MARIE ELISABETH
Le grand coeur de l’ouvr':t canadien
On s'enmitouffle, on marche vite, il fait froid. Chacun se presse anxieux d'atteindre le logis; les patins des traineaux ccjent sur la grande route du Mile-End, où le vent gémit avec des sifflements aigus amoncelant la neige au pied des grands arbres couverts de givre, dont la tempête secoue Îles bras désolés. Les flocons tourbillonnent dans l'air, tels qu'une poussière du désert, aveuglant les passants. C'est une vraie nuit de Noël, à vingt-cinq degrés au-dessous de zéro.
Au détour du chemin un peloton de chétives maisons montrent leurs toits délabrés. Pénétrons dans la premitre ; quatre personnes : sont réunies dans la pièce d'entrée, deux femmes, deux enfants.
Les marmots se roulent. : : ent et se querellent, On entend sur le poële, reluisant ne la face d'un Africain, le glou-glou du potage, répandant un arôme appétissant. Sur la table, la nappe est bien propre,quatre couverts y sont placés, un morceau de beurre, un mor-ceau de fromage, une large ter rine de grès remplie de lait, unpain. On n'attend plus que le maître du logis.
Sur le buffet un vieux St-Artoine, le bras cassé ne soutient plus que par un vrai miracle, l'enfant Dieu ; à ses pieds un petit cheval de bois traine une charette qui, elle aussi est allée à la guerre, plus que trois roues à son actif; à l'autre bout sous un globe de verre, deux mains de cire se réunissent dans une chaude étreinte, sur un plateau de velours rouge ; puis, plus loin, “omme garniture, un pot de cristal, sans anse, deux tasses fêl. un chien de faïence, un mouton que conduit son berge le tout rangé en bataille avec un sublime mépris du goûc artistique. Pendus à la muraille, se voit des poëles, des poëlons, différents ustensils de cuisine. Des chaises boiteu: + un sofa lit servant d'armoire, constituent l’ameublement de la pièce, qui en dépit de sa pauvreté respire un certain air de confort parcequ'il y règre une scrupuleuse propreté.
Le ronron du chat, couché sur un vieux tabouret, annonce combien ce commensal de l'humble demeure est aimé et choyé.
Les deux femmes parlent à voix basse, de temps en temps les regards de la plus jeune se voilent d'une larme.
-Pauvre amie, dit-elle. ‘ti tôt elle sera morte. Qui prendra soin de son enfant ? Lorsque j'étais malad', moi, est elle qui soignait mes mioches. Si mon homme le voulait !… mais l’hiver a été dûr, bien dûr, je n’ose lui demander ça, et tenez ça me fait une douleur qui m'’étouffe quand j'vas la voir c’'te pauvre voisine. J’dors pas d'la nuit parce que je comprends ben dans ses grands yeux mours ‘ts, c’qu’elle veut m'demander et qu’elle n’ose pas parce qu al attend que j'lui en parle.
—Vous croyez donc qu’al n'en reviendra pas ?
—Dame, elle est pomonique on n'en revient jamais de c’te maladie-là, avec Ça les inquiétudes de la pauvreté, la pensée de laisser son enfant à des inconnus la minent plus viteencore, Pauvre amie.
La jeune femme essuie, avec le revers de son tablier d’indienne, une larme coulant lentement de ses yeux.
Ouf, la porte s'ouvre subitement et une rafale de neige, pénètre dans l'intérieur en même temps qu'un grand gaillard à stature d’athlète, à la physionomie rude, mais à l'expression franche, honnête.
—Ah ! qu'il fait bon d’arriver par ce temps du diable, ma foi ! j'ai cru que la tempête allait m'enterrer dans le chemin. Enfin, me v'là.
Il jette en même temps unsac de dragées aux bambins.
—Tiens, mes petits, c’est Noël demain, l'enfant Jésus ne vous a pas oubliés ; mais pas de chicane, par exemple.
—Papa.
Les deux enfants l'entourent l’un le saisit par la jambe, l’autre grimpe sur son épaule, lui les embrassant, les faisant sauter en l'air l’un après l’autre s'approche de sa femme.
—Quoi, des pleurs aujourd'hui, qu'est-ce qui t'tourmente, ça fait deux fois c'te semaine que j'te vois pleurer, c'est pas ton habitude. Est-ce que t'as pas assez confiance en moi pour m'dire ce qui t’eause de la peine, J'ai fait une bonne journée et j'veux que tout l'monde soit content ici. Allons dis-moi ce qu'it faut tout d'suite.
Elle craintive.
—Tu vas m'eronder, p't'être?
—Parle, toujours.
Eh bien ! tu sais, la pauvre voisine, al va mourir bientôt, et son enfant...
Ah! c'est vrai, la pauvre miséreuse, je n'y pensais plus, son enfant, oui, c'est bien triste.
—Si tu voulais.
Eh bien, son enfant, si c'est ça qui t'chagrine, vas le chercher e'’t'enfant, ce sera tes étrennes, ça nous en fera trois, pas plus malin qu'a. Je travaillerai un peu plus tard et il y aura du pain pour tout lmonde.
Le même soir à l'heure où l'enfant Dieu descendait sur la terre pour sauver le monde, dans l’humble maisonnette, Île berceau que l'on avait monté au grenier, se descendait pour recevoir un chétif poupon, tandis qu'au ciel montait rassérénée l'âme d’une martyre de la pauvreté.
Adèle BIBAUD.