que vous préfériez rester rue des Tournelles.

— Ninon absente^ qu 'yferais^ ? vous vous moquez ! Il rayonnait.

— Je cours faire mes malles^ ajouta-t-il.

— G^est inutile.

— Inutile 1 c'est donc un voyage d'un jour ?

— > La durée de mon voyage dépend encore de vous... puisque c'est chez vous que nous allons.

D'Aubijoux redevint plde.

— Il faudra savoir m'y retenir^ continua Ninon en souriant.

— Vous me finies mourir de toutes les morts^ d'appréhension et de joie ! s'écria le comte dans le ravissement.

— Prenez garde ! je n'aime pas les hiourants ! Ninon^ sans plus tarder^ ordonna d'atteler; puis^ après

avoir adressé quelques menues recommandations à ses domestiques, elle monta en voiture aussi allègrement qu'y montait d'Aubijoux.

— Rue des Saiats-Pères, eria-^elle au cocher, liais touchez d'abord à la foire Sàint-Gernâain» tJn caprice I ajouta-t-elle^ en se tournant du cdté du comte, ie il^ai pas vu la foire cette année.. • Nous la verrons en passante Gela votis convient-il t

— Je verrai tout ce que vous voudrez, repartit gaiement d^Aubijoux.

Ninon fronça ses jolis^sourcils épais et arqués.

— Monsieur te comte, dit-elle, rappelez-vous bien ceci : c'est que je ne souffre plus Tesprit.... en amour. Ne courez donc pas après, si vous voulez que je vous aime.

— Je me souviendrai de la leçon.

Le carrosse s'arrêta au coin de la rue de Bnci et de la rue de Seine. L'encombrement des voitures ne permettait pas d'aller plus loin. Du reste, il n'y avait plus que quelques pas à faire.

La foire Saint-Germain, remplacée aujourd'hui par le marché de ce nom, était, pendant l'hiver, le lieu de promenade à la mode. Elle se composait d'un immense bâtiment> partagé en deux halles contiguës, et bruyant comme une ruche d'abeilles.

Nos pères auraient laissé déserts ces passages luxueux qui font l'admirafion des badauds et ces galeries du Palais-Royal, ennuyeuses à force de majesté: ils ignoraient l'art d'errer comme des ombres et de se divertir conune des Anglais. Ge n'étaient plus des Gaulois, mais c'étaient au moins de vrais fils de Gaulois, d'une vivacité toute française, les lèvres habituées au rire et promptes à la réplique*

Ils se répandaient joyeusement à travers les nombreu ses rues couvertes de la foire et ne croyaient pas déroger à leur dignité en luttant entre eux de lazzis à exciter

Tenvie du célèbre Brioché. Les saillies fines et mordantes avaient aussi leur tour ; de plus^ il se glissait parfois au milieu d'elles des phrases de galanterie légère ou sérieusç^ pimpantes et badines^ ou gravement filées et entrecoupées de soupirs.

Ninon recueillait partout les siduts les plus gracieux ; mais on glosait sur la nouvelle faveur dont le comte était Fobjet.

— Qu'a donc d'attrayant d'Aubijoux Tingénu^ demandait celui-ci^ pour avoir de semblables bonnes fortunes?

— Bah l disait celui-là^ les femmes ont des lubies ; il y a des jours où eUes aiment les bétes... Cela repose l'esprit.

*— Estrce que tu en as beaucoup connu de ces

jours-là^ marquis ? ripostait un troisième.^

Et les reparties de se succéder indéfiniment.

Pendant ce temps Ninon et d'Aubijoux continuaient leur promenade ; ils avaient déjà parcouru les sept rues de la foire^ les rués des Orfèvres^ des Merciers^ aux Draps^ aux Peintres^ aux Tabletiei»^ aux Faïenciers et aux Lingères^ et^ après avoir passé devant la chapelle où l'on disait la messe^ ils étaient arrivés à un enclos réservé. C'était là que Ton avait confiné les C9iés, les loges des baladins^ des danseurs de corde^ des joueurs de gobelets et des montreurs d'ours : toute eette population de bohéiaes grouillait^ criait et tambourinait à qui mieux

Lafouie s'amassait surtout devant la loge de Gauihier-

98 NINON D£ LENGLOS

G^rgutUe qui bouffonnait en ce moment avec un bateleur de fantaisie^ Perrot d'Ablancourt. Celui dont on appelait les traductions « les belles infidèles » était un grotesque qui avait manqué sa vocation. Passionné pour les parades^ il s'y mêlait volontiers^ ce qui dépitait fort sa femme^ madame la présidente. La scène allait finir : elle roulait sur les inégalités sooides^ grave question que Gauthier-Garguille aimait à traiter^ et qu'il enforinait comme son visage.

— Tous ces gobe^mouches qm' nous écoutent^ ami Perrot^ dit-il avec son franc parler ordinaire^ me tarabustent Fœil avec leurs impertinents habits de velours^ leur face épanouie et leurs bras éternellement bidlants. Je voudrais voir^ dans leurs poches, les mains laborieuses de tous les braves coupe-bourses du Pont-Neuf ?

— Allons^ mattre Gauthier, ne nous fftchons points répliqua Perrot en terminant. Ce que la Providence a fait est bien fait : cfaaeun son lot. N Vt-elle pas mis Pappétit d'un côté et l'argent de l'autre ?

Le président descendit de l'estrade^ sous une grêle de bravos^ et vint offlrir ses hommages à Ninon qui joignit ses appiaudissementfl à ceux de la foule. Elle regagna ensuite sa voitine qui attendait au coin de la rue Princess^et qoteut bientôt atteint la rue de^ Saints^Pères^

L'hôtel du comte d^Aubijoux était petite mais Coqùèt> de plus admirablement disposé à Tintérieur. fi avmt été construit sur un plail fourni par madame de RambouiHet elle-même^ (tui réVcrtutienna^ comme on le satt^ Tarèhi-

lecture domestique^ à la barbe des architectes de profession. Ceux-ci^ hommes de routine^ bâtissaient des demeures inhabitables et barbouillées de rouge ou de tanné. La marquise releva Thôtel Pisani sans leur collaboration. Au rebours de la coutume^ elle ordonna de mettre de niveau les appartements^ d'exhausser les planchers^ d'ouvrir enfin des portes et des fenêtres hautes et larges et vis-à-vis les unes des autres : voilà pour la commodité et l'hygiène. Des artistes furent chargés de pourvoir au reste^ de peindre diversement les diverses pièces : de là le renom de la cr Chambre bleue^ » où trdna si longtemps Julie d'Angennes^ la future marquise de Montausier.

Il y avait aussi une chambre bleue à l'hôtel du comte^ miniature de l'hôtel Rambouillet. Ce fut là que Ninon établit son boudoir: les deux amants y passaient la journée à rêvasser^ en entremêlant leurs cheveux. Mais^ au bout d'une semaine^ la monotonie du téte-à-téte se fit sentir. Les heures s'allongeaient démesurément...

Cependant^ la cour et la ville oubliaient la Fronde pour ne s'entretenir que de la fuite de Ninon. Ses domestiques avaient religieusement observé la consigne donnée et répondaient^ d'une manière invariable^ aux nombreux visiteurs qui venaient demander leur maîtresse et s'enquérir de sa retraite :

— ^ Mademoiselle est partie pouf l'autre monde^ et nous ne savons quand elle reviendra.

— Comment! pour l'autre monde? dit Brancas anéanti.

Mais on n'ea revient p^, grand benêt ! ajouta-t-il^ en prenant Pierrot à partie*

— Faites excuse^ monsieur le comte... répliqua le valet de pied,

— Fais excuse^ toi-même.

— A preuve, continua Pierrot, que mam'zelle d'Aubigné en est bien revenue...

— Mademoiselle d'Aubigné? murmura Brancas en cherchant ce nom dans sa mémoire confuse.

— Oui, monsieur le comte, à ce que m'a rapporté, du moins, Tabbé Girault, un homme qui n'est pas sauvage et qui ne rougit pas de prendre du tabac dans la boite d'un laquais. Il aime à causer, et moi qui, sauf voti'e respect, ne suis pas manchot à ce jeu-là...

— Ah ! très-bien ! interrompit Brancas,. après une réflexion prolongée ; tu voulais parler de l'Amérique.

— Non, monsieur le marquis, pas ça..., c'est VAmertinique.

— La Martinique, imbécile !

— Si ça vous platt, monsieur le comte.

Ce dernier ne poussa pas plus loin les informations,^ et courut tout d'un trait au Luxembourg, chez d'Elbène, qui perchait au faite d'un pavillon. II n'y manquait que la Mesnardière.

— Je sais tout ! s'écria Brancas, dès le seuil de la porte.

— Alors, dit en souriant le chambellan de Gaston, rendez-moi le service de déchiffrer ces vers que m'adresse un poète allemand.

— Hais je ne sais pas rallemand !

— Pourquoi donc prétendiez-vous tout savoir ?

-^ Mauvais plaisant ! vous mériteriez que je gardasse mon secret pour moi...

— Voyons, Brancas, (It Charleval, soyez indulgent pour notre ami et ayez pitié de nos oreilles béantes... Il s'agit de la fugitive, n'est-ce pas ?

— Oui... elle est en Amérique l

— La belle nouvelle ! riposta d^Ibène, c'est le bruit que ses gens font courir.

— En douteriez-vous ? demanda Brancas.

— Parfaitement. Je suis sûr qu'elle n'est pas loin.

Le comte d'Olonne l'a rencontrée l'autre fois au bras de d'Aubijoux...

— A la foire Saint-Germain, ajouta Charleval avec un soupir.

— Et d'Ablancourt, continua d'Elbène, les a accompagnés jusqu'à leur voiture qui s'est dirigée du côté de la rue des Saints-Pères... comprenez-vous maintenant?

— Non, répliqua le distrait.

— Cela signifie, mon pauvre comte, dit le poète, les yeux levés au ciel, que Ninon a élu domicile chez d'Aubijoux.

— Mais c'est une trahison ! elle se doit à ses amis !

— Du calme, mon cher Brancas, répondit d'Elbène, elle ne vous doit rien à vous... avant le premier cheveu gris.

i02 NINON, DE LENCLOS

— On crie bien fort ici, fit la'Mesnardière en ouvrant la porte. De quoi s'agit-il donc ?

— Parbleu ! de Ninon, repartit Charleval avec une animation qui colora légèrement son visage d'habitude si pâle.

Tandis que Ton mettait le nouveau venu au courant des soupçons éveillés par la révélation de Perrot d'Ablancourt, un domestique à livrée vert pomme parut, un pli à la main.

Les quatre amis échangèrent un coup d'œil significatif. Ils avaient reconnu la livrée.

D'Elbène prit la lettre qui lui était présentée et, rayant rapidement décachetée, la lut en se pinçant les lèvres.

Les trois autres dévoraient du regard d'Elbène et la lettre qu'il repliait avec un soin railleur.

— Vous direz à monsieur le comte, fit-îl en se tournant vers le domestique qui attendait, que j'aurai Fhonneur de mè rendre à son hôtel au jour et à Theure indiqués.

Le laquais sortit en s'inclinant.

Charleval, Brancas et la Mesnardière étaient consternés du bonheur de leur ami.

— Vous êtes bien heureux ! dit le premier à d'Elbène ; elle a pensé à vous... car c'est elle, sans aucun doute, qui a conduit la plume de d'Aubijoux.

— Jfaîs il n'est pas question de Ninon là-dedans...

objecta le chambellan avec un grand sérieux. C'est une simple invitation à dtner pour demain.

— Il va dtner avec elle ! s'écria Brancas.

— Parlez-lui au moins de nous^ ajouta ia Mesnardière.

— Je vous promets de Fembrasser pour vous tous... si elle est réellement du dîner et si vous êtes sages.

Caivo«Me*

Le lendemain^ entre midi et une beure^ d'Elbène rencontra ses trois amis dans la rue des Saints-Pères.

— Vous êtes, dit-il, à ce qu^l parait, mes très-cbers, d'excellents limiers : le vent vous aura apporté Fodeur des mets...

— Nous ne sommes pas venus pour nous contenter de Fodeur, répliqua le fluet Cbarleval en se gonflant.

— Ab!

— Il faudra que monsieur le chambellan, ajouta la Mesnardière, nous permette de raccompagner.

— Oui-da ! vous vous invitez vous-mêmes alors ?

— Fi donc ! nous sommes trop bien élevés pour agir avec un pareil sans-façon, répondit Brancas dont la distraction diminuait à mesure qu'augmentait son amour.

— Vous étés malade, mon bon : vous raillez presque

comme une personne naturelle.

— Je ne raille point.

— Enfin, vous avez reçu tous trois, comme moi, une

NINON DE LKNf.LOS ET SA COUR. 105

I^tre d'invitation : je vous en félicite^ ou plutôt je m'en félicite. Mon amitié pour vous y trouve son profit.

— Pourtant^ objecta Charleval, hier vous paraissiez triompher de l'exception qui semblait vous favoriser.

— Je triomphais si peu que je vous offris^ en dédommagement^ d'embrasser Ninon à votre intention.

— Si nous étions sages^ repartit la Mesnardière d'un air goguenard.

— Voulez-vous me chercher querelle ? Nous ne sommes pas loin du Pré-aux-Clercs... vous n'avez qu'à parler.

— Merci ! fit Charleval^ en souriant. Il tire l'épée comme Bouteville et voudrait nous envoyer dîner aux enfers... pour le plus grand profit de son amitié. A d'autres ! nous voici à la porte de l'hôtel et nous allons entrer, ne vous déplaise. J'ouvre le chemin : qui m'aime me suive !

D'Elbène ferma la marche, riant de la précipitation de ce trio d'amoureux. Les femmes n'étaient, pour cet esprit foncièrement sceptique, qu'un passe-temps plus ou moins agréable : il ricanait partout et toujours, jusque dans leurs bras.

Il firedonnait, en montant, un couplet de la chanson faite la veille par l'abbé LaiFemas contre la présidente Lescalopier, enfermée à la requête de son mari et par

iOC NINON DE LENCLOS

arrêt du Conseil^ dans un couvent du faubourg Saint* Victor ;

Ce fut entre deux et trois

Qu'une voix S*ouU près de Sainte -Croix :

Au secours, on m'assassine, On me fourre... on me fourre aux Feuillantines.

D'Aubijoux attendait seul et jouissait sournoisement

de la surprise de ses convives qui n^apercevaient que cinq couverts.

On se mit à table sans explication préalable.

Charlevai^ Brancas et la Mesnardière mangeaient du bout des dents; d'Elbène^ libre de toute préoccupation^ se signalait par un vigoureux appétit. Quant au comte^ il faisait les honneurs du festin avec une grâce malicieuse : on eût dit que Tespritlui était venu par le frottement.

Charleval ne put bientôt plus se contenir :

— D'Aubijoux, dit-il, .vous êtes un charmant amphitryon ; mais^ faut-il vous Tavouer ? nous espérions encore plus de vous...

— Quoi donc ?

— Un sixième convive.

-Qui?

— Vous le savez bien.

— Je cherche vainement.

— &'Aubijoux^ s'écria Brancas se levant^ la menace dans les yeux, qu*avez-vous fait de Ninon ?

ET SA COUll. 107

— Ce que j'ai fait de Ninon? hélas ! comte, j'en suis réduit, comme vous, à déplorer sa fuite.

— Trêve de plaisanteries ! répliqua la Mesnardière. Prétendez-vous garder longtemps Ninon en charte privée ?

— C'est vous qui plaisantez...

— Je sais tout ! ajouta Brancas, renouvelant le mot de la veille.

— Peuh ! fit d'Elbène, entre deux rasades, il ne sait pas seulement l'allemand !

— Voyons, dit d'Aubijoux^ restez assis, Brancas, et causons sans nous trémousser.

— Et sérieusement, repartit Charleval.

— Je demande, répéta la Mesnardière, si naonsieur le comte prétend...

— - Je ne prétends rien, interrompit ce dernier, sinon que vous satisfaire tous. L'invitation que vous avez reçue avait pour but de dtner A'sbovd, puis de nous concerter sur les moyens de retrouver celle que nous regrettons...

«> Est-ce sérieux? dit Charleval ébranlé.

•-* Ninon ne serait pas iei ! s'écria Brancas.

«» Mais, riposta la Mesnardière, d'Ablancourt vous a vu nMmter avec elle en voiture, au sortir de la foire Saint^Germain...

-^ C'est vrai : elle vint même jusqu^à mon hôtel> curieuse d'en conni^tre la savante disU^ibution. Cette fentaisie passée, je la reconduisis rue des ïournelles, et j'ignore ce qu'elle est devenue. Quand j'y retournai;

les domestiques répondirent à mes questions ce quils ont sans doute répondu aux vôtres : a Mademoiselle est dans Fautre monde... » Eh bien ! j'ai résolu de Fy poursuivre... voulez- vous m'accompagner ?

— Avec volupté ! si nous emportons la cave, marmotta d'Elbène à moitié gris.

— Mais TAmérique est grande^ observa Charleval.

— Bah ! fit Brancas, nous nous la partagerons et^ chacun de notre côté, nous battrons la campagne.

-- Il s'y connaît, ajouta d'Elbène en tendant son verre à un laquais.

— Ce sera difficile, mais non impossible, dit la Hesnardière.

— Alors c'est convenu ? demanda d'Aubijoux.

— Parfaitement, repartit Charleval. Mais où nous embarquerons-nous ?

— Au Havre-de-Grâce, répondit l'amphitryon : j'y connais un fréteur de navires qui, j'en suis sûr, mettra un bon voilier à notre disposition.

i — Va pour le Havre-de-Grâce, riposta Brancas.

— Et à quand le départ ? dit la Mesnardière.

— Il suffit d^un jour pour nous préparer, répliqua d'Aubijoux. Nous pourrons en conséquence nous mettre en route après-demain.

— Est-ce que nous sommes déjà sous les tropiques ? bégaya d'Elbène. Il &it une <;haieur de tous les diables ! Donnez donc de l'air à la cabine !

Il se mit sur pied avec peine et alla, en titubant,

ouvrir une fenêtre : le soleil était pâle comme un soleil de mars, et la bise, imprégnée des giboulées du matin, fouettait le visage à le bleuir. Le pauvre chambellan ne respirait qu'entre deux coups de vent.

— 11 est plus ivre que ne Ta jamais été le comte de la Suze de bachique mémoire I s'écria CharlevaK

— Il a pris les devants, ajouta la Mesnardière. Il n'y a que ceux qui ne peuvent plus marcher pour aller aussi vite !

— Je propose, messieurs, dit l'amphitryon, non d'imir ter d'Eibène, mais de boire, à la réussite de notre voyage, un doigt de ce petit vin d'Avenay, si prisé par Sajnt- Évremont.

— Adopté à l'unanimité ! balbutia d'Elbène en gambadant autour de la table. Vive le vin d'Avenay î

Il cherchait son verre, et sa main rencontrant un poulet qu'on allait découper, il le lança par la fenêtre.

— En voilà uil, dit-il, qui pourra se vanter d'avoir volé après sa mort.

On s'empressa de fermer l'issue par où se seraient envolés tous les plats, et l'on contraignit le trop bruyant convive de reprendre sa place. Puis l'on porta le toast proposé.

Le petit vin d'Avenay était agaçant. Les toasts se succédèrent de telle sorte que tout le monde se trouva ' bientôt à l'unisson de d'Elbène, hormis d'Aubijoux qui se tenait sur la réserve.

C'était le moment attendu par Ninon, témoin invisible

de cette scène de a beuverie ». Elle apparut comme la tête de Méduse...

— Ninon! fit soudain Charleval, en secouant sa torpeur comme on chasse un mauvais rêve.

— Ninon ! répétèrent Brancas et la Mesnardière^ aussi rapidement dégrisés que leur ami.

— Hein ? dit d'Elbène, se fi'Ottant les yeux et continuant son voyage imaginaire. Nous sommes donc arrivés ? Ah ! tant mieux ! Ce coquin de mal de mer me cassait bras et jambes ! Qu'il fait bon ne plus sentir cet affreux roulis !

Et, sous prétexte de mettre pied à terre, il s'en lut rouler sous la table où il s'endormit d'un profond sommeil.

— Voilà, s'écria Ninon, des Céladons d'agréable mine !

— C'est votre ouvrage, répondit Charleval, confus de s'être départi à ce point de sa sobriété habituelle.

— C'est vrai, ajoutèrent Brancas et la Mesnardière, ou plutôt c'est l'ouvrage de d'Aubijoux qui nous a trompés

— J^ai été trompé comme vous, répliqua le comte. Ils étaient tous debout.

Les trois premiers avaient recouvré leur raison, mais non leurs forces : ils étaient obligés de s'appuyer sur la ' table.

D'Aubijoux simulait la même faiblesse.

— Nous vous (îfdyions partie pour l'autre monde, dit Charleval.

ET SA COUR. Hl

— Et VOUS profitiez de mon absence

— Nous buvions au succès des recherches que nous étions disposés à faire pour vous retrouver.

— Quel excès de dévouement !.,. Allons^ dépouUlezvous de ces airs de deuil. J'étais partie^ en effets mais me

voici revenue et Je suis heureuse que le hasard m'ait

conduite ici, puisqu'il me procure le plaisir de vous voir dans un pareil état.... Vous me donnez une nouvelle preuve de tendresse dont je suis fière. Ah ! ah ! ah ! qu'ils sont drôles I je veux leur témoigner toute ma satisfaction... en vidant avec eux un verre de ce petit vin d'Avenay qui leur a tourné la tête.

— Vous, une buveuse d'eau ? demanda Charleval.

— Vous avez bien oublié, mon ami, votre eau de poulet. Je ferai comme vous.

Les domestiques remplirent les verres et une rasade générale s'ensuivit...

Elle s'achevait loi*squ'entra le bailli du faubourg.

Ce quartier était alors soumis à la juridiction de l'abbé de Saint-Germain des Prés.

— Messieurs et mademoiselle, dit-il d'un ton solennel, vous allez avoir à vous défendre d'une imputation des plus graves qui a été formulée contre vous. Tout à l'heure^ le respectable curé de Saint-Sulpice passant devant rhôtel, les reliefs d'un poulet, lancés dans la riie, tombèrent sur lui'et faillirent le renverser. Il chancela sous le coup...

— Le maladroit! interrompit Ninon d'un air confit.

— Prenez garde^ mademoiselle^ d'empirer votre situation ! Traiter ainsi ce saint homme !

— Mais je parlais du volatile.

— Je continue. Le digne curé a été se plaindre à qui de droit. Vous êtes accusés du fait que je viens de rapporter et de plus du crime d'assassinat... Les cris de détresse de deux victimes que Ton égorgeait ont été entendus...

— Il n'y en a qu'une, fit Ninon avec un grand sérieux. Regardez plutôt sous la table.

— Je note l'aveu, repartit le bailli en portant ses yeux . sur d'Eibène. Mais j'omettais. Dieu me le pardonne ! un

autre délit... que dis- je? un autre crime... Vous avez foulé aux pieds les lois divines et humaines ! Vous n'avez pas craint de manger gras un vendredi saint !

— Un vendredi saint ! s'écrièrent Brancas et la Mesnardière consternés.

L'amour avait fait perdre la mémoire à leur dévotion.

— Ces deux messieurs, ajouta ironiquement l'homme de justice, voudraient prétexter d'un oubli... impossible. Le vendredi saint ne s'oublie point !

— Monsieur le bailli, dit Ninon, avez-vous fini de remplit votre mission ? Je vous avertis que vous n'êtes

pas amusant!

— Je ne suis pas amusant ! Ah! je ne suis pas amusant !... Vous osez joindre l'insulte à l%omicide et au mépris de la religion !

— Grossissez, tant qu'il vous plaira, votre acte d'accu-

^tion. Mais rien ne m^empéchera de vous répéter que vous êtes moins gai que Gros-Guillaume...

Le bailli était violet de rage.

— Monsieur^ dit d'Aubijoux en s'avançant, je vous charge de déclarer à ceux qui vous envoient que je prends sur moi la responsabilité de tout ce qui s'est passé ici... dans mon hôtel.

— Vous ne pouvez pas^ monsieur le comte^ répliqua le bailli^ détourner sur vous seul le cours de la justice. Chacun aura sa part^ vous comme les autres.

Et il sortit en proférant d'épouvantables menaces.

Au même moment d'Elbène se redressait sur ses jambes encore mal affermies^ et entonnait d'une voix enrouée le dernier couplet de la chanson de Laffemas :

Les recors et les sergents

Sont des gens Qui ne sont point obligeants.

Pour gagner pinte ou chopine, Ils vous four ils tous fourrent aux Feuillantines.

— La victime ressuscite ! fit d'Aubijoux.

— Sa chanson est de circonstance^ ajouta Ninon. Le bailli veut gagner quelque bonne pinte... mais je le défie^ lui et les Feuillantines !

— Tiens, Ninon ! s'écria d'Elbène, s'approchant et se frappant le front. Ah ! je me rappelle... j'ai mission de vous embrasser pour Brancas, Charleval et la Hesnardière.

-— Mais ne sont-ils pas là ? répondit-elle, les montrant de la main.

— Les sournois ! ils se cachaient.

Charleval s'efforçait de ramener le calme dans la

conscience troublée de ses deux amis qui larmoyaient

. dans un coin, le vin d'Avenay aidant. Le poète n'était

ni un incrédule ni un croyant: il comprenait jusqu'à un

certain point leurs remords, mais ne les partageait pas.

— Le mal est fait, disait-il avec bonhomie; nous devons le réparer, sans aucun doute, mais Dieu n'a jamais exigé que le repentir allât jusqu'au désespoir...

D'Elbène intervint et demanda le mot de cette lamentable énigme.

— Bah ! fit-il, lorsqu'on l'eut mis au courant, ce n'est pas la mort qu'un péché mortel ! Il y a même des gens qui ne vivent que de ça.

On entendit monter.

— Voici probablement, dit Ninon à d'Aubijoux, messieurs les recors qui viennent relever le cadavre de d'Elbène...

— Mon cadavre ? s'exclama cfelui-ci.

— Eh! oui, mon cher, vous n'êtes plus que feu d'Elbène... et nous sommes tous accusés de vous avoir assassiné.

— Ah ! ce ne serait pas délicat... si vous aviez abusé du sommeil de l'innocence.

La porte s'ouvrit de nouveau, livrant passage au duc de Candale et au marquis de Hortemart.

— Vous l'avez échappé belle ! s'écria le premier.

— On préparait déjà les instruments de torture^ ajouta le second.

— Et qui nous a sauvés ? demanda Ninon.

— C'est Caudale^ dit Mortemart en s'inclinant.

— Non, c'est Mortemart, répartit Caudale en s'inclinant à son tour.

— Contez-nous le cas et nous jugerons.

— Nous cheminions tranquillement, reprit le duc, devant l'abbaye de Saint-Germain des Prés, lorsque nous aperçûmes sous le porche une masse de populaire, au milieu de laquelle s'agitait un bailli. Nous nous avançons... L'orateur racontait comme quoi le curé de Saint-Sulpice avait couru les plus grands dangers par le fait de la dinde truffée que vous savez.

— Ah ! interrompit Ninon, le poulet a pris de l'embonpoint.

— Je rapporte fidèlenlent les choses... Il pajrkut de sang répandu à flots et jurait avoir vu à l'hôtel d'Aubi* joux un monceau de cadavres sous une table...

— C'était moi, dit d'Elbène : je faisais comme le poulet.

— Il indignait le populaire avec cette diable de dinde, mangée un jour de vendredi saint, et se disposait à monter chez l'abbé reproduire son récit, en l'embellissant encore... Mortemart me dit alors : « Il faut le devancer : je connais l'abbé, je vais parer le coup. » Et

ne NINON DE LENCLOS

aussitôt dit^ aussitôt fait. Le bailli arriva quand Pacquittement était déjà prononcé.

— Non pas, répliqua Mortemart, il n'a été prononcé que lorsque tu eus frotté les épaules du bailli^ en disant à Tabbé : « Frotte-t-on ainsi les honnêtes gens ? — a Non, riposta Tabbé. » — « Eh bien ! ajoutas-tu^ s'il y a quelqu'un do condamné^ c'est le bailli. » Et l'abbé de rire, et nous de rire plus haut.

— Et le bailli ? demanda Ninon.

— II s'est enfui, comme viennent de faire Brancas et la Hesnardière.

Charleval branlait la tète en souriant.

— Us sont allés, dit d'Elbène, expier quelque part le. . . la dinde qu'ils avaient sur le cœur.

— Qu'ils la digèrent en paix ! reprit Ninon. Quant à nous, il nous reste à remercier nos deux sauveurs...

— C'est juste, fit d'Aubijoux.

— Ne vous pressez pas trop, comte, répliqua le duc... car nous avons un grand sacrifice à vous demander...

— Parlez.

— Le sacrifice concerne aussi Ninon.

— Parlez, répondit-elle, j'y souscris d'avance en témoignage de ma gratitude : je crains peu les robes noires, mais leur contact me répugne et vous me l'avez épargné.

— Vous n'ignorez pas, répartit Caudale, la profonde tristesse que le vide de l'hôtel des Tournelles a causée dans tout Paris... eh bien ! nous demandons, avec tout

ET SA COUa. 117

Paris, c|ue ce vide soit rempli... Puisque nous avons retrouvé Ninon, il est de notre devoir de la rendre à sa cour qui la réclame... Vous êtes libre de Taimer, d'Aubijoux, mais non de la cloîtrer.

Le comte soupira en regardant Ninon.

— Je m'étais cloîtrée moi-même, dit-elle.

— Qu'importe ! continua le duc. Il faut déchirer votre voile .. Vous occupez dans le monde une place qu'il ne vous sera donné de déserter qu'à la mort... Vous n'êtes pas une femme, vous êtes la femme ! Et, comme suprême parangon de grâces et de beauté, vous vous devez à l'admiration de tous.

— Éteignez votre encensoir, mon cher Caudale, repartit Ninon ; il brûle en pure perte... Je n'aime pas les parfums... Vous m'avez demandé un... sacrifice, j'y ai souscrit tout d'abord; maintenant que je le connais, je m'y... résigne. Aussi bien, ajouta-t-elle en aparté, la compagnie de d'Aubijoux commençait-elle à me paraître une solitude à deux.

Caudale, Hortemart et Charleval remercièrent chaleureusement Ninon de la résolution qu'elle venait de prendre.

Quant à d'Aubijoux, il maudissait le service rendu. Sa physionomie éplorée attendrit d'Elbène qui lui glissa cette consolation dans Toreille :

— Comte, tout n'est pas perdu, puisqu'il vous reste le petit vin d'Avenay... et moi pour... vous consoler.

Et il vida une dernière rasade.

Anne d'Antriclie. ^ Retz et la Roehefoneaald. —

M* «le IjenelcMi*

La cour et la ville furent bientôt instruites du retour de Ninon dans son hôtel. On s^y rendit en foule. Frondeurs et Hazarins.

Parmi ceux-ci se faisaientremarquer Palluau^ Duplessis- Prasiin, Brienne et Servien. Les autres étaient représentés par la tête du parti, Condé, Turenne, Vendôme, d^Hocquincourt, Grammont, Retz et ia Rochefoucauld. Venaient ensuite Saint-Évrempnt, qui détestait le ministre, mais regrettait Saint-Germain, et Sarrazin, secrétaire du prince de Conti.

Il est inutile de mentionner au nombre des visiteurs les plus empressés, Charleval, Brancas, la Hesnardière et d^Ëlbène. Le vendredi saint était oublié ainsi que le vin d'Avenay.

D'Aubijoux boudait rue des Saints-Pères, n'imitant

pas le noble exemple de ses prédécesseurs, Hiossens,

d'Andelot, Navailles et les autres, amis fidèles d^une infidèle maîtresse. . .

Candale et Mortemart avaient, dès le même jour, rétabli la reine sur son trône.

Placés, le premier à sa droite, le second à sa gauche , ils recevaient, avec une modestie enjouée, les actions de grâce des courtltons... qui ôtaient leur masque à la porte.

Il n'y a plus d'autre reine que Ninon. La superbe Anne d'Autriche n'est à cette heure que la femme d'un cardinal, et d'un cardinal dont la tête est mise à prix.

Quelle guerre que la Fronde ! guerre de cotillons et de robes noires ! Le parlement, qui refusait d'enregistrer les édits de Hazarin, avait pour complices les duchesses de Chevreuse, de Longueville et de Montbazon.

Madame de Longueville menait Condé, son frère, la Rochefoucauld, son amant en titre, et Turenne, son amant en perspective. Celui-ci était, en même temps, sous le charme d'une gentille couturière de la rue des Petits-Champs.

Madame de Montbazon poussait fieaufort et d^ocquincourt, les très-humbles esclaves de l'opulence de ses charmes.

Enfin madame de Chevreuse, l'étemelle intrigante, agitait Retz qui ne demandait qu'à se remuer et qui était pour la régente une manière d'épouvantail. Cependant Anne d'Autriche repoussa l'étrange proposition de Vabhé Fôuquçt qui s'était offert de tuer le coadjuteur et de le saler après.

Scarron, Blot et Marigny mettaient le feu aux poudres

lîO NINON DE LENCLOS

avec leurs satires pétillantes de verve. Ils étaient secondés par une légion dé poètes ardents à la besogne. Le vaudeville faisait plus de bruit et de mal que le canon.

Ninon^ dominant tout, frondait la Fronde et le Hazarin.

Ce soir-là, le gros des visiteurs écoulé, elle s'amusa de la mine embarrassée de la Rochefoucauld et du coadjuteur, arrivés les derniers.

La Rochefoucauld était d'une orgueilleuse timidité. Il se méfiait de la parole et n'allait de franc jeu que la plume à la main. Il n'avait de cœur ou plutôt de côurage que €ur le papier.

Retz, petit et laid , avait l'air gêné des myopes et des rêveurs. Il voyait et entendait de travers. L'enveloppe était menteuse : elle cachait un raffiné des plus adroits. Hais l'habile duelliste tenait gauchement d'ordinaire le dé de la conversation : son esprit , si vif et si mordant, sommeillait presque toujours. L'amour seul lui enlevait ses préoccupations : il s'y adonnait avec la fougue de son double caractère d'homme d'église et d'homme de guerre. Un jour, Joly, son confident, lui reprochait sa vie licencieuse :

— Mon pauvre ami, répondit-il, tu perds ton temps à me prêcher. Je sais bien que je ne suis qu'un coquin ; mais, malgré toi et tout le monde, je le veux être, parce que j'y trouve du plaisir.

— Abbé, lui dit Ninon, quelle mouche vous avait donc piqué l'aulf e fois, que vous vous disposiez à étrangler madame de Guéménée?

— Quelle mouche? fit-il en se grattant l'oreille... Ah! oui... c'était la mouche de la jalousie.

— Fi! distrait comme vous Têtes, c'est bien à vous de malmener une femme pour une... distraction.

— Une distraction?... ah! Je n'y étais plus... Vous habillez les choses d'une telle sorte...

— Hais on prétend que madame de Guéménée vous a fait payer cher^ l'empreinte de vos doigts sur son cou....

— C'est vrai : elle m'a gracieusement envoyé un chandelier à la tête...

— Ah ! ah ! ah ! et qu'est-il advenu de cette prise de corps? On prétend aussi que vous vous êtes enfui dans le giron de madame de Chevreuse...

— Rien de plus authentique... et j'y ai rencontré monseigneur Bertrand de Chaux.

— Seul?

— Ah! pour qui prenez- vous la duchesso? Elle n'est pas d'humeur à se contenter de si peu...

La rêverie de Gondi s'était évanouie.

Ce fut le tour de la Rochefoucauld d'être interpellé. Il n'était alors que prince de Marsillac.

— Prince, dit Ninon, je vous garde rancune...

— Pourquoi , mademoiselle ? interrompit - il , tout étourdi de cette brusque déclaration de guerre.

— On vous prêle un mot qui n'est pas d'un honnête homme...

— Quel mot ?

— a La galanterie est Je moindre défaut des femmes galantes. »

— Je m^avoue coupable^ mais mais madame de

Montbazon est de moitié dans ma faute ^ répliqua le prince en promenant autour de lui des regards inquiets.

n s'assurait du départ de d'Hocquincourt.

— Que fait là madame de Montbazo|i?

— C'est la duchesse qui m'a inspiré...

— Vous sonnez la retraite, prince, en décochant traîtreusement une flèche empoisonnée... Les absents ont toujours tort, n'est-il pas vrai ? C'est commode, mais ce n'est pas généreux. Ayez donc le courage de vos maximes ! Je ne prends point le change et donne au mot toute sa portée. Je fais plus, je me l'applique. Ah! la galanterie

est le moindre défaut des femmes galantes A ce

compte, je dois plier sous le faix !

— Vous êtes la reine , vous î riposta Marsillac , rééditant la fameuse réponse de Bassompierre à Marie de Médicis.

-^ Voilà que vous vous enferrez, prince. Vous vous blessez avec l'esprit des autres. Contentez-vous donc de celui que vous avez reçu en partage, et montrez-le. Voyons, raisonnons ensemble : Qu'est-ce que la galanterie ?

— « C'est..* un complet abandon de soi.

' -^ On dirait que vous définissez la dévotion ..i

— N'est-ce pas la même chose^ à cette différence près qu'ici Dieu prend la place de Thomme?

— Écartons la religion qui n'est pas en' jeu, et revenons au point en litige. Vous n'avez rempli qu'une partie de votre tAche ; définissez maintenant la femme galante.

— La femme galante est... celle qui se livre...

— Mon cher prince, reprit gaiement Ninon en l'interrompant, je vois qu'il &ut que je vous délivre... car vous ne pourriez sortir de la iH*ison où vous vous êtes enfermé vous-même. Le père André a dit : « Il n'y a pas seulement des Madeleines ^ il y a aussi des Madeleins. » Eh bien! il oe faut pas aller chercher plus loin... Je suis une Madeleine et vous êtes des Madeleins, vous, Marsillac, et vous, Retz... Ne vous en défendez pas, l'abbé : saint Augustin est votre excuse, car il a été longtemps un grand Madelein.

— Je ne m'en défends pas^ repartit le coadjuteur.

— Permettez-moi, mademoiselle, dit Marsillac s'enhardissant, permettez-moi d'ajouter que ce qui se trouve le moins dans la galanterie, c'est de l'amour.

— N^est-ce pas madame de Longueville qui vous a inspiré cette autre maxime ?

— Bien touché i fit Retz.

— Madame la duchesse, continua Ninon, n'aimeraitelle que la Fronde?

— Elle ne déteste pas les frondeurs, répliqua fatuitement le prince.

— Prenez garde ! monsieur de Longueville est aussi un frondeur.

— Oui, mais c'est un mari.

— Et vous?

— Marsiilac estun frondeur frondé, répondit le coad* juteur en riant. Allons, prince, ajouta-t-il, décampons au plus vite... Ninon nous a battus et nous battrait encore. Conservons-nous pour le Hazarin !

— Hazarin vous jouera tous par-dessous jambes... II est Italien, et, de plus, il est seul. Vous n'êtes, vous, qu'une bande d'étourneaux ! Tandis que vous voltigez de çà de là, divisés et incertains de la route à suivre, l'Italien combine sa défense et la mène à bien, sans qu'aucune pensée vienne traverser la sienne...

— Ninon est mazarine, dit Marsiilac ressuscité.

— Ninon est Ninon, répliqua-t-elle.

— Parti neutre, ditGondi. Vous compterez les coups qui se donneront des deux côtés...

— Je vois d'avance les traces de ceux que vous recevrez.

— Agréable pronostic ! reprit l'abbé ; nous sommes trop polis pour vous démentir ; mais l'avenir se chargera de ce soin.

— L'avenir sera aussi poli que vous.

— Allons donc nous faire battre, puisque notre sort est de mordre la poussière, repartit le prince en entraînant Retz qui ne paraissait plus disposé à sortir.

— Je souhaite, dit Ninon sur le seuil, que l'abbé ne

ET SA COUR. iî5

perde pas dans la méléé le chapeau qa'il ambitionne, et que Harsillac y pêche d'excellentes maximes sur Thorreur ' des guerres civiles et sur l'amour des duchesses.

La porte était à peine close qu'elle se rouvrait bruyamment.

— Mon père !

— Lui-même^ en chair et en os et la tête sur ses épaules^ n'en déplaise & feu Richelieu ! s'écria gaiement H. de Lenclos.

Et il embrassait sa fille avec la plus vive tendresse^

— Enfin! vous voici de retour... Hais je veux vous gronder de m'avoir laissée si longtemps sans nouvelles...

— Je n'ai pas de secrétaire.

— Est-il besoin de secrétaire pour écrire un mot à sa fille ?

— Non, quand on sait écrire.

— Mais...

— Je savais, mais j'ai désappris. L'exil porte conseil : Je me suis dit un jour qu'un bon gentilhomme ne doit tenir d'autre plume que son épée, et j'ai juré de ne plus me salir les doigts. Nos aïeux auraient rougi de noircir du papier.

— Il parait, interrompit Ninon en souriant, que les pères font comme les enfants, quand ils sont pris en &ute : ils se blottissent derrière quelque méchante raison.

— Tu me manques de respect, Ninette.

— C'est vous qui manquez de respect à votre fille. ••

mais ne parions plus de cela et dites-moi ce que vous avez fait depuis tantôt seize ans que vous êtes parti.

— J'ai supporté avec assez de patience mon exil qui a fini^ comme la captivité de Bassompierre^ à la mort de Richelieu. Je m'étais retiré en Hollande : pourquoi? Dieu rignore peut-être. Je n'ai pas la prétention d'en savoir plus que lui^ donc j'étais en Hollande. Cest un pays dont les naturels sont des outres remplies de bière. Pouah! l'affreuse boisson ! Je résolus de les en déshabituer... Us se fâchèrent^ je fis comme eux et^ pour tuer le temps ^ j'en tuais quelques-uns. C'était d'ailleurs un moyen de m'entretenir la main. Aussi revins-je en France^ alerte comme devant;* mais depuis mon retour j'ai été d'une sagesse exemplaire. Je n'avais pas envie de retourner en Hollande. Confiné dans le Languedoc par ordre à'il signor Julio Mazariniy je me résignai à vivre comme un fainéant^ l'épée au fourreau. Hais voici de la besogne qui se prépare et je viens travailler...

— Je m'en doutais 1

*— Elle s'en doutait! cette petite-là connaît son père comme si elle l'avait... Hais^ dis-moi^ je suis sans doute chez une frondeuse?

— Vous êtes chez votre fille. . . '

— Hum! hum ! est-ce que tu serais pour le Mazarin? je viens pourtant de rencontrer dans les escaliers Gondi et Harsillac^ deux frondeurs acharnés...

— Qui m'ont trouvée trop frondeuse.

— Ah 1 je comprends : tu railles tout le monde...

— Hélas! oui.

— Blâmerais-tu ton père d'avoir pris parti contre Vltalien?

— Hélas! oui.

— Très-bien ! mais que dis-tu du Hazarin ?

— Je l'estime...

— Oh! oh!

— A sa juste valeur : je le méprise. Mais je le tiens pour plus habile et plus fort que tous ses ennemis réunis.

— Corbleu ! c'est ce que nous verrons.

— Je voudrais bien vous voir^ moi^ regagner Iç Languedoc.

— Elle voudrait me voir au diable !

— Non, à votre poste.

— Mon poste est à Paris : si ce n'est ton sentiment, c'est le mien. Ne t'ai-je donné toute liberté que pour que tu envahisses la mienne? ^

— Oui, mon père,

— Folle ! mais regarde donc ma barbe grise !

— Je regarde vos actions.

— Ah ! pour le coup, je vais me fâcher...

— C'est impossiUe! s'écria Ninon en >lui faisant de ses bras un collier.

— Câline!

— Fâchez-vous maintenant.

— Il faut que je te dévore, dit M. de Lenclos en l'embrassant. Mais, ajouta-t-<il, causons un peu de toi. Où en sommes-nous de nos amours, mademoiselle?

128 NINON DE LENGLOS

— Beaucoup m'ont aimée et j'apprends à aimer. C'est difficile.

— J'ai eu cette fantaisie-là^ mais cela te passera comme à moi. Attaquons un autre point : où en est la petite fortune que je t'ai laissée?

— Je puis mettre à votre disposition deux mille écus d'économie.

«— Parfait ! j'applaudis sans accepter. J'ai aussi des économies que j'allais t'offrir et que je t'ofiTre encore*

— Vous me permettrez de refuser.

— Nous parlerons de ceci plus tard. Hais d'abord que je te fasse compliment de la sagesse que tu gardes au milieu de tes folies... On n'est heureux qu'à la condition d'être libre et l'on n'est libre qu'à la condition de n'avoir pas besoin du voisin. L'argent^ a dit un chancelier d'Angleterre^ est un bon domestique^ mais un mauvais maître. Ne l'aie jamais pour maître !

— Je n'en reconnais point.

— Pourtant tu en cherches tm.

— Comment donc?

— Aimer n'est-ce pas cesser de s'appartenir?

— C'est vrai, mais je veux en faire l'expérience...

— A ton aise ! tandis que tu apprendras à aimer, moi j'apprendrai à fronder... Oh ! oh! voilà minuit qui sonne.

— Vous partez ?

— Je ne vais pas loin.. • pas très-loin, du moins, au petit Archevêché. Gondi a voulu être mon hôte.

— Pour vous avoir sous la main.

— Je le crois^ mais j'ai accepté le logis par le même motif. Au revoir^ Ninette !

— A bientôt^ je Tespère.

— A bientôt.

I/hôtel ConuiLoile.

La succession de d'AubiJoux ouverte, d'Émery se présenta pour la recueillir.

L'intendant des finances^ après avoir fait goûter à Coulon les douceurs de la patei*nité^ s'était énamouré de Marion Delorme, et, de l'impasse de Guéménée, voulait sauter à la rue des Tournelles.

Ce gros homme était un rusé coquin et, pour ce, avait été pendu sous le règne de Louis XIII... Voici comment. Trésorier de l'argenterie chez le roi, il y puisait à pleines mains : un tel sans-façon souleva les scrupules d'un complice honteux, M. de Souvré, troisième maître de la garde-robe, qui coupa court aux rapines en les dénonçant. Averti à temps, Particelli (c'était le nom que portait alors d'Émery) alla trouver M. de Rambouillet, grand-maître de la garde-robe.

— Monsieur, lui dit-il, je suis perdu si vous ne me sauvez : M. de Souvré a tout avoué et demandé pardon au roi. M. deMarillac, garde des-sceaux, a décerné une

MNON DE LKNCLOS ET SA COUB. 131

commission à un maître des requêtes^ son parent^ pour informer contre moi.

M. de Rambouillet se rendit chez ce dernier à Tinstant même et s'étonna qu'on eût osé empiéter sur sa charge. Des répliques vives s'ensuivirent : le marquis se laissa emporter jusqu'à menace de coups de bâton son contra- * dicteur.

— Je vais dépécher un courrier à la cour, s'écria le maître des requêtes furieux.

— Et moi aussi, repartit M. de Rambouillet, nous verrons qui aura raison.

Le roi était à Lyon.

Particelli mit en campagne un courrier qui gagna sur l'autre une journée. Séduit par la spirituelle et rapide défense du trésorier, Richelieu l'avait innocenté, lorsqu'arriva le lourd factum du maître des requêtes... Le grand ministre avait un faible pour les fripons d'esprit.

Hais l'affaire s'était ébruitée. Particelli tenta vainement d'escalader la place de maître des comptes. En revanche, il devint peu de temps après secrétaire du conseil*

Lorsque Richelieu le présenta au roi pour la charge d'intendant des finances, il ne tarit pas d'éloges sur son protégé :

~ Eh bien ! fit Louis XIII, mettez-y ce M. d'Émery^ On m'avait dit que ce coquin de Particelli y prétendait.

— Ah ! Sire, Particelli a été pendu ! répliqua le cardinal avec un haussement d'épaules impei*ceptible.

Donc d'Éniery apportait à Ninon ce qui manquait au naïf d'Aubijoux^ lequel avait paru un moment prêt à sortir de sa coquille^ puis s'y était replongé de plus belle. Le niais^ en toutes choses^ n'est supportable qu'autant qu'il fait rire ; et d'Aubijoux faisait bâiller.

— Vous êtes affreusement grt)s, dit Ninon^ à première vue^ au surintendant.

— Je le confesse^ répondit-il sans se démonter, mais je suis encore plus léger que gros.

— En vérité !

— Je suis d'une inconstance sans égale...

-Ah!

— Vous connaissez Coulpn ?

— Oui ; après ?

-- Il voulait. me retenir chez lui, où m'avait implanté le prieur Camus; mais madame Coulon manque de gaieté... Canîusm'a indignement volé : je croyais trouver une fc nme aussi appétissante d'humeur que de corps, et je suis tombé sur une niaise qui rendrait des points au duc de Beaufort lui-même.

— Fort bien ! mais qu'ai-je à faire de madame Coulon?

— Vous connaissez Marion î .

— Très-peu. Que m'importe encore Marion ?

— Jolie fille l... mais il n'y a rien dedans. Il faut que je vous dise aussi qu'avant madame Coulon j'avais vainement expérimenté bon nombre de duchesses et de marquises,

ET SA CODR. i33

— Je n'en vois pas la nécessité: vous imaginez-vous être au tribunal de la pénitence ?

— Oui^ et plaise à Dieu que vous me donniez pour pénitence de tomber à vos genoux...

— Vous ne pourriez plus vous relever !

— Vous m'aideriez î

*— Je courrais risque de choir avec vous. •

— Ce serait charmant !

— Où voulez-vous en venir ?

— Per Bacx^o I vous ne comprenez pas que j'ai rencontré la femme que je cherchais. et que... j'éteins ma lantertie ?

— D'accord ! mais je ne souffle pas la mienne... *— Vous cherchez un homme ?

— Oui.

— Est-ce que je n'en suis pas un ?

— Vous? vous en êtes quatre pour le moins... c'est trop.

— Si j'ai la qualité avec la quantité ?

— Gascon !

— Gascon... d'Italie.

— Gascon double alors... Est-ce comme compatriote que vous soutenez le Mazarin ?

— Non, c'est comme surintendant.

— Vous ne vous entendez pas mal, parait-il, à pressurer...

— Un bon surintendant doit se faire maudbe.

— Vous réussissez assez bien.

134 NINON DE LENCL0Î5

— Oui... mais je ne suis pas venu ici pour cela.

— Finissons-en. Vous m'offrez vos hommages, je les agrée, mais Brancas, Charleval, la Mesnardière et d^lbène viennent avant vous. Prenez la file...

— Je ne suis pas vieux, mais je ne suis plus jeune... — ^ Vous avez hâte d'arriver ?

— Vous Tavez dit. Cependant je me munirais de patience, si vous souffliez votre...

— Ah! oui... l'autre vous tracasse... il me tracasse aussi... il y a déjà quelque temps que je suis à sa poursuite... il m'échappe toujours, et c'est par lui que je veux commencer.

— Diable ! pourquoi faut-il que je sois si gros ? J'aurais peut-être été cet autre-là... Si je m'enivrais de vinaigre?

— On verrait... essayez.

— Bien obligé, je préfère vous aider dans vos perquisitions...

— Comme il vous plaira.

— Comment le voulez-vous ?

— Beau et spirituel, surtout spirituel, pour me faire digérer le d'Aubijoux...

— Quelle idée aussi d'avoir..* mangé du comte?

-*- Mon Dieu ! c'était pour digérer les gens d'esprit... -— • Et à présent nous y retournons... Tant mieux !

— Pourquoi î

— Parce que, m'ayant sous la main, il vous pourra prendre la fantaisie de ne pas aller plus loin;

a— Oh I oh I mais le tour ?

— Il ne dépend que vous de sauter...

— Cherchons d^abord ailleurs.

— Je vous ai promis mon concours, je tiendrai parole. Êtes-vous disposée à ouvrir la chasse demain ?

— Va pour demain.

— Eh bien ! je vous invite sur rhem*e à un bal que je vais préparer et dans lequel je rassemblerai l'élite des cavaliers...

— Mazarins ?

— Il n'y aura que moi de mazarin.

— Cela me semble fort.

— C'est mon affaire. Puis-je compter sur vous ?

— Je n'aurai garde d'y manquer... Oh! oh! une réunion de Frondeurs chez le surintendant! Ce sera original.

— A propos... aimez- vous mieux les bruns que les blonds ?

— Je préfère les blonds aux bruns pour la couleur, mais je préfère les bruns aux blonds pour la furia amorosa,

— On mêlera... Je parie que vous me trouvez moins gros maintenant?

— C'est vrai. Vous perdez du ventre à être connu.

— II me semble même, depuis un moment, qu'il m'a poussé des ailes.

Et faisant mine de fendre l'espace, il roula dehors : il avait l'allure d'une boule.

— Ah ! ah ! ah ! il vole comme les hirondelles... avant la pluie.

D'Émery s'était bâti, à Tendroit où fut ouverte la place des Victoires, un hôtel d'une aisance si grande qu'on ne l'appelait que l'hôtel Commode. Enfant de ses o&uvres, ou de ses rapines, si l'on veut, il avait, au rebours des autres parvenus, le bon goût de placer le luxe en dernière ligne, comme couronnement du reste.

Son intérieur se composait de madame d'Émery qui ne quittait pas son prie-Dieu, d'un fils et d'une bru.

Le fils portait le nom d'une terre de la maison de Montmorency : il s'appelait Tore et était président aux enquêtes.

Tore avait eu de pauvres débuts. Il s'était pris de vive passion pour la fille du président le Cogneux, qui, repoussée par d'Émery, avait épousé un gentilhomme de Champagne appelé Sémur.

Après, voyageant en Svirdaigne, il s'enflamma pour la duchesse Christine de France, fille de Henri IV, et, s'étant introduit dans sa chambre à coucher, s'y cacha pour la surprendre pendant son sommeil. Mais il ne put se contenir : aussitôt que les femmes se furent retirées, il se rua sur le lit... et Madame de crier. On empoigna Tore, mais on le relâcha, grâce à l'intervention de d'Émery qui le fit passer pour fou. Il l'était en effet, car il devint ensuite amoureux d'une épingle jaune qu'il avait fait dorer et qu'il caressait comme une maîtresse. Celui-là même qui s'était imaginé de créer un haras de

KT SA CUUK. 137

mulets^ d'Esche ^ frère de madame de Villarceaux^ avait conçu une semblable passion. Lorsqu'il se maria^ le curé lui posant la question d'usage :

— N'avez-vous point donné votre foi à une autre ?

— Je ne l'ai jamais donnée qu'à une épingle jaune^ répondit-il gravement.

La folie de Tore s'étant convertie en fièvre chaude, d'Émery l'envoya se soigner au faubourg Saint-Antoine^ chez Petite son factotum ; puis il écrivit à ce dernier^ lorsque le malade fut rétabli : « Faites enterrer une bûche au lieu de mon fils^ et dépéchez-le dans quelque couvent éloigné. » Petit résista^ objectant que le bon sens

pouvait revenir. Hélas !

Tore, remis sur pied, rencontra dans une collation, a Meudon, madame de Sémur qu'il n'avait pas oubliée, l^e mari était à l'armée, la femme coquetait en toute liberté. Elle était toujours aussi jolie, de plus agaçante d'esprit et gaillarde d'humeur. Notre maitre-fou marcha de l'avant et allait réussir... quand arriva la nouvelle de la mort de H. de Sémur. Cette fois d'Émery consentit au mariage et même prit sa bru en telle affection qu'il voulut que les deux époux demeurassent chez lui> et qu'il porta de l'ombrage à son fils. Tore était d'ailleurs jaloux de l'univers entier, et non sans motif. Madame continuait de coqueter comme autrefois. Un jour d'été que la chaleur était accablante, l'abbé Pellot, allié à la famille, ôta son pourpoint et s'étendit sur des chaises, dans la chambre de madame de Tore. Elle survint et

i'abbé lui sauta au cou^ en riant. Ils badinaient comme deux écerv^lés^ lorsque parut le mari^ qui, furieux^ se précipita sur Pellot et Teût mis en pièces, si le pauvre petit-collet ne fût parvenu à s^échapper. L^aventure amusa beaucoup le surintendant qui en plaisanta devant son fils.

— Elle sera si sotte, dit-il, qu'elle ne se divertira pas, M pourtant le fera croire à tout le monde.

Madame de Tore, soutenue par d'Émery, parlait de haut à son jaloux :

— Voyez- vous, s'écria-t-elle après une nouvelle scène, si vous faites du bruit ^ tout cela retombera sur vous; laissez-moi vivre à ma fantaisie, et ne vous faites point connaître par votre femme.

Tore baissa Toreille et, n'osant plus gronder, alla gémir à toutes les portes. Il se présenta une fois chez Montelon, Tavocat, en pleine noce.

— Monsieur, dit-îl en élevant la voix, je viens vous demander conseil : je ne sais ce que je dois faire de ma femme que j'ai trouvée effeuillant des marguerites avec son grand laquais.

Montelon le gourmanda vivement.

Instruit de cette ridicule sortie, le Cogneux dit à son gendre :

— S'il n'y avait très-longtemps que vous passez pour fou, on vous ferait faire amende honorable à votre femme ; mais pourtant contenez-vous, s'il vous plaît, car vous savez comment on traite les fous.

Moqué et malmené^ Tore entra dans une rage des plus violentes et prit l'habitude d'envoyer des assiettes à la tête de sa femme. On consulta les médecins^ qui ordonnèrent de le battre de verges à chaque accès. Jamais prescription ne fut mieux suivie. Quatres valets le saisis^ saient et lui étrillaient à plaisir le dos et le ventre. Le remède administré^ ils s'inclinaient avec respect devant ' leurmaitre.

Le président aux enquêtes ajoutait à toutes ces lubies

la manie des belles-lettres. Il entrepritun long poème

qui resta à Tétat de sixain. Il aimait la compagnie de Gilles Boileau^ le frère de Despréaux^ et de Tabbé Bois- Robert, ce farceur qui avait vécu, et joyeusement vécu, du rire de Richelieu, mais qui, celui-ci mort, avait vainement essayé de continuer son office chez Hazarin. Le nouveau ministre était trop avai^e pour entretenir un bouffon. D'abord il riait peu et se mettait lui-même en gaieté : il amoncelait impôts sur impôts et raillait le peuple pliant et chantant sous le fardeau. C'était tout bénéfice.

Bois-Robert en était donc réduit à promener sa marotte d'hôtels en hôtels. 11 blasonnait le voisin chez Tore, et Tore chez le voisin.

Gilles Boileau s'ingéniait à imiter le Trivelin de la chaire, et, tout en faisant sonner des grelots d'emprunt

aux oreilles du mari, cherchait à incendier la femme

Mais madame de Tore maltraitait le petit bonhomme qui thrait gloire de ces rebuffades et allait partout racontant :

• — Elle me prend par le menton et me dit : a Que tu es pédant !»

Deux amies de la maison^ mesdames de Vitry et de Haulny^ se complaisaient à voir le jeune avocat au parlement se débattre au milieu des minauderies dont elles Tenveloppaient. Boileau faisait la roue^ radieux de son

' bonheur; il n'était plus le fils du greffier de la grand' chambre. Le vilain se dandinait comme un homme de cour; il s'imaginait que les blanches mains des deux marquises^ en Teflleurant^ l'avaient savonné des piods à la

• tête.

Les maris étaient du complot. M. de Maulny disait à BoileaU; en montrant H. de Vitry :

— Voyez, comme il est jaloux de vous.

Et M. de Vitry^ en indiquant H. de Haulny :

— Pauvre homme ! vous lui mettez bien martel en tête.

Boileau, comme de raison, narguait l'innocence de l'époux.

— Ils sont tous les mêmes, se disait-il, avec le sourire d'un amant heureux.

Maintenant que nous avons fait connaître le personnel habituel de l'hôtel Commode, introduisons le lecteur dans le bal donné par d'Émery.

liC Bal.

Les Frondeurs invités répondirent presque tous à l'appel du surintendant ^ qu'ils regardaient comme une provocation.

Le marquis d'Hectot ouvrit la marche^ suivi de Saint- Ibal , Hannerie , Cauménil y Boucaule^ Campion y Sévigné^ Coulon et quelques autres qui faisaient simplement nombre.

n n'en fut pas jle même des Frondeuses. Le mépris Tavait emporté chez elles sur la curiosité. Trois seulement se présentèrent^ et encore ne comptaient- elles plus parmi les femmes. C'étaient mesdames de Fiesque y de Cbevreuse et de Montbazon/ qui^ à l'imitation de Mademoiselle^ affichaient une allure virile. Elles venaient à ce bal comme à une rencontre.

D'Émery reçut ses invités avec une cordialité qui les déconcerta : on eût dit qu'il accueillait des amis. Madame de Tore remplissait de la façon la plus accorte le rôle

de maîtresse de maison^ à défaut de sa belle-mère toujours plongée dans les litanies.

Tore se tenait au fond et dialoguait avec Bois-Robert qui l'étourdissait de ses fariboles^ tandis que mesdames de Vitry et de Maulny grisaient Gilles Boileau de propos capiteux. Les maris eurent pitié du pauvret : ils le tirèrent des mains de leurs femmes, au risque de passer pour d'affreux jaloux.

■— Cela va trop loin, dirent-ils en chœur.

Ils se mordaient les lèvres jusqu'au sang, pour garder leur sérieux.

— Cela ira aussi loin que vous voudrez, messieurs, repartit Boileau en retroussant des moustaches absentes.

Il avait l'audace que donne l'ivresse.

— Mon cher, ajouta Maulny> en le prenant à part, j'espère que vous n'allez pas tout à la fois faire couler le sang et l'honneur de ce malheureux Vitry !

— Je ne saurais faire couler l'honneur de personne : Vaugelas s'y oppose, répondit le petit pédant d'un ton superbe.

— Tout doux! dit Vitry à Foreille de Boileau; moquez-vous de Maulny, mais ne le tuez pas.

— Les idiots! fit l'avocat.

Et, les écrasant de son dédain, il joignit Bois-Robert pour lui demander les noms des trois Frondeuses. Tore était en train de rudoyer l'abbé :

— Tu déshonores Thabit que tu portes, lui disait-il, en faisant le Mondori comme tu fais.

On sait que Mondori était un comédien de l'Hôtel de Bourgogne.

L'irritation du président, qui succédait subitement à une longue hilarité, annonçait une crise prochaine. Madame de Tore appela un laquais , et lui commanda d'enlever sans bruit son mari.

La porte s'ouvrit en ce moment, et Ninon entra, accompagnée de Saint-Évremont.

Derrière, suivaient les quatre martyrs.

On profita de l'attention provoquée par les nouveaux venus pour bâillonner Tore et l'emporter.

Quelques minutes après, le laquais qui avait reçu les instructions de la présidente reparut auprès d'elle :

— Nous avons couché monsieur, fit-il; sa tête est remplie de visions : il désire que madame lui tienne société.

— Dites'lui, répliqua-t-elle, que, si j'y allais, je trouverais un corps qui m'incommoderait fort.

On entendit bientôt des cris perçants : la crise avait éclaté et le remède opérait.

— C'est mon mari que l'on fouette, répondit simplement madame de Tore aux regards qui l'interrogeaient.

H semblait qu'elle parlât d'un enfant mutin.

. Et tout le monde de rire, le surintend'tnt plus haut que personne i

D'Émery s'était approché' de Ninon , et Tavait reçue des mains de Saint-Évremont :

* — Vous voyez, lui dit-il, que j^ai tenu ma parole. Je vous ai promis des Frondeurs, en voilà ; j^ai même été jusqu^à prier ceux qui doivent me précéder.

Il désignait Charleval et les autres.

— Je vous admire.

— Hélas! quand m^aimerez-vous ?

— Quand vous ne serez^plus intendant.

— Pourquoi cela ?

— Ne m^avez-vous pas dit que les surintendants n'étaient faits que pour être abhorrés?

— Eh bien! détestez -moi alors. Mes affaires iront peut-être plus vite, puisque Ton prétend que la haine fraye quelquefois le chemin à l'amour. Pardon du phœbus!

— Entendons-nous : je me suis engagée, non à aimer, mais à me laisser aimer.

* — C'est juste , fit d'Emery : diable de ventre , va !

— La Fronde vous engraisse encore , papa d'Émery, dit Saint-Ibal intervenant.

— Cela ne prouve qu'une chose, mon petit, repartit d'Émery avec la même &miiiarité, c'est qu'elle ne m'empêche pas de dormir.

— Attrape ! fit Boucaule.

Le surintendant, pour couper court aux saillies, se hâta de prendre la main de Ninon et donna le signal de l'ouverture du bal.

Les Frondeuses devisaient de Ninon.

— Qu'est venue faire ici cette impertinente? demanda madame de Montbazon.

— Son métier^ dit madame de Chevreuse.

— Cette filie-là, ajouta madame de Fiesque, a juré de nous dépouiller de tous nos galants.

— Est-ce que vous avez des prétentions sur le surintendant? reprit madame de Chevreuse^ en le montrant avec Ninon.

— Tiens, fit la comtesse, c'est elle qui a les honneurs de la soirée... Je me doutais bien que ce scélérat de d'Émery nous jouerait quelque méchant tour. Nous n'avons été invitées que pour orner le triomphe de la Ninon !

— Retirons-nous, dit madame de Montbazon.

— Moi , je suis d'avis de rester, repartit madame de Che\Teuse, j'ai un mot à dire à Particelli.

Et, Sévigné se présentant, elle alla se placer avec lui en regard de d'Émery.

Madame de Fiesque et Hannerie, Madame de Montbazon et d'Hectot se rangèrent vis-à-vis les uns des autres.

Madame de Tore et Saint-Évremont faisaient face à la marquise de Maulny et à Cauménil.

Le bal commença.

Ninon dansait avec la grâce qu'elle mettait en toutes choses : elle tenait tous les yeux en éveil. On ne voyait

146 ISINON DE LENCLOS

qu^eile : on applaudissait à la distinction et à la souplesse de ses mouvements.

Madame de Montbazon était pourpre de colère. La comtesse riait de rage. Quant à madame de Chevreuse^ elle s^amusait à briser son éventail sur la bedaine de d^mery.

— Les dames devraient toujours viser ,au cœur, lui dit-il galamment.

— C'est aussi ce que je fais, répliqua- t-elle.

— Vous touchez un peu bas.

— Pourquoi le portez-vous là ?

Le cynique Coulon/qui suivait ce jeu de scène, jeta dans Toreille de Campion une plaisanterie qui fit rougir le maréchal-de-bataille.

— Vous êtes toujours sans égale, ma divine, dit Bois- Robert, saluant Ninon après la danse.

— Avez-vous fini d'user ma robe, Tabbé ?

■' — Que me chantez*vous là ?

— Le bruit court que votre chasuble est faite d'une de mes robes.

— Mes confrères me l'auraient vite volée î

— Cela ne m'étonnerait point , dit d'ttectot intervenant, car j'ai vu l'autre fois, aux Mathurins, saint Nicolas convoiter l'habillement de saint Joseph , qui n'était pourtant qu'une houppelande du chancelier Séguier*

— J'y étais, fit Bois-Robert.

— Par quel hasard ? demanda Ninon.

*— Je passais devant... il faisait chaud, quoique Ce fût

en mars^ et je suis entré pour prendre le frais. Je n^avais pas fait fausse route... car Cérisy prêchait^ et peu de personnes avaient Tindiscrétion de Técouter. C'était la Saint-Joseph. On avait aussi jugé à propos de mettre i la Vierge une cravate de madame d'Aiguillon.

L'orchestre termina cette conversation à bâtons rompus^ et une Auvelle contredanse commença.

Ninon, priée par Sévigné, se trouva placée en face de Bois-Robert; qui gambadait follement avec madame de Tore.

Jeune, de belle taille et d'agréable physionomie, Sévigné possédait ce genre d'esprit dont la légèreté est le seul mérite, qui se pose sur tout et ne s'arrête à rien . Son cœur était de même nature. Le volage marquis dé. laissait la plus aimable et la plus spirituelle d'entre toutes les femmes, pour courir sus à la beauté qui passait, fût-elle déjà fanée par l'usage, comme la fameuse madame de Gondran. Il estimait la marquise sans l'aimer, et la marquise l'aimait sans l'estimer.

— Quel homme pour cette femme ! s'écriait Ménage en la dévorant de ses yeux de pédant calciné.

C'était la première fois que Sévigné rencontrait Ninon. Il s'en montrait vivement épris.

— Aïe! fitd'Elbène.

— Qu'est-ce? demapda Charleval.

— Vous n'avez rien senti ?

— Non.

— Et vous, la Mesnardière ?

— Moi, non plus.

— Cestfort, et vous, Brancas ?

— Ne cherchez pas plus loin, c'est moi : la comtesse a eu la fantaisie de me parfumer d'essence de violette...

— Il s'agit bien d'essence de violette ! Est-ce que j'aurais poussé un cri de douleur ?

— Qu'y a-t-il donc ? dit Charleval inquiil.

— Il y a que Sévigné nous marche sur les pieds depuis une demi-heure ...

— Laissez-le faire, repartit d'Émery survenant.

— Vous n'y êtes pas intéressé, vous.

— Autant que vous, monsieur le chambellan.

-^ En vérité ! s'écria la Mesnardière d'un air goguenard.

— Expliquez-vous, dit Charleval. .

— Expliquez-vous, répéta Brancas.

— Cest bien simple : Ninon m'a autorisé à me mettre avec vous sur les rangs.

— Prenez la queue, ajouta d'Elbène.

— C'est ce qu'elle m'a dit et c'est ce que je fais.

— Ah ! ah ! ah ! interrompit Bois-Robert, en riant aux éclats, voilà les Frondeuses qui .ont enlevé les Frondeurs.

— Bon voyage ! fit gaiement Ninon.

Mesdames de Chevreuse, de Montbazon et de Fiesque s'étaient enfuies sans tambour ni trompette entraînant toute la bande, moins Saint-Évremont et Sévigné.

— Mauvais augure ! dit le surintendant à Saint-Évremont, la Fronde débute par une déroute.

ET SA CODR. 149

— Non pas^ elle se retire en laissant de la garnison ' dans la place. Je reste avec Sévigné,

— Vous restez seul sous les armes^ car le marquis est fait prisonnier.

— Bah ! les prisonniers de Ninon recouvrent vite leur liberté.

— Vous avez été promptement relâché, vous ?

— Moi? je n'ai jamais porté de chaînes... J'ai toujours été Tami de Ninon^ rien de moins...

— Rien de moins ? fit d'Émery intrigué.

— Tous ses amants n'aspirent-ils pas à devenir ses amis? c'est donc plus. Mais vous me paraissez quelque peu curieux^ monsieur le surintendant ?

— Oui, je le suis assez.

— Vous tiendriez alors à savoir ce que la duchesse de Cbevreuse disait de vous en sortant?

— Sans doute.

— Prenez garde !

— Je m'attends à tout d'une femme galante qui touche à la cinquantaine et en est réduite à un seul... coadjuteur. Que disait-elle ?

— a D^Émery, c'est la duchesse qui parle, ne pourra passe plaindre de la fortune, car il aura la chance d'être pendu une seconde fois. »

— Que me fait le poteau, puisque j'en reviens?

Le combat avait fini, .faute de combattants. On ne dansait plus, on jasait, divisé par petits cercles. Sévigné essayait de rivaliser de verve avec Ninon.

Gilles Boileau^ pris de nouveau entre les deux marquises^ servait encore de pâture aux moqueries des maris qu^il était censé berner. Il ne manquait pourtant pas d'esprit et le prouvait à Toccasion. Rencontrant un jour Neufgermain, le poëte le plus crotté du royaume, celui-ci voulut éviter les brocards qui menaçaient de pleuvoir sur son chapeau défoncé ;

— Mon chapelier m'a trompé, dit-il.

— Mais il y a deux ans qu'il vous a trompé, repartit Boileau.

L'abbé jouait avec madame de Tore une scène que Molière, sans l'avoir entendue, devait, vingt-quatre ans plus tard, introduire dans le Malade imaginaire. La présidente s'était mise à pleurer sur le président et sa misérable destinée :

— Eh ! madame, s'écria Bois-Robert, à quoi bon cette comédie? Ce qui me fâche, c'est que, cet homme déclaré fou, vous ne serez plus maîtresse de son bien ; au moins c'est l'avis de monsieur Champion.

— Je ne crois pas, répondit-elle vivement, qu'il en sache plus long que monsieur Pucelle qui est de l'opinion contraire.

— Ah ! voilà parlé comme il faut; vous ne jouez plus la comédie à cette heure.

— L'abbé Mondori s'imagine toujours être au théâtre, dit madame de Tore 'en riant et agaçant de la main Rambouillet qui arrivait sur le tard, comme un homme du bel air.

Ce Rambouillet était le fils d^un financier du même nom^ qui habitait le faubourg Saint-Antoine et que Ton a souvent confondu avec le marquis de la rue Saint- Thomas du Louvre^ quoiqu'il n'y eût entre eux aucun lien de parenté.

Le retardataire propageait cette méprise le plus qu'il pouvait. Il copiait les façons des gentilshommes et s'agitait en tous sens.

Madame de Tore prenait plaisir à le voir se tortiller ainsi :

— Allons^ monsieur^ dit-elle^ avancez^ avancez : nous n'en mourrons pas pour cette fois; n'ayez point peur de vous tuer du premier coup.

A minuit sonnant^ une cloison tout entière disparut^

découvrant une magnifique salle à manger où fumait un vrai souper de surintendant.

Chacun de s'émerveiller et d'aiguiser ses dents.

— Oh ! oh ! s'écria Bois-Robert, c'est maintenant,

ma chère présidente, que je me crois tout à fait à mon église .de l'Hôtel de Bourgogne. Quel changement à vue !

— Il ne manque qu'une chose, dit madame de Tore, c'est un souper de carton. Désirez-vous un nouveau changement à vue ?

— Merci.

On se rangea autour de la table et l'on fit honneur au repas qui ne se composait que de mets inédits, et qui^

considéré dans son ensemble, était un chef-d'œuvre de bon goût et de délicatesse.

Ninon était placée entre Sévigné etd'Émery.

— Vous avez oublié de prendre la queue, murmura d'Elbène à l'oreille de ce dernier.

lie CouTent de Ijtignj.

La reine du Palais-Royal en était venue^ dans son désert^ au point de porter envie à la reine de la rue des Tournelles^ qui trônait sans conteste au milieu d'une cour nombreuse et dévouée. Quelle chute pour Torgueilleuse Anne d'Autriche ! Cette envie, ou plutôt cette haine, était encore attisée par toutes ces grandes dames dont les amants étaient devenus les adorateurs de Ninon. Elles avaient juré sa perte et demandaient, au nom des bonnes mœurs publiquement outragées, qu'on renfermât aux Madelonnettes. Ce couvent, situé rue Fontaine-du-Temple, était une maison de détention consacrée aux a filles repenties, d La régente, on le pense bien, ne se fit pas prier pour donner son acquiescement. Mais le conseiller d'État Bautru éleva une^objection :

— Ninon, dit-il, n'est ni fille ni repentie.

— Je lui permets, repartit Anne d'Autriche, en considération de sa pieuse mère, morte si saintement, de choisir elle-même le couvent qui lui plaira.

15^ NINON DK LENCLOS

If n exempt^ Guitaut^ fut chargé de transmettre à Ninon les ordres de la reine.

Elle songeait à Sévigné.

Uexempt accomplit sa mission avec une grande politesse, contrairement aux habitudes des gens de cette sorte. Ninon eût commandé le respect au soudard le plus grossier.

— Ah! ah ! ah! fit-elle en sortant de son rêve par un éclat de rire, vous direz à la reine que je choisis les Grands-Cordeliers.

L^exempt rapporta fidèlement la réponse, quelque gaillarde qu^elle lui parût.

— Fi! la vilaine, s'écria Anne d'Autriche se mordant les lèvres pour garder son sérieux.

Elle était loin de s'attendre à un pareil choix.

Deux jours après, Ninon s'était retirée à Lagny dans un couvent de Bénédictines, fondé en 1641 par Charlotte ïe Bret, professe de Farmoutier et ex- prieure du monastère de Saint-Thomas de Laval, situé dans le diocèse de Sens, près de Montereau.

La petite ville de Lagny s'élève sur la rive gauche de la Marne, entre deux coteaux plantés de vignes. Cette ancienne cité de l'Ile-de-France était renommée au moyen âge pour l'étendue de son commerce, pour ses foires et ses marchés. Mais elle a subi bien des épreuves : jetée à quelques lieues de Paris, comme une sentinelle avancée, elle recevait toujours les prepiiers coups. Elle fut brûlée plusieurs fois pendant la guerre de cent ans et rasée en

1348 par les Anglais. Jean^ duc de Bourgogne^ s'y établit en 1415: il ne devait y séjourner que quelques jours. Au bout de deux mois et deini^ les Parisiens^ las de Tatten* dre^ le baptisèrent Jean deLagny qui n'a hâte. Lui^ pour se venger du sobriquet^ abandonna Lagny à ses soldats qui^ tout à la fois ivres devin et de sang, portèi(;ent d'une extrémité de la ville à l'autre le pillage^ Tincendie et le viol. Elle passa en 1418 au pouvoir des Armagnacs. Hais le coup qui lui fut le plus sensible partit de la main du comte de Lorçes, chargé, sous François !•', d'étouffer la révolte des habitants. Le comte, après une longue résistance, parvint à s'emparer de Lagny, et, le soir même de son'entrée, invita les femmes des vaincus à une grande fête. L'invitation était un ordre : il fallut s'y rendre ; et, tandis qu'au milieu de la nuit on égorgeait au dehors tous les hommes valides, les soldats, restés dans le bal, s'occupaient à repeupler la ville... Il y a plus dç trois siècles que ce viol organisé a été consommé, et pourtant il est encore aujourd'hui, pour les habitants, un vivant et cuisant souvenir. Malheur aux mauvais plaisants qui, pour faire allusion au comte de Lorges, demandent: « Combien vaut l'orge ? o On les empoigne,, et, quelle que soit la saison, on les plonge dans un bassin, pour leur « apprendre à se taire, x> comme disait une inscription disparue.

Toute la cour de Ninon, instruite du lieu de sa retraite, qui cette fois n'avait pas été cachée, eut bientôt pris la route de Lagny. Elle s'installa dans l'auberge de l'Ëpée-

Royale et y complota^ au débotter, la délivrance de la recluse.

— Il faut mettre le feu au couvent, dit Se vigne, et profiter du tumulte pour enlever Ninon.

Et tout le monde d'applaudir, excepté Brancas et Bois-Robert.

— Vous êtes de grands enfants, répliqua Fabbé, en haussant les épaules. Le bel expédient ! Allumer un incendie et se jeter dedans ! merci !

— Vous refusez donc, mon cher, dit d'Elbène, de vous habituer d'avance aux flammes éternelles ?

— C'est votre affaire à vous, et non la mienne ; car Satan ne brûle pas ses amis.

— Mais enfin que proposez-vous? demanda Cbarleval.

— Un moyen bien simple et d'une exécution très-facile. Le caractère dont je suis revêtu m'ouvrira les portes toutes grandes, et je me fais fort de ne pas sortir sans Ninon.

— Excellent moyen î s'écria Brancas, car, de cettefaçon, Ninon sera délivrée et la religion respectée.

On rit beaucoup de la naïveté du comte. Quant à l'abbé, il fut mis en demeure de remplir l'engagement qu'il venait de prendre.

Bois-Robert n'était pas homme à reculer. Il se composa un maintien des plus graves et gagna le couvent, suivi d'un petit laquais qui portait son bréviaire.

Cette maison était d'ailleurs d'un abord facile. Desti-

nées à rinstructian des filles^ les Bénédictines ne gardaient leur cellule que durant le temps du noviciat ; et encore était-on libre, à cette époque-là, de communiquer avec elles. Ninon pouvait donc recevoir les visites de ses amis ; mais nul ne s^était présenté jusqu'alors. Ils désiraient tous la revoir, mais dehors et non dedans.

Bois-Robert leva le marteau qui, retombant avec fracas, fit gémir profondément Tépaisse et solide porte du couvent : elle s'ouvrit aussitôt et une sœur converse s'offrit à Tabbé qui demanda à parler à la supérieure. On le meiia au parloir et Charlotte le Bret parut au bout de quelques minutes.

C'était une femme longue et sèche.

— Vous avez, il y a peu de temps, madame, dit Bois- Robert, donné asile à une grande pécheresse amenée* ici par le repentir. En étes-vous contente ?

— Hélas! mon père, je crains bien que les tentations du inonde n'aient encore trop de prise sur son esprit.

— Je suis chargé par la reine, qui l'honore de son intérêt, de scruter ses plus secrètes pensées et de la raffermir, si elle chancelle, dans la pieuse résolution qui l'a déterminée à venir se réfugier auprès de vous. Je désirerais aller la surprendre dans sa cellule, si la règle ne s'y oppose pas.

La supérieure frappa un timbre, et une religieuse se présenta.

— Sœur Perpétue, conduisez ce bon père dans la cellule de sœur Madeleine*

us NINON DE LENCLOS

— Le nom n'est pas mal appliqué^ pensa Bois-Robert. II salua profondément la supérieure^ et^ guidée par

sœur Perpétue^ enfila un de ces cloîtres immenses qui glacent et attristent Fâme.

Le petit laquais suivait toujours. Il avait son laissez-passer sous le bras.

La sœur s'arrêta et^ choisissant une clef au milieu du lourd trousseau qui pendait à sa ceinture^ la fit grincer dans une serrure rouilléé. La porte massive et gonflée par rhumidité roula lentement sur ses gonds, et découvrit une manière de cachot éclairé par en haut et meublé d'un lit rebondi comme une planche, d'une table et d'une chaise boiteuses.

Ninon tenait à la main son Montaigne^ introduit par contrebande.

— Que le Seigneur soit avec vous ! dit Bois-Robert en entrant.

— Au diable l'importun ! répondit Ninon qui ne reconnaissait pas l^abbé.

— têtebleu ! ma divine, vous n^y alleii pas de langue morte ! Heureusement que sœur Perpétue s'est éclipsée !

— Bois-Robert ! •

— Lui-même.

— Je vous prenais pour un prêtre.

— L'habit fait souvent le moine.

— Que venez-vous chercher ici ? Je croyais être tranquille en m'enterrant dans ce caveau et Ton ne cesse de me troubler dans mes^.. méditations.

ET SA cour.. iW

— Je viens vous raffermir dans les projets édifiants que vous avez formas.

— t^asquin !

— ma sœur, Tépreuve est courte, et pourtant vous avez déjà dû remarquer que le vrai bonheur ne se trouve que dans la solitude des monastères !

— Allons, maître Turlupin, laissons ces babioles et causons sérieusement. Que me voulez-vous?

— Vous enlever!

— Vraiment? Ah! ah! ab!

— Cela vous fait rire !

— Qui ne rirait pas? Ninon enlevée par Bois-Robert.

— Penh ! un caprice !

— Vous voudriez vous réhabiliter, mon cher ; mais c'est chose impossible : on vous connaît trop !

— Me réhabiliter? Je n'y songe guère. La preuve, c'est que je ne prétends vous emmener que sous les vêtements de mon petit laquais.

— Où donc est-il ?

— Babylas! appela Tabbé.

Babylas entra.

— Déshabille-toi, dit Bois-Robert.

— Un moment! s'écria Ninon. 11 faut d'abord que je consente au ravissement,

— J'espère que vous ne me ferez pas manquer à ma parole : j'ai promis à tous nos amis, qui vous attendent h rÉpée-Royale, de n'y pas revenir sans vous...

— Ah ! ils m'ont suivie dans l'exil : voilà de bons et

fidèles chevaliers. Vous les remercierez, je vons prie, en mon nom.

— Vous les remercierez vous-même...

— Mais vous savez bien, Tabbé, que mon exil est forcé ?

— Bah! la Fronde commence à absorber toute Tattention...

— Vous disiez donc que les a oiseaux des Tournelles, » comme les a nommés Charleval, se sont abattus sur Lagny ?

Toute la bande est à TÉpée-Royale. J'y ai même remarqué deux nouveaux visages.

— Comment les appelez-vous ?

— Vassé...

— Vassé?... ah ! oui, Tami du marquis de Sévigné. Et l'autre ?

— L'autre, c'est Sévigné, parbleu !

— Eh bien ! que fait donc ce fainéant de Babylas?

— Enfin ! je l'emporte... ou plutôt Sévigné l'emporte. Mais je mets tout amour-propre de côté ; et toi, petit, mets bas ton justaucorps.

Babylas, immobile et la bouche béante, s'imaginait avoir mal entendu.

— Voyons, repartit Bois-Robert, dépéchons : tu cornprendras tout à l'heure.

Babylas alla se blottir au fond de la cellule ets'exécuta, non sans chercher dans sa tête une explication qu'il ne put trouver.

ET SA COUB. 161

— Maintenant^ à votre tour, Nin(?n, dit Bois-Robert, enveloppant Babylas dans son manteau et l'entraînant près de la porte, restée entre-bâillée. Faites votre toilette sans crainte... Je vais guetter sœur Perpétue.

Ninon défit sa robe noire et son voile blanc, puis entra dans les vêtements de Babylas, comme sTAs eussent été faits pour elle. Les cheveux seuls essayaient de se rebeller contre cette transformation, mais il fallut céder et s'enrouler sous le chapeau.

— Allons, dit-elle, le tour est joué. Passez-moi le petit bonhomme, que j'en fasse une novice.

— Oh ! s'écria Babylas presque aussi stupéfait que Sosie rencontrant Sosie.

— Vive Dieu ! dit Bois-Robert, Babylas lui-itiéme y est pris tout le premier. Cela va à merveille.

— Ah! vje comprends, ajouta le famulus de l'abîmé : vous voulez me mettre en cage... mais m'y laisserez- vous longtemps?

— Ne crains rien, mon enfant, repartit ^inon, en l'embéguinant : tu n'auras demain matin qu'à te débarrasser de cette coiffe et l'on se hâtera de te rendre ta liberté.

— Le petit gredin ! s'écria Bois-Robert : il vous a làdessous une figure de nonnain à tenter saint Dominique l'encuirassé !

— Chut! fil Ninon, j'entends venir quelqu'un...

— Sans doute sœur Perpétue. Rappelle-toi, Babylas, que tu es changé en sœur Madeleine, et vous, Ninon,

prenez mon bréviaire et suivez-moi avec Tair béat qui convient au laquais d'un abbé.

La religieuse attendait discrètement sur le seuil.

— Que le Saint-Esprit soit avec vous ! dit Bois-Robert en sortant et en guise d'adieu.

Sœur Perpétue donna un tour de clef et Ton se remit en route.

La supérieure était restée dans le parloir.

— Eh bien ! mon père, demanda-t-elle, êtes-vous satisfait vous-même de sœur Madeleine ?

— Oui, madame : j'espère qu'elle finira par se dégager de toute pensée mondaine et par entrer en religion.

— Dieu le veuille ! elle a de Iqurds péchés à expier et ne peut se purifier que par de grands sacrifices.

— Le Seigneur lui donnera le courage de les accomplir, comme il lui a inspiré le regret de ses fautes, ajouta Bois-Robert en s'inclinant.

— Ainsi soit-il ! repartit la supérieure, en faisant une profonde lévérence.

Le carrosse de Vassé stationnait à la porte du couvent. LaMesnardière était placé sur le strapontin où il étincelait avec ses bas couleur de feu. Sévigné et le chevalier occupaient l'intérieur.

— L'abbé a perdu son pari, dit Sévigné.

— Allons, Ninon, riposta Bois-Robert, en Taidant à monter dans la voiture, prouvez à ces messieurs que j'ai tenu ma parole.

— Corbleu î marquis, fit Vassé, j'avais plus de con-

fiance que toi «dans l'abbé. Je me doutais ^du tour.

— Réparation d'honneur! s'écria Se vigne, c'est nous qui avons perdu... mais perdre ainsi c'est gagner.

— Vous répondrez de mon âme devant Dieu, dit Ninon en souriant, car vous avez déchiré le voile que j'allais prendre.

— Bois-Robert nous donnera l'absolution, dît Vassé, et notre responsabilité sera couverte.

— D'ailleurs; ajouta Sévigné, le voile n'a pas été inventé pour vous : on ne doit cacher que ce qui blesse les yeuxi..

— Voilà une thèse qui sent le fagot, dit Bois-Robert. Je ne puis entendre de telles énormités.

Il prit son bréviaire et se mit à marmotter entre ses dents.

Vassé et l'abbé tournaient le dos aux chevaux ; Ninon était assise à la droite de Sévigné. Le premier donna le mot d'ordre au cocher et le carrosse roula.

— Pourquoi donc Ninon ne vient-elle point? demanda la Hesnardière en se baissant.

— Hélas ! riposta Vassé, la dévotion lui a dérangé le cerveau.

— La dévotion est une bonn'e chose, mais il ne faut pas en abuser. Est-ce que le mal est sans remède? Je vais descendre près de vous, vous me mettrez au courant. Le laquais de l'abbé prendra ma place. Cela jure de le voir dedans, tjuand Je suis dehors.

— Vous savez bien, mon cher, que Bt)is-Robert ne

loi NINON DE LENCLOS

peut pas se séparer de son laquais. Restez là-baut, croyez-moi : vos jambes de feu y produisent le meilleur effet.

— Hum ! murmura la Mesnadière, je ne tenais à plaire qu'à Ninon.

On était arrivé devant .rÉpée-Royale, et la voiture continuait son chemin.

Les fenêtres de Tauberge étaient bourrées de tôtes qui toutes semblaient dire :

— Sœur Anne, ne vois-tu rien venir?

Tous les yeux s'allumèrent d'étonnement quand le carrosse passa outre.

— Où donc allons-nous? demanda la Mesnardière aussi ébahi que les hôtes de TÉpée-Royale.

— Nous allons au diable ! répondit Vassé.

— Hé! hé! criait Charleval, courant tout essoufflé derrière la voiture, qu'il parvint à atteindre au moment où, gravissant un monticule, elle ralentissait sa course.

La Mesnardière s'était retourné.

— Eh bien ! que devient Ninon? fit le poète.

— Elle a dit adieu au monde; on le prétend du moins.

— C'est impossible !

— Je suis de votre avis.

— Mais pourquoi donc vous sauvez- vous ainsi?

— Je ne me sauve pas : on m'emporte...

La rapidité de la course- du véhicule n'a pas permis h Charleval d'entendre ces derniers mots qui d'ailleurs étaient loin de contenir un éclaircissement.

Le poêle s^en revint, tout consterné, à TÉpée-Royale.

— Pourquoi donc s'enfuient-ils comme si on les poursuivait? demanda d'Elbène, en faction à la porte de Tauberge.

— Bois-Robert aura échoué dans son expédition...

— Et il disparaît pour cacher la honte de son échec?... Mais les autres?... Ah ! j'y pense... oui, c'est cela... Vassé avait invité Sévigné à dîner : il aura mis de la partie Bois- Robert et la Mesnardière. Voilà la chose expliquée. Et Bois-Robert a sans doute enivré le cocher pour le faire ainsi aller ventre à terre.

r— Très-bien ! l'abbé bat en retraite comme un vaincu. C'est dans son rôle. Mais Sévigné qui voulait brûler le couvent...

— Brûler le couvent ? Pas de bêtises ! s'il vous plaît, j'en vi» du couvent, moi, s'écria un gros gars traversant d'Elbène et Charleval d'un pas mal assuré.

La large figure de l'interrupteur était recouverte d'une épaisse couche de lie de vin, qui accusait une opinion bachique très-avancée.

— Que veut<;e lourdaud? murmura Charleval.

— Du calme, cher poëte , repartit d'Elbène à voix basse, ce lourdaud est peut-être un envoyé du ciel.

Il ajouta, en élevant la voix :

— Ne vous fâchez pas, mon brave homme ; nous ne voulons rien brûler... pas même vous brûler la politesse. Bien loin de là... Pourrait-on vous offrir un doigt de vin?

^— Toujours ! voilà qui est parler en ami. Vous êtes

ICG NINOX DE LENCKOS ET SA COUH.

donc un ami? C'est drôle ^ je ne vous remets pas.

— Ni moi non plus; ça n'empêche pas l'amitié.

— C'est juste. Mais ne parliez- vous pas d'un doigt de vin?

— Certainement. Entrons.

— Entrons.

L'homme à la figure lie de vin se précipita dans l'hôtel avec l'entrain d'un soldat lancé au pas de charge, mais non avec la même sûreté de jambes. D'Elbène le suivit^ tout en glissant ces quelques mots dans l'oreille de Charleval :

— Allez rejoindre ces messieurs et dites-leur de faire préparer un souper splendide. Voici la nuit qui vient... Dans moins de trois heures, les ténèbres aidant, je rentrerai à l'Épée-Royale en compagnie de Ninon.

— Hum ! comme Bois-Robert. •

— Vous raillerez après, s'il y a lieu. Mais faites toujours ce que je vous demande.

— Eh bien ! c'est entendu... Bonne chance !

Et le poëte de gravir, en branlant la tête, l'escalier qui menait au premier étage, tandis que le chambellan rejoignait son' invité qui, accoudé sur la table, prenait langue avec l'hôtesse, une matrone des plus charnues et des plus promptes à la riposte.

•oM Iflipertliienee le eheTalier de Vassé*

Onze heures sonnaient lorsque le carrosse de Yassé entrait dans Saint-Cloud^ car c'était là le but de cette course à bride abattue. Il s'arrêta devant une grille dont les QjKtrémités se terminaient en feuilles d^acanthe dorées. Cette grille fermait une splendide maison de campagne^ située sur le bord de la Seine^ à Tendroit où se tient aujourd'hui Thôtel de la l'été noire.

Un peu plus loin était ouvert un cabaret fameux^ une manière de temple d'Isis^ où les grands seigneurs venaient en foule^ attirés par les mystères de la bonne déesse. La prétresse du lieu était la Du Ryer^ cette pauvre femme qui avait recueilli^ sur Téchafaud^ la tète du vaillant maréchal de Saint-Preuil^ son amant> exécuté à Amiens^ le 9 novembre 1641, pour avoir bAtonné le neveu de la Meilleraie^ La galante madame de Champré était la plus pieuse d'entre toutes ses ouailles : elle ne quittait pas le temple.

La Du Ryer recevait aussi des prélats d^humeur ba-

dine^ au premier rang desquels il faut placer Tarchevêque de Reims^ Léonor d'Estampes Valençay, qui, dit-on^ payait ses innombrables créanciers en tours de sac et de corde^ . et qui devait laisser un souvenir à la trop conGante cabaretière. C'était au sortir d'une assemblée du clergé : il était venu dtner à Saint-Cioud avec plusieurs de ses collègues. Le repas terminé^ chacun remit sa part d'écot à d'Estampes Valençay qui se chargeait de tout régler et dil^ en sortant^ à la Du Ryer :

-r- Je vous dontîerai l'argent plus tard ; je n'en ai pas sur moi.

Il se posait en amphitryon pris au dépourvu.

On ne le revit plus à Saint-Cloud. Le digne archevêque avait trop de grosses dettes pour se rappeler cette vétille. Son bien s'écoulait en bonnes œuvres : d'aucuna prétendent que ses pauvres n'étaient autres que des vierges folles qui avaient mission de le réjouir. Nous n'en finirions pas^ si nous voulions raconter toutes les prouesses que l'on prête à Léonor d'Estampes Valençay. Hàtons-nous d'ajouter que nous croyons qu'il a été horriblement calomnié. Mais qu'il se console en songeant aux outrages dont on a souillé à plaisir la mémoire (du saint-père qui a nom Alexandre VL

Le cabaret de la Du Ryer était avoisiné par la maison de Gondi qui avait passé dans les mains du contrôleur général Hervard et que Mazarin devait escamoter pour le compte du roi. C'est sur les ruines de cette magnifique demeure qu'a été élevé en grande partie le château

de Saint-Cloud. Un vaste jardin en dépendait^ tout paré de statues de marbre et dont les eaux jaillissantes faisaient retentir de nombreux instruments. La tentation de Louis XIV fut éveillée. Mazarin alla trouver Hervard.

— Cela doit vous coûter au moins douze cent mille livres ? dit-il à brûle-pourpoint.

— Monseigneur fait trop d'honneur à mes faibles moyens^ repartit vivement le contrôleur général qui ne tenait pas à mettre le ministre dans le secret de son immense fortune. ^

— Vous avez bien enfoui là deux cent mille écus ?

— Une telle dépense excéderait mes forces.

— Allons^ je vois quil faut descendre à cent mille écus.

— Je n'ai plus d'objection à faire, monseigneur. Hervard ne pouvait se déprécier indéfiniment.

Le lendemain il reçut de Mazarin trois cent mille livres, avec une lettre qui lui annonçait que le roi désirait acquérir l'ancienne maison de Gondi pour le duc d'Orléans. Un notaire accompagnait cet envoi : le contrat étant prêt, il fallut signer. Le tour du cardinal était joué : le voleur était volé.

Maintenant que nous avons donné un rapide crayon du Saint-Cloud d'alors, rejoignons Vassé et ses convives.

Ils sont en train de se livrer aux fureurs de leur appétit. On n'entend que le bruit des dents aiguisées par le grand air. Ventre affamé n'a pas plus de langue que d'oreilles*

Le premier service terminé, la Mesnardière irompit le silence par une joyeuse exclamation :

— Ninon ! s^écria-t-il, en dévorant des yeux le voisin de Sévigné, dont les longs cheveux déroulés démentaient le costume.

— La Mesnardière ! dit-elle, en simulant une semblable stupéfaction. Vous ici, quand Brancas, Charleval et d'Elbène sont vestes là-bas ?

— Gardez-vous de malmener ce pauvre homme, dit Vassé,que Fon appelait fort justement Son Impertinence,

moi seul suis coupable de cette séparation Il s^était

mis pour vous en frais de bas flamboyants, je Tai enlevé pour que vous puissiez apprécier une telle marque d'amour.

— Le cas est nouveau, ajouta Sévigné : chez lui ce n'est pasle cœur, ce sont les jambes qui brûlent...

— Qu'importe, pourvu que le feu soit quelque part î riposta la Mesnardière avec une intention railleuse.

Les plaisanteries continuèrent leur train jusqu'à la fin du souper. A une heure, chacun prit le chemin de la chambre qui lui était destinée.

Sévigné, Vassé et la Mesnardière passèrent la nuit dans les bras de Ninon, — en rêve, bien entendu. . Bois-Robert fit bande à part : il songea au malheu^ reux Babylas.

Ninon rêva au marquis.

Le lendemain, tout le inonde fut sur pied de bonne heure*

ET SA COir.. 171

Vassé aborda ie premier Ninon qui se promenait dans le jardin. Il se mit à roucouler.

— Pas si près... mon cher, lui dit-elle, vous avez ITialeine chaude, le matin.

— Toujours, répondit-il, et je ne m'en tourmente pas.

— Je comprends : vous laissez ce soin à vos amis. Les autres survenaient.

— Ah ! ah ! fit Bois-Robert, en s'adressant àSévigné, voilà le chevalier qui prend les devants.

— Vous n'avez pas la mémoire du cœur, l'abbé, repartit Sévigné, vous riez quand votre fidèle Babylas se morfond là-bas dans sa cellule.

— Mordez plus fort, marquis : j'ai la peau dure. La Hesnardière ne quittait pas de l'œil ses fameux bas

rouges.

— Arrivez donc ! messieurs, s'écria Ninon en éloignant du bras le trop entreprenant chevalier. Monsieur de Vassé oublie ses devoirs d'hôte : chargez-vous de les lui rappeler.

— Je m'en charge, dit Sévigné. Mais ne vous êtes-vous pas mise vous-même quelcjue peu dans votre tort?

— Comment cela ?

— En vous levant si matin. Vous vous êtes exposée à ne rencontrer que Vassé qui d'ordinaire est debout aussitôt que le soleil

— Et qui, comme le soleil, continua Ninon, cherche à incendier tout ce qui tombe sous ses rayons.

ns NINON DE LENCLOS

— Vous avez bienfait^ mademoiselle^ reprit Vassé, de secourir cet infortuné S^vigné qui allait s'empêtrer dans son phœbus.

— Eh ! mais, j'y pense, dit Bois-Robert intervenant, qu'est devenue, chevalier, la présidente Lescalopier jetée au couvent pour Tamour de vous, de Hontferviile et compagnie ?

Et il entonna un couplet de la chanson dont d'Eibène a donné plus haut deux échantillons :

En ce moment a passé

Son Vassé, Criant comme un insensé :

Au secours, voisins, voisines, On la four..., on la fourre aux Feuillantines.

— Tire-toi de ce mauvais pas, Vassé, dit^e marquis.

— Il vaut bien mieux,«ajouta Ninon, tirer la présidente des Feuillantines.

— C'est ce que je ferai aujourd'hui même, car sa mère a fait casser par le parlement l'arrêt du conseil. Vous voyez que je suis meilleur prince qu'on ne croit: je prends vos plaisanteries du bon côté. Il va sans dire que c'est à l'abbé et au marquis que je m'adresse.

— Est-ce que Votre Impertinence aurait l'intention d'abdiquer? demanda Sévigné avec une gravité d'emprunt.

— Oui, mon cher, et en ta faveur encore. Qui pourrait me remplacer plus avantageusement ?

— Allons, messieurs, dit Ninon, trêve de politesses !

Monsieur de Vassé veut se rendre aux Feuillantines^ et moi, à mon hôtel où j'ai hâte de me réinstaller; mettonsnous en route.

— Déjeunons d'abord, repartit le chevalier.

— Déjeunons, mais rapidement.

Vassé appela du geste un laquais et lui ordonna de faire servir à Tinstant même; puis, offrant son bras à Ninon, il la conduisit h la salle à manger.

La Hesnardière suivait d'un air désolé, sous le feu des quolibets de Bois-Robert et de Sévigné. Décidément ses bas rouges n'avaient pas de succès.

— Qu^avez-vous donc, mon cher médecin ? demanda Ninon à son martyr placé à table vis-à-vis d'elle. Vous êtes gai comme un poëte qui cherche une rime.

— Il devrait cependant avoir une mine triomphante, dit l'abbé, pour porter dignement son nouveau prénom> car il a depuis peu troqué Julien contre Jules, en l'honneur de Jules Gésar.

— Je n'ai changé, repartit la Mesnardière, que poui n'avoir rien de commun avec Julien l'Apostat.

— Il est plus grand que l'autre, dit Ninon.

— Est-ce l'avis de l'abbé ? fit le chevalier. i

— Mon avis est qu'ils se valent, puisqu'ils sont^mOfis tous deux. Faut-il, du reste, vous l'avoueaî.i'esftirtie, moi, comme infiniment supérieur à ungtittâ^'^bmnip enterré, un chapon défunt... quaftdiilest^KUiH^à peiht.. Je laisse le culte des héros auxipaiielns;'^ /j'i i ^1 >î> ^n i

— Et qu'est-ce que^vcMis girdez; mènsiQÙViil'aAÉné^

nier de l^hôtel de Bourgogne? demanda Ninon; tout en lui passant un plat où gisait, mis en pièces, un chapon du Haine d'un arôme délicieux.

— Je garde cette aile gauche qui semble prête à

voler vers moi, riposta Bois- Robert avec un sourire.

— Trivelin ! fit Ninon.

— Vous déshonorez le petit collet, s'écria la Mesnardière éclatant.

' — C'est vous, mon bon, qui le salissez... vous abusez du voisinage pour m'éclabousser de graisse.

— Chevalier, dit Sévigné^ je te conseille fort, au départ de Bois-ftobert, de faire laver ta maison à Teau bénite. C'est, Dieu me damne ! messire Satanas en personne...

— Il s'en lave peut-être les mains, l'athée ! repartit Vassé.

Ninon se leva et donna le signal de la retraite.

La Mesnai'dière, aiguillonné par la jalousie, se précipita pour lui présenter son bras, mais il avait été devancé par Sévigné.

Il recula en grommelant.

Vassé avait commandé d'atteler deux voitures. Ninon et le marquis montèrent dans Tune d'elles; la Mesnardière voulait les suivre, mais il fallut qu'il se décidât à prendre place dans l'autre avec le chevalier et l'abbé.

Le chevalier cédait le pas à Sévigné qui lui avait promis de le faire son héritier... L'abbé l'accompagnait afin ^e lui faciliter rentrée du couvent.

On partit donc pour toucher deux buts différents, la me des Toumelles et le recoin de la rue Saint-Jacques appelé de nos jours Impasse des Feuillantines.

Nous allons^ nous, retourner à Lagny.

L'hôtelière de FÉpée-Royale, à la requête de d'EU bène, avait apporté une bouteille ornée de toiles d'araignée et que llvrogne flairait bruyamment.

— Hum ! fit-elle, en remarquant ce 'geste, vous en avez déjà gros sur le cœur, père Mathurin. Tout à Theure ça va éclater en cris et en chansons. Merci ! mon hôtel n'est pas une taverne. Allez voir chez vous si j'y suis. Vous ne le connaissez pas comme moi, monsieur, ajouta -t-elle en se tournant du côté de d'Elbène. C'est la meilleure pâte d'homme de Lagny, à jeun ; mais quand il a mis les deux pieds dans la vigne du Seigneur, on ne peut plus en jouir. Il fait un tapage d'enfer.

Le père Hathurin s'était levé et avait saisi la bouteille qu'il pressait contre son sein, comme une mère tient son enfant.

—Pas d'injure ! madame Guillaume, dit-il en gagnant la porte à reculons; on ne veut pas vous chagriner. C'est pas une femme, mon gentilhomme, c'est une cloche : elle tinte tout de suite. Et puis, c'est le père Mathurin qu'est censé carillonner... Tinte, ma bonne, tinte ; assez de musique comme ça ! Bonsoir!

Et il disparut tout en battant la muraille.

— Ah! ah! ah ! f\\ l'hôtelière en riant aux larmes, le

170 NINON DK LENCLOS

vieux drôle feint de prendre la mouche pour prendre la bouteille et s'en aller la boire tout seul.

D'Elbène l'avait suivi.

— Où vous sauvez-vous donc, mon brave ? lui dit-il.

— Ah ! vous v'ia?

— Cela vous gêne?

— Vous, m' gêner, quand c'est vous qu' payez du vin aussi respectable? Je n'mérit'rais pas d'mettre le nez dans un verre ! Faudrait me m'ner à l'abreuvoir

— Allons, ne nous fâchons pas, je voulais rire.

— Si vous aimez à rire, venez, nous nous en donnerons à casser les vitres.

— Où me conduisez-vous?

— Chez moi.

— Loin d'ici ?

— Tout près, contre 1' couvent.

— Fort bien! se dit d'Elbène, cela va à merveille. Il ajouta tout haut :

— En quelle qualité y êtes-vous attaché, car je me rappelle que vous m'avez dit que vous y travailliez...

— En qualité d' jardinier donc, faudra que j' vous montre mon ouvrage demain, quand y f'ra jour.

— Malheureusement je ne serai plus ici ; nous devons

partir de grand matin. Mais, j'y pense, voilà la lune qui

se lève : il va faire aussi clair qu'en plein midi. Qui vous

^empêche de me donner à l'instant même un échantillon

de votre savoir-faire ?

— Personne. Nous voici arrivés.

Il ouvrit la porte d'une sorte de hutte enclavée dans le couvent.

— Suivez-moi^ ajouta-t-il, en poussant une seconde porte qui communiquait au cloître/

Il n'avait pas lâché la bouteille.

— Voilà les cellules des novices. Nous n'en avons qu'une en ce moment... Hais cela ne vous intéresse guère^ continuons notre chemin.

— Si nous buvions d'abord un coup ? demanda d'Elbène.

— Buvons un coup. S||iis des verres ! il faut que j'aille en chercher.

— Bah ! ne peut-on s'en passer ?

— ÂlorS; tàtez-en le premier.

D'Elbène prit la bouteille, fit sauter le bouchon d'un, revers de main et, après avoir avalé une légère gorgée^ dit au père Hathurin :

— A votre tour !

Le jardinier vida consciencieusement le reste, puis s'affaissa sous ce nouveau fardeau. Il avait ingurgité plus de liquide qu'il n'en pouvait porter. On l'entendit bientôt ronfler, comme une toupie qui pirouette.

— Bonne nuit ! fit d'Elbène, et il s'en fut, à pas die loup, grattera plusieurs portes, en appelantà demi-voix: Ninon ! Ninon !

— Qui m'appelle ? répondit Babylas en usurpant le timbre d'une femme.

— Un ami qui vient VOUS délivrer votre dévoué

d'Elbène.

— Dieu soit loué !

— Mais comment ouvrir cette porte ?

— Rien de plus facile. J'en ai dévissé la serrure avec Teustache qui me servait pour nies maigres repas.

— Parfait ! sortez donc et sauvons-nous au plus vite, de crainte de surprise. ^

Babylas parut, tout encapuchonné, et s'en vint trébucher contre le ronfleur.

— Qu'est-ce que cela? *'écria-t-il, toujo'urs d'une voix féminine.

— Un de vos gardiens que j'ai été obligé d'occire.

— Il râle encore !

— Bequiescat in paco !

Et, ce disant, d'Elbène fit traverser à Babylas la hutte du père Mathurin. Ils étaient à peine dehors qu'il lui prenait les deux mains et les couvrait de baisers.

— Quelle imprudence ! dit la fausse novice. Si Ton nous poursuivait ?

— C'est vrai. Hàtons-nous de fuir. Mais ne puis^je espérer de voir bientôt la fin de mon martyre ?

— Espérez.

D'Elbène,ravi, pressa le pas et, quelques minutes après, il introduisait la religieuse à l'hôtel de l'Épée- Royale, dans le salon du premier étage, où attendaient tous les convives prêts à se mettre à table.

•^ J^avais promis, s^écria-t-il, de ramener Ninon, la voici.

— Pardon, messieurs, dit la bénédictine avec un sourire plein de malice et en se décapuchonnant, pourriezvous m^enseigner où a passé mon maitre ?

Il n^attendit pas la réponse et s'éclipsa.

— Babylas ! fit d'Elbène ahuri.

Et tout le monde de rire, moins Charleval et Brancas.

— Bois-Robert nous a joués, dit tristement le premier.

— Il ne portera pas ce méfait en paradis ! ajouta Tautre, sortant violemment de son i^pathie ordinaire.

— Du calme ! cher comte, dit le duc de Caudale. L'abbé est un grand fourbe : je vous Taccorde. Il n'est donc pas digne de votre colère. Gardez-la pour une meilleure occasion.

— L'occasion est toute trouvée, fit le marquis de Mortemart. Ce n'est pas Bois-Robert, mais bien Sévigné qui nous prive de Ninon.

— Sévigné aura de mes nouvelles ! repartit le comte, mordant à l'hameçon.

— Vous lui donnerez aussi des nôtres, ajouta Saint- Évremont avec un sourire, car Ninon nous appartient comme à vous.

— En attendant, dit d'Ëmery , je serais d'avis que nous fissions honneur à ce souper dont le fumet est, ma foi ! fort appétissant.

C'était ce qu'il y avait de mieux à faire ^ On se rendit

donc à l'avis du surintendant et l'on expérimenta de bon cœur les talents culinaires de madame Guillaume^ qui sortirent triomphants de Tépreuve.

Charleval et Brancas seuls mangeaient d'un air distrait et rêveur : ils semblaient chercher Ninon au fond de leur assiette.

Le souper terminé^ les oiseaux des Tournelles reprirent leur vol vers Paris.

lie mariais de fiéTi|^iié«

Branoas avait à peine^ par un sommeil de quelques heures^ réparé les fatigues d'une nuit passée à table et en voiture^ qu'il sortait de son hôtel et gagnait la rue Vieille-du-Temple^ où demeurait Sévigné.

Le marquis n'était pas rentré^ et la marquise^ habituée à cette irrégularité de conduite^ s'en était allée tranquillement avec son oncle^ Fabbé de Coulanges^ entendre un sermon à Tégiise Saint-Paul. Elle s'y rendait habituellement tous les dimanches. Bussy^ arrivé depuis un moment^ attendait le retour de sa cousine^ en mesurant la chambre en long et en large. Il ne comptait pas la patience au nombre de ses rares vertus. Bussy avait à cette époque vingt-six ans. 11 était de haute taille et d'heureuse physionomie. Son nez était légèrement arqué^ sa bouche fine et ses cheveux blonds et soyeux : le tout éclairé par de grands yeux d'une douceur angélique. Quel masque pour un homme de cette trempe I II avait résisté autrefois aux instances de sou

182 MNON DE LENCLOS

père qui le pressait de s'unira Marie de Rabutin-Chantal^ et depuis qu'elle était la femme de Sévigné^ il avait dirigé contre elle toutes ses batteries. Hais sa cousine était munie d'un bouclier impénétrable : son caractère enjoué et folâtre. Elle répondait aux attaques vives et répétées de Bussy par un feu nourri de spirituelles et joviales saillies. Battu sur tous les points^ Bussy appela à son aide un auxiliaire puissant ; la jalousie. Il chercha à la faire naître chez jnadame de Sévigné et y réussit. Il s'insinua adroitement dans la confiance du mari pour abuser de ses confidences. Pourtant ses rouerie» n'avançaient à rien. Sa cousine déplorait les écarts du marquis, et s'en irritait comme d'une injure ; mais elle repoussait les consolations intéressées de Bussy aussi bien que ses galantes entreprises. Le comte n'était pas homme à déposer les armes. Il continua son œuvre seuterraine, espérant dompter la marquise à force d'infidélités. Et Sévigné en était singulièrement prodigue : c'étaient tous les jours des bonnes fortunes nouvelles et de nouvelles confidences. Tout à l'heure encore, rencontrant Bussy, il lui faisait part de sa conquête de la Veille, dont il se parait plus que de raison :

— Quelle i*avissante femme ! lui dit-il, dès le début* N'allez pas croire, ajouta-t-il, que je parle de votre cou* sine. Cela me couvrirait de honte à vos yeux I C'est de Ninon qu'il s'agit.

— Tant pis pour vous, riposta Bussy qui, sous la gravité d'un mentor, cachait la joie qu'il ressentait d'un tel

aveu. Je tiens pour certain que^ si elle n'était pas votre femme^ elle serait votre maîtresse.

— Cela poun*ait bien être, repartit Se vigne.

Puis, après quelques menus propos, ils se séparèrent. Le marquis se rendit chez le baigneur voisin pour s'y parfumer d'essence, comme il convenait à sa condition de conquérant de ruelles ; quant à Bussy, qui, loi*s de la rencontre de Sévigné^ cheminait dans la direction de la rue Vieille-du-Temple, il hâta le pas, pressé qu'il était de frapper un grand coup.

Nous l'avons vu piétinant d'impatience dans le salon de madame de Sévigné.

— Onze heures et demie, s'écria-t-il, l'oreille aux aguets, et.Marie ne revient pas! Maudit soit le bavard de prédicateur qui la retient avec ses sornettes sans fin !... Hais voici quelqu'un.

— Bonjour, monsieur Bussy, dit Brancas montrant un visage tout renfrogné.

— Bonjour, comte ; quel bon vent vous amène en ces parages ?

Bussy, d'un esprit extrêmement mobile, était tout à coup redevenu souriant : une distraction s'offrait à lui dans la personne de ce distrait.

— C'est un vent d'orage qui m'amène, répliqua Brancas.

— En effet, vous semblez gros de quelque ouragan.

— Il me faut la vie du marquis de Sévigné î

— Oh ! oh !

184 MNON DE LRNCLOS

— Dites-moi, je vous prie, où je puis le rencontrer.

— Ses gens viennent de me dire qu'il était en voyage.

— En voyage ? Ah ! oui, cela signifie qu'il n'est pas revenu. Il sera resté près de Ninon !

— Près de Ninon ? Il a donc pris pied à l'hôtel des Tournelles ? Mais, j'y songe, est-ce que Ninon ne s'est pas retirée dans un couvent ?

— Ne peut-on sortir d'un couvent? Il l'a enlevée avec l'aide de ce mécréant de Bois-Robert.

— Ah ! très-bien ! et vous auriez voulu remplir vousmême cette mission de preux chevalier ?

— J'aurais voulu qu'il ne volât pas ce qui m'appartient !

— C'est là une question à débattre, car on prétend que Ninon vous a ajourné au premier cheveu gris.

— Ce n'est que trop vrai, dit Brancas se radoucissant.

Sa molle nature était incapable d'un emportement de plus longue durée.

— 11 faut donc, mon cher comte, reprit Bussy, laisser votre épée chômer dans son fourreau : elle n'a que faire dehors.

— N'en parlons plus. Parlons plutôt de la marquise. Je désirerais bien lui présenter mes respects.

— Elle est à la messe.

— Et moi qui ai oublié d'y aller ! Adieu, mon cher Bussy, j'y cours, s'il en est temps encore»..

— Ah ! il faut vous hâter.

Brancas^ lancé à toute vitesse^ était déjà au bas de Tes • calier. Il avait croisé madame de Sévigné sans Fapercevoir.

— Me voici complètement armé en guerre, se disait Bussy. Excellent Brancas ! il m'a donné des détails que Sévigné avait négligés.

— C'est une véritable avalanche que ce maître distrait, dit la marquise, en entrant. 11 a failli m'écraser. Ah ! vous voilà, Bussy ? ajouta-t-elle, en se jetant dans un fauteuil. Ouf! il m'a fait une peur... Et mon pauvre oncle qui regagne son appartement, comme si le diable était pendu à sa soutane ! Qu'a donc Brancas pour courir de la sorte ?

— Il avait oublié la messe, je l'en ai fait souvenir et il V va.

— Quand on en sort. Vous auriez bien dû ne pas entamer ce chapitre. J'ai grand besoin de me divertir et l'occasion était belle.

— Vous avez des soucis à chasser : ne puis-je, moi, vous y aider ? repartit Bussy, en s'asseyant auprès de sa cousine. Voyons, contez-moi vos chagrins.

— Hélas ! c'est toujours la même chose.

— Vous vous trompez ; cela va de plus fort en plus fort.

— Que voulez-vous dire ?

— A partir d'hier, le marquis est tombé sous la griffe de Ninon.

— De Ninon ? Alors c'est fait de lui oi de moi ! On pré-

tend que cette créature est une temble enchanteresse...

— Le mal est grande mais il peut être guéri en y appliquant un remède héroïque. Vous savez, ma belle cousine, que la jalousie a quelquefois plus de vertu, pour retenir nn cœur, que les charmes et le mérite. Je vous conseille d'en donner à votre mari^ et pour cela je m'offre à vous. Si vous le faites revenir par ce moyen, je vous aime assez pour sacrifier mon bonheur au vôtre; et s'il vous échappe, aimez-moi, ma cousine, et je vous aiderai à vous venger de lui, en vous aimant toute ma vie.

Madame de Sévigné s'était levée, comme pour congédier Bussy qui se leva à son tour :

— Mon cousin, répliqua-t-elle, vous me conseillez un jeu trop dangereux : je ne me sens pas assez bonne comédienne pour le jouer. Sévigné rentrera au bercail quand il lui plaira. Je vous remercie de votre dévouement et ne veux point tâter du plaisir de la vengeance, que j'abandonne aux déesses. Je tâcherai de me consoler avec les caresses enfantines de mon fils.

— J'espère vous faire changer de résolution, repartit le comte, en lui baisant la main.

— Vous éprouverez un nouvel échec, monsieurle lieutenant des chevau-légers : une fçmme qui ne veut pas se rendre est imprenable. Veuillez, pour vous en convaincre, ajouta-t-elle en souriant, questionner là-dessus M. de Turenne qui m'a fait Thonneur de m'assiéger... Sans rancune, mon cousin.

— Au revoir, ma belle cousine. Faites bonne garde.

car je vous déclare que je vais ouvrir la tranchée^ dit Bussy en s'éloignant.

En eSei, au bout de quelques heures^ il adressait à madame de Sévigné une épître chauffée à blanc. Mais le destin voulut qu'elle tombât sur le mari qui par hasard se trouvait chez lui. Sévigné décacheta le pli, et, après ravoir lu, appela sa femme d'une voix courroucée et lui défendit de recevoir désormais Bussy. La marquise transmit Fordre au comte, en l'avertissant qu'elle travaillerait à un rapprochement. Elle avait, en réalité, un foible pour son cousin, ou plutôt pour l'esprit de son cousin, qui la charmait et qui devait cruellement un jour la blesser au cœur.

Cet acte d'autorité conjugale accompli, Sévigné s'en fut rejoindre Ninon...

— Marquis, dit-elle, devinez à qui je pensais ?

— Je n'oserais répondre : à moi.

— Cependant c'était à vous... ou à peu près.

— Je ne comprends pas.

— Il paraît que vous ne pensez guère, vous, à votre femme?

— Auprès de vous, j'ai mieux à faire.

— Ces maris sont d'une politesse pour leur femme ! Combien je m'applaudis de n'en avoir pris... qu'aux autres ! Mais revenons à nos moutons. Dites-moi, la marquise passe pour être fort spirituelle; mérite-t-elle sa réputation ?

— Elle l'est trop.

188 MNON DK LENCLOS

— Ah ! et c'est pour changer d'air que vous venez ici?

— Vous avez juré de me mettre à la question.

— Souffrez que je continue : elle a un cousin qui, m'a-t-on assuré^ est de taille à lui donner la réplique.

— Ninon ! s'écria Sévigné, en fixant sur elle des yeux étincelants; auriez-vous des... révélations à me faire ?

— Ah ! ah ! ah ! c'est vous qui m'en faites. Allons, avouez que vous avez été, passez-moi le mot, piqué par un cousin...

Sévigné comprit qu'il s'était maladroitement enferré lui-même et voulut se dégager :

— Ma chère, dit-il, en riant à son tour, mais d'un rire forcé, je n'ai pas la sotte prétention d'être un mari exceptionnel; je dois subir la loi commune. Pourtant je ne tiens point à acquérir la conviction du fait...

— Vous êtes logé à la même enseigne que tous vos malheureux confrères : vous avez peur du ridicule. Le mariage a cela de particulier qu'à l'amour (quand amour il y a) il fait succéder l'amour-propre...

— Pour en finir tout d'un coup, dit le marquis interrompant Ninon d'un ton plus franchement jovial, je réclame la question extraordinaire.

— Bah ! décidément j'ai pitié de vous. Foin des maris ! offrez-moi votre bras et faisons un tour de jardin. Je serais aise de voir sur pied les fleurs que m'a envoyées Georges de Scudéri.

— Des tulipes? demanda Sévigné qui s'était empressé d'obéir.

ET SA fOUn. 189

— Comment le savez-vous ?

— Parce que la culture de cette plante est devenue sa manie. Et Dieu sait ce qu'elle lui cofite... je veux dire ce qu'elle coûte à sa sœur ! car il dépense en tulipes la majeure partie des bénéfices que la féconde Madeleine tire de ses interminables romans.

— A quelque chose... le Grand Cyrus est bon. Elles sont d'une richesse de coloris à exciter les convoitises d'un Hollandais. Voyez donc... quels magnifiques reflets !

— Je vous admire !

— Vous me trouvez naïve dans mes expansions ! Je vous plains^ moi^ de ne pas aimer les fleurs.

— Je les adore... d'habitude.

— Il n'y paraît guère.

— Le moyen de les adorer, vous présente !

— Mon cher, vous raillez Scudéri, et vous parlez comme ses héros...

— Dans leurs moments lucides. Mais quelle nuée de visiteurs ^

C'étaient d'Elbène, Charleval, Brancas, la Mesnardière et d'Émery. Ils descendaient les degrés du jardin avec une gravité théâtrale.

— Oh! oh! fit Ninon, quel concei-t de figures solennelles ! Ne dirait^on pas une tragédie de Garnier qui daigne se promener hors de l'hôtel de Bourgogne ?

— J'ai bien envie de la renvoyer à ses tréteaux, murmura Sévigné.

i90 NINON DE LENCLOS

— Du calme^ marquis. Rappelez-vous que vous êtes chez moi.

Après cette petite scène jouée à voix basse^ Ninon alla au-devant des cinq martyrs^ tandis que Sévigné suivait une direction opposée.

— En vérité, s'écria-t-elle avec un accent de condoléance parfaitement réussi, vous m'effrayez avec vos mines désolées ! De quel désastre portez-vous donc le deuil ?

— De notre honneur perdu... foulé aux pieds, répondit d'Elbène.

— Bah ! Qui a pu vous déshonorer ainsi tous les cinq ?

—Vous ! répliqua le chambellan.

— Ce début promet... continuez, mon cher, puisque vous semblez être l'orateur de la troupe.

D'Elbène s'était arrêté au bas de l'escalier. A sadroite, se tenaient Brancaset Charleval ; à âa gauche, la Mesnardière et d'Émery.

— Moi qui vous parle, ajouta le premier, j'ai baisé, pour l'amour de vous, les mains du laquais de Bois-Robert... est-ce assez d'humiliation ?

— Ah ! ah ! ah ! c'est vous qui avez délivré Babylas? Et vous lui avez baisé les mains ? Ah î ah î ah !. l'excellente aventure !

— Vous trouvez ?... Au fait, elle est fort drôle et je ne sais pas pourquoi je n'en rirais pas aussi... Le rôle de Jérémie manque d'agrément, gardez-le pour

ET SA COUK. 191

vous^ mes bons amis ; moi^ je fais chorus avec Ninon.

— C^est une trahison ! s'écria Giarleval ; vous aviez promis de plaider notre cause^ et vous lâchez pied avant Texorde. ^

— Pourquoi ne pas la plaider vous-même^ cher poëte? demanda Ninon. Allons^ rassemblez toutes vos forces et accablez-moi de votre éloquence... ou plutôt non... soyez généreux... chassez les noirs soucis de la jalousie et n'exigez de moi que ce que je puis vous donner^ mon amitié. Je vous aimetrop^ réflexion faite^ pour...

— M'accorder davantage ? Je préférerais être un peu moins aimé.

— Etvous, d'Elbène?

— Moi; je plie définitivement mes ailes de papillon folâtre et ne veux plus les ouvrir que pour échapper à mes créanciers.

— Très-bien. Et vous, la Mesnardière ?

— Je vois qu'il faut me résigner à vous guérir des migraines que d'autres vous donneront.

— Parfait 1 vous serez le médecin de mon cœur.

— Vous voulez dire de votre tête ?

— C'est juste. Et vous, Brancas ?

— J'attendrai patiemment le premier cheveu gris. Je ne puis promettre plus.

— Vous entendez, la Mesnardière ?

— Votre tête est entre bonnes mains : j'espère lasser la patience de Brancas.

— D'ailleurs, repartit Ninon, un galant homme comme

luin^oserait jamais rappeler une semblable échéance...

— Je suis si distrait ! répondit le comte en souriant.

— Vous êtes bien éveillé depuis quelque temps. Mais n oublions pas monsieur d'Émery . . .

— Hélas ! fit celui-ci, je comprends que je dois désormais imposer silence à mes prétentions... Ce ne sera pas sans peine ; mais puis-je du moins espérer que vous me réserviez^ comme à ces messieurs, une petite place à votre foyer ? L^excès de ventre n'est point, je le pense, un obstacle à l'amitié ?

— Nullement, moucher surintendant. Vous serez des nôtres... quoique mazarin. Nous fronderons ensemble les Frondeurs.

— Mais que fait donc M. de Sévigné curieusement posté là-bas, devant cette plate-bande ? demanda d'Elbène.

— Il apprend le langage des fleurs, répliqua Ninon avec un sourire. J'étais en train de lui donner une leçon, quand vous êtes arrivés...

— Et nous allons vous laisser la continuer, dit d'Émery, en ouvrant la marche.

— Je suis trop franche, mes amis, pour vous retenir en ce moment.

— Je suis trop franc aussi, grommela Brancas resté le dernier, pour ne pas vous dire que je déteste le marquis...

— Vous vous caloumiez, comte. Vous êtes incapable

(le haïr personne... même madame de Brancas^ si elle vous trompait. Adieu^ mon bon.

— AdieU; cruelle.

Lorsqull eut disparu^ Sévigné se rapprocha de Ninon et leur conversation intime reprit son cours.

Ce dialogue dura tout un mois^ au bout duquel le marquis fut remplacé par Antoine Rambouillet de la Sablière.

xvn

lia Sablière. — Ije Jardin de ThéTenin Poenliste.

La Sablière était le voisin de campagne de Ninon^ dont la maison des champs^ comme on s^en souvient^ était située à Picpus. Il habitait au faubourg Saint-Antoine un hôtel connu sous le nom de Folie-Rambouillet et duquel dépendait un jardin fameux appelé. Jardin de Reuilly. Cétait un vaste terrain^ long de trente arpents, où Rambouillet le père, en sa qualité de finUncier^ avait enfoui des monceaux d^or. Tout Paris y courait pour en admirer la capricieuse distribution. Les allées affectaient les formes les plus étranges : quelques-unes étaient découpées en pattes d^oie, d^autres figuraient des étoiles et le reste allait^ en serpentant, s^égarer dans de frais bouquets de bois que terminait un labyrinthe. L'avenue principale^ qui fuyait à perte de vue quoique en ligne droite^ menait^ sous un épais feuillage, à une terrasse élevée sur les bords de la Seine. C'était enfin un magnifique séjour, où, selon le classique précepte, l'utile se mêlait à l'agréable. U renfermait un verger d'une fécon-

dite prodigieuse : chaque saison y apportait son contingent de fruits^ d'une grosseur et d'une saveur sans égale. Les plus grands seigneurs^ pour obtenir quelques poires^ se disputaient les bonnes grâces du savant jardinier; le roi lui-même lui faisait la cour. On comparait ces superbes fruits à ceux des Hespérides, et les gens qu'ils tentaient leur savaient gré de ne pas être défendus par un dragon à cent têtes. Qui l'eût tué? Hercule était mort, bien mort ! il n'avait pas^ comme son ancien collègue de l'Olympe, Apollon, l'avantage de revivre sous la majestueuse perruque de Louis XIV.

Donc Antoine Rambouillet de la Sablière, le second fils du riche propriétaire de ce domaine, celui que Conrart appelait le Grand Madrigalter, était devenu le servant de Ninon cpii avait répondu à un très-gracieux cartel par l'épître suivante, aussi brève que cavalière : a Je crois que je t'aimerai trois mois : c'est l'infini pour moi.»

C'était un joli garçon que la Sablière, et de façons avenantes, tournant le petit vers de la meilleure grâce du monde, mais n'ayant garde de mettre, hors de chez lui, des rimes à son esprit : il se contentait alors de plaire en prose et y réussissait à merveille. Il gagna glorieusement le terme fixé par Ninon, qu'il tint jusqu'au dernier jour sous le charme de son agréable naturel. Hais ce terme était irrévocable...

Les trois mois allaient expirer, lorsqu'un matin Ninon, qui, par provision, cherchait dans son entourage le suc-

i96 NlNOxN DE LENCLOS

cesseur de la Sablière^ entendit gratter n la porte de son boudoir : c'était Vassé.

— Votre Impertinence arrive fort à propos, lui ditelle avec un malicieux sourii*e : j'étais en quête d'un valet de cœur... Vous m'épargnerez la peine de pousser plus loin mes investigations, — à moins que vous ne soyez encore dans la nasse de madame Lescalopier, à qui je ne voudrais pas vous voler.

— Vous ne vous jouez point de nioi^ Ninon? demanda le chevalier tout pétrifié de ce bonheur inespéré.

— Voilà un mouvement de modestie qui jure quelque peu avec votre impertinente réputation!

— Cela prouve que je vaux mieux qu'elle^ répliqua Vassé en s'inclinant.

Puis il essaya de reprendre son assurance ordinaire et se mit à caresser sa barbe en coquille.

— Tant pis î.fit Ninon. C'était par ce défaut que vous me plaisiez... N'en parlons plus!

— Prenez garde ! si vous m'y provoquez, je vous contraindrai de m'adorer... k force d'impertinence.

— Très-bien ! je retrouve mon Vassé. Mais, dites-moi, qu'est devenue cette pauvre présidente ?

— Sais-je où vont les vieilles lunes?

— Mon cher, je vous avertis que je dois encore trois jours de fidélité à la Sablière. Attendez donc jusque-là pour passer à l'état de dieu....et veuillez répondre à ma question comme un simple mortel.

— Je vous obéis, repartit Vassé tout interloqué. Quand

ET SA coin. !97

j'eus retiré des Feuillantines madame Lescalopier^ je la conduisis chez sa mère où elle désirait aller loger. Entre nous, si vous me permettez d'être... sincère, je ne tenais plus que par un fil à la présidente. Sa jolie taille et ses cheveux blonds avaient cessé de m'affriander, je démêlais dans ses traits ce que je n'avais jamais aperçu auparavant, quelques rares vestiges de petite vérole. C'en était fait... Pourtant je ne rompis avec elle qu'il y a six seniaines. Je l'avais accompagnée à la comédie, au Palais-Royal. A peine étions-nous entrés, — le premier acte venait de finir, — que les violons se mirent à jouer les Feuillantines. Et le parterre de rire et de bourdonner la chanson... Je ne pus supporter une pareille avanie et, la présidente ne voulant pas quitter la place, je la laissai jouir seule de toutes ces huées... Je ne l'ai plus revue.

— C'est d'un homme prudent : la sagesse conseille d'éviter le scandale, dit Ninon avec un sourire dédai-

gneux.

— Et madame Lescàlopier, continua Vassé sans remarquer l'impression produite, a prouvé qu'elle ne le redoutait guère. A l'heure qu'il est, elle entretient, aux regards de tous, un Béarnais, nommé Hitton, qui lui fait payer cher ses faveurs et qui a déjà mis sur le pavé une

folle de la même espèce, madame Valquembourg Je

ne désespère pas de voir un jour la présidente tomber dans quelque lieu d'honneur.

— Chevalier, s'écria Ninon, se levant tout à coup et lui montrant la porte, je n'ose prolonger c^ tête-à-tête...

198 NINON DE LENOLOS

La peur me prend de manquer de parole à la Sablière... Veuillez donc éloigner le danger... en vous retirant.

— Oh ! oh ! fit Vassé, aveuglé par sa morgue. Allons^ ma belle, ajouta-t-il avec une généreuse bonhomie, rassurez-vous... Il me suffit, en ce moment, de vous avoir vaincue ! Je viendrai, dans trois jours, recevoir de vos

gracieuses mains le prix de ma victoire Adieu, mon

ange !

Et il disparut en se baissant. Il avait démesurément grandi dans son estime et craignait de se heurter le front.

Ninon avait souri de pitié, puis s'était mise à son clavecin qui, sous ses doigts inspirés, chantait des airs inconnus. Elle avait complètement oublié le grotesque personnage...

Pendant ce temps, Vassé rencontrait la Sablière à quelques pas delà porte de Thôtel.

— Eh! eh! chevalier, dit gaiement le poète, je vous y prends : vous sortez de chez Ninon...

— Oui-da! mon cher, mais bientôt je n'en sortirai plus...

— En vérité?

— Chacun son tour.

— C'est trop juste. Et quand entrons-nous en fonction?

— Je monterai le jour. où vous descendrez...

— Et si je ne descendais pas?

— Ceci est l'affaire de Ninon.

— A merveille ! ainsi c'est vous qui me remplacez?

— Mon Dieu ! oui, et, je vobs Favouerai, à la demande de Ninon elle-même. -

— Vraiment?

— Cela vous étonne? Serais-je, h votre sens, quelque peu contrefait ?

— De corps, non : Vous êtes un type de bel air...

— D'esprit alors ? demanda Vassé furieux.

— Heu ! heu! repartit la Sablière avec le plus grand calme.

— Oh! vous me rendrez raison de cette injure !

— Vous voyez bien, mon cher, que vous avez le caractère mal fait.

— Je vous conseille de ne pas me pousser à bout ! je vous châtierais comme on châtie les poètes insolents !

— Tout beau, chevalier ! Je ne m'appelle ni Bautru, ni Neufgermain. Je commets des madrigaux et non des épigrammes, et, comme la chose est fade en soi, pour la

relever c'est moi qui bâtonne! à votre service, mon

cher.

Et, ce disant, le sourire aux lèvres, il décrivait avec sa canne un cercle menaçant.

— Merci! s'écria Vassé qui, éventé de près, s'était vivement rejeté en arrière.

— Très-bien ! il parait que vous vous étiez calomnié... Ce jeu ne vous plaît guère, n'est-il pas vrai ? passons à un autre... qui est sérieux. Ninon, m'avez-vous dit, subjuguée par ce regard à qui rien ne résiste, vous a

200 MiNON DK LExNCLOS

oifert, auprès d'elle, la plaça que je vais laisser vide...

— Ce que j'ai dit, je le maintiens.

— Je n'en doute plus, et la. preuve, c'est que je veux, à l'instant niéme, lui restituer sa parole pour l'autoriser à dovancer l'heure... qui doit lui sembler lente à sonner.

— Persifliez toutà votre aise La patience m'est revenue.

— Je ne plaisante plus... Adieu, chevalier, tenez- vous prêta entrer en lice, au premier appel...

— Je ne suis pas pressé, moi, répliqua Vassé avec un mouvement de physionomie superbe de fatuité.

— Ah ! ah I ah ! fit la Sablière, pleurant de rire. Puis il lui tourna le dos et poursuivit sa route. Tandis que Vassé, le chef droit et l'œil plein d'éclairs,

s'éloignait du côté de la Place-Royale, tout gonflé de son outrecuidance, le Grand MadrigaHer abordait joyeusement Ninon qui achevait la sonate commencée.

— Cher poète, dit-elle, vous paraissez d'humeur bien gaillarde.

— Je devrais pourtant, riposta la Sablière, avoir la mine sombre d'un possédé du démon de la jalousie.

— Expliquez-vous.

— J'ai vu le chevalier... il m'a raconté son ti*iomphe !

— Pauvre Vassé ! Vous a-t-il dit au moins que je l'avais mis à la porte par excès d'amour?

— Non, il a négligé ce trait, mais il vous a dépeinte aifamée de son appétissante personne, et je viens vous rendre votre liberté ...

KT SA cour.. 201

— Pour que je puisse, sans plus tarder, manger du Vasséàbouche-que-veux-tu... quel ragoût! Vous feriez mieux, monsieur le rimeur, d'utiliser galamment le peu (le temps qu'il vous reste à me consacrer.

— Que vous êtes cruelle ! le peu de temps... Pourquoi rappeler cette limite capricieusement fixée et que rien ne vous empêche de franchir?

— Enfant ! dit Ninon en lui faisant un collier de ses deux bras. Je t'ai aimé trois... siècles, et tu t'écries : Encore ! encore ! Pourquoi pas toujours?

— Eh bien ! oui, toujours ! repartit la Sablière en lui fermant la bouche avec ses lèvres.

— Ces poètes ont une étrange façon de raisonner, reprit ensuite Ninon.

— N'est-ce pas la meilleure, quand il s'agit d'amour ?

— BWder n'est pas répondre

— Argument d'hérétique.

— Ne le suis-je point, et au premier chef, car je proteste contre tout le monde, môme contre les protestants?... Mais voici un rayon de soleil printanier qui vient bien à mon gré clore la discussion... Profilons de cette magnifique journée pour aller visiter le jardin de Thévenin l'oculiste, que je ne connais que de renommée et qui, dit-on, se partage la vogue avec votre Folio- Rambouillet.

— Allons.

— Deux heures vont sonner : dînons et partons.

On entendit au même instant maître Pierre annon-

cer discrètement du dehors que la table était servie.

A trois heures précises^ Ninon et la Sablière descendaient à la porte de Richelieu près de laquelle s'ouvrait le célèbre jardin. Coupé en forme de losange^ il ne contenait guère qu'un arpent^ mais ce petit espace avait été curieusement disposé. Les murs étaient masqués par une épaisse bordure de filarias^ arrangés en éventail^ et qui^ par-dessus^ laissaient voir Montmartre et ses moulins à vent. Aux quatre coins s'élevaient des bosquets touffus où Ton trouvait^ Tété^ un asile plein de fraîcheur. Quatre 'allées qui se croisaient étaient plantées d'arbres fruitiers^ tirés les uns de la Touraine^ les autres de la Provence. Enfin^ au milieu^ s'étalait une magnifique corbeille de fleurs aux couleurs éclatantes et d'où s'échappaient les plus suaves parfums.

Du Pin fut la première figure de connaissance que rencontrèrent nos deux visiteurs. Le trésorier des menus plaisirs était accompagné de la femme d'un maître des requêtes ^ madame Paget. Avant qu'ils ne se fussent abordés^ celle-ci se penchant à l'oreille de du Pin :

— Quelle est cette dame ? demanda-t-elie.

— C'est, répondit le goguenard, madame d'Argencourt de Bretagne qui est venue plaider ici.

Ninon avait entendu la réplique et s'efforçaitde garder son sérieux.

— Madame^ vous avez donc un procès ? lui dit avec bonté la femme du maître des requêtes. Je vous y ser-

virai; j'aurais la- plus grande joie du monde de solliciter pour une si agréable personne.

Sur ces entrefaites^ passa Bois-Robert^ suivi de Babylas : il salua Ninon et s'éloigna.

— D'où connaissez-vous cet homme ? reprit madame Paget d'un air étonné.

— Madame^ c'est mon .voisin, car je loge près de l'hôtel de Mellusine.

— Ah I je ne lui pardonnerai jamais d'avoir quitté nos petites réunions pour la société d'une Ninon, d'une vilaine...

— Eh ! madame, répliqua Ninon sans se déconcerter, il ne faut pas ajouter foi à tous les bruits qui courent ; c'est peut-être une honnête fille. Qui sait si l'on n'en dit pas autant de vous et de moi ? La médisance n'épargne personne. •

— Vous êtes aussi bonne que belle. Mais n'oubliez pas de venir me voir: vous me' conterez votre affaire et je mettrai mon mari dans vos intérêts* Adieu, madame d'Argencourt.

— Madame, je suis bien votre servante»

Du Pin et la Sablière riaient sous cape, chacun de son côté.

Lorsqu'on se fut séparé, Bois-Robert, qui avait rebroussé chemin, se trouva en face de madame Paget.

-*• Vous avez fini votre conversation avec Ninon ? lui ditMl.

-^ Ninon? c'était Ninon? s'écria-t-elle scandalisée»

204 Nl^ON DE LENCI.OS

Nulle pudeur n'est plus prompte à s'effai'oucher que celle des grandes dames de la petite vertu. Or madame Paget n^était qu'une bourgeoise, mais une bourgeoise jouant à la duchesse, et elle avait trop de peccadilles à se reprocher pour ne pas se hérisser d'intolérance à l'occasion.

Du Pin s'était enfui lâchement devant le danger, laissant Bois-Robert exposé seul à la fureur de cette lionne blessée.

Heureusement, pour ce dernier, que la réaction ne tarda pas à s'opérer. Madame Pagét, à bout d'invectives, mais non de paroles, se mit à chanter la palinodie, par mesure d'exercice : la langue lui démangeait encore.

— Âbbé, n'ai-je pas été un peu loin ? demanda-t-elle d'un ton radouci.

— Hum ! hum ! vous avez assez mal habillé Ninon et votre serviteur.

— Vous, c'était justice. Ingrat : on ne néglige pas ainsi les gens... Mais cette fille, qu'ai-je à blâmer en elle? Ses amants? c'est l'affaire de son directeur, si elle en a un... Quant à moi, je ne dois apprécier que le respect qu'elle ma témoigné. Sa tenue a été fort convenable, et, réflexion faite, je serais presque tentée de croire que l'on a exagéré, sinon même inventé ses vices... Il n'y a vraiment que la vertu qui ait une telle considération pour la vertu.

— Vous parlez d'or, dit Bois-Robert avec le plus grand sang-froid. Ninon n'a qu'un défaut : son esprit. L'envie,

pour Ven punir^ lui prête une légèrelé de conduite que tout dément. Serais-je un des habitués de son hôtel^ si la galanterie y avait élu domicile ?

— La belle preuve ! fit madame Paget en riant. Vous éles, mon cher abbé, une caution de piètre aloi... Ah! vous voilà, méchant railleur? ajouta-t-elle en apercevant Du Pin blotti derrière un rideau de cyprès. Allons, approchez, et, pour votre châtiment, ramenez-moi près de H. Paget.

Le trésorier des menus plaisirs offrit son bras de bonne grâce: il ne voyait pas d'un œil indifférent la solide ampleur de formes de celle dont il aimait parfois à narguer la naïveté. La femme du maître des requêtes appelait la convoitise au même titre que madame de Montbazon. Elle venait d'atteindre trente ans, l'âge de l'épanouissement le plus complet.

— A force de prendre des aides, se dit Bois-Robert, en sortant derrière eux, le bonhomme Paget finira par' ne plus craindre de mourir sans postérité... Il n'a qu'à se croiser les bras et attendre que les enfants lui viennent en dormant. Babylas, appela-t-il, donne-moi mon bréviaire.

11 ouvrit gravement le livre que lui tendait son laquais, et, marmottant, au lieu de prières, des épigranimes improvisées chemin faisant, il traversa la foule qui se rangeait pleine de vénération devant le pieux personnage.

Ninon continuait sa promenade avec la Sablière cl

206 NLNON DE LEMCLOS ET SA COUR.

recevait les hommages des seigneurs que la Fronde n'avait pas entratnés hors de Paris^ et qui honoraient de leur présence le jardin de Toculiste.

Elle se disposait à regagner sa voiture^ lorsqu'un cavalier de belle mine vint lui rendre ses devoirs. C'était Jean^ comte d'Estrées^ neveu de la célèbre Gabrielle, Il paraissait soucieux et fixait sur Ninon des regards embarrassés.

— Comte^ lui dit-elle, vous portez un secret qui vous pèse; faites-nous-en part, cela vous allégera...

— Je ne m'en sens pas le courage, répondit d'Estrées, parce que ce secret doit vous attrister profondément...

— Mon père est tombé au pouvoir de Hazarin ! s'écria Ninon d'une voix troublée.

— Saint-Évremont que je viens de rencontrer, repartit le comte en s'inclinant, vous attend chez vous en ce moment...

— Hélas ! interrompit Ninon, quelle aifreuse nouvelle va-t-il m'apprendre ? Partons au plus vite ! ajouta-t-elle en se précipitant vers la porte du jardin.

La Sablière avait peine à la suivre.

— A l'hôtel, cria-t-elle au cocher, et crève tes che* vaux.

Mort de M. de I^nelos. ^ D'Estréini et d'Efllat.

Durant cette course à fond de train^ Ninon avait gardé un morne silence, religieusement respecté par la Sablière.

— Au revoir, mon. ami, fit-elle en mettant pied à terre.

Puis elle franchit d'un bond la distance qui la séparait de son appartement.

La Sablière, qui était d'une sensibilité presque féminine, s'éloigna tout contristé et se promettant de revenir le soir.

— Eh bien ? dit Ninon en attachant sur Saint-Évremont ses beaux yeux effrayés.

Il comprit qu'elle avait rencontré le comte d'Estrées.

— H. de Lenclos est... dangereusement malade, répliqua-t-il, d'un ton qui démentait ses paroles.

— Mon père est mort !

Saint-Évremont resta sans réponse.

— Mort ! et je n'étais pas près de lui !

208 M.NON DK LK.NCLOS

Elle s'était affaissée dans un fauteuil^ au dos duquel f.'iippuyait Saint-Évremont.

— Je l'ai assisté à ce moment suprême, reprit-il.

— Oh ! répétez-moi ce qu'il vous a dit... car il a dû vous parler de sa fille, repartit Ninon en se redressant et en essuyant son visage noyé de larmes.

— Il n'a pu prononcer que ces quelques mots : « Adieu, Ninette, adieu ! ne t'afflige pas trop de ma mort... je devais finir ainsi. »

— D'une balle ou d'un coup d'épée ! Pauvre père ! Et Ninon de s'affaisser de nouveau sur elle-même et

de se répandre en sanglots.

Au bout de quelques minutes, Saint-Évremont tenta (le la tirer de cet état d'abattement :

— Mon amie, lui dit-il doucement, rappelez-vous que vous n'êtes pas une femme...

— Est-ce une lâcheté de pleurer son père? demanda Ninon, en relevant la tête avec une vivacité fél»rile.

Il avait frappé juste.

— Je n'ai garde d'avoir une telle pensée, répliqua-t-il.

— Mais vous ne m'avez pas dit, continua Ninon un peu calmée, où et comment M. de Lenclos reçut le coup mortel. On aime, vous le savez, à se repaître de sa douleur... Contentez-moi, mon ami, sans^m'accuser de faiblesse.

— Vous mo promettez de vous montrer... digne de votre père et de vous, d'être vaillante enfin ?

-- Je VOUS le promets.

— M. do Lenclos, à la suite du duc de Retz, était, (romme il avait dû vous en instruire, parti pour la Normandie...

— 11 avait pris congé de moi par une lettre, car si nous nous aimions beaucoup, nous ne nous voyions qu'à (le longs intervalles...

— M. de Longue ville les avait devancés et essayait «rentralner la province, dont il est le gouverneur, dans la guerre dirigée par le parlement de Paris contre Mazarin. Ils se trouvaient tous réunis dan3 le petit bour^ de la Bouille, lorsque j'y passai, me rendant de Saint- Denis le Guast à Rouen. Je les avertis que je venais de rencontrer le comte d'Harcourt, à la tête des troupes du mi, et qu'il ne tarderait pas de les attaquer. L'armée dé messieurs les frondeurs était peu nombreuse : il n*en eût fait qu'une bouchée. Le duc de Longueville jugea prudent de se retirer sans retard dans Rouen, et tout son monde l'y suivit... hormis M. de Lenclos.

— Intrépide jusqu'aux dernières limites de la témérité, il aima mieux se faire tuer que de reculer ! mon père, pardonne-moi d'avoir fléchi un moment... Mais j'ai recouvré toute mon énergie et je remercie le ciel de l'avoir accordé la mort glorieuse que tu méritais si bien !

— Il demeifrait seul, attendant de pied ferme les troupes du roi et, lorsqu'il les aperçut, se précipita au-de» vant d'elles. Le comte lui cria de s'écarter, s'il ne voulait qu'on lui passât sur le corps. « Passez sur moi, si le

cœur vous en dit^ riposta M. de Lenclos^ mais je ne bougerai pas d'une semelle, d II se tenait au milieu du chemin^ Tépée nue et la pointe menaçante. D'Harcourt ordonna de se remettre en marche à ses soldats qui s'étaient arrêtés^ dominés par cet excès d'héroïsme. Ils restèrent immobiles... Alors le comte se porta furieux en tête de la colonne : il avait tiré son épé'e. — « En garde^ dit-il, et dépéchons 1 » — a Vive Dieu ! réplic[ua M. de Lenclos, je suis aussi pressé que vous. » Et de se ruer l'un sur l'autre avec une égale rage. La lutte dura longtemps... jusqu'à ce que vôtre père tombât percé de part en part. Un long cri s'échappa aussitôt des rangs de l'armée... Elle semblait avoir épousé la cause de la vaillante victime du comte.

— Oh! oui, s'écria Ninon, c'était ainsi qu'il devait finir !

Ses yeux étincelaient sous les larmes.

— Dès que j'eus appris ce fatal événement, continua Saint-Évremont, je revins en toute hâte sur mes pas et, après avoir rendu les derniers devoirs à M. de Lenclos qui expira dans mes bras, j'accourus près de vous, pour vous annoncer moi-même la pénible nouvelle...

— Je ne vous remercie pas, mon ami : ce serait vous faire injure.

— • Vous me jugez bien ; mais souvenez-vous, Ninon, de la recommandation de votrç père...

— Je lui obéirai, dit-elle, en levant les yeUx au ciel, dornnie pour y envoyer sa réponse.

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— D'ailleurs, en bonne philosophie, ajouta Saint-Évremont, se disposant à sortir, les regrets doiveat être plutôt des sentiments de tendresse qae des sentiments de douleur. Somme toute, quelque charme que nous éprouvions repliés en nous-même, prenons garde d'y demeurer plus que de raison. L'âme s'ennuie d'être toujours dans la même assiette : elle s'épuiserait à la fin, si elle n'était réveillée par les passions. ^

— Maître, vous serez content de moi. Mais me quittezvous déjà?

— J'y suis forcé. Il faut que je retourne à Rouen pour y régler des affaires de famille qui ne souffrent pas de retard. A bientôt !

— Au revoir, mon... frère, dit Ninon s'abandonnant au besoin d'expansion qu'elle ressentait.

Saint-Évremont parti, la Sablière entra silencieusement etdel'air embarrassé d'unhomme qui redoute d'être traité de fâcheux, ou tout au moins d'indiscret.

Ninon s'empressa de le rassurer, en lui ouvrant son cœur :

— Mon ami, dit-elle, je vous attendais... Venez donc, sans craindre de gêner ma douleur. Oui, je le répète, je comptais sur vous dont la profonde sympathie m'est connue et à qui la mienne est acquise pour toujours... Hélas ! cher Antoine, j'ai perdu mon père !

— M. de Lenclos est mort ! s'écria la Sablière consterné.

Ses prévisions n'étalent pas allées si lotn..^

Ninon s^était courbée de nouveau sous le poids de son affliction. Elle avait trop préjugé de ses forces...

Lorsqu^un peu de fermeté lui fut revenue, elle prit dans ses mains les mains du poète, qui ne trouvait que des pleurs pour la consoler, puis elle se mit à raconter lonf^ement la scène du duel.

— Un gentilhomme de cette trempe, 'dit-elle en terininSnt, a-t-il pu, comme de misérables bruits Ten pnt accusé, descendre jusqu'à l'assassinat, poignarder Chaban pour s'épargner le danger d'une lutte ?

— Personne n'a cru à cette infime calomnie, répliqua la Sablière.

— Tout le monde... ou presque tout le monde y a cru, reprit Ninon avec une amertume poignante. La calomnie a tant d'attraits l Et tenez pour certain que l'injuste flétrissure dont mon père a été l'objet ne sera pas eifacée par l'héroïsme de sa mort ! Mais je sens que je ne suis qu'une femme... J'ai le corps brisé, anéanti... Pardonnez-moi, mon cher, de vous renvoyer...

— Adieu, ma pauvre amie y dit la Sablière, en ^soulignant ce mot de la voix. Adieu, prenez courage.

Le lendemain, la cour et la ville, instruites du deuil de Ninon, vinrent lui offrir leurs compliments de condoléance.

D'Estrées n'y manqua pas. Il était accompagné du frère de Cinq-Mars, l'abbé d'Effiat, ce plaisant original qui mettait madame de Sévigné en si belle humeur et qu'en se jouant elle appelait son « mari. »

— Veux-tu faire un pari ! dit le comte^ en sortant.

— Quel pari ? demanda Tabbé.

— Je gage être le premier ti distraire Ninon de ses regrets...

— Je gage que non.

— Qui donc s'y opposerait ?

— Moi.

— Ah ! ah ! ah !

— Il ne s'agit pasderire^ mais de déterminer l'enjeu. Je propose mille écus.

— Diable !

— Tu recules ?

— Quel gaillard !

— Quel poltron !

— Poltron ? Ce n'est pas la peur, mais un scrupule

qui me fait hésiter La somme est un peu bien forte

pour être si facile à gagner.

— Chasse ton scrupule qui n'est guère de saison. Je t'avertis, moi, que les mille écus... que tu vas perdre, sont placés à l'avance. Ils me serviront à acheter madame d'Uxelles dont je veux me passer la fantaisie.

— Oui-da ! la femme du gouverneur de Chftlons est donc à vendre ?

— D'où sors-tu, pour l'ignorer ? I^a preuve, c'est quil v a une chanson là-dessus.

Et l'abbé de chantonner :

2i4 NINON DE LENCLOS

Mon mari s*en est allé

A Chàlons, en Champagne ;

Il m'a laissée sans argent,

Mais avec mon enjouement

J'en gagne, j'en gagne, j'en gagne.

— Es-tu convaincu ? ajouta d^ffiat.

— Le moyen de ne pas Tétre^ quand on oppose un témoignage aussi sérieux ! Mais si tu ne comptes que sur mon enjeu pour t'insinuer dans les bonnes grâces de la marquise^ tu coiu*s grand risque... de rester à la porte.

— Ceci est mon affaire. Mais concluons: tu as proposé de parier^ j'ai accepté ; je propose d'engager mille écus^ me iiens-tu téte^ oui ou non ?

— Oui, certes.

— C'est entendu ?

— Parfaitement. Et cpiand commençons-nous la partie ?

— Aujourd'hui même.

— A l'œuvre donc !

— Quel chemin prends-tu là?

— Celui du Pré-aux-Clercs...

Le Pré-aux-ClercîS avait été surnomméle « Cours mélancolique » à cause du contraste qu'il formait avec le Cours-la-Keine : c'était un désert dont la solitude n'était troublée que par le croisement des épécs. On ne s'y promenait que pour rêver.

— Ah î très-bien ! fit d'Eiliat en souriant : tu vas ruminer en paix ton plan de campagne.

— Et toi ? .

— Moi ? je m'aperçois que j'ai pris le plus long^ car je vais rue Neuve-Saint-Augustin, chez madame dTIxelles... retenir la place que je dois occuper dans soa cœur.

— Il n'en démord pas !

— Parbleu 1 non. Adieu, comte, que Vénus Callipyge tinspire !

— Adieu ! Tabbé ; prends garde de perdre toutes tes plumes auprès de la marquise...

Us étaient arrivés à l'extrémité du quai de la Mégisserie. D'Estrées traversa le Pont-Neuf, et d'Effiat entra dans la rue de la Monnaie.

Les deux rivaux, sans s'iétre donné le mot, laissèrent s'écouler une semaine avant de reparaître à l'hôtel de Ninon. Ils avaient craint, en se pressant trop, de compromettre le succès de leurs tentatives.

Yassé n'était pas homme à se conduire avec la même réserve. Du reste, il n'eût pas mieux réussi. Il était jugé et condamné.

Ninon, cette fois, lui fit un accueil qui ne permettait aucune interprétation favorable. Après l'expiration du fameux trimestre, il avait jugé à propos de venip se substituer à la Sablière. Pierre fut chargé de pousser dehors l'imprudent chevalier, qui, pour faire diversion à ce honteux échec, enleva une enfant de quinze ans, mariée au comte de Maillé.

Saint-Évremont tint parole : il ne passa que quelques jours à Rouen, et se hâta de regagner Paris. Il

retrouva Ninon plus maîtresse d'elle-même^ envisageant presque de sang-froid la perte qu'elle avait faite^ mais l'envisageant toujours.

— Machère amie^ lui dit-il^ les morts sont des absents. . . que Ton est sûr de revoir. Chaque pas que nous faisons i)ous rapproche d'eux. Or^ puisqu'ils nous attendent au bout du chemin^ pourquoi regarder tristement en arrière? Allons de Tavant^ la mine et le cœur gais... Marchons sur des fleurs et non sur des cailloux.. . A quoi bon arriver au but^ l'œil larmoyant et les pieds ensanglantés?

— mon cher philosophe^ répliqua Ninon avec vfi sourire mélancolique^ quel don mei*veilleux vous avez pour me transformer soudain! Tout à l'heure^ j'étais songeuse^ près de défaillir encore ; vous paraissez^ et voilà que mes jambes^ qui pliaient^ ^e raffermissent et que mon àme^ qui menaçait de sombrer dans une tristesse sans fond^ se relève et prend goût aux joies de ce monde...

— Épicure soit loué ! vous êtes sauvée Mais, pour

éviter une rechute, suivez les prescriptions de ce savant médecin qui guérit plus de malades qu'Hi[]y[)ocrate et Galien réunis.

— Que m'ordonne-t-il ?

— • De vous abandonner au courant de votre nature : d'uimer... d'aimer toujours..

-Qui?

— La Sablière... ou tout autre.

*— La Sablière est devenu mon aiiii^

ET SA COUR. ai?

— Alors, d'Estrées, d'Effiat...

— Pourquoi citer ces deux noms?

— Parce que... j'entends d'Estrées et que d'£fBa^ne doit pas être loin. Oreste annonce toujoui's Pylade...

— Oh ! oh ! fit le comte en entrant, on voit bien que le soleil a reparu... quel ciel..^ ou plutôt quel front serein!

— Oui, comte, dit Ninon toute transfigurée, c'est Saint-Évremont qui à fait ce beau temps...

— Avec le secours de d'Effiat, ajouta celpi-ci en souriant.

— Avec le secours de d'Effiat ? répéta d'Estrées stupéfait.

Ninon flairait quelque malice.

— Qu'y a-t-il d'étonnant ? je faisais Téloge de Tabbé, et ne suffit-il pas de raconter la moindre de ses fredaines, pour mettre en belle humeur? Quel brave compagnon ! toujours la joie au cœur et sur les lèvres ! Si j'étais femme, je lui jetterais l'hameçon... Et vous, comte?

— Moi, répondit d'Estrées avec embarras,J'amitié qui nous lie me défend de le louer.

— Alors, permettez que j'adresse la même question à inon.

— Si j'étais femme, répliqua-t-elle gaiement*. •

— Qu'étes-vous donc, sinon la plus gracieuse d'entre les filles d'Eve? interrompit l'abbé survenant tout à coup.

— Bon ! fit Saint-Evremont, voici l'éohe^eau emmêlé :

9i% NINON DE LENCLOS

tîrez-vous de là comme vous pourrez... Je vous souhaite le bonjour.

t% il s'enfuît en poussant un éclat de rire des plus sonores.

— Hé! hé! que sepasse-t-îl céans? demanda d'Effîat. Il interrogeait aussi du regard. L'air gêné du comte

ne lui avait point échappé. Il en triomphait.

— Mon cher abbé^ riposta Ninon, lorsque vous êtes entré... vous étiez sur le tapis et l'on vous criblait de brocards.

— Je suis sûr, dit d'Efffat, que d'Estrées me couvrait de son bouclier, en qualité d'ami...

— Lui? il se tenait coi, alléguant, pour excuser sa neutralité, que Famitié qui vous lie Tun et l'autre lui défend de vous louer...

— Le fourbe !

— Ingrat ! dît d'Estrées, je ne t'ai pas attaqué... et tu te plains.

— Tu railles agréablement, cher comte, mais je ne perds pas de vue ta trahison et veux la punir comme elle le mérite. Je déteste les biais, moi, et je suis décidé à jouer cartes sur table.

D'Estrées s'épuisait, pour conjurer le châtiment, en œillades lamentables.

•— Tu as beau me suppHer du regard, ajouta d'Efiiat, je SUÎ6 sans pitié.

— Oh ! oh ! fit Ninon en riant^il s'agit donc d'une exécution complète.

ET SA COUR. 21f

— C'est le mot, répondit l'abbé^ et ce ne sera point long. Je hais les ambages. Voici la chose : d'Estrées et votre serviteur ambitionnaient la conquête de... la femme la plus enviée de Patis. Nous allions entrer en lutte, lorsque le comte^ se ravisant^ proposa d'adjuger un prix au vainqueur. J'y consentis et fis la motion de le fixer à mille écus. «Mille écus^ soit^» dit d'Ëstrécs.

— Quel entrain 1 s'écria Ninon^ je suis curieuse de connaître la déesse qui a le don de provoquer une telle ardeur. IJÎe serait-ce pas madaoïe de Montbazon?

— Qui aurait la cruauté^ repartit d'Effiat, de se jeter en travers du pauvre Bouthillier de Rancé, qui s'est attelé à ce colosse?

— Alors c'est madame de Gondran qui est la déesse en question?

— Vous savez bien^ dit l'abbé^ que Sévigné ne sort pas de chez elle? Comment songera y entrer?

— En vérité^ ajouta galamment d'Estrées^ que son rôle passif humiliait, je ne comprends pas que, la femme la plus enviée de Paris étant à trouver, Ninon se mette à la chercher ailleurs... qu'ici ,

— Vous n'y allez pas de main morte, cher comte, pour un homme qui se réveille.

— 11 s'est précipité en avant pour me dépasser, reprit d'Effiat, mais je n'aurai pas de peine à comprimer sa fougue... Demandez-lui quelle destination, vainqueur, il prétendait donner à mon enjeu.

— Répondez, d'Estrées.

— Oh! le méchant abbé ! répliqua vivement celui-ci ; il est de force à me prêter ses propres combinaisons.

— Expliquez-vous^ messieurs.

— La compassion m'envahit, riposta d'Effiat : Je lui fais grâce, et veux terminer le différend par une simple question : Qui doit l'emporter de lui ou de moi ?

— Ni lui ni vous.

— Nous avons donc perdu tous deux ? dit Tabbé.

— Non... vous avez gagné tous deux.

D'Estrées avait l'attitude d'un Thébain embarrassé par le sphinx.

— A votre tour, Ninon, de vous expliquer, continua d'Effiat.

T- Quoi de plus limpide ? D'abord vous êtes des cavaliers dé trop bonne mine pour courir jamais le risque d'un échec auprès d'une femme qui sait son monde...

— Saluons, comte, et saluons bien bas, interrompit l'abbé en s'inclinant jusqu'à terre.

D'Estréessuivit machinalement l'impulsion qui lui était donnée.

— Ensuite, ajouta Ninon, vous êtes des amis trop... inséparables pour que l'on ait la pensée de vous désunir.

— Qu'en dis- tu, comte? demanda d'Effiat^ avec un fou rire.

Le comte s'inclina de nouveau et glissa ces mots dans l'oreille de l'abbé :

— Je disque... l'enjouement de madame d'Uxelles ne me coûtera rien.

Un enfant Joaé aux dés. — Villarceaux. — Madame

de Courcelles-lIari^eBat.

Cette association galante produisit une confusion toute naturelle : un enfant survint : à qui en attribuer la paternité ? Problème insoluble ! grande dispute et qui menaçait d'élre interminable !

Niqon^ consultée^ riait aux larmes.

— Messieurs^ dit-elle, vous n'avez qu'un moyen de vous tirer d'embarras.

— Quel moyen ? demandèrent-ils en chœur.

— C'iBst déjouer à... père ou non.

D'EfQat et d'Estrées se regardèrent comme les augures.

— Est-ce ton avis, comte ? dit le premier.

— Il le faut bien !

D'EfBat prit trois dés sur la table de jeu et les tendit à d'Estrées.

— A toi l'honneur, fit-il.

Le comte les jeta en l'air, d'une mine soucieuse.

— Douze ! s'écria-t-il, tout rayonnant.

D'Effiat, les lançant à son tour, amena le chiffre sept.

— Voilà qui me réconcilie avec le sort, dit joyeusement Ninon. En conscience, mon fils pouvait-il avoir pour père un abbé ?

— Cependant... objecta d'Efftat.

— Vous êtes un impertinent, interrompit-elle, le sourire aux lèvres.

D^Estrées joua son rôle de père avec la sollicitude et la tendresse voulues. Il fit donner une éducation de gentilhomme à cet enfant qui reçut le nom de chevalier de la Boissière et acquit le grade de capitaine de vaisseau. Le chevalier mourut à Toulon dans un âge avancé. Il avait hérité des talents de sa mère et s'était signalé comme musicien de premier ordre. Aucun des artistes qui passaient d'Italie en France, ou de France en Italie, ne manquait de lui rendre vjsite, et rien n'égalait leur bonheur, lorsqu'ils obtenaient ses applaudissements judicieux. Ce fils fut une des joies les plus vives de Ninon.

D'Effiat et d'Estrées eurent pour successeur Louis de Mornay, marquis de Villarceaux, capitaine des chevaulégers du duc d'Orléans.

A cette époque, Ninon, qui avait atteint trente-sept ans, entretenait un commerce d'amitié très-suivi avec la jeune femme de Scarron. Le cul-de-jatte venait d'épouser les dix-sept années de mademoiselle d'Aubigné, belle et grande jeune fille, aux cheveux châtains, au nez finement sculpté, à la bouche vermeille et aux yeux bruns, bien fendus et ombragés par de longs cils. Qui eût pu prévoir que ce frais et charmant visage deviendrait le masque

impénétrable de l'hypocrite madame de Haintenon ?

Le modeste logis de Scarron^ que le poète lui-même avait appelé Vkôtel de Vlmpécuniosité, était le lieu de Paris^ pour ne pas dire du monde, où il se dépensait le plus d'esprit. Tantôt c'était le gros Harigay, surnommé le Mazarineur, qui donnait la réplique au cul-de^jatte e t échangeait avec lui de pétillants couplets ; tantôt c'était le baron Blot^ dont les vers avaient le diable au corps et qui décochait quelque-joyeuse saillie. Le comte de Gnar mont se jetait parfois dans la mêlée et y prodiguait toute sa verve. Miossens^ Vivonne, Mortemart et Villarceaux composaient la galerie^ às8i3 autour du petit lit de damas jaune^ où se tenait le maître de la maison, quand il était las de sa chaise à bras.

Mademoiselle d'Aubigné avait reculé de deux pas, en entrant dans ce monde r^laisien, dont les licences poétiques et autres dépassaient les limites du connu. Mais elle s'était remise peu à peu de .son trouble et avait jtf is place entre les sœurs de son mari, Anne et Françoise, qui n'étaient guère d'humeur à la rassurei* longtempe, car elles ne dissimulaient pas leurs inclinations égriUardes, que se partageaient les hommes et le vin. Heureusement, pour elle, que JNinon, qui se trouvait là par hasard, vint la tirer des mains de ces deux luronnes.

— Allons, mon enfiant, lui dit-elle avec bonté, il faut vous habituer tout doucement à cette atmosphère de quolibets plus ou moins crus... puisque vous êtes forcée d'y vivre. A propos, ^outart-elle, qui vous a décidée à

enterrer votre jeunesse et votre beauté dans la chambre d'un malade?

— J'ai mieux aimé épouser un cul-de-jatte qu'un couvent^ répondit madame Scarron^ en levant sur elle ses grands yeux où perçait la terreur du cloître.

Et Ninon de l'embrasser affectueusement au front.

A dater de ce moment^ malgré la grande différence d'âge^ il s'établit entre elles d'amicales relations qui tendirent tous les jours à se resserrer davantage. Ninon portait un vif intérêt à cette vierge tombée aux mains d'un homme qui avait contracté l'habitude de tout dire et ne comprenait qu'une pudeur^ celle qui se choque de gros mots dépourvus de seL

— Je ne lui ferai pas de sottises^ mais je lui en apprendrai beaucoup^ avait-il dit^ avec un cynisme ingénu^ au poète Segrais qui^ lors des épousailles^ s'indignait de voir les grâces de mademoiselle d'Aubigné devenu* le lot d'un paralytique

Madame Scarron ne se contenta pas des leçons du cul-de-jatte : elle prêta aussi l'oreille au chevalier de Méré^ qui s'était institué son professeur de beau langage et qui^ mariant l'amour à la rhétorique^ joignait l'exemple au précepte.

Pendant ce temps, Ninon, bel et bien ensorcelée cette fais^ s'abandonnait corps et âme au marquis de Yillareeaux qui l'avait enlevée et la tenait comme séquestrée h dix-sept lieues de Paris, dans le Vexin. La prison, du reste, était magnifique : c'était un château bâti sur le

flanc d'une colline d'après un dessin de Mansard. La recluse avait, pour préau, un parc de cent quarante arpents et, pour geôlier, le plus séduisant de tous les cavaliers de France, que les plus hautes dames de la cour se disputaient et qui était tombé aux pieds de Ninon, ébloui et vaincu. Ninon, de son côté, avait aussi confessé sa défaite... Elle éprouvait enfin cette passion ardente, tumultueuse, qu'elle désespérait hier de ressentir jamais.

Villarceaux avait emporté et enfermé son idole pour lui vouer un culte exclusif. Un seul homme était admis dans le château : il avait nom Yaricarville et pensait creux, pour parler la langue du cardinal de Retz. Cet original, que nous avons déjà vu à l'hôtel des Tournelles, ne pouvait donner aucun ombrage : il n'aimait que les animaux et à tel point qu'il ne se nourrissait que de légumes. Les légumistes d'Angleterre devraient le placer au nombre de leurs saints. Il amusait beaucoup Ninon par ses rêvasseries. C'était la seule distraction qui lui fût permise, et elle n'en demandait pas d'autre. L'amour laisse si peu de loisirs!

Nos doux amants n'abandonnèrent leur retraite qu'au bout d'une couple d'années. La chaîne n'était pas brisée^ mais elle tendait à s'allonger.

— Marquis, avait dit un matin Ninon à Villarceaux qui, assis à sa droite, dans un belvédère élevé à l'extrémité du parc, regardait mélancoliquement dans la direction de Paris, je crois vous deviner... Un peu de liberté ne vous déplairait pas.

226 NINON DE LENGLOS

— Et à VOUS, Ninon?

— A nioi^ non plus.

— Si j'étais certain... ?

— De quoi?

— Oh! vous m'avez cofnpris.

— Certes oui et, pour vous rassurer, je vous dirai... qu'on ne peut répondre de rien.

— N'en parlons plus alors.

— N'en parlez plus, si vous voulez, mon cher; quant à moi, c'est chose décidée : ce silence éternel conunence à me lasser, j'ai besoin d'entendre du bruit et de voir du mouvement... adieu!

Ninon s'était levée.

— Vous oubliez, repartit Villarceaux, en souriant, que les murs sont entourés de fossés profonds et remplis d'eau.

— Bah ! mademoiselle de Hontpensier a-t^Ue reculé devant les remparts d'Orléans? Ne les a-t-elle pas nargués, et n'est-elle pas entrée bravement dans la ville?... J'ai peut-être moins de valeur, mais il me faudra aussi moins d'efforts pour... sortir d'ici. Tenez, ajouta-t-elle^ en sautant sur la fenêtre et de la fenêtre sur le mur contre lequel était adossé le kiosque, ce n'est pas plus difficile que cela...

Elle courait avec la légèreté d'une chèvre, conune si elle eût été dans l'avenue.

— Ninon! Ninon ! s'écria Villarceaux, pâle d'effroi.

— N'ayez donc pas peur! on sait nager.

Elle faisait mine de se précipiter dans le fossé.

— Oh ! de grâce, rentrez...

— J'y consens, mais quand vous m'aurez promis de m'ouvrir les portes.

— Je ferai mieux, je vous accompagnerai à Paris...

— Je n'en demande pas tant, répliqua Ninon, en se jetant dans les bras de Villarceaux qui l'enveloppait et la pressait comme pour la protéger contre le danger passé. Non, monsieur, continua-t-elle, quand elle se fut dégagée, je n'en demande pas tant... Je m'en irai bien toute seule. Attendez-moi... sous l'orme !

Cette petite querelle se termina par ime nouvelle étreinte.

— Quand partons-nous? demanda ensuite Villarceaux.

— A l'instant même.

— C'est dit, partons.

— Partons.

Les chevaux furent promptement attelés et, à midi sonnant, Ninon descendait dans son hôtel.

Villarceaux se logea en face, pour tout concilier. Il ne voulait pas gêner la liberté de Ninon, en habitant sous le même toit, et s'éloignait., le plus près possible.

On sut bientôt le retour de Ninon d^un bout de Paris à l'autre, et la rue des Tournelles ne tarda pas à regorger de voitures.

Brancas et Charleval, comme de raison, se montrèrent

]es plus empressés. Mais ua méchant bruit avait eu le temps de les précéder.

— Voici nos fidèles chevaliers, dit Ninon d'un air railleur.

— Quand mériterez-vous à votre tour cette qualification de fidèle y vous qui êtes Tinconstance même? repartit Charleval.

— Je la mérite, en ce moment, plus que personne. Demandez au marquis de Yillarceaux...

— Il ne s'agit pas du marquis, mais de l'infortuné Charleval.

— Et du malheureux Brancas, ajouta le comte.

— Ah ! ah ! ah! fit Ninon, en éclatant de rire, l'infortuné Charleval et le malheureux Brancas ont bien la mine d'avoir séché sur pied pendant mon absence!

-^ J'avais perdu le sommeil et la rime, dit le poète.

— J'étais retombé dans mes distractions d'autrefois et m'y étais enfoncé au point de prendre pour un prie-Dieu la reine agenouillée et de mettre mes genoux sur les talons d'Anne d'Autriche et mes coudas sur ses épaules...

— On m'a raconté ce joli trait. . . ainsi qu'un autre que je vais vous rappeler.

— Lequel?

— Ne vous êtes-vous pas oublié, cher comte, au|M*ès de madame de Courcelles-Marguenat, en compagnie de Gramont, Barillon et... Charleval qui y cherchait sans doute une rime?

— Hum ! fit ce dernier en aparté.

ET SA COUR. t29

On eût dit d'un écolier pris en faute.

— Et savez-vous ce que j'y cherchais^ moi? demanda Brancas en somîant.

— Cbarleval ?

— Point. Je faisais mie expérience à votre intention.

— Ah ! voyons l'expérience. ,

— Comme la femme du maître des G>mptes vous ressemble à différents égards, qu'elle est brune et de votre âge, trente-neuf ans, je m'étais abouché avec elle pour passer sa tête en revue...

— Oui-dà! et avez- vous, monsieur le curieux, trouvé le cheveu gris désiré?

— J'en ai compté huit.

— Cela ne prouve qu'une chose, c'est que madame de Courcelles-Marguenatest plus avancée que moi.

— En effet, dit Brancas qui s'était levé et fouillait de l'oeil, jusque dans ses moindres replis, la belle chevelure de Ninon ; rien encore !

— Vous vous fourvoyez singulièrement, mon cher ami, s'écria Cbarleval, heureux de rencontrer cette porte pour rentrer dans la conversation; les règles les plus élémentaire» de la galanterie proscrivent une pareille perquisition.

— Il en sera toujours pour ses frais... dit Ninon. Voilà le châtiment que je réserve à sa curiosité.

— Edtendons*nous bien, repartît Brancas. M'avezvous fait la promesse... que vous savez?

— Oui, certes.

230 NINON DE LENGLOS

— La reraplirez-vous loyalement ?

— Il n'est pas permis d'en douter, dit Charleval avec vivacité.

— Ce n'est pas à vous que je m'adresse> mon cher poète.

— Yeici ma réponse, répliqua Ninon : je vous ai ajourné au premier cheveu gris et suis prête à tenir mon engagement... mais j'ai grand'peur que l'échéance que vous attendez si impatienmient n'aiTive point. La Mesnardière a composé, pour mon service particulier, une pommade avec laquelle, m'a-t-il dit, je peux défier les injures du temps.

— Le traître ! .

— Allons, Brancas, ne pensez plus au cheveu en question, et^ comme je vous en ai prié déjà> contentez-vous, ainsi que Charleval, de mon amitié... que je n'accorde pas à tout le monde.

— Comte, s'écria le poète, il y aurait oMuivaise grâce à ne pas se rendre...

— Rendons-nous donc, répondit Brancas en soupirmit. Adieu, cruelle, ajouta-t-il, les lèvres sur la main de Ninon.

— Au revoir, messieurs, dit-elle en 4ea reconduisant. J'espère que vous me quittez sans la moindre rancune.

— Nous serions bien malavisés... repartit Charleval.

— Ne répondez que de vous, mon cher poète, interrompit Ninon. Voyez Brancas : il reste là muet Au

fait, je ne demande à ce maître distrait, comme preuve de

bonne entente^ que de ne pas m'oublier dans ses prières. Le comte s'éloigna en levant les yeux au ciel : cette dernière malice lui semblait un blasphème. Quant à Charleval^ il le suivait^ la figure souriante^ mais le cœiA* gonflé : il s'appliquait à étoufier ses regrets.

— Où allons-nous? dit-il bientôt^ d'un ton presque dégagé.

— Je l'ignore.

— Eh bien! je vais vous renseigner là-dessus. Nous allons chez madame de Courcelles-Marguenat.

— Comme il vous plaira.

— Savez-vous que le bruit court, par la ville, que vous l'avez embarrassée, cette pauvrette?

— Qu'y faire?

T— Le mari va jeter les hauts cris.

— Pourquoi?

— Parce qu'il ne pourra se croire l'auteur de l'enfant dont il sera le père. On connaît la manière de vivre des époux.

— Oh ! fit Brancas secouant sa torpeur, madame de €ourcelles-Marguenat n'est pas embarrassée de ce côté... Elle a pris ses précautions. Un soir qu'ils avaient retenu leur fermier à souper, celui-ci, stylé par la dame, dit au mari qui, le repas achevé, se retirait en souhaitant le bonsoir : « Hé! où courez-vous?» — o Dans mon appartement 0, riposta l'autre. — a Par ma foi ! je vous admire de foire ainsi lit à part : la belle invention d'user quatre drape, quand on peut n'en user que deux! » Et, tout en

238 NINON DE LENGLOS

se gaussant^ il mît dans la nasse le maître des Comptes.

— Voilà un fermier précieux. Mais chut! Courcelles- Marguenat est sur nos talons.

— Ah! ah ! s'écria ce dernier, je vous y prends, monsieur le chevalier de la reine et monsieur le favori des Muses... Vous allez rendre visite à ma femme.

On était arrivé devant sa maison, située dans Ttle Louviers.

— Cela vous déplairait-il? demanda Brancas.

— Je vous remercie, au contraire, de Thonneur que vous me faites; mais un mot avant d'entrer.

— Nous vous écoutons, continua le comte.

— Ménagez un peu ma femme : entre nous, elle est fatiguée en ce moment et ça se conçoit, car elle porte un petit Courcelles-Marguenat... Le médecin lui défend les longs entretiens.

— Que votre amour paternel se rassure ! répliqua Brancas. Nous nous contenterons, en gens discrets, de présenter nos devoirs...

Charleval s'associa à cette réponse par une légère inclinaison de tête.

— Je suis bien votre serviteur, messieurs, ajouta le maître des Comptes.

Puis il gagna son appartement, laissant le champ libre aux deux amants de sa femme.

Madame de Courcelles-Marguenat les reçut avec de pétulantes démonstrations de joie : elle sauta follement

au COU de Brancas et gratifia Charleval de la même accolade.

— Oh ! ne gambadez pas ainsi ! s'écria le premier^ avec un geste d'effroi.

— D'où vient donc cette grande frayeur? demandât-elle.

— Votre mari, que nous venons de rencontrer, dit Charleval, nous a fait confidence de votre situation...

— Cet homme-là, interrompit-elle, est dans le cas de me compromettre ! Il faudra que je me décide à renfermer... Hais ne nous occupons pas d'un tel bélître et roucoulons gentiment, comme trois tourtereaux.

Le comte et le poète roulaient de gros yeux enflammés autour de cette maîtresse-femme, de taille petite mais bien prise et dont le friand visage appelait les lèvres, comme une pèche veloutée appelle la dent.

Ds avaient complètement oublié Ninon qui, à la même heure, était sous le coup d'une affreuse anxiété.

Madame ^carron* — Madame Cormuel.

Quelle était la cause de cette profonde douleur ? Une dangereuse maladie survenue tout à coupa Villarceaux.

Le marquis n'était rentré dans Paris qu'avec de vives appréhensions. Il redoutait ce milieu agité et fécond en naufrages. La fidélité de Ninon^ de Ninon si mobile naguère^ résisterait-elle aux séductions qui allaient se dresser devant élle^ comme autant dYcueils?

Posté dans son appartement qui était une manière d'observatoire d'où il pouvait pénétrer de l'œil dansl'intérieur de l'hôtel des Tournelles, Villarceaux traversait de ses regards sounçonneux la foule des visiteurs. Il prenait souci de tout le monde^ môme de Brancas et de Charleval : les deux pauvres écloppés lui semblaient des rivaux triomphants. Bref cette procession continuelle de seigneurs et de beaux-esprits^ d'amis^ d'amants passés^ d'amants futurs, avait fini^ à la chute du jour^ par user entièrement la provision de patience qu'il avait amassée. Le marquis avait résolu de se tenir à l'écart^ durant cette

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réception^ de crainte que sa susceptibilité s'éveillant ne donnât prise au ridicule. Mais ce rôle de martyr était au-dessus de ses forces.

Or Villarceaux^ le cœur tout meurtri par les mille aiguillons de la jalousie^ s'étaitlevé précipitamment pour courir chez Ninon^ et, croyant prendre son chapeau, s'était coiffé d'une aiguière d'argent qu'il n'avait pu retirer qu'avec l'aide de ses domestiques. Cet ébranlement, joint aux angoisses d'un amour ulcéré, avait soudain dé* terminé un transport au cerveau. Le marquis s'était élancé vers la fenêtre pour se jeter dans la rue; mais ses valets s'étaient en^parés de lui et l'avaient mis au lit, non sans éprouver de la résistance. Cela fait, un d'eux, se détachant, alla chercher un médecin, qui déclara le cas très-grave et prescrivit un repos absolu.

Aussitôt que la triste nouvelle fut connue de Ninon, elle renvoya son monde en toute hâte et vola chez Villarceaux; mais la porte du malade était fermée par ordre, et les plus prenantes supplications ne purent fléchir les gardiens. D'ailleurs, \]xï dirent-ils, cette interdiction la concernait surtout, elle qui était la causai première de' U congestion cérébrale dont leur maître avait été frappé. Interrogés à ce sujet, ils répétèrent quelques-unes des paroles recueillies au milieu des divagations de Villarceaux en délire...

Ninon regagna son hôtel en maudissant le caprice qui l'avait ramenée à Paris, ainsi que les hommages qu'on lui avait rendus. Elle se sentait innoeente et se traitait eti

286 NINON DE LENGLOS

coupable. Sans tlôute le marquis avait eu le tort de se 4ivrer à des craintes puériles^ mais sa vie courait des dangers^ et une sorte de responsabilité pesait fatalement sur Ninon. Elle chercha le moyen de réparer la faute qu^elle n^avait pas commise. Une pensée d^immolation se présentant à son esprit^ elle n^hésita pas à s'y attacher^ et rhéroïque projet^ à peine conçu^ était exécuté. Sa belle chevelure, impitoyablement fauchée, fut offerte en holocauste à Vîllarceaux, et lui parvint au moment où il recouvrait une lueur de raison. Profondément touché d'une telle preuve d'amour, le malade versa toutes les larmes que ses yeux pouvaient contenir : il était sauvé ! Et comme, pour arriver à une guérison rapide, il avait plus besoin de caresses que de remèdes, Ninon usurpa la place du médecin, qui ne se retira qu'en grommelant et en la menaçant des foudres de la Faculté.

Quinze jours après, il y avait fête à Thôtel des Tournelles : on célébrait, en petit comité, le retour à la santé de Villarceaux. Scarron et sa femme étaient les seuls convives priés. Le cul-de-jatte, souffreteux comme d'ha- • bitude, était, comme d'habitude aussi, en fonds d'appétit et d'esprit. Il étincelait de verve entre deux morceaux, et ne coupait court à son intarissable gaieté que pour s'abandonner h sa faim dévorante. C'était toujours, même pour ses plus intimes amis, un étrange spectacle que ce misérable paralytique, narguant, sans jamais se lasser, de continuelles douleurs. On s'émerveillait incessamment de voir tant de joyeuses plaisanteries jaillir

d'une pareille source : son corps^ afireusement tourmenté^ se tortillait comme un Z; sa tôte^ qui semblait absorber toute la nourriture^ et où luisaient deux gros yeux bleus^ inclinait en avant^ comme un fardeau trop lourd pour son cou amaigri; sa bouche était meublée de dents ébréchées et de couleur d'ardoise ; ses jambes et ses bras^ crispés par les souffrances^ étaient rentrés dans son buste décharné; c'était enfin^ comme il Ta écrit luimême^ un raccourci de la misère humaine. Et cette chose informe bouffonnait à mettre en belle humeur la postérité la plus lointaine !

Villarceaux^ tout en riant des spirituelles pasquinades de Scarron^ plaignait sa jeune et jolie femme d'être réduite à cet ordinaire amusant mais peu substantiel. L'épouse-vierge remerciait mentalement le marquis des compliments de condoléance qu'elle lisait dans ses yeux. Quant à Ninon^ heureuse de la cure opérée aux dépens de ses cheveux que remplaçait une perruque sortie des mains habiles de Champagne^ le coiffeur à la mode^ elle ne songeait pas à compromettre la quiétude de son esprit^ en s'offensant des regtwâs échangés. Elle se divertissait^ au contraire^ de cette éloquente pantomime autant que des saillies du poète. A la fin^ prenant ce dernier à partie :

— Je vous serais bien reconnaissante, dit-elle, mon jovial compère, de me donner le mot de l'éniçme que vous m'avez adressée en guise d'étrennes.

— Oh ! oh ! fit-il, est- ce que M. Phœbus m'aurait dicté

238 NlNOiN DE LENGLOS

quelque équivoque à votre intention ? Il me joue souvent de mauvais tours semblables; et moi^ qui suis naïf, j'écris de confiance^ sans regarder ce qu'il y a au bout de ma plume. Pourtant^ je crois me souvenir du cas... Oui^ je le tiens :

belle et charmante Ninon, A laquelle jamais on ne répondra non...

— Sautez le début, maître flatteur.

— Sauter? la chose n'est pas facile pour un cul-dejatte, mais enfin essayons :

Ce premier jour de Tan nouveau Je n'ai rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau,

De quoi vous bâllr une étrenne;

Contentez-vous de mes souhaits :

Je consens de bon cœur d'avoir grosse migraine, Si ce n'est de bon cœur que je vous les ai faits.

Je souhaite donc à Ninon Un mari peu hargneux, mais qui soit bel et bon...

— Marquis, je vous prends à témoin : former un tel vœu n'est-ce pas reculer un peu trop loin les limites du burlesque ?

— En effet, répliqua Villarceaux d'un air distrait.

Il était toujours occupé à dialoguer de f œil avec madame Scarron, à qui ce genre de conversation paraissait plaire beaucoup.

Scarron ne voyait rien ou ne voulait rien voir. Il n'avait pas le droit d'être jaloux.

ET SA COUR. t89

Ninon voyait tout^ mais sa physionomie gardait la plus complète sérénité.

— Allons^ reprit-elle avec une indifférence simulée ou réelle^ expliquez-vous, monsieur le donneur d'étrennes ambiguës. Quelle lubie vous a porté à me souhaiter un mari? .

— Demandez-le à messire Apollon : c'est lui^ vous disje^ qui m'a soufflé cette malice. Le fourbe a sans doute quelque épithalame à placer.

— Dans le genre de Tépithalame composé en l'honneur du mariage de H. de Tressé avec mademoiselle de Lavardin... Merci du cadeau!

— Voire !' comme vous traitez, ma mie, par-de^us jambe, une de m^s meilleures pièces ! Je veux, pour votre punition, vous en citer le lambeau suivant :

Enfin l'infante Lavardine

Est femme d'un fort bon mari.

Enfin, un comte favori Lui tAte, quand il veut, de la m(iin la poitrine.

Mais elle peut pareillement Lui tàter l'estomac ; elle peut mémement

Lui passer la main sur Véchine.

Où trouver rien de jrias détioatement troussé?

— Troussé est le mot.

— Mais où donc ont passé ma femme et le marquis ? demanda le poète à voix basse.

Ninon les montra du doigt au fond de l'appartement. Ils s'étaient levés, sous prétexte d'exanmier un tableau

fraîchement peint par Mignard^ et Viliarceaux mêlait avec adresse aux éloges donnés à l'artiste de menues cajoleries qui tombaient^ comme une*douce musique^ dans Toreille de madame Scarron.

— Hé ! hé ! fit le mari^ je sens de belles cornes pousser sur la tête du fils de mon père. Mais ça ne percera pas le cuir chevelu... du moins dans ce monde-ci.

— Que voulez-vous dire ?

— Âh! oui... je ne vous ai point encore communiqué mon projet. Le voici : je pars dans peu de temps pour TAmérique dont le bienfaisant climat^ à ce que Ton m'assure^ me rendra ma vigueur première...

—7 C'est un projet bien arrêté ?

— Parfaitement. Groyez-vous, ma chère Ninon^ que mes souffrances, m'amusent beaucoup^ quoique je les supporte en riant? Croyez- vous aussi^ entre nous^ que je sois toujours de glace devant cette jeunesse et cette beauté que le mariage a jetées sous mon toit ? Il me semble parfois^ dans mes nuits sans sommeil^ entendre une voix me crier, comme un écho de mademoiselle de Rohan, la bossue : a Qui m'ôtera cet opprobre de virginité? »

Madame Scarron et Viliarceaux s'étaient rapprochés. Ils n'avaient rien saisi de ce duo exécuté en sourdine.

— Ah ! vous voilà, Françoise, dit le poète redevenu souriant. Qu'admiriez-vous donc là-bas avec tant d'apj^Iication ?

— Le ravissant portrait de mademoiselle, répliqua-

t-elle en s^adressant h Ninon. Jamais Mignard n^a été mieux inspiré : il est vrai qu'il n'avait qu'à copier pour faire un chef-d'œuvre.

— Est-ce votre avis, marquis ? demanda Ninon d'un air légèrement railleur.

— Je ne pourrais que répéter ce que madame a si gracieusement dit, riposta Yillarceaux quelque peu décontenancé.

— C'est flatteur pour moi, mais injuste pour le peintre dont vous diminuez, sans raison, le talent.

— Hignard, interrompit Scarron, ne mérite que des reproches: c'est un méchant ami qui ne met le nez dans Paris que pour reprendre aussitôt la route de Rome. Je donnerais, de grand cœur, le Juvénal. qu'on m'a volé, à qui m'apprendrait que la mule du pape lui a lancé une bonne ruade... Cela le dégoûterçiit peut-être de la ville sainte.

— Hais , objecta gaiement Ninon, vous oubliez que la mule du pape n'est qu'une pantoufle.

— Je ne l'oublie point. Mais il y a un pied dedans et un pied qui n'est peut-être pas perclus... A propos de perclus, je m'aperçois qu'il se fait tard... Onze heures ! et te voici encore debout, mon pauvre cul-de-jatte, toi qui te couches d'ordinaire avec les poules... Allons, Françoise, rentrons au logis. Bonsoir, Ninon; bonsoir, marquis.

Ninon appela Pierre, et Pierre héla les porteurs qui étaient à l'office. Ceux-ci accoururent, et, soulevant Scarron comme une plume, le descendirent dans la chaise

242 NINON DE LENGLOS

restée au bas de l'escalier. Sa femme raccompagnait^ non sans regarder en arrière. Yillarc^aux^ qui Favait reconduite jusqu'au palier^ ne cessait de la saluer de la tète. La chabe partie^ il rejoignit Ninon.

— Je vous croyais bien loin^ dit-elle en promenant ses doigts sur son clavecin.

—Quelle jfnouche vous pique donc^ma chère?

11 cherchait à se composer un maintien assuré.

— Mon cher, reprit-elle en continuant de frapper les touches, permettez-moi de ne pas répondre aujourd'hui à la question que vous me faites. J'ai besoin de réfléchir et... de dormir. Revenez demain.

— Demain, j'ai promis de me rendre à une course de bague qui a lieu à. SaintrHandé*

— Alors, après-demain. Bonne nuit, marquis, et que la fortune vous soit propice !

— Adieu, fit-il en rougissant*.

Puis, couvrant de baisers la main que Ninon lui abandonnait, il s'enfuit avec la précipitation d'un captif que l'on délivre.

— Pauvre Yilburceaux i 8'écria4-elle, il avait grand' peur d'être retenu..;, comme si j'avais coutume d'emprisonner personne. Allons, encore un amour qui finit, et d'une singulière façon, pour avoh* duré si longtemps. Bah ! il a jeté ces jours derniers iine flamme trop vive...

Ml ne restait plus que des cendres des deux côtés. N'y pensons plus, ou, si nous y pensons, que ce soit à titre de distraction... Oui, c'est cela, ajouta-t-elle après un rao-

ment de silence^ le marquis a dû parler de sa course de bague et^ comme le veut Tusage^ Ténamourée ne manquera pas d'envoyer des galants : il s'agit de les intercepter.

On nomknait galant un nœud de ruban^ ^ne faveur. De là le vers à double entente qui s'est gâté en route :

Quand on prend du galant, on n'en saurait trop prendre.

Ninon appela de nouveau Pierre^ et^ lui donnant une bourse^ le chargea de gagner le valet de confiance de Villarceaux.

Le lendemain matin, maître Pierre apportait triomphalement lesrubans attendus, qui étaient couleur de feu.

— A merveille! dit Ninon en les prenant; mais que vois-je?un pli?... L'ouvrirai-je?... Pourquoi pas?... Je suis curieuse de connaître le style de la petite-fille d'Agrippa d'Aubigné... Oh! oh ! ce sont des vers... lisons:

Vous devez avoir de la joie

Des faveurs que l'oii vous envoie, Même il vous est permis d'y goûter des appas ; Parlez, montrez, vantez ces légèi'es offrandes, Mais si l'on vous en fait quelque jour de plus grandes,

Ne vous en vantez paz.

Très-bien, cela promet. Ma foi ! Scarron n'a qu'à se dépécher, s'il ne veut pas que son cuir chevelu soit entamé dans l'ancien monde... Maintenant faisons remettre le tout à son adresse.

Le petit paquet, adroitement replié, eut licence de re-

su NINON DE LENCLOS

tourner à sa véritable destination. La réponse ne farda pas d^arriver entre les mains de Ninon : elle était ainsi conçue :

Beauté, qui les autres surpasse.

Sachez que mes sens sont ravis

De vous voir avec tant de grâce

Me donner de si bons avis :

El pour voire faveur, ce m'est un si cher gage Que je découvre à tous l'estime que j'en fais. Mais si votre bonté m'obligeait davantage, Je périrais plulôl que d'en parler jamais.

Euh! le Pégase du marquis est quelque peu poussif... S'il est aussi mal monté pour sa course de bague^ ses concurrents auront beau jeu... Hais rendons à César ce qui appartient à César. Pierre ! dépêche ceci à madame Scarron... à elle-même, tu entends?

Pierre inclina la tête et se mit en devoir d'obéir.

— Voilà, dit-elle, quand il fut sorti, voilà rafifaire engagée... Mais quel sera le dénouement?... Belle demande ! il sera tel que je le voudrai, puisque je tiens les fils de l'intrigue. En attendant, allons passer l'après-midi chez madame Cornuel, que je n'ai pas encore été visiter depuis mon retour.

Elle monta dans sa chaise et partit.

La spirituelle amie de madame Pilou, dc la dame accorte et fine, » comme l'a qualifiée un poète anonyme, était en train, lorsque Ninon parut, de bercer dans ses bras un petit ange qui semblait né de la veille.

ET SA COUB. 245

— . Bonjour^ ma mie^ fit-elle ; de quel pays lointain revenez-vous donc ?

— Du Vexin, répondit Ninon.

— Mais c'est à deux pas de Paris... Ck)mment^ si proche^ avez-vous pu être deux siècles sans nous montrer une seule fois votre charmant museau?

— Je m'étais tenue à l'écart pour étudier, tout à mon aise, la carte de Tendre,..

— La carte de Tendre ! vous me la baillez belle ! 11 suffit d'une enjambée pour la mesurer... quand on s'appelle Ninon. Mais auriez-vous été changée en précieuse?

— Et vous, auriez-vous été changée... en nourrice? dit gaiement Ninon, en caressant le chérubin que madame Cornuel continuait de bercer.

— Oh ! oh ! je ne nourris pas ce marmot, et pour cause, mais je l'entretiens : il est presque à moi, puisqu'il a été fait à mon service...

— Contez-moi cette histoire.

— Elle n'est pas longue. Le marquis de Sourdis étant venu un soir, comme de coutume, il y a quelque neuf mois, présenter ses hommages à votre servante, je ne le reçus qu'après un quart d'heure d'antichambre... Un quart d'heure est vite passé, mais le marquis a bientôt perdu patience...

— Et alors?...

— Et voilà pourquoi je disais que ce cher poupon a été fait à mon service.

246 xNINON DE LENCLOS

Cette conversation à bâtons rompus dura jusqu'au souper.

Ninon, retournée chez elle, trouva une épitre en vers, que lui adressait Saint-Évremont et qui se terminait ainsi :

11 faut brûler d'une flamme légère, Vive, brillante, et toujours passagère ;

Être inconstante aussi longtemps qu'on peut ;

Car un temps vient où ne Test pas qui veut.

— Voilà, dit-elle, une leçon que j'ai méritée, mais que je ne mérite plus... Saint-Évremont a été mal réglé : il retarde.

L'auteur de Tépitre n'était pas loin. Il entra comme Ninon en finissait la lecture.

— Eh bien ! dit-il, ai-je frappé juste? Cette belle fidélité est-elle entamée ?

— Vous avez, mon cher, enfoncé une porte ouverte.

— J'en suis fort aise ! il vaut mieux que ce soit Ninon qui ait triomphé de Ninon. Vous voyez que je fais bon marché de mes rimes...

— Vous les avez pourtant longuement couvées ; et j'aime à croire que, si je ne vous ai pas vu plus tôt, la faute en est à ce laborieux enfantement. Vous vouliez vous faire précéder d'un message.

— Entendons-nous. J'arrive de Saint-Germain, où j'avais rejoint la cour, et c'est là qu'hier j'ai appris que le Marais n^était plus veuf de sa reine. On m'avait aussi affirmé que vous étiez toujours enlacée dans la même chaîne...

J'improvisai alors ce que vous venez de lire, et, après vous ravoir adressé, je me décidai à partir pour assurer le succès de ma missive.

— Je regrette que vous ayez trouvé besogne faite.

— Encore une fois, j'en suis fort aise. Hais ce pauvre Yillarceaux, que devient-il? A quelles extrémités Ta porté son infortune?

— Hélas ! il s'est jeté dans les bras...

— De la religion ?

— De madame Scarron.

— Ils étaient donc ouverts ?

— Oui... ils cherchaient de Toccupation.

— C'est bien naturel... et le marquis supplée le culde-jatte ?

— N'allons pas si vite : notre couple n'en est qu'aux préliminaires...

Ninon raconta l'épisode des madrigaux et, après avoir établi la position respective des parties, mit Saint-Évremout aU fait de la scène qu'elle préparait et dont le lecteur va être témoin.

— Téte-bleu! s*écria-t-il, j'espère que vous me tiendrez au courant, à Saint-Germain où je retourne, des suites dece commerce de vers. Cela me divertiraun peu... et j'ai grand besoin de distractions, car si le métier de courtisan rapporte de l'honneur, il rapporte aussi bien des bâillements.

Madame lionls XIT. — Une escalade.

Ninon était à Tissue de «son déjeuner, lorsqu'on annonça la visite de Yillarceaux. Elle ordonna qu'on le fit passer dans son boudoir, puis se rendit près de lui.

La physionomie du marquis trahissait un vif embarras : ses yeux fuyaient les yeux de Ninon. Il s'inclina respectueusement, mais sans prononcer une parole, comme un criminel qui parait devant son juge et attend sa condamnation.

— Dois-je vous féliciter ou vous consoler ? demandât-elle d'une voix doucereuse.

— De quoi? répliqua Yillarceaux tout interdit.

— De votre victoire ou de votre défaite.

— Ah ! oui... hélàs î ma chère, consolez-moi. C'est le comte d'Olonne qui a enlevé l'anneau.

— Ces beaux rubans couleur de feu ne vous ont donc pas porté bonheur ?

Ninon montrait les galants qui flamboyaient sur la garde de Tépée de Yillarceaux.

— Que voulez-vous dire ? bégaya-t-il consterné. •

— Marquis^ qu'avez-vous fait de mes cheveux ? s'écria-t-elle en jouant l'indignation.

Elle s'était levée pour donner à son geste un développement théâtral.

— Oh ! je suis bien coupaj^le ! dit-il, en se précipitant à ses pieds.

— Debout ! car si Ton vous voyait dans cette posture, on croirait que vous m^aimez encore... Maintenant, reprenez votre siège, comme je reprends le mien, et causons... comme deux amis.

Villarceaux se rassit d'un air résigné en face de Ninon : on eût dit d'un patient qui se préparait à la tor-^ ture.

— Souffrez d'abord, ajouta-t-elle malicieusement avec un temps d'arrêt... que je vous rappelle le rêve que naguère nous avons fait ensemble... Vous aviez tout quitté pour moi, les plus hautes et les plus éblouissantes dames de la cour, sans compter certaine marquise qui vous adore, quoiqu'elle soit votre femme; et moi, j'avais tout abandonné pour vous, caprices du jour, caprices du lendemain, tout... jusqu'à Brancas.

Cette chute amena un sourire sur les lèvres de Villarceaux. Ninon continua, sans y prendre garde :

— Puis nous nous étions enfuis pour nous retirer dans une sorte de chaumière... et y jouer, sans témoins, une pastorale amoureuse. La pièce eut la durée que vous savez... Bref, la monotonie de cette longue églogue nous

rejeta sur la route de Paris. Nous avions besoin tous deux de mouvement et de bruit : nous ne faisions toujours qu'un. Jusque-là pas le moindre nuage entre nous... Mais^ le démon de la jalousie vous soufflant de méchantes pensées, la tragédie menaça de succéder à la pastorale. Je me hâtai, vous savez comment, de vous rendre à la raison...

Le marquis fit mine de s'agenouiller de nouveau.

— Laissez-moi aller jusqu'au bout, reprit Ninon en l'arrêtant. Vos soupçons disparurent, mais Tinfidélité que vous redoutiez éclata... Seulement, Tinfidèle, ce ne fut pas moi.

En ce moment, on grattait à la porte : c'était madame Scarron. Yillarceaux semblait médusé par cette apparition, à laquelle pourtant il s'attendait.

— On ne peut arriver plus à propos, pensa Ninon. Ma chère Françoise, dit-elle en la prenant par la main, asseyez-vous dan§ ce fauteuil et veuillez écouter une histoire que je suis en train de raconter à M. de Villarceaux... et qui vous intéressera peut-être.

— Elle m'intéressera sans aucun doute... repartît la jeune femme avec une amabilité calculée.

L'amour est comme le soleil d'août : il mûrit vite. Madame Scarron était toute transformée : elle avait complètement dépouillé la timidité de son âge. Elle flairait un piège et le défiait résolument.

— Il s'agit, poursuivit Ninon, d'une petite perfidie commise par un cavalier... que j'appellerai Villarceaux,

pour lui donner un nom. Donc Villarceaux... Vous permettez^ marquis ?

Ce dernier répondit par une imperceptible inclinaison de téte^ accompagnée d'un regard suppliant.

— Donc Villarceaux, répéta-t-elle cruellement, était épris d'une honnête dame, comme dit Brantôme... laquelle, parle même motif, j'appellerai Ninon. IlTaimait au point d'en perdre la tête... sauf à prendre feu d'un autre côté, au premier choc de deux beaux yeux... les vôtres, je suppose, si vous le permettez aussi, ma chère amie.

— J'aurais bien mauvaise grâce de ne pas me prêter à ce badinage, répliqua madame Scarron avec un sourire des plus placides. C'est fort piquant, continuez.

Une telle assurance étonnait et Isecouait Villarceaux dans son abattement, mais ne le tirait point du profond mutisme dans lequel il était plongé. Honteux du rôle lamentable qu'il jouait, il essayait en vain de se raffermir et de jeter un mot dans le dialogue^ Le souvenir de la belle chevelure, qui lui avait été sacrifiée, le pourchassait comme un remords et glaçait sa langue.

— Ah ! vous trouvez la chose piquante ? reprit |i(inon ; et vous, marquis ?

Un second regard suppliant fut sa réponse.

— Oui, je m'aperçois que cela vous divertit aussi... Je continue donc, puisque vous m'y conviez. Voili... Villarceaux (jeTemonte sur 4afi<ni dada) détaché tout d'un coup de Ninon et accroché gux. beaux yeuLU de madame

Scarron. Et nos deux amants de se dire sur Fheure mille douceurs et de se becqueter presque... à notre barbe, car le mari était, comme moi, témoin de la scène. L'affaire n'en demeura pas là : des galants... assez semblables à ceux que porte le marquis... furent envoyés^ le lendemain^ àVillarceaux avec un très-gracieux madrigal dont j'ai retenu ces trois vers :

Parlez, montrez, vantez ces légères offrandes, Mais si l'on vous en fait quelque jour de plus grande?, Ne vous en vantez pas. •

Le marquis, comme c'était son devoir, se hâta de répondre :

Je périrais plutdt que d*en parler jamais.

La fin de l'histoire, ma petite amie, ne vous sêmblet-elle pas encore phis piquante que le commencement ? - — C'est donc fini ? répliqua madame Scarron avec «ne malicieuse affectation de regret.

Elle n'avait pas reçu le coup sans broncher, mais elle s'était vite remise sur pied. Quant à Vtllarceaux, il était anéanti.

— Je regrette comme vous, reprit Ninon , que ce récit tourne si court, mais je ne puis le pousser plus loin... C'est à vous, du reste, de me fournir la suite...

. — Je vais, si vous le désirez, vous la donner à 11nstant... repartit madame Scarron en souriant.

— Très-volontiers, ma belle devineresse.

— tt faut d'al)ord, ma chère amie, que vous soyez

assez bonne pour répondre aune indiscrète question que j'ai à vous adresser.

— Parlez.

— Avez-vous, sans rémission^ chassé de votre cœur monsieur de Villarceaux, ici présent ?

— Je ne Tai pas chassé... il s'en est allé de lui-même.

— Enfin^ il n'y est plus ?

— Non... J'ajouterai tout bas qu'il a pu facilement s'échapper : la porte était ouverle..

Le marquis paraissait respirer plus librement.

— Tant mieux^ car, de cette façon, je n'ai pas de larcin à me reprocher... et je reste digne de votre amitié.

— Vous y tenez beaucoup ?

— Plus qu'à l'amour de monsieur de Villarceaux... que j'ai eu le tort d'écouter à la légère. Je n'aurais dû accepter ses protestations de tendresse que sous bénéfice d'inventaire, comme dit H. Patru. Et lui, de son côté, n'aurait dû quitter la place qu'après avoir pris congé de vous, en galant homme.

— A tout péché miséricorde. Allons, revenez à la vie, mon cher marquis.

— Vous me pardonnez ? s'écria ce dernier tout joyeux.

— Je fais plus: je vous unis... soyez heureux, mes enfants, mais hâtez- vous... car TOcéan va bientôt vous séparer.

— Oh ! ce voyage n'aura pas lieu, dit vivemenimadame Scarron. Fantaisie de malade, qu'une autre fan-

taisie emportera ! D'ailleurs, ajouta-t-elle mentalement, je trouverais bien moyen de Tempécher.

— S'il en était ainsi, cela dérangerait un projet que je caressais cette nuit.

— Quel projet ?

— De vous accompagner en Amérique.

— Vraiment ?

— Pourquoi pas ? je serais curieuse de voir ce merveilleux pays dont on parle tant...

— Paris ne tarderait pas de vous faire défaut.

— n n'y a que Paris d'habitable, hasarda Villarceaux.

— Vous oubliez le Vexin, riposta malignement Ninon, et les deux années que nous y avons passées.

— C'est juste, fit le marquis en se mordant les lèvres.

— Mais, pour en revenir à nos moutons... vous pensez donc, ma chère Françoise, que Scarron changera didée ? •

— J'en suis sûre.

— Tant pis, car je ne puis décemment aller là-bas toute seule.

— Continuez, croyez-moi, de régner ici ; ne vaut-il pas mieux être adorée que dévorée? Et l'on court souvent, dans le merveilleux pays en question, la chance de servir de pâture à quelque firiand Caraïbe... ^

Après cette saillie, la jeune femme se leva pour rentrer à l'hôtel de l'Impécuniosité, où elle avait confié le cul-dè-jatte aux soins de ses deux belles-sœurs. Elle sortit, donnant le bras à Villarceaux qui était moins

heureux peut-être de sa bonne fortune que de la franche cordialité avec laquelle son salut d'adieu lui avait été rendu.

Ninon, selon sa promesse, envoya, séance tenante, à Saint-Évremont le billet suivant:

a Riez, mon ami, riez... de ma déconvenue: j'ai bel et bien mordu la poussière. La petite-fille d'Âgrippa d'Aubigné m'a tenu tète dès le début et finalement m'a amenée à composition. Quel vieux renard que cette enfont ! Elle ira loin : le mot n'est pas de moi, il est d'un maçon nommé Barbé, que l'on se plaît dans les cercles à faire monter sur le trépied, et qui a dit de madame Scarron qu'on lui présentait : a C'est la femme d'un estropié, mais je m'y connais : elle est née pour être reine. » Reine, c'est beaucoup; pourtant, si l'envie lui prend de donner raison à la prophétie de maître Barbé, je ne doute pas qu'elle ne fasse payer quelque jour à Louis XIV les dettes d'Henri IV... Agrippa serait bien vengé ! Ainsi 8oit-il. »

On sait ce qui arriva. En attendant, le voyage du culde-jatte remis aux calendes grecques, Villapceaux s'égaya où devait apprendre à réciter le chapelet l'amant repu de madame de Montespan, cherchant des épices d'amour dans les raffinements d'une dévotion féline. Sous le masque dont elle se couvrit, madame de Maintenon continua au marquis les faveurs de madame Scarron. Miossens et les autres eurent en même temps part au gâteau. Madame Louis XIV avait donc honnêtement couru le

guilledou^ lorsqu'elle reçut le prix de son austérité.

Quinze jours après la scène racontée plus haut, pendant que Condé et Turenne étaient aux prises dans le faubourg Saint-Antoine, Ninon rêvait à son nouveau veuvage dans le kiosque du jardin, où elle s'abritait contre Tardeur accablante du soleil de juillet.

— Je dois être satisfaite, se disait-elle, sans que les coupsde canon qui retentissaient à son oreille lui causassent la moindre impression: j'ai aimé... d'amour! Que me reste-t-il à désirer ? Rien. Mais que faire, car il ne faut pas demeurer oisive? Aimer encore... de la même manière ? Non, c'est assez d'une fois. Aimer alors comme jadis? Sans doute, puisque c'est ma destinée, au dire de Saint-Évremont... Mais qui? La guerre civile qui gronde aux portes de Paris a fait le vide autour de moi. Amis et ennemis du Mazarin, tout a disparu... Oh! l'inepte chose que cette Fronde ! Oh ! les sottes gens que ces gens d'esprit qui, après avoir dépensé leur dernière saillie, s'amusent à brûler de la poudre 'comme de vulgaires soudards ? En vérité, ce Paris, proclamé la seule ville habitable^ est^ à l'heure qu'il est, d'un aspect ravissant... On dirait d'une cité qui a déménagé aux trois quarts... Les passants clair-semés que l'on rencontre dans les rues, sont en train, pour la plupart, de s'enfuir^ de guerre lasse, dans de lointains pays que ne troublent point ces misérables conflits d'ambitions... ils vont où Scarroa voulait aller «t où j'aurais voulu le suivre... Il est juste d^ajouter qu'à ce besoin de calme se mêle la fièvre de

Tor... On veut se reposer dans les bras de la fortune!

Pierre interrompit le monologue en apportant un numéro de la Gazette de Loret :

— Qu^est-ce que cela ? s'écria Ninon... Ah! c'est le factum de cet impertinent nouvelliste qui a toujours l'oreille collée aux serrures et qui versifie ses caquets pour les rendre piquants... Sur qui répand-il son encre aujourd'hui ?... Tiens... voici de l'à-propos :

Une prudente maréchale Dans rAmérique occidentale Va, dit-on, planter le piquet, Non pas pour jouer au piquet, Ni planter des choux, ni des raves.

Mais pour, en trafiquant d'esclaves.

Gagner bravement tous les ans Des cent cinquante mille francs.

Ninon, la belle courtisane, Est aussi de la caravane....

Courtisane ! répéta-t-elle avec uq sourire où éclatait le plus fier dédain. .. Mais qui a porté ce drôle chargé de distraire mademoiselle de Longueville à m'enrôler dans cette troupe d'émigrants ?... Ah ! j'y suis... Villarceaux ou madame Scarron aura parlé de mon projet de voyage et le bruit en sera venu jusqu'à ce Loret qui n'a pas manqué d'en faire son profit... Hais voici le canon de la Bastille qui se mêle de la partie... La ville s'était cependant déclarée neutre... Pourquoi ce subit changement de front?... Il y a du Retz là-dessous !... Ce n'est pas pour rien quil s'est blotti au Luxembourg... L'incorrigible

frondeur se sera repenti de son repentir et* il aura voulu payer^ en monnaie de:faurbe, le chapeau de cardinal qu'il a reçu dernièrement d'Anne d*At3Ëtriche

Tandis que Ninon se perdait en »i|^ositioiis bien ou mal fondées^ la porte Sainte Antoine s'ouvrait aux soldats de M. le Prince. Racontons brièvement ce qui s'est passé. D'abord Retz n'avait eu garde de tremper dans la diversion opérée en faveur de Condé qu'il espérait^ au contraire, voir écraser sous les murs de Paris. Il ne s'était occupé qu'à comprimer la fougue belliqueuse de Gaston^ qui rugissait comme un lion parce qu'il était loin de tout péril. C'était la duchesse de Montpensier qui, de son propre mouvement, avait provoqué cette diversion. Au moment où M. le Prince allait être circonvenu parle maréchal laFerté qui cherchait à se porter entre lui et les remparts, elle avait fait tirer le canon de la Bastille sur l'armée du roi ; puis, les abords dégagés,' elle avait introduit les Frondeurs dans la ville. . .

Ninon attendait le retour de Pierre qu'elle avait envoyé prendre langueau dehors, lorsqu'un jeune homme, escaladant la muraille, sauta dans le jardin et parut tout à coup à la porte du kiosque.

— Qui étes-vous, et que voulez-vous ? s'écria Ninon, plus surprise qu'effrayée.

— Qui je suis ?. . . dit l'inconnu, vous le saurez. Ce que je veux?M'as8urer de votre personne !

CJonr^ille. — Christine de Suède.

La nuit commençait à tomber.

Ninon engagea Tinconnu à passer dans Fappartement du rez-de-chaussée que Ton venait d'éclairer et s'empressa de lui montrer le chemin. Lorsqu'ils y entrèrent^ Pierre arriva tout effaré^ mais il se retira sur un signe de sa maîtresse.

— Maintenant^ monsieur^ dit-elle^ étes-vous décidé à me donner des explications? Depuis quand^ pour exécuter un mandat d'amener^ escalade-t-on les murs? La route que vous avez choisie n'est pas^ ce me semble^ la route ordinaire... De plus^ vous n'avez ni l'âge ni lamine d'un sergent... Vous ne pouvez être, excusez ma franchise, qu'un... voleur ou...

— Vous me jugez bien, interrompit le mystérieux personnage en souriant.

— Ou un amoureux, ajouta Ninon.

— Ah! ah!

— Mais lequel des deux étes-vous?

— Peut-être... Tunet Pautre.

— Vous aimez^ je le vois, les situations compliquées...

— Oui, j'en raffole... je me plais à semer ma vie d'incidents ^ toute sorte : c'est une comédie de cape et d'épée, où j'accumule les aventures les plus divertissantes, mais dont le dénouement sera forcément tragique, car elle ne finira qu'à ma mort.

— Et sur quel genre de mort comptez-vous?

— Qu'importe la manière dont on disparaît? Quand la pièce est jouée... bonsoir la compagnie ! On se couche et Ton dort tranquille... que l'on ait ou non sa tète sur les épaules!

— Je vous admire !

— Franchement?.

— Franchement. Vous professez là une philosophie dont l'audace me charme... et qui me donne l'envie de faire avec vous plus ample connaissance.

— Je comprends... et vais me dépouiller de l'incognito qui vous gêne. Sachez d'abord que le hasard m'a baptisé du nom de Jean Hérault... Âh I je ne suis pas sorti de h cuisse de Jupiter!... Le pauvre diable de père qui m'échut en partage ne me légua, en mourant^ ni titres ni fortune; mais il m'avait gratifié d'un esprit fécond en ressources et d'une constitution robuste... Or, pour quiconque a de bonnes jambes et de l'invention, rien n'est inaccessible.. . Les montagnes que l'on ne peut gravir en ligne droite, on les tourne... Me voilà donc parti de mon village, léger d'argent mais sûr d'atteindre... le haut de

ET SA CODR. 261

la montagne que je visais. J^étais attaché au prince de Marsiilac en qualité de valet de chambre. Je fis avec lui la campagne de Flandre, et lorsque^ devenu duc de la Rochefoucauld, il se jeta dans la fronde, je m'y précipitai à sa suite... Où trouver une plus belle occasion pour satisfaire le besoin d'activité qui me dévorait? Aussi m'en suis-je donné à cœur joie ! Que de cartes brouillées ou débrouillées! que de pièges tendus ou éventés! Il n'y a que ce damné cardinal de Retz qui ait mis mes ruses en défout... Hier, il s'agissait de l'arrêter sur le Pont-Neuf, et je suis arrivé trop tard. Aujourd'hui, je veux le gagner à lacause deM. lePrince,et il me glisse entre les doigts... Mais l'oiseau ne nous échappera pas, car nous tenons la cage!

— Les Frondeurs se sont donc emparés de la ville?

— C'est-à-dire qu'elle leur a ouvert ses portes d'ellemême, après avoir gracieusement envoyé quelques boulets aux gens du roi. Vous avez dû, mieux que personne, ^ntendre d'ici le ronflement du canon...

— Oui, il m'a rompu la tête...

— Moi, je sortais du Luxembourg lors de la première décharge de la Bastille... J'accourus de ce côté et rencontrai près des Jésuites le duc de la Rochefoucauld tout couvert de sang et soutenu sur son cheval par deux hommes; une mousquetade lui avait balafré le visage audessous des yeux. Je l'accompagnai jusqu^à l'hôtel de Liancourt et, quand je le vis couché et entouré de médecins, je repris ma course à travers Paris, criant à nos

amis cpie je croisais : <x Ce n'est pas le tout d'être eatré^.. il faut purger la ville des mazarîns qui s'y cachent. » Et, pour prêcher d'exemple^ avisant votre demeure signalée comme suspecte^ je me dressai sur la selle de mon cheval que j'abandonnai au laquais qui me suivait. •• Vous savez le reste^ belle dame.

-^ Et que prétendez-vous faire de ma personne^ monsieur Jean Hérault?

— Ah! voici, le point délicat... Vous m'avez complimenté sur ma bonne mine^ et^ pour ce^ qualifié de voleur...

— Rétablissons les faits; j'ai dit que vous ne pouviez être qu'un voleur ou...

— Achevez.

— C'est inutile... Vous vous rappelez ce que vous avez r^>ondu.

— Oui^ et il dépend de vous que je sois seulement l'un des deux ou tous les deux à la fois.

— Allons ! je ne veux pas charger votre conscience d*un crime; vous n'aurez pas la peine de me... voler.

— Très-bien !

— Vous plairait-il, avant toute cho$e^ de partager mon souper qu'en ce moment l'on doit être prêt à servir?

— Volontiers, et je vous promets d'y faire honneur^ car J'ai gagné un fiirieux appétit à ces allées et venues.

— Offrez-moi donc le bras et passons à la salle à manger.

Le repas fut des plus gais : Hérault^ aiguillonné par Ninon^ se montra d'une folie étourdissante. — Sa verve dura jusqu'au matin.

Il sortit de Thôtel des Tournelles d'assez bonne heure pour aller s'enquérir de Fêtât de son maître. Les inquiétudes de la Rochdbucauld étaient entièrement dissipées ; ses médecins lui avaient certifié qu'il conserverait ses deux yeux. Le duc ne se sentait pas d'aise d'en être quitte à si bon marché et paraissait disposé à courir bientôt de nouvelles aventures.

Mais la Fronde était à son déclin : elle se termina par regorgement de quelques mazarins à l'Hôtel de ville. N'oublions pas d'ajouter ce trait qui la complète : ici comme toujours la farce se mêla au drame. C'était par une magnifique nuit du mois de juillet : tandis que le sang des partisans du cardinal coulait à flots^ on vit passer à la Grève même ui^ mascarade composée d'une vendeuse de rubans et du bedeau de Saint4acques-Ia- Boucherie. La dame le Riche était en chemise et le compère Pasquier en caleçon : cette tenue légère avait pour excuse une chaleur tropicale. Le couple folâtre faisait assaut de propos gaillards et traînait derrière soi une longue queue de pc^ssons gouailleurs.

La cour rentrée dans Paris^ Héraudt tourna ses vues de ce côté et s'en fut ofirir ses services à Mazarin qui s'empressa de le prendre au mot^ et qui^ pour mettre son habileté à l'essai^ le chargea tout d'abord d'une mission de confiance auprès du prince de Conti. Il s'agissait de

se rendre à Bordeaux et d'éteindre le dernier foyer de la Fronde. Hérault s'échappa aussitôt des bras de Ninoa et gagna la Guyenne. Son entreprise fut couronnée d'un rapide et plein succès. L'adroit et heureux négociateur obtint^ en récompense^ une recette générale des tailles. Lorsqu'il reparut à l'hôtel des Toumelles^ il ne s'appelait plus Jean Hérault tout court, mais de Gourville, du nom d'une terre qu'il venait d'acheter.

Ninon ressentait une affection mêlée de curiosité pour cet aventurier à tous crins qu'elle voyait monter quatre à quatre les degrés de l'échelle sociale, aujourd'hui domestique du prince de Marsillac et demain agent secret

du cardinal en attendant qu'admis au jeu de la cour

il devienne le partner obligé de Louis XIV. Elle lui garda longtemps sa place, sinon dans son cœur, du moins près de son cœur, et, durant les fréquentes absences de Gourville, ne lui donna que des suppléants obscurs, de ces galants de hasard que l'on renvoie comme des valets dont on ne veut plus.

La renommée de Ninon allait toujours croissant. Aussi Christine de Suède, arlivéc à Paris le 8 septembre 1656, ne manqua-t-elle pas de venir lui rendre visite, presque au débotter. Le mot n'est point hors de saison, car Tex-reine affichait une allure masculine. Mais Ninon avait déserté, la veille, la rue des Tournelles, pour aller passer une partie de l'automne dans ce château où elle avait expérimenté l'amour et où l'amitié la ramenait. Elle y reçut une lettre, non écrite pour elle par le duc

ET SA COUK. Î65

de Guise^ mais que Ton faisait circuler pour les curieux détails qui y étaient renfermés. Le brillant et léger duc s^était rendu sur la frontière au-devant de Christine^ porteur des compliments de Louis XIV, et il s'était acquitté de sa tâche avec tout le respect voulu, sauf à blasonner sous le manteau Tillustre voyageuse. Citons son épitre :

a Je veux, dans le temps que je m'ennuie cruellement, « penser à vous divertir, en vous envoyant le portrait « de la Reine que j'accompagne. Elle n'est pas grande, « mais elle a la taille fournie et la croupe large, le a bras beau, la main blanche et bien faite, mais plus a d'homme que de femme, une épaule haute, dont elle « cache si bien le défaut par la bizarrerie de son habit, « sa démarche et ses actions, que l'on en pourrait faire a des gageures. Le visage est grand sans être défectueux; « tous les traits sont de même et fort marqués : le nez c aquilin, la bouche assez grande, mais pas désagréable; a ses dents passables, ses yeux fort beaux et pleins de a feu ; son teint, nonobstant quelques marques de petite a vérole, assez vif et assez beau, le tour du visage assez a raisonnable, accompagné d'une coiffure fort bizarre, a C'est une perruque d'homme fort grosse et fort relevée « sur le front, fort épaisse sur les côtés, qui en bas a des « pointes fort claires; le dessus de la tête est d'un tissu « de cheveux, et le derrière a quelque chose de la coifa fure d'une femme. Quelquefois elle porte un chapeau. Son corps , lacé par derrière de biais, est qpasi

a fait comme nos pourpoints^ sa chemise sortant tout a autour au-dessus de sa jupe qu'elle porte assez mal a attachée et pas trop droite. Elle est toujours fort poua drée^ avec force pommade^ et ne met quasi jamais de a gants. Elle est chaussée comme un homme^ dont elle oja le ton de voix^ et quasi toutes les actions. Elle affecte a fort de faire Tamazone. Elle a pour le moins autant de a gloire et de fierté qu'en pouvait avoir le grand Gusa tave^ son père. Elle est fort civile et fort caressante^ a parle huit langues^ et principalement la française , a comme si elle était née à Paris. Elle sait plus que toute a notre Académie jointe à la Sorbonne^ se connaît ada mirablement en peinture^ comme en toutes les autres c( choses^ sait mieux toutes les intrigues de notre cour <( que moi. Enfin c'est une personne tout à fait extraorc< dinaire. Je l'accompagnerai à la cour par le chemin de a Paris ; ainsi vous pourrez en juger vous-même. Je « crois n'avoir rien oublié à sa peinture^ hormis qu'elle « porte quelquefois une épée avec un collet de buffle et a que sa perruque est noire^ et qu'elle n'a sur sa goi^e a qu'une écharpe de même. x>

La cour était à Compiègne. Christine s'y rendit^ après avoir occupé quinze jours, au Louvre, le splendide appartement du roi, où Ton admirait la riche tapisserie de Scipion et le lit de satin blanC en broderie d'or, légué par Richelieu à Louis XIII. Une pompeuse réception l'attendait. Louis XIV et Anne d'Autriche l'accueillirent comme une reine... Hais Christine n'était pas femme à

s^accommoder k)ngtenit)s du cérémonial de la cour. Elle tenait alors à la liberté plus qu^aux honneurs : son abdication Ta bien prouvé. Elle subit donc quelques fêtes^ plutôt qu'elle n'en jouît, et se disposa ensuite à retourner en Italie. Le maréchal d'Albret monta dans son carrosse.

— Savez-vous, monsieur/ lui dit-elle, quel regret j'emporte en quittant la France ?

— Que Votre Majesté daigne m'en faire part^ répliqua^ t-il, et peut-être serai-je assez heureux...

— C'est, interrompit Christine, de ne pas avoir vu Ninon.

— Vous la verrez, si vous voulez me permettre de modifier légèrement notre itinéraire.

— Modifiez-le à votre guise, mon cher maréchal... je vous donne vingt-quatre heures de marge. Est-ce suffisant ?

— Plus que suffisant, si Votre Majesté ne comprend pas dans ces vingt-quatre heures le temps que nous avons à consacrer au marquis de Saint-Simon et à madame du Plessis chez qui nous devons nous arrêter...

— Corbleu ! ai-je l'habitude de retirer d'une main ce que je donne de l'autre ?

Christine sacrait volontiers : l'abbé Bourdelot lui avait jadis fait présent d'un chapelet de jurons choisis qu'elle défilait dévotement à l'occasion.

Lorsqu'ils arrivèrent au château de Villarceaux, d'Albret se détacha en éclaireur et courut prévenir Ninon,

qui avait renoué ses relations phHosophiques avec Yaricarville et était en train de s'amuser^ comme autrefois^ des billevesées de ce maître rêveur. Le marquis, chasseur passionné^ faisait une battue aux environs de Mantes.

Ninon se leva précipitamment et sortit pour aller recevoir la reine à son entrée dans l'avenue. Varicarville raccompagna tout en continuant de discuter une folle question quil avait entamée et qui concernait la célébration des noces d'Adam et d'Eve.

VarIcarTille et Chapelle. — Sous la table*

— Ouf ! s'écria Christine en se laissant tomber dans un fauteuil^ où elle détira ses membres engourdis. J'adore les voyages et ils m'éreintent dès le début... Arrangez ça !

— C'est que Votre Majesté, dit Ninon, oublie que, si elle a Tâme d'un homme, elle a le corps d'une femme.

— Hélas ! oui, et il est plus difficile d'abdiquer son sexe que sa couronne, ajouta la reine en posant son pied droit sur une chaise, avec le sans-façon qui la caractérisait.

— La nature, dit naïvement Varicarville, n'aurait pas eu, je crois, grand'chose à faire pour achever la transformation de Votre Majesté.

— Hein ? fit Christine en scrutant de l'œil le personnage.

— Souffrez, interrompit vivement Ninon, que je vous présente monsieur de Varicarville, un sage qui a la mine

d'un fou^ un philotophe^voué au vert, qui voudrait envoyer paître Thumanité.

— Je regrette fort de n'avoir pas connu monsieur^ quand j'étais sur le trône de Suède. J'avais, vous ne l'ignorez pas, réuni autour de moi une foule de savants et de poètes, au milieu desquels agitait sa marotte le médecin Bourdelot, dont le malin cardinal a fait un abbé... C'était une véritable ménagerie de bêtes curieuses... Je la croyais complète, mais hélas! monsieur de Yaricarville a manqué à ma collection.

— Saluez donc, mon cher, murmura d'Albret à l'oreille de ce dernier, en le pouséant du coude.

Yaricarville sinclina, sans sortir du rêve dans lequel il s'était plongé après son incartade.

— Ne perdons pas notre temps en sornettes, reprit Christine. Je suis venue ici, souveraine déchue, pour contempler une souveraine dont le pouvoir grandit tous les jours...

— Permettez... Votre Majesté a quitté la place, nisûs la place finira par me quitter...

— Vous avez trop d'esprit pour ne pas la conserver jusqu'au moment du grand saut,

— C'est-à-dire que, la beauté disparue (vous voyez que je me flatte aussi à l'occasion), je me mettrai à tenir bureau d'esprit, comme mesdames les précieuses, c jansénistes de l'amour.

— Tête-bleu ! s'écria Christine en levant le pied à la hauteur du nez de Varicarville qui recula effrayé, voilà

ces péronnelles baptisées comme elles le méritent ! que dites-vous de ce mot^ monsieur le duc?

— Rien ne m'étonne dans la bouche de Ninon^ repar^ titd'Âlbret : elle m'a gâté comme tous ses amis.

— C'est juste... moi, seule, ai le droit de m'étonner, quelque prévenue que je sois... Mais j'ai une question délicate à poser à Ninon... Il n'y a pas de femme ici... nous pouvons parler à cœur ouvert. Foin des bégueules !

— Je vous écoute, dit Ninon en souriant.

— Les hommes, ma chère , me mettent en appétiti non parce qu'ils sont hommes, mais par<;e qu'ils ne sont pas femmes... Comme vous (je ne m'en cache point), j'ai beaucoup aimé : c'était un de mes. plus agréables passe-temps, au milieu des ennuis de la royauté, et j'y trouvais toujours une joie nouvelle...

— Il n'y a rien de si varié dans la nature que les plaisirs de l'amour, quoiqu'ils soient toujours les mômes, ajouta simplement Ninon.

— Allons, je suis dispensée de ma question... J'étais sur le point dé vous demander la définition de l'amour : la voici faite et parfaite. Hais je vais, en revanche, vous adresser une prière. . .

— Qui sera pour mo. • ordre.

— Hum ! si je vous prenais au mot, peut-être regretteriez-vous de vous être engagée ?

— De quoi s'agit-il donc?

— De me gâter, comme vous avez gâté monsieur le maréchal... bref, de me suivre en Italie.

— En effets je ne puis souscrire à la très-gracieuse offre de Votre Majesté. H'éloigner serait abdiquer... et je n'ai pas votre courage.

— Â chacun sa destinée^ dit Christine d'un ton légèrement imprégné de tristesse. Â vous^ jusqu'à la tombe, le trône envié de la rue des Tournelles ; à moi désormais le rôle de princesse errante ! Âdieu^ Ninon^ adieu.

Puis elle sortit^ accompagnée du maréchal. Ninon les reconduisit et ne rétrograda que lorsque la voiture fut hors de vue.

*La dernière parole de la reine avait été une joviale boutade : toute la mélancolie de Tadieu s'était envolée dans un éclat de rire.

A son retour, Ninon secoua Varicarville qui, à force de rêvasser, de regarder en dedans, s'était bel et bien endormi.

— Oui, s'écria-t-'il continuant sa course à travers le pays des chimères, je partage l'opinion des talmudistes : à la première heure. Dieu pétrit la poussière d'où devait sortir le premier homme qui ne tarda pas de paraître à l'état d'embryon... A la seconde heure, Adam se tenait sur ses pieds... A la quatrième heure. Dieu le héla et le chargea débaptiser les animaux qu'il venait de créer... A la septième heure, eurent Heu les noces d'Adam et d'Eve. Avant d'abandonner cette dernière aux bras de son époux. Dieu lui enseigna la coquetterie, en frisant lui-même sa blonde chevelure... A la dixième heure...

— Jetons, s'il vous plaît, un pont sur le déluge, inter-

rompit . Ninon, et arrivons à l'heure présente. Savezvous, monsieur de Varicarville, que vous êtes un cavalier... comme il n'y en a point ? Une reine était là^ devant vous, et vous vous êtes mis à ronfler sans la moindre pudeur...

— Vraiment ? ma foi, c'est la faute de nos premiers parents : en remontant jusqu'à eux, j'aurai éprouvé le besoin de me reposer en route...

— Fort bien ; maintenant que vous avez recouvré vos jambes, voulez-vous faire un tour de parc ?

— De grand cœur, et vous me direz, chemin faisant, ce que vous pensez de Christine.

— Pauvre femme qui, par ambition, a quitté le sceptre et dont bientôt l'ambition sera de le ressaisir...

— En serait-elle déjà aux regrets?

— Peut-être. •

— S'il en est ainsi, qu'elle se jette dans le giron du pape : cela console de tout^ dit-on. Mais revenons à nos premiers parents : il faut que je vous conte comment ils ont employé la dixième heure...

— C'est inutile, rien de plus aisé à deviner... Allons, quand aurez- vous fini d'ouvrir cette porte?

La porte s'ouvrit, mais par une pression extérieure. C'était Villarceaux qui rentrait et qui fit rebrousser chemin à Varicarville.

— Eh bien ! marquis, demanda Ninon, la chasse a-t-elle été bonne?

— Excellente.

— Meurtrière alors ?

— Très-peu... Qu'est-ce qu'un pauvre cerf de plus ou de moins? Ce qui a fait le succès de ma journée^ ce n'est pas le gibier que mes laquais rapportent^ mais celui qui est sui^ mes talons et que je yais vous présenter...

Derrière Villarceaux venait un homme d'une trentaine d'années et d'une figure funèbre, un des plus joyeux esprits du dix-^ptième siècle.

— Monsieur le marquis, dit-il, me permettra de décliner moi-même mes nom et qualité. Je me nomme Chapelle...

— Le nom dit la qualité, interrompit Ninon. Marquis, je vous félicite de votre chasse ; et vous, mon cher poète, soyez le bienvenu. Depuis longtemps je désirais vous connaître autrement que de réputation.

— Moi, de même... et c'est le hasard qui nous réunit. Le duc de Brissac soit loué ! car c'est en le suivant à Mantes que j'ai rencontré monsieur de Villarceaux, avec qui il avait pris rendez-vous.

— En attendant qu'à mpn tour vous m'abandonniei pour Ninon, dit Villarceaux, nous passerons, si vous le voulez bien, dans la salie à noânger : j'ai une faim de chasseur!

— Et moi, ajouta Chapelle, une soif de chien courant!

Tandis que l'on se mettait à table, on s'aperçut de la disparition de Varicarville qui, aux premiers mots de

Yillarceaux^ s'était échappé pour aller contempler le malheureux cerf, pendu à un clou près de Foffice. Si le sang répandu lui faisait horreur^ il l'attirait. Yaricarville ressemblait à ces femmes qui^ par sensibilité^ courent avec frénésie aux exécutions capitales. Il protestait par ses gémissements contre le supplice infligé à l'innocent animal.

Ses doléances terminées^ Yaricarville rejoignit les convives : l'abattement de sa physionomie attestait les vives émotions qu'il venait d'éprouver.

— Seriez-^vous malade^ mon cher hôte? demanda Yillarceaux.

Yaricarville répondit par un regard plaintif.

— Oui, certes, il est malade et gravement encore, dit Ninon qui devinait la cause de cette subite transformation.

-:- Per Bacco ! s'écria Chapelle, je le guérirai ou j'y perdrai mon diplôme... car, ne vous en déplaise, le rimeur qui vous parle recèle un médecin : c'est messire Apollon qui, par son exemple, m'a lancé dans cette double voie... Or, donc, vu l'altération manifeste de ses oignes, j'enjoins à monsieur d'avaler, sur l'heure et sans grimace, la potion reconfortante que voici.

Il avait rempli jusqu'aux bords le verre de Yaricarville qui était assis près de lui.

Celui-ci le vida d'un trait par un mouvement mécanique.

— Il est sauvé! ajouta gaiement Chapelle.

Et le médecin imita le malade^ mais il ne pouvait^ lui^ parvenir à se guérir : au lieu d'éteindre sa soif^ les fréquentes libations auxquelles il se livrait ne faisaient que Fattiser davantage. Et il avait la bonhomie de s'en étonner !

— C'est drôle^ dit-il en aparté^ plus je bois^ plus j'ai envie de boire : on dirait que M. Phœbus a remisé son char de feu dans mes entrailles...

— Eh bien ! mon cher^ le remède a-t-il complètement noyé le mal? reprit Villarceaux^ d'un ton moqueur^ en s'adressant à Yaricarville qui fixait son assiette sans y toucher.

— Marquis^ fit Ninon ^ pas de persiflage... Ne vous amusez pas à blesser de la langue après avoir blessé du fusil...

— Ah! j'y suis... la balle qui a tué le cerf a ricoché sur notre ami et Ta quelque peu meurtri...

Yaricarville gardait la même attitude silencieuse.

— Ah ! ça^ voisin^ dit Chapelle en s'appuyant sur son épaule avec la familiarité de l'ivresse^ vous n'avez pas le vin gai . . . Parbleu ! continua-t-il^ ça ne me surprend pas. . . L'oseille gâte le vin... Aussi pourquoi préférer ce hachis de verdure à une bonne aile de poularde ?

— Pythagore défend la poularde^ répliqua Ninon.

— Bah ! monsieur de Yaricarville en tient pour Pythagore?... Il croit aux revenants?... Ah! ah! ah! il est plus

drôle qu'il n'en a Pair... Allons^ ne fronçons pas les sourcils^ Pami!... Un doigt de vin... et initiez-nous awc mystères de la métempsycose. Peut-être que vous finirez par me convertir à votre religion... On prétend qu'il en faut une... Autant celle-ci que celle-là... D'ailleurs elle est divertissante... Je ne dis pas ça à cause de vous^ non^ mais pour la mascarade qui fait le fond de la chose... car la mort n'est plus qu'un changement de costume... Et c'est un carnaval à enfoncer celui de Venise... Une^ deux... attention au commandement... Psit!... le tour est joué... Vous avez l'honneur d'être dans la peau d'un abbé fringant et musqué... puis voilà que tout à coup vous passez dans la peau velue d'un sapajou... Mais^ si la défroque est autre^ la grimace est la n^me... J'ai dit. Maintenant je vous renvoie le dé... jasez à votre tour^ mon bon.

Chapelle avait souvent entrecoupé cette tirade par des pauses employées à arroser son débit; et^ à chaque rasade, il heurtait le verre de Varicarville qui, d'abord par distraction et ensuite par entraînement, avait tenu tête au poète.

— A la dixième heure... bégaya Varicarville.

— Ah! ah! ah ! fit joyeusement Ninon en se levant, il va achever l'histoire que j'ai interrompue.

— Quelle histoire? demanda Villarceaux se levant aussi.

— Suivez-moi, marquis, je vous la conterai sous les marronniers de l'avenue, et de plus la visite d'une reine,

278 NINON DE LENGLOS

reçue en votre absence... Si vous êtes brisé par la chasse^ moi je le suis par un trop long repos : j^ai besoin d'air, sacrifiez-vous.

Us disparurent sans que leur sortie fût remarquée.

— A la dixième heure, reprit Varicarville/Adam pécha...

— Vieille bourde bonne à amuser les gobe-mouches? grommela Chapelle. Est-ce qu'Adam a jamais existé?... Le premier homme, c'est Noé, Tinventeur du vin... Le commencement du monde date de là... Allons, camarade, à la santé de Noé ! et buvons sec...

Varicarville haussa de nouveau son verre et Tavala d'un trait. Mais ses forces trahirent son courage : il chancela et roula sous 1» table.

— Voilà qui s'appelle mourir les armes à la main, dit Chapelle. Si je composais son épitaphe?... Mais ne nous hâtons pas trop... j'entends un certain bruit de nez que ne font point d'ordinaire les défunts... Qu'il dorme en> paix!... bonsoir, disciple de Pythagbre!... que l'oseille te soit légère 1... Mais j'y pense, continua-t-il, en regardant autour de lui, nous étions quatre convives ici tout à l'heure... et me voici seul... Par le ventre du père Silène! seraient-ils tous tombés sous la nappe?... Imbécile que je suis ! Ninon ne boit que de l'eau... A propos de Ninon, j'ai rimé aujourd'hui un couplet en son honneur, je veux en ajouter un out deux, séance tenante... Voyons, oui, c'est cela... ,

ET SA CODR. 279

Je crois... que... pourvoir... cette belle... Au point... où mon... feu me réduit...

11 faudra que... dans... sa ruelle...

Je... m'aille... glisser... quelque nuit.

Quand le dernier mot de ce quatrain s'échappa de ses lèvres^ Chapelle avait fermé les yeux et se balançait sur sa chaise^ prêt à rejoindre Yaricarville.

Sons la porte.

Le lendemain Varicarville avait disparu. Honteux de son intempérance de la veille^ il s'était enfui à quelques lieues du château de Yillarceaux^ dans le manoir branlant et vermoulu de ses pères^ qu'il n'occupait jamais qu'en oiseau de passage et dont il lui fallait toujours disputer la possession à une formidable garnison de chouettes.

— Monsieur le poète pourrait-il nous dire ce qu'est devenu notre philosophe? demanda Ninon à Chapelle qui semblait encore sous le coup d'une demi-ébriété.

— Je flaire une imprudence, répliqua-t-il avec un sérieux narquois; on aura oublié de fermer sa chambre, lorsqu'on l'a porté dans son lit, et Varicarville aurafoit ce que fait le vin dans une bouteille qui n'est pas bouchée*: il se sera évaporé...

— L'explication est ingénieuse et j'aurais mauvaise grâce à ne point m'en contenter.

— Heureusement pour moi qu'il vous est impossible d'avoir mauvaise grâce...

NINON DE LENGLOS ET SA COUR. iSl

— Hé ! hé ! fit le marquis intervenant^ prenez garde^ ami Chapelle ; j'aperçois un visiteur qui aurait le droit de se piquer de vos compliments...

— Et qui donc?

— Parbleu ! Gourville.

— Gourville ! s'écria Ninoa qui s'était approchée de la fenêtre; c'est vrai^ le voilà qui descend de voiture... mais il n'est pas seul : il tend la main à une dame.

— Oh ! oh! c'est la femme d'un confrère... dit Chapelle.

Ninon s'était précipitée d'un bond dans les bras de Gourville.

— N'ai-je pas eu tort de tant me presser, dit-elle après cette brusque expansion, car enfin j'ignore si c'est pour moi que vous êtes venu?

— Pour qui donc serait-ce ?

— Pour le marquis...

Elle montrait Yillarceaux à qui madame Scarron donnait modestement le bout de son gant à baiser.

— Ah! ah! fit Gourville, j'avoue que le marquis est pour quelque chose dans ma visite. Voici comment. Ce diablotin qui lui fait embrasser ses grifies, me rencontrant hier chez la maréchale d'Albret, m'amena, par une adroite provocation, à lui offrir de la conduire ici. . . Ninon manquait à madame qui, affamée de vos nouvelles,, avait passé plusieurs fois chez voijs, sans pouvoir obtenir aucun renseignement sur Tépoque de votre retour. J'exprimai le regret de n'être pas mieux instruit que maître

Pierre. Madame soupira et leva les yeux au ciel, comme un naufragé qui cherche une planche de salut... Je déposai ma voiture à ses pieds et proposai de partir le lendemain pour le Yexin. On se fit un peu prier pour accepter ce qu'en réalité Ton implorait. Enfm, le petit voyage décidé, je n'attendis pas le lever du soleil pour aller prendre madame Scarron que je trouvai toute prête, son impatience la tenant en éveil. Ai-je besoin d'ajouter que celle de votre serviteur n'était pas moins vive?

— Souffrez que je témoigne d'abord ma gratitude h madame Scarron...

, — Rien de plus juste, riposta Gourville eiï souriant* La femme du cul-de-jatte avait un instant oublié son empressement de la veille et s'apprêtait à réparer sa faute. Elle s'avançait au bi'as de Yillarceaux...

— Ma chère Françoise, dit Ninon d'une voix émue, combien je suis reconnaissante de votre sollicitude à mon égard !

— Reconnaissante! répliqua madame Scarron, voilà un bien gros mot pour une chose aussi naturelle... U n'y a pas grand mérite à s'enquérir des gens que l'on aime.

— S'enquérir des gens n'est rien en effet, mais se lever avant le soleil pour courir après eux, cela dépasse les limites ordinaires de l'amitié : j'en appelle à monsieur de Villarceaux.

— Le déjeuner est servi ! cria au même moment le

ET SA CODR. 283

poète par la fenêtre^ où il était resté paresseusement accoudé.

Jamais le Dem ear machina n^était intervenu plus à propos^ pour dénouer une situation difficile.

Le marquis pressa ses convives de se rendre à invitation de Chapelle^ et Ninon eut la générosité d'ouvrir elle-même la marche^ dédaignant d'ajouter un trait au trait qu'elle avait décoché. Bien plus, à table, elle se contenta d'être tout simplement spirituelle, sans effleurer l'épiderme de personne.

La conversation roula sur la reine de Suède et ses excentricités masculines.

Placé entre deux ivresses, celle qui partait et celle qui venait. Chapelle prenait plaisir à perdre de nouveau le peu de raison qu'il avait recouvré. Il était d'une gaieté étourdissante : il pétillait comme l'aï dont son verre était couronné.

Gourville se joignait à Ninon pour donner la réplique au poète.

Quant à Villarceaux et à madame Scarron, ils dialoguaient à part, d'un air penché et d'un ton langoureux. Madame Scarron, qui déjà s'étudiait à composer son maintien, dirigeait sur le marquis des regards que l'amour de Dieu seul semblait animer. Elle répondait béatement aux plus tendres provocations. On eût dit qu'elle récitait des litanies. L'habileté de son jeu illusionnait Villarceaux à tel point que parfois il s'imaginait, lui qui si souvent l'avait tenue frémissante entre ses bras, avoir

284 NINON DE LENGLOS

affaire à une sainte. Elle Taffriandait comme un fruit défendu.

Le déjeuner terminé^ madame Scarron coupa soudainement court à cette causerie intime.

— Monsieur de Gourville, dit-elle, il est temps de repartir. Ce que nous voulions savoir, nous le savons. Ninon, grâce au ciel, ne s'est jamais mieux portée.

— Repartir si tôt ! murmura Villarceaux qui ne s'attendait pas à une séparation si rapide et comptait garder, au moins une semaine, ses nouveaux hôtes.

— Je suis à vos ordres, madame, répondit Gourville.

— Permettez-moi, ma chère Françoise , dit Ninon, après vous avoir remerciée une seconde fois du souci que ma santé vous a causé, de vous reprocher votre cruauté à Tégard de ce pauvre marquis...

— Monsieur le marquis, répliqua madame Scarron, doit comprendre que je ne puis accepter une plus longue hospitalité. Mes devoirs d'épouse s'y opposent...

— Peu de femmes, ajouta Ninon en se tournant avec malice du côté de Villarceaux, se résigneraient à une abnégation pareille. C'est pousser le dévouement conjugal jusqu'à l'héroïsme.

— Mais que madame ne s'arrête pas en si beau chemin, dit Chapelle en la lorgnant à travers un rouge-bord. Courage ! allez jusqu'au miracle... Changez Scarron et donnez-nous-en la monnaie... Un petit Scarron, s'il vous pi ait!

— Ah ! ah ! fit Gourville riant aux larmes ainsi que

Ninon ; il faudrait d'abord que Scarron y mit un peu du sien.

— J'attends votre bon plaisir^ monsieur le receveur général^ reprit froidement madame Scarron qui s'était levée. Puisque vous vous êtes institué pour aujourd'hui mon cavalier servant

— Je dois, interrompit Gourville, être prêt, au premier signe, à en remplir les charges. C'est ce que j'ai fait : voyez plutôt.

Et entraînant madame Scarron à la fenêtre, il lui montra ses chevaux attelés et piaffant. Un geste imperceptible saisi au vol par un laquais avait suffi pour opérer ce prodige.

Pendant ce temps, Yillarceaux parlait à voix basse à Ninon qui souriait de l'embarras du marquis. Il essayait de lui prouver qu'elle était lasse de la monotonie des champs et offrait de la ramener à Paris.

— Parlons, répondit charitablement Ninon.

Puis elle ajouta s'adressant à Gourville et à madame Scarron :

— Nous ferons route ensemble, si vous le voulez bien.

— Vous abandonnez donc aussi cet infortuné Yillarceaux ? dit Gourville.

— Je ne l'abandonne pas, car il m'accompagne.

— En vérité ! s'écria madame Scarron, monsieur le marquis fait l'effort de s'arracher aux plaisirs de la chasse ?

Villarceaux, baissant la tète sous le reproche, sonna et ordonna d^atteler.

Ninon sauta dans la voiture de Gourville et madame Scarron fut contrainte de monter dans celle de Villarceaux.

— Et moi ? fit Chapelle qui s'était oublie à table et que Ton était sur le point d'oublier.

— Venez ici, monsieur le poète, lui cria Ninon. Je suis païenne, moi : comme Jupiter, le nombre impair nie réjouit.

— Toujours ?

— Toujours... c'est trop.

Tandis] que Chapelle gravissait le marchepied, les chevaux du marquis, impatients de dévorer l'espace, s'élancèrent en avant. -

La voiture de £ourville suivit bientôt l'autre de jMPès. et bientôt aussi se surchargea d'un quatrième personnage qui se hissa sur l'arrière-train , à la faveur d'un temps d'arrêt nécessité par l'ascension d'une côte trèsrapide.

On entra dans Paris à la tombée de la nuit.

Madame Scarron trouva son mari seul et rimant. Anne et Françoise avaient délaissé leur frère, pour monter à l'étage supérieur et assister à un de ces repas appelés cadeaux, que leur donnait le vieux duc de Trôme et où coulaient les vins les plus généreux, à la plus grande joie de mademoiselle Anne.

Donc Scarron était occupé à rimer^ moitié par habitude^ moitié pour tuer le temps;

— Ah ! vous voiià^ dit-il en congédiant sa muse ; eh bien ! comment va Ninon ?

— A ravir.

— Tant pis.

— Comment... tant pis?

— Sans doute^ parce qu'alors vous vous êtes dérangée pour rien.

— Vraiment, vous avez là une terrible manie.

— Quelle manie ?

— Toujours plaisanter ainsi.

— Oh ! ne me contestez pas le droit de rire de tout, réponditril en dissimulant sous le rire une douleur des plus aiguës. Il me coûte assez cher... Mais cessons le badinage, puisque le badiaage n'est pas dans vos goûts, et causons gravement... Dites-moi d'abord pourquoi M. de Gourville. à qui je vous avais confiée, n'a pas pris la peme de vous ramener dans mes bras.». Ah 1 ah ! ah ! clans mes bras... Ne semble-t-il pas que je parle d'un mari qui n'est point manchot ?

— H. de Gourville ne m'a pas accompagnée jusqu'ici, répliqua madame Scarron , parce qu'il accompagnait Ninon chez elle.

— Et parce que quelqu'un vous reconduisait...

— En effet, M. de Yillarceaux a eu la complaisance de me descendre à ma porte.

— H. de Villarceaux est un galant homme... un trop

galant homme^ comme Méré et d'Albret; et moi, je suis ce que vous savez... Gilles Boileau est un impertinent, mais il dit vrai.

— Que dit-il ?

— Ah ! ah ! écoutez cette épigramme de portefaix, qu'une main amie a fait arriver à son adresse :

Vois sur quoi ton erreur se fonde, Scarron, de croire que le inonde Te va voir pour ton entretien.

Quoi ! ne vois-tu pas, grosse béte.

Si tu grattais un peu ta tête.

Que tu le devinerais bien ?

Pas n'est besoin, monsieur le faquin, de se gratter la tète pour deviner la chose... Je n'ignore point que nul ne se marie impunément... et moins qu'à personne, il m'est permis de me plaindre. N'est-ce pas votre avis, madame Scarron ?

— Mon avis est qu'il vous est défendu, à vous, de me soupçonner... Je sais ce que je vous dois, sachez à votre tour ce que vous me devez. Je n'exige pas de vous que vous me fassiez respecter, mais que vous me respectiez.

— Quelles grandes phrases, ma chère Françoise, pour une simple boutade ! Allons, absolvez-moi de ce péché véniel et soyez assez bonne pour appeler Hangin... Je suis tout rompu de fatigue et voudrais passer de cette chaise dans mon lit. La douleur m'y suivra sans doute, niais je m'imagine toujours qu'elle finira par se lasser de

ma eompagnie... Pauvre fou ! j'ai beau lui rire au nez, elle ne songe guère à quitter la place...

Au moment où entrait le valet du poète, que sa femme avait sonné, le plafond cria sous le piétinement d'une danse échevelée.

C'étaient Anne et Françoise que le Champagne avait transformées en bacchantes. ,

— Les gaillardes ! s'écria Scarron en gagnant son lit dans les bras de Maiigin, elles sautent comme si elles avaient le diable au corps... L'envie me prend d'aller me mêler à leurs ébats... Peut-être que le diable se logerait aussi dans ma peau et me descendrait dans les jambes... Quel bon tour il me jouerait !...

— Si vous montez, que ce soit pour mettre un terme à ce scandale, dit madame Scarron d'une voix indignée.

— Bah ! bah ! calmez- vous, ma trop vertueuse femme, et dormez en paix, comme je vais essayer de le faire moi-même.

Son mari sorti, madame Scarron prit une légère collation, puis gagna aussi sa couche solitaire, le cœur plus allègre que la veille. Villarccaux était sous sa main. L'amant, non sans soupirer in petto, avait dépouillé le chasseur.

Pendant que le couple Scarron se livrait à un sommeil diversement agité, on soupait gaiement à l'hôtel des Toumelles.

Les convives étaient au nombre de quatre. Le qua-

trième était le voyageur de contrebande, et le voyageur de contrebande n^était autre que Varicarville.

Le vieux manoir paternel s'élevait, ou plutôt tombait enjuines, sur la route de Paris, et son propriétaire, effrayé d'avance des coups d'aile dont la nuit les chouettes allaient le caresser, rêvait mélancoliquement sous le porche, lorsque les deux voitures vinrent à passer. Alors un violent désir le saisit, réprimé aussitôt par un reste de vergogne : c'était d'arrêter un des carrosses et d'y prendre place. Hélas ! il redoutait les sarcasmes. — Pourtant il ne voulait pas demeurer plus longtemps dans cette masure, non-seulement à cause des habitants incommodes qui y foisonnaient, mais encore à cause du peu de sécurité qu'elle offrait. Une pierre s'était détachée et, dans sa chute, ^vait effleuré le bord de son feutre. En conséquence, l'esprit de conservation joint à l'horreur du hibou avait décidé Varicarville à chercher un refuge ailleurs. Mais de quel côté se dirigelr? Le château de Villarceaux, où il avait d'abord pensé à retourner, était veuf de son maître, caril avait aperçu les armes du marquis aur les panneaux d'une des voitures. C'était donc le chemin de Paris qu'il fallait suivre pour retrouver son hôte habituel. Ses jambes s'étaient mises en mouvement dans ce sens, et Varicarville, soit impuissance d'atteindre kxîarrosse de Villarceaux, soit crainte de servir de cible aux quolibets de celui qui venait après, s'était juché à l'arrière-train de ce dernier. Il avait compte descendi'e au cœur de Paris, pour gagner ensuite à pied l'hôtel du

ET SA COUB. 291

marquis^ mais, exténué par la position verticale qu'il avait gardée plusieurs heures durant, il s'était affaissé et une sorte de paralysie Tavait empêché d'exécuter son projet. Voilà comment, au lieu de se trouver chezVillarceaux, il se trouvait chez Ninon.

A l'arrivée. Chapelle, ea rôdant autour de la voiture, avait découvert le pauvre martyr et, tout en le lardant de brocards, l'avait aidé à toucher terre. Puis il l'avait tiraillé de droite et de gauche pour réveiller ses membres endormis, et finalement l'avait poussé dans l'appartement où étaient entrés Ninon et Gourville. Et Ninon de s'exclamer à pareille vue; et Varicarvîlle de donner en rougissant les explications demandées. On rit beaucoup de l'accroc fait la veille à sa sobriété. On jasa des infoi^tunes de cet original qui, avec des revenus considérables, était sans feu ni lieu.

Chapelle épuisa sur lui toutes ses flèches avant, pendant et après le souper. Varicarvîlle tendait le dos avec une bonhomie moutonnière, plein de reconnaissance pour Ninon qui lui faisait un rempart de son esprit et qui, non contente de neutraliser l'agression, finit par attaquer l'agresseur.

Gourville se délectait de ce tournoi et, par moments, pour constater sa présence, jetait entre les combattants quelque épigramme à double pointe.

— En résumé, dit-il, comme on fait son lit, on se couche...

— Que vient faire ici ce proverbe? demanda Ninon.

t99 NINOxN DE LENXLOS

— C'est un avertissement à Tadresse de ces messieurs qui savent^ par expérience^ que^ quand on reste trop longtemps h iMo, on risque de dormir dessous.

Varicarvilie^ qui portait son verre à sabouche^ se hâta de le reposer d'un air contrit.

— Rougiriez-vous d'avoir été mon camarade de lit? lui dit Chapelle^ après une large rasade.

— Allons, cher poète, s'écria Ninon, laissez monsieur de Varicarville à ses justes regrets.

— Justes regrets? voilà qui est flatteur pour moi.

— Il faut qu'avant de nous séparer je vous donne un conseil, continua NinotT.

— Je vous écoute. ^

— Si vous voulez que nous soyons bons amis, je vous engage à mettre désormais un peu d'eau dans vôtre vin.

— J'essaierai, répondit Chapelleenétoufiantunsoupir. Puis se tournant du côté de Varicarville :

— Eh bien ! monsieur le philosophe, ajouta-t-il, je vous attends. Prenez mon bras et partons.

Varicarville s'était levé comme tout le monde^ mais il paraissait cloué au plancher.

— L'hôtel deViilarceaux, pensait-il, est endormi à cette heure avancée et son marteau résonne comme sur une enclume. Si je le mets en mouvement, je vais réveiller le marquis et ce sera un nouvel interrogatoire à subir.

Ninon comprit son embarras :

— Monsieur de Varicarville est mon hôte jusqu'à demain, dit-elle en faisant un signe à Pierre.

— Vive-Dieu ! fit Chapelle, savez-vous, mon cher, que vous me rendez jaloux?

— Vraiment? alors acceptez aussi mon hospitalité.

— De grand cœur... mais que dira monsieur d(* Gourville?

— Je dirais répliqua celui-ci> que la pendule marque deux heures et que Pierre est là qui se morfond avec une bougie... Suivez-le donc> messieurs, et bonne nuit.

Le ptiête et le philosophe se retirèrent après avoir baisé la main de Ninon.

Chapelle n'était pas d'humeur à dormir. Il enfourcha M. Pégase et s'en fut cueillir quelques rimes sur le double mont. Son bouquet fait, il se disposait à aller le glisser sous la porte de la chambre de Ninon, lorsqu'il aperçut Varicarville, en chemise comme lui et tenant également un papier au bout de ses doigts.

Cette scène court-vélué était éclairée par un double rayon de lumière qui s'échappait des deux pièces entr'ouvertes.

La même flamme avait traversé le cerveau de Chapelle et de Varicarville. Mais Varicarville avait traduit en simple prose sa passion naissante, inhabile qu'il était à monter le bidet du Parnasse :

— Ne vous dérangez pas, dit Chapelle, en enlevant prestement le pli de Varicarville. Je suis bon prince et ferai votre commission en même temps que la mienne.

Tandis que les deux épîtres réunies allaient à leur destination, Varicarville refermait sa porte, et s'arrêtait

devant un miroir, rougissant comme une jeune fille surprise, la main dans les blonds cheveux d'un jouvenceau aimé.

Il llll » il l Mil« < i.d

lie i^raiid-péiilteiieler* — lie marquis de la dilitre.

Trois ans se sont écoulés.

Le timide Varicarville, effafouché {fer un éclat de rire de Ninon, avait repris aussitôt son vol vers le Vexin, et, pour donner un aliment à sa fièvre, s'était décidé à mettre les maçons dans le vieux manoir, transformé aujourd'hui en un frais castel.

Les vers de Chapelle avaient eu le même sort que la prose de Varicarville; et le poëte n'avait pas de ruines à relever. Ce moyen de distraction lui manquait, mais un autre était à sa portée et il l'employa sans désemparer. Voilà l'origine du voyage dans le Midi, qu'il fit en compagnie de Bachaumont et qui les a illustrés tous deux. De retour à Paris, Chapelle a reparu à l'hôtel des Tournelles et y a introduit son ami Molière, qui est devenu aussi l'ami de la maison.

Ninon compte quarante-cinq ans. Elle est arrivée à l'Âge, où, d'ordinaire, la femme, complètement déformée, s'est évasée outre mesure, à moins qu'elle n'ait

séché sur pied. Ninon a conservé sa beauté native : toujours même délicatesse de traits, même souplesse de mouvements. Son corps semble être comme son esprit, inaltérable. Elle a fait choix d'une philosophie si douce et si sereine !

Le nombre de ses courtisans croît avec le nombre de ses années. Ils portent envie à la longue faveur de Gourville, qui*a Tair de vouloir duref éternellement. Pourtant elle n'a vu personne, depuis deux grands jours, pas même ce dernier. Que se passc-t-il donc? Ninon attend que les nouvelles viennent la trouver : elle est dans un de ces moments d'extrême nonchalance, où il répugne de sortir.

Hais voici Gourville qui entre. Sa figure soucieuse annonce quelque grave événement.

— Qu'avez- vous, mon ami ? s'écrie Ninon avec l'accent d'une vive inquiétude.

— Ne savez -vous pas que le surintendant est arrêté?

— Je l'ignorais. Cela m'explique mon isolement. Mais pourquoi cette arrestation ?

— Demaniez-le à Colbcrt.

— Je comprends. Ce gros homme convoitait la place, et, pour s'y asseoir en toute sûreté, il a fait dégringoler le Fouquet dans quelque basse-fosse... Mais comment le roi a-t-il pu prêter les mains à une telle exécution?

— Par un motif bien simp!e : c'est que Fouquet a contre lui non-seulement la haine de Colbert, mais encore celle du roi.

— Ah! oui, les men'eîlles de la fête de Vaux l'ont, dit-on, profondément humilié.

— A la faute d'avoir dépensé dix-huit millions pour amuser Louis XIV, ajoutez le crime d'avoir levé les yeux surla Vallière...

— Hais alors c'est un homme mort.

— J'en ni peur.

— Et ne craignez-vous pas aussi d'être enveloppé dans sa chute?

— M. Le Tellier, que je viens de voir, m'a affirmé qu'on ne songeait pas à me mettre en cause ; mais je me tiens sur le qui-vive.

— Vous avez raison. Un si grand personnage ne peut tomber sans entraîner quelqu'un avec lui.

— Il a déjà entraîné un de nos amis les plus chers.

— Qui donc ?

— Saint-Ëvremont .

— Saint-Évremont est arrêté?

— Rassurez-vous. 11 est en fuite. J'ai appris à temps le coup dont il était menacé et me suis empressé d'envoyer un homme dévoué dans l'Ile-de-France, où il avait fait une halte chez le maréchal de Clérembault,en revenant de Bretagne avec la cour. Cet homme l'a rencontré dans la forêt de Fontainebleau : il regagnait tranquillement Paris. Mais il a tourné bride aussitôt et doit, à l'heure qu'il est,et dutrain dont il allait, avoir atteint les côtes de Normandie, d'où il passera au plus vite en Angleterre.

198 NINON DE LENGLOS

— Puisse-t-il être déjà embarqué !... mais quelle est la cause de sa disgrftce?

— Une lettre trouvée chez madame du Plessis-BelUèvre, à qui Saînt-Evremont, en partant, avait confié ses papiers et dont on a fouillé Thôtel, comme on a fait de tous ceux qui tenaient de près ou de loin au surintendant.

— Que renferfne donc cette lettre ?

— Une très-mordante satire contre le traité des Pyrénées et M. de Mazarin.

— Mais Mazarin n'est plus de ce monde, que je sache.

— En efiet; mais Colbert, dont il a poussé la fortune, a intérêt à se montrer reconnaissant. Venger la mémoire du cardinal, n^est-ce pas prouver, par avance^ à Louis XIV, qu'il peut compter sur sa gratitude? Donc Colbert a mis ses limiers en campagne, mais il en sera pour ses frais de poursuite.

— Est-ce une espérance ou une certitude ?

— C'est une certitude.

— Pauvre Saint-Évremont ! par une cruelle ironie du sort, me voilà heureuse de le savoir loin d'ici... Mais parlons un peu de vous, mon cher Gourville. S'il prend fantaisie au Colbert de vous attaquer, quels sont vos moyens de défense ?

— Je n'en ai qu'un : battre en retraite.

— Il faut avoir le temps. ••

— Je l'aurai. Un des principaux agents de Colbert m'appartient corps et âme et aura soin de me prévenir à

propos. Donc^ si je veille, c^est avec la plus grande placidité d'esprit. Mais ce n'est pas tout d'être prêt à partir, il est prudent aussi de mettre ordre à ses affaires. C'est pourquoi, mon amie, je vous prie de serrer cette cassette qui contient dix mille écus...

— Très-volontiers, répond Ninon en rangeant la cassette sur la cheminée.

— Maintenant, ma chère Ninon, ajoute Gourville, il ne me reste plus qu'une précaution à prendre : vous donner le baiser d'adieu.

— Je veux, moi, vous embrasser pour deux, pour vous et pour Saint-Évremont que vous rejoindrez sans doute, si vous êtes obligé de fuir. Et vous me promettez de rendre cette accolade à qui de droit?

— Par la mort-Dieu ! je n'aurai garde d'y manquer. D'abord vous avez ma parole, et puis ce témoignage d'aflFection, j'aurai presque autant de plaisir à le transmettre que j'en ai à le recevoir... Saint-Évremont est plus qu'un ami pour moi, c'est l'amitié tout entière!

— Et Ninon?

— A côté de l'amitié il y a...

— Un feu follet qu'on appelle amour.

— 11 faut que je vous fasse rentrer ce blasphème dans la bouche, riposte Gourville en appliquant ses lèvres sur les lèvres de Ninon.

Et, après cette brûlante étreinte, il ouvre précipitamment la porte et s'éloigne à toutes jambes. Il se sauve, par défiance de ses forces^ craignant de ne pouvoir

s'arracher des bras qui renlacent^ pareil à ces soldats qui courent au feu^ parce qu'ils n'auraient pas le courage d'y marcher.

Gourville a besoin de toute sa tête pour déjouer les projets de Colbert qui cherche h Tenipélrer dans le procès du surintendant. Il sait que le roi Taime^ mais il sait aussi quelle influence a sur le roi le successeur de Fouquel. Sa liberté^ sa vie peut-être^ ne tient qu'à un fil... Tout bien calculé, il prend la résolution de se faire oublier^ de faire le mort, comme dit le peuple, et va s'enterrer dans TAngoumois, au château de la Rochefoucauld, où il épouse secrètement la sœur de son ancien maître. C'est là que Colbertfinit par ië traquer en 1G63; mais Gourville a reçu l'éveil, et, lorsque la meute ainrive, il a passé le détroit, — il est auprès de Saint-Évremont qui, malgré les instances les plus pressantes, ne peut le retenir que six semaines en Angleterre.

Gourville est trop franc du collier pour séjourner longtemps à la cour froidement dissolue de Charles II, au milieu de ces figures longues et raides que l'ivresse ne parvient même pas à dégeler. Il regagne le continent, et, <^toyant les frontières de France, plonge au delà des regards avides, des regards d'exilé. Quatre années s'écoulent ainsi. Alors, fatigué d'attendre le signal qu'il espérait et qui devait l'avertir de sa rentrée en grâce, Gourville pénètredans les Provinces-Unies et s'installe à Bréda, où se tient un congrès, et où Saint-Évremont, se rendant aux eaux de Spa, vient lui serrer la main. Il se (aufile

dans rintimité des princes de Biitnswick et de Ilano^Te^ et; pesant de son crédit sur leur esprit, il les détermine à se prononcer en faveur de la France. En récompense de ce service éminent, Louis XIV lui confère aussitôt le titre de plénipotentiaire et, coïncidence étrange, tandis que Gourvilie représente le roi en Allemagne, le parlement le condamne à mort et le fait exécuter en efligie. Il n'est autorisé h remettre le pied dans Paris qu'en 4668 et après avoir verso six cent mille livres entre les mains de Colbert, qui saigne à Liane la proie qu'il est forcé de lâcher.

La fortune de Gounillese réduisait à vingt mille écus. La moitié de cette somme avait, comme nous l'avons vu, été confiée à Ninon, et l'autre moitié, h un grand pénitencier dont la renommée publique faisait un saint. Ce fut chez lui que Gourvilie alla d'abord.

— Je viens, dit-il, vous débarrasser, mon révérend, du dépôt que vous savez.

— De quel dépôt voulez-vous parler, mon fils ? répondit le dévot personnage.

— Ne vous souvient-il pas des dix mille écus que je vous ai donné à garder ?

— Il ne m'en souvient nullement... Je n'ai jamais reçu que des deniers destinés à être distribués aux pau- * vres, et ces aumônes, je me hâte toujours de les porter à leur adres.se... Les pauvres sont des créanciers qu'il y aurait conscience à faiire attendre.

— Ce sont là de belles paroles, mon révérend, inais revenons, s'il vous plaît, à mon dépôt.

— Je vous répète, mon fils, que je ne me rappelle rien de semblable.

— Ainsi, vous persistez à nier?

— Mon habitude n'est pas de dire oui, quand j'm dit une fois noi\,

— Hais vous ne craignez donc pas que je vous traîne dans la rue et que je déchire aux yeux de tous le masque de sainteté dont vous vous couvrez ?

— Je ne crains que Dieu.

— Le misérable ! s'écria Gourville en se retirant de guerre lasse. Si, du moins, il avait pour me voler l'excuse que Vincent de Paul avait pour tricher au jeu... Hais le visage fleuri du drôle indique assez où passe l'argent escamoté !

Un abus de confiance aussi criant et aussi imprévu exaspérait Gourville et lui fit prendre en suspicion l'humanité tout entière.

— Que penser des autres hommes, se dit-il, quand le plus vénéré d'entre eux se montre digne de ramer sur les galères du roi?

Il n'osait se rendre à l'hôtel des Tournelles, craignant d'être obligé de mépriser celle qu'il a tant aimée. Hais Ninon, informée de son retour, s'étonna de son peu d'empressement à venir la visiter et lui dépêcha Pierre chargé de l'amener mort ou vif.

Gourville parut devant elle dans une attitude embar-

passée. Il rougissait du soupçon qui avait traversé son esprit.

— Ah ! vous voilà ! fit Ninon en lui sautant au cou comme autrefois.

Puis elle ajouta d'un air abattu :

— Hélas ! mon cher Gourville, il m'est arrivé un grand malheur pendant votre absence...

Et le maudit soupçon d'agiter de nouveau Gourville. qui baissa les yeux pour voiler la gène qu'il éprouvait,

— Malheur irréparable ! continua Ninon, interprétant ce trouble à faux, l'attribuant à un excès de jalousie. Oui... j'ai égaré mon cœur je ne sais où... Mais je n'ai pas perdu les dix mille écus que vous avez laissés ici. Emportez-les avec mon amitié.

Plus ravi de retrouver Ninon à la hauteur de son estime que de retrouver sa cassette intacte, Gourville se livra à l'effusion de sa joie.

— Puisque le feu follet est éteint, s'écria-t-il, foin de l'amour et vive l'amitié !

— On dirait vraiment que vous avez aussi égaré votre...

— Je l'ai donné, ma chère Ninon, à la sœur du duc de la Rochefoucauld, qui est ma femme.

— Votre femme? ce mariage s'est donc fait au clair de la lune ?

— Tout le monde l'ignore, excepté vous et Saint- Évremont...

— Merci de la confidence.

— Je VOUS la devais comme à luL.. A propos... avezvous (le ses nouvelles ?

— J'en reçois à l'instant. Il est à la Haye, où il habite une maison louée par le prince de Toscane, qui riiébcrg©', par égoïsme, pour avoir l'esprit de notre ami sous Iw main.

— Il attend toujours sa grâce ?

— Il Ta demandée en vain. M. de Lyonne avait pourtant appuyé chaudement sa supplique. Mais Louis XlVaété inflexible. Voici une lettre que le comte vient de me communiquer, et que lui adresse Saint-Évremont en réponse à celle où il lui apprenait et tardivement le refus du roi.

« Je n'avais rien su de tout ce que vous m^écrivez, aucun de mes amis h'ayant voulu me faire savoir, non plus que vous, une chose assez fâcheuse. Mais Cette discrétion, tout obligeante qu'elle est, me laisse deviner qu'ils ont mauvaise opinion de ma constance. Sept années entières de malheurs ont dû me faire une habitude à souffrir, si elles n'ont pu me former une vertu à résister. Pour finir un discours moral, impertinent à celui qui le fait et trop austère pour celui qu'on entretient, je vous dirai, en peu de mots, que j'aurais bien^souhaité de voir le plus agréable pays que je connaisse et quelques amis aussi chers pour le témoignage de leur amitié que par la considération de leur mérite. Cependant il ne faut pas se désespérer pour vivre chez une nation où les agréments sont rares. Je me contente de l'indolence, quand il se faut passer de plaisirs. J'avais encore cinq ou six

ET SA coun. iOS

années ù aimer la comédie, la musique, la bonne chère, et il faut se repaître de police^ d'ordre, d'économie, et se faire un amusement languissant à considérer des vertus hollandaises peu animées... »

— Pauvre Saint-Évrcmont I reprit Ninon, quel régime!

— C'est ce misérable Colbert, et non le roi, qui prolonge son exil, repartit Gour\'il!e.

— Il paraît que, malgré votre rappel, vous lui gardez bonne rancune?

— Il me l'a chèrement vendu !

— Combien donc ?

— Il m'a vidé les poches...

— Il ne vous reste plus alors que ces dix mille écus ?

— Hélas! oui.

Gourville raconta l'histoire des trente mille livres volées par le grand pénitencier.

— Cela me semble naturel de la part de ce sainthomme, dît Ninon. Vous avez eu, vous, la naïveté de vous en étonner... Hais j'espère que l'autre dépôt ne vous a inspiré aucune crainte. Je ne vous demande pas ce que vous avez fiensé : vous m'offenseriez peut-être en ne me trompant point. Pourtant la diflércnce de nos situations res|)ective$ ne faisait rien contre moi.

Gour\ille se défendit vivement d'avoir conçu la moindre apprénension au sujet de sa cassette, puis céda la place au marquis de la Chaire qui venait d'entrer. C'était un do ses successeurs.

— Ninon ! s'écria le marquis tout haletant d'émotion,

mon régiment a reçu, il y a une heure, l'ordre de quitter Paris dès demain... Il faut que je le suive sans délai !

— Que je ne vous retienne pas, monsieur l'enseigne !

— Cruelle ! je pars, et vous riez !

— Enfant, ne voulez-vous pas que je pleure pour aug- • menter encore votre anéantissement? Allons, relevez la tête et prouvez que vous méritez de commander à des hommes !

— Consentez à ce que je vais vous proposer, et je m'éloigne sans regarder en arrière.

— Parlez.

— Lisez ce petit écrit et signez-le.

— Voyons ce qu'il renferme :

« Je promets et jure de garder au marquis de la (( Châtre la fidélité la plus inviolable. »

— Eh bien ? fit la Châtre d'une voix tremblante.

— H est, je crois, permis de réfléchir devant un acte de cette gravité, répliqua Ninon avec un sérieux achevé.

— Oh! signez, je vous en supplie !

— Qu'il soit fait selon votre volonté ! ajouta Ninon d'un ton solennel.

Et saisissant une plume, sa main courut sur le papier.

La figure du marquis, subitement rassérénée, respirait une confiance absolue.

lie due de lioninieTille. — CTn mettreHle-eamp et un danseur. — lie comte de itéTti^né et la Champmêlé.

— Ah !... ah!... ah! le bon billet qu'a la Châtre! s'écriait follement Ninon, quelques jours après le départ du marquis.

— Que voulez-vous dire? demanda le jeune duc de Longueville, assis à ses côtés dans le petit boudoir du rez-de-chaussée, et levant sur elle des regards demivoilés, qui indiquaient que ce poursuivant de fraîche date était déjà arrivé au terme de sa course.

Ninon le mit au courant désengagement qu'elle avait pris, à la condition de ne rien révéler.

Mais l'aventure était trop plaisante pour demeurer secrète. Aussi le duc tint-il parole comme Ninon avait tenu sa promesse écrite. Le marquis de la Châtre devint, avec son billet, la foble de la cour et de la ville. On en rira encore dans deux mille ans.

A la première rencontre, Ninon accabla le duc de reproches, pour l'indiscrétion dont il s'était rendu coupable, mais il eut l'adresse de porter le débat sur unButre

808 NINOM DE LENCLOS

torpain et y déploya une de ces éloquences dont la jeunesse a le privilège^ et qui sont sans réplique.

Mais le souvenir de la querelle commencée se réveilla au moment où le duc de Longuevillc se retirait. Ninon courut derrière lui.

— Au moins^ monsieur le duc^ dit-elle^ il est bien entendu que nous ne sommes point raccommodés.

Et^ cette boutade lancée^ avisant Claude de Choiseuil qui croisait le duc dans la cour :

— Que je suis aise de vous voir, cher comte ! fit-elle avec un charmant sourire.

Choiseuil salua d'un air effaré. Il n'osait en croire ses oreilles.

Ce mestre-de-camp mentait à son état, comme il mentait à ses trente-six ans. Il avait la timidité d'un adolescent et l'allure compassée d'un vieillard.

Or, depuis plus d'une année, il soupirait mélancoliquement aux pieds de Ninon qui ne cessait de le désoler de ses saillies, puis, voilà que tout à coup, sans crier gare ! elle se précipite dans ses bras...

Choiseuil resta, pendant trois jours, comme atterré de son bonheur.

Quand il sortit de son engourdissement, ce fut pour remarquer le danseur Pécour, qu'un caprice de Ninon avait implanté h l'hôtel des Tournelles.

Pécour portait un costume étrangement bariolé, où divers uniformes s'étaient donné rendez -vous et où s'étalaient avec insolence les insignes de lieutenant-général.

— Qui êtes-vous et que faites-vous ici ? dit Choiseuil enlre ses dénis et les sourcils froncés.

Il pressentait un rival et le premier mot qui lui échappait était une provocation. Le comte ne manquait de courage que lorsqu'il faisait face à une femme.

— Je commande un corps où vous servez depuis longtemps, répondit Pécour en frisant sa moustache.

Cette scène avait deux témoins, Ninon et le comte de Sévigné, fils de la marquise de Sévigné et lieutenant du roi au comté nantais.

Choiseuil allait jeter son gant au visage de Pécour, quand Ninon se dressa devant lui.

— Monsieur le incslre-de-camp ! s'écria-t-elle d'un ton qui fit tomber le bras de Choiseuil déjà levé.

Elle ajouta en toisant le danseur d'un regard méprisant :

— Si je vous ai épargné cet affront, c'est que je vous en ai jugé indigne... Monsieur de Choiseuil n'a rieaà démêler avec un faquin de votre sorte ! Allons, retournez à vos planches... je vous avais pris pour un homme, mais vous n'êtes et ne serez jamais qu'un hist^on !

Pécour s'éloigna, l'oreille basse, écrasé sous le geste qui le chassait. Sa lâcheté égalait son impudence. Ninon re\int ensuite à Choiseuil.

— Comte, lui dit-elle, vous êtes un habile et vaillant homme d'armes; vous vous êtes acquis, par votre rare loyauté de caractère, l'honorable renom de mauvais courtisan...

— Vraiment, interrompit Choiseuil hasardant un sourire, on dirait d'une oraison funèbre, par anticipation.

— Hé ! hé ! fit Ninon, si vous n'êtes pas mort, vo\js n'en valez guère mieux... Et ce n'est pas d'aujourd'hui que vous êtes mowr«n^.. Voilà justement où je voulais en venir.

Puis parodiant le mot de Gornélie à César :

Ah ciel ! que de vertus vous me faites haïr !

— Ninon, dit le comte d'une voix grave, veuillez m'expliquer cette sortie à laquelle je ne m'attendais pas. . .

— Rien de plus simple. Avant de vous emparer de la forteresse où je m'étais retranchée, vous avez longtemps soupiré ; je vous livre les clefs de la place, et vous soupirez encore, toujours. Avancer ainsi, n'est-ce pas reculer ? Vous mettez le respect là où il n'a que faire... dans l'anu>ur. Tenez, comte, à parler franc, je vous... estime trop pour vous aimer... autrement que d'amitié. Voilà ma main... ^

— J'accepte avec reconnaissance l'amitié que vous m'offrez et la leçon que vous me donnez, repartit Choiseuil, après avoir approché ses lèvres de la main qui lui était tendue. Oui, vous avez raison, l'amour est un jeu pour lequel je ne suis point né... Le jeu de la guerre est le seul où je puisse faire une figure décente. Il faut donc m'y confiner et laisser le champ libre aux gens mieux

ET SA COUR. Mt

doués que moi... Â monsieur de Sévigné^ par exemple.

Ce dernier répliqua par un salut quelque peu ironique.

Jusqu'alors il s'était tenu discrètement à Técart^ dans Fembrasure d'une fenêtre^ où il s'amij^it à souffler sur les plumes de son chapeau^ moins légères que ses vingtcinq ans.

— Adieu^ Ninon^ reprit Ghoiseuil se dirigeant vers la porte.

— Au revoir, comte, répondit-elle avec une inflexion de voix qui enlevait à ces deux mots leur cachet de banalité.

— Au revoir, répéta-t-il sur le même ton.

Et il sortit, le front haut et le cœur dégagé, heureux de sa liberté reconquise.

— Un galant homme ! dit Ninon. • — Euh 1 fit Sévigné en souriant.

— Un excellent modèle à suivre 1

— A la guerre...

— A la cour comme à la guerre.

— Pas du moins à la cour de la rue des Tournelles !

— Vous vous trompez, monsieur de Sévigné, car... tout bien pesé, il se pourrait que je me décidasse à ne plus ouvrir ma maison qu'à l'amitié... oui, et à chasser les papillons qui voltigent autour de mes cinquante-six ans.

— Belle raison que vos cinquante-six ans pour restreindre ainsi votre cercle ! ils ne prouvent qu'une chose. . *

3W MNON DE LENCLOS

ce que prouvent les flots qui depuis des siècles battent, sans l'entamer^ le rocher qui les arrête.

— Oh ! oh ! prenez garde, mon cher, que votre rhétorique ne vous joue un mauvais tour... et que je ne vous oppose un cflpur de roc.

— N'en parlons plus. Comparaison n'est jamais raison; la mienne cloche comme toutes les autres et je Tahandonne volontiers, mais sans abandonner la partie...

— Comte ! s'écria vivement Ninon. Encore une fois, songf'z à mes cinquante-six ans !

— La moitié manque à l'appel! repartit l'impétueux Sévigné. J'ai bien envie, ajouta-t-il, do ne vous en re- •connattre que quinze.

— Restons-en là, dit Ninon avec un sourire indéfinissable.

Puis plongeant ses regards dans les yeux alanguis du comte :

— Allons, fit-elle, déployez vos ailes, monsieur le papillon, et prenez votre vol.

— Le moyen, quand vous les avez brûlées, ces pauvres ailes ?

Il les retrouva bientôt pour aller de nouveau les brûler aux prunelles flamboyantes de la Champmélé.

La Champmélé venait de débuter à l'hôtel de Bourgo gne, dans le rôle d'Hermione, créé en 1667 par la Desœillets. Elle y avait obtenu un triomphe accablant pour cette dernière qui s'était retirée en disant :

— Il n'y a plus de DesœiHets!

. La Champmêlé n'était rien moins que belle, mais elle témoignait, sur la scène, d'une telle puissance d'âme; elle parcourait avec tant d'art et de naturel toutes lc3 gammes du clavier humain, depuis la plus exquise sensibilité jusqu'à l'énergie la plus accentuée, qu'alors, toute transfigurée, elle resplendissait d'un vif éclat. Les spectateurs frémissaient d'admiration, et cette admiration suivait ractrice hors de la salle.

Elle était redevable à Racine de la pureté de sa dietion et le payait en monnaie de fille de théâtre. Mais elle ne se croyait pas condanmée à une reconnaissance éternelle. Sévigné vint et la déracina. Le mot est de l'époque.

Lorsque Ninon apprit cette rapide défection du comte, elle fut saisie d'un de ces violents dépits qu'éprouvent toutes les femmes sur le retour, — dont le cœur n'a pas vieilli et qui voient disparaître leur dernier cheveu noir et leur dernier amant... Elle ne méritait pourtant pas encore d'être rangée dans cette catégorie. Aucune ritle, aucun cheveu gris ne trahissait son âge, mais si elle en riait naguère, elle s'en effraie maintenant, quoique le cortège de ses adorateurs soit toujours aussi nombreux. Ce qu'elle craint, ce n'csl pas de perdre un amant, mais de perdre le seul homme qu'elle ait réellement ainié d'amour^ après Villarceaux. Et pourquoi s'est-il détaché d'elle, sinon pour ses cinquante-six ans ? — Combien

elle se repent de Tespèce de forfanterie qu'elle a mise à les foire sonner!

Mais Sévigné ne tarde pas à se représenter.

— En vérité, lui dit Ninon avec un amer sourire, vous vous oubliez, monsieur le comte !... Il est trois heures, on a annoncé Andromaque, et vous n'êtes pas à Thôtel de Bourgogne ?

— Hais je connais Andromaque, comme si j'étais

Racine, répond Sévigné, en essayant de sourire aussi.

— De Racine à la Ghampmélé il n'y a que la main... quelle est, je vous prie, votre opinion sur cette comédienne, si bien stylée par le poète ?

— Euh! euh! je n'ensuis pas engoué... je trouve qu'elle s'acquitte passablement de son rôle... Voilà tout.

— Eh bien ! moi, je la trouve admirable !

— Franchement ?

— Faisrje autre chose que de partager le sentiment général?... oui, je n'ai jamais rencontré d'actrice qui sût, comme la Ghampmélé, me fondre en elle, m'agiter de ses émotions, me passionner de son amour ou de sa haine !... Rappelez-vous, comte, la scène où Hennione ditàOreste :

Ah ! ne souhaites pas le destin de Pyrrhus, Je TOUS haïrais trop...

— Et la scène de l'imprécation, s'écrie Sévigné avec feu:

Adieu, tu peux partir. Je demeure en Ëpire, Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire^ A toute ma famille. Et c'est assez pour moi, Traître, qu'elle ait produit un monstre tel que toi.

— Allons donc ! vous voilà aussi de l'avis de tout le monde.

Sévigné sent qu'il a fait un pas de clerc^ mais il ne peut se tirer du piège dans lequel il est tombé.

— Vous espériez me donner le change^ ajoute Ninon d'un ton glacial; mais votre amour a fini par éclater.

— Mon amour ! dit le comte couvrant de baisers une des mains de Ninon dont il s'est emparé. Je n'ai d'amour que pour vous... J'ai subi, je l'avoue, le charme de cette sirène, mais mon ivresse. Dieu merci ! est passée... La preuve, c'est qu'en ce moment Hermione rugit et que je ne suis pas là pour joindre mes applaudissements à ceux de la foule !

— Cette preuve ne me suffit pas... il m'en faut une autre ! Êtes- vous prêt à me la fournir... quelle qu'elle soit?

— Je suis prêt...

■ — Vous avez reçu des lettres d'elle... je les veux!

— Et vous me ferez grâce ? demande Sévigné d'une voix suppliante.

— Et je vous ferai grâce.

Le comte s'éloigne précipitamment.

Une demi-heure après, les lettres de la Champmêlé étaient sous les yeux de Ninon.

— Oh ! oh ! dit-elle en les parcourant, elle écrit comme elle joue... quels transports!... un joli cadeau à faire au comte de Clermont-Tonnerre qui se ruine pour cette fille... Mais laissez-moi me. recueillir, mon cher Sévigné... Une telle lecture, pour être goûtée comme elle le doit, veut une solitude complète...

Sévigné était capable d'une faiblesse, mais non d'une méchante action. Il se repentait profondément d'jivoir livré les lettres de la Champmêlé, mais il n'avait pas la force de protester contre Tusage auquel Ninon semblait les destiner.

Il s'en fut, comme un enfant, sangloter dans les bras (le sa mère.

— Mon fils, dit sévèrement la marquise, même dans les choses déshonnôtcs, il y a de Thonnêteté à observer... Eh quoi! une femme s'abandonne à vous avec une confiance entière et vous !a jetez sous les pieds d'une autre femme... parce que vous ne l'aimez plus !

— Hélas ! je laime toujours !

— Vous l'aimez toujours, et vous l'immolez ? Pauvre insensé !

— Je laime moins que Ninon... qui a exigé ce sacrifice.

— Allons, haut le cœur ! Secouez cet abattement qui n'est pas d'un gentilhomme ! Ramassez toute votre énergie et courez reprendre ce dont vous vous ôles lâche-

nent dessaisi... Et Sévigné de retourner à l'hôtel des Tournelles.

Ninon l'arrêta dès les premiers mots :

— Les voilà, (lit-elle, ces lettres qui n'auraient pas dû sortir de vos mains... Je vous les rends, mais ne réclamez rien de plus... Mon amour n'a jamais pu marcher de pair avec mon mépris !

Sévigné ressemblait a un homme brisé de coups. Ses jambes mollissaient comme son Ame.

Ninon eut pitié d'une telle prostration.

— Comte, fit-elle d'un accent attendri, nous avons eu tort tous deux, moi de demander et vous d'accorder ce que l'honneur vous ordonnait de garder... Je n'ai donc pas le droit de vous mépriser... Me pardonnez-vous les cruelles paroles qui me sont échappées ?

— Je ne m'en souviens déjà plus, s'écria Sévigné tout radieux.

— Mais il faut vous souvenir, continua Ninon, de la résolution qu'aujourd'hui je prends d'une façon irrévociible...

— Quelle résolution ? dit le comte en pâlissant.

— De chasser les papillons...

— C'est à-drre que vous me fermez votre porte ?

— Je vous la ferme à titre de papi.lon...

Minuit sonnait.

— Bonsoir, cher comte, ajouta Ninon en le poussant doucem^nt dehors.

Elle était redevenue complètement maîtresse d'ellemême.

Sévigné gagna sa chaise d'un pas machinal.

— Où désire aller monsieur le comte ? demanda un des porteurs.

— A rhôtel, dit Sévigné d'une voix sourde.

Puis se ravisant :

— Non^ chez mademoiselle Champmélé.

Or la Champmélé, qui lui avait défendu de revoir Ninon, avait été instruite par un affidé de remploi de sa journée.

Ce fut une malicieuse soubrette qui le reçut.

-* Mademoiselle, dit-elle avec un sérieux impertinent, n'est visible pour personne. Elle est en train de lépéter une scène avec M. Racine qui a repris ses leçons.

Sévigné rentra mourant à Thôtel Carnavalet, où on le garda à vue pendant huit jours. Il était en proie à une sorte de délire.

Lorsqu'il eut recouvré la raison, la marquise disait de lui du ton de légèreté qu'elle mettait dans toutes les choses qui ne touchaient pas à sa fille :

— La maladie de son âme était tombée sur son corps ; il se croyait le bon Éson et voulait se faire bouillir dans une chaudière avec des herbes fines, pour se ravigoter un peu.

Mademoiselle de Ijenelos. — Voltaire.

Ninon n'existe plus. Elle est remplacée par mademoiselle de Lenclos.

L'hôtel des Tournelles a cessé d'être le Prévaux-Clercs que vous savez et où avaient eu lieu tant de galantes passes d'armes. Il est devenu une académie^ mais une académie qui ne ressemble pas plus à l'académie de la vicomtesse d'Auchy, où l'on discutait gravement les diverses façons de cracher^ qu'à l'académie fondée par Richelieu, où l'on «'ouvre la bouche que pour chanter les louanges du cardinal-ministre. On y traitait bien^ avant cette transformation, de menues questions d'art et de littérature, mais ce n'étaient que les accessoires d'une pièce dont l'amour faisait le fond. Maintenant que les soupirs en sont bannis, on s'y livre tout entier à une charmante causerie qui traverse, en se jouant, l'histoire et la philosophie.

Nous remarquons parmi les femmes qui fréquentent l'hôtel des Tournelles :

320 NINON DE LEXCLOS

La duchesse de Bouillon^ sœur de madame de Mazarin etpremièpo protectrice de la Fontaine ;

La comtesse d'OIonne, inconsolable de la mort du beau duc de Candale^ enlevé, il y a tantôt quatorze ans, par une fièvrechaude contractée pn'^s de latrop bouillante madame de Castellane, depuis la trop infortunée marquise de Ganges ;

Mesdames de la Fayette et de la Sablière, que mademoiselle de Lenclos a comparées, la première à a ces riches campagnes si fertiles en fruits, » et la seconde à a un joli parterre émaillé de fleurs ; »

L'élégiaque comtesse de la Suze, qui ne se met en frais d'atours que lorsqu'elle a une visite à rendre à ses a neuf soeurs ; »

Madame de Coulanges, dont chaque péché est une épigramme et dont le jovial mari se répand en folâtres chansons ;

Madame Scarron, que le eul-de-jatte a laissée sans sou ni maille et qui élève les enfants du roi, dont elle espère un jour grossir le nombre ;

Enfin madame Cornuel, que madame Pilou a quittée, il y a sept ans, pour l'autre monde, et qui mord son prochain avec un duub'e appétit.

Notons parmi les hommes:

Le duc do la Rochefoucauld, que tourmentent souvent de cruels accès de goutte ;

Le vieux comte de Gramont, aussi sémillant que le chevalier ;

ET SA COUT). Stl

Le médecin-philosophe Bernier^ revenu du Mogol depuis i6C8 et abandonnant à ses livres le soin de raconter ses voyages ;

Gaurville qui a restauré sa fortune et la prodigue, sans la jeter par les fenêtres ;

Le marquis de la Fare qui roucoule a Torcille de la Tourterelle (nom donné h madame de la Sabli^rc par madame de Sévigné), tandis que le Crand-Madrigalier soupire ailleurs ;

Le prince de Guéménéc,qui a la mine d'un arracheur de dents et qui, selon le vent qui souffle, est pétillant d'esprit ou renveisant d'idiotisme ;

\ji comte de Brancas, qui ne guette plus le premier cheveu gris de Ninon, occupé qu'il est près de madame de Coulanges dont il implore les bonnes grAces du mCme ton qu'il implore la faveur de. la Vierge Marie ;

Charlcval qui fait toujours de petits vers cl d'Elbènc qui fait toujours de grosses dettes.

Ces trois derniers noms en appellent, un quatri(>me, mais nous ne citerons pas Tex-martyr la Hesnardière et pour cause : nous sommes en 1672 et il est mort dès 1663.

La lecture des Femmes savantes, promise par Molière, a fait convoquer le ban et Tarrière-ban de la réunion qui a eu aussi la primeur du Tartuffe.

L'auteur est arrivé et Chapelle ne parait pas, ce qui surprend tout le monde, car on connaît L'étroite amitié qui Tunit à Molière^t l'on sait que c'est lui qui a été son

introducteur chez mademoiselle de Lenclos. — Hélas ! la faute en est à sa malheureuse passion pour le cabaret de la Pomme-de-Pin, qui a fini par le faire exiler à jamais de rhôtel des Tournelles. Il s'est retiré en exhalant sa mauvaise humeur dans une brutale épigramme^ dont la pudeur oblige d'atténuer Tavant-dernier vers :

Il ne faut pas qu'on s'étonne

Si souvent elle raisonne

De la sublime vertu

Dont Platon fut revêtu ;

C&T, à bien compter son âge,

Elle peut avoir vécu ^

Avec ce grand personnage,

Flèche lancée par une main avinée et qui n'a blessé que Chapelle.

Mais revenons à Molière qui est en train de déplier son manuscrit.

Le contemplateur, comme on Ta surnommé^ a cinquante ans accomplis. Sa physionomie^ empreinte de gravité, porte les traices de ses constantes méditations et des dérèglements de laBéjart jmais cette gravité est tempérée par une teinte de mélancolie qui révèle la douce nature de cet homme de génie. Ajoutons, pour compléter son portrait, qu'il n'est ni grand ni petit, ni gras ni maigre ; que son nez est gros, sa bouche large, ses lèvres épaisses, ses sourcils vigoureux et noirs. — Il faut voir comme tout cela se contourne et se trémousse, quand

Tauteup du Misanthrope^ fraîchement débarqué du coche de Limoges^ est poursuivi par les huit matassins ou chiffonné par les deux suisses...

Molière lit avec la même verve. Il se plie merveilleusement^ de la voix et du geste^ à tous les rôles de sa comédie : c'est plus qu'un acteur, c'est une troupe d'acteurs. Il n'a qu'un défaut, son éternel hoquet, mais ce défaut centuple ses moyens comiques dans les passages qui avoisinent la charge, comme dans la scène de Yadius et de Tricotin. On se rappelle que Molière avait donné d'abord à l'abbé Cotin ce pseudonyme plus que transparent.

Il termine sa lecture sous une grêle d'applaudissements, qui est suivie d'une scène des plus burlesques.

— Par la barbe de feu ma commère Pilou ! s'écrie madame Cornuel, vous vous entendez, mon cher Molière, à fesser les femmes... Eh! eh! gare les verges!... Hier, c'était le tour des précieuses, aujourd'hui c'est le tour des pédantes... qui fesserez-vous demain ? N'essayez pas de mon côté : ce serait peine perdue, car je ne suis d'humeur à montrer... mes talons à personne. Mon apo^ thicaire lui-même ne m'a jamais vue que de face.

— Comment s'y prend-il donc? demanda naïvement le prince de Guéménée, au milieu des rires de toute la réunion.

— On vous le dira, monsieur le curieux, répliqua madame Cornuel, quand vous nous aurez dit comment se comportaient, auprès de madame la princesse, MM. de

Z2\ NINON DK I.ENCIOS

Montmorency, de Soissons^ de Boutcvillc^ de Thou et le reste delà bande... Bon! voilà que vous riez aussi... En vérilé, les cornes sont comme les dents : elles font du mal à percer, et après on s'en moque.

Et rhilaritc de reiloublrr.

Le calme rétabli, la Rochefoucauld s'approcha de Molière qu'entretenait à pari mademoiselle de Lenclos.

— Mon ami, lui disait- elle, vous frappez fort, mais vous frappez juste... Vous n'ameuterez contre vous que les pédantes... I^ preuve, c'est l'ardeur avec laquelle applaudissait tout à rheurc madame de la Sablière, une vraie savante celle-là, qui sait vivre, quoiqu'elle sache la physique, l'astronomie, les. mathématiques... que saisje, moi?

— Et les pédants ? objecta la Rochefoucauld en souriant.

— Ah î oui, je les oubliais, répondit mademoiselle de Lenclos. Eh bien ! ils feront comme les pédantes : ils clabauderont. Et le public battra des mains de plus belle.

— J'ai une prière à vous adresser, mon cher poète, ajouta le duc.

— Une prière, à moi? dit Molière ; et laquelle?

— De venir à l'hôtel Carnavalet relire vos Femmes savantes. Je serais heureux de faire cette surprise à ma- &dmc de Sévigné.

-«- Je n'aurai garde, moînsicur le duc^ de manquer à une aussi flatteuse invitation.

— Vous vous en repentirez sans doule^ dit madame de

la Fayette s'interpos'ant^ car je ne faillirai pas à pareille aubaine^ et je me promets de vous rompre la tête... dussé-je à ce jeu- la me rougir affreusement les mains!

Un an plus tard^ l'assemblée de Thôtel des ToumeHes était encore convoquée cxtraordinairement pour entendre une nouvelle pièce de Molière, celle qui devait clore sa vie. Elle accueillit le Malade imaginaire, comme la postérité a accueilli cette divertissante bouffonnerie^ par un long éclat de rire.

Ce jour-là, comme on se séparait, mademoiselle de Lenclos barra le passage à Gourvilte, resté en arrière et qui marchait d'un pied pesant.

— Que devenez^vons donc, mon cher? lui demanda-^ t-elle ; il y a quelque trois mois qu'on ne vous a vu.

— Grondez mes rhumatismes, répondit Gourville ; eut seuls sont coupables.

— Je gronderais plutôt votre médecin.

— Je vous en défie !

— Il est donc à Tabri de mes reproches?

— Oui, car il est... là-haut.

— Le sot qui s'est laissé mourir î

— Allons, épargnez-le un peu pour l'amour de..* vou» qu'il a eu l'esprit de sauver autrefois.

— Gourville, vous êtes un traître!... Pauvre Gui Patin ! il a plié bagage sans avertir personne, mais tout Paris s'est trouvé là pour le suivre jusqu'au bout... Je

me rappelle vous avoir aperçu, mon ami, sur le bord de

fs

S16 NINON DE LKNCLOS

sa tombe. Votre figure rêveuse m^a frappée. A quoi songiez-vous donc? Au mort ou à la mort?

— Je songeais... aux agitations de mon ancienne vie et au calme de ma vie présente dont toute Tambition se réduit à ceci : au commencement de chaque année^ je souhaite pouvoir manger des fraises ; quand elles sont passées^ j'aspire aux pèches^ et cela durera autant qu'il plaira à Dieu. Sur ce^ je le prie^ ma chère amie^ de vous tenir en liesse.

— Vous voilà certes bien amendé et désormais assuré de dormir du dernier sommeil^ la tète sur vos épaules. . . Ce n'est pas d'aujourd^ui seulement^ mon cher Gourville^ que je me réjouis de votre conversion. Persistez donc à vivre en paix. . . dans l'espoir des fraises et dans la crainte des rhumatismes.

GourviUe partie Pierre apporta une lettre.

— C'est récriture de Saint-Évremont! s'écria mademoiselle de Lenclos^ en faisant sauter le cachet. Voyons ce qu'il dit de la décision que j'ai prise et que je lui ai annoncée.

Puis elle lut avidement :

a Votre vie, ma très-chère, a été trop illustre pour h'ètre pas continuée de la même manière jusqu'à la fin. Que l'enfer de M. de la Rochefoucauld (i) ne vous épouvante pas : c'était un enfer médité dont il voulait faire une maxime. Prononcez donc le mot d'amour hardiment

(I) • L^enfer des femmes, c'est la vieillesse, » avait dit le duc.

ET SA COUR. »t7

et que celui de vieillesse ne sorte jamais de votre bouche. Il y a tant d'esprit dans votre lettre que vous ne laissez pas même imaginer le commencement du retour »

— Vos compliments auront tort, mon cher philosophc; dit mademoiselle de Lenclos en interrompant sa lecture; j'ai usé largement de Tamour, je n'en veux pas abuser.

Rien ne put, en effet, entamer sa résolution.

Ce fut en vain que Saini^Évremont revint à la charg

a Vous êtes née pour aimer toute votre vie, lui écrivit-il encore. Les amants et les joueurs ont quelque chose de semblable. Qui a aimé aimera. Si Ton m'avait dit que vous êtes dévote, je l'aurais pu croire. C'est passer d'une passion humaine à l'amour de Dieu... Mais ne pas aimer est une espèce de néant qui ne peut convenir à votre cœur... »

Ce fut en vain qu'une nuée de soupirants, bravant ladéfense, s'abattirent de nouveau sur l'hôtel des Tournelles.

Mademoiselle de Lenclos avait soixante-sept ans lorsqu'elle fut circonvenue par le chevalier Bannier, fils d'un des principaux lieutenants de Gustave-Adolphe. Le chevalier, vivement repoussé, traversa la Hanche et courut se mêlera la foule des amants de la duchesse de Mazarin, dont le neveu, Philippe de Savoie, l'envoya, d'un coup d'épée, conter fleurettes aux houris de Mahomet.

Dix ans plus tard, le grand-prieur de Vendôme éprouva le même échec auprès de mademoiselle de

348 ISINON DE LENCLOS

Lenclos^ à qui il avait été présenté par leurs amis communs^ la Fare et Chaulieu. Le grand-in*ieur témoigna de son dépit par ce quatrain :

Indigne de mes feux, indigne de mes larmes.

Je renonce sans peine à tes faibles appas.

Mon amour te prétait des charmes,

Ingrate, que tu n'avais pas.

Mademoiselle de Lenclos mit un aiguillon à ces rimes et les retourna contre leur auteur :

Insensible à tes feux, insensible à tes larmes, Je te vois renoncer à mes faibles appas ;

Nais ai Tamour prête des charmes,

Pourquoi n'en empruntais- tu pas?

Pure calommie que ces a faibles appas o ! — Ce qui prouve que le temps avait respecté la beauté de mademoiselle de Lenclos^ c'est la passion qu'à cette époque elle inspira au jeune marquis de Grignan. Trois générations de Sévigné étaient donc tombées à ses pieds ! mademoiselle de Lenclos tendit la main au marquis et Tembrassa comme une mère embrasse son enfant.

N'oublions pas de mentionner le mathématicien hollandais Huyghens qui^ ébloui par les splendeurs de ce soleil couchant, célébra mademoiselle de Lenclos dans les vers géométriques que voici :

Elle a cmq instruments dont je suis amoureux :

Les deux premiers ses mains, les deux autres ses yeux ;

ET SA COUR. no

Pour le dernier de tous et cinquième qui reste, Il faut être galant et leste.

Après Huyghens, Gédoyn. C'était un abbé de vingthuit ans couvé par les jésuites et plus lascif qu'un moineau. Mademoiselle de Lenclos eut la fantaisie de s'amuser des ardeurs du petit-collet. Elle le lutina pendant six longs mois, puis, un beau jour, le dix-sept octobre 1695, elle fit mine de céder...

— Enfin! s'écria Gédoyn dans le ravissement; mais, ajouta-t-il aussitôt sur le ton du reproche, pourquoi m'avoir fait attendre jusqu'à ce jour?

— Parce que, répondit-elle, je voulais attendre mes quatre-vingts aiis... qui viennent de sonner.

Elle pensait que ce chiffre formidable mettrait l'abbé en fuite, mais, loin de broncher d'une semelle, il continuait d'avancer, et d'un air très-menaçant.

— Grâce, mon révérend père I fit-elle à mains jointes; ayez pitié d'une pauvre pénitente... qui ne veut plus pécher.

Gédoyn battit en retraite devant cette plaisante supplication, mais ce fut pour aller proclamer, par-dessus les toits, son triomphe sur les quatre-vingts ans de mademoiselle de Lenclos.

L'hôtel des Tournelles faisait sans cesse de nouvelles recrues, a Les fenunes courent après mademoiselle de Lenclos, dit dans une de ses lettres la mordante madame de Couianges, — comoie d'autres gens y couraient au-

trefois. Le iiioyen de ne pas haïr la vieillesse après un tel exemple? d A quoi riposte madame de Sévigné^ en s'adressant à sa fille : a Corbînelli me mande des merveilles de la bonne compagnie diiommes qu'il trouve chez mademoiselle de Lenclos. Ainsi elle rassemble sur ses vieux jours^ quoi que dise madame de Coulanges^ et les hommes et les femmes ; mais quand elle n'aurait présentement que les femmes^ elle devrait se consoler de cet arrangement^ ayant eu les hommes dans le bel ftge pour plaider (i). » On voit que la marquise avait éteint toute rancune.

Mais si les années s'étaient écoulées sans sillonner le front de mademoiselle de Lenclos^ elles avaient emporté quelques-uns de ses anciens amis^ entre auU*es Brancas décédé au beau milieu d'une distraction et dévotement enterré aux Carmélites; d'Elbène mort à l'hôpital, et Charleval mort d'un excès de rhubarbe.

Mademoiselle de Lenclos s'était épuisée en efforts stériles^ pour sauver d'Elbène^ que ses dettes^ à force de monter^ avaient fini par submerger. Elle le regretta beaucoup^ mais moins amèrement que Charleval^ cet aimable vieillard qui narguait ses quatre-vingts ans en chantonnant le fringant couplet de ses jeunes années :

Je ne suis plus oiseau des champs, Mais de ces oiseaux des Toumelles, Qui parlent d'amour en tout temps

(f) Allusion au mot de Chicaneau, dans la comédie des Plaideurs.

ET SA COUR. m

Kt qui plaignent les tourterelles De ne se baiser qu'au printemps.

(f Monsieur de Charleval vient de mourir^ écrivit mademoiselle de Lenclos à Saint-Évremout; et j'en suis si affligée que je cherche à me consoler par la p^rt-que je sais que vous y prendrez. Je le voyais tous les jours : son esprit avait tous les charmes de la jeunesse^ et son cœur toute la bonté et la tendresse désirables dans les véritables amis. Nous parlions souvent de vous et de tous les originaux de notre temps. Sa vie et celle que je mène présentement avaient beaucoup de rapport ; enfin c'est plus que de mourir soi-mén)e qu'upe pareille perte... »

Rien de plus intéressant que les lettres échangées entre les deux amis, écrites au courant de la plume et de Tesprit et oh, parmi les détails intimes^ se glissent des traits piquants sur l'époque.

Donnons encore la parole à mademoiselle de Lenclos :

<x Les jours se passent, comme disait le bonhomme des Yveteaux, dans l'ignorance et la paresse, et ces jours nous détruisent et nous font perdre les cltoses à quoi nous sommes attachés... Vous disiez autrefois que je ne mourrais que de réflexion : je tâche à n'en plus faire et à oublier le lendemain le jour que je vis aujourd'hui. Tout le monde me dit que j'ai moins à me plaindre du temps qu'un autre. De quelque sorte que cela soit^ qui m'aurait proposé une telle vie^ je me serais pendue. Cependant on tient à un vilain corps comme à un corps agréa-

38i NINON DE LENCLOS

ble : on aime à sentir Taise et le repos. L'appétit est quelque chose dont je jouis encore. Plût à Dieu que je pusse éprouver mon estomac avec le vôtre et parler de tous les originaux que nous avons connus, dont le souvenir me réjouit plus que la présence de beaucoup de gens que je vois, quoiqu'il y ait du bon à tout cela, mais, à dire le vrai, nul rapport. Monsieur de Clérembault me demande souvent s'il ressemble par l'esprit à son père, a Non, » lui dis-je, mais j'espère de sa présomption qu'il croit ce non avantageux, et peut-être qu'il y a des gens qui le trouveraient. Quelle comparaison du siècle présent avec celui que nous avons vu ! Vous allez avoir madame Sandwich... Elle sait tout ce que vous pensez d'elle. Madame Sandwich vous dira plus de nouvelles de ce pays-ci que moi. Elle a tout approfondi et pénétré : elle connaît parfaitement tout ce que je hante et a trouvé le moyen de n'être pas étrangère ici. »

La comtesse de Sandwich, digne fille du spirituel comte de Rochester, retournait à Londres, après un séjour de quelques mois à Paris, où elle s'était plu à pratiquer l'hôtel des TourneUes.

Donnons maintenant la réponse de Saint*Évremont : <K La dernière lettre de mademoiselle de Lenelos me semble toujours la meilleiu^e^ et ce n'est point que le sentiment du plaisir présent l'emporte sur le souvenir du passé ; la véritable raison est que votre esprit se fortiBe tous les jours. S'A en est du corps oonHne de Teqirit, je soutiendrais mal ce combat d'estomac dont vous me

ET SA COUB. 333

parlez. J ai voulu faire un essai du mien contre celui de madame Sandwich^ à un grahd repas chez milord Jersey : je ne fus pas vaincu. Tout le monde connaît Tesprit de madame Sandwich : je vois son bon goût par l'estime extraordinaire qu'elle a pour vous. Je ne fus pas vaincu sur les louanges qu'elle vous donna^ non plus que sur l'appétit. Vous êtes de tous les pays, aussi estimée à Londres qu'à Paris. Vous êtes de tous les temps ; et quand je vous allègue, pour faire honneur au mien, les jeunes gens vous nomment aussitôt pour donner l'avantage au leur. Vous voilà maîtresse du présent et du passé : puissiez-vous avoir des droits considérables sur l'avenir ! Je n'ai pas en vue la réputation; elle vous est assurée dans tous les temps : je regarde une chose plus essentielle ; c'est la vie, dont huit jours valent mieux que huit siècles de gloire après la mort. Qui vous aurait proposé autre fois de vivre comme vous vivez, vous vous seriez pendue (l'expression me charme) ; cependant vous vous contentez

de Vaise et du repos, après avoir senti ce qu'il y a de plus vif...

ce II n'y a personne qui fasse plus de cas de la jeunesse que moi : comme je n'y tiens que par le souvenir, je suis votre exemple et m'accommode du présent le mieux qu'il m'est possible... Vivez, la vie est bonne sans douleur... Je vois quelquefois les amis de M. l'abbé Dubois, qui se plaignent d'étr(; oubliés... »

Ce Dubois n'est autre que le futur cardinal de la régence, qui avait suivi en Angleterre notre ambassadeur,

334 NINON DE LENCl.OS

H. de Tallard^ et à qui mademoiselle de Lenclos^ sur sa prière, avait remis^ à Tadrèsse de Saint-Évremont, le simple mot de recommandation que voici : a C'est un petit homme délié qui vous plaira, je crois. » Le chevalier Dubois^ car il se faisait appeler ainsi, ne s^était pas contenté de plaire à Saint-Ëvremont. Il avait enlevé tout Londres à la pointe de ses saillies. Le duc d'Ormond, le comte de Stanhope ne juraient que par lui. Mais Tengouement dont il était Tobjet avait porté ombrage à l'ambassadeur qui avait renvoyé brusquement en France son trop habile secrétaire.

Saint-Évremont avait, à la longue, pris goût à Texil. Lorsque mademoiselle de Lenclos lui annonça que, par Tentremise du comte de Gramont, elle lui avait rouvert les portes de Paris, il objecta que s'il y rentrait, il courrait le risque de ne plus être reconnu, défiguré quil était par rénorme loupe qui lui avait poussé entre les yeux. Hais le vrai motif de^son refus était le lien qui Tunissait à madame Mazarin. Pourtant, la duchesse morte,- il persista dans sa détermination. Les infirmités étaient venues et Tavaient comme soudé au sol. Le marquis de Canaples échoua alors, comme avait échoué mademoiselle de Lenclos :

— « Que ferais-je à Paris, répliqua Saint-Evremont, que me cacher ou me présenter avec différentes horreurs, souvent malade, toujours caduc, \iécrépit? On pourrait dire de moi ce que disait madame Cornuel d'une dame qui avait le leint naturellement pâle et qui se montrait

quelquefois avec un teint vermeil : a Je voudrais bien savoir où elle va changer de carcasse. » Voilà de bonnes raisons^ continua-t-il, pour ne pas quitter TAngleterre. La plus forte, c'est que le peu de bien que j'ai ne pourrait passer la mer avec moi; il me serait impossible de le tirer d'ici, c'est presque rien, mais je vis de ce rien-là. »

Saint-Évremont repose, depuis n03, où repose aussi Shakespeare, dans la vieille abbaye de Westminster.

Mademoiselle de Lenclos lui survécut de deux ans, comme à Gourville. Elle conserva jusqu'à la fin sa rare intelligence et sa grâce incomparable.

Madame de Maintenon, pour gagner le silence de son ancienne amie, lui avait fait offrir en 1680 un appartement à Versailles. Mais mademoiselle de Lenclos avait décliné cet honneur : elle devait mourir au milieu de sa propre cour, ou du moins dans son Louvre.

Chàteauneuf fut le dernier visiteur qu'elle reçut. C'était un abbé de Tencolure deGédoyn et qui avait marché 8ur ses traces avec un égal succès. Il était accompagné d'un enfant de onze ans.

— Comnaent te nommes-tu? demanda au bambin, d'un accent affaibli, mademoiselle de Lenclos à demi couchée dans un fauteuil.

— Arouet, répondit-il en dévorant des yeux la riche bibliothèque qui tapissait toute la chambre.

— C'est mon filleul, ajouta l'abbé, le fils d'un, trésorier de la chambre des comptes.

— Qui ira loin, si j'en crois sa mine singulièrement

éveillée, ajouta mademoiselle de Lenclos. Il a devant lui une destinée retentissante... Oui, de tels indices ne troni' pent point... Quel front! et surtout quelles lèvres! elles sont si fines qu'il faut y regarder de près pour les distinguer... Le méchant railleur quil fera !... Mais où étudfetnl?

— Chez les pères jésuites du collège Louis-le-Grand, repartit Châteauneuf.

— Ah! ah! ah! comme je rirais là-bas, s^il m'était donné de le voir mordre la dévote compagnie !

— Oh ! mademoiselle, plaisanter ainsi dans un moment aussi solennel !

— Allons, ne prêchez pas, Tabbé, puisque vous voulez que je redevienne grave... Et toi, petit diable, avance ici et lève tonr nez pointu... Tu aimes les livres, n'est-il pas vrai?... Eh bien! voici quelques écus qui devaient servir à augmenter ma bibliothèque, ils serviront à commencer la tienne...

Mademoiselle de Lenclos étendit lé bras, non sans difficulté, et, prenant une bourse sur un des rayons, la mit dans la main du jeune Arouet dont les yeux se trempèrent de larmes.

Après avoir deviné Voltaire et sa mission, elle lui fournissait ses premières munitions de guerre.

— Avez-vous fait appeler un prêtre ? demanda ensuite Châteauneuf à mademoiselle de Lenclos que la mort envahissait visiblement.

— Voilà mon confesseur, répondit-elle d'une voix

éteinte, en montrant son Montaigne qu'elle tenait sur ses genoux.

L'abbé secoua tristement la tète, et, disant un suprême adieu à la mourante, se hâta d'emmener son filleul, pour rarracher à un spectacle qui, du reste, n'avait rien de lugubre.

— Si l'on pouvait croire, comme madame de Chevreuse, murmura mademoiselle de Lenclos, qu'en quittant cette terre on va causer avec tous ses amis dans l'autre monde, il serait doux de le penser.

Puis sa tête s'inclina, sa bouche se contracta légèrement...

Elle était morte.

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