IX
O Vierge! Ô Vierge! Mère du Sauveur,
Vous avez pour ce fils 1n amour admirable !
Echauffez-le dans cette étable Par le beau feu de votre cœur.
Votre air répand de saintes flammes
Qu'on sent en vous voyant ; et l'ardeur de vos veux,
Plus brillants que ne sont les cieux,
Vont embraser toutes les âmes. (1)
Sans cesse, sans cesse, Joseph, votre époux, Regarde cet Enfant d’un œil de complaisance Il est ravi qu'à sa naissance Ses beaux yeux soient tournés sur vous ; Il voudrait bien agir en père, L'avoir entre ses bras, mais, malgré sa ferveur, I1 ne ver‘ de cette faveur Qu'autant ane le voudra sa mère !
Sans crainte, sans crainte, vigilants pasteurs,
Contemplez à loisir ce paradis champêtre ; Un Dieu s’est fait pasteur pour paître Les âmes de tous les pécheurs.
Tous vos moutons sont sous sa garde ;
Les loups les plus affreux
Deviendront des agneaux comme eux
Si l'Enfant Jésus les regarde !
Que vous semble, lecteur, ce premier noël canadienfrançais ? Ne croyez-vous pas, en l'étudiant, lire un cantique du Grand Pauvre d'Assise? Sa candeur parfume l'âme comme un encens, l'élève à Dieu comme une prière. L’idée-mère de la strophe finale est particulièrement heureuse :
Un Dieu s'est fait pasteur pour paître Les âmes de tous les pécheurs.
Tous vos moutons sont sous sa garde ; Les loups les plus affreux Deviendront des agneaux comme eux Si l'Enfant Jésus les regarde !
(1) La dévotion de M. de La Colombière envers la très sainte Vierge faisait l'admiration de tout le pays. On disait agréablement des deux frères La Colombière : ‘‘ CZaude est l’apôtre du Sacré-Cœur de Jésus et /oseph est l’apôtre du Sacré-Cœur de Marie. ”’
De re
Cette pensée-là est tout simplement délicieuse, exquise. Saint François l’eût mise au nombre des /erites Fleurs de son jardin. 11 la reconnaîtrait plutôt comme sienne, car elle embaumait depuis trois siècles ses divins parterres lorsque La Colombière la fit éclore, comme une rose miraculeuse de Noël, sur la neige du Canada. Il avait pris pour une céleste inspiration ce qui n’était dans son esprit qu’une réminiscence de pieuse lecture. L’Enfant Jésus, l’Agneau de Dieu, convertissant d’un regard les pécheurs endurcis—/es loups les plus affreux du cantique— n'est-ce pas François d’Assise apprivoisant d'un sourire la bête monstrueuse du village de Gubbio ?—/oup très féroce, dit la légende italienne. (1) Ce miracle de la douceur pouvait-il être illustré d’un plus radieux symbole? Et ne traduit-il pas avec un art merveilleux, supérieur à tout langage, l’idéale suavité des paroles avec lesquelles l'Eglise raconte, au capitule de son Æréviaire, la naissance du Rédemnpteur : Æpparuit benignitas el humanitas Salvatoris ?
Les archives de l’Hôtel-Dieu ne disent pas sur quel air on chantait à Québec le noël de M. de La Colombière. Comme la disposition rythmique des couplets ne se retrouve dans aucun des cantiques que j'ai consultés, il m'est absolument impossible de formuler une opinion à ce sujet. Je dirai seulement que la beauté de cette composition littéraire devrait inspirer nos musiciens canadiens-français.
J'assigne au noël de M. de La Colombière la date de 1694. En cela je commets un acte absolument arbitraire, car rien, au point de vue historique, ne m'y autorise. Je ne veux pas im’en justifier en invoquant cette détestable
(1) Peut-être s'est-il inspiré de la prophétie d'’Isaïe, Vaticinium de Christi nativitate, chapitre 11, verset 6:
Habitavit lupus cum agno: el pardus cum hædo accubabit : vitulus et leo et ovis simul morabuntur, et Puer parvulus minabit eos.
Sous son règne, le loup habitera avec l'agneau : le léopard reposera auprès du chevreau ; la génisse, le lion, la brebis demeuront ensemble ; et un petit Enfant suffira pour les conduire.
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et incurable manie, particulière aux brocanteurs et aux marchands d’antiquités, de vieillir au besoin l’article qu’ils fabriquent. Une raison de vraisemblance m'a seule fait agir. Sans doute, M. de La Colombière peut avoir composé ce cantiqne bien avant 1694. Mais rappelonsnous aussi que jusqu'à l’année de son élection (1) comme supérieur des Hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Québec, l'existence vécue par M. de La Colombière avait été fort mouvementée. Ce n'était point une sinécure que la position de curé-missionnaire au Canada. Compliquez encore les devoirs de cette charge accablante de questions politiques à suivre ou d'intérêts religieux à défendre, nécessitant la traversée, alors redoutable, de l'Atlantique, et vous avouerez que M. de La Colombière, pendant les douze premières années (1682-1694) de son séjour en la Nouvelle-France n'eut guère le temps de sacrifier aux Muses. La vie régulière du cloître qu’il dirigea vingttrois ans (1694-1717) en qualité de supérieur, sans dimi-
(1) En 1694, il devint le supérieur des Hospitalières de l'Hôtel- Dieu de Québec, accomplissant de la sorte une prophétie remarquable de madame D'Aïllebout.
‘ Une de ses prédictions, écrit la Mère Juchereau, dont toute notre communauté a vu l'accomplissement, c'est qu'en l'année 1682, Monsieur Joseph de La Colombière étant arrivé à Québec, avec plusieurs prêtres qui venaient pour Montréal, et nous étant venus voir tous ensemble, nous les menâmes chez madame D'Aillebout comme chez une personne que nous estimions beaucoup. Elle les entretint des choses spirituelles selon sa coutume, et demeura fort édifiée de leur conversation. En les reconduisant, elle dit à une religieuse avec qui elle avait une étroite liaison, parlant de Monsieur de La Colombière : ‘‘ Cet ecclésiastique gouvernera un jour cette maison et il fut envoyé de Dieu pour cela.”
‘“ Il n'y avait alors aucune apparence, car Monsieur de La Colombière sortait du Séminaire de Saint-Sulpice de Paris et allait demeurer à Montréal, où, en effet, il a resté longtemps avant qu'il nous ait été donné pour supérieur et pour confesseur.
‘ Mais nous l’avons eu plusieurs fois en ces deux qualités et son affection pour notre maison prouve la vérité de la prophétie.’
JUCHEREAU : /fistoire de l'Hôtel-Dieu de Québec, pages 273 et 274.-——édition de 1751.
nuer en rien l’activité dévorante de cette âme d’apôtre, eut cependant l'avantage d’éteindre autour de lui ce bruit tumultueux et/irritant des affaires publiques. Il y goûta un silence ravissant, un recueillement merveilleux, une paix sereine, inaltérable, inestimable surtout pour ce prêtre qui fut éminemment homme de prières et d’études. Elle se faisait, absolue, cette paix du inonastère, au point que le Temps; n ’Osant pas y sonner l'heure, la mesurait avec des sabliers. Le silence claustral, tel fut le confident, le conseiller des hautes pensées de La Colombière et je. me plais à croire que ce fut lui qui dicta, sans bruit dé paroles, comme ces voix intérieures de la Conscience et de la grâce, le cantique de noël chanté la nuit du 25 décembre 1694 dans la chapelle des relivieuses hospitalières de Québec.
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Après Jean de Brébeuf, Martial de Brives, Surin, Joseph de La Colombière, Pellegrin-apparaît sur l'affiche. Je voudrais l’y fixer en lettres d’or,‘rutilantes dans une belle lumière de soleil, car ce nom-là est bien celui du re des Noëls anciens de la Nouvelle-France.
Simon-Joseph Pellegrin, littérateur français, naquit à arseilles en 1663. 11 entra fort jeune dans l’ordre des ” religieux servites. En 1703, il envoyÀ au concours de l’Académie française une épitre et une'ode où il célébrait le glorieux succès des armes de Sa Majesté ; on accorda le prix à la première de ces pièces qui avait quelque temps balancé les suffrages avec la seconde. Cette singularité ayant causé du bruit, Madame de Maintenon voulut connaître cet auteur, heureux rival de lui-même, et lui accorda, sur sa demande, un bref de translation dans l’ordre de Cluny ; puis il fut sécularisé. Fixé désormais à Paris et libre de s’abandonner à son goût pour les lettres, l'abbé Pellegrin, qui n’avait point de fortune, imagina, pour subsister, d'ouvrir chez lui une boutique de madrigaux, de compliments, et d’épigrammes pour toutes sortes d'occasions. Il les vendait plus ou moins cher, selon les gens, et aussi, suivant le nombre de vers et leur différente mesure. A cette ressource précaire il en ajouta une autre: celle de travailler pour les théâtres alors établis à Paris et, en particulier, pour celui de l’'Opéra-Comique. Ce qui fit dire plaisamment au poète Rémi :
Le matin catholique et Le soir idolûtre, Il dinait de l'autel et soupait du théâtre.
L'archevêque de Paris l’ayant mis en demeure de c sisir entre la messe et l'opéra, l’abbé Pellegrin opta r ce dernier et fut interdit. Sans vouloir excuser, en te circonstance grave, la conduite de Pellegrin, il
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convient, en toute justice, de rappeler qu’il embrassa l’état religieux très jeune, contre ‘son gré, pour obéir à son père ; ce qui explique ce naufrage moral, conséquence inévitable de toutes les vocations forcées. Ses protecteurs le sortirent d'embarras en lui procurant une pension sur le Hercure où il gédigea la partie des spectacles. Ce qu’il retirait de ses travaux il le donnait à sa famille qui vivait dans la gêné, et 1l se refusait souvent à lui-même le plus nécessaire. Deux choses contribuèrent au discrédit dans lequel il tomba : son extérieur: négligé, et sa difficulté à s'exprimer. Il affichait parfois une sorte de vanité naïve qui lui valut d'amères sarcasmes et le fit cribler de: traits satiriques. On raconte, entre autres anecdotes, qu'après la première représentation de Aérope, un bel esprit, nommé Dumont, entra au café Procope en s'écriant : ‘ En vérité, Voltaire est le roi des poètes |” — “Eh! que suis-je donc, moi ? ” demanda Pellegrin d’un air piqué.—" Vous en êtes le doyen !” répliqua Dumont.
Si la vanité de Pellegrin était excessive, sa probité littéraire était absolue. Il s’indignait quand on lui attribuait la paternité de poésies, remarquables d’ailleurs, mais dont.il n’était pas l’auteur. Sur ce point-là le poèteabbé se montrait d’une susceptibilité extrême et il protestait hautement. Si fort même que l’on est tenté de confondre l’indignation de cet honnête écrivain avec la fausse modestie d’un orgueilleux. C'était peut-être aussi un habile moyen de se faire une réclame.
Pellegrin fut un auteur fécond ; il composa des tragédies, des opéras, des vaudevilles, des Zvésies chrétiennes, des WVoëls nouveaux, qui ont eu plusieurs éditions, des recueils où il ajusta sur des airs d’opéras et de vaudevilles l'histoire de l'Ancien et du Vouveau Testament, les Psaumes, les Dogmes de la religion, les ?roverbes de Salomon, l'/wmztation de Jésus-Christ, etc. Il mourut à Paris, le 5 septembre 1745, à l’âge de quatre-vingt-deux ans. :
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Pellegrin: les MVoëls nouveaux (nouveaux en 1701). Contenus dans six recueils (1) ils atteignent au nombre menaçant de 176! Æorribile dictu ! \
Que mes lecteurs ne s’effraient point toutefois. Je ne
suis pas en train de critiquer cette grosse de cantiques où la treizième douzaine est donnée par surcroît, avec une générosité de boulanger en liesse. Nos ancêtres canadiensfrançais chantèrent tous ces noëls et bien d’autres encore ; l'événement en est sûr ; encore la certitude la plus abso- “ lue ne constituerait pas uné raison de les rééditer en bloc. Pour vingt très beaux cantiques que nous allons étudier, il en est cent autres d’une télle indigence que leur pauvreté réclame, comme une awimône urgente, les ténèbres et le silence d’un oubli éternél. Il sé, présente, en effet, pour dix-huit de ces compositions religieuses, un travail de comparaison du plus vif intérêt pour qui le veut poursuivre au triple point de vue historique, musical et littéraire. Cette étude m'a séduit, et je re crois pas être présomptueux en soutenant qu’elle aura quelque attrait pour les curieux et les artistes.
Le titre du livre Pellegrin se lit comme suit : “ POÉ- SIES CHRÉTIENNES contenant NOELS NOUVEAUX, ‘“ chansons et cantiques spirituels, composés sur les plus ‘ beaux chants de l'Eglise, des Voë/s Anciens, des airs ‘ 4'Opéras et de Vaudevilles choisis—-notés pour en faci- ‘ liter le chant ;—seconde édition, revue, corrigée et “augmentée. A Paris, chez Nicolas Leclere, rue S.
(1) Premier Recueil—Paris, 1709, jième édition, — contient 18 noëls Second et à Îe s° 43 Troisième ‘1707, 2nde % D 32 Quatrième ‘ ff 17101! 4 £ 30 Cinquième, ‘* & 1709, pas d'édit, mentionnée $ a"
Sixième É 1711, 1: de 4 : 20
Le volume des Poésies Chréliennes, outre ces six recueils de Noëls. nouveaux, contient encore c/xy recueils de Canfiques spirituels, au nombre de 221, et #ors recueils de Chansons spiriluelles, au nombre de 46, Ie tout forme un volume in-octavo de 1085 pages.
‘“ Jacques, proche $S. VvEs, à l’image de S. Lambert. 1706 (@);
Les airs des NOELS ANCIENS, notés à part, sont au nombre de dix-huit. Pellegrin écrivit sur leur musique 93 de ses NOELS NOUVEAUX. Ces Voëls Anciens étaient déjà deux fois centenaires au temps de Pellegrin. Ils datent indéniablement de la fin du quinzième et du commencement du seizième siècle. La simple lecture du vers initial de chacun d’eux suffirait à en convaincre le lecteur.