LES BERGERS DE BETHLÉEM
Sur l'air | Il la passa toute
Allons, bergers, partons tous, L'ange nous appelle,
Un Sauveur est né pour nous, L'heureuse nouvelle !
Une étable est le séjour
Qu'a choisi ce Dieu d'amour.
Courons au, z-au, z-au, Courons plus, plus, plus, Courons au, courons plus, Courons au plus vite
A ce pauvre gîte.
De nos plus charmants concerts Que tout retentisse !
Le ciel à nos maux divers Est enfin propice.
Accordons, en ce grand jour, Le fifre avec le tambour, Timbale et, l’et, l'et,
Timba, trom, trom, trom, Timbale et, timba trom, Timbale et trompette,
Pour Lui faire fête.
Satan, au fond des enfers, Brûlant dans les flammes, Voudrait, dans les mêmes fers, Enchaîner nos âmes.
Ne craignons plus ses combats, Tout son pouvoir est à bas.
Malgré sa, sa, sa,
Maïlgré fu, fu, fu,
Malgré sa, malgré fu,
Malgré sa furie,
Dieu nous rend la vie.
Quels présents faut-il porter À ce Roi des Anges ?
Robin, pour l'emmailloter Offrira des langes ;
Gros Guillot un agnelet ; Moi je porte avec du lait Le plus beau, beau, beau Le plus fro, fro, fro,
Le plus beau, le plus fro, Le plus beau fromage.
De notre village.
| Sans en boire goutte.
La chanson du Grand Pèr Noé eut encore l'honneur de fournir sa musique à de malins couplets que les poètes satiriques de la Révolution Française composèrent aux dépens du célèbre docteur Guillotin, préconiseur et parrain de la fameuse guillotine, le rasoir national de
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Robespierre. Sur l’air de Quand la Mer Rouge apparut, (premier vers du second couplet de la chanson du Grand Pèr Noé) l'on faisait chanter à l'excellent médecin philanthrope la spirituelle boutade que voici :
C’est un coup que l’on reçoit Mais pour bien faire la cour Avant qu’on s’en doute ; A ce nouveau Maître,
A peine on s’en aperçoit Notre zèle et notre amour Car on n’y voit goutte ! Doit surtout paraître.
Tout à coup, étant lâché, Que chacun offre son cœur Le couperet fait tomber, Tout brûlant de cette ardeur Fait tomber, ber, ber, C'est la sain, sain, sain, Fait sauter, ter, ter, C'est la to, to, to,
Fait tomber, fait sauter, C'est la sain, c’est la to, Fait tomber la tête. C'est la sainte offrande C'est bien plus honnête ! Que Jésus demande
Connaissez-vous, lecteurs, refrain plus cocasse, plus pittoresque et boute-en-train ?
C'est la sain, sain, sain, C'est la to, to, to,
C'est la sain, c’est la to, C'est la sainte offrande Que Jésus demande.
Un équilibriste japonais ne jonglerait pas mieux avec ses billes que ce chansonnier spirituel, j'écrirais même spirituel chansonnier, avec les mots de son cantique. Il carambole sur leurs syllabes en virtuose de billard.
Cette bouffonnerie rappelle, en l’éclipsant peut-être, l’une des meilleures facéties d'Offenbach sur les maris ré - cal - ci - trants de la Z#rzchole :
Les maris—#- Les maris—ca/- Les maris—cz- Les maris—/rants,
Pour moi, je vous confesse que le cantique me fait encore plus rire que la chanson.
Eh ! me direz-vous, oseriez-vous soutenir qu'un pareil rigaudon se chantait dans nos églises ? J'en suis à ce point convaincu, qu’on l'y entendrait peut-être encore
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NOËLS ANCIENS 106 ‘fl
si Monseigneur Plessis n’y eñt mis bon ordre dès son avènement au trône épiscopal de Québec. Ce fut lui qui prohiba la fameuse ritournelle avec bien d’autres prétendus chants d'église que leur sans-gêne littéraire et leur pimpante allure musicale rendaieut absolument indignes des échos du sanctuaire. (1)
Dans tous les cas, la chanson du Grand Père Noé a bel et bien tué le cantique du Père Noël expressément écrit your l’enterrer elle-même. Et fut pris qui voulait prendre : c’est la moralité de la fable du rat et de l’huître. Bacchus est un malin qui ne permet pas toujours à Santa Claus de lui faire un cercueil avec son propre tonneau. Il y a quatre-vingts ans et plus que le noël bourguignon est mort et l’on chante encore aujourd’hui, à gorge déployée, comme au bon temps de 1750 :
Je bois du, je bois bras Je bois du bras gauche C'est ça qui m'réchauffe !
C’est absurde, idiot, inepte au possible, tout ce qu’il vous plaira, je l’admets sans conteste, mais enfin c’est drôle, incontestablement drôle ; et je maintiens que cette vieille barrique de république fera rire aussi longtemps qu’il y aura sur terre une bouteille et un ivrogne en présence.
(1) Un beau vieillard de quatre-vingts ans, M. Louis Chevalier, ancien fermier des métairies du Séminaire de Québec, à St- Joachim, me chantait naguère une chanson bachique de son jeune temps, composée sur la très ancienne musique—une mélodie grégorienne—du fameux noël : ,S%/ence, ciel ; silence, terre.
En voici le premier couplet :
EP be ne 4 5 ml mmrene RE ne Pr
re DER AE ER LOS ÉRDÉ OS
Si j'étais roi jamais la guerre Silence, ciel ; silence, terre, Ne règnerait dans mes états ; Demeurez dans l’étonnement : | Mais au milieu d’un bon repas Un Dieu pour nous se fait enfant. 4 Je fais la guerre à coups de verre. L'amour, vairiqueur en ce mystère, 1 Amis, quand j’ai bien bu Le captive aujourd'hui, ; Je crois que toute la terre Tandis que toute la terre, je Que toute la terre est à moi! (b/:) Que toute la terre est à Lui! (b7s)
Une chanson bachiqu£ entée sur l'air d'un cantique religieux offre un cas d'exception trop rare pour n'être pas ici mentionnée,
Il ne faut pas se scandaliser outre mesure en songeant que le noël bourguignon qu’on vient de lire se chantait dans nos temples. Les belles cathédrales de France en ont entendu bien d’autres aux douzième, treizième et quatorzième siècles. L'Eglise s'était prononcée avec raison contre l'introduction des chants profanes dans le sanctuaire et refusait d'admettre, au milieu des cérémonies réglées par le rituel, aucun chant en iangue vulgaire. Cependant la /rose de l'Ane (1) résista longtemps aux condamnations des conciles et des synodes et et fut même l’objet d’une sorte de tolérance liturgiaue, particulièrement à Troyes où la Æé/e de l'Ane était annuellement célébrée sous les auspices du peuple qui répondait aux chantres, par le braiement de l'âne : 776, sire Ane, hé! On peut donc croire qne dans beaucoup de diocèses, au Moyen-Age, les chants religieux en langue vulgaire, qu'on désigne sous le non: énérique de moë/s, se mêlaient parfois aux chants sacre: qui célébraient la naissance de Jésus dans l’étable de Bethléem. Ils accompagnaient la procession solennelle qui se faisait, la nuit de Noël, au son des instruments de musique, avec des costumes de bergers, autour de la crèche de l’Enfant- Dieu. Les assistants, qui représentaient les pasteurs,
(1) Voici les deux premiers couplets de la Prose de l'Ane ;:
Orientis partibus Hic in collibus Sichen Adventavit Asinus Enutritus sub Ruben Pulcher et fortissimus Transiit per Jordanem, Sarcinis aptissimus. Saliit in Bethleem.
Des régions de l'Orient est venu l'âne très beau, très vigou- - très apte à transporter les fardeaux.
ur les coteaux de Sichem il fut élevé par Ruben ; il traversa ie Jourdain et monta à Bethléem,
re
songeant chantait rance en ième et avec raidans le cérémogue vulta longnodes et urgioue, tait ane qui ré- 6, sire coup de
langue le roëls, aient la $ ACCOINla nuit avec des Enfantasteurs,
Ane ;
S vigou-
traversa
chantaient, dès le treizième siècle, un carol anglo-normand dont voici ia traduction. (1)
Seigneurs, à présent écoutez-nous,
De loin sommes venus à vous Pour demander Noël ;
Car l’on nous dit qu'en cet hôtel
De coutume on célèbre sa fête annuelle Ah! Ah! c'est le jour.
: Dieu donne ici joie d'amour Refrain : . ; us A tous ceux qui feront honneur au jour de Noël.
Seigneurs, je vous dis pour vrai
Que le jour de Noël ne veut avoir Rien que joie,
Et qu'il remplit sa maison
De pain, de chair et de poisson, Pour faire honneur.
Dieu donne ici, etc.
Seigneurs, il est crié en la foule Que celui qui dépense bien, et vite, Et largement, Et qui fait les grands honneurs souvent, Dieu lui double ce qu'il dépense Pour faire honneur,
Dieu donne ici, etc.
(1) Les amateurs de linguistique qui désireraient lire ce document remarquable dans le texte angio-normand, n'ont qu'à référer au Magasin Pittoresque de Paris—année 1850, page 407.— En voici la première strophe :
Seignors, ore entendez à nus De loinz somes venus à vus
Pour quere Noël Car l’em nus dit que en cest hostel Soleit tenir sa feste anuel.
Ahi! cest jur Deu doint à tuz icels joie d’amurs Qui a dans Noël furent honors
Noël boit bien le vin anglais,
Et le gascon, et le français, Et l'angevin ;
Noël fait boire son voisin,
Si bien qu'il s'endort la tête penchée Souvent le jour,
Dieu donne ici, etc.
Seigneurs, je vous dis de par Noël, Et de par les maîtres de cet hôtel, Que buviez bien ; Et moi primo je boirai le mien, Et après chacun le sien Par mon conseil.
Finale {€ 7045 dis donc à tous : ‘‘ A votre santé ! ” à | Qui ne dira joyeusement : ‘‘ Trinquons ? ”’ (1)
Un autre noël de la même époque retraçait /a 7ote des bêtes à la nouvelle de la naissance du saint Enfant et donnait lieu à des tours de force d'harmonie imitative, car les chanteurs s'évertuaient à rendre, avec un naturel épatant, une vérité d’un comique irrésistible, le chant du coq, le mugissement du bœuf, le bêlement de la chèvre, le braiment de l’âne et le beuglement du veau.
Comme les bestes autrefois Parlaient mieux latin que françois, Le coq de loin voyant le faict S'écria : Christus natus est !
Le bœuf d'un air tout ébaubi Demande ; Ubri, u#i, ubi ?
La chèvre se tordant le groin Respond que c’est à Be/h-lé-é-cm !
Maistre beaudet, curiosus
De l'aller voir, dit : £Zamus !
Ft, droit sur ses pattes, le veau Beugla deux fois : lolo, volo ! (2)
(1) Cette finale qu carol anglo- normand est fort typique :
‘ Si jo vus di trestoz : Wesseyel !
hs est qui ne derra : Driacheyl Be?
(2) Cf; Paul Lacroix: Sciences et Lettres au Moven-Age.— Paris, 1877, pages 445 et 446.
él!” (1)
| joie des nfant et nitative, | naturel le chant > Ja chèau.
Vous me direz : ceci est un conte imaginé par quelque latiniste ventriloque en disponibilité d'emploi.
Nullement ; cette pastorale religieuse se jouait en Bourgogne, dans les églises, et pas plus tard qu'aux premières années de notre siècle, le dix-neuvième.
‘ On représentait en pleine église, écrit M. Simon Boubée dans un très bel article de revue sur la Za littérature de Noël, on représentait en pleine église, un coq, un bœuf, un mouton et un âne.
‘“ Le coq chantait : Mobrs natus est Christus !
‘“ Le bœuf demandait : {/4:? On avait le soin de lui faire prononcer ce mot latin-là à l'italienne, ceia donnait Oâbi, un meuglement parfait, la coqueluche des basses profondes.
‘“ Le mouton répondait : 2é—6-6-thléem.
“ Et l'âne s’écriait, avec un ton de résolution qui empoignait toute l’assistance : Æamus ! Eamus ! !”
‘“ Et il y en avait qui partaient,—croyant que c'était arrivé !
‘ C'était véritablement le Voë/ des bêtes.
“Il le faut bien avouer, ces représentations publiques dans les églises dégénérèrent parfois en bouffonneries, à preuve l'exemple cité plus haut. Mais la foi naïve de ces temps reculés n’en recevait nulle atteinte. Elle était comme l’ambre qui ne retient aucune souillure, comme le cristal sur lequel glisse toute impureté. Et de même que les sculpteurs pouvaient, sans causer de scandale, orner les chapiteaux des cathédrales d'images que notre moralité raffinée qualifierait sévèrement aujourd’hui, de même les auteurs des noëls se permettaient, sans imalice, d’étranges familiarités avec leur divin sujet.”
J'ai dit, précédemment, pourquoi Monseigneur Plessis,
à son avènement au trône pontifical de Québec, avait
interdit dans les églises de son diocèse le chant d’une foule de noëls populaires considérés jusqu’à cette époque comme autant de cantiques religieux.
Il en est un cependant, enveloppé dans la proscription générale, qui ne méritait pas cette disgrâce. Aussi, je ne viens pas plaider ici sa cause, excellente d’ailleurs, solliciter humblement son ammnistie, mais réclamer impérieusement justice, réhabiliter la mémoire d’un calomnié, rappeler de l'exil un banni. Jusqu’aujourd’hui il n'avait qu’un droit d'asile dans les trois éditions du bel ouvrage de M. Ernest Gagnon, Chansons populaires du Canada. Il aura maintenant droit de cité parmi les NOELS AN- CIENS DE LA NOUVELLE-FRANCE : qu’il y reprenne sa place d'honneur et son rang.
Il est bien connu, encore plus aimé, de nos foyers domestiques ; très en faveur et très en vogue chez toutes les familles canadiennes-françaises de nos campagnes où les petits enfants le gazouillent avec une grâce et une fraicheur de voix d'oiseaux.
D'où viens-lu, bergère ? est une délicieuse berceuse où la naïveté du dialogue le dispute à la candeur de la mélodie, ce qui lui donne un cachet exceptionnel de tendresse et de suavité.
Aristote marchait devant les sophistes qui niaient le mouvement ; Sophocle, en présence de ses enfants qui voulaient le faire interdire pour démence, récitait Œwipe à Colonne ; D'où viens-tu, bergère ? n'aurait qu’à chanter devant ses juges pour les convaincre de son innocence et de sa beauté, les amener à reconnaître son caractère religieux, à lui restituer son titre,
ant d'une te époque
oscription ussi, je ne urs, solli- 1er impécalomnié, il n'avait 1 ouvrage Canada.
DELS ANprenne sa
foyers dolez toutes agnes où e et une
berceuse ur de la el de ten-
aient le ants qui it Œdipe à chanter cence et tère reli-
— D'où viens - tu, ber - gè - re, D'où viens-
—S—— RE — Î= Lg — —
tu ? — Je viens de lé - ta - ble,
De m'y pro- me - ner;
—D'où viens-tu, bergère, D'où viens-tu ?
—Je viens de l'étable,
De m'y promener ;
J'ai vu un miracle
Ce soir arrivé.
—Qu'as-tu vu, bergère, Qu'as-tu vu ?
—J'ai vu dans la crèche
Un petit Enfant, Sur la paille fraîche Mis bien tendrement,
—Rien de plus, bergère, Rien de plus ?
—Saint’ Marie, sa mère
Lui fait boir’ du lait, Saint Joseph, son père, Qui tremble de froid.
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