Noces d'or de la Saint-Jean-Baptiste [microforme]
En dépit de l’axiome qui dit que les peuples heureux n’ont pas d’histoire, les annales d’une nation heureuse ou non, ne se composent pas seulement de feuillets ensanglantés: on y voit aussi resplendir des pages qui, pour n'être pas noircies par la poudre des combats, n’en portent pas moins le cachet des grandes choses.
L'année 1884 marquera pour nous l’une de ces pages aussi brillantes que pacifiques ; et ce livre, au frontispice duquel je suis invité à tracer quelques lignes de préface, est destiné à perpétuer le souvenir de cette date mémorable pour nous.
Que s’y est-il donc passé? Quel est ce fait important qui mérite les honneurs d’être consigné dans un volume spécial, non-seulement pour arriver plus sûrement sous les yeux de ceux que son contenu peut intéresser de nos jours, mais encore pour servir d'enseignement à ceux qui nous suivront.
Ce fait est bien simple en lui-même, et ne prend les proportions d’un événement que grâce aux circonstances qui y ont donné lieu. Ce fait n’est autre que la célébration d’une fête nationale, et comme tel il n’a absolument rien que de très ordinaire ; mais, comme étape historique, il est immense.
Qu'on me permette, en peu de mots, de développer ma pensée.
Quand le sort des armes et l’abâtardissement d’une monarchie gangrenée eurent livré nos pères au pouvoir d’un puissant ennemi ayant les plus grands intérêts à nous annihiler comme peuple, la France nous crut si fatalement condamnés à l'extinction ou, tout au moins, à l'absorption,
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qu'elle perdit jusqu’au souvenir de cette poignée de colons qui avaient si vaillamment combattu pour elle, dont l'héroïsme lui avait conquis l’un des plus vastes et des plus beaux territoires du monde—hélas! perdu pour jamais—et qui devaient un jour relever son nom et son prestige sur le continent américain.
Trois choses nous sauvèrent cependant, la foi catholique, notre langue et notre amour inaltérable pour la France. Notre foi nous groupa autour du clocher du village; notre langue, que le prêtre ne cessa d'enseigner aux générations nouvelles presque à l’exclusion de l’idiome du conquérant, fut un boulevard contre l’envahissemunt étranger autant qu’un lien d’homogénéité entre nous; et enfin notre affection pour la vieille mère patrie, en nourrissant dans nos cœurs l’espoir chimérique d’une délivrance future, acheva l’œuvre en maintenant chez nous le puissant et profond instinct de la nationalité.
Mais il fallut combattre, combattre sans trève, combattre toujours. L’'arbitraire succéda à l'arbitraire, l’ostracisme à l'ostracisme, l'injustice à l'injustice, la persécution à la persécution. Malgré l’éclatante fidélité de nos pères à la foi jurée, malgré la valeur avec laquelle ils défendirent sur les champs de bataille le drapeau abhorré naguère et sous lequel la destinée les avait enchaînés, il devint un jour évident qu’il faudrait tôt ou tard en appeler à toute l'énergie de la nation pour le maintien des droits populaires et des priviléges à nous garantis par les traités.
Alors les Canadiens crurent qu’il était temps de s'organiser en masse compacte, de se rallier sous une bannière commune, de se donner un mot d’ordre, en un mot de se préparer courageusement à toutes. les éventuslités, aux combats sanglants même, si les luttes pacifiques cessaient d’être suffisantes ; et, le 24 juin 1834, un grand patriote, Ludger Duvernay, jeta,
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à Montréal, les bases de l'association Saint-Jean-Baptiste, qui devint bientôt la société nationale des Canadiens, tous décidés à mourir plutôt que de plier le cou sous un joug qui devenait de plus en plus intolérable.
Ce fut un mouvement religieux, démocratique et français. On inaugura la nouvelle société par un banquet où l’on porta, entr’autres, les toasts suivants :
Au Clergé !
A la France !
Au peuple, source légitime de tout droit !
A la république des Etats-Unis !
A Lafayette !
Oui c'est le cinquantenaire de ce jour que nous avons célé; bré cette année à Montréal, au milieu d’un concours immense accouru de toutes les parties de la province, de tous les points de la Confédération, et d’un grand nombre de centres américains, depuis New-York jusqu’au Minnesota, depuis Boston jusgmà la Louisiane.
Que s'est-il passé durant ce demi-siècle ? Le voici ; et c'est là ce qui donne à cette fête son importance historique.
Luttes homériques de la tribune, batailles à main armée, persécutions et échafauds ; mais aussi triomphe final ! Nos libertés conquises, nos droits reconnus, la paix et la concorde acclamées par tous sous l'égide d’une constitution libérale, notre langue définitivement consacrée comme langue officielle devant les tribunaux et le parlement, le pays prospère développant rapidement ses ressources et offrant chaque jour de nouveaux domaines à l’envahissement de la colonisa-
‘tion, nos campagnes parsemées de maisons d’éducation primaire et classique, nos villes dotées d’universités florissantes, nos nationaux au nombre de deux millions, jouissant de leur part légitime du patronnage public ét faisant sentir leur
Le.
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voisine, et, pardessus tout, nos deux grands titres de catholiques et de Français universellement reconnus et respectés par tous ceux qui nous entourent, voilà le bilan glorieux des cinquante dernières années de notre histoire ; — ce n'est pas trop dire, je crois — voilà l’œuvre des fondateurs de lasociété Saint-Jean Baptiste !
En célébrant le cinquantième anniversaire de la fondation de cette société, nous avons donc célébré toute une série de victoires civiques, tout un enchainement de conquêtes morales, toute une suite de triomphes permanents dont l'avenir recueillera les fruits : nous avons célébré enfin notre avènement, comme peuple, au soleil de la liberté et de la civiiisation.
Les traits divers de cette grande solennité méritaient bien, n'est-ce-pas, d’être recueillis dans un volvme complet, et je félicite mon estimable confréré, M. Charette, d'avoir eu cette patriotique idée, et de l'avoir exécutée avec autant d’habilité que de persévérance.
11 nous donne aujourd’hui un beau livre, qu'il a compilé avec amour, que rious accueillons avec reconnaissance, et que nos enfants liront avec orgueil. k Louis FRÉCHETTE,
Montréal, 22 Août 1884.
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