‹ Noëls anciens de la Nouvelle-France [microforme]Chapitre 1 sur 51 · L'AUTEUR · texte numérisé non relu

L'AUTEUR

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Quelles chansons chantaient les Sirènes ? Cette question-là eût fait honneur au Sphinx, et lui eût permis de dévorer Œdipe. Elle n'appartient pas cependant à ce personnage fabuleux. Le mérite de l’avoir proposée aux savants du dix-septième siècle en revient au célèbre archéologue anglais, sir Thomas Browne, et vous pourriez, comme moi, la retrouver dans ses Drssertations inédites sur les antiquités. Ce fut là qu'Edgar Poe vint la choisir pour épigraphe au Aouble assassinat dans la rue Morgue, Tune de ses meilleures /72s/oires extraordinaîres.

J'ignore absolument si quelque chercheur, amoureux du bizarre et de l’inconnu, essaya jamais de résoudre cette énigme située au delà de toute conjecture, mais j'en sais une autre plus susceptible de recherches fructueuses, intéressantes, utiles, et de satisfaisante solution : Qwels noëls chantaient nos ancêtres ?

Ce livre en sera la réponse. Réponse imparfaite, hélas ! fâcheusement incomplète. Mais en pouvait-il être autrement ? Je n’ai eu à ma disposition, dans la poursuite de ce travail aride, que cinq (1) vieux recueils de cantiques français religieusement conservés à l’Hôtel-Dieu de Québec.

(1) 1° Cantiques Spirituels de l'Amour Divin du Père jésuite Jean-Joseph Surin — Paris — éditions de 1664 et 1694.

2° Cantiques Spirituels Au Père capucin Martial de Brives — Paris — éditions de 1664 et 1694.

3° Poésies Chrétiennes de Monsieur l'abbé Pellegrin — contenant MVoëls Nouveaux, Chansons et Cantiques Spiriluels, ete — Paris -- éditions de 1706, 1707, 1708, 1709, 1710 et 1711.

4° Nouveaux Cantiques Spirituels — Recueil — Jean-Baptiste Garnier, imprimeur, — Paris, 1750.

5° Nouveau recueil de Cantiques à l'usage du Diocèse de Québec — ouvrage anonyme — Québec — 1819.

Trop souvent, au cours de mes laborieuses études, j'ai partagé la colère sourde de l’honnête et courageux ouvrier voulant bien travailler comme un ilote, gagner à la sueur de son front et au sang de ses mains le pain quotidien de sa famille, mais ne trouvant pas l'emploi qu'il s'épuise à chercher. Ici, ce n'était pas l'ouvrage qui manquait, mais l'outil : le livre, le document, l’archive. Sans la rarissime édition des Poésies chrétiennes de l'abbé Pellegrin—dont l'Hôtel-Dieu de Québec est seul à posséder, au Canada, un superbe exemplaire— l'histoire des Voë/s anciens de la Nouvelle-France eût été impossible à écrire, car ce livre en est véritablement la clef de voûte. Je n'ai pas la fatuité de prétendre l’avoir fait. Ces vingt-un articles ne sont, dans mon esprit, que des travaux préliminaires, les pierres d’attente—oserai-je dire les pierres d'assises ?—d'un édifice dont je me flatte d’avoir tracé les grandes lignes, sans caresser l'ambition de le construire, ou l’espoir de le terminer.

Nos ancêtres Français-canadiens et Canadiens-français chantèrent tous les noëls de Martial de Brives, de Surin, de Pellegrin, de Garnier, de Daulé et bien d’autres encore : l'événement en est sûr; cependant la certitude la plus absolue ne constituerait pas une raison de les rééditer en bloc. (1) L'intérêt, comme l’utilité, de cette étude est de rechercher dans cette foule compacte de cantiques centenaires guels noëls nous chantons encore aujourd hui que chantaient autrefois nos æncêtres. Là se limite striétement son objet.

J'ai peut-être les aptitudes d’un archiviste, je suis pa- * tient aux recherches et dur au travail, deux qualités que j'eppetlerai négatives, beaucotip plus mécaniques qu'in-

(1) La troisième et dernière Encyclopt die T hé logique de Migne a publié un tome spécial grand octavo, de 1439 pages, (c'est le numéro 63) sous le titre: /ic{ionnaire de Noëls et de Cantiques, Paris, 1867. Les collections déja tombées dans le domaine public ont fourni les éléments de ce dictionnaire, le plus considérable des recucils de ce genre parus jusqu'aujourd'hui et qui se distingue éminemment par son double caractère artistique et pratique, littéraire et religieux.

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tellectuelles. Peut-être aussi, avec une forte dose d’imagination, m'a-t-il été réparti quelques moyens littéraires qui m'eussent permis d'écrire convenablement l'histoire de leurs origines ou de raconter leur découverte avec quelque intérêt. Mais un talent indispensable, un don essentiel me manque absolument : je ne suis pas musicien, bien que je me vante d'être un grand ami de la musique. La passion d’un art ne suppléera jamais à sa connaissance, et son langage demeure pour moi un idiome étranger que j'écoute cependant avec un plaisir infini.

Aux qualités d'endurance et de labeur des archivistes, aux moyens de gymnastique intellectuelle propres aux gens de lettres, il faudrait encore ajouter les aptitudes particulières des musiciens dont l’art subtil et délicat exige un goût sûr, jamais émoussé, une émotion toujours neuve et sincère. Trouvez donc un archiviste-littérateurmusicien, prêtez-lui du style et de la critique, faites en sorte qu’il ait le cœur d’un poète et la tête d’un mathématicien, et ce phénix vous parlera sciemment alors des Noëls anciens de la Nouvelle-France. Voilà pourquoi, n'étant pas ce fortuné diseur, il restera encore à signaler tant et de si jolies choses sur la musique primitive de nos vieux cantiques canadiens-français.

Je sais que le vulgaire prétend que l’on parle toujours bien de ce qu’on aime et l’on m'opposera l’exemple de Pythagore, dont un ami de Platon, Ponticus Héraclidès, nous a rapporté l'aventure. Pythagore, étant un jour allé à Phlionte, en Péloponèse, y rencontra Léon, premier magistrat de la ville, avec lequel il disserta longuement et discourut de savante manière. Emerveillé de son éloquence, Léon lui en demanda le secret, croyant qu’elle se pouvait enseigner comme l’art des rhéteurs. Mais Pythagore lui répondit qu'il n'était pas orateur mais seulement philosophe, c’est-à-dire aw1 de la sagesse.

Que conclure de cette anecdote? Rien autre chose que Pythagore était un orgueilleux qui faisait montre d’une

fausse modestie ; qu'il n'était pas seulement ami de la sagesse, mais encore, et très certainement un sage, un philosophe, au sens moderne de ce mot, puisqu'il inventa le nom et le premier donna la définition de la plus haute des connaissances humaines. Pythagore, ami de la sagesse, ne pouvait l’être qu'à la condition d'admettre implicitement sa qualité de philosophe, tandis que vous et moi pouvons nous dire amis de la musique sans la connaître, sans la comprendre même ; il nous suffit pour cela de l'écouter.

En tout ceci, je ne fais auprès de mon lecteur'que jouer le rôle d’un convive assis à un somptueux banquet et qui signale à son voisin de table tel et tel article de la carte rédigée, comme une note diplomatique, avec un art et une recherche aussi savants que dissimulés. Pour trouver le mets exquis, nul besoin d'en connaître la recette, il suffit d'y goûter. Ainsi je procède. Je dis simplement : ‘ Ecoutez bien cette mélodie, je ne m'engage pas “à vous donner le comment et le pourquoi de son char- ‘“ me, mais elle me paraît délicieuse ; veuillez donc lui ‘“ prêter une oreille attentive.”

J'ai lu quelque part dans un wagaztne, sous la signa” ture de Zangwill,—un critique anglais fort à la mode— cette pensée qui me paraît clore tout le débat : ‘“ Art is “ finally for the spectator, not for the artist. The con- “ naisseur in the banquetting-room does not care for the “ theories and quarrels of the kitchen ! “ You might as ‘“ well say the man who can't make a plum-pudding “ can't enjoy a plum-pudding ”, was the sentiment of “ Dr. Johnson. ” Or, ce docteur Johnson n’est autre que le fameux classique Samuel Johnson, l’auteur du 2rc/onnaïre de la langue anglaise, V'un des hommes les plus savants du dix-huitième siècle. Inutile d'appuyer sur la valeur de son opinion.

La musique des Voë/s anciens de la Nouvelle-France est empruntée, pour le plus grand nombre, à de simples

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PRÉFACE ti

et naïves mélodies populaires. En raison du sujet et des personnages qui les chantent cette simplicité même devient un mérite; la fraîcheur des motifs, la couleur lo. cale, l’archaïsme du style musical et littéraire, tout conspire à conserver à ces lieds religieux une faveur constante,

Ces noëls nous semblent exquis, surtout par l'habitude que nous avons de les entendre ; ils ont réjoui notre jeunesse, bercé notre première enfance. Aussi les trouvonsnous ravissants, incomparablement beaux, à cause des souvenirs délicieux qu'ils évoquent. Musset avait raison d'écrire ces vers que j'ai choisis comme épigraphe à cet ouvrage :

Et rien n'est meilleur que d'entendre

Air doux et tendre Jadis aimé !

Le poète des Muis de Décembre écoutait peut-être alors chanter dans sa mémoire un vieux noël, écho lointain venu de ces églises où Æo//a, blasphémateur et sceptique, se tenait orgueilleusement debout !

L'identité des sources où les noëls français puisent leurs suaves inspirations leur donne à tous une ressemblance frappante, un cachet indélébile, un air de famille irrécusable. Bien qu’on les reconnaisse pour frères aux traits de la physionomie, la différence des provinces, des époques, des caractères et des coutumes locales leur imprime en même temps une grande variété. ‘ Ici, écrit ‘ Pierre Veuillot, domine la grâce, là, ressort plus parti- “ culièrement l’allégresse. Le noël breton a surtout de “ l'émotion, de la simplicité forte ; le noël bourguignon “ brille davantage par l'esprit et la verve ; les noëls méridionaux sont vifs, aïlés : au centre et au nord de la “ France le cantique de noël nous attendrit, nous pénètre ‘ jusqu'à l’âme. ”

Graves ou naïfs, spirituels ou émus, langoureux ou gais, tous les noëls de notre ancienne mère-patrie sont charmants : tous exhalent un parfum de poésie véritable où se révèle l'âme même du peuple. Aux enfants tapa-

geurs, aux vieillards silencieux, aux artisans, aux érudits, aux cœurs simples, aux intelligences d'élite, à toutes les conditions comme à tous les âges de la vie, ils parlent un langage merveilleux. Leur joie exhubérante se tempère cependant, pour la plupart des auditeurs, par cette mélancolie sereine qui existe À entendre chanter, tous les ans, une même mélodie, dans une même église, à la même date et à la même heure : au minuit solennel et mystérieux de Noël.

Par un excès de sensibilité où il entre beaucoup moins d'imagination qu’on ne pense, nous prêtons un cœur et une âme aux orgues de nos cathédrales et aux échos de leurs sanctuaires. Nous en faisons des êtres conscients qui reconnaissent comime nous-mêmes, et avec une égale intensité d'émotion, les mélodies qu ‘ils chantent sur les claviers ou dans les voûtes. Ils semblent doués de mémoire, se rappeler véritablement leurs accords, comme nous les notes et les paroles des cantiques, partager enfin notre propre enthousiasme : les instruments ont des effets de sonorité et d'harmonie trop magnifiques pour n'être pas intelligents. Et alors il se produit un phénomène étrange, un cas étonnant de télépathie. Sous l'empire de cette hallucination irrésistible, nous croyons fermement reconnaître, en écoutant ces Voë/s anciens de la Nouvelle-France, les voix de nos premiers ancêtres, de nos grands aïeux,—Français-canadiens du dix-septième siècle, Canadiens-français du dix-huitième,—accourus à l'appel des refrains populaires et appuyant de leurs masses chorales tout l’effort de nos maîtrises modernes.

Cette illusion de notre cœur est un parfait délice pour notre esprit qu’elle fascine à son tour et qui la continue, l’éternise, la poursuit plus loin que l’Arabe, au désert, un mirage de palmiers ou d’eaux vives. Nous les écoutons encore, ces voix idéales, longtemps après qu’elles se sont tues.

Une seule demeure cependant, qui nous éveille de ce rêve inoubliable ; son accent est si doux, son timbre est à ce point harmonieux que nous passons sans secousse,

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comme sous la caresse d’un baiser, du ravissement de notre extase au charme de son souvenir. Cette voix amie parle de nos aïeux :

“Leur mémoire, dit-elle, es/ comme un délicieux par- Jum préparé par une main habile.

Leur souvenir sera doux à la bouche de tous Les hommes comme le miel, suave comme les chants entendus au milieu d'un festin.” ,

Elle semble lire plutôt qu’adresser ces paroles. En effet, après quelques recherches, on les retrouverait dans l'Ecclésiastique: Memoria Josie in compositionem odoris. C'est l’oraison funèbre des rois de Juda répétée sur la tombe de nos ancêtres.

Heureux les morts qui se rappellent à notre souvenir par un parfum ou par une mélodie! Confiés à ce que la nature a de plus éphémère et de plus fragile, —une fleur, un écho—leurs noms demeurent et vivent dans l’histoire de leurs familles et de leur pays. Que le chant des Moë/s anciens de la Nouvelle-France en soit, pour mes lecteurs, ue démonstration aussi gracieuse qu’éloquente,

ERNEST MYRAND,

Québec, 25 décembre 1899 En la Fête de Noël

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STATUETTE EN BOIS DE L'ENFANT JÉSUS, APPARTENANT À LA CHAPELLE DE LA MISSION HURONNE DE LA JEUNE LORETTE

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