‹ Noëls anciens de la Nouvelle-France [microforme]Chapitre 16 sur 51 · Une jeune pucelle De noble cœur · texte numérisé non relu

Une jeune pucelle De noble cœur

17.— Voici le jour solennel De Noël, Il faut que chacun s'apprête, efc.

18.—Vous qui désirez sans fin Ouïr chanter Que notre Dieu est enclin, efc.

Les plus anciens noëls que l’on connaisse en France datent du onzième siècle. Ils n’ont jamais été publiés et il faudrait, nous disent les connaisseurs, un long travail de recherches pour arriver à les lire à la Bibliothèque Nationale de Paris où ils sont déposés. Ils semblent écrits dans une langue transitoire entre le roman et le plus ancien français. Il est possible aussi qu’il s'y mêle les éléments d’un patois ou d’un jargon absolument disparu.

Toutes les provinces de France ont des noëls composés dans leur idiome. Il y en a de fort beaux, notamment en langue provençale. C’est en Bretagne surtout qu’il faut aller chercher les noëls les plus pittoresques et les

plus émus, ceux-là qui n’ont pas d'autre objet que de chanter dignement la naissance du Rédempteur.

L'habitude de chanter des noëls remonte à un passé très ancien. Déjà, au quatorzième siècle, on en faisait des recueils. Ils ne se distinguaient des autres chansons religieuses que par leur pieuse et touchante naïveté, au point de pouvoir passer pour de véritables cantiques.

Le seizième siècle fut le plus riche en noëls français et patois ; c’est à lui que se rattachent les noëls que nous allons étudier.

Mais il est quelque chose de plus vieux, de plus centenaire, de plus immémorial encore que le; noëls anciens du seizième siècle : leur musique !

Et, à ce propos, lisons ensemble une page délicieuse de M. Benjamin Sulte, écrite à la date du 25 décembre 1897. C'est, indéniablement, la meilleure de ses Causerres littéraires, parues au Monde Illustré, de Montréal, qui le compte avec orgueil pour le plus remarquable et le plus assidu de ses collaborateurs.

‘“ A mesure que les années m’éloignent du temps de mon enfance je ressens une impression plus vive chaque fois que les vieux airs de Noël sont ramenés à mon oreille. La musique en est toute simple, les paroles des vers souvent naives au possible, mais le naturel qui y règne rend poétiques ces morceaux mal dégrossis.

‘ Avoir entendu cela étant jeune et le retrouver longtemps après, rien de plus étrangement fascinateur.

‘ Je ne me ferai pas comprendre peut-être de ceux qui ont atteint la cinquantaine et qui, depuis quarante-trois ans, écoutent ces :‘rs-là tous les douze mois. Nous avons pas tous eu l'avantage de demeurer c#ez nous toute notre vie. Pourquoi donc écrirais-je si je ne disais pas mes impressions? Des milliers de lecteurs voient ces lignes avec plaisir et se disent : ‘il pense comme nous.”

Mais sans doute je pense comme vous, parce que je

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suis exilé moi aussi. Ce que vous éprouvez ne m'est pas étranger. Il y a une moitié du peuple canadien-françai qui n’habite plus la province de Québec et qui, nécessairement, a laissé en arrière bien des souvenirs. Les chants de Noël sont de ce nombre ; ils nous portent au cœur ; ils nous disent des choses qu’ils ne disaient pas autrefois.

Ah ! comme les vieux airs qu'on chantait à douze ans Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance, Comme on se sent ému, comme on se sent loin d'eux !

‘ Bien que la musique des cantiques de Noël semble plaire médiocrement à l’école moderne, elle attire les penseurs, parce qu’elle renferme en elle-même la marque d’une très ancienne facture. Ancienne assurément. Ces ‘ notes ” étaient déjà regardées comme d’un grand âge lorsque les Pères jésuites les faisaient chanter à Québec, il y a deux cent cinquante ans. Leur grâce facile, simple et inimitable s'était fait sentir à bord des navires qui avaient amené au Canada ses premiers explorateurs, puis ses premiers colons, car c’est de France que sont venues, avec nos pères, les strophes dont nos églises retentissent encore aujourd’hui. Et qui sait où nos ancêtres étaient allés les prendre ?

‘© A n’en pas douter c’est une musique du Moyen-Age. Direz-vous que, par un tour de passe-passe, nous avons ainsi conservé un reflet de la Grèce ou de l'Italie païennes ? Pour répondre, il faudrait expliquer ce que sont devenues les compositions des maîtres de l'Antiquité. Nous sommes dans le vague à cet égard. Affirmerezvous que Ça, bergers, assemblons-nous à été joué sur la flûte, au théâtre d'Athènes, du temps de Périclès? La preuve en est difficile à faire, mais la naïveté de cette musique est certainement des plus anciens jours des peuples civilisés. (1)

(1) A la date du rer janvier 1898, l'auteur célèbre du Voyage aux Pays Bibliques, M. le chanoine Le Camus, n'écrivait-il pas dans Za Quinzaine de Paris (page 45): ‘ Dans tout pays, rien ne

“ Nous descendons des vieux Gaulois et des preux de la Germanie ; eh bien! ces messieurs nos ancêtres ne se gênaient aucunement de piller les nations ; alors pourquoi n’auraient-ils pas enlevé la musique de ces gâteux de Latins, par exemple, qui ne savaient plus comment figurer nulle part? Nos ancêtres parcouraient le monde pour entrenir la circulation du sang, et, lorsqu'ils apercevaient quelque chose de beau et de bon qui avait été laissé à la traîne, ils l’emportaient, en gens soigneux ! C'est ainsi qu'ils ont tiré de Rome, et d’ailleurs, une quantité d'objets utiles qui nous servent encore aujourd'hui, notamment un fonds de mots qui a constitué la langue française. Ils ont dû voler également la musique des peuples du midi qu'ils avaient, non pas domptés, comme ils s’en vantaient, mais subjugués en passant.

“ Je les aime, ces airs tout ainsi; je les trouve autrement pieux que nos compositions récentes; ils ont la foi ardente des âges primitifs. 11 me semble les entendre à travers les siècles qu’ils ont traversés ; et, en effet, ne sont-ils pas un écho de la voix de nos ancêtres? Nous les chantons comme on les chantait jadis. Et, qui sait, dans une autre existence, peut-être les avons-nous chantés nous-mêmes, dirait Pythagore.

ÎL est un air pour qui je donnerais

Tout Rossini, tout Mozart et tout Webre, Un air ancien, languissant ct funèbre, Qui pour mot seul a des charmes secrets.

se perpétue avec une fidélité plus tenace que les chants du berceau. La petite fille qui s’est endormie tant de fois en les écoutant les répète sitôt que, dans ses jeux d'enfant, commence à se révéler sa vocation future aux sollicitudes de la maternité, et, les ayant répétés, elle les trouve tout vivants dans son cœur et sur ses lèvres le jour où elle devient réellement mère. La persistance de ces airs traditionnels ne saurait donc nous surprendre, Ils font, en général, partie d'un fonds musical et poétique tellement commun à toute l'humanité qu'on est à peu près sûr de les rencontrer chez tous les peuples, presque identiques quant aux images bizarres et enfantines qu'ils évoquent, et à l’harmonie essentiellement isochrone, comme la berceuse, qui les constitue. ”’

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‘ Ce sentiment de Gérard de Nerval, je l’ai éprouvé quelquefois d’une manière intense. Cette musique d’ancienneté dont on amusait ma première jeunesse et que j'avais oubliée, reparaissant tout à coup, de longues années plus tard, me bouleversait. (Cela pénètre, envahit le cœur, réveille des souvenirs, nous jette dans des réminiscences sans fin.”

Bravo! monsieur Benjamin Sulte, bravissimo ! Je voudrais même lui crier avec la foule dont il traduit merveilleusement l'émotion: Æwcore ! encore ! comme au théâtre.

Je n’affirmerais pas cependant que Ça. bergers, assemblons-nous

ait été joué sur la flûte, à Athènes, du temps de Périclès, (1) pas plus que je ne voudrais répondre à l'insidiense question de sir Thomas Browne : Quelles chansons chantaient les Sirènes ? Maïs, par contre, ce que je jurerais bien, en toute sécurité de conscience historique, c’est que la musique du futur Ça, bergers, assemblons-nous, fut chantée à Stadaconé, le jour de Noël 1535 dans l'entrepont de la Grande Hermine, par les équipages réunis de Jacques Cartier. Seulement, au lieu du cantique de Pellegrin, qui ne devait être composé que deux siècles plus tard, les compagnons mariniers du Capitaine-Découvreur chantèrent le noël populaire du seizième siècle :

(1) Un contemporain de Nicou-Choron, Jean-François Le Sueur (1763-1837) maître de chapelle de Napoléon Ier, de Louis XVIII et de Charles X, l'émule de Cherubini et presque son égal dans la musique religieuse, prétendait sérieusement que les vieux noëls français remontaient tous au temps de la primitive Eglise. ‘C'est de l'Orient, disait-il, qu'ils ont passé ‘‘ dans les Gaules par les anciens troubadours provençaux, ‘‘ et les premières églises chrétiennes les avaient reçus des an- ‘“ ciens Hébreux.’’ Toutefois, cette belle assurance me laisse un peu incrédule.

Où s'en vont ces gais bergers, Ensemble côte à côte ?

— Nous allons voir Jésus-Christ Né dedans une grotte.

Où est-il, le petit Nouveau-Né ?

Le verrons-nous encore ?

Un de mes amis, monsieur Louis LeDuc, lieutenant dans l’Artillerie Royale Canadienne, actuellement en Afrique, qui s’est passé, en 1897, l’intelligente fantaisie d'un voyage en Europe, a eu la complaisance de me copier (1) ce noël à la Bibliothèque Nationale, durant son séjour à Paris. C’est pour moi une douce obligation, un devoir aimable de le remercier ici de l’ennuyeux travail qu’il s’est imposé pour im’être à la fois agréable et utile.

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