PRELUDE
Jardin dont nul de nous ne cueillera les fruits, Secret comme un trésor, doux comme une promesse ! Écharpes de parfums sur la gorge des nuits : Lianes et jasmins plantés dans l'allégresse! Arbres que rend plus beau chaque été qui s'enfuit : Images de la force et de notre jeunesse. Adieu tout ce qui passe après avoir séduit !
Adieu Psyché ! Sois la gardienne du Poème ! J'évoquerai, souvent, l'ombre de ton profil. Qui venait effleurer, sur la page que j'aime, La strophe dont les vers seront mon chant d'exil !
Mais, puisque entre mes bras, ô ma Psyché, tu pleures, Pour apaiser ton mal, je veux te répéter Que même dans le sang le Rêve pur demeure, Et que rien n'atteindra, jamais, sa vérité !
Adieu, soirs amoureux ! Notre lampe est éteinte... Et nous avons, déjà, versé nos derniers pleurs ! Tout autour du Jardin, monte une triple enceinte !... Pour qui seront tes fruits ! Pour qui seront tes fleurs, O Jardin défendu ! Jardin mort de la Vie... Adieu ! Tout ce qui fut notre passé se meurt !
Beauté, descends dans l'ombre ! Et toi. Mélancolie, Vierge toujours assise aux côtés du Penseur, Adieu ! garde les clefs d'or de la Rêverie Et ne trahis jamais nos secrets, tendre Sœur !
Maiargiies, 4 août 1914.
... et je vois, doucement, dériver sur la mer, Comme une rame d'or le reflet de la lune !
Dans l'espace, un nuage abandonné se perd, Comme un vaisseau fuyant sous voile de fortune !
Puis, tournant sur ses gonds, une porte de fer Se ferme, et fait, au loin, un fracas de tonnerre...
Il se forme en mon cœur des rumeurs de désert. L'horreur s'éveille, et prend, pour royaume, la Terre !
Étoile au cœur vivant ! La Méditerranée, Par une telle nuit, doit être illuminée, De l'horizon fuyant, jusqu'aux sables des bords. Par tes feux sans reflets sur la terre des morts ! — Au milieu des dessins des astres encor vagues. Étoile des pasteurs, des vallons et des vagues. Toi pour qui semble fait le ciel mauve, ô Vesper ! Tu montes, lentement, et m'évoques la Mer ! — • Monde aux palmes d'argent ! — Animateur du rêve ! — Solitaire beauté ! — Signe vers qui se lève Ce qui subsiste en moi de pensée et d'espoir ! Vénus dans le matin ! O Vesper dans le soir i Et dans cette aube grise et cet instant tragique, Astre sans nom ! Flamme mourante ! Étoile unique !
Poste d'écoute. — « Ouvrage des ^00 viètres ». — Chanipague.
Vous reverrai-je encor recommencer le tour De l'horizon marin, pur comme une terrasse, Quand le ciel garde encore une lueur du jour, O cortège muet des astres de l'espace ?
A la mi-nuit d'Avril, ô lune à ton décours. Te reverrai-je encore apparaître plus basse Et te pencher avec plus de grâce et d'amour Vers une humanité moins obscure et moins lasse ? Sur quel champ, aujourd'hui, se répand ta clarté ! Cette clarté d'argent liquide et d'émeraude Où vivait la nocturne ardeur de la Beauté !
Grotte aux roches de givre où des visions rôdent. Conque de nacre ! Urne d'albâtre ! Arc recourbé, Vous reverrai-je encore embellir les nuits chaudes, Mystérieux aspects de ma triste Phœbé !
Une meule de blé flambe dans l'heure sombre !... Rien n'est plus morne, ici, que la chute du jour. La nuit n'est plus la nuit, mais une masse d'ombre Oui tombe, lourdement, des cieux sur les labours.
— « O gerbes qui brûlez près des maisons en cendre Où vous deviez entrer sous la forme du pain ! O champs ! L'Été qui vient ne verra pas descendre Le Maître des moissons, sa faucille à la main !
« Cérès ! Toi qui donnais l'opulence à la Terre, J'entends, j'entends tes pleurs près des meules en feu ! Aux ronces disjoignant le dallage de l'aire, Se déchirent les plis de ton vêtement bleu ! Tes pieds nus ont heurté l'acier des faux rouLllées, Un vol de corbeaux noirs t'accompagne... et, pourtant. Sous les herbes des cours par notre sang souillées. Un narcisse étoile s'est ouvert, au Printemps !
O Déesse par qui la Terre fructifie.
Toi qui mûris le blé ; toi qui produis le vin. Prends ce gage sacré de la Terre meurtrie : Promesse des moissons qui surgiront demain !
En Cbaiiipagiie. Ouvrage des « Marquises », 20 décembre 1^14.
Astres des nuits et jours d'immuable lumière ! Saisons qui renaîtrez, bornes du Temps qui fuit, Vous me donnez le goût et le sens du Mystère, Car de grandes douleurs m'ont fait digne de lui ! Que me sont .désormais, les désirs, les pensées Et les sombres transports de tout ce monde humain ? Qu'importent les remords pesants, les chairs blessées : Des sens plus purs m'ont fait percevoir le Divin ! — Psyché, tu m'as donné la clef de tes domaines. Leurs hautes portes d'or ont tourné devant moi ! J'ai baigné mon corps las dans l'eau de tes fontaines Et me suis allongé, dans les fleurs, près de toi. Et tu changeas, alors, le parfum de tes roses En un philtre inconnu qui, soudain, dévoila La splendeur de la face immortelle des choses. Dans un ciel que ta main de Déesse étoila !
La face par ton aile et ton voile assombrie, Tu nous restes fidèle, encore, ô Rêverie ! A l'heure où la Beauté s'efface dans le noir. Sans consolation, sans désir, sans espoir, Quand la nuit nous surprend au milieu des décombres, Ta présence est sensible ; et, bleuissant les ombres. Ton seuil s'ouvre, devant ton foyer allumé. Et le coude posé sur le livre fermé.
Les yeux mi-clos, la main brillant contre la tempe. Dans la chaude lueur qui glisse de ta lampe. Dont la clarté qui meurt te rend visible encor, Fantôme deviné parmi des brumes d'or.
Toi que la mer voyait sur ses flots et ses rives ;
Le Printemps, dans les bois ; les monts sur leurs sommets,
O Déesse, faut-il, aujourd'hui, que tu vives.
Languissante et laissant, peut-être, pour jamais,
Sur la terre du sang, traîner, comme des voiles.
Tes ailes que gonflaient la brise des étoiles,
Les souffles de la lune et les vents embaumés ?
Clos l'amphore de grès ! Laisse la coupe creuse Se remplir, désormais ,de cendres et de pleurs ! La grappe se flétrit sur la vigne terreuse, Et le vin n'aura plus son arôme de fleurs ! S'il n'étincelle plus dans la coupe brillante Que le bouillonnement de l'écume mouillait, Laisse les cordes d'or de ta Lyre croyante Sous tes pleurs incessants se détendre et rouiller ! Laisse tout ce qu'aimait, jadis, ton cœur avide ! Le temple de Psyché par le sang est souillé ! Plus un écho — Le ciel est nu — Le monde est vide !
XIOBE
O parfums de la pluie et des fleurs qui renaissent ; Azur tout imprégné de souffles chaleureux ! Forces qui ramenez aux jours de la Jeunesse Notre âme lamentable et nos cœurs malheureux... Notre âme lamentable où les larmes s'amassent, Comme l'eau dans les creux du sol martyrisé, Sans autre vie, hélas ! que les ombres qui passent ; Sans autre réconfort que le Rêve brisé ! — Sans un moment d'espoir, sans un Dieu qui l'entende, Sentant dans ses bas-fonds des ailes palpiter. Notre âme n'est jamais plus tragique et plus grande, Oue seule, et dans l'horreur d'un sort immérité !
Mais ton plus simple appel, ton plus vague murmure. L'accent le plus secret de ton immense voix Suffit pour apporter à cette âme, ô Nature, Avec leurs souvenirs, les ardeurs d'autrefois !
Le vent qui, sur la'plaine et ses buissons, module Un chant où l'âpreté de l'hiver dure encor. Me dit qu'il est, là-bas, un autre crépuscule. Une heure où l'oiseau vole avec des ailes d'or ! Un ciel, où, du Soleil, sur les flots, se dénouent Des guirlandes d'éclairs, des branchages de feu. Des feuilles et des fleurs en flammes qui secouent Leurs pétales tombant dans des antres d'air bleu !
Et je songe aux brouillards de la lune, à ses voiles. Au pouvoir décevant de nos songes enfuis Oui, pour parler au cœur, se servent des étoiles, Du silence et des fleurs que leur offre la Nuit !
Ouvrage du « Bois de la Mare ». — Avril içi;.
KIOBÉ 24
Le Silence est affreux ! Et la face du Songe . A le rictus d'un Dieu mort dans un cauchemar ! Le Mystère est lugubre et le Repos, mensonge Et la Grâce en haillons tremble dans le brouillard. \Jn masque est sur les traits adorés de la Vie ! Sept glaives sont plantés dans le cœur de l'Espoir ! Sur des caillots de sang, va la Mélancolie ; Et, chaque jour plus morne, hélas ! la Rêverie Les yeux brûlés de pleurs, près de moi, vient s'asseoir ! Les ailes en lambeaux, pieds nus, la Fantaisie, Comme un enfant perdu dans la forêt, s'endort ! Sur des rocs désertés se meurt la Poésie ; Et les cheveux blanchis de cendres, l'Harmonie S'éteint avec l'écho de son dernier accord !
Devant un soleil bas, la Terre s'est rougie ! Et, tombant en planant, ne sens-tu s'approcher, Suivant son ombre épaisse, et vers nous élargie, L'inexorable Main qui veut tout arracher !
Mais voici que la nuit s'élève et la repousse ! L'espoir ranime ceux que l'angoisse égarait, Car, toujours aussi pure et toujours aussi douce, La lune féminine et pensive apparaît !
— « Que ton rayonnement dans l'insondable abonde ! Tu resteras, pour nous, complice de la nuit, Le Foyer, dont le Rêve en exil, loin du Monde, Voit le Seuil grand'ouvert et la Lampe qui luit ! — »
. Champagne. — Koi'. Kjr^.
Ces arbres que le vent dépouille en un seul jour. Ces souples peupliers, abris des tourterelles, Avec leurs fins rameaux défeuillés me rappellent Un cœur dont les désirs tombent en un seul jour !
Comme un bouton qui n'a pas pu fleurir encore Et qui tient repliés ses pétales nacrés, Tu me parles d'un cœur qui garde son secret, Rose du ciel qui ne t'es pas ouverte encore.
Conservant dans ta cendre un feu pâle et changeant, Gardienne veillant le sommeil de la Terre, Tu m'évoques un cœur où brûle, avec mystère, Un feu, comme le tien vaporeux et changeant !
O retentissement de la nuit dans le monde, Calme plein des échos des premiers chants rêvés Envahissez les cœurs que vous avez sauvés, O splendeur bienfaisante et confuse du monde !
Fiers élans arrachés par la joie ou les pleurs ; Étoiles sur la mer ; arbres des tourterelles ; Pur resplendissement des choses naturelles ; Désirs de la pensée ; accents sacrés des pleurs !
XIOBE 28
Hélas ! où sont les temps où la Jeunesse heureuse S'écriait : — « L'univers qui m'entoure est à moi ! — • »
— D'où sort donc cette voix tenace et ténébreuse Oui répond : — « L'univers est trop petit pour toi ! Agrandis-le par la prière et le silence !
Un Archange attiré par les pleurs le parcourt.
Viens apprendre, par lui, que, dans ton âme immense.
Les Dieux les plus divers triomphent, tour à tour ! — »
— T'entendre, même ici ! Démon d'Inquiétude î... Puisque l'horreur permet encor de désirer.
Quel Dieu me frappera d'une main assez rude. Pour effondrer mon cœur dans le néant sacré ?
O large Coupe d'or chaque jour épuisée Mais que nous retrouvons pleine à chaque réveil ! Tu portes sur tes bords, ô Coupe trop baisée, Les marques de nos dents, tes sculptures usées Par la rouille d'un vin séché par le Soleil... Vin de fleurs et de feu dont l'écume embrasée Coulait en bouillonnant sur le métal vermeil !... Vin de la Passion ! Vin de la Poésie ! Breuvage de la Coupe avidement saisie Par ceux à qui les Dieux ont dit : — « Elle est pour toi ! »
« Croix du Soldat ». — Nov. i<-)i4. Champagne.
Je t'invoque, ce soir, Dieu de notre jeunesse ! O tant de fois béni ; tant de fois imploré ! Dieu de nos passions ! Dieu de notre tendresse, Ta force est un mystère et ton nom ignoré !
O Jeunesse innombrable en tes métamorphoses ! O trésor découvert et toujours enfoui ! O Phœnyx consumé sur un bûcher de roses ! O toi que rien n'apaise et que tout éblouit ! Vin doré débordant des coupes orfévries ! Vin du Sud altérant la lèvre qui te boit ! Charme du désespoir ! Ardeur des rêveries ! Arbre portant ses fleurs et ses fruits à la fois !
55 LA GOUPE
O trésor dépassant les plus belles promesses Que nous firent les Dieux quand ils nous ont créés ! O nawe encombré par toutes les richesses, L'ouragan a tonné dans tes mâts bien gréés !
— Dieu qui te réjouis, quand l'échelle de soie, Le long d'une façade où le jasmin se tord, Descendant d'un balcon, mollement se déploie, Jusqu'aux pieds de l'Amant qui va braver la mort !
Toi qui nous fais chérir les aventures folles ! \
Dieu des serments d'amour ! Dieu joj^eux ou fatal. Toi qui sais inspirer d'immortelles paroles, A tous ceux qu'a frappés au cœur ton arc brutal !
— Dieu qui nous fais errer dans les j ardins féeriques Dont les lacs sont bordés de marbres et de buis ! Toi qui donnes une âme aux aveux, aux musiques, Aux élans de la chair comme aux parfums des nuits... Des nuits où les odeurs des œillets se confondent
Aux senteurs des jasmins, aux lueurs des sous-bois, Aux froissements furtifs des souffles sur les ondes, Aux rires étouffés, aux murmures des voix,
A toi, ce chant nocturne, ô Dieu de la Jeunesse ! O tant de fois béni ! tant de fois imploré î Dieu de nos passions ! Dieu de notre tendresse. Ta force est un mystère et ton nom ignoré !
Goûte le vin amer de la Mélancolie !
Et, quand tu sentiras son philtre t'enivrer, Songe à moi, sur la pierre abrupte de la vie ; Songe que je suis belle ; et, qu'un jour, je mourrai ! Je ne suis que la sœur des roses les plus frêles. A l'ordre impérieux de la Divinité, La mort se jettera sur moi, comme sur elles : Et nous partagerons la même éternité !
Comme nous parlions de camarades tués, la Fille nous dit, en nous versant à boire : — « Par le temps qui court, tout le monde meurt, les hommes, les bêtes, les arbres, les vignes. Si on y pensait, ce serait trop triste... »
Ver~eiiay, iÇ}iS-
Pour une fois encor, voici que se replie L'ombre en forme de faux des ailes de la Mort !
O Volupté ! je songe à la Beauté bannie, Au destin ténébreux et sacré de nos corps, Quand, ayant bu leur sang, la terre rajeunie Les fondra dans sa masse où tout se mêle et dort l O Volupté ! qui prends les forces de notre âme. Comme la vague autour du rocher nu se tord ! Comme le serpent noir et pourpre de la flamme Serre, entre ses anneaux, le branchage qu'il mord I
O Tison consumant dans le vin de nos joies Le suc des ceps nourris par un sol trop amer !
Météore du sang dont les lueurs ondoient Dans les muscles gonflés qui modèlent la chair !
O Flamme dont le jet fait clore la paupière ! O Gouffre dont le fond comme celui des cieux N'est qu'un scintillement d'azur et de lumière, Un impalpable mur de rayons et de feux !
O Coupe où la liqueur ardente de la vie Se boit d'une gorgée ; et qui, toujours remplie, Ne garde, dans ses creux d'argile rouge ou d'or, Ni la couleur du vin, ni le goût de sa lie !
Arpège d'une harpe éclatant en accord Où la corde arrachée ajoute à l'harmonie Son bruit strident de fer qui se brise et se tord !
Unique et noble objet de notre insouciance, Quel Archange cruel me fait songer à toi ? Ton nom fut prononcé par Celui du Silence ; Et malgré l'heure obscure, et l'horreur et l'effroi. Au parfum d'une fleur, j'ai senti ta puissance ; Et ma jeunesse en pleurs s'est lamentée en moi !
NIOBÉ î8
Je songe à tes secrets, ô Léthé de la vie ! Mes souvenirs chantant avec leurs voix d'échos Jetteront-ils vers toi, dans leur pure harmonie. Comme un hymne plus lourd l'accent de mes sanglots ?
Dieu que nous supplions, et que nul n'apitoie, Éros ! Toi dont le cœur au double battement Dispense aveuglément la souffrance ou la joie, Éros ! Farouche Éros ! Inspirateur du Chant !
Éros ! Au crépuscule, à l'heure où les voix basses Devraient magnifier ta vaste émotion, Réponds ! est-ce le poids de tes deux ailes lasses Qui donne cette angoisse à la Création ?
Puis, quand le ciel revit par toutes ses étoiles Vers qui montent les chœurs pathétiques des nuits. Pourquoi nous sembles-tu te serrer dans tes voiles Et nous abandonner, toi qui nous as séduits ?
KIOBÉ 40
Tu marches à pas lents, Eros ! Tu nous surveilles ! Tu vas à reculons, comme un traître, et tu ris ! Ta cruauté renaît ! Nos doutes se réveillent. Tu t'arrêtes ; et l'ombre immense te grandit. Tu parais réunir la Terre et les ténèbres. Sur le noir de l'azur, s'étend le mouvement Que font, en s'éployant, tes deux ailes funèbres... Et, par le monde court un sourd gémissement.
Éros ! O Dieu nocturne et que rien n'apitoie ! Éros ! toi dont le cœur au double battement Dispense aveuglément la souffrance ou la joie, Éros ! Farouche Éros ! Rispirateur du Chant !
Comme on entend, parfois, dans une symphonie. Tressaillir, à la basse, un sourd gémissement. Quand le finale éclate en une Ode à la vie. Psyché ! ce chant sacré est l'accompagnement De l'Hymne qu'à la Terre et l'Homme, je dédie !
Écoute ! — C'est l'appel du désenchantement ; La page préférée écrite pour soi-même ; La glèbe où tu verras plonger profondément Les racines de chair du Songe et du Poème ! C'est la voix de mon cœur ! EUe s'élèvera Vers toi, dont le royaume est celui du Mystère, Quand la nuit maternelle unira ses deux bras Et son voile argenté tout autour de la Terre.
Psyché ! pensive sœur assise à mon côté, Toi qui viens remplacer l'Inspiration sainte Et nous donner le goût de l'Immortalité, A l'heure où toute ardeur créatrice est éteinte, Quand on sent Dieu se taire et s'enfuir la Beauté, A ces moments de mort, viens répandre en notre âme Ta force comparable au pur lever du jour ! Déesse qui souris avec des yeux de femme Qui s'ouvrirent au feu des lampes de l'Amour ! Pour avoir contemplé, endormi sur sa couche, Éros, qu'une Euménide, aux poings crispés, veillait, L'Inquiétude a mis ses marques à ta bouche. Psyché, mais ton regard en reste émerveillé !
Aux Morts
DU
9 MAI 1915
MAI
Entre deux monts, le ciel creuse une vasque d'air. Sur cette vasque, ouvrant largement sa mâchoire, Le corps ailé baignant dans un ondoiement vert, Comme un monstre, un nuage or et charbon vient boire.
Voici que, dans le roc, le cratère est plus pur ; Et plus resplendissante est, aussi, la Chimère ! Son écaille s'oscelle et se cerne d'azur ; Et, la griffe luisante, elle éraille la pierre ! Des lueurs, sur ses flancs, glissent comme de l'eau, Car le soleil tombant la couvre de lumière. Un sang qui resplendit circule en ses anneaux. Sur un œil jaune et noir se lève sa paupière.
• — Là-bas, dans le pays auquel je songe encor,
Autour de la maison blanche que j'ai quittée.
C'est l'heure où l'horizon est un poudroiement d'or
Qui rend la mer fumante et comme illimitée !
Sur cette mer, oiseairx du large et bâtiments.
Sous un ciel dont la courbe est celle d'une palme.
Animent de couleurs et de beaux mouvements,
Des bords aux pins de bronze, élus par des Dieux calmes !
— Ici, un monstre boit la sève du soleil Dont la dernière goutte a humecté la terre...
— Il ne reste plus rien de ce monstre vermeil Qu'un amas de vapeurs qu'un arc de lune éclaire...
— Et il descend un soir, à tant de soirs, pareil ! —
Et, comme hier, hélas ! je vois, sur les désastres. Des ombres, des clartés nuançant, tour à tour, Le fleuve de la nuit qui roule l'or des astres Loin des gouffres plus bleus d'où renaîtra le jour !
Paysage d'Artois, dernière nuit de travail avant l'attaque. 4 mai ipi)-
MAI
Reviens ô Toi si douce à l'âme comme aux yeux ! Reviens avec le Songe et toutes tes étoiles, Les apparitions des formes de tes Dieux Que dans leurs mouvements les nuages dévoilent... Reviens, ô Nuit aux purs moments religieux ! Reviens, ô Nuit, avec tes solennels silences, Tes voluptés donnant des spasmes à l'esprit, Tes chants qui font penser à des ailes immenses Vacillant sur un feu que leur ombre assombrit !
Toi qui combles le temps des bienfaits dont le rêve Peut enrichir notre âme et calmer la douleur. Reviens ! Toi qu'embellit chaque astre qui se lève ! O toi qui sais cacher et répandre ton cœur !
NIOBH 48
O Nuit pleine de voix ! garde, en ton harmonie, Ce qui subsiste encor du chant, dans un écho ; Des désespoirs sacrés, dans la Mélancolie ; Ce qu'un sourire prend de divin, aux sanglots !
Reviens ! Reviens, ô Nuit ! Sois comme le mirage Qui se montre, parfois, sur le mur du réel ! Que le vers du Poète et la phrase du Sage T'empruntent leur grandeur et leur sens éternel !
Et, quand viendront la lutte et ses poignantes heures. Redis-nous par tes voix unanimes, ô Nuit, Que rien n'abat les Monuments et les Demeures Rêvés par la Jeunesse et par l'Amour construits.
Veillée d'armes avant l'assaut. — Nuit du S au 5? tiioi ipif.
MAI
L'Été pousse, à pas lents, la meule de la brise Qui mêle les parfums dans les aires du soir. Le crépuscule attend, comme une âme indécise... Puis tout est pris par l'ombre et par le désespoir ! L'ombre se peuple, alors, de formes désolées... O royaume hanté, sur toi nous nous penchons ; Et, des sonorités par tes champs exhalées. Se détache l'appel de Ceux que nous cherchons.
La Douleur est Déesse ! Et, grâce à sa magie, Voyants des profondeurs, apparaissent les Morts ! Et le sable ou la craie ou l'argile rougie Encadrent leur visage ou recouvrent leur corps !
— Mais dans ces nuits où, sur d'autres rivages chantent Les vagues de la mer et les arbres des bois, Des spectres d'inconnus, hier vivants, m'épouvantent. M'apprennent leurs douleurs dont mon cœur prend le poids !
Malgré ses astres purs, la Nuit n'est que ténèbres ! Et les parfums mêlés par la meule du vent M'évoqueront, toujours, ces régions funèbres Où des plantes, encor sans nom, sortaient du sang !
Champ de bataille de NeuviUe-Saint-Vaasl . — 12 mat.
SI
MAI
O Morts ! visages chers que nul ne reverra ! Nobles traits qu'effaça la masse de la Terre ! Qui donc appeliez-vous, ô Morts ! quand le' Mystère, Comme un voile arraché, soudain, se déchira ? Sur quelle vision tomba votre paupière ? Oui donc étreignez-vous, si fort, entre vos bras ?
O Morts vous possédez notre cœur pour renaître ! O Morts qui, parmi nous, dormez dans des caveaux ! Et Vous que nul ami n'est venu reconnaître, O Morts dont les saisons fleuriront les tombeaux !
Que vos Ombres, le soir, pour nous parler, se lèvent, Vous tous dont nous aimions les gestes et les voix ! O Morts, vous n'êtes pas moins vivants que les rêves ! Comme eux, nous vous verrons revenir sans effroi !
Pour moi, rien n'est moins triste, ô Morts, que vos \dsages. Rien n'est plus consolant que vos regards profonds. Lorsque je songe à Vous, je me dis : « Ils voyagent. Et ne se doutent plus qu'ici, nous attendons ! » —
Cimetières des Légionnaires. — Ecoivre. — Ferme de Berthonval. 14 mai ipiS-
s 5 MAI
Tout est Néant ! Les dons reçus de la jeunesse : Le lustre des regards et la pourpre du sang, Le culte du plaisir, le sens de la tristesse. Les rêves et l'espoir, autrefois, renaissants... Tout est Néant ! Les dons du Dieu qui nous fit naître, Ce monde immense et lourd que nous voulions brasser Et repétrir, selon les Images de l'Etre Qu'en nos pieux esprits nous entendions penser... Tout ce que le Désir des fils des Dieux enfante ; L'honneur d'avoir, un jour, sur le front, la clarté De de Flambeau qui, vers la gloire et l'épouvante,
NIOBH
Comme un soleil humain, d'âge en âge, est porté... Tout est Néant ! Tout meurt ! Tout ce que le génie Faisait sortir, jadis, des abîmes sacrés Monte, pour disparaître, au contact de la vie, Comme une bulle d'air crevant sur un marais !
Et mon cœur qui voulait le marbre et la musique Pour créer l'Univers obscur qu'il porte encor. Comme un ciel qui se meut, autour d'un astre unique. Avec tous ses désirs, ne voit plus que la Mort !
Caiitoinicnient après l'attaque. — Miiigoval, mai 75?//.
iî AfAI
O contemplation des mondes périssables, Des mondes déjà morts et des astres en feu ! O temples des croyants, maçonnés dans les sables. Labyrinthes de l'âme, abîmes du ciel bleu !
Mondes dont nous savons ce que sera la vie. De douleurs en douleurs, de tombeaux en tombeaux ! Mondes dont nous pouvons prévoir la tragédie. Vos soleils ont, la nuit, rendu nos cieux plus beaux !
Formes des sentiments, nuages des Idées : Mirages qui flottez sur le gouffre béant ! Splendeur des régions qui serez dénudées, O raisons du courage et masques du Néant !
O Mort de l'Univers fièrement pressentie : Paysages glacés, montagnes sans échos, O Terre chaude et jour par jour anéantie. Empire du silence et retour du chaos ! Dans ta profonde horreur, ô Création triste Où se brise, parfois, l'or d'un éclair divin, Une seule noblesse inattaquable existe : Mourir, cœur transpercé, pour un beau rêve humain !
Mont Saini-Eloi, J^ juin i<)i), — départ pour l'attaque du 16 juin.
Sous l'inspiration de nos heures funèbres, J'essaye sur la Lyre un chant au Désespoir, Car le Dieu qui me guide et que mes vers célèbrent A le front couronné par un feuillage noir. C'est l'Apollon des nuits, le triste Dieu lunaire, Dont la face apparaît aux clartés des flambeaux. Son temple naturel, au centre de la terre, Est servi par des cœurs mis vivants au tombeau. — « Maître des Souvenirs, des Échos et des Ombres, Tous ceux dont les rayons du jour blessent les yeux Savent franchir le seuil de tes empires sombres Et trouver le repos, leur musique et des Dieux ! »
XIOBÊ 60
Échos prestigieux des vieilles basiliques, Noble amoncellement de marbre incrusté d'or ! Anges naissants dans la prière et les cantiques, Et toi, Dieu décrié d'un ciel terrible encor ! Et Vous dont, aujourd'hui, les têtes sont blanchies. Dieux de la Terre ! Dieux des astres et des mers. Dieux dont le monde a vu crouler les hiérarchies Et pour qui le Destin fit creuser des Enfers... O Fantômes ! je veux soupeser la poussière Que chacun de vous tous a laissée en partant. Je veux voir si vos pieds ont marqué sur la pierre, Ou s'il n'y reste rien que l'outrage du Temps !
6i RUIWES
Songes qui remplissez les coupes de la vie De cendres ou de fiel ou d'étranges liqueurs Qui mêlent dans le goût et l'odeur de leur lie Au doux suc des raisins, le sel âpre des pleurs ! O Songes, vous livrez avec tant de largesse Vos trésors enfouis dans vos coffres cerclés, Que lorsque l'Univers nous offre sa richesse Nous n'y trouvons que plomb et que joyaux brûlés !
Vous ornez et tuez le Chêne de la vie ! Vous êtes le lierre et la branche de gui ! Vous êtes le Serpent sur la Femme endormie Dont on voit le beau corps épuisé qui languit !
Sous vos ailes, et quand vos voix se font entendre, Le Monde, pour nos sens, perd toute sa verdeur, O Songes redoutés qui nous laissez descendre, Des sommets de la joie, aux bas-fonds des douleurs. Tous ceux dont vos poisons ont pénétré les veines Restent hallucinés par vos domaines bleus ! A jamais détournés des régions humaines. Rien ne les atteint plus, et rien ne les émeut !
Monte sur le bûcher ! Le Feu vengeur s'allume ! O toi que je croyais immortel, c'est ton tour ! Ton nom est sans vertu ! Que ton corps se consume Et se défasse en cendre, ô périssable Amour !
Maintenant, pour jamais, éteins-toi, ô Lumière Oui changeais en blocs d'or les roches de la mer, En donnant à ses flots, le lustre d'une pierre Que tu veinais de bleu, comme une belle chair !
O toi qui visitais fidèlement la Terre, Entretenais le cœur de l'homme et des cités. Étendais tes rayons comme un réseau d'artères. Éteins-toi ! — Va dorer d'autres immensités ! Laisse un globe fantôme aux hasards de l'Espace ! — Sur d'autres nuits, un Ange a posé son orteil ! — D'autres mondes naîtront pour toi ! — Tourne ta face, Vers ces possessions nouvelles du Soleil !
Cieux que l'humidité des nuages irise ! Heures dont je goûtais, autrefois, les ardeurs, Quand la mer et les monts, en échangeant leur brise. Sur les fleurs des jardins que le Printemps épuise. Révélaient leur mystère en mêlant leurs odeurs !
O Nuit qui m'apparais comme une coupe pleine Qu'un nouveau flot de vin, soudain, fait retentir, O transparente Nuit, te verrai- je finir Sans que le chant secret de mon angoisse humaine, A ton émotion, n'ajoute un long soupir ! Nuits qui m'avez donné les plus purs de vos songes. Vos astres, vos parfums et votre volupté, La coupe dont le \dn, acide aujourd'hui, ronge Le marbre où je taillais ton image, ô Beauté !
Matins dont j'écoutais l'exaltante promesse ! Crépuscule attentif qui me réconfortais ! O loisirs de mes nuits ! Cendres de ma jeunesse Par quel vent de désastre êtes-vous emportés !
La route, désormais, s'ouvre dans l'épouvante ! — O repos dans la mort, comme tu semblés doux ! Rêves ! derniers élans de l'âme pantelante, Avec les cordes d'or des lyres, brisez-vous 1
Au souffle intermittent qui vient de l'Éternel Que mon cœur digne enfin de lui prie et contemple. Je vois, dans l'Avenir, s'édifier le temple Dont j'achève les chants et les fragments d'autel !
Mes mains ont ciselé le calice, et le vase Oui recueille le vin du mystère et les pleurs ! Pour les signer, Phœbus m'inspirera la phrase Oui dira mes secrets à d'autres créateurs.
Voici Dyonisos, Ariane et Silène ; Les lauriers aux fruits noirs aux Ombres dédiés ; Pégase franchissant les sources d'Hippocrène Dans des vapeurs d'azur et d'or irradiés...
Voici, les yeux mi-clos, une femme... et des torses A peine dégrossis de Héros et de Dieux ; Des poutres dont le bois conserve ses écorces ; Puis un marbre où s'ébauche un front mystérieux ! Voici les purs contours des formes éternelles, Modelés dans la glaise ou dans l'airain gravés : Une Main qui menace ; un Arc bandé ; des Ailes ; Et des monts par le dos des Titans soulevés !
Sous vos étoiles d'or, ô flammes des pensées Qui menez au pays du songe ou de l'exil. Les choses à venir et les choses passées Ont la même attitude et le même profil !
Voilà pourquoi, face des nuits, je te contemple. Livre au texte imagé du Retour éternel ! Par toi, j'ai pu saisir, pour décorer le temple. Des fantômes de l'âme et des aspects du ciel !
Je suis emprisonné par l'ombre de deux ailes. Mon âme a les échos d'un temple à l'abandon. Devant l'autel brisé des cendres s'amoncellent ; Si, parfois, on en voit jaillir des étincelles : C'est un feu que ranime un Rêve vagabond !
Un rayon, en se retirant, s'est accroché Au motif d'arabesque encadrant une estampe ; Il glisse sur le dos de livres mal brochés ; Puis dore le fauteuil vert de bronze, où Psyché, Parfois, venait s'asseoir à côté de la lampe ; Il touche le tapis ; frôle, le long du mur, La lame d'un poignard, deux fines statuettes : Une danseuse, un faune ornant un angle obscur ; Il lustre un bas relief et les lèvres muettes D'un masque : Beethoven ! Impénétrable et pur !. Mais, jaillissant du col d'un verre de Venise, Une rose, couleur d'aurore en été, brise Le rayon qui, soudain, paraît tomber du mur !
KIOBE 72
Et, maintenant, c'est la lumière de Novembre.
Le crépuscule froid, précurseur de l'hiver
Aucune intimité ne règne dans la chambre :
Rien n'y manque, pourtant, de tout ce qui m'est cher !
Quand j'entends s'apaiser les grondements des vagues. Ces pleurs que la distance harmonise en plain-chant, Il monte, autour de moi, les dialogues vagues Des arbres, des rochers caverneux et du vent.
Une cloche avertit une âme qui s'égare ! Quel instant pour songer de mort ou de départ... Le rayon de l'étoile et la flamme du phare Qui sont l'âme des nuits, s'allumeront plus tard.
A l'odeur des varechs que des souffles apportent. Se mêlent les parfums du lierre mouillé. Des chrysanthèmes blancs et des ramures mortes Des peupliers gardiens du vieux portail rouillé.
7î HÉCATE
De longs nuages noirs barrent le ciel verdâtre ; Nul oiseau, dans un chant plus doux, ne parle au soir ; Le feu sommeille encor dans les cendres de l'âtre... Ah ! C'est Novembre, hélas ! et l'heure sans espoir !
Mon âme et la nature en larmes semblent vides. Dans la chambre, je sens l'air fraîchir, au dehors ! Mes livres, mes portraits d'amis morts sont livides. Dans la bibliothèque ou dans les cadres d'or ! Obstinément, j'attends qu'un inconnu m'appelle... Un rideau bleu s'écarte, et je vois la prunelle Du Démon qui rôdait le long du corridor !
Mais la fièvre se calme, et l'angoisse s'apaise... Comme un hibou surpris, l'Inquiétude fuit... Mon âme et l'univers respirent plus à l'aise. L'ombre ne contient plus de spectres : c'est la Nuit ! C'est la Nuit, le retour des heures employées A comprendre vme femme ou la beauté d'un vers.
XIOBÉ 74
Les vapeurs par la brise ont été balayées
Et le phare qui tourne illumine la mer !
Sur les flots et les champs, jusque dans les bruyères.
Au flanc de la colline, on peut voir ses rayons
Comme des filets d'or ramasser les lumières
Que perdent les foyers des constellations !
A la chute du soir, sous la lampe du Rêve Oui, pour nous, maintenant, est l'Etoile des Morts, D'où vient-il que, souvent, autour de- moi, se lève Un chant où tant de voix se fondent en accord !
Comme on voit apparaître, au milieu des branchages. En vert-obscur, le corps des Dryades des bois. Cette incantation évoque vos visages. Heures de la Jeunesse, aurores d'autrefois !
Vous avez la beauté des formes esquissées. En marge du tableau, par la main du graveur,... Mystérieux dessins aux lignes effacées Oui sont les droits du songe imposés au labeur !
KIOBÉ 76
— Mais plus haut que ce chant, et brisant sa magie, J'entends, j'entends aussi vos terribles accents, Sybille inexorable, et toi noire Pythie Dont le trépied d'airain est maculé de sang !
HECATE
Limpidité des nuits de grand'lune, ert Hiver ! Astres plus purs qui font rêver l'intelligence Devant le ciel semblable aux grottes de la mer Par ses rayons, sa profondeur, sa transparence !
Je vous vois, semble-t-il, pour la première fois O constellations des cieux verts de Décembre ! Espace pathétique ! Hymne aux multiples voix, A votre chant, répond, tout à coup, dans ma chambre. Un soupir que j'entends pour la première fois !
— Quel est celui que tant d'étoiles épouvantent ? Quel est ce cœur dont -j'ai perçu les battements ? Voix des cieux de l'Hiver aux voûtes éclatantes. Et plaintes de ce cœur atterré que j'entends,..
— Ah ! je te reconnais, cœur choisi pour le glaive ! Toi qui voulus ta coupe, et tes droits au festin, Lorsque amené par la Douleur et par le Rêve, Tu réclamas ta place aux tables du Destin Oui t'enivra pour mieux te frapper de son glaive !
HECATE
Est-ce enchanté par toi, Serpent de la Folie Qui tiens l'esprit, comme un oiseau, sous ton regard. Au milieu des lueurs pourpres du cauchemar... Est-ce enchanté par toi ou pendant l'insomnie Que la voix d'un Archange et la voix d'un Démon, L'une en écho de l'autre, ont proféré mon nom ?
Est-ce pour apaiser mon âme ou pour la rendre Plus affolée encor que se sont fait entendre Ces deux appels intimement mêlés au bruit. Au bruit hallucinant propagé dans la nuit Par le travail rhythmique et sourd de la pendule... Du vieux cartel qui, tout au fond du vestibule. Juste en face du seuil, à chaque battement
NIOBÉ Bo
Réglé par le Destin, émiette du temps
Et remet au Néant un morceau de nous-même...
Parfois, ce bruit formait comme un vague poème. Dans sa rumeur, je m'imaginais retrouver Des images, des mots et des rimes rêvés...
Comme pour écarter les rideaux du Mystère, Ce bruit, comme une main, soudain, se souleva... Et j'entendis crouler les rochers du tonnerre. Et la pointe d'une aile en fuite me frôla !
Et je perçus, alors, au fond du vestibule. Juste en face du seuil, par trois fois, la pendule Articuler les deux syllabes de mon nom : La première chantée avec la voix d'un Ange, L'autre dénaturée en rire de Démon !
Puis, la Nuit se remplit d'une rumeur étrange. Une rumeur immense et légère à la fois...
J'écoutais ! — Et je vis, sur la scène d'un^toit... Sur le toit recouvrant la maison, de ses tuiles, Rôder le Cauchemar qui me montrait du doigt Un Rêve qui tendait au ciel, une sébille !
8i HÉCATE
Un spectre de Poète vint à ce mendiant, Qui se tenait, debout, contre une cheminée. Il accorda, pour lui, sa Lyre illuminée, Improvisa une ode en la lui dédiant !
Et c'est grâce à ces vers chantés près des gouttières Par un Poète mort, pour un Rêve en haillons, Que je garde, malgré les heures sans lumière, Dans mon cœur obscurci, les reflets d'un rayon !
Pour me désenvoûter d'une lune d'automne Qui montrait, au milieu de fûts d'arbres brûlés. Un masque hallucinant et rouge de Gorgone Vers qui les chats-huants des ruines hurlaient, Astre du Souvenir et de la Poésie, O grâce devant qui tous les cœurs sont courbés. Cordes d'argent du luth sacré de l'harmonie, O Reine des jardins perdus d'où sont tombés La Musique, le Songe et la Mélancolie, Pour me désenvoûter d'Hécate, l'ennemie.
Je t'invoque, ce soir, sous le nom de Phœbé !
Je t'invoque, en songeant que, par la terre entière, Te levant dans l'éclat de ta pleine lumière, Sur les champs et les monts, la mer et la forêt, En voiles blancs, teintés de bleu, tu apparais ! [pierre, — Mais dans mon cœur plus froid et plus lourd que la Nulle ardeur ne vit plus ! Pas même une prière En mots balbutiés ne peut s'y formuler ! Attentive Phœbé ! Rapide à te voiler ! Dans les lueurs que font tes flammes d'argent pâle, Tu te montres, au ciel, brillant comme la dalle De quelque impénétrable et magique tombeau. Ou bien comme l'autel d'Hécate, l'ennemie...
Les cavernes des monts, les arbres des forêts Et les vagues des mers restent-ils inspirés Par ta lumière où dort ta secrète harmonie ?
La Terre n'entend plus de consolantes voix ! Et nos yeux, ô Phœbé ! sont effrayés par toi !
KIOBÉ
Ton mystère n'est plus pour nous que du silence. Et ton globe, autrefois si léger, est plus dense Qu'un bloc de marbre blanc posé sur un caveau !
Ne me rappelle plus cette lune d*automne Qui montrait, au milieu de fûts d'arbres brûlés Son masque hallucinant et pourpre de Gorgone, Astre du Souvenir et du Songe, ô Phœbé...
Aux Forces qui font espérer.
L'astre qui s'est levé sur les nuits de la mer Garde, dans ses rayons, comme un reflet sévère ! — Apparais, comme lui, dans toute ta lumière ! Près des gouffres humains, obscurcis tes splendeurs ! Sois tragique, ô Psyché ! Sois grave et solitaire ; Contemple nos secrets ; scrute leurs profondeurs ! Que tes yeux, pour les miens, perdent tout leur mystère ; Qu'ils aient l'éclat meurtri de nos sombres ardeurs ! O toi qui fus toujours si proche et si lointaine, Reviens dans nos chemins ! Verse de nouveaux pleurs ; Brise tes ailes d'or ! Reprends ta face humaine !
KIOBÉ 88
O Psyché, te voici les paupières baissées ! Ton luth désaccordé se rouille et tu t'endors. — Où sont-ils donc le Chant, le Songe et les Pensées, Dans l'assombrissement du Monde par la Mort ? Le vent mêle aux ronciers tes cheveux et tes voiles... Grâce aux reflets des cieux nocturnes sur les flots. Il nous semble toujours environné d'étoiles. Ce monde qui n'est plus qu'un désert de tombeaux ! Blancs monuments dont les couloirs rendent sonore La Terre d'où plus rien, hélas ! ne sortira ; Et qui, lourde de fleurs qui ne pourront éclore, Aux fossés du Néant, comme un char, versera !
O toi qu'hier encor, j'empêchai de mourir, Te voici souriante, et, pour me secourir, Tu as repris ta forme et ta splendeur d'Archange. Tes pieds nus que la Terre avait souillés de fange Sont noblement chaussés par des sandales d'or ! Un vêtement d'azur flotte autour de ton corps ; Ton aile a la beauté des plumes et des lignes Qui te donnent le vol des aigles et des cygnes...
Je ne t'attendais pas, tu viens comme en secret ; Sur ta bouche se meurt un seul mot : — « Espérer ! » — Et, quoique les douleurs des hommes soient les mêmes. Tes lèvres et ton front constellé sont moins blêmes. Et je vois se mêler dans tes regards voilés Aux perles de tes pleurs des reflets étoiles !
Au seuil du Labyrinthe où tu fus délaissée, . Triste comme Ariane, et, comme elle blessée Par le songe qu'un Dieu cruel vint t' arracher, O mon âme ! languis, puis meurs sur ton rocher ! N'es-tu lasse d'attendre une nouvelle étoile ? Un signal envoyé vers toi par d'autres cieux ? Jamais à l'horizon n'apparaît une voile, Et la nuit et le jour te déçoivent tous deux ! Aux bornes de l'azur, la campagne est aride. Aucun astre nouveau ne se montre à tes yeux. Et la mer, à jamais, est éclatante et vide ! — O mon âme ! languis puis meurs sur ton rocher ! Regarde, cependant, au bout du promontoire. Ce feu qu'un bois de pins, un moment, a caché : C'est Phœbé ! Elle vient du fond de l'ombre noire !
O toi qui, tour à tour, prends à chaque saison, Sa richesse, son calme ou sa mélancolie. Grâce de la pensée ! Hymne dans la maison ! Source du paysage et Saveur de la vie ! Toi qui, pour me sauver de l'abîme où j'étais, A repris ton visage et ta forme de femme ! O Port dans la tempête ! Astre aux bords du Léthé ! Repos ! Enthousiasme ! ô Psyché de mon âme ! Je te retrouve, enfin, dans ta simplicité. Toi par qui j'ai compris les choses éternelles ! Évoqués par ton nom, ces mots : Amour, Beauté Sont comme des rayons sortant d'un buisson d'ailes !
Toi en qui vit mon Dieu ! quand tu me fais défaut,
La flamme d'or pâli de ma lampe d'étude
Veille inutilement des songes au tombeau ;
Et, sans toi, ma Psyché ! tout n'est que solitude !
Enivre-moi du vin de l'Espoir ! Jure-moi
Qu'ils renaîtront les jours que la Joie imagine !
Les oiseaux de grand vent éprouvent, quelquefois,
Le besoin de dormir sur luer roche marine !
Je te raconterai, vagabond que je suis,
Des contes de poète et des drames sublimes.
Je saurai t'expliquer les mystères des nuits.
Les chansons du plein air et les cris des abîmes !
Te voilà près de moi !
— Dans ses yeux dévoilés.
Rallumez-vous, flambeaux des antiques pensées ! Que j'aventure encor, vers les cieux étoiles, Mon cœur en sang porté par ses ailes blessées !
URANIE
Comme une terre rouge et souvent retournée. Tu possèdes en toi, le rajeunissement.
Dans le sommeil qui va terminer ta journée Trouve, ainsi qu'en la mort, l'anéantissement !
Demain, à ton réveil, fais jaillir la lumière ! Quand le reflet de Dieu s'étendra sur les eaux, Invente, O nouveau-né, les mots d'une prière Que soutiendront les Vents, les Mers et les Oiseaux !
Qu'à ta voix, l'Univers dresse son corps immense ! Le Soleil, dans la main du ciel, pose son cœur ! En tout Etre, à chaque aube, un Monde recommence. Et tout regard qui s'ouvre annonce un Créateur !
Visages vous portez les masques du mensonge ! Traits adorés, je vois l'ulcère qui vous ronge ! Amour prestigieux, mirage du Néant, Je vois tes yeux éteints dans l'orbite béant ! Chair suave à baiser, vêtement des squelettes, A trop te contempler, je vois se transformer Les bleus réseaux du sang en taches violettes ! Je vois dans un rictus les lèvres se fermer ! Et dans les voix j 'entends encor les cris des bêtes !
— « Seigneur ! O Tout-Puissant, tu souillas la beauté Et le rayonnement de l'immense Nature, Quand tu fis, dans ta force, ainsi que par bonté. Après le Paradis, l'Homme, ta créature !
97 VRANIE
Lorsque tout respira, tu t'écrias : « Amour,
« Il est temps que, par toi, l'Œuvre sainte s'achève ! »
Mais, quand l'aube brilla sur le Septième Jour, laveh ! tu maudis ton Œuvre, et fis le Rêve !
L'astre le plus ardent du ciel d'été, Vesper, Porté par l'air d'argent d'une nuit phébéenne. Double, dans le miroir immense de la mer. Son saphir de planète et de magicienne !
La phrase qui sera le chant grave du soir. Un vent élyséen doucement la module, Tandis que d'un jardin, comme d'un encensoir. S'élève encor la chaude odeur du crépuscule.
Mon cœur, repose-toi dans la sérénité Et dans l'apaisement sacré de l'heure pure. Par la communion des nuits, l'Humanité Comme l'Esprit au Corps, se mêle à la Nature !
99 URAXIE
Que ton aspect doit plaire aux regards de ton Dieu O secrète splendeur du globe de la Terre, Quand, semblable aux maisons dont sont couverts les feux. Tu n'es qu'amour pieux, songe immense et mystère !
— Beauté ! pieusement, j'ai cherché tes images Dans toute face humaine et dans les paysages Qui, tour à tour, par ordre ou par grâce des Dieux Ont exalté mon âme et contenté mes yeux.
— Beauté, tu m'apparus dans l'élan héroïque Oui poussa le Penseur généreux au combat ! Ton rêve s'est trahi pour moi dans la musique... Et j'ai vu le Soleil, allumé sous tes pas,
Te montrer, dans l'azur, ton chemin magnifique Et de l'Est à l'Ouest, tourner comme un compas î
— J'ai vu ta forme d'or au milieu des nuages ; Dans la brise, j'ai cru saisir ton vêtement ;
loi URAXIE
Ton sourire est fixé par les livres des Sages ;
Ta force est dans la mer, les monts, le firmament !
— • Tu glisses dans les vers dont les accents nous hantent
Et que les Dieux jaloux n'inspireront jamais !
— ■ Tu frémis dans les cœurs traqués par les tourmentes
Et qui, frappés à mort, comme des cygnes, chantent
L'éclair qui les abat, sanglants, sur les sommets !
— Tu vis dans ta splendeur et dans ton harmonie
Sur les traits solennels des plus grands de vos morts
Qui, lorsqu'ils ont signé la page de leur vie,
N'emportent au tombeau ni regrets ni remords !
NIOBÉ to2
Nuages de Printemps que vos formes sont belles ! Vous êtes des vaisseaux, des flammes et des ailes ; Des restes émouvants de palais radieux Que viennent visiter des fantômes de Dieux, A l'heure où, par les feux du couchant empourprée, De l'horizon, au bord de la plage dorée, La Méditerranée éclatante s'étend !
Telle que te voilà, tu vivais dans les temps Où les Dieux dont les voix dans les éléments grondent. Des cieux, laissaient tomber leurs ombres sur tes ondes, O Mer aux courants bleus qui baignent l'archipel ! O toi dont les varechs, les sables et le sel
I03 URAX'IÈ
Recouvrent, jour par jour, sur le marbre et la pierre
La date d'une mort, un nom, une prière...
Les débris des Moments du Monde, disparus
Avec leurs Dieux, leurs Rois et leurs Peuples confus !...
Voici le carrefour. Et je cherche ma route. De mon pied, j'ai heurté des formes de tombeaux ! Des esprits anxieux songent. Comme eux, j'écoute La source du rocher s'écouler, goutte à goutte, Et la brise apporter des rumeurs de sanglots !
Destin ! c'est bien ici que tu veux me surprendre. Dans la terre, tu viens d'éteindre ton flambeau ! J'ai broyé ses tisons qui fumaient, et leur cendre Se lève sous mes pas, et brûle mon manteau.
lo; URANIE
Mais voici que Phœbé glisse entre les ténèbres ; Et, sur le marbre blanc, se montrent, tour à tour. Parmi les ornements des monuments funèbres, Ces mots : « Amitié — Désir — Espoir — Amour ! »
Et je sentis, alors, le frôlement d'une aile ; Et, levant mes regards dans l'espace changeant, Je vis que, vers le Sud, une étoile nouvelle. Comme un lys de la nuit ouvrait son cœur d'argent.
Que béni soit le trait qui, frappant ta raison, A détruit tout ferment de haine en ta mémoire ! Le cygne en mal de mort recherche ton rayon, O lumière des cieux, et chante dans ta gloire !
Si, par faiblesse, un jour, ta chair a blasphémé, Couche-toi dans les bras ouverts de la Nature ! Il est doux de comprendre ; et consolant d'aimer Un reflet de son Dieu dans chaque créature !
Eaux lustrales baignant les pieds du Tout-Puissant ! Courants qui vous perdez dans l'Océan du Monde Et mêlez à son flot et des pleurs et du sang. Les trois Faces du Temps se montrent dans votre onde !
I07 URAXIE
Ma joie et ma douleur, mes songes sont à toi, Ineffable splendeur de tout ce qui respire Et palpite en suivant l'universelle Loi Oui conduit les soleils et fait sonner la Lyre !
• NIOBÉ io8
Le vent devient plus froid, et bien des feuilles tombent En se mêlant au vol des oiseaux passagers. Les chrysanthèmes blancs vont s'ouvrir sur les tombes Dont les noms fixeront les regards étrangers !
Regrets des Cœurs divins qu'on eût aimé connaître ! O souvenirs de Ceux que l'on voudrait revoir ! Astres d'or sur le fond obscur de ma fenêtre, Fidèles compagnons des angoisses du soir...
Ames des Maîtres morts des Amis et des Rêves Et vous, prestigieux peuple des Inconnus, Puisque vers vous les bras désespérés s'élèvent, Est-il possible, hélas ! que vous ne soyez plus ! — •
109 URAXIE
Vous que sacre, à jamais, rintelligence pure, Le Porche noir franchi, le Gouffre est-il béant ? Songe-t-on dans les bras sacrés de la Nature ? Votre silence est-il l'annonce du Néant ?
O vous tous dont l'orgueil a dompté la souffrance, Souvenez-vous du monde en deuil, et répondez ! Quand donc entendrons-nous ce seul mot : « Espérance ! » Dans les sonorités des abîmes gronder ?
Détruis-toi, si ta mort doit servir à ton Dieu. Ton corps est passager ; ton âme est immortelle. Tu n'es que de la cire et la vie est le feu. Qu'importe ton destin si son empreinte est belle l
URANIE
— O jour tant désiré, voici ta nuit qui tombe ! Comme un nom est gardé par un marbre de tombe. Comme l'écho subtil subsiste après le chant, Je sens toujours en moi ton retentissement !
Mais des brumes, bientôt, va naître une autre aurore. Le nom sur le caveau se lira-t-il encore Quand le lierre aux fruits serrés l'aura caché ?
L'Esprit qui rêve et chante au milieu des rochers Retiendra-t-il l'accent de nos plus belles heures ?
N'est-il pas mieux qu'en nous tout disparaisse et meure Et de rendre au Néant et aux Ombres leur bien, Puisque du jour qui passe, il ne restera rien !
XIOBH 112
Joie et Douleur prenez vos formes de fantômes. Des mots mystérieux m'ouvriront vos royaumes Dont vous me nommerez le Roi-magicien !
Comme ce jour tant désiré dont la nuit tombe Tu \iendras, solennelle aurore de la mort ! Souffrance, adieu ! La paix est belle au seuil des tombes ! Dieu, reprends mon Esprit ! Terre absorbe mon corps ! Au plus profond de toi mes membres vont s'étendre, Afin de mélanger ta substance à leur cendre, D'errer dans ton mystère, et de renaître encor !
URANIE
Cet arbre que l'Été, chaque année, arrondit, Est là pour abriter ton repos de Midi, O Toi que le Destin égare sur sa route !
Esprit sans nul espoir, dans le silence, écoute Roucouler le ramier ! Rien n'a plus de douceur Que d'entendre la voix de ce grand migrateur. Dont l'aile a pris le vent des régions plus saines, Répéter son appel roulant dans la chaleur Qu'aèrent, en fuyant, d'invisibles fontaines !
Devant la mort, comprends que, des larmes humaines
Le flot lustral s'écoule, ignoré par les Dieux !
Par l'éblouissement du Néant radieux
Apprends que la révolte et les plaintes sont vaines !
— Des blocs de pierre, un jour, par le ciment liés. Pèseront sur ta tête et ton cœur et tes pieds... Et malgré les travaux de ta pensée altière. Ton corps suivra la ligne et le sort de la terre !
Un bois de pins compacts jette, sur la façade. L'ombre de ses rameaux comme un voile de deuil. Un lierre enrichit les piliers de l'arcade Qui soutient le balcon et décore le seuil.
Sur les pentes du toit recouvert par la tuile, Sur les arbres fruitiers par la vigne liés. Sur les feuilles des houx et des magnoliers, La clarté de Phœbé glisse comme de l'huile. Puis, sous les rosiers blancs et les herbes des prés, Voici que le bassin se détache des ombres ; Dans son onde, le ciel plein d'astres apparaît Et leur fourmillement est tel que l'on croirait Voir des graviers dorés sur un fond d'algues sombres.
NIOBE ii8
Le Revenant.
« — Sans même avoir hélas ! l'espoir d'être attendu, Pendant qu'à l'Orient un long rayon lunaire Met un glacis d'argent sur le monde confus. Dois- je rester en songe ou tomber en prière, Comme le pèlerin qui voit une lumière Poser un signal d'or sur un bord inconnu ?
« As-tu pieusement gardé ma solitude, Et verrai-je, ô Psyché ! resplendir dans ta main, Pour m'ouvrir la maison du songe et de l'étude, La clef, qu'à mon départ, tu cachas sous ton sein ?
« Enivré par l'angoisse et par l'incertitude. Sans eau fraîche, le jour et, redoutant, le soir. Les songes enfantés par mon inquiétude,... Que le ciel était vide et l'humanité rude.
Sous l'effarante horreur sortant d'un soleil noir ! —
Soleil des régions des pleurs et des ténèbres,
L'ombre que ton foyer donnait au Désespoir,
En déformant l'aspect de ses ailes funèbres,
Figurait un linceul prêt à me recevoir ! . . .
O Psyché, je reviens ! — Je reviens. Rêverie.
Vierge toujours assise à côté du Penseur...
As-tu compris l'accent tragique de la vie ?
Nos secrets, les as-tu trahis, ô tendre sœur ? — »
Psyché.
— « J'ai reconnu tes pas, cette nuit, sur la route.. Et la brise lunaire apportant ton appel S'est fait jour jusqu'à moi, sous les arbres en voûte. Quand le premier rayon s'est perdu dans le ciel !
Les tiges des jasmins à demi dépouillées,
De leurs fleurs en étoile avaient jonché le sol.
XIOBH
Un rosier égouttait ses corolles mouillées
Sur un buis qui cachait le nid d'un rossignol !
O que de fois j'ai vu naître et mourir la vie,
Les saisons, et leurs fleurs depuis que je t'attends.
Rien n'égalait l'ardeur de la mélancolie
De ces dernières nuits d'Automne et de Printemps
Où j'avais la clarté mourante de ma lampe
Et les sourds battements de mon sang à mes tempes
Pour mesurer la fuite ou les arrêts du temps.
Je te rends les clefs d'or, Maître de la demeure
Où j'ai pieusement préparé ton retour.
Tu reviens au Printemps et la Nuit : c'est ton heure.
Tu laissas la Tristesse et retrouves l'Amour !
Sous mes vêtements noirs, j'ai ma robe fleurie Dépose ton manteau ; assieds-toi près du feu. Reprends avec le goût oublié de la vie L'élan familier de l'Esprit vers son Dieu !
Dans la chaleur du songe et des bonheurs intimes, Referme-toi, grand cœur profondément ouvert ! Sur les chênes royaux, sur les tables des cimes, Sur les hauts lieux, sur les rochers en pleine mer. Ainsi que sur la chair de quelques fronts sublimes. En stigmates de feu, rayonnent et s'impriment Les visitations tonnantes de l'éclair ! —
Laisse les monts combler ou cacher leurs cavernes !
Laisse à l'arbre frappé le temps de reverdir !
Les temples où la Foudre a daigné resplendir
Sont ceux devant lesquels les hommes se prosternent 1
Laisse tomber le vent, et les flots s'apaiser !
Les terrains enflammés des rives souterraines
Où le soufre et le fer viennent de s'embraser
Distillent pour les fleurs l'eau pure des fontaines...
Et pour calmer ta fièvre, il suffit d'un baiser ! —
Laisse au cygne blessé, marqué par l'incendie, Le temps de retrouver ses plumes et sa voix ! Tu ne peux pas savoir combien s'est agrandie L'âme que tu crois morte et qu'avec Dieu, je vois !
Laisse Songes et Morts à leur monde immobile ! Lave à grande eau ton seuil ! Décore ta maison ! Comme un prêtre devant le lit d'une Sibylle, Sois attentif aux bruits qui montent de la ville. Et fixe tes regards sur son large horizon !
Que Celui qui versa des pleurs — celui qui doute Devant le carrefour effacé par la nuit. Voie en ta lampe d'or, l'Étoile de la route Que ton âme et que Dieu font rayonner pour lui !
Avant de lui servir le repas délectable Offre lui, sur la porte, et le pain et le sel. A la place d'honneur, fais asseoir, à ta table. Cet hôte, messager du malheur ou du ciel !
Et, que le lendemain, la clarté de l'aurore L'éveille dans la chambre où l'on suit, en rêvant. Tout le long du plafond et du mur qu'elle dore Des ombres qui s'enfuient dans les remous du vent.
Sois pour cet inconnu ce qu'un baiser des Muses A la fin d'un beau jour de travail est pour toi. Il n'est point de douleurs poignantes ou confuses Qui ne puisse venir s'abriter sous ton toit.
O pauvre cœur blessé qui, rentrant dans toi-même, Te croyais protégé par sept cercles de feu, Brise cette prison sans air où tu blasphèmes. Retrouve, avec la'paix, l'immensité de Dieu !
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