SOCIRTE SAINT - JEAN - BAPTISTE
Avant d’entrer dans les détails des grandes fêtes auxquelles ont pris part des milliers de compatriotes et d'étrangers, du 24 au 28 juin dernier, il convient de jeter un coup d'œil en arrière, et de se rendre compte de ce qu’a été et de ce qu'a fait la St-Jean-Baptiste, durant les cinquante années qui se sont écoulées depuis la fondation de notre Association en 1834, jusqu’à la célébration de ses noces d’or, en 1884. Cette esquisse sera très brève, car les nombreux orateurs qui ont fait entendre leur voix éloquente pendant ces jours de fête nationale et dont nous consignerons plus loin les discours patriotiques, nous fourniront plus d’un sujet d’instruction et plus d’un motif d'admiration et de méditation.
C'était aux jours les plus sombres de notre histoire, depuis l'abandon du Canada par la France. L’oligarchie anglaise et la bureaucratie régnaient en maîtresses et faisaient peser sur nos compatriotes un joug insupportable.
Malgré les efforts surhumains de nos grands pariotes, malgré les mâles accents de nos tribuns populaires, malgré l’indignation que soulevait par tout le pays la tyrannie de nos
oppresseurs, le mal ne faisait qu’'empirer, et l’existence de la race canadienne-française paraissait condamnée,
En vain nous demandions à jouir des droits garantis à tous les sujets britanniques ; en vain demandions-nous le gouvernement responsable comme le seul remède à nos maux ; l’Angleterre, trompée par ceux qui avaient intérêt à la tromper, fermait l'oreille à nos réclamations, et laissait fermenter le levain d’indignation qui allait bientôt faire du Canada un champ de bataille,
Alors un homme parut qui, à lui seul, fit plus que n’avaient pu faire tous les discours de nos hommes politiques dans les enceintes législatives et les assemblées populaires. Ludger Duvernay avait vu que ce qu’il manquait chez nous, c'était l’esprit d’entente et d'initiative, un lien de cohésion puissant entre les divers groupes canadiens-français pour faire connaître à la population la conscience de sa force et de sa valeur, et mettre un frein assez puissant à l'oppression et à la tyrannie.
De ce jour la St-Jean-Bap'iste était fondée.
La première célébration de notre fêie nationale, en 1834, trois ans seulement avant la tourmente qui devait se terminer . par la mort et l’exil de nos compatriotes, était loin de ressembler en splendeur, aux grandes fêtes que nous avons célébrées chaque année depuis la conquête de nos libertés.
Qui se serait alors avisé de déployer dans nos rues un drapeau tant soit peu suspect, ou un emblême qui ne pôût plaire à nos oppresseurs, aurait eu en perspective l'amende et la prison.
Les rares survivants de cette malheureuse époque: qui ont été témoins de la pompe et de la grandeur de notre procession de 1884, peuvent seuls dire les changements presque incroyables qui se sont opérés depuis cinquante ans. Au lieu d'occuper la position d’infériorité qui nous était alors assignée, nous sommes aujourd’hui respectés, honorés, recherchés,
applaudis par ceux qui nous dédaignaient autrefois, Et cet iamense changement nous le devons à la St-Jean-Baptiste.
La première célébration de notre fête nationale, en 1834, se borna à un banquet donné en plein air, dans un jardin mis à la disposition de la Société St-Jean-Baptiste, par M. McDonald, avocat ; ce jardin était situé sur la rue St. Antoine. Les convives qui étaient au nombre de soixante, avaient choisi pour présider à ces agapes fraternelles, M. Viger, alors maire de Montréal.
On but avec enthousiasme à la santé de nos patriotes, et. c'est à cette occasion que le regretté Sir G. E. Cartier chanta pour la première fois sa chanson si pleine de sentiments patriotiques ‘O( nada, mon pays, mes amours.”?
‘ Cette fete,” disait Za Minerve du 26 juin 1834, ‘‘ dont le but est de cimenter l’union entre les Canadiens, ne sera pas sans fruit. Elle sera célébrée annuellement comme fête nationale, et ne pourra mänquer de produire les plus heureux résultats.” Ces résultats chacun les connaît, et nous pouvons les constater tous les jours.
Des soixante convives qui assistaient au banquet de 1834 dans le jardin de M. McDonald, il ne nous reste que neuf survivants. Voici leurs noms :
Honorable Juge Sicotte, de St. Hyacinthe ; Honorable Jean Louis Beaudry, Conseiller Législatif et maire de Montréal ; Honorable Henry Starnes, Conseiller Législatif; Révérend Père Trudeau, O. M.L; MM. T.S. Brown, G. H. Brown, Dr. E. P. Picault, G. B. de Boucherville et Hardouin Lionais.
La St-Jean-Baptiste comptait à peine deux à trois ans de vie, et elle était encore à son berceau, lorsque ses membres les plus éminents se voyaient forcés de prendre le chemin de l'exil, tandis que d’autres allaient payer de leur tête sur, l'échafaud le crime d’avoir trop aimé leur patrie. Mais jetons,
un voile sur les lugubres événements qui ont ensanglanté les pages de notre histoire pendant la période de 1837-38, Nous pouvons dire cependant que le sang de nos martyrs et les larmes de nos exilés ont été une semence féconde qui a produit les fruits de liberté et d'indépendance dont nous jouissons aujourd’hui.
Les exilés reviendront bientôt d’exil pour renouveler les. bases de la societé nationale à laquelle sera dévolu désormais le soin de conserver et défendre ce qu’elle nous avait acquis au prix de tant de luttes, et de si lourds sacrifices.
Dès 1842, le Dr. Bardy et plusieurs patriotes de Québec, au nombre desquels se trouvaient M. Aubin et M. Rhéaume, fondaient la société St-Jean-Baptiste de Québec, et dès lors ces deux troncs vigoureux, les sociétés nationales de Montréal et de Québec, ne firent que grandir constamment, et étendirent bientôt leurs rameaux dans toutes les parties du Canada et des Etats-Unis,
Aujourd’hui, les Sociétés St-Jean Baptiste se comptent par centaines, et l’on a pu se former une idée de leur nombre et de leur vitalité, aux trois grandes fêtes qui ont été célébrées à Montréal, en 1874 et 1884, et à Québec, en 1880.
Grâce à la St-Jean- Baptiste, l’avenir des Canadiegs-français sur le sol d'Amérique est maintenant assuré, et les rejetons de cet arbre dont nous venons de raconter l’origine ne feront plus maintenant que se multiplier et grandir.
Depuis la réorganisation de la société St-Jean-Baptiste à Montréal, et sa fondation à Québec, notre fête nationale a, chaque année, été célébrée avec pompe et solennité, non seulement dans les deux grandes villes que nous venons de nommer, mais partout, au Canada et aux Etats-Unis, où se trouvait réuni un groupe quelconque de compatriotes.
Les progrès accomplis par les Canadiens-français des Etats- Unis sont toujours étonnants, mais c’est principalement depuis
1874, époque de la grande convention nationale à Montréal, que ces progrès ont été le plus merveilleux,
Le souvenir de cette brillante démonstration est encore vivace dans la mémoire de tous. L'on se rappelle avec quel empresssement, les Canadiens accoururent de toutes parts à l'appel de la société St-Jean-Baptiste de Montréal; l’on n'a pas oublié la magnificence de nos fêtes, et l'admiration qu'eiles excitérent chez les milliers d'étrangers qui en furent les témoins.
Un élan nouveau fut alors donné à l’œuvre nationale ; le nombre des sociétés St-Jean-Baptiste fondées depuis lors en Canada, mais plus particulièrement aux Etats Unis, s'êst doublé et, tous les ans, l’on voit surgir de nouvelles paroisses depuis les Etats de la Nouvelle-Angleterre jusque dans les territoires de l’extrême ouest,
En 1880, Québec nous donnait un spectacle semblable à celui de Montréal, en 1874, et les résultats en furent aussi heuieux et féconds pour nos compatriotes disséminés sur le sol d'Amérique.
L'an dernier c'était au tour de Windsor, Ont., de nous don: ner une idée du nombre et de la force des Canadiens-français, dans la province d’Ontario et les Etats de l’ouest. Jusque-là on croyait que nos compatriotes n’étaient qu’une poignée insignifiante dans la province sœur ; aujourd’hui nous les comptons par centaines de mille.
Ce qui s’est fait à Montréal, à Québec, à Windsor, se fait aussi tous les ans aux Etats Unis. Tous les ans les Canadiensfrançais de chaque Etat se réunissent en convention, puis tiennent outre celles-là, une convention générale de tous les Etats-Unis. C’est là que l’on se compte, que l’on s’encourage, . que l’on échange des conseils salutaires pour le bien-être et la prospérité future de notre race ; que l’on prend des mesures pour se protéger contre l’influence des races étrangères et
pour l'accroissement de la nôtre. Dire le bien qu'ont produit ces conventions nationales chez nos compatriotes émigrés est impossible ; ceux qui suivent un peu le mouvement de cette race et les progrès qu’elle accomplit chaque jour, peuvent cependant s’en faire une idée.
Les promoteurs de la célébration de la St. Jean-Baptiste, se proposaient en grande partie le but que cherchent à atteintlre et qu’atteignent en effet nos compatriotes des Etats-Unis. Il ne s’agissait pas seulement de fêter, de décorer nos rues, de faire une grande procession, non, tout cela est bien beau et propre à réchauffer le patriotisme, mais l’on visait plus haut, l’on voulait, en resserrant les liens qui unissent tous les groupes de la race canadienne, cimenter l’union entre nous, donner une nouvelle impulsion à nos travaux. A-t-on réussi ; c’est le secret de l’avenir, mais nous sommes convaincu que les travaux des patriote: qui ont préparé les grandes fêtes par lesquelles nous venons de passer n’auront pas été en vain.
L'HONORABLE T. J.J. LORANGER, Président-Général de la Société St-Jean-Baptiste.
Du moment que la célébration des noces d’or de la St. Jean-Baptiste de Montréal fut décidée, la société sut mettre à £a tête des hommes au patriotisme éprouvé et au zèle reconnu.
L'hon. M. T. J. J. Loranger fut choisi à l'unanimité comme président, et ce fut un choix heureux.
Tout le monde connaît l’homme qui a présidé aux préparatifs de notre grande fête, mais nous lui sommes si redevables de tout le trouble qu’il s’est donné pour en assurer le succès. que nous devons ici lui consacrer quelques lignes.
D'un extérieur agréable, d’une courtoisie toute française, savant. profond penseur, écrivain remarquable et jurisconsulte éminent, l'honorable M. Thomas Jean-Jacques Loranger
NOCES D'OR DE LA ST-JEAN-BAPlISTE 7
est un des plus nobles types qu’'ait produit la race francocanadienne.
Il naquit à Yamachiche, le 2 février 1823, et il est le frère ainé de M. J. M. Loranger, conseil de la reine, et de l’honorable Louis-Onésime Loranger, juge de la Cour Supérieure, tous deux de Montréal.
M. Loranger fit ses études au collége de Mcolet, où il se distingua par ses talents transcendants.
Il étudia le droit sous M. Antoine Polette, avocat des Trois- Rivières, qui devint plus tard juge de la Cour Supérieure.
J1 fut admis à la pratique, à Montréal, le 3 mai 1844, après un brillant examen, et nommé conseii de la reine, le 26 décembre 1254.
Marié en 1850 avec Mademoiselle Sara Angélique Trudeau, nièce de feu le grand-vicaire Trudeau, M. Loranger eut de cette union une enfant, mademoiselle Alexina, l’épouse de M. Henri Archambault, avocat distingué de notre ville, et devint veuf en 1858.
En 1£6o il épousa mademoiselle Zélie-Angélique Berne, petite fille du regretté Aubert de Gaspé, le populaire auteur des Anciens Canadiens, notre meilleur roman historique. De ce mariage est né un fils, Joseph, qui promet d’être un jeune homme de grands talents.
Devenu l'associé de M. Drummond, qui fut fait, lui aussi, juge, M. Loranger ne tarda pas à se créer une très haute position au Barreau, surtout comme criminaliste, et sut toujours s’attirer l'estime de ses confrères qui l’admiraient et aiment encore à répéter les saillies spirituelles dont il se plaisait à les régaler.
Durant plusieurs années il s occupa activement de politique et se distingua éminemment à la législature des Canadas-Unis.
E!u en 1854 député du comté üc Laprairie, il fut secrétaireprovincial sous l'administration Ma’:donald-Cartier.
M. Loranger a été fait juge le 28 février 1864 et a occupé cette position jusqu’en 1879, époque où il prit sa retraite.
Il a agi très souvent comme assistant-juge de la cour d’appel, et en 1855, alors qu’il était encore bien jeune, il a représenté la Couronne devant la cour seigneuriale où il se fit remarquer d’une manière spéciale.
Tous les hommes de loi s'accordent à dire que l’hon. Juge Loranger, durant tout le temps qu’il a administré la justice, a été d’une impartialité à l’abri de toute attaque et que ses décisions ont été généralement reconnues comme incontestables.
L’honorable M. Loranger est professeur de droit administratif à l’Université Laval, qui lui a conféré le degré de docteur en droit.
Il a pris une part très active dans les différentes commissions chargées de la codification des lois provinciales, et son érudition a rendu les plus grands services au pays.
Il est commandeur de l’ordre de Sa Sainteté Pie IX.
Doué, comme nous l’avons dit, de talents littéraires hors ligne, il a publié un grand nombre de volumes, entre autres, une brochure d’une très grande valeur sur la loi seigneuriale.
Il est actuellement occupé à écrire un commentaire sur le Code Civil, —dont deux volumes ont déjà paru,—qui ne pourra manquer de le placer au premier rang de ceux qui ont écrit sur notre jurisprudence. Ses lettres sur l'interprétation de la constitution fédérale sont en grande estime dans le monde légal.
Il a été le rédacteur-en-chef d’une revue légale, Za Thémis, dont le seul tort a été d’avoir paru trop tôt dans un pays trop
jeune.
L’honorable M. Loranger est un rude travailleur et sa
santé a plusieurs fois souffert de l’excès de travail.
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Portant un vif intérêt à tout ce qui a pour but le développement de notre nationalité, il est toujours un des premiers à donner l'exemple, toujours prêt à se rendre utile à ses compa. triotes.
Les Montréalais doivent se féliciter du heureux hasard qui a permis que la société Saint-Jean-Baptiëte ait pour président an homme aussi distingué que l'honorable M. Loranger pour une circonstance aussi solennelle que la fête nationale de cette année.
M. J.B. RESTHER, Premier Vice Président.
A l'honorable juge Loranger, l’on avait adjoint des hommes aussi patriotiques et aussi zélés, et auxquels nous sommes également redevables du succès de notre fête. En premiére ligne vient M. J. B. Resther, le premier vice-président de la Société. M. Resther naquit à Montréal, le 17 juillet 1830, ct est le fils de M. Jean-Ignace Resther, ancien entrepreneur de cette ville.
Il est le frère du révérend père Resther, S. T., le digne émule du curé Labelle dans l’apostolat de la colonisation ; il est aussi le frère de madame Clément Vincelette et de la révérende sœur Pierre Calvaire de la Providence, actuellement -en mission dans le territoire de l’Orégon.
M. Resther reçut une éducation élémentaire chez les Frères de la Doctrine Chrétienne, et à l’âge de r4 ans, il entra comme commis chez MM. Larkin et Badeau, marchands en gros, de la rue Notre-Dame; mais, ne se sentant pas d'aptitudes pour le commerce, il quitta bientôt ses patrons, pour travailler avec son père qui venait d’être chargé de surveiller Ja construction du marché Bonsecours.
En 1849, il quitta Montréal pour aller construire le collége de Saint-Hyacinthe et se fixa dans cette ville.
Le 29 mai 1864, il épousa mademoiselle Mélanie Chagnon- Larose de Verchères.
M. Resther fut chargé, en 1859, de la construction sur le chemin de fer du Grand-Tronc, de toutes les stations entre Saint-Thomas de Montmagny et Fraserville. Il avait alors à construire 45 bâtisses sur un parcours de 30 lieues, et cette besogne fut exécutée en douze mois.
En 1864, il devint veuf et resta avec six enfants en bas âge.
Il quitta St. Hyacinthe en 1867, et vint s'établir à Montréal comme architecte, mesureur, évaluateur, arbitre, etc.
Le 28 octobre 1868, il épousa en secondes noces, Mlle Cordélia Desforges, fille de M. G. M. Desforges, ancien marchand de Saint-Hyacinthe.
De 1868 à 1876, il construisit successivement les bâtisses provisoires et les édifices actuels de l'Exposition provinciale.
La même année, il fut nommé président de lasociété Saint- Jean-Baptiste pour la section St. Jacques, et en est actuellement le vice-président général.
M. Resther est un se/fmade man doué de talents remarquables.
M. Resther aime son pays, et malgré ses nombreux travaux,, il trouve le temps de s'occuper d’œuvres nationales.