DISCOURS DE M. O. PERRAULT, VICE-CONSUL DE FRANCE
M. le Président, Messieurs,
Pour tout Canadien, répondre à la santé de la France, c'est répondre à la santé de sa famille ; c’est le toast d’un fils à sa vieille mère.
Quand les événements et les actes manquent, en des occasions solennelles comme celle-ci, il faut y suppléer par des paroles et demander au prestige de l’éloquence, aux ressources
de l'esprit, les effets que le véritable patriotisme tire de Inimême ; telle une source pure tire l’eau fraîche de ses profondeurs.
Mais aujourd’hui, Messieurs, les yeux encore éblouis des splendeurs d’une fête qui restera dans nos fastes comme la plus éclatante démonstration de la vitalité de notre race ; les oreilles vibrant encore des vivats et des acclamatiens de tout un peuple saluant au passage un cortège pittoresque, unique, admirable, les paroles sont inutiles, les faits suffisent, et les plus brillants ornements de l’éloquence n’égaleront jamais le spectacle merveilleux de cette mémorable journée, car pour: être touchés, émus, il s’agit simplement de se souvenir.
Je le répète donc, Messieurs, si boire à la santé de la France, lors de l'anniversaire de notre fête nationale est à la fois un plaisir et un devoir, il s'y ajoute aujourd'hui un honneur particulier dont j'estime tout le prix et pour lequel je vous remercie cordialement.
Comment la France, Messieurs, ne serait-elle point associée à cette commémoration quinquagénaire ! C’est la fête nationale de ses enfants, la glorification dans le Nouveau-Monde d’une race dont la postérité, comme celle jadis promise à Abra?:am, dépassera le nombre des étoiles du firmament, de manière à peupler nos solitudes, et de constituer de ce côté de l'Atlantique, la France de l’Amérique ; tel un jeune bourgeon, reproduit plus vert et plus vigoureux le tronc desséché d’un arbre séculaire.
Qui pourrait dire, Messieurs, au milieu des bouleversements de notre époque, des transformations lentes ou subites qu’elle a vu s’opérer les secrets de notre destinée ? Il nous est permis de l’affirmer et tout nous autorise à croire cette destinée digne: de notre passé, de nos traditions et de nos espérances!
Bon sang ne peut mentir: cette fière devise qui fut celle de ños pères, reste encore celle de leurs fils, et ce qui nous justifie:
de supposer chez nous la puissance et l'énergie des premiers pionniers de notre Canada, c’est que nous avons appris et que nous continuons à chérir l>ur mémoire, à célébrer leurs hauts faits, en un mot à les honorer, en mêlant toujours leurs noms et leurs souvenirs aux pompes de nos fêtes nationales.
La France et le Canada exploitent en commun un même domaine, l’inépuisable champ des souvenirs.
Qui ne se rappelle les brillants succès de nos armes au début de la conquête du pays ? la fondation des établissements coloniaux? Si, plus tard, la fortune trahit nos efforts, notre vaillance releva à tel point notre défaite que les vainqueurs, fascinés et surpris nous traitent en égaux et accèdent à nos vœux, nous accordant l’exercice de notre religion, de notre langue et de nos lois: tout ce qui a fait notre force et notre cohésion, homogéneité unique, originale, qui nous a rendus réfractaires aux tentatives d’absorption de deux puissants voisins, a maintenu, rajeuni notre nationalité.
Phénomène bizarre et curieux, malgré l’éloignement, rien de ce qui préoccupe notre ancienne mère-patrie ne nous laisse indifférent, ne nous reste étranger. Les révolutions politiques, les progrès de ses arts et de son industrie, les développements de son commerce, les triomphes ou les revers de ses armes, l'expansion de son génie, tout cela nous touche et nous émeut ; nous en subissons le choc, et sans que nous le voulions, les fibres les plus intimes de notre organisme tressaillent et vibrent sous le contre-coup, semblables à ces jumeaux qui, séparés par d'énormes distances, ressentent le même jour, à la même heure, en vertu de nous ne savons trop q'ielle sympathie mystérieuse, les mêmes impressions, les mêmes sensations.
Ainsi, messieurs, de la France et de nous. Celle-ci éprouvet-elle un désastre, subit-elle l'effet d’un grand mouvement, inscrit-elle au Panthéon une nouvelle victoire ou le nom
d'une de ses célébrités, de suite ici, la fièvre éclate, chacun s'intéresse, s’attriste ou se réjouit.
Que voulez-vous ? il en sera toujours de même, c’est un mal héréditaire et contagieux. Et serait mal venu qui voudrait nous en guérir.
Ainsi, en ce moment, cherchant à réparer d'innombrables revers, notre ancienne mère-patrie essaye à recouvrer par 5a politique extérieure, une influence et un prestige momentanément éclipsés; pendant que l'occupation de la Tunisie nous assure la prépondérance dans la Méditerrannée et nous aide à reconquérir en Orient une influence dix fois séculaire ; que la conquête du Tonquin, la reconnaissance de nos droits sur Madagascar, effirment un relèvement rapide et brillant, auquel la France applaudit. Nous nous associons aux joies que fait éclore cette prospérité renaissante, nos cœurs battent à l'unisson de ceux de ces peuples sympathiques à la grande nation, et tou. nous saluons avec attendrissement le nouveau lever de cet asire dont l’obscurcissement partiel avait suff pour jeter la perturbation dans le ciel politique.
La France, Messieurs, c’est là son mérite et son honneur, fut toujours la terre des protestations et des revendications ; le défenseur du droit contre la force, de l'égalité contre les privilèges ; ce rôle de champion désintéressé pour la cause des faibles et des opprimés, résume son histoire.
C'est entre elle et notre société un lien de plus, car au temps de sa fondation, la Société Saint Jean-Baptiste fut aussi une ligue de patriotes, une protestation contre l’arbitraire, une revendication de droits lésés ou méconnus.
Et lorsque votre comité a choisi dans la chronologie de nos rois celui dont le cortège, grâce à l'exactitude des armes défensives et offensives, des écussons et des bannières, la richesse des costumes, à la diversité des personnages, a ressuscité un
ns ne nement
âge disparu, une des grandes époques des fastes de la France, a-t-il été guidé par le hasard ?
Non, Messieurs, désireux d'associer aux pompes et aux magnificences profanes d’un pittoresque décor, les sentiments religieux qui rattachent les Français de la Nouvelle-France à ceux de l’Ancienne, vous vous êtes déterminés par une profonde connaissance de l’histoire.
Louis IX, universellement connu sous le nom de St-Louis, ne fut pas seulement un grand saint, mais encore un grand roi ; ce fut un chrétien en même temps qu'un citoyen, bien que ce dernier mot ressemble à un anachronisme.
Avec son ancêtre Philippe-Auguste, St-Louis ne fut pas seulement un des fondateurs de la monarchie française, mais mieux que cela, un des créateurs de l'unité française : précurseur en cette tâche de Charles VIÏ, Louis XI et de Richelieu.
Que ne dirait ce monarque, si par miracle, rappelé à la vie et franchissant le seuil de la modeste chapelle qui abrite ses cendres aux rivages de Tunis, il lui était donné de voir des Zouaves vêtus comme des infidè!es, gardant son tombeau à la place de ces chevaliers portant la cotte de mailles ?
Mais qu'elle ne serait pas sa joie s’il pouvait assister au spectacle des pompes de cette mémorable journée, au défilé de ces cortèges, de cette cour, de ces personnages parcourant les rues d’une ville française rangée sous les lois des successeurs de son vieil ennemi, Henri IT, le vaincu de Taillebourg, et ces prodiges sur un continent inconuu de son temps.
Eh bien! Messieurs, nous, que les analogies et ‘es contradictions de l'histoire n’étonnent plus, jouissons sans amertume des grandeurs du passé, des avantages du présent et des promesses de l'avenir.
Que la vieille et la nouvelle France, en ce grand jour de
fête nationale se donnent une énergique étreinte, et nous
Canadiens-Français, assurés et convaincus par l'expérience
que l'union fait la force, marchons à la conquête de l'avenir,
au nom de ce cri dont six siècles écoulés n'ont pu affaiblir la
puissance, cri de ralliement suprême, trait d'union vivant
entre les Croisés de l'Orient et les Croisés de l'Occident, Dieu le Veult ?