XII UN MOT
flamands, l'habitude des comparaisons emprir à la vie coutumière, le tour d'esprit naïf, les sentiments simples et au contraire chez le wallon la phrase plus sèche, le tour d'esprit glorieux, le goût de la hâblerie. On peut dire de l'auteur qu'il caractérise une double race ou plutôt tout un peuple, puisque celui-ci est composé d'hommes de mœurs et d'esprit différents et que les différences à chaque instant sont reflétées dans son œuvre. »
Un jour, enfin, l'occasion se présenta pour moi de lire ces contes et de les ranger dans ma bibliothèque de lettré.
C'était bien simple.
Il s'agissait de les éditer et après l'auteur si français de Y Hystérique, dos Charniers, du MâU Mort, de Thérèse Monique, de Happe-Chair, des Concubins, de faire connaître à mes compatriotes l'auteur si flamand de la Saint-Nicolas du Muletier, des Mous Amis et de Fleur-de-blé.
J'ai saisi l'occasion au vol et voici le livre qu'on peut mettre, je crois, aux mains de tout le monde, qualité rare de nos jours, surtout pour un livre i
Ai.m.n SUT
La plupart de ces contes ont été écrits en iSji et en i8j2. En les réunissant ici sous un titre différent de celui de l'édition de i8j5, l'auteur ne fait que leur restituer le titre général que, dans sa pensée* il leur avait attribué d'abord. Attiré, depuis, par un champ d'observation moins limité, ce n'est pas sans peine qu'il a pu réintégrer un domaine d'art si éloigné de ses études actuelles. Il y a été décidé toutefois par le désir de donner à ces pages qui, pour lui. sont voisines des débuts, une forme plus soignée. Il est de ceux qui pensent que, sans toucher au fond, un écrivait! a le devoir de toujours amender l'œuvre sortie de sa plume, en la rapprochant, le plus qu'il peut, du degré de perfection que requiert le progrès de son éducation littéraire. Les flanjlricismes abondent dans son livre : il n'a eu garde de les éliminer, estimant qu'en les atténuant, il eût altéré la marque d'origine qui, peut-être, est le meilleur de ses Contes. Il s'est uniquement borné à déblayer le récit de certaines négligences qui trahissaient trop ma-
nijestement la jeunesse du narrateur. Encore h*e$père-t-il
pas les avoir toutes fait disparaître.
Les Nocls sont sortis d'un commerce bienveillant avec les milieux décrits : l'auteur y a dépeint les mœurs tranquilles, la médiocrité des existences, un état d'humanité simple et cordiale, telle quelle se suscite, en Belgique, de l'étude dam certain peuple demeuré fidèle à de traditionnelles coutumes. Si Le Mort, I. 'Hystérique et Happechair lui ont été suggérés par la nécessité de révéler la condition sociale sous un jour affligeant, mais véridique. le présent livre tempérera, il l'espère, par une douceur de demi-teinte ce qu'il y a de cruel dans ses ultérieures constatations.
5 Mai 1887.
LA
qA M. Victor Lefèvre
LA
— Nous voici au plus beau jour de l'année, Nelle, dit joyeusement un homme d'une soixantaine d'années, grand et solide, à une bonne femme fraîche et proprette qui descendait l'échelle du bateau, des copeaux dans les mains.
— Oui, Tobias, répondit la femme, c'est un beau jour pour les bateliers.
— Vous souvenez-vous, Nelle, du premier Saint- Nicolas que nous avons fêté ensemble après notre mariage ?
— Oui, Tobias, il y aura bientôt quarante ans.
— Le patron Ilendrik Shippe descendit dans le bateau et me dit : « Tobias, mon garçon, puisque vous avez amené une femme dans votre bateau, il faudra fêter convenablement notre révéré saint. » Et il me mit dans la main une pièce de cinq francs. Alors
je dis au patron : « Mynheer Shippe, je suis plus content de vos cinq francs que si j'avais une couronne sur la tête. » Puis je sortis sans rien dire à ma chère Nelle, je passai la planche et j'allai dans le village acheter de la crème, des œufs, de la farine, des pommes et du café. Qui fut bien contente quand je rentrai avec toutes ces bonnes choses et que je les mis sur la table, l'une à côté de l'autre, tandis que le feu brûlait gaîment dans le poêle? Qui fut contente? Dites-le un peu vous-même, Nelle.
— Ah ! Tobias ! nous sommes restés, ce soir-là, jusqu'à dix heures, la main dans la main, comme les soirs où nous nous asseyions ensemble sur le bord de l'Escaut, au clair de la lune, avant notre mariage. Mais nous avons fait, cette fois-là, bien autre chose encore. Qu'est-ce que nous avons fait? Dites-le un peu, Tobias.
— Oh! oh! de belles crêpes dorées aux pommes; j'en ai encore l'oieur dans le nez. Et j'ai voulu conn
de vous la manière de les faire sauter, mais j'en ai fait sauter deux dans le feu, et la troisième est tombée dans la gueule du chat. Oui, oui, ma Nelle, je m'en souviens.
— Eh bien ! mon homme, il nous faut faire encore de belles crêpes aux pommes en mémoire de cette bonne soirée, et j'apporte des copeaux pour allumer le feu. Et un jour, comme nous-mêmes à présent, Riekje et Dolf se souviendront de la bonne fête de saint
las.
Ainsi parlaient, dans le Guldrnvisch, le batelier Tobias Jeffers et sa fenmip Nelle.
Le Guldenvisch, baptisé de ce nom à cause du joli | son d'or qui brillait a l'arriérée! à l'avant de sa carène, était le meilleur des bateaux de M. Ilemlrik Shippe et il l'avait confié à Tobias Jeffers, le meilleur de ses bâte-
liers. Non, il n'y avait pas dans Termonde de plus coquet bateau ni de mieux fait pour supporter les grandes fatigues : c'était plaisir de le voir filer, dans l'eau où il enfonçait à plein ventre, chargé de grains, de bois, de pailles ou de denrées, avec sa grosse panse brune rechampie de filets rouges et bleus, sa quille ornée du long poisson d'or aux écailles arrondies, son pont luisant et son petit panache de fumée tirebouchonnant par le tuyau de fer verni au noir.
Ce jour-là, le Guldenvisch avait chômé comme tous les bateaux de l'Escaut : il était amarré à un gros câble, ne laissant voir, vers les sept heures du soir, que la lueur claire qui rougissait le bord de sa cheminée et ses lucarnes brillantes et rondes comme des yeux de cabillaud.
C'est qu'on se préparait dignement à fêter la Saint- Nicolas dans la petite chambre qui est sous le pont ; deux chandelles brûlaient dans des flambeaux de cuivre et le poêle de fonte ronflait comme l'eau qui se précipite des écluses, quand l'éclusier vient de les ouvrir.
La bonne Nelle poussa la porte et Tobias entra sur ses pas, l'œil empli des lointaines tendresses que sa mémoire venait d'évoquer.
— Maman Nelle, fit alors une voix jeune, je vois les fenêtres rondes qui s'allument partout, l'une après l'autre, sur l'eau noire.
— Oui, Itiekje, répondit Nelle, mais ce n'est pas pour voir s'allumer les fenêtres sur l'eau que vous demeurez iùnsi contre la vitre, mais bien pour savoir si Dolf le beau garçon ne va pas rentrer au bateau.
Riekje se mit à rire.
— Maman Nelle voitclair dans mon cœur, dit-elle en s'asseyant près du feu et en piquant l'aiguille dans un bonnet de nouveau-né qu'elle tenait à la main.
— Et qui ne verrait pas clair dans le cœur d'une femme amoureuse de son mari, Riekje? reprit la vieille Nelle.
En même temps elle ouvrit le couvercle du poêi bourra le pot, ce qui parut faire plaisir au petit creuset, car il se mit à pétiller comme les fusées qu'on avait tirées la veille sur la place du Marché à l'occasion de la nomination du nouveau bourgmestre. Nelle moucha ensuite les chandelles avec ses doigts, après avoir humecté ceux-ci de salive, et la flamme qui vacillait depuis quelques instants au bout de la mèche charbonneuse se redressa tout à coup joyeusement, éclairant la petite chambre d'une belle lumière tranquille.
Petite, la chambre l'était, à la vérité, figurant assez bien, à cause de son plafond de boi s recourbé et de ses cloisons de planches, pareilles à des douves, la moitié d'un grand tonneau qu'on aurait coupé en deux. Une couche de goudron, luisante et brune, couvrait partout la paroi, et par places, avait noirci comme de l'ébène, principalement au dessus du poêle. Une table et deux chaises, un coffre qui servait de lit, et près du coffre, une caisse de bois blanc, avec deux planchguise de rayon, formaient tout l'ameublement : et la caisse contenait du linge, des bonnet?, des mou' hoirs, des jupes de femmes, des vestes d'hommes, pleins odeur de poisson. Dans un coin, des filets pendaient pêle-mêle avec i»ans de toile goudronnée.
vareuses, «les bottes, des chapeaux de cuir bouilli et d'énormes gants de peau de mouton. Des chap rions s'enguirlandaient autour d'un»1 Image <\o la une vingtaine de beaux saurets aux rentres cuivrés étaient enfilés par les ouïes à un cordon, irtel émaillé.
Voilà ce que les deux chandelles éclairaient de leur
lumière jaune en faisant danser les ombres sur le plafond; mais il valait bien mieux regarder la brune Riekje assise près du feu, car c'était une belle jeune femme. Large d'épaules, le cou rond, les mains fortes, elle avait les joues pleines et hâlées, les yeux veloutés et bruns, la bouche épaisse et rouge, et ses noirs cheveux se tordaient six fois autour de son chignon, épais comme les grelins avec lesquels on haie les chalans le long des rivières. Bien que douce et timide, elle se laissait volontiers aller à des rêveries sombres; mais quand son Dolf était près d'elle, la chair remontait de chaque côté de son amoureuse bouche et ses dents ressemblaient à la pale des rames quand elles sortent de l'eau et que le soleil luit dessus. Alors elle ne fronçait plus le sourcil, épais rideau sous lequel dormaient de tristes souvenirs, mais toutes sortes d'idées claires brillaient dans les plis de sa peau comme des ablettes scintillantes à travers les mailles du filet, et elle se tournait vers le beau garçon en frappant ses mains Tune dans l'autre. La flamme qui passe par la porte du poêle rougit en ce moment ses joues comme deux tranches de saumon, et, par le coin de sa paupière, son œil profond, qu'elle fixe sur son ouvrage, luit, pareil à une braise dans les cendres. Mais deux choses luisent autant que ses yeux: c'est la pendeloque suspendue à la belière d'or qui pique son oreille et l'anneau d'argent qu'elle porte à son doigt.
— Riekje, êtes-vous bien? lui demande Nelle Jeffers de temps à autre. Vos pieds ont-ils chaud dans vos sabots doublés de paille ?
Et elle répond en souriant :
— Oui, maman Nelle, je suis comme une reine.
— Comme une reine, dites-vous, reprend Nelle. C'est tout à l'heure que vous serez comme une reine, ma bru,
car vous allez manger les kœkebakken aux pommes de maman Nelle. Voici Dolf qui traverse la passerelle et qui nous apporte la farine, les œufs et la crème, m'en direz des nouvelles, Riekje.
Et elle ouvrit la porte à quelqu'un dont les sabot* venaient, en effet, de battre lourdement le pont du bateau.
Un homme à la large carrure, la figure ouverte et riante, parut dans la lueur rouge de la chambre, et sa tête touchait au plafond.
— Voilà, mère ! s'écria-t-il.
Il jeta son chapeau dans un coin et, avec mille précautions, extirpa de ses poches des sacs de papier qu'il déposait ensuite sur la table.
— Dolf, j'en étais sûre, vous avez oublié la pinte de lait, s'écria maman Nelle quand il eut tout et
Alors Dolf rentra la tôte, tira longuement la langue et parut déconcerté comme si vraiment il lui fal- 1 ait repasser la planche pour retourner à la boutique. Mais, en même temps, il clignait des veux du < Riekje pour lui faire entendre que c'était un Nelle, qui n'avait pas vu cette grimace, abattit le poing de si main droite dans la paume de sa main gauche en se lamentant.
— Qu'est-ce que nous allons faire sans lait, Dolf Y Vous verrez qu'il faudra que j'aille moi-même A la ville. Ayez donc de gran la garçons, Tobias, pour qu'ils ne
ni plus qu'à l'amour qu'ils ont danfl
— Et si je fais sortir le lait de
Riekje, est-ce que vous m'embrasserez, la mère ? dit le gran 1 Dolf en riant de toit son cœur et en jetant un de ses bras autour du cou de la bonne Nelle, tandis qu'il tenait l'autre bras caché derrière son dos.
— Taisez-vous, méchant garçon, répliqua Nelle, demi fâchée demi riante; comment est-il possible que Riekje ait du lait sous sa chaise?
— Me baiserez-vous? répétait le jovial garçon. Une... deux...
Alors elle se bâta de dire à Riekje :
— Allons, levez-vous, la belle fille, pour savoir si je baiserai votre girnement de mari.
Dolf se baissa vers Riekje, chercha longtemps sous sa chaise, feignant de ne pas trouver d'abord; et doucement il lui chatouillait le mollet; et enfin il leva triomphalement le pot à lait au bout de son bras. Et il criait de toutes ses forces, son poin? sur la hanche :
— Qui sera baisé, la mère ? Qui sera baisé ?
Et tout le monde riait aux éclats de cette bonne farce.
— Dolf, embrassez Riekje ; les mouches aiment le miel, criait la bonne Nelle.
Le drille fit un cérémonieux salut à Riekje en rejetant le pied en arrière et appuyant la main sur son cœur, comme on fait chez les gens riches, et il lui dit :
— Ame de mon âme, me sera-t-il permis d'embrasser une aussi belle personne que vous ?
Puis, sans attendre la réponse, Dolf pass i son bras autour de la taille de Riekje, et, la soulevant de sa chaise, il colla à son cou ses grosses lèvres de bon enfant. Mais Riekje, ayant tourné à demi la tête vers lui, ils s'embrassèrent sur la bouche un bon coup.
— Riekje, dit Dolf, en passant sa langue sur ses joues, d'une façon gourrminde, un baiser comme cela vaut mieux que de la ryspap,
— Nelle, s'ilvous plaît, faisons comme eux, dit Tobias. Je suis en joie de les voir heureux.
— Bien volontiers, notre homme, dit Nelle. N'avonsnous pas été comme eux dans notre bon temps ?
— Ah ! Nelle, c'est toujours le bon temps tant qu'on est deux et qu'on a une petite place sur la terre pour y faire son ménage en paix.
Et Tobias embrassa sa vieille femme sur les joues ; puis, à son tour, Nelle lui donna deux gros baisers qui claquèrent comme du bois sec qu'on casse pour ranimer le feu.
— Riekje, disait tout bas le beau Dolf, je vous aimerai toujours.
— Dolf, répondait. Riekje, je mourrai avant de cesser de vous aimer.
— Riekje, je suis plus âgé que vous de deux ans. Quand vous en aviez dix, j'en avais douze et je crois que je vous aimais déjà, mais pas autant qu'aujourd'hui.
— Non, mon cher homme, vous ne me conn;i que depuis le dernier mois de mai. Tout le reste n'< pas. Dites-moi, Dolf, que le reste n'existe pas. J'en ai besoin pour vous aimer sans honte.
Et Riekje se roulait contre la large poitrine de son mari en se rojetant un peu en arrière, et il étal! facile de voir que la jeune femme serait bientôt :
— Allons, les enfants, cria maman Nelle, voiri le moment de faire ma pâte.
Elle atteignit une casserole de fer dont rémail reluisait, versa dedans la farine, les œufs et le lait, puis fouetta vigoureusement le tout.
ses manches sur ses bras bruns. Et quand elle eut bien battu la pâte, ollo i sur une ri
BU et la couvrit d'un linge, de peurque la pâte prît froid. Tobias, de son côté, saisit la poêle à frire, la
graissa d'un peu d'oing et la mit tiédir un instant sur le feu, pour que la pâte y roussît partout également. Et, assis l'un près de l'autre sur le même banc, Riekje et Dolf, ayant pris des pommes dans un panier, les coupaient en rouelles, après avoir enlevé les cœurs et les pépins.
Alors Nelle sournoisement alla chercher une seconde casserole dans l'armoire et la posa sur le feu; puis elle y mit de l'eau tiède, de la farine, du thym et du laurier. Dolf s'est bien aperçu que la casserole contient encore autre chose; mais Nelle l'a si rapidement recouverte qu'il ne sait si c'est de la viande ou des choux. Et il demeure perplexe, ruminant des conjectures.
Petit à petit le contenu commence à bouillonner et une mince fumée brune s'échappe du couvercle qui danse sur les bords. Dolf maintenant allonge son nez du côté du poêle et il ouvre si fort ses narines qu'on logerait une noix dans chacune; mais toujours l'odeur le déçoit.
Quand enfin maman Nelle va lever le couvercle pour voir si ce qu'il y a dessous cuit comme il faut, il sedresse sur la pointe des orteils et cherche à se glisser derrière son dos, en se faisant tout petit et puis tout'long, pour paraître plus comique. Et Riekje rit derrière ses mains, en le regardant du coin de l'œil. Tout à coup Dolf pousse un grand cri pour surprendre sa mère, mais Nelle l'a vu venir, et au moment où il croit plonger son regard dans la casserole, elle rabat le couvercle et lui fait une belle révérence. Qui est bien attrapé? C'est Dolf. Et cependant il s'écrie en riant:
— Cette fois-ci, je l'ai vu, mère. C'est le vieux chat de Slipper que vous avez mis à la casserole et vous l'ayez engraissé avec des chandelles,
— Oui, répliqua Nelle, et après je ferai frire les souris à la poêle. Allez, méchant garçon, occupez-vous de dresser la table et laissez-moi tranquille.
Doucement Dolf se coule dans le réduit qui confine à la cabine, y choisit une chemise bien blanche et bien amidonnée, lapasse par-dessus ses habits et rej> en faisant voler les pans avec ses mains. Aussitôt quelle l'a aperçu, Nelle pose ses poings sur s 's hanches et se prend à rire de si grand cœur que les larmes lui sortent des yeux et Riekje bat des mains en riant aussi. Tobias garde son sérieux, et, pendant que Dolf se promène dans la chambre en demandant à Nelle si elle ne veut pas le prendre à son servie1 pour cuisinier, Tobias tire les assiettes de l'armoire et les frotte gravement avec un coin de la chemise blanche. Alors In bonne Nelle se laisse tomber sur une chaise et tape ses genoux du plat de ses mains en se renversant coup sur coup en avant et en arrière.
Au bout de quelque temps, la table se trouva a les assiettes reluisaient, rondes et claires comme la lune dans l'eau ; et près des assiettes, les fourchettes d'étain avaient l'éclat de l'argent.
Nelle ouvrit une dernière fois la casserole, goûta la sauce et, levant la grande cuillère de fer-blanc gnede commandement, elle cria :
— A table. Le plaisir va commenc On approcha le ^rand coffre de la table, car il n'y avait que deux chaises, cl Dolf s'assit sur le ooffi Riekje. Tobias prit une chaise el allongea Bes jai en croisant ses mains sur BOO ventre, après avoir mis une chaise à côté de lui pour la bonne Nelle. Pu
tde fumée se répandit jusqu'au plafond de bois et isserole apparut sur la table, avec un gi de neige fondant au soleil.
— C'est le chat de Slipper, je le savais bien, cria Dolf, quand Nelle l'eut décoiffée.
Chacun tendit a!ors son assiette, et Nelle, plongeant la louche dans la casserole, en tirait de la vianJ»* brune, coupée par morceaux, qu'elle versait sur les assiettes, avec beaucoup de sauce. Dolf regarda attentivement les morceaux que lui donnait Nelle, les flaira l'un après l'autre et au bout d'un instant, frappant des poings sur la table, s'écria :
— Dieu me pardonne, Riekje, ce sont des schœ*>'/s.
Et, en effet, c'étaient des tripes de bœuf accommodées à la manière flamande, avec le foie, le cœur et les poumons. Dolf d'abord piqua les plus gros quartiers à la pointe de sa fourchette, et pendant qu'il les avalait, il passait sa main sur son estomac pour montrer que c'était bon.
Et Tobias disait :
— Nelle est une fameuse cuisinière. Je sais bien que chez le roi Léopold on mange les schœseis au vin, mais Nelle les fait tout aussi bien à l'eau.
— Certes, c'est là une bonne fête de Saint-Nicolas, dit Dolf à sa femme en faisant claquer sa langue contre son palais. Nous nous souviendrons toujours que nous avons mangé des tripes à la Saint-Nicolas de la présente année.
Voici que la vieille Nelle se lève de table et installe la poêle à frire sur le feu. Mais elle a pris soin, avant tout, de jeter des margotins sur la flamme après avoir raclé les cendres avec le crochet. Alors la fonte recommence à ronfler et Nelle, tout à coup devenue sérieuse, découvre la pâte.
Celle-ci se soulève jusqu'au bord de la casserole, grasse, épaisse, odorante, avec de petites boursouflures qui la gonflent çà et là. Nelle immerge la cuillère à pot
en cette belle nappe profonde, et quand elle l'en retire, de longs filets descendent de tous côtés. Maintla poêle siffle et pétille, car la pâte vient de couler sur le beurre bruni, autour des rondelles de pommée que Xelle y a disposées préalablement. Et la première crêpe, roussie sur les bords, bondit en l'air, lancée d'un adroit tour de bras. Dolf et Tobias frappent des mains et Iliekje admire l'adresse de la vieille Aelle.
Vite une assiette ! Et la première kœkebakke s'étale dessus, avec la couleur de la sole frite, dorée et g\ lante. À qui cette primeur de la poêle ? Elle sera pour Tobias; mais Tobias la passe à Riekje, et la jeune femme l'ayant découpée en morceaux, en partage avec Dolf les bouchées.
Tobias les regarde manger l'un et l'autre d'un air satisfait et dit à Nelle :
— Allons, femme, je vois que les kœkebakken toujours aussi bonnes que la première fois qu avez faites pour moi.
Et en reconnaissance de cette bonne parole, une
large crêpe juteuse s'abat devant lui. ronde oom les
disques que les joueurs de palet lancent au but. Et Tobias s'é.Tie:
— Le soleil brille sur mon assiette comme quand, du pont, je le regarde briller dans l'eau .
La pâte ruisselle à flots dans la poêle, I chuinte, le feu gronde, et lea tombent à la :
sur la laide, comme une marée de tancl
— A mon tour, mère, B'écrie Dolf, quand la c rôle est p
Nelle B'aasied près de Tobias et m qu'elle a g >ur elle, parce qi
es que les autres, Déjà Dolf fait circuler la la poêle, mais ilnel'étalcpasenrond conj
car il a rêvé de cuire un bonhomme tel qu'il s'en voit à la vitrine des boulangers la veille de Saint-Nicolas. Oh ! oh ! la tète et le ventre sont visibles sans qu'il soit besoin de mettre ses lunettes. Restent les bras et les jambes. Dolf guide la cuillère d'une main prudente, le nez penché sur son ouvrage avec la peur de verser la pâte trop vite ou trop lentement. Tout à coup il pousse un cri victorieux et fait glisser sur l'assiette de Riekje cette caricature ; mais à peine a-t-elle touché la faïence qu'elle se casse en deux et devient une marmelade où il est impossible de distinguer quelque chose. Il recommence encore et recommencera tant que son bonhomme pourra se tenir droit sur ses jambes. Et pour le rendre plus vivant, il lui mettra alors dans la tête un quartier de pomme, en guise de visage.
— Garçon, dit Tobias à son fils, vous trouverez dans le coin aux copeaux une vieille bouteille de schiedamque j'ai rapporter de Hollande avec trois autres ; mais les trois autres ont été bues et il ne reste plus que celle-là. Vous la prendrez et vous l'apporterez sur la table.
Dolf fit comme son père avait dit et Nelle rangea les petits verres. Tobias ensuite déboucha la bouteille et remplit deux verres, un pour Dolf et un pour lui. Et chacun put voir que c'était, en effet, un bon vieux schiedam, car Tobias et son fils remuaient leur tète de haut en bas et faisaient résonner leur langue avec satisfaction.
— Ah ! ma bru, dit Nelle, ce sera un beau jour pour nous tous, dans deux ans, quand nous verrons sous la cheminée un petit sabot, avec des carottes et des navets dedans.
— Oui, Riekje, ce sera un beau jour pour nous tous, dit à son tour Dolf en pressant dans ses gros doigts la main de sa femme.
Et Riekje leva sur le bon garçon ses yeux où il y avait une larme, en lui disant tout bas :
— Dolf, vous êtes un cœur du bon Dieu.
Il s'assit près d'elle et lui nouant son bras autoui hanches:
— .Ma Riekje, dit-il, je ne suis ni bon ni mauvais, niais je vous aime de tout mon cœur.
Et Riekje à son tour l'accola et dit :
— Mon cher Dolf, quand je penseau passé, je m comment je puis encore prendre goût à la vie
— Ce qui est passé est passé, Riekje, ma bien voulue, répondit Dolf.
— Ah ! Dolf, mon cher Dolf, il y a des jours où je songe qu'il vaudrait mieux être déjà là-haut a lin de dire à madame la Vierge ce que vous avez fait pour moi.
— Riekje, je suis triste quand vous êtes triste. Vous voulez donc que je me fasse du chagrin ce soir à cause de vous ?
— Ah ! mon cher Dolf, je donnerais mon sang pour vous épargner un seul instant de chagrin.
— Alors, Riekje, montrez-moi vus belles dents blanches et regardez de mon coté* en riant.
— Dolf, je ferai selon votre commandement, car mes tristesses et mes joies sont à vous. Riekje n'a que son cher Dolf sur la terre.
— Bien ça, Riekje, je veux être tout pour vous, votre père, votre mari <'t votre enfant. N'est-ce pas, H
que je Buis un i>"ii BU8SJ voire petit enfant ?
rons deux à aimer notre maman.
Riekje prit la tête de Doit' dans ses mains et l'em- - i sur les joues comme on boit une liqueur su arrêtant par moments pour savourer la do;.
, puis en recommençant à boire de plus
belle. Et la bouche collée à son oreille, elle murmura du bout des lèvres :
— Dolf, mon Dolf chéri, l'aimerez-vous au moins? Dolf leva la main gravement, et dit:
— Je prends le ciel à témoin de ce que je vais dire, Riekje. Je l'aimerai comme s'il était ma chair et mon sang.
— Notre garçon a eu la main heureuse, dit Nelle à son mari. Riekje- est une douce femme : le jour où elle estentrée chez nous, elle y a amené la joie, Tobias.
— Nous sommes bien pauvres, Nelle, répondit Tobias, mais il n'y a pas de plus grande richesse pour de vieux parents comme nous que de voir, assis auprès de leur feu, des enfants amoureux.
— Et ceux-ci s'aiment, Tobias, comme nous nous sommes aimés.
— Vous étiez alors une fraîche et jolie fille de Deurne, avec des joues aussi rouges que la cerise, et votre nez était un joli petit coquillage comme on en voit sur le sable de la mer, Nelle. Quand vous alliez le dimanche à l'église avec votre grand bonnet à barbes et votre plaque de cuivre sur la tête, étant jeune fille, il n'y avait pas un homme qui ne se retournât sur vous.
— Mais je ne me retournais sur personne, car Tobias, le beau garçon aux cheveux noirs et à la barbe pointue, avec sa veste de velours vert, ses yeux brillants et ses grosses joues brunes, était mon prétendu.
— Ah! Nelle, c'était une bonne chose dans ce temps qu'un serrement de mainderrière la haie, et quelquefois je vous prenais un baiser, mais par surprise, quand vous détourniez la tête.
— C'est vrai, Tobias, mais à la fin je ne détournais plus la tête et vous m'embrassiez tout de même.
Et Riekje disait à Dolf:
— Il n'y a pas de plus grand bonheur sur la terre, mon Dolf, que de vieillir en s'aimant: d'abord on m sent pas que les années deviennent plus courtes à mesure que la vie s'allonge ; et quand l'un meurt, l'autre meurt de suite après. Ainsi l'on n'a pas le temj cesser de s'aimer.
— Oui, Riekje. Et si le vieux père meurt le premier, je dirai au fossoyeur: « Creusez une large tombe, homme de la mort, car notre mère y va descendre à son tour. »
— Ah ! cœur, s'écria Riekje, en serrant son mari dans ses bras, ainsi dirai-je pour moi au fossoyeur, si la mort m'enlève mon Dolf.
Le feu ronflait dans l'âtre, et les chandelles, tirant sur leur fin, grésillaient avec une lueur vacillante. Maintenant Nelle oubliait de moucher les mèches qui, écroulées par les champignons, faisaient dégoutter le s:; grosses larmes jaunes. Et dans la lumière rougeâtre qui s'élargissait en cercles comme de l'eau où une pi est tombée, l'étroite et pauvre chambre avait l'air d'un petit paradis, car il y avait là des cœurs heureux.
Rude et couleur de saumon fumé, la t<?te de Tobias se détachait de la brune paroi avec ses pommettetantes, son menton couvert d'un bouquet de poil> sa bouche rasée et ses oreilles garniesd'un'1 belière d*OT. Et près de lui se tenait assise la vieille Nelle. Elle tournait le dos aux chandelles, et par moments, qi <ill<' remuait la tète, un reflet clair plaquait son front, l'or Me ses pendants scintillait a ses oreil!' >u1 de
sou ne/ s'allumait d'une paillette, -'t de loml.r taient, comme les ailes d'un oiseau, les cape. Elle était vôtue d'un gros jupon de lain lequel dansaient les basques de sa jaquette ;i fl< plisséea en tuyaux paides, mais le bras de Toi
étant posé dessus, en dérangeait un peu la symétrie. De l'autre côté de la chambre, Riekje et Dolf se tenaient les mains enlacées ; leurs visages l'un près de l'autre, ils s'étaient un peu écartés pour mieux se regarder sans être vus. Et quind ils faisaient un mouvement, la clarté des chandelles frappait le menton rasé de Dolf, la bouche pourprée de Riekje, leurs nuques ou leurs oreilles percées d'anneaux, comme le soleil allume sous les vagues le ventre des poissons. Sur les planches luisaient les chaudrons, les marmites et les pots, et dans les coins, l'ombre avait la douceur du velours.
— Qu'avez-vous, Riekje ? s'écria Dolf tout à coup, vos joues deviennent blanches comme les assiettes qui sont dans l'armoire et vos yeux se ferment. Ma Riekje, qu'avez-vous !
— Ah f Dolf, répondit Riekje. Si c'était pour aujourd'hui ! J'ai souffert tout l'après-midi et voici que le mal augmente. Mon enfant I mon enfant ! Si je meurs, aimez-le, Dolf, mon cher homme.
— Mère ! mère ! s'écria Dolf, le cœur me tourne. Puis, il se couvrit la figure de ses larges mains et se
mit à sangloter dedans, sans savoir pourquoi.
— Allons, Dolf, du courage, dit Tobias en lui frappant sur l'épaule. Nous avons tous passé par là!
— Riekje, la Riekje de mon cœur, disait de son côté la bonne Nelle en pleurant, il ne pouvait nous arriver un plus grand bonheur le jour de la Saint-Nicolas. Les pauvres gens sont plus joyeux d'un enfant qui leur vient que de tous les trésors de la terre, mais l'enfant est surtout bienvenu quand le ciel nous l'envoie le jour de Pâques ou le jour de la Saint-Nicolas.
— Dolf, dit Tobias, vous avez de meilleures jambes que moi. Il faudra courir jusque chez madame Puzzel ; nous veillerons sur Riekje.
Alors Dolf pressa une dernière fois Riekje dans ses bras, et on l'entendit monter l'échelle en courant; puis son pas fit danser la planche qui joignait le bateau à la rive.
— Il est déjà loin, dit Tobias.
Comme un grand oiseau, la nuit est étendue sur la ville; mais il a neigé les jours précédents, et à travers les bonnes ténèbres, Dolf aperçoit la face pâle de la terre, pâle comme celle des trépassés. Il court le long du fleuve, à toutes jambes, comme quelqu'un qui, perdu sur les plages, écoute gronder derrière ses talons la mer rapide sans que, toutefois, le bruit que font ses sabots en retombant sur le sol, soit aussi pressé qu«' les battements de son cœur dans sa poitrine. Au loin, dans le brouillard, les réverbères ressemblent à la pr sion des porteurs de cierges dans les enterremei ne sait comment cette idée lui est venue; et elle lui fait peur, parc*' que derrière il voit la mort, encore une fois. Maintenant il heurte des formes Bilen i marchant avec mystère, d'un pas diligent.
— Sans doute on les a appelés en hâte et ils s<> rendent au chevet des moribond.-, pense-t-il.
Puis il se souvient que c'est la coutume en Flandres de mettre cette nuit-là dans la cheminée, à la place <iu foin, des carottes et des
- petits pour ><T\ir de nourriture à l'âne de saint Nicolas, des poup des harmonic.i a nt de grands
hommes en spikelaus, selon la fortune de chacun.
— « Ah ! dit-il soulagé, ce sont des pères et des mères qui vont aux boutiques. » Cependant les tristes réverbères, pareils à des porteurs de cierges, à présent semblent se donner la chasse par les quais; leurs petites flammes courent en tous sens, se croisent, ont l'air de gros papillons de nuit. — « J'ai la berlue, — ainsi dit-il ; sûrement il n'y a de papillons que dans ma tète.
Tout à coup il a entendu des voix. On crie, on appelle, on se lamente. Des torches vont et viennent le long de la rive, avec de rouges lueurs, que le vent secoue comme des lanières, parmi des tourbillons de fumée. Et dans le tremblement des feux, Dolf distingue des silhouettes qui se démènent, et d'autres se penchent sur le fleuve, sombre comme un puits.
Alors tout s'explique : les réverbères n'ont pas bougé de place ; mais il a été induit en erreur par les falots errants.
— Cherchons Dolf Jeflers, crient deux hommes. Il n'y a que lui qui soit capable d'en venir à bout.
— Voici Dolf Jefïers, répond aussitôt le brave garçon, que lui voulez-vous?
Il les reconnaît à présent : ce sont ses amis, ses frères de misère et de peine, des bateliers comme lui. Tous l'entourent en gesticulant, et un vieux, ridé comme une plie sèche, frappe sur son épaule et dit :
— Dolf, au nom de Dieu! Un chrétien se noie. Au secours ! Il n'est peut-être plus tinps. Habits bas, Dolf!
Dolf regarde l'eau, les falots, la nuit qui est sur sa tête et les hommes qui le caressent de leurs mains.
— Compagnons, s'écrie-t-il, devant Dieu, je ne puis. Riekje est dans les maux et je ne suis pas maître de ma vie.
— Dolf ! Au secours! crie encore le vieil homme.
Et de ses mains qui tremblent il lui montre ses habits ruisselants d'eau.
— J'ai trois enfants, Dolf, etpourtantj'ai déjà plongé deux fois, mais les bras ne vont plus.
Dolf se tourne vers les figures pâles qui font cercle autour de lui :
— Lâches, s'écrie-t-il. Il n'y en a donc pas un parmi vous qui veuille sauver un homme qui se noie ?
Mais la plupart courbent le front et haussent les épaules, comprenant qu'ils ont mérité cette injure.
— Dolf, crie de nouveau le vieux, aussi sûrement que la mort est la mort, je descendrai encore une fois, si vous n'y allez pas vous-même.
— God ! god ! Le voilà ! s'écrient en ce moment les gens qui promènent les falots sur l'eau. Nous avons vu ses pieds et sa tète. A l'aide t
Dolf jette au loin son habit et dit froidement au batelier :
— J'irai.
Et il dit encore :
— Qu'un de vous coure jus pie chez madame Puzzel et la ramène sans garder au (iu/Jenvisc/t.
Puis il fait le signe de la croix et murmure enh dents :
— Jesus-Christus, qui êtes mort sur lacroixpou cheter les hommes, ayea pitié de votre créature.
Il descend vers la rive, la poitrine nue, et la fou! le suit tremble pour sa vie. Il int le
fleuve traître sur lequel les flambeaux égouttenl larmes de san^, ainsi qu'il regarderait sa propre mort mme quand un gros poisson frappe IV . le fleuve bouillonne.
— Le voila ! répèlent les mèiiKs voix.
Alors l'abîme s'ouvre.
— Riekje ! a crié Dolf .
Et comme une prison, le flot froid se referme sur lui. Des ondulations qui s'élargissent rident seules la noire étendue que la lumière des torches fait paraître plus noire encore. Un silence lourd règne parmi le groupe qui regarde de la rive. Quelques hommes entrent à mi-corps dans le fleuve qu'ils battent avec de longues gaules ; d'autres déroulent des câbles qui vont à la dérive ; trois d'entre eux se sont glissés dans un canot et rament sans bruit, en ayant soin de remuer les falots à ras de l'eau. Et l'homicide Escaut coule comme de l'éternité avec un murmure doux, en léchant la rive.
Deux fois Dolf remonte à la surface et deux fois il disparait : on voit ses bras qui s'agitent et sa ligure blanchit vaguement dans la nuit. Il fend de nouveau le gouffre glacé et plonge au plus profond. Subitement ses jambes s'immobilisent comme nouées avec les algues perfides par les rancuniers Esprits des eaux. Le noyé s'est accroché à lui et il comprend que, s'il ne parvient pas à se dégager, c'en est fait de l'un comme de l'autre. Ses membres sont plus étroitement scellés que s'ils étaient rivés dans un écrou. Alors une lutte horrible s'engage et ils descendent dans les boues du lit. Tous deux frappent, mordentet se déchirent, comme de mortels ennemis, dans les ténèbres roulantes. Dolf prend à la fin le dessus ; les bras qui le paralysaient cessent de l'étreindre et il sent flotter à présent le long de son corps une masse inerte. Une lassitude funeste comme le sommeil s'est emparée de lui, sa tête penche en avant et l'eau lui entre dans labouche.Mais la lueur des falots perce l'épaisseur des flots ; il rassemble ses forces, entraînant après lui cette proie qu'il vient de dis-
puter aux anguilles voraces ; et sa poitrine respire enfin l'air vital.
Une grande clameur s'élève alors.
— Hardi I Dolf 1 crie la foule, haletante, qui tend les bras par dessus le ileuve.
Des bateliers ont amassé du bois sur le bord et y ont mis le feu. La flamme monte en tournoyant et le ciel en est éclairé au loin.
— Par ici ! Dolf ! Courage ! Dolf ! cœur du bon Dieu, courage ! hurle encore la foule.
Dolf est sur le point d'atteindre la berge : il fend l'onde de toute la vigueur qui lui reste et pousse devant lui le corps inanimé. La rouge lumière du bûcher se répand comme une huile enflammée sur ses mains et sa figure, et brusquement à côté de la sienne éclaire la figure du noyé.
A peine a-t-il vu ce visage blême qu'il le repousse du poing au fond de l'eau et un cri de rage sort de sa poitrine : il vient de reconnaître l'homme qui a déshonoré sa Riekje et a fait fructifier ses entrailles. Dolf, le loyal garçon, a eu pitié de la pauvre fille de pêcheur délaissée et l'a prise pour femme devant Dieu et devant les hommes. Il le repousse donc; mais le noyé, qui sent le fleuve se refermer encore une fois sur lui, enlace son sauveur dans ses bras plus durs que le fer. Alors tous deux disparaissent dans le noir de la mort.
Et Dolf entend une voix qui dit en lui :
— Meurs, Jacques Karnavash : il n'y a pas assez de place sur la terre pour toi et l'enfant de Uiekje.
Et une autre voix répond à celle-là :
— Vis, Jacques Karnavash, car mieux vaudrait frapper ta mère d'un coup de maillet sur la tête.
— Voilà Dolf qui nous ramène madame Puzzel, dit la vieille Nelle à Riekje, au bout d'une heure.
La passerelle balance, en effet, sous le pas de deux personnes, et des sabots cognent ensuite le pont, tandis qu'une voix crie :
— Tobias ! Tobias 1 prenez la lanterne et éclairez madame Puzzel.
Tobias prend une des chandelles et pousse la porte en ayant soin d'abriter la chandelle avec sa main.
— Par ici, dit-il en même temps. Par ici I
La digne madame Tire-monde descend l'échelle et un jeune garçon descend après elle.
— Ah I madame Puzzel, Riekje sera bien contente de vous voir. Entrez, dit Tobias. Bonjour, garçon. Tiens, c'est notre Lucas.
— Bonjour, Tobias, dit le jeune homme, Dolf est resté en chemin avec les camarades et j'ai fait la conduite à madame Puzzel.
— Entrez boire un verre, fils, dit Tobias. Vous irez retrouver Dolf ensuite.
Nelle s'avance à son tour et dit :
— Bonjour, madame Puzzel, comment va notre santé? Voilà une chaise. Chaufîez-vous.
— Bonjour la compagnie, répond la grosse petite vieille femme. Il va donc y avoir du sucre de baptême ce soir dans le Guldenvisch. C'est notre premier, n'est * ce pas, Riekje ? Allons, Nelle, faites-moi du café et donnez-moi des chaussons.
— Riekje, dit alors le jeune batelier, j'ai fait la con-
duite à madame Puzzel, parce que les camarades ont entraîné Dolf. Il ne faut pas que Dolf vous voie dans la douleur. Non. Ça n'est pas bon. Voilà pourquoi les camarades lui font boire un bon coup, afin qu'il prenne du courage.
— Et moi, j'en aurai davantage s'il n'est pas ici, s'écria Riekje en levant ses yeux brillants de larmes.
— Oui, dit à son tour Nelle, il vaut mieux pour tout le monde que Dolf ne soit pas ici.
Tobias ensuite versa un verre de genièvre et le donna au jeune garçon en disant :
— Voilà, pour votre peine, Lucas. Quand vous aurez bu cela, vos jambes s'allongeront comme une paire de rames pour être plus vite auprès des amis.
Et Lucas but le verre en deux fois. Et il but le premier coup en disant à la compagnie :
— A la santé de tout le monde.
Et le second coup, il le but en se disant à lui-même :
— A la santé de Dolf, s'il est encore en vie.
Puis là-dessus bonsoir. Quand le gaillard s'en alla, la bouilloire chantait sur le feu et une bonne odeur de café commençait à se répandre dans la chambre, car la bonne Nelle avait posé le moulin sur aix et
broyait en tournant les graines noires qui crevaient en petits éclats.
Madame Puzzel, ayant défait l'agrafe de cuivre de son grand manteau noir à capuchon, tira de e un étui à lunettes et un tricot. UW chan ttnet-
tessur son nez, passa les aiguilles à tricoter enti
- et s'assit près du feu, en faisant aller ses mains aux lonçs doigts plats. Elle portait une jaquette de laine à 11-' un chàle noir, et ses chausson-
taient du bas d'un jupon de tiretaine. !»<• tem] elle levait les yeux par-dessui ses lui haus-
ser la tête, et regardait Riekje qui allait et venait en mettant la main sur son ventre et en se lamentant. Puis ses gémissements grandirent et madame Puzzel lui donna de petites tapes sur la joue en disant :
— Du courage, Riekje. Vous n'avez pas idée de la joie qu'on éprouve à entendre crier son petit enfant pour la première fois. C'est comme de la crème à la vanille qu'on mangerait en paradis, en écoutant de la bonne musique de violon.
Tobias, ayant appuyé au mur le grand coffre de bois qui servait de couchette, alla prendre deux matelas de varech à son propre lit, et tandis qu'il les étendait sur le coffre, une saine odeur de marée se répandait dans l'air. Nelle, ensuite, recouvrit les matelas de beaux draps de grosse toile qu'elle tapota longuement du plat de la main pour en effacer les plis, de manière à rendre le lit doux comme une couette de Hollande. Et vers minuit, madame Puzzel replia son tricot, posa ses lunettes sur la table et croisa ses bras en regardant le feu, puis elle se mitàpréparer les langes, renfonça d'un coup de poing les oreillers, regarda l'heure à la grosse montre d'argent qu'elle portait sous sajaquette. Et enfin elle bâilla six fois de suite et s'endormit d'un œil, en tenant l'autre ouvert.
Mais Riekje tordait à présent ses mains et criait :
— Marne Puzzel ! Marne Puzzel !
— Marne Puzzel ne peut rien pour vous, Riekje, répondait la grosse femme. Il faut attendre.
Au dedans, la bouilloire sifflait sur le feu : au dehors l'eau du fleuve clapotait contre le bateau. Des voix se mouraient au loin sur la rive et l'on entendait des portes se fermer.
— Il est minuit, disait Tobias, ce sont les gens qui sortent de l'estaminet.
— Ah ! Dolf ! mon cher Dolf! s'écriait chaque fois Riekje. Pourquoi ne revient-il pas?
Et pour la calmer, Nelle, de son côté, disait :
— Je vois les lampes qui s'éteignent une à une dans les bateaux et dans les maisons. Dolf sûrement va rentrer.
Mais Dolf ne rentrait pas.
Deux heures après minuit, les douleurs de Riekje devinrent si grandes qu'elle fut forcée de se coucher bot le coffre. Madame Puzzel rapprocha alors sa chaise, et maman Nelle prit son chapelet, pour dire les prières. Et il se passa encore deux heures.
— Dolf! Dolf! criait sans cesse Riekje. Où reste-t-il si longtemps quand sa Riekje va mourir ?
Et Tobias montait de temps à autre à l'échelle pour voir si Dolf ne revenait pas. Le petit hublot du Guldenvisch reflétait sur l'eau noire la rougeur de ses vitres et il n'y avait plus d'autre fenêtre éclairée dans la ville. Au loin le carillon d'une église sonnait les quarts dans l'air de 1 » nuit et, comme une volée d'oiseaui échappés d'une cage, Tobias écoutait les notes de la musique qui lui parlaient de celui qui allait venir. Lentement, les lampes se rallumèrent l'une après l'autre dins les maisons, des lumières tremblèrent le Long de l'eau, pareilles à des étoiles. Puis le matins froid coula dans les rues. Alors un petit enfant se mit à crier dans le bateau et ses cris semblèrei 11 qui
les entendaient, doux comme le bêlement d'ui dans sa crèche.
— Riekje ! Riekje !
Une voii lointain'' appelle Riekje. Qui bondit sur lf pont et se précipite dans la petite chambi le bon garçon. Riekje, qui sommeille, ouvre les et voit son cher léonin
jette son bonnet en l'airet Nelle agace, en riant, la bouche du nouveau-né que madame Puzzel emmaillote sur ses genoux. Et quand l'enfaiiçon est bien enveloppé dans ses langes, madame Puzzel le met dans les bras de Dolf qui l'embrasse à petites fois, avec précaution.
Riekje appelle Dolf, lui prend la tête dans ses mains, puis elle sourit et s'endort jusqu'au matin. Dolf pose son front à côté d'elle sur l'oreiller ; et comme leurs cœurs, leurs haleines demeurent confondues pendant leur sommeil.
Dolf un matin s'en va à la ville.
Les cloches de mort sonnent à grandes volées et leurs glas se répondent à travers l'air comme, sur les naufragés, le cri rauque des goélands et des pétrels.
Une longue procession s'enfonce sous le porche de l'églis?,, et l'autel tendu de noir se constelle de la clarté des cierges brillants comme des larmes dans des yeux de veuve.
— Qui est trépassé dans la ville ? demande Dolf à une vieille mendiante accroupie, le menton sur les genoux, au seuil de l'église.
— Un riche fils de famille, un homme de bien, Jacques Karnavash. Une petite aumône, s'il vous plaît, pour le repos de son âme.
Dolf ôte son chapeau et entre dans l'église. Tl se cache derrière un pilier et voit le cercueil aux clous d'argent disparaître sous le noir catafalque.
— Seigneur Dieu, dit-il, que votre justice se fassa. Pardonnez-lui^comme je lui ai pardonné.
Et quand la foule se rend à l'offrande, il va prendre un cierge des mains de l'enfant de chœur et suit ceux qui font le tour des candélabres, grands comm arbres, qui brûlent aux quatre coins du poêle.
Puis il s'agenouille dans un coin obscur, loin des hommes et des femmes qui sont venus pour honorer la mémoire du mort, et il mêle ces paroles à sa prière :
— Dieu, père des hommes, pardonnez-moi à mon tour. J'ai sauvé cet homme des eaux, mais le cœur m'a d'abord manqué quand j'ai vu que c'était le séducteur de ma Riekje, et j'ai senti le désir de la vengeance. Alors j'ai repoussé sous moi celui qui avait une mère et qu'il m'était réservé de rendre à sa mère : je l'ai repoussé d'abord avant de le sauver des eaux. Pardonnez-moi, Seigneur, et s'il faut que j'en sois puni, ne punissez que moi seul.
Il sort ensuite de l'église, et au fond de l'âme il pense:
— A présent il n'est plus personne sur la terre pour dire que l'enfant de Riekje n'est pas mon enfant.
— Hél Dolf, lui crient des voix sur le quai.
Il reconnaît ceux qui l'ont vu ramener à la rive Jacques Karnavash.
Ces rudes cœurs tremblaient pour lui comme cœurs de femme : ils embrassaient ses genoux et lui disaient :
— Dolf, vous valez mieux que nous tous.
Il était tout à coup tombé sur le pavé, mais ils l'avaient porté près d'un grand feu, dans une cuisine d'auberge, lui avaient chauffé l'estomac avec d nièvreet l'avaient soigné jusqu'au moment où il senti assez de force pour courir auprès de sa Riekje chérie.
— Dolf, lui crient-ils.
Et quand Dolf se retourne, le vieux batelier le serre dans ses bras et lui dit :
— Mon cher fils, je vous aime comme si vous étiez né de moi.
Et les autres lui serrent les mains de toutes leurs forces en lui disant :
— Dolf, nous ne mourrons pas sans avoir connu un vrai cœur de garçon.
— Et moi, camarades, fait Dolf en riant, je ne mourrai pas sans avoir bu encore avec vous plus d'une pinte à la santé du gros fiston que Riekje m'a donné l'autre nuit.
QA M. Gustave Robert
Il y avait ce soir-là à Wavre, sur la place, une maison où l'on se préparait surtout à fêter saint Nicolas. C'était chez le boulanger Hans Jans. Dans la chambre à deux fenêtres, sise au dessus de la boutique, un grand feu et une petite lumière éclairaient le beau lit des étrangers, avec ses courtines de perse à fleurs roses et son bois de chêne poli qui reluit.
Et dans le lit était couchée Fleur-de-Blé, la fille de Jans.
Bonne-maman Jans par moments mettait une bûche dans l'âtre, en ayant soin de retourner celles qui étaient consumées ; puis, relevant ses lunettes sur les bandeaux bruns qu'elle portait par-dessus ses cheveux blancs, elle allait à pieds doux vers le lit.
— Fleur, disait-elle tout bas en écartant les courtines.
Et alors la lampe rouge jetait sa clarté sur Fleur-de- Blé tapie dans les draps et ne laissant voir que ses tout petits bras et sa toute petite figure.
Deux fois depuis que la grande horloge à gaîne de la boutique avait sonné sept heures, bonne-maman Jans avait ouvert les courtines du lit en appelant Fleur-de- Blé, et l'enfant ne s'était pas éveillée.
Elle entendait à chaque instant carillonner la sonnette que Jans avait attachée à la porte de la boutique et que le chaland faisait tinteler quand il entrait. Or, il venait beaucoup de monde ce soir-là chez les Jans, car ils avaient, en sucre et en pâte, les plus beaux bonshommes de la ville.
Et chaque fois que sonnait la sonnette, bonne-maman Jans se demandait :
— Est-ce pour un homme de six sous ou pour un homme d'un franc? Ceux d'un franc ont des cheveux de sucre blanc et des joues de sucre rose, et ceux de six sous sont en pâte unie. Hans aurait dû faire aussi des hommes à deux francs, parce qu'il y aura toujours des gens qui voudront payer deux francs quand leur voisin n'en paye qu'un.
Et madame Jans servait au comptoir, regardant de côté les gamins qui, le nez rouge et les mains dans les poches, se renouvelaient toujours à la vitrine, deraafl les grands hommes de pâte, tandis que Jans dans le fournil :
— Allons, les garçons ! Hardi à la pâte 1 Je vais bientôt faire l'homme de Fleur.
Et, par la fenêtre de la petite chambre de den madame Jans voyait Hans, les bras nus, on veste blanche et pantalon blanc, qui allait et venait, à la lueur des flammes, à côté des garçons penchés sur le pétrin.
Jans prit la plus grande de ses formes, y étendit le beurre, coula avec précaution la pâte, puis virement plongea la forme dans le four.
— Ah I Fleur, pensait madame Jans, quel beau spikelaus ton papa va te faire là ! Il n'y en a pas un autre dans tout Wavre pour donner à la pâte une si belle tournure. Certainement j'ai bien fait, étant fille de boulanger, de me marier avec Hans.
Jans ensuite retira des cendres brûlantes un admirable bonhomme fumant et blond qu'il détacha d'un coup sec, et il le déposa sur une planche poudrée de farine. C'était un gros monsieur en bas de culottes, avec une mitre sur la tète, une perruque dans le dos, une canne à crosse à la main et dans les poches des joujoux qui dépassaient. On lisait sur ses souliers à boucles, le long d'une banderole : Saint Nicolas.
D'admiration le premier mitron mit la main à son nez et le second la mit à son pantalon.
Hans, qui les vit, leur dit sévèrement :
— Sales garçons, depuis quand met-on à son pantalon et à son nez la main avec laquelle on pétrit?
Puis Jans se mit à glacer en rose les joues et le nez du saint, piqua des grains d'anis dans la perruque, coula du chocolat sur l'habit, étendit une couche de gelée de groseilles le long du gilet, saupoudra de poussière d'or la crosse et la mitre, sucra en blanc les mains et les bas, enfin appela sa femme et, lui montrant son chefd'œuvre, dit:
— Ann?tte, la pâte est mêlée de tranches de melon, de morceaux d'oranges et de raisins. Je ne donnerais pas ce saint Nicolas pour cinq francs, parce que je ne le referais peut-être plus si bien pour dix.
Et Fleur-de-Blé s'éveilla tout à coup en disant de sa petite voix :
— Bonne maman, ça sent bien bon; est-ce que saint Nicolas est déjà venu ?
Cette petite voix de Fleur ressemblait aux dernières
38 FLEUR-DE-liLÉ
vibrations du cristal quand on l'a frappé avec un couteau et qu'on n'entend plus qu'un son qui va mourir.
— Non, mon enfant, répondit bonne maman Jans en remettant les petits bras de l'enfant dans le lit, saint Nicolas n'est pas encore venu, mais il passe dans la ville et c'est ça qui sent bon.
— Bonne maman, pourquoi que saint Nicolas sent bon quand il passe dans la ville ?
— Parce que papa Jans fait cuire dans son four sa pâte à bonshommes. Et il y en a de six sous et il y en a aussi d'un franc. Veux-tu boire un peu ?
— Bonne maman, répondit l'enfant, j'ai fait un i J'ai rêvé que saint Nicolas venait me chercher dans mon lit : et il avait une grande barbe, comme l'ii
du bon Dieu que m'a donnée marraine Dictus. Et j'ai dit : « Bonjour, saint Nicolas, patron des bons enfants. - Et il m'a dit comme ça : « Fleur-de-Blé, je suis tan patron, en effet, car tu es une bonne petite iille et j'aime les bons petits enfants. Viens avec moi. » Et j'ai dit : « Pour où aller, bon saint Nicolas? »Et il m'a répondu: « Pour aller jouer en paradis.» Alors maman et papa et bonne maman m'ont donné une robe blanc m'ont
dit qu'ils viendraient plus tard. Et quand je Buifl trée au paradis, il y avait des petites filles et des petits garçons tout en blanc qui jouaient.
» Ils m'ont prise dans leurs liras et ils m'ont dit qu'ils jouaient comme ça la nuit et le jour, toujours, et ils avaient des joujoux, bien plus beaux que ceux que papa m'a donnés au nouvel an dernl
» Et les petites filles avaient d gran-
des qu'elles, qui faisaient la réi qui disaient:
« Merci, madame. »
» Et alors saint Nicolas m'a embrassée et il m'a dit :
— Amuse-toi, je t'aime bien, qu'il m'a «lit. Tu auras
aussi des poupées et elles te diront aussi : Merci, madame. » Et puis, bonne maman, j'ai senti une bonne odeur et je me suis éveillée.
— Voilà M. le docteur Trousseau qui vient te dire bonjour, Fleur-de-Blé, dit tout à coup bonne maman Jans.
M. Trousseau poussa la porte, et étant allé droit au lit, il dit :
— C'est papa Trousseau. Comment vas-tu, mademoiselle? Voyons le pouls.... Hum! hum! Et la langue? Tu as le sang aux joues, petite. On a donc eu des émotions ? — C'est ça, la Saint-Nicolas!
M. Trousseau mit la main sur le cœur de l'enfant, puis il y mit l'oreille, et ses yeux tout à coup roulèrent sous sesgros sourcils gris, comme la boule avec laquelle les joueurs abattent les quilles Au Coq sans Tête. En ce moment Jans et sa femme entrèrent l'un derrière l'autre sur la pointe des pieds, comme des ombres, en retenant leur haleine. Alors M. Trousseau se mit à souffler dans ses joues pour ne pas leur montrer son inquiétude. Pais il prit son chapeau et son parapluie et courut à la cure avertir M. le vicaire. Or, M. le vicaire aimait beaucoup les Jans et quelquefois allait les dimanches d'été manger la tarte chez eux.
Quand la pendule sonna neuf heures, Fleur de-Blé s'éveilla.
— Bonne maman, est-ce que saint Nicolas n'est pas encore venu ?
40 KLEl/R-DK-BLÊ
— Non, Fleur, il n'est pas encore venu, mais il passe sur la place.
— Och ! bonne maman, laissez-moi voir passer Nicolas sur la place.
— Fleur, reste en paix : saint Nicolas ne donne plus rien aux enfants qui l'ont vu.
— Och ! bonne maman, j'entends sur la place la voix du petit Paul qui crie : « Saint Nicolas passe derrière la maison du boucher Kami, » et celle de la petite Marie qui lui répond : « Non, il ne passera que dans une heure. »
Le père Jans, entendantd'en bas qu'on parlait, monta, et ayant enveloppé Fleur-de-Blé d'un jupon de laine, l'approcha de la fenêtre dont il souleva le petit rideau blanc.
Il était tombé de la neige dans l'après-midi et il y en avait par terre près de tr.jis pouces. Les maisons de la place se détachaient en noir sous une perruque blanche, dans un ciel roux d'où les flocons continuai» tomber, comme tombe en mai, sous x. du ton-
deur, la toison des brebis. Des lumières bougeaient, et devantles boutiques, les quinquets dessinaient en rouge sur le sol blanc tes que
Fleur-de-Blé regardait surtout, c'étaient rapluies des marchandes qui, les sabots noufle et l<*s mains sou- leurs tabliei ses au milieu de la place, devan
lesquelles s'.'t liaient dea lions de
le ii.il. <!' de bois, des m spikelaus.
Et, tan lis que l;i neige dfl poudraient les parapluiesetfaisaieni
des chandelles, les enfants des pauvres gens, le nez roupilleux et un doigt dansla bouche, regardaient, sans rien dire et tour à tour, les brimborions de l'étalage et les marchandes qui à pleines joues soufflaient sur leurs petits réciiauds de terre d'où s'envolait une nuée d'étincelles.
Par moments, Fleur-de-Blé entendait un claquement de porte dans la rue, et tantôt un voisin quittait sa maison pour se rendre au cabaret, tantôt une voisine, en sabots et le cabas à la main, trottinait du côté des parapluies après avoir eu soin de faire le tour de clé ; et d'autres fois, elle n'entendait plus que des lambeaux de voix traînant dans le soir.
Mais la neige amortissait tous ces bruits et les faisait paraître doux comme du velours.
— Je vois bien encore, disait-elle, la vieille Lisbeth qui balaye la neige devant sa porte, et elle a mis près d'elle un seau d'escarbilles pour les jeter sur le trottoir après qu'elle l'aura balayé. Je vois aussi M. Onuzel, le pâtissier, qui se promène les mains dans les poches en fumant sa belle pipe de porcelaine, et il regarde de loin les bonshommes que papa a faits ce matin. Mais je suis bien contente de n'avoir pas vu saint Nicolas, et je vais rentrer dans mon lit.
Papa Jans recoucha Fleur-de-Blé et l'embrassa en lui disant :
— Dors bien, ma Fleur. Ton papa fera la maison bien belle pour recevoir saint Nicolas, et on étendra sous la cheminée le beau tapis rouge à fleurs noires qu'on met à la fenêtre entre deux bougies quand passe M. le curé avec la procession.
Et grand'maman Jans dit:
— Comment est-il possible, Jésus mon Dieu ! de ne pas aimer une enfant qui se laisse mettre au lit sans
pleurer et qui est toujours contente de sa bonne-maman? On n'entendit plus bientôt dans la chambre que la faible respiration de l'enfant et le bruit des aiguilles à tricoter qui cliquetaient dans les petites mains sèches de grand 'm aman Jans.
Tout à coup M. le vicaire, son tricorne sur l'oreille, ouvrit la porte de la boutique et dit à papa Jans et à maman Jans qui faisaient leur caisse en mettant à part les petits sous, les gros sous et les francs :
— C'est moi, mes amis. Bonjour, madame Jans. Je viens voir si Fleur-de-Blé a mis son petit sabot dans la cheminée.
— Tiens ! C'est M. le vicaire, dit Jans en ôtant sa pipe de sa bouche et en le conduisant dans la petite chambre qui est derrière la boutique. Bonne maman Jans sera bien contente de vous voir.
Dans ce moment, la porte de la chambre d'en haut s'ouvrit et bonne maman Jans cria très vite :
— Mans ! Ilans !
— Ah! c'est ça! dit Jans. Fleur-de-Blé m'appelle à tout bout de champ pour me parler de saint Nicolas. Ces anges-là ! Montez, monsieur le vicaire.
— Jésus God ! cria bonne maman quand elle les vit. Fleur-de-Bl<' vient do m lever «'t elle veut, descendre sur la place... Votre bénédiction, monsieur W vi
Fleur-de-Blé avait l<*s youx grands »>uverts et elle regardait sans voir du OÔtë des fanél
— Ma Fleur ! cria Jans commo un fou.
Et il remit la fillette dans les couvertures.
M. le vicaire ayant tourné les yeux vers Jans, vit qu'il était pâle comme les draps du lit et que ses mains tremblaient.
Fleur-de-Blé ferma doucement les yeux et se rendormit; mais ses petites mains, transparentes comme une porcelaine dans laquelle brûle une veilleuse, continuaient à faire des gestes vagues sur la courte-pointe.
— Du courage, Jans, dit le vicaire en lui posant doucement la main sur l'épaule. Pensez à notre Seigneur qui a souffert la Passion.
Mais Jans, les yeux perdus, regardait son enfant et ne l'entendit pas.
Alors Fleur se mit à remuer doucement les lèvres comme si elle parlait tout bas à quelqu'un qui était de l'autre côté de la nuit; et à la fin elle prononça ces mots :
— Je suis Fleur-de-Blé, la fille du boulanger Jans qui est sur la place.
Elle se tut un instant et reprit :
— Bonjour... Toujours jouer... Poupées... Merci, madame.
Sa voix était comme une musique de violon très douce, et tandis qu'elle parlait, un petit sourire pâle ressemblait sur sa bouche à un petit nuage clair qui se fond dans le soir. Jans vit son bras mignon sortir des draps et elle salua de la main dans le vide, avec un geste lent qu'elle avait quand elle répétait ses fables et disait : Bonjour, monsieur du Corbeau. Puis, après une demi-heure, Fleur-de-Blé s'éveilla de nouveau.
— Est-ce que saint Nicolas n'est pas encore venu? demanda-t-elle.
— Non, Fleur, dit Jans, saint Nicolas ne vient qu'à minuit.
— Ah! c'est bien long, dit la fillette. Mais il vient de loin et son âne est fatigué. Papa mettra un fauteuil pour saint Nicolas et une chaise pour son âne.
— Je n'y manquerai pas, dit Jans, et je mettrai pour saint Nicolas le beau fauteuil qui est di »in et dans lequel s'assoit tante Catherine quand elle vient nous voir à la Noël.
Et vers onze heures, Jans descendit préparer sur des assiettes le saint Nicolas de Fleur-de-Blé. Il avait ai une grande poupée qui avait des yeux de nacre, des cheveux frisés couleur de beurre et un corps articulé : il avait acheté aussi un berceau doublé de satin bleu et qui se balançait sur une demi-lune. Et il avait p tout quinze francs.
Il mit la poupée dans le berceau et rangea dans un grand carton la mantille de soie, la robe de barège et le chapeau de peluche rose qui composaient la toilette de la poupée. Et Jans riait en Lui-même en pensant à la joie de sa Fleurette, un peu de gaité lui étant revenu de manier toutes ces choses.
Il ôta ses souliers et deux fois monta sur l'escalier, la première fois pour porter ! tes de
bonbons, la seconde fois pour porter la poupe" ceau et le carton aux habits de la poupée. Et il die le tout dans le réduit qui attenaii à la chambre o posait Fleur-de-Blé.
Et Fleur ne cessait pas de dormir.
— le veux voir sa joie taui.it quand elle saint Nicolas: c'est pour cela qu M. le vi-
caire à bonne maman Jans.
Mais ce n'était pas j'Otir < caire.
Il tira de sa poche son bréviaire, et les lèvr ment remuées dans un marmottement intérieur, se
mit à lire près de la petite lampe. Mais de temps à autre, M. le vicaire regardait Fleur-de-Blé et alors il disait en lui-même en fermant son livre, après y avoir glissé le doigt pour ne pas perdre la page :
— Seigneur, mon Dieu! prenez en pitié ces pauvres gens !
Quand vint minuit, Fleur-de-Blé entendit du bruit dans la maison, et ayant ouvert les yeux, elle demanda si ce n'était pas l'âne de saint Nicolas qui descendait par la cheminée. Et Jans, qui savait bien que c'étaient ses garçons dans le fournil, lui réponditen remuant ses gros sourcils pleins de farine, que certainement il distinguait le bruit des sabots du bourriquet.
Et il ajouta :
— Dans un instant j'irai voir.
Il colla son oreille à la porte, eut l'air d'écouter, la tête en avant, puis descendit, allongeant lentement ses grandes jambes, avec un air de mystère. Et tout à coup d'en bas montèrent des cris, une joie qui éclatait.
C'était Jans, et il disait :
— Fleur! ma Fleur! Il a passé ! Ouvre tes petites mains.
Lorsqu'il reparut dans la chambre, il tenait dans ses bras le fauteuil où s'asseyait la tante Catherine ; et sur le fauteuil s'étalaient le berceau, la poupée, le carton, le bonhomme de pâte et les assiettes de bonbons.
— Merci, saint Nicolas, merci pour Fleur, criait-il du côté de l'escalier.
Et dès que l'enfant eut aperçu la belle poupée et le
berceau, sa petite bouche se plissa dans un sourire ravi, couleur de la neige et des lys.
Alors .Tans lui montra sur le fauteuil de la poussière qu'il avait faite lui-même en mettant les pieds dessus, et riant de tout son cœur:
— Vois, dit-il, ce sont les sabots de la bête à monsieur saint Nicolas.
Et de suite après, Fleur-de-Blé pencha la tète, comme un arbre blessé par une pierre et qui a perdu sa sève ; et toute pâle sur la blancheur du grand oreiller avec son joli sourire triste qui ne savait plus s'en aller, elle retomba à son sommeil. Un silence lourd monta du vestibule; la pendule de la boutique sonna une heure; et doucement un chien se lamenta dans la cour voisine.
— Monsieur le vicaire, s'écria maman Jans en joignant les mains, je crois qu'il y a un malheur sur la maison.
— Bonne maman Jans, répondit If. \e vicaire en levant la main vers le ciel, pensons toujours a celui qui peut tout.
Et le silence reprit, de minute on minute plus grave, autour du grand lit où reposait l'àme de la m hors la neige battait les vitres avec W bruissement léger d'un oiseau qui veut entrer. Et Jans, comme on homme qui a la fièvre, claquait d'au fond de lui le nom de sa Fleur, toujours.
Tandis que ces choses se passaient chea l,une
belle lumière gaie éclairait une des chambre s de la maison du gros boucher Canu. Des poupées el des chevaui de bois remplissaient la table, ai des drapeaux et des tambours. Et tout à coup l«' gros homme, qui coiffait son bonnet de nuit, «lit à sa femme gardant la maison de •'
— En \ n'est pas naturel: je vois sur 1p rideau blanc des ombres qui passent ei repasi
Si Fleur avait la santé de Zéphyrine et d'Annette, certainement il n'y aurait pas lieu de s'inquiéter : mais elle est comme un peu de ouate que le vent souffle avec sa bouche dans l'air.
Et dans toutes les maisons de la ville et des campagnes, les petits enfants des riches et des pauvres dormaient à cette heure, leur tète sur leur bras, rêvant des bonbons et des joujoux qu'ils trouveraient à leur réveil.
Bonne maman Jans avait laissé tomber son tricot sur ses genoux et dormait près du feu, ses lunettes sur son nez. Mais ni papa Jans ni maman Jans ne songeaient au .sommeil: tous deux se tenaient devant le lit, les mains jointes, n'osant plus se regarder, de peur de se montrer leurs larmes. Et M. le [vicaire, les mains jointes comme eux, se disait :
— La respiration de Fleur est comme la cloche de l'église quand le vent d'été la porte au loin dans la campagne et qu'elle va cesser de sonner.
Fleur-de-Blé respirait si mollement qu'on n'entendait plus par la chambre que le crépitement de l'huile dans la lampe et le ronflement de la grand'maman Jans.
Quand la bonne vieille dame s'éveilla, elle s'étonna d'abord qu^ M. le vicaire fût encore là; mais sitôt qu'elle eut vu papa Jans et maman Jans à genoux près de Fleur-de-Blé, elle tira son grand mouchoir à carreaux et se mit à pleurer dedans, avec des gémissements de petit enfant.
Justement Fleur-de-Blé s'éveillait et, tout bas, mais si bas cette fois que bonne maman, qui avait l'oreille un peu dure, ne put l'entendre, elle murmura: — Bonjour, saint Nicolas.
Et plus bas encore :
— ... jour, papa, m'man, bonne m'man.
Fleur-de-BIé dormit jusqu'à l'aube. Et à mesure que
le jour arrivait, sa vie, comme un oiseau frileux qui regagne les pays du soleil, au temps des bises, retournait à la grande lumière. Doucement la lampe baissa. Une effroyable tristesse passa alors sur les vieux meubles si souvent caressés par ses petites mains. Le bon Dieu d'ivoire pendu au mur eut l'air de s'incliner sur sa croix.
C'était l'heure où les coqs chantent. Les enfants d^ Wavre, éveillés plus tôt que de coutume, allèrent écouter aux portes s'ils n'entendaient pas du bruit dans la maison.
Un cri retentit dans la chambre.
— Ah î monsieur le vicaire ! s'écria Jans en sp jetant dans les bras du prêtre.
— Jans! Fleur vient de monter en paradis 1 répondit M. le vicaire.
Et depuis ce temps, le pauvre'M. Jans ne fit pin mais de bonshommes de pâte à la Saint-Nicolas.
QA Aug. Laval lé
M. et madame Lamy occupaient dans un vieux quartier de Bruxelles une chambre qui leur coûtait quinze francs par mois.
Il y avait dans cette chambre un petit poêle sur lequel madame Lamy faisait sa cuisine, une table peinte en rouge, quatre chaises recouvertes de paille, une armoire dans laquelle était rangée la vaisselle, et une garde-robe de noyer contenant le linge, les robes et les habits. Sur la tablette de la cheminée, une tasse en porcelaine portait, sous deux pensées bleues unies par un ruban rouge, le mot « Souvenir » en grosses lettres dorées.
Rien n'était plus propre que ce petit intérieur : le plancher, qui n'avait pas été repeint depuis cinq ans, était blanc au milieu, à force d'usure, et marron dans les coins, avec si peu de poussière qu'on regardait à ses pieds en marchant dessus, dans la crainte de le salir. C'était le grand souci de madame Lamy de tenir tou-
jours sa chambre en bon ordre et de ne rien laisser traîner hors de sa place.
M. Lamy, qui était-ouvrier mécanicien, partaitàl'aube, à cinq heures en été, à six heures en hiver, et revenait à midi, après quoi derechef il s'en allait jusqu'au soir. Il trouvait à midi la table près du feu, quand il I froid, ou près de la fenêtre quand il faisait chaud, et sur une nappe de serge, un peu courte, mais blanche et lustrée, la viande, les pommes de terre et le pain, à côté du pot à bière d'où sortait une bonne odeur de houblon. Madame Lamy courait du poêle à la table, remplaçait les pommes de terre refroidies par des pommes de terre fumantes et prenait grand soin que l'assiette de son homme fût toujours tiède. Et M. Lamy, heureux de trouver son ménage en ordre, les pommes déterre chaudes, la bière fraîche et la nappe parfumée d'une odeur delessive, mangeait avec appétit en dï-
— Comme c'est bon de manger quand on a bien travaillé ! Vous êtes une fière femme, Thérèse. Il n'v a que vous pour accommoder un bon plat.
Puis, quand il avait fini, madame Lamy se met! table à son tour, picorant dans 1 et il se
renversait en arrière sur sa chaise, en tapant à petits coups.
Et de même qu'au matin, lorsqu'il rentrait le après le travail de la journé<\ la table était mise et l'arôme du café remplissait la chambre. Alors il du côté du poêle; il voyait la fumée blanche sort la bouilloire et la fumée brune sortir du pendant que madame Lamy, une main à la i B'apprétail à passer l'eau. < itre main soûl
le sac pour voir si Te
seyait en poussant un soupir <le bien-être comme un homme qui, après avoir travaille* tout le jou:
le droit de se reposer à la vesprée, tirait de dessous le poêle ses pan'oufles qui chauffaient, et regardait les belles tranches de pain beurrées en tas sur l'assiette.
Pois le café bouillonnait dans les jattes : il avalait le contenu de la première jatte tout d'un coup, pour se faire l'estomac, et s'en versait une seconde, une troisième et même une quatrième, en y trempant, morceau à morceau, les belles tartines de l'assiette.
Voilà quelle était la vie de tous les jours chez les Lamy, et ils ne demandaient rien de plus, étant heureux comme cela.
Et M. Lamy disait souvent à sa femme :
— Il y aura bientôt vingt-deux ans que nous sommes mariés, et no;;s sommes toujours comme au premier jour. C'est une chose heureuse, Thérèse, et tout le monde devrait f lire comme nous. Oui, tout le monde devrait nous imiter et rester chez soi, près du feu, à fumer sa pipe et boire son verre en lisant le journal, au lieu de courir les cabarets et d'y mener les femmes et les enfants.
Au milieu de tous ces jours qui étaient les mêmes, il y en avait un pourtant qui ne ressemblait pas aux autres : c'était le dimanche. Madame Lamy mettait, ce jour-là, son bonnet garni de ruches à rubans bleus, sa robe de laine brune et son châle de noce, son vieux châle à ramages verts sur fond rouge et jaune, comme les cachemires des grandes dames. M. Lamy tirait de l'armoire son pantalon noir, son gilet de soie, un peu usé aux poches, sa redingote bordée de galon et sa casquette de velours, et ils allaient à la promenade, à moins que M. Muller, un Lien digne homme, ne vint les voir.
Or, en face de chez eux, sur le même palier, une pauvre bonne dame qui était veuve, vivait avec son petit garçon.
Cette bonne dame s'appelait madame Bril, et Jean était le nomdupetit garçon. Depuis longtemps madame Bril avait perdu l'usage des jambes; mais ses mains étaient encore valides et elle faisait de la dentelle, tout le jour, son coussin sur les genoux.
Chaque matin, madame Lamy venait lui dire bonjour, la levait de son lit et la posait dans son fauteuil, car madame Bril était légère comme une plume.
Puis cette excellente madame Lamy ouvraità demi la fenêtre quand il faisait beau, balayait la chambre, nouvelait l'eau d'un vase qui était sur la cheminée et où il y avait des fleurs; puis elle habillait le petit Jean.
Cela fait, elle tirait le pain de l'armoire, mettait la table et allait chercher chez elle la cafetière où chauffait le café, car elle faisait le café de madame Bril sur son feu, pour lui économiser un sou de copeaux et de charbon de bois. Un peu de café et du pain trempé dedans, c'était à peu près tout ce que mangeait la pauvre dame, avec une assiette de bouillon qu'elle prenait à midi et pour laquelle madame Lamy achetait tous les deux jours quatre sous d'os au boucher.
Et pendant que madame Bril lapait son café, dame Lamy lui demandait :
— Comment vous sentez-vous ce matin, madame Bril?
Et madame Bril répondait avec son triste sourir
— Très bien, je vous assure, madame L imy.
— Vous n'avez plus besoin de moi ?
— Merci bien, madame Lamy, j'ai tout ce qu'il faut.
— Je viendrai ;\ midi vous apporter votre bouillon. La douce madame Bril se mettait alori * sa <i> ntelle
et disait à son fils
— N'oublie pas l'heure de la classe, mon chéri.
Et un peu avant neuf heures, Jean prenait son ardoise, ses cahiers, ses plumes, et s'en allait à l'école en récitant à mi-voix sa leçon, après que madame Bril lui eut fait cette recommandation :
— Ferme bien la porte, mon chéri, et pense à ta maman.
Or c'était M. Lamy qui l'avait fait entrer à l'école, car M. Lamy l'aimait beaucoup, et il avait eu un jour cette conversation avec sa femme :
— Thérèse, voilà que le petit de la voisine va sur ses six ans, et il est temps de l'envoyer chez le maître d'école. J'ai une idée.
— Et quoi, mon homme?
— Ah ! c'est que, Thérèse, ça m'embarrasse un peu. Je ne sais pas comment vous prendrez mon idée. On a déjà tant de soucis, et ma bonne Thérèse a bien de la peine à joindre les deux bouts !
— Oui, Lamy, c'est vrai, et il me manque six francs pour compléter le loyer.
— Bon, dit M. Lamy, n'en parlons plus.
— Dites toujours, Lamy, nous verrons après.
— Vous ne vous fâcherez pas, Thérèse ?
— Oh ! Lamy, est-ce que je me fâche jamais contre mon homme ?
— Eh bien, voilà. Je me suis dit : Lamy, vous n'avez pas d'enfants, vous n'en aurez jamais, mais ce n'est pas une raison pour ne pas aimer ceux des autres. C'est bien vrai qu'on pioche dur. Avec ça qu'on est au monde pour vivre de l'air du temps, et qu'il n'y en a pas qui piochent plus dur que moi ! Mais il ne s'agit pas de cela. Il y a, Thérèse, que je me suis dit : Lamy, puisque vous n'avez pas d'enfants et qu'on voit par le monde des enfants sans père, le petit Jean Bril, par exemple, vous
pourriez bien, mon garçon... Qu'est-ce que vous en dites, Thérèse ?
— Allez toujours, Lamy.
— Oui. Le petit ne va pas à l'école, que je me suis dit. Ça coûte cher, l'école, le papier, l'encre, les plumes, les tartines à midi, et la voisine travaille chaque jour un peu moins, à cause de ses mains qui Be font vieilles. Eh bien, le petit ira à l'école. Ah bien oui ! qu'il ira, car il faut à présent que les enfants apprennent à lire et à écrire, afin de savoir ce qu'on fait d'eux quand ils sont des hommes. C'est notre malheur, à nous, les vieux, de ne pas avoir appris ce que les jeunes savent à présent. .Mais voilà* le petit n'a que des loques sur la peau, et sa mère les a déjà tant recousues qu'il n'en restera bientôt plus ri pensez-vous, Thérèse ?
— Ce que vous en pensez vous-même, Lamy.
— Il faudra d'abord — ce sera dur, Thérèse, je le sais bien, — oui, il faudra d'abord l'habiller, el puis les plumes, les cahiers, les livres... lluui ! Qu'est-ce que vous en pensez, femme?
— Je pense, Lamy, que c'est nous qui ;
Le bon M. Lamy s'interrompit un instant, et tout à coup se frappant le front, il B'écria :
— Tenez. Thérèse, j*1 fais tout de même de fann dépenses : je fume tous les jours pour deui -
bac ! C'est-il j ermis, lorsqu'il y a tant d< deux sous n odraienl contents? Eh bien ' femi fumerai plus que p >ur an sou.
— Ah ! mou homme, B'écria alora madami ! nous ferons comme c'est votre idée. Madame Bril pue donne tous les mois, j our faire son i
La pauvre chère femme ! Mais, Le mo
elle me le donnera, je lui «lirai : Non. madame Bril,
je ne veux plus rien, gardez votre franc pour Jean. Or, il y avait bientôt un an que Jean allait à l'école, et madame Bril avait son bouillon comme toujours.
Un dimanche que Jean était chez les Lamy, M. Lamy lui dit:
— M. Muller va venir, Jean. Il n'y a pas d'homme comme lui. Non, il n'a pas son pareil. Faites-lui bien la révérence.
On entendit dans l'escalier quelqu'un qui montait en soufflant dans ses joues comme dans un trombone.
— C'est M. Muller, cria M. Lamy.
Et il ouvrit à un gros petit homme rougeaud, un peu chauve, râpé, l'air ahuri, qui se laissa tomber sur une chaise, les deux mains sur son parapluie, en criant :
— Ouf!
— L'escalier est un peu raide, fit M. Lamy en riant. Et tout de suite madame Lamy s'empressa :
— Vous allez prendre une tasse de café pour vous remettre, monsieur Muller ?
— Oui, c'est ça, du café, répondit M. Muller. Fameux, le café ! hein Lamy ? Comment ça va-t-il, les amis?
— Pas mal, monsieur Muller, grâce à Dieu. Voici le petit Jean dont je vous ai parlé.
— Viens ici, mon garçon, dit M. Muller en prenant l'enfant dans ses genoux. Ah ! ah ! Tues le petit Jean ? Et l'on est à l'école, hein ? — Qu'est-ce qu'on t'apprend, voyons? qu'est-ce que tu sais? Ah! ah! nous sommes un grand garçon. Et quel âge as-tu, mon petit ami?
— Six ans, monsieur.
— Monsieur qui? fit madame Lamy.
— Six ans, monsieur Muller.
— Oh ! n'aie pas peur, dit M. Muller. Je ne suis pas un grand monsieur, moi. J'aime les petits enfants. Tiens I j'ai apporté une grenouille pour toi. Tu vas rire.
M. Muller tira de sa poche une petite grenouille de bois qui faisait un grand saut quand on appuyait le doigt sur la queue.
Jean n'avait jamais rien vu de si joli. Il se baissait, regardait la grenouille dessous et dessus, riait, les mains derrière son dos.
Et M. Muller, de son côté, sur ses genoux, les paumes àjplat, faisait desgrimacespour l'obliger à rireplusfort.
Et il disait:
— Vois. Une, deux, houp! Qu'est-ce que tu en difl .' N'est-ce pas une jolie bête ? Ça ne fait pas de mal, les grenouilles, et il y en a qui sont vivantes. Tiens, c'est pour toi. Presse sur la queue.
— Allons, monsieur Muller, le café refroidit, dit madame Lamy.
Jean étendu, à présent, tout de son long, 'ft sauter la grenouille coup sur coup, puis courait après, et par moments il sautait comme elle, en disant :
— Monsieur Lamy! monsieur Lamy ! regardez un peu comme c'est drôle ! Qu'est-ce que r \ les grenouilles, monsieur Lamy ?
M. Muller était si content qu'il se frappait les en du plat de ses mains en se renversant sur avec un gros rire et disait constamment:
— Bon ! C'est ça! Va toujours. Prends tes pieds tes mains et saute.
Il finit par n'y plus tenir lui-même, s'accroupit à
jerre, ramassa ses pieds dans ses mains en passant les qras derrière ses mollets et se mit à sauter en riant, soufflant et ronflant comme une toupie. Puis, comme il avait chaud et que sa chemise commençait à lui coller au dos, il ôta son habit, son col, sa cravate, et de nouveau, ensuite il s'évertua à des bonds extraordinaires.
M. Lamy se tenait les côtés à deux mains, madame Lamy pouffait dans son mouchoir et Jean frappait ses menottes l'une dans l'autre en appelant :
— Maman ! Maman !
Jamais on n'avait vu pareille chose dans la chambre des Lamy. Et quand M. Muller eut bien fait la grenouille et qu'il eut culbuté trois ou quatre fois les jambes en l'air, Jean disait:
— Encore ! Encore !
Mais le soir était tombé : on alluma la lampe, et M. Muller fit jouer sur les murs l'ombre de ses doigts en imitant l'oreille du lapin, le groin du cochon et la gueule du loup. En même temps il aboyait comme un vrai chien.
Enfin il partit ; il était exténué et suait par tous les pores. Jamais il n'avait tantri, et ilne cessade rire qu'en s'endormant d'un gros sommeil d'homme heureux.
C'est ainsi que le petit Jean Bril fit la connaissance de M. le professeur Muller, et ils furent dès le premier jour si bons amis que M. Muller voulut le conduire lui-même à l'école tous les matins.
M. Muller arrivait à huit heures et demie, son parapluie sous le bras, un foulard rouge nouî autour de son cou. Il allait d'abord serrer la main aux Lamy, puis entrait chez madame Bril et, la voyant travailler à sa dentelle, malgré l'heure matinale, lui disait:
— Déjà à l'ouvrage, ma chère madame Bril?
— Votre servante, monsieur Muller. Mais oui, comme
vous voyez. Les mains ne vont plus, malheureusement.
Jean se coiffait de sa casquette, rangeait ses livres et ses cahiers dans sa mallette et prenait la main de M. Muller qui l'emmenait par les rues. Puis, l'.v midi, on entendait de nouveau le pas de M. Muller, et un petit pas venait ensuite, léger et sautillant.
Alors madame Bril disait :
— Voilà ce bon monsieur Muller qui me ramène mon cher Jean.
Les dimanches, M. Muller arrivait vers le midi, et demandait à madame Bril la permission de promener Jean. Ils allaient ensuite à deux chez les Lamy, qui, revêtus de leurs beaux habits, les attendaient pour prendre le café. Et, le café bu, on partait ensemble pour la campagne.
C'était une chose incroyable combien le petit Bril déjà aimait M. Muller: il était toujours pendu main et lui faisait mille questions sur ce qu'il v<
M. Muller lui répondait: « Ça ? Eh bien, c'est ceci ou cela, » en lui expliquant ce que le jeune garçon voulait savoir; puis il se reprenait et disait: « Non, je v dire ça d'une manière plus clair
Et ainsi de suite, jusqu'à ce que Jean comprit. Il le regardait alors dan ux, pour voir >'il avail
saisi le sens de ses piroles ; et il pensait :
— C'est une singulière chose qu'on ait tant de peine à parler simplement. Avant de parler aux ho devrait commencer à parler aux enfants, afin de bituer à se faire comprcndiv
Et M. I
— Thérèse, vous étes-vous jamais doutée qu'il y eût des hommes aussi instruits que notre an
— Non, jamais, répondait madame Lamy, qui pensait en elle-même :
— Voilà le beurre à trente sous la livre. Comment ferai-je pour mettre encore du beurre dans les pommes de terre de mon homme?
Madame L:imy aimant la musique, on gagnait les kermesses de village. Ils s'arrêtaient aux baraques, s'égayant aux quolibets des paillasses et madame Lamy se retournait sur les jeunes filles qui vont au bal avec des nœuds de couleur dans les cheveux et des ceintures à boucle d'acier à la taille, en disant:
— De mon temps on n'était pas si sotte. On ne courait pas comme ça après les garçons.
Le plus ordinairement ils allaient à Schaerbeck, à Etterbeek ou à Saint-Gilles, là où il y a des champs de blé et de pommes de terre, et i's marchaient l'un derrière l'autre dans les petits sentiers qui filent entre les cultures, en respirant la bonne odeur des terreaux.
Graves et fumant leurs pipes, les paysans se promenaient en manches de chemise, après vêpres, par la campagne, regardant si tout était bien et se 'baissant pour enlever les pierres ou les mauvaises herbes. Les petits enfants*]criaient sur le seuil des maisons en jouant avec le gros chat qui agite sa queue, ou mangeaient de grandes tartines, à deux mains. On 3ntendait le bruit des marmites, des assiettes et des fourchettes de fer dans les fermes, et les bœufs mugissaient, aspirant de leurs naseaux tendus, par la porte de l'étable, la verte senteur des prés, au loin.
La chaleur de l'après-midi faisait bourdonner les abeilles, et elles sortaient d'entre bs carrés de fèves, lour les et lasses à force d'avoir sucé les fleurs. Puis encore, de grandes mouches noires s'aplatissaient sur les feuilles, et d'autres, plus minces et grises, planaient immobiles.
Rien n'était amusant comme de voir les petits champs
en bon ordre, avec les rangées de choux-cabus pareils à des boules de jeu de quilles, 1 s lignes de choux-fleurs aux cœurs blancs, les lines verdures des carottes et les longues pointes raides des oignons. En juin, la fleur blanche et noire de la fève de marais parla niait et en août, on respirait l'arôme épicé de la fleur des pommes de terre. Et dans les vergers, sous les pommiers, les pruniers et les cerisiers, les grande> herbes à panaches, mêlées de sainfoins fleuris, de marguerites et de boutons d'or, sentaient bon aussi, surtout au soir, lorsque tombait la rosée.
Çà et là on longeait des froments: .M. Lamy prenait un épi et mangeait le grain; madame Lamy cueillait des trèfles et des coquelicots; et Jean s'amusait de voir les blés hauts se balançant dans le vent, avec leur couleur verte comme de l'eau.
Ainsi l'heure s'avançait. Puis les horloges sonnaient une à une dans les fermes, l'angelus tintait aux églises, et l'on était bien content de rentrer le soir à la ville, après avoir bu un cruchon de bière de Diest sous la tonnelle, à Jérusalem, au Moorjan ou à Pannenhuis.
Au bout de sa première année d'école, Jean remporta trois prix.
Le jour de la distribution petites filles se trouvèivnt réunis inrune lu 11 derrière la table où étaient M. le ministre, M. le bourgmestre, M. l'inspecteur et MM. les directeurécoles.
Chaque fois que M. l'inspecteur proclamait un nom, un petit garçon ou une petite fille accourait dans ses plus beaux habits, rose comme un gros fondant, faisait la révérence au public et à MM. les membres du bureau et recevait des mains de M. le ministre ou de M. le bourgmestre un beau livre à couverture dorée, pendant que la musique des pompiers jouait les deux premières mesures de la Brabançonne et que les papas et les mamans se levaient tout droits dans la salle en battant des mains pour montrer que les petits garçons et les petites filles étaient les leurs.
Lorsque arrivait le tour de Jean, M. Muller, qui avait de grosses larmes dans les yeux, agitait son mouchoir à carreaux rouges aussi fort qu'il pouvait et criait bravo en donnant des coups de coude à ses voisins.
La cérémonie terminée, M. Muller se précipita à travers la foule, bousculant tout le monde, jusqu'à ce qu'il vît son jeune ami qui venait à lui et de loin lui montrait ses trois beaux prix dorés. Alors il ne sut plus se modérer du tout et il courut à Jean, le serra dans ses bras, regarda ses livres, les tournant, les retournant, déclarant qu'il n'avait jamais rien vu de plus admirable.
Jean, lui, pensait à sa mère.
Qu'est-ce qu'elle allait dire ? Comme elle serait heureuse quand elle saurait que son petit Jean avait remporté trois prix ! Dieu ! quel beau jour ! madame Lamy avait promis de la tarte, et l'on passerait la journée ensemble, en riant et en mangeant.
M. Muller disait des choses comme ceci :
— Tu étais le plus beau de l'école. Je n'ai jamais vu quelqu'un qui marchât aussi droit que toi. Hé ! hé I le ministre t'a parlé ? N'est-ce pas qu'il t'a parlé? Je l'ai
vu de suite au mouvement de ses lèvres. Sapristi ! j'aurais voulu être là et entendre C3 que le ministre sait. Qu'est-ce qu'il t'adit? Tu ne le sais pas? Non, ça se comprend. Ni moi non plas. Cependant j'ai écouté, m:\is quand tu es venu, on a applaudi si fort qu'on n'entendait plus même la grosse caisse ! C'est vrai, ça, je n'ai pas entendu la grosse caisse.
— Maman ! maman ! cria tout à coup Jean. Elle était à la fenêtre, dans son grand fauteuil,
regardait venir en agitant doucement la main. Et à côté d'elle, madame Lamy penchait la moitié de son corps pardessus l'appui, ses mains croisées l'une dans l'autre en signe d'admiration.
Il se précipita dans la chambre, hors d'haleine livres au bout de ses bras tendus, toute sa joie lui montant aux lèvres en un cri :
— Trois prix !
— Oui, trois prix ! disait M. Muller qui venait ri ère.
Madame Bril, dans son saisissement, tremblait comme unn feuille, et elle caressait <l<v ses longues mains blanches la tête de son enfant, avec des ten lentes qui ne finissaient pas.
Jean passa toul le l<mips de 6 sa mère, ne sortant que le dimanche avec les Lamy et M. Mnllcr. Elle avait beau lui dire :
— Pourquoi ne sors-tu pas, Jeau ? M. Huiler viendra ce soir. Il est si bon, M. Huiler! Vous Irei au bo semblé.
11 répondait qu'il n<4 voulait pas, qu'il préférai! ter auprès d'elle, qu'il serait biei I qu'il ne
ferai! pas de bruit. Il >e mettait Borun petit tabouret; et pendant d s, lisait à
demi-voix dans les Ihi déjà couram-
ment. Quand il ne comprenait pas bien les mots, il les épelait lettre par lettre et les répétait tant qu'il en venait à bo ît. C'est ainsi qu'il passait ses journées, apprenant de jolies histoires, écrivant ou faisant des calculsd'arithmétique, pour ne pas oublier ce qu'il savait.
Au temps des classes, il rentra à l'école, et comme par le passé, soir et matin, M. Muller vint le prendre et le ramener.
C'était un petit garçon d'humeur sérieuse : il semblait comprendre que la vie est sévère pour le pauvre monde, et à mesure qu'il avançait en âge, sa petite figure chétive paraissait plus triste. Il parlait peu et regardait presque toujours en l'air, de ses yeux bleus, en penchant la tète sur le côté, comme quelqu'un qui pense à quelque chose.
A quoi pensait Jean Bril ? Personne n'eût pu le dire, ni lui non plus, mais peut-être regardait-il passer dans l'air des figures de petits garçons et de petites filles, beaux comme le jour. La moindre chose le faisait rougir, et sitôt après, il devenait très pale, car sa sensibilité était extraordinaire. Aussi se moquait-on de lui à l'école, et il était souvent battu.
— Lamy, dit un jour M. Muller, qu'est-ce que nous ferons de Jean?
— J'ai un bon métier où Ton gagne de quoi vivre, répondit M. Lamy. Mais il faut de l'apprentissage etdes bras comme des marteaux.
— Non, fit M. Muller, ça n'est pas bon pour Jean.
— C'est juste. Un de mes cousins est menuisier et il est content de sa partie. On scie, on rabote, on ajuste, on cloue et l'on est un peu ébéniste à la fin ; alors on travaille dans l'acajou, le palissandre et l'ébène.
— Oui, dit madame Lamy, c'est un bon métier. Mon père tournait des tables, des chaises, des pieds de
guéridon si joliment qu'on disait en les voyant : « Comment est-il possible que Jacques Keymolen puisse arrondir le bois d'une si belle manière? » Et quand il travaillait, il prenait de la politure, y trempait si ques de flanelle, et frottait en long, d'abord très vite et puis très doucement, jusqu'à ce que la chose qu'il frottait devînt claire comme un miroir. Ça sent bon, la politure.
— Je pense, dit alors M. Muller, que Jean doit avant tout étudier. Il sera toujours temps de lui chercher un état, quand il sera instruit.
— C'est bien dit, fit M. Lamy. Du reste, nous vivant, Jean ne manquera de rien.
— Certainement il ne manquera de rien, répliqua M. Muller. Je suis là.
— Et nous? Je gagne de fameuses journées, allez. Jean aura tout ce qu'il lui faut.
— Non, Lamy, je gagne plus que vou>. Je ne sais vraiment pas comment dépenser mon argent. Ces! incroyable comme j'en gagne ! je payerai tout ce qu'il y aura à payer.
M. Lamy regarda M. Muller de côté on pmsant :
— Lamy n'est pas si bête qu'on croit.
Un soir du mois de septembre, Jean Tenait do souhaiter labonne nuit aux Lamy. Il était dix heures, le bruit des volets qu'on fermai!
la rue.
Jean s'approcha, sur la pointe des pieds, du lit d
mère, croyant qu'elle dormait déjà; et en effet, comme il lui effleurait la joue, elle demeura sans mouvement.
Il avait fait très chaud ce jour-là, et bien que la fenêtre vînt seulement d'être fermée, l'air manquait dans la chambre. Madame Bril était étendue sur son lit, les bras le long du corps et la tête un peu penchée sur l'épaule, dans sa jaquette blanche.
Jean crut s'apercevoir que sa respiration était plus forte qu'à l'ordinaire, et par moments semblait sortir de la gorge en sifflant. Il s'assit près d'elle, un coude sur le lit, et la regarda, vaguement inquiet, à la clarté de la nuit bleue.
Chez les Lamy la pendule sonnait l'heure et il entendit M. Lamy qui ôtait ses bottes. Il se leva sans bruit et alla du côté de la fenêtre, parce qu'une grosse mouche bourdonnait contre le carreau et qu'elle aurait pu éveiller sa mère. Il prit la mouche, ouvrit doucement la fenêtre, la mit dehors et revint près du lit.
Alors il remarqua quelque chose qu'il n'avait pas encore vu : le petit jour de la nuit éclairait le visage de madame Bril et ses pauvres mains maigres. Elle avait les yeux grands ouverts et regardait devant elle, fixement, ayant le côté droit de ta bouche remonté vers la joue.
Jean sentit un grand coup au cœur. Il toucha la main de sa mère en lui disant trois fois de suite, tout bas:
— Maman !
Madame Bril ne bougeait pas.
Il se pencha alors sur elle, lui prit la tête à deux mains, et, de toutes ses forces sanglotant, il cria :
— M'man ! m'man !
Madame Bril demeurait toujours immobile.
Alors il se dressa, ayant froid à la moelle des os,
68 LES BONS A Mis
courut à la porte, appela : Monsieur Lamy I
Lamy ! puis revint s'abattre comme une masse sur sa
mère, qu'il étreignit à deux bras.
M. et madame Lamy arrivèrent l'instant d'à] de la lumière et virent Jean à plat sur le lit, s'arrachant les cheveux machinalement, et répétant: « Maman! maman ! » d'une voix Bans nom.
Madame Lamy tomba â genoux près du chevet, croisa ses mains sous la couverture et se mita prier, pendant que M. Lamy levait ses bras vers le ciel.
— Jean, dit tout à coup M. Lamy, en lui posant doucement la main sur l'épaule, elle te regarde.
Jean leva la tète, vit en effet trembler comme une suprême tendresse dans les yeui qui avaient l'air de le regarder et ensuit" tout d'une fois ttit sur 1<-
plancher.
M. Lamy courut chercher du vinaigre, [testée seule, madame Lamy. se levant droit'', toucha du bout des doigts les yeux de madame Bril et les ferma,
Jean n'avait plus de mère.
Les Lamy passèrent toute la nuil dansla triste chambre. Ils avaienl enseveli madame Bril dan- le meilleur de leurs draps de lit, et, ayant approché une table du lit, y avaient allumé une bougie de chaque coté d'un crucifix.
Jean, malgré leurs supplications, avait voulu veiller bs mère avec eux, et il restait là, au ch< vet, sur ses genoux, le front dans les mains, tremblant des pie Is à la tête, avec de grandes secouss trine, comme quelqu'un qui oe peut | irer.
blanche de la morte, l'allongeant el
ae si el tremblait
autour d'elle, comme de
On n'entendait dans la chambre que le bourdonnement du si'ence, madame Lamy qui priait, M. Lamy qui épongeait son front baigné de sueur et Jean dont les dents claquaient.
Tout à coup un oiseau chanta sur les toits et le petit jour clair du matin blanchit les draps du lit.
Puis la vie S3 refit dans la rue, les portes s'ouvrirent et des pas rapides s'approchaient et s'éloignaient. A l'étage, les locataires de la maison marchaient lourdement sur leurs bas.
— le cours avertir M. Muller, dit M. Lamy.
Mais il ne savait pas se résigner à s'en aller; et d'abord il baissa le store de la fenêtre, puis moucha les bougies avec ses doigts, traînant dans les coins; et enfin il sartit.
Quand Lamy entra chez M. Muller, celui-ci, en pantalon et en bras de chemise, les manches retroussées, baignait sa grosse figure dans une cuvette remplie d'eau fraîche, s'inondant à pleines mains la nuque, comme un gros poisson et soufflant dans ses joues.
— Une triste nouvelle, fit M. Lamy, qui ne savait par où commencer et tournait sa casquette dans ses mains.
M. Muller se redressa, les deux poings sur la table.
— Qu'est-ce qu'il y a, Lamy ? Pour Dieu, qu'est-ce qu'il y a ?
— La pauvre madame Bril !
— Morte ? Est-elle morte, Lamy ?
— Cette nuit, à dix heures.
M. Muller se laissa tomber sur son lit, les bras en avant et la tête dans les draps.
— Oh ! notre pauvre Jean ! notre pauvre petit Jean ! priait-il.
— J'ai pense que vous voudriez bien m'accompa-
gner, monsieur Muller, dit ensuite M.Lamy. Il y a maintenant de tristes chos?s à faire.
M. Muller pa^sa très vite son gilet, son habit cravate, mettant tout à l'envers et écoutant à priiv M. Lamy qui lui disait :
— Attendez, monsieur Muller, je vais vous aider, vous n'en sortirez jamais. Vos bretelles ne sont pas fi\
Ou bien :
— Votre cravate n'est pas nouée.
Mais il ne prenait attention à rien, courait dans tous les sens comme une âme en peine et s'arrêtait seulement pour frapper ses mains l'une dans l'autre en gémissant :
— Quel malheur ! quel malheur !
Quand ils furent arrivés devant la maison et que M. Muller vit les stores tirés jusqu'en bas, il se mit à pleurer à chaudes larmes, soupirant :
— Jamais je n'oserai entrer, Lamy.
— Courage, monsieur Muller, c'est l'affaire du premier moment.
— Qu'est-ce que je vais faire, Lamy, quand je v
le pauvre Jean à eût'1 de sa mère morte, la tête dans les mains et sanglotant comme si on lui arrachait l'âme du corps? Dites, qu'est-ce que je vtdi
— Il le faut, monsieur Muller, c'est déjà bien que le pauvre enfant ait perdu la t
A la porte de la maison, ils aperçurent trois f lûmes qui allaient au mai qui,
ayant ouï dire que quelqu'un était mort, demandaient des nouvelles à une quatrième en hochant la tête, les yeux au ciel, avec compassion.
Et cette quatrième femme était la locataire d'en bas, une petite vieille jaune, à l'œil doux, qui croisait toujours ses mains sur sa poitrine et parlait à demi-voix, mielleusement, une vraie petite femme d'église.
— Pauvre femme ! disait l'une des commères. Ainsi donc, vous dites qu'elle n'a pas été administrée ?
— Non, et M. le vicaire a dit qu'il ne viendrait pas. Vous comprenez bien que c'est d'un mauvais exemple de mourir comme ça, sans les secours de la religion. C'est à madame Kalf que M. le vicaire a dit qu'il ne viendrait pas, vous savez bien, madame Kalf qui habite au second. Je pense que M. le vicaire serait venu tout de même, si j'y étais allée moi-même, mais on a demandé à madame Kalf d'y aller, et alors ça ne me regardait plus.
M. Lamy avait très bien entendu ce que venait de dire la vieille petite mademoiselle Chandelle, et quand il passa près d'elle, il lui coula à l'oreille :
— J'irai, moi : soyez tranquille.
Mademoiselle Chandelle fut un peu effrayée d'en avoir tant dit, ne sachant pas que M. Lamy était là, et elle se répétait à elle-même ses paroles, pour savoir si elle ne s'était pas trop avancée. Quand elle le vit disparaître dans l'escalier, elle reprit son aplomb et dit aux trois autres :
— Mon Dieu 1 que va-t-il se -passer ? C'est un homme si violent, ce monsieur Lamy ! Il bat sa femme.
Et tou'es trois répétèrent en croisant leurs mains :
— Est-il possible, Jésus Dieu 1 II bat sa femme 1 Bien qu'il y en eût deux parmi elles à qui cela arrivait assez souvent.
M. Muller, qui avait commencé à monter l'escalier très lentement, comme un homme qui se sent défaillir, se prit tout à coup à courir en appelant :
— Jean, Jean 1
Il suffoquait à présent et ne pouvait plus se contenir. Et M. Lamy courait après lui, craignant quelque chose d'extraordinaire et disant :
— Calmez-vous, monsieur Muller ! S'il vous plaît, calmez- vous !
Mais devant la porte, M. Muller s'arrêta, ôta son chapeau, et attendit que Lamy entrât le premier, tremblant de tout son corps.
Et quand M. Lamy fut entré, il entra à son tour, étouffant le bruit de ses pas, vit Jean au pied du lit, à genoux comme il y était resté toute la nuit et ne prenant plus attention à rien; et dans le lit il vit en même temps cette longue figure blanche qui était la défunte madame Bril. Alors il prit sa tète à deux mai pleura de nouveau, mais tout doucement, jusqu'au moment où M. Lamy le toucha au bras et lui dit a voix très basse :
— Venez, nous irons à l'église et à l'hôtel de ville. M. Muller se leva, ne répondit pas et suivit M. I.
docilement.
Comme ilssort tiiMit, madame Lamy arriva, i>ortant un bouillon qu'elle avait fait pour Jean. El (ai: se coulait dans la chambre, M. Muller dit d'une suppliant
— Oh ! laissez-moi \ >re Q1QO pain Et il regar la lo .-
Madame Lamy s'appn moment de Peu-
fant, après avoir dépose sa jatte de bouillon sur la table, h lui prenant tendrement la main :
— Jean, j'ai fait un peu de bouillon pour vous, dit-elle.
Mais il ne répondit pas et elle reprit :
— Jean, prenez un peu de bouillon, pour l'amour de Dieu. Vous en avez besoin.
Il tourna les yeux de son côté, fit signe que non et tout à coup aperçut M. Muller qui pleurait derrière la porte. Alors il courut à lui, et ils se tinrent embrassés comme deux frères.
Gela dura bien un quart d'heure, au bout duquel M. Lamy, qui mordait son foulard pour ne pas faire de bruit en pleurant, dit à M. Muller :
— Est-ce que vous n'allez pas venir, monsieur Muller? En même temps il le prit par le bras et l'entraîna.
M. Muller était tout défait, très rouge, le gilet mouillé de larmes, et ses yeux, qui pleuraient d'eux-mêmes, n'y voyaient plus.
— C'est un parent, pensa une femme qui montait l'escalier. Madame Bril ne laisse pourtant pas un sou.
Ils allèrent à l'église.
Un petit vicaire vif et gai arriva, faisant claquer sa soutane dans ses jambes, son tricorne sous le bras, souriant et pressé.
— Monsieur le vicaire, dit M. Lamy, c'est pour une digne femme morte cette nuit.
— N'est-ce pas une madame Bril ?
— Oui, monsieur le vicaire.
— A quelle classe enterre-t-on ?
— Oh ! monsieur le vicaire, le plus simplement possible. Il y a un fils. Nous sommes des amis. C'est nous qui payerons.
— Très bien. J'ai une messe. Allez voir M. le curé, M. le curé était chez lui, mais il fallut attendre, le
digne ecclésiastique ayant en ce moment la visite de
M. le baron Vanput dont la voiture était à la porte et qui lui apportait des fruits. C'est ce que leur dit la servante, en les laissant dans un cabinet où il y avait trois chaises, un portrait du pape et un petit crucifix de cuivre piqué d'une branche de buis bénit. Au bout de cinq minutes, on entendit une grosse voix gaie, des craquements de souliers lourds et de grands éclats de rire qui descendaient l'escalier, lés à une petite voix fluette, de petits rires étouii des claquements de talons pointus.
— Merci mille fois de vos fruits, monsieur le baron, disait la grosse voix.
— Permettez-moi de vous recommander les pêches, monsieur le curé, disait la voix fluette.
— Je n'y manquerai pas, monsieur le baron. Mes respects à madame la baronne.
M. le curé, qui était un gros homme aux j luisantes, avec des yeux à fleur de tête, entra, une main passée à demi dans sa ceinture, et tenant dans l'autre sa tabatière.
AuxpremiersmotsqueluiditLamy, M. lecurés'é*
— Je sais... Je sais... On est venu ce matin. A quelle classe enterre-t-on ?
— Il faut voir, monsieur le curé. Quels sont les.prix ?
— Ça dépend. Est-ce qu'il y a des héritiers ?
— Monsieur le curé, il y a un fils, mais cVst nous qui payons et nous sommes d»> pauvres gei
— Faites une quatrième classe. Qu'est-ce que cette madame Bril ?
— Madame Bril était très p: as voudrions simplement qu'on dise un
avant qu'elle Boil mise «i:i t
— Ah! ah 1 cel Lion. Acon fessée?
— Elle est morte tout d'un coup, la pauvre femme. Personne n'aurait pu penser qu'elle était si près de sa mort.
M. le curé se mit à marcher dans le cabinet, très agité, en frappant avec deux doigts sur le couvercle de sa tabatière.
— Je vous crois, dit-il. Ecrivez-moi le nom. J'enverrai un de mes vicaires.
Ils s'en allèrent.
— Voici l'hôtel de ville, dit M. Lamy. Nous allons entrer.
M. Lamy fit la déclaration de décès ; puis ils sortirent, heurtant des gens qui venaient pour des naissances, la mine épanouie et le chapeau sur le côté.
Et M. Lamy pensait en lui-même :
— Quelle drôle de chose que la vie f II y a toujours quelqu'un qui s'en va et quelqu'un qui arrive. Quand c'est une naissance, on se met en clair et quand c'est une mort, on se met en noir.
Ils firent quelques pas dans la rue. Et M. Lamy dit:
— Maintenant, c'est fini, monsieur Muller. Je m'en vais à l'atelier dire que je ne reviendrai faire que deux quarts, et puis j'irai chez le menuisier pour le cercueil. Est-ce que vous n'irez pas retrouver Jean ?
— Oui, dit M. Muller. J'y vais de ce pas.
M. Lamy rentra vers onze heures, et presque en même temps arriva le menuisier pour la mesure du cercueil.
M. Muller était assis dans un coin, derrière une ar-
moire, la tête dans ses poings, et Jean dormait, puyé contre le lit. De temps à autre, une secousse agitait son corps, et il se débattait comme dans le délire. Alors M. Muller se levait, s'approchait anxieusement, restait debout à le regarder en hochant la tête et en soupirant, et ne se rasseyait que lorsque Jean s'était calmé.
A onze heures et demie un coup de sonnette retentit dans l'escalier ; un peu après, un pas pesant fit craquer le palier, et l'on cogna à la porte.
— C'est bien ici ? fit une voix derrière la porte.
— Oui, monsieur le vicaire , répondit une voix douce qui était celle de mademoiselle Chandelle.
M. Lamy ayant ouvert, M. le vicaire entra. C'était un homme corpulent, très large d'épaules, les pieds et les mains énormes, les oreilles rouges, avec des blancs en saillie, la tête pointue. M. le vicaire ôta son tricorne, le mit sur la table, et alla droit au lit avoir incliné la tête du côté de M. Lamy ; puis il tira son bréviaire, lut les prières des morts, debout, regarder la morte, fit le signe de la croix sur 1»' lit, mit son livre en poche, prit son tricorne sous le bras et s'en alla en soufflant dans ses joues, pour montrer qu'il ne sentait pas bon dans la chambre.
Et parla port»' demeurée entre-clos \ on aperçât but le palier mademoiselle Chandel oui qui priait
tout haut : elle s.' leva pour 1 M. le vi-
caire, le corps plié en deu* et Bes peti - croi-
sées sur la poitrine. Puis, voyant que ai M. Lamy ni madame Lamy ne lui luite, ell<
lança de son œil doux un pagna le prêtre jusqu'en bas, humblement.
A midi, madame Lamy mit sur la table, i un peu de soupe à l'oignon, des pou
la saucisse, mais Lamy mangea seul, et ni Jean ni M. Muller ne voulurent toucher aux plats. M. Lamy prit ensuite ses tartines sous le bras et partit faire ses deux quarts.
Le soir, un monsieur bien mis, le cigare à la bouche, ganté de noir, un beau chapeau luisant sur la tête, entra, leva le drap de dessus la figure de la morte, écrivit avec un bout de crayon quelque chose sur un papier et partit en disant :
— C'est bien. Bonsoir.
C'était le médecin des décès.
Et après le médecin, vinrent les garçons du menuisier avec le cercueil, en bois de sapin. Ils dévissèrent les boulons, aplatirent les copeaux au fond de la caisse, prirent madame Bril par les pieds et la tête, tandis que M. Lamy soutenait à deux mains le milieu du corps, et doucement, ensuite, ils la couchèrent dans son drap de lit tout blanc. Puis ils remirent le couvercle, firent tourner les boulons, et quand tout fut fini, placèrent le cercueil sur deux chaises.
Et madame Lamy ralluma les bougies.
Jean était sorti avec M. Muller : il avait fallu l'entraîner de force.
Au bout de deux heures, il rentra, et ses yeux ayant rencontré la funèbre boite, il se jeta dessus, l'entourant de ses bras. Il ne versa pas une larme et demeura la nuit entière sur ses genoux, la tête appuyée contre le bois.
Par deux fois, M. Lamy essaya de l'emporter dans la chambre voisine, mais il s'accrochait aux boulons en criant de toutes ses forces. Et il fallut bien le laisser là.
Le lendemain de grand matin, le tailleur apporta le pantalon et le gilet de drap noir que M. Làmy avait commandés pour Jean.
Puis, huit heures sonnant, Lamy et Muller, enpanta-
Ions noirs aussi, descendirent voir si le corbillard n'arrivait pas.
Toutes les femmes de la maison étaient sur le palier, leur livre d'heures à la main, attendant qu'on partît et curieuses de voir passer le cercueil.
Le corbillard arriva enfin, en retard d'un quart d'heure, noir avec sa grosse croix jaune, deux lanternes allumées, attelé d'un maigre cheval dans des harnais sales et conduit par un cocher en casquette. Un homme long, osseux, les cheveux ras, monta à la chambre, enleva la bière avec M. Lamy, et après voir fait glisser sur les tringles de la voiture, ferma dessus les portières, bruyamment.
On se mit en route vers l'église, le corbillard en avant, Jean, tête nue, derrière, puis M. Muller, M. Lamy et quelques voisins; et les femmes marchaient sur les trottoirs, bavardant entre elles.
A l'église il fallut attendre. On resta debout à la porte, devant le cercueil posé sur le brancard.
Puis un vicaire arriva, en surplis, son livre main, et le clerc se mit à. côté de lui, tenant un de cuivre dans lequel trempait le goupillon. M. le vicaire lut les psaumes, aspergea d'eau bénite le c et tout de suite après, la morte fut remise dans le corbillard.
Au cimetière, M. Lamy regarda autour de lui : ils n'étaient plus que trois, Jean, M. Molière! lui, les pieds enfoncés dans la terre jaune; et un ciel doIp, les enveloppait.
Les cordes grincèrent, la in le meut
le fond de la fosse et un peu de terre s'éboula. Jean - i sur lui-n na conn
Une heure après il était couché dans le H M. Muller. On l'avait transporl un liacre qui
revenait des champs, et M. Millier avait donné son adresse.
— Ce n'est pas bien de me l'enlever, monsieur Millier, avait dit Lamy. J'aime cet enfant comme s'il était le mien. Et puis, est-ce que Thérèse n'est pas là pour le soigner?
Mais M. Muller avait répondu par de bonnes raisons :
— Non, Lamy, il est impossible qu'il retourne dans la maison où sa mère est morte. Certainement ça ne se peut pas. Comprenez donc ! il aurait toujours la pauvre madame Bril devant les yeux.
M. Muller veilla toute cette nuit-là et bien d'autres encore, car Jean demeura pendant un mois entre la vie et la mort, ayant presque constamment le délire et sans cesse criant lamentablement après sa mère.
M. Muller habitait, au second étage d'une maison de la rue des Alexiens, une chambre dont l'unique fenêtre ouvrait sur une perspective de vieux toits. Constamment les cheminées vomissaient de la fumée noire, et parmi les tuiles rouges, des lucarnes à capuchons ressemblaient à de grosses niches de chiens.
De temps en temps, une tête déjeune fille apparaissait à l'une ou l'autre de ces lucarnes, et des bras frais, troussés jusqu'à l'épaule, tendaient sur une corde des linges et des loques qui claquaient au vent.
Matin et soir, et parfois même la nuit, retentissait
le pan pan d'un savetier qui clouait ses semelles et chantait à tue-tête, montrant seulement au bord de la lucarne d'en face, le dessus de sa tête frisée.
Et à midi, de petites vieilles à chignons gris se penchaient par dessus les gouttières et y versaient l'eau grasse des casseroles, en ayant soin de tenir celles-ci par les anses, à deux mains. .
C'étaient toujours aux mêmes heures les mêmes figures : il y avait encore un vieux petit marchand de parapluies qu'on voyait le matin, dès qu'il faisait clair, arroser sur le bord du toit des pots de réséda ; et un marchand d'oiseaux donnait de la graine de chènevis à ses serins, raclait le plancher de ses cages avec un couteau, remplissait d'eau claire les godets et sifflait, la figure collée aux barreaux, regardant voler les longues petites bêtes et leur apprenant airs.
Puis le soir, des chats maigres se promenaient dans les chéneaux en miaulant et considérant d'en haut les longs pans de murs bruns, au bas desquels il y avait des cours grandes comme la main, avec des reflets de lumière traînant dans l'eau des éviers.
Voilà le spectacle que M. Mnller avait tous les jours devant les yeux, quand il ouvrait sa fenêtre. Kt il >'amusait de voir aller et venir tout ee petit mondi pensant, selon les heur
— nue forait bienà présent mon voisin le marchand de parapluies? Il est descendu a la boutique acheter son lait et son pain, el il va fair j'entends sa bouilloire qui Biffle sur le feu. Kt quand il aura pris son café, m tits pains el i
l,i jatte dans l'armoire, il I mettra son doigt dan- la t«Tre où plongent les pour savoir si elle est assez mouillée, puis passera
derrière ses oreilles les branches de ses grosses lunettes et se mettra à travailler jusqu'à midi.
Ou bien il songeait:
— Il est sept heures. Je n'ai pas encore vu ma petite voisine avec ses joues rouges comme des pommes, sa bouche pourprée comme une framboise et son œil noir, tout gros de sommeil, qui se plisse dansjles coins, quand elle met la main dessus pour voir le coin bleu, là-bas, et aussi le petit blond qui perche sous le coin bleu. Hé I hé! Elle a dormi longtemps, ma voisine, mais elle s'est couchée tard. A minuit j'ai très bien vu de mon lit la chandelle qui tremblait toute rouge sur son rideau. Sûrement ce petit blond lui joue dans la tête. Pourquoi pas? Ils sont du même âge. Bon I le rideau s'agite. Ah t ah! elle est levée. C'est, ma foi, très vrai qu'il n'y a rien de mieux au monde que de voir les jeunes gens s'aimer. La jeunesse ! voilà le vrai printemps. Le cœur chante, il fait bleu dans le ciel et il pousse des fleurs jusque dans les tessons de bouteilles.
» Qu'est-ce qu'elle va faire maintenant? Pour sûr, elle est à la petite table qu'on voit d'ici dans le coin, avec un pot à l'eau, une cuvette et un petit miroir posé contre le mur. Comment se nomme-t-elle ? C'est Jeannette, je crois. Est-ce bien Jeannette? Non, Jeannette, c'est la grande brune qui met à mi li sur la corde les blouses de ses petits frères, car elle en a trois, et elle est seule pour les nourrir. Décidément, je ne sais pas son nom. — Enfin ! la voilà. Bonjour, ma voisine ! Eh! eh ! la petite trogne ! les petits yeux ! Quand je vous disais qu'elle y regarderait ! Et lui ? Voyons, où serait-il bien, lui? — Hem! il est àsa fenêtre aussi. — Allons! voilà des heureux! Elle va faire à présent son petit déjeunerde café au lait en songeantau coin bleu, et puis elle laissera courir ses mains sur l'étoffe, avoc
l'aiguille qui reluit et le dé à coudre qu'elle ôteia de temps à autre pour mouiller son doigt.
Et ces choses occupaient beaucoup M. Muller, pendant le peu de temps qu'il passait chez lui.
Depuis bientôt un an, il avait pris l'habitude de se lever à six heures: il s'habillait, buvait un venv claire en cassant dedans une tranche de pain, ce qui était son déjeuner, et allait chercher Jean pour le conduire à l'école. Puis, comme il était toujours un peu en retard, il se mettait à courir, sautillant d'une jambe et marchant de l'autre, si bien qu'il arrivait au pensionnat soufflant et rauque, la sueur dans le dos et les cheveux plaqués au-dessus des oreilles, car il n'y avait vraiment que là qu'il en eût encore. Il sonnait un petit coup, s'enfonçait dans le creux de la porte pour ne pas être aperçu de l'étage, et aussitôt qu'on avait ouvert, se faufilait très vite du côté de sa cl par crainte de M. le directeur.
Mais celui-ci, petit homme ventru et chauve, dont le nez se décorait d'une majestueuse paire de lunettes d'or, sortait régulièrement du vestiaire au moment où M. Muller y accrochait son parapluie, et lui disait, sans le saluer, seulement ces mo
— Neuf heures un quart, monsieur. L neuf heures.
Et cela s'était répété si souvent que M. Muller, qui faisait ce qu'il pouvait pour être à l'heure et n'y parvenait pas, eût pr< woir tous les matins sur la uuque un coup de bâton. Il ne répondait rien, I sait un peu lès épaules en ouvrai] nue' p »ur dire : » Que \ a fort qu allait relever !>v surveillant, qo un quart d'heure.
11 montait alors dans la petite chaire de boi
au fond de la classe, près du tableau noir, des cartes de géographie et des planches d'histoire naturelle, se frottait le front, passait sa main sous son gilet pour tirer la chemise qui collait à son dos, posait son foulard sous son coude et commençait la leçon.
M. Muller faisait la seconde classe, celle des grands, et enseignait l'histoire générale, la géographie, les mathématiques, la botanique, la chimie, la physique, l'astronomie et le français.
A midi, il sortait pendant une heure, courait chez lui se rafraîchir la tête et les mains, achetait deux petits pains beurrés et les mangeait au cabaret, en buvant un verre de faro sur un bout de journal qu'il lisait très attentivement.
Puis il rentrait à la pension et y demeurait jusqu'à trois heures, après quoi il avait fini : il ne lui restait plus qu'à examiner les devoirs de ses élèves et à marquer à l'encre rouge les bien, très bien, assez bien, sa" tisfaisant, peu satisfaisant, ou les à recommencer, selon que les devoirs étaient bons ou mauvais.
M. le professeur Muller était la meilleure pâte de professeur qu'on eût jamais vue, bien qu'un peu vif; mais il criait beaucoup, piétinait dans sa chaire, se mettait droit sur ses petites jambes, roulait derrière ses lunettes dft gros yeux terribles, disait qu'il mettrait toute la classe en retenue le dimanche, et n'en faisait rien, le dimanche venu. Aussi s'amusait-on beaucoup à son cours : l'un ou l'autre élève avait toujours ses mains sous le pupitre et y confectionnait des boules de papier mâché, ou bien y pinçait la queue d'un hanneton. M. Muller se soulevait alors sur ses deux poings, descendait de la chaire, l'œil braqué sur le pupitre, et disait:
— Élève un tel, montrez vos mains.
L'élève montrait ses mains, et généralement il n'y avait rien dedans, parce que la boulette ou le hanneton avait passé aux mains du voisin. M. Millier i sa chaire, l'œil en dessous ; mais au moment où il y remontait, il entendait tout à coup le zouzou du hanneton qui s'envolait au plafond, ou bien il recevait bot la nuque la boulette de papier mâché. Il devenait alors très rouge, frappait sur les bancs et faisait des harangues furibondes, tandis que les élèves poussaient des hem! hem! ou des hu ! hu ! rugissaient, aboyaient, coqueriquaient, se mouchaient de toutes leurs forces et riaient derrière leurs mains, la tête penchée sur les cahiers, comme s'ils étaient tout à leur lecture.
Oh! c'était une bonne classe que celle de M. Millier ! et les grands disaient aux petits :
— Tu as de la chance, toi ; tu vas faire une année de Muller. Nous allons entrer en première, nous autres, chez M. .lupin, qui est un homme sévère.
Et de son côté, M. Muller avait les larmes aux j quand il lui fallait quitter ses élèves au bout de Vt ■■ il leur disait :
— Vous êtes de fameux vauriens; mais c'est égal, je vous aime tous bien. Tâchez de ne pas faire ■ end»! trop M. Jupin.
Et voilà ce qui faisait la pluie et le beau tempi dans la vie de M. Muller.
Maistoutétait bien changé depuis la maladie de Jean, et il n'y avait plus de beau temps pour M. Mull présent, tous les jours, il arrivait en retard «l'une demi-heure, ne grondait pins ses élèves, po soupirs à fendre l'âme et, au milieu de la leçon, demeurait la tète dans li - demander ce qu'il adviendrait de lui -'il perdait Bon j"'tit .1
Un matin qu'il entrait, la tète basse, l'œil -
fait, après avoir veillé Jean toute la nuit, M. Scherpmes, le directeur, sortit du vestiaire, poussant devant lui son gros petit ventre serré dans son habit à queue d'aronde, gravement, les mains derrière le dos.
— Monsieur le professeur Muller, dit-il, j'ai eu pour vous toutes les complaisances,'mais vous dépassez les bornes. J'avais pensé que ma mansuétude vous aurait touché : il n'en est rien. Votre conduite est tout à fait inexplicable. Je dirai plus, elle est mystérieuse. Vous êtes toujours en retard, vous partez avant l'heure, vos élèves se portent aux licences les plus répréhensibles et votre enseignement est relâché. Quel est donc le mobile qui vous fait agir ainsi ? Voilà ce que je voudrais savoir. Des renseignements particuliers m'autorisent à croire que l'inégalité de votre conduite provient d'une de ces passions funestes qui conduisent les hommes aux abîmes. Quelle est cette passion ? le direz-vous, monsieur le professeur? Ah! ah! vous ne répondez pas. — Monsieur le professeur, je vous supprime votre gratification annuelle de deux cents francs. Allez!
A ces derniers mots M. Muller, qui était resté devant M. le directeur, debout, à tortiller les bords de son chapeau, leva tout à coup la tête, ouvrit la bouche, puis s'en alla faire sa classe, sans avoir rien dit.
Il était très agité, faisait des gestes qui ne signifiaient rien, devenait sans raison rouge jusque dans la nuque, commençait une démonstration et ne l'achevait pas, prenait coup sur coup de grosses prises dans sa tabatière , ôtait ses lunettes et les remettait, pensant au fond de lui :
— Mes deux cents francs ! Il veut me prendre mes deux cents francs ! Qu'est-ce que je vais faire s'il me les prend réellement? Qui payera le médecin, le phar-
macien, les oranges, le bouillon et le reste? ce D'est lui, je suppose! Me prendre mes deux pauvres cents francs! Je voudrais bien voir comment il ferait à ma place. Est-ce que je n'avais pas le droit de compter làdessus pour tout ce qui reste à payer ? Et l'heure qui n'avance pas ! J'irai lui parler après la classe ; je lui dirai : « Mon bon M. Scherpmes, vous, un père de famille, ayez pitié d'un orphelin. » Oui, je lui dirai tout: il faudra bien qu'il me les rende.
Aupremier coup de la cloche qui sonnait midi, M. Muller plia ses livres, fourra pêle-mêle ses crayons et ses plumes dans son pupitre et dégringola les deux marches de sa chaise, son chapeau de travers sur sa pendant que les élèves enjambaient (es bancs en les frappant avec leurs talons, criaient, sifflaient et se jetaient leurs cahiers à la tête.
Un tremblement le prit quand il aperçut le séi M. Scherpmes se promenant de long en Large dans le vestibule à pilastres, où, sur des console- (te bois peint, régnaient les bustes en plâtre de Cicérone! de I» ilirne. lise mit à brosser très longuement son chi dans le vestiaire, <'n attendant que les derni tussent sortis; mail qu'il
i E0n chapeau à contre-poil, de sorte <j peluche qui y restait encore se hérissa toute ra quand ileut fait ce d tntquelqo
arda 'lu coin de l'œil e1 vit q l'il o'yavail pins que M. le directeur dans le vestibule! Alors il fui troublé, toussa dans le cren main, mi
chapeau, l'ôta, le remit encore, pensant en lui-même :
— Certainement, s'il s'agissait de moi, je ne lui réclamerais pas mes deux cents francs. Il n'y a rien d'humiliant comme de demander quelque chose quand on n'est pas sûr de l'obtenir et quand on est dans son tort.
Cependant il fît un effort sur lui-môme, et au moment où M. Scherpmes se disposait à remonter l'escalier, il l'aborda humblement :
— Monsieur le directeur, vous me feriez grand plaisir en me rendant les deux cents francs.
— Ah ! ah ! fit M. Scherpmes en relevant ses lunettes pour mieux le dévisager.
— J'ai tout à fait besoin de cet argent, et, si vous me le retirez, je serai réduit à courir le cachet, le soir, après les classes.
Il ajouta :
— Ah I si vous saviez, monsieur le directeur I J'ai un ami malade chez moi, un ami sans ressources, un enfant, un orphelin ; c'est moi qui le veille, il n'a pour ainsi dire que moi ; je suis quelque chose comme son père ou son frère, et il faudra payer, un jour ou l'autre, le médecin, le pharmacien, et tous ces gens-là.
M. Muller se tut tout à coup, comme s'il craignait d'en avoir trop dit. Il lui sembla qu'il se vanterait en allant plus loin, ou du moins qu'on pourrait croire qu'il se vantait, et il considéra ses nieds gêné, en frappant le bout de son parapluie contre ses bottes. M. Scherpmes se haussa sur ses petites jambes, dressa majestueusement la tète, et fronçant les sourcils derrière ses lunettes d'or, dit :
— Si je comprends bien, vous fajtçs do la philanthropie Eh bien, monsieur, c'est un toit. Est-ce que je fais de la philanthropie, moi '? Cependant j'ai aussi des
amis, croyez-le, mais mes amis sont bien en place, comme moi, et je ne me permets pas des amis pauvres. Non, monsieur, c'est un luxe que je ne me suis jamais permis.
— Monsieur le directeur, mon ami est resté six jours entre la vie et la mort, dit M. Muller chaleureusement.
— Eh I monsieur, s'il fallait sauver tout le monde, on n'en aurait jamais fini ! Remarquez que je ne blâme pas les sentiments d'humanité ; mais je trouve étrange quevous nesachiezpas lesproportionner à vos res ces. Est-ce qu'il n'y a pas l'hôpital pour les pauvres gens? On y est très bien, à l'hôpital.
— Monsieur le directeur, j'irais moi-même à l'hôpital plutôt que d'y envoyer un ami.
— Oh ! oh ! c'est de l'exaltation. Eh bien ! comme vous voudrez. Si je vous dis là-dessus mon sentiment, je n'ai d'autre mobile que votre intérêt. Quant aux deux cents francs, vous connaissez le règlement: il est formel. Je regrette de devoir répondre à votre demande par un refus catégorique.
— Au nom du malheur 1 fit M. Muller suppliant.
Et il pensait en même temps quelque chose comme ceci :
— Est-ce que je vais être forcé de faire doses, à présent ?
Mais M. le directeur Scherpmes pinça s bou-
che mince, si extraordinairement qu'ell oblait
plus jamais devoir s'ouvrir; et cependant il dit à M. MnlI'T qui avait r au nez,
derrière les oreilles et aux main- :
— Le malheur ! Le malheur I avez besoin de vous occuper de
Est-ce que le malheur des auti je V' tus prie ? - Éc >u1 - eur, Je va is voufi
primer à ce sujet mon désir formel. Je tiens essentiellement à ce que mes professeurs aient des sentiments distingués. Or, j'apprends, monsieur, que vous vous compromettez par des liaisons, oui je le dirai, par des liaisons inconvenantes. On vous a vu dans des meetings d'ouvriers, vous hantez le cabaret, en plein midi vous vous affichez avec des gens en blouse. Et puis, vous vous négligez extrêmement, votre extérieur manque de dignité, vous vous abandonnez à une incurie déplorable. Il faut avec moi de la tenue, monsieur. Hé! Alors M. Muller sentit qu'il allait se fâcher. Ses grosses joues se gonflèrent et il enfonça son chapeau dans sa tête en disant:
— Tout cela est vrai, monsieur Scherpmes. J'ai l'honneur de vous saluer.
Dans la rue, il s'oublia à frapper les pavés du bout de son parapluie en gesticulant et en se parlant à luimême, et les chiens aboyaient à ses talons.
— C'est trop fort. Mes pauvres deux cents francs I Cet homme est stupide. Est-ce qu'on prend comme cela ses ressources à un pauvre diable ? Me voilà bien maintenant. Comment voulez-vous que j'en sorte ? Qui est-ce qui me donnera de quoi payer le médecin et le pharmacien ? Oui, qui ? J'ai bien fait de partir. Si j'étais resté, je crois que je l'aurais assommé. Assommé I Avec ça que je n'aurais pas dû le faire ! Je suis une brute. Et il est père de famille 1 Je souhaite que ses enfants... Non, je ne veux pas de mal à ses enfants. Les enfants n'ont rien à faire là dedans. Le pire, c'est qu'il recommencera avec un autre. J'aurais dû le prendre à la gorge et lui dire : Misérable, ce que tu fais là, le sais-tu ? c'est me voler, moi, c'est voler Jean, c'est le tuer, c'est nous mettre sur la paille ! Est-ce que je sais, moi, ce que j'aurais dû lui dire ? Il est
bien temps d'y penser. J'ai toujours été comme ça. Dans le moment même je ne dis rien, je ne fais rien, je n'ose rien, une poule mouillée ! et puis suis feu et flamme, je crie, je tempête, je casse les vitres, j'extermine tout ce qui est sur mon chemin. — Ah ! que le monde est dur !
Et M. Muller, qui avait commencé par une si grande colère, tapant le trottoir à coups de parapluie un plus fort à chaque mot qu'il disait, sentit tout à coup ses yeux se mouiller et toussa à pleins poumons pour ne pas se laisser aller à son attendrissement.
Quand il fut près de sa porte, il respira bruyamment et se dit :
— Je travaillerai.
Depuis quinze jours que Jean était chez M. Muller, le bonhomme dormait dans le vieux fauteuil qu'il tenait de son grand-père et qui gardait sur sa 1 éraillée, la forme d'une personne couchée. Il y j la nuit, la tête dans un mouchoir, à côté du lit de .Iran. après avoir pris soin de tirer à lui la table où étaient les fioles, la veilleuse et un livre qu'il commençait toujours à lire avec la résolution d<1 n dormir.
D'abord il lisait très attentivement, s'interrompent parfois pour regarder du côté de Jean, puis il la tomber la tête, fermait . les rouvrait à demi et
tout à coup rattrapail ton livre, au moment où celuici lui glissait des maini : alors un-' • prenait, il s." trottait \'-- yeux, secouait - «liait -"ii à la vitre froide et se promenait mu pour 'le-
meurer éveillé ; puis il se rasseyait, se remettait à lire et finalement s'endormait pour de bon ; mais il se réveillait en sursaut au bout d'une heure, s'imaginant que Jean avait crié, s'indignait d'avoir cédé à l'envie de dormir, et lentement s'endormait de nouveau, ronflant comme une basse ; car M. Muller ronflait, et cette infirmité faisait son désespoir.
A l'aube, ouvrant l'œil, il s'interrogeait :
— Est-ce que j'aurais ronflé cette nuit-ci ? Mon Dieu! quel malheur de ronfler !
Et quand Jean s'éveillait, il lui demandait à son tour :
— Est-ce que j'ai ronflé cette nuit ? Je suis bien sûr que je t'ai empêché de dormir. Il faut absolument qne je perde cette mauvaise habitude.
Le matin, à huit heures, madame Lamy arrivait, son cabas plein de copeaux au bras, et préparait le feu, car on était en hiver, et le givre dessinait ses palmes diamantées sur la vitre.
Elle disait à M. Muller :
— Vous avez le visage bien tiré ce matin, monsieur Muller. Je suis sûre que vous avez veillé. Allez-vous-en prendre l'air. Je ferai cev qu'il y a à faire.
M. Muller mettait son chapeau et s'en allait, disant :
— Ah ! madame Lamy, j'ai oublié de vous dire : je lui ai donné sa potion il y a une heure. N'oubliez pas de la lui donner selon la prescription.
Ou bien :
— Si vous avez besoin de moi, faites-moi appeler. Ou bien encore :
— Le médecin arrivera à telle heure. J'ai mis là du papier, de l'encre et une plume pour ses ordonnances. Soignez bien tout, madame Lamy. Je me repose sur vous. Allons, à tantôt. N'est-ce pas que vous veillerez bien à tout ?
Il partait, revenait, passait un quart d'heure à insister sur toutes sortes de recommandations, et madame Lamy lui disait:
— Oui, oui, soyez tranquille... C'est bon... Je ferai tout ce qu'il y a à faire.
Elle mettait alors tié lir de l'eau sur le feu, lavait les mains et la figure de Jean, rangeait la chambre, plaçait une nouvelle mèche dans la veilleuse, ensuite s'asseyait dans le grand fauteuil et tricotait.
Le docteur arrivait à dix heures, posait ses gants et son chapeau sur la table et disait en entrant:
— Eh bien! comment allons-nous ce matin ? La nuit s'est-elle bien passée? Avons-nous encore eu les grands coups dans la tête ?
Il tàtait le pouls de Jean, écoutait ses explications, hochait la tête de haut en bas et grommelait :
— C'est cela... c'est cela... Oui, parfaitement cela.
Puis, au bout de cinq minutes, il s'en allait, après avoir écrit une ordonnnance, et madame Lamy l'accompagnait jusqu'au palier, lui demandant:
— Eh bien, monsieur le docteur, comment va notre malade ?
Et depuis quelque temps le docteur répondait :
— Très bien. De mieux en mieux,
Jean, en effet, ouvrait à présent Les yeux, reconnaissait les personnes qui l'an ut et prenait un peu de bouillon deux fois 1 > jour. Il était tout jaui si maigre que son petit corps se moulait a peine les couvertures ; mais il ne criait plus comme les huit premiers jours en morda i, <'t il n'avait plus qu'un grand mal sourd à la tête, I ! BOir Mirtout.
Uno ii étonnait tout le m n qu'il M
parlait jamais d sa mère, danfl ses moments luci
tandis qu'il parlait constamment d'elle quand il avait le délire.
A onze heures, madame Lamy jetait une pelletée de charbon mouillé sur le feu, regardait si tout était en bon ordre dans la chambre, demandait à Jean s'il n'avait besoin de rien, disant :
— Jean, monsieur Muller va revenir. Il est bientôt onze heures et demie, et il sera ici à midi. Je m'en vais aller faire le dîner de Lamy.
Puis madame Lamy prenait son cabas et courait chez elle, le plus vite qu'elle pouvait, après avoir acheté des pommes de terre chez la verdurière, un peu de lard chez le charcutier, ou deux saurets qu'elle apprêtait avec un œuf battu. M. Lamy rentrait à midi et trouvait les pommes de terre au feu, les saurets à la poêle et la table mise, bien que madame Lamy n'eût eu qu'une petite demi-heure pour faire son diner ; mais elle était si vaillante qu'elle n'était jamais en retard, et tandis qu'elle faisait une chose, elle pensait déjà à la manière dont elle en ferait une autre.
Et elle disait à son mari :
— Lamy, il n'y a pas gras manger aujourd'hui ; car il faut penser aussi à ce pauvre Jean, et pendant que l'un mange du bouillon, l'autre est bien forcé de manger de la soupe aux herbes. N'est-ce pas vrai, Lamy ?
— Tout ce qu'il y a de plus vrai, femme, disait Lamy. Mais vous faites encore beaucoup trop pour moi. Il me semble qu'un bon plat de pommes de terre me suffirait très bien. Comme cela, vous pourriez économiser trois ou quatre sous de plus par jour pour Jean.
— Oh ! Lamy, c'est déjà si peu pour un homme qui travaille, et il n'y a pas moyen de faire moins que nous ne faisons.
M. Lamy mangeait de grand appétit, prenait ensuite
94 LKS BONS AMIS
sa tasse de café, allumait sa pipe et allait en passant dire bonjour à Jean.
Et un peu après, on entendait madame Lamy grimper lestement l'escalier; elle arrivait avec son petit ca en tirait une orange, la dépeçait et en donnait Les quartiers à Jean, après avoir râpé un peu de sucre sus.
L'après-dînée se passait ainsi, Jean suçant de temps à autre un morceau d'orange et sommeillant, madame Lamy tricotant, tassant du charbon sur le feu, chauffant le bouillon, et se levant cinquante fois de soa fauteuil pour trotter à droite et à gauche dans la chambre, sans bruit.
A quatre heures, M. Muller rentrait, ôtait ses bottes pour ne pas éveiller Jean et demandait à madame Lamy ce qui s'était passé durant son absence. Puis, M. Muller tirait de son armoire une cafetière avec son ramponeau, jetait dans le ramponeau deux grosses pii de café en poudre et versait l'eau bouillante, debout, la main à la bouilloire, écoutant grésiller l'eau à Iravers les trouets du ramponeau, pendant dix minutes, montre en main. Car M. Muller, qui avait la prétention de faire un café comme on n'en fait pas aux Mille Colonnes ni ailleur s, mettait exactement dix mi nul passer l'eau, ni plus ni moins; et, en vérité, M. et madame Lamy ont toujours trouvé son café <l<;li<
Pendant qu'il demeurait ain<i devant le feu, surveillant la coction, madame Lamy étalait la nappe sur la table, puis les assiettes, l«i beui i iin.
Enfin, à sept heui mie, M. Lamy entrait: ou
yait, on causai! bas et l'on soupail <'t de
tartii
— Est-ce que vous avez diné aujourd'hui ? demandait Lamy à M. Muller.
— Je crois bien que j'ai dîné, et fameusement, répliquait M. Muller en toussant.
A neuf heures, M. et madame Lamy retournaient chez eux, et tout en cheminant, madame Lamy disait avec un soupir:
— Voulez-vous parier, Lamy, que M. Muller n'avait pas dîné ! J'ai vu ça tout de suite à son air.
Or, un soir, comme ils s'en revenaient, M. Lamy dit à sa femme :
—Thérèse, nous sommes demain le 15 et c'est au 15 que j'ai promis de payer au menuisier le cercueil de la mère Bril. Comment allons-nous faire?
— Jésus Marie! cria madame Lamy. Sommes-nous demain le 15?
— Oui, et il faut que je paye avant le soir.
— Ah ! Lamy, c'est bien malheureux d'être de pauvres gens comme nous! Qu'est-ceque nousallons faire?
— Le cercueil coûte quinze francs. Je l'ai bien examiné: il vaut ça. Non, ce n'est vraiment pas trop cher! Mais où trouver les quinze francs. Et puis, ce n'est pas tout, Thérèse. Qui est-ce qui payera l'église et le corbillard?
— Oui, qui est-ce qui payera tout cela?
— Le tout ensemble fera bien cinquante francs, Thérèse.
— Cinquante francs, Jésus Dieu Seigneur ! Est-il possible? Nous n'avons jamais vu cinquante francs à la fois dans notre poche, Lamy.
— C'est vrai, Thérèse, mais nous avons acheté il y a un an une. action de Bruxelles.
— Oui, une action qui vaut cent francs, et pour laquelle nous avons économisé pendant six ans, quand la grand'mèrc n'a plus eu besoin de notre argent.
M. Lamy ne répondit pas, et madame Lamy se tut aussi, tous deux absorbés dans leurs idées.
Pourtant, au bout de quelques instants, M. Lamy reprit :
— Est-ce qu'il faudra que jM. Muller paye l'église et le corbillard, Thérèse?
— Oh pour ça non, Lamy; ça ne se peut pas.
— Non, ça ne se peut pas. Il aura bien assez à p sans payer encore le corbillard et l'église. C'est nous alors qui le payerons.
— Nous. Lamy? Mais avec quoi?
— Oui, avec quoi? Voilà!
— Est-ce qu'il nous faudra vendre notre action qui nous a coûté tant d'économies ?
— Thérèse, ils ont du bonheur, ceux qui ont des actions et qui les voient, avec leurs grands chiffres noirs et leurs papiers roses, dans leurs tiroirs, sans devoir y toucher. Certainement ils ont du bonheur! Mais ils ont du bonheur aussi, ceux-là qui se disent : « S vends une action à cause d'un ami qui en a besoin et pour une chose qui doit soulager cet ami dans sa misère, je fais bien, et il vaut encore mieux la vendre que de la laisser dormir dans le coin. » Voilà mon idée à moi, Thérèse.
— Bon, l'homme, c'est mon idée aussi. Mais comment la vendre! On trompe souvent I nous.
Si vutis en parliez à Al. Muller?
— A M. Huiler? Non, Thérèse. Il devinerai! I pourquoi noua la vendons, <'t il voudrait tout p Lui-môme, oh ! je le conna
Et M. Lamy ajouta:
— J'irai demain matin <" ues Bosschout, le typographe. C'est un malin, lui. Il sait voir dan gazettes à combien ça tétions.
Le lendemain matin, M. et madame Lamy s'éveillèrent plus tôt que de coutume, mais ni l'un ni l'autre ne parlaient plus de l'action qu'il fallait vendre. Quand M. Lamy eut déjeuné, il alluma sa pipe et dit en regardant la pendule :
— C'est l'heure. Je m'en vais jusque chez Jacques Bosschout.
— Oui, dit madame Lamy, il faut aller voir Jacques Bosschout.
Alors elle se leva lentement, alla du côté de l'armoire, essaya une clef, puis une autre, ouvrit enfin le tiroir, prit au fond un vieux livre de prières et tira du livre l'action de cent francs pliée en quatre.
M. Lamy la regardait du coin de l'œil, sans rien dire et tirait de grosses bouffées de sa pipe, en faisant claquer ses lèvres comme si le tabac ne brûlait pas.
Alors il vit qu'elle baissait tout à coup la tête, et une larme lente roula sur le menton de sa bonne vieille femme.
— Thérèse, dit-il en l'embrassant, je travaillerai pour vous la rendre bientôt.
Et ce même jour, Jacques Bosschout le typographe lui ayant fait vendre son action, M. Lamy alla chez le menuisier payer le cercueil, et chez M. le curé payer les frais d'église et le corbillard.
— Femme, dit-il en rentrant, il me reste encore quarante-cinq francs: mettez-les de côté. Le bon Dieu nous enverra le reste.
Un soir, M. Muller s'assit dans son grand fauteuil, près du feu, et se dit :
— Voilà que nous sommes aujourd'hui le 25 du mois de décembre, et dans sept jours nous serons le premier
janvier. Alors je toucherai mon moi-, et j'irai | le corbillard, l'église, le cercueil et le reste. Oui. j'aurai de quoi payer tout cela, et même je payerai au pharmacien ses médicaments. Quand j'aurai arrangé ainsi mes affaires, il ne me restera pas grand'chose, mais l'arriéré sera payé, ce qui est le principal, et je payerai avec l'argent du mois prochain le docteur et les nouvelles dettes. Je crois qu'ainsi tout s'arrangera pour le mieux. J'irai trouver demain, d'ailleurs, la propriétaire, à qui je dois un terme, et je lui dirai que je lui payerai ce terme-là et le suivant en une fois, en février. Elle ne s'en fâchera pas, car c'est une bonne femme, et moi je serai bien content Certainement, je dois mettre de l'ordre dans mes affaires, et je ne suis pas fâché d'avoir appris à me passer de dîner. C'est déjà une jolie économie: je mets comme ça de côté tous les jours les quatre-vingts centimes que me coûtait mon repas sans compter que je prenais souvent en dînant de la bière, et que le dimanche nais parfois à un franc. On dîne ti blement à
un franc chez la mère Ravigote, mais il vaut encore mieux avoir un bon franc bien reluisant dans sa poche que d'avoir pour un franc de rosbif dans Pestoo n'y a que sa soupe à l'oignon... Ah î sa soupe à l'oignon! Je la sentais en entrant, et je die à la bouche : Eh bien ! mer.' Ravigote, parait qu'il y a «le la soupe à l'oignon aujourd'hui. Bile fait très bien la soupe à l'oignon. Allons, boni Est-ce que je m'en penser à ces choses? Je nu1 porte d'aill bien, et je ne mange plus que pour d
pend des goûts. Moi, j'aiiie' une nourriture simple, des saurets, du foie de porc ou du
Il passa du charbon sur le feu et ajouta :
— Oui, j'ai toujours aimé ça, et quand on en a pour dix sous, on a très bien dîné. Et puis, c'est une si bonne chose de se dire en économisant tous les jours un peu d'argent: « Tu vois bien cet argent. Eh bien ! cet argent payera le charbon et la lumière, et ce n'est pas une petite affaire, car on en brûle maintenant, du charbon et de la lumière I Mais c'est égal, tout sera payé avec cet argent. » Ah ! c'est une bonne chose !
Et un peu après, entendant le grand vent qui battait les toits, et regardant autour de lui combien tout était tranquille dans la chambre : Jean endormi dans le lit et faisant aller mollement sa poitrine sous les draps, le poêle mêlant son ronflement au chant de la bouilloire, et la petite veilleuse dans J'huile éclairant doucement lesmursetle plafond, il pensa en lui-même:
— Nous sommes des heureux, nous autres. Il y a tant de pauvres gens courant les rues à cette heure, dans le froid, la pluie et le vent, le nez rouge et les mains bleues. Ceux-là donneraient dix ans de leur vie pour être seulement un an comme je le suis à présent, les pieds au feu, dans un grand fauteuil, ayant bien chaud et pensant à ceux qui n'ont rien. La vie est bien dure pour le pauvre monde !
Puis, comme le poêle répandait une grande chaleur, il s'assoupit, pencha doucement la tête et s'endormit en se disant :
— Quelle fête le jour où Jean pourra quitter de son litl Alors je commanderai un beau dîner au Cadran bleu, et je ferai chercher six litres de lambic aux Trois Perdrix. Et l'on boira aussi du vin, car j'en mettrai sur la table. Et nous dînerons ici près du feu, tous ensemble, Lamy et sa femme, Jean et moi, en riant comme des fous. Ça sera amusant!
Le jour de l'an, vers neuf heures du matin, M. Muller entendit des pas qui montaient l'escalier, et il dit à Jean:
— Je suis bien sûr que voilà Lamy et sa femme qui viennent te souhaiter la bonne année.
Gomme il achevait ces mots, on frappa à la porte, et il alla ouvrir. C'étaient en effet M. et madame Lamy en habits de dimanche, tenant l'un et l'autre un paquet dans la main; et ils entrèrent après avoir eu soin de secouer leurs pieds sur le paillasson, car il avait beaucoup neigé la nuit et les rues étaient toutes blanches.
— Jean, dit aussitôt M. Lamy, je vous souhaite une bonne année et tout ce qui pourra vous être agréable.
— Entrez, madame Lamy, disait M. Muller à la bonne femme qui s'attardait sur le paillasson.
— Ah ! monsieur Muller, c'est qu'il y a une bouo dans les rues!
Et elle dit à son tour à Jean :
— Jean, une bonne année ! Je vous apporte dei oranges, mon garçon, et un pigeon que voua man buvant un doigt de vin, car monsieur le docteur m'a permis de vous faire à dîner aujourd'hui.
Alors madame Lamy tira - une bouteille
devin de Bordeaui el rîx oran§ rar la
table un papier blanc dans lequel se trouvait un petit pigeon gras et blanc, jolim-nt I
Et Jean dit de sa voix douce, très bas :
— Merci, monsieur Lamy, merci, madame Lamy. Je suis bien content. Oh! oui!
M. Muller, de son côté, embrassa M. et madame Lamy en pleurant, et il leur dit :
— Oui, merci, mes amis. Vous êtes les plus braves cœurs de la terre. Je vous souhaite une bonne année et du bonheur.
— Et à vous de même, monsieur Muller, dirent ces braves gens en pleurant aussi.
Madame Lamy prit ensuite le petit paquet blanc que Lamy avait mis sur la table et elle le donna à M. Muller en disant:
— Acceptez ça, monsieur Muller. Vous nous ferez plaisir.
M. Muller défit le papier et trouva dedans une paire de gros gants de tricot doublés de peluche bleue; il les eufila aussitôt et s'écria en frappant ses mains gantées l'une contre l'antre:
— Oh! ça, c'est superbe ! Et doux comme du velours en dedans! Madame Lamy sait bien ce qui fait plaisir aux gens !
Il prit son chapeau, descendit en courant et revint une bouteille de punch sous le bras.
Alors on se mit près du feu. Madame Lamy ôta son beau bonnet noir de tulle, et chacun but une rasade de punch, causant à demi-voix et riant, car on était bien heureux d'être près du feu, à fêter la nouvelle année.
Jean sommeillait; il était si faible qu'il tombait presque constamment en des assoupissements, et on le voyait fermer les yeux d'une minute à l'autre, puis s'endormir. Par moments son sommeil était agile et il rêvait : on n'aurait pas su dire à quoi il rêvait, mais on entendait bien qu'il appelait sa maman. Madame
Lamy ayant fait crier sa chaise sur le plane
reculant un peu parce qu'elle avait trop chaud, s'éveilla et dit en regardant autour de lui :
— Où est maman ? Ma petite maman ? Ma maman ? C'était la première fois qu'il l'évoquait, éveill-'. et il
semblait la chercher autour de lui, comme s'il eût été sûr qu'elle était dans la chambre.
M. Muller se leva très vite et devint tout à coup blanc comme une hostie.
— Qu'est-ce qu'il va arriver maintenant ? dit madame Lamy à son mari.
— Oui, qu'est-ce qu'il va arriver? répondit M. Lamy, inquiet aussi.
— Maman 1 répéta Jean un peu plus haut. M. Muller alla à lui et lui prit la main.
— Oui, Jean, dit-il, ta maman va venir. Certainement elle viendra quand tu seras guéri. Elle est un peu malade aussi, tu sais bien, ta maman, mais elle est bien où elle est, sois tranquille
En disant cela, la voix de M. Muller tremblait, et il n'osait presque pas regarder Jean.
— Est-ce que maman est malade ? lit Jean.
Il se tut, passa la main sur sou front et eut l'air de chercher quelque chose en lui-même :
— Oh ! oui, je sais, dit-il, c'est vrai, marnai malade, au lit. M. et mad ny sont là. près d'elle. Et moi aussi. Et tout à coup maman a t Est-ce qu'elle a toussé?. Il l'ait noir <'t il va une grosse mouche dans la chambre... un manche dans la chambre... une grosse mOuche dans la
mbre...
Il répéta cela troisou quatre f < » i s . lentement, comme si la mouche éveillait en lui d'autres souvenirs; puis il reprit :
— Qu'est-ce qu'il est arrivé? alors II y a une grande caisse sur deux chaises... Et maman, où est maman?... Je ne la vois plus... Ah! mon Dieu ! qu'est-ce qu'il y à donc que je ne sais plus...
Tout à coup, il se leva sur ses poignets et cria :
— Ah ! ma chère maman ! Elle est morte !
— Jésus ! mon Dieu ( fit madame Lamy en croisant les mains.
— Ça devait arriver une fois ou l'autre, dit M. Lamy. Et M. Muller pleurait dans son foulard en disant :
— Jean, elle est seulement heureuse à présent, car elle ne souffre plus. Tu sais bien qu'elle souffrait, n'estce pas ? Maintenant la souffrance a fini pour elle.
Mais Jean ne l'écoutait pas : les larmes lui sortaient des yeux et coulaient sur ses draps, autour de lui, comme une fontaine. Il se souvenait de tout, du cercueil, de l'église et du cimetière, et il pleurait sans faire de bruit, doucement.
Et quand il eut beaucoup pleuré, il s'endormit d'un bon sommeil. Alors M. Muller devint très gai, et dit avec une figure riante :
— Voilà le danger passé, Lamy ; Jean sera sur pied dans quinze jours.
— Monsieur Muller a raison, fit madame Lamy. Le docteur m'a dit en propres termes : « Quand le garçon pleurera, il sera sauvé. » Je m'en souviens très bien.
Jean causa un peu ce jour-là : il poussait par moment de petits soupirs, puis il pleurait ; et quand il cessait de pleurer, il prenait la main de M. Muller ou de M. Lamy ou de madame Lamy, et il disait :
— Je suis si heureux auprès de vous ! On dirait que c'est comme au temps de maman.
Et toute la journée se passa dans la joie. Il n'y eut personne qui ne se sentit du bien à l'âme quand ma-
dame Lamy, ayant fait roussir le'poulet dans le poêlon et l'ayant ensuite disposé sur une assiette, les en et les ailes à part et le blanc de la poitrine au milieu, Jean se mit à sucer les cuisses, l'une après l'autre, en les trempant dans la sauce au beurre.
Il buvait de petits coups au verre de vin et disait :
— Ah ! que c'est bon, madame Lamy !
Chacun pensait alors :
— Oui, ce doit être bien bon ! C'est comme si j'en mangeais moi-même.
Quand huit heures sonnèrent à l'église, les Lamy se levèrent et M. Muller, qui avait son idée, leur dit :
— Je vous ferai un bout de conduite.
Il y avait beaucoup de monde dans les rues et tout ce monde courait très vite, gatment, dans la neige qui tombait à gros fiVons, étoilant Us dos et les parapluies.
Devant les vitrines des pâtissiers, les petits garçons, les mains dans les poches, et les petites filles, leurs coqueluchons tirés jusqu'aux yeux, frappaient leui bot^ contre terre pour réchauffer leurs relu-
quant les boHes à couvercles doi i ru-
bans roses et les petits hommes de carton qui font aller leur tète, iixés sur >les socles peints en rerl
l un tiroir avec (]<>< bonbon8. Kt il aussi les belles assietl il il qui reluisent a
chargées de pralines, de fondants et àntes
en jaune, rouge, vert et bleu, I •< grands honshon en pain d'amai • s, leurs
b t8 de soie en sucre blanc, leurshabil s
si bien faits, si bons à manger, les joues roses, tout droits contre la vitrine, puis encore les pipes, les cigares, les chiens de chocolat, et surtout les petits enfants bien habillés, avec des manchons, des mitaines, des fourrures et des souliers de peau, qui, dans la boutique, montraient du doigt à leurs mamans et à leurs papas ce qu'ils convoitaient de posséder.
Et l'on entendait battre les portes des magasins, les timbres vibrer et les sonnettes carillonner; les boutiquiers régulièrement, la bouche fendue d'un rire, remerciaient d'un « A vos ordres, monsieur; » ou : A vous revoir, madame, je me recommande. » Les gros sous et les pièces blanches tombaient dans les tiroirs avec un petit bruit clair; dans les caves les mitrons boulangeaient avec rage ; et le long des comptoirs les gens piétinaient, commandaient, marchandaient.
Au dehors les voitures des riches bourgeois passaient menées grand trot par des cochers fourrés comme des singes, et à la file sautillaient çà et là de maigres chevaux de fiacres exténués. Des gamins soufflaient dans des trompettes, battaient du tambour, jouaient de l'harmonica. Derrière les volets clos des maisons, sous des lampes bien claires, les petits enfants se roulaient par terre en montrant leurs gentils derrières roses. Et des grands-pères couraient, portant des paquets sous le bras, les amis se souhaitaient la bonne année, une grande fumée rouge sortait des estaminets, des soldats battaient les trottoirs en criant à tue-tête :
— Vive le roi I Madame Lamy disait :
— On voit bien qu'ils ont fêté le nouvel an, ceux-là. Et M. Lamy répondait :
— Oui, tout le monde a pris un petit verre de trop aujourd'hui, Thérèse, et les uns ont bu du punch, les
autres du rhum, d'autres du cognac ou de l'anisette ou du curaçao, selon que ça tombe, en mangeant des tranches de pain d'épice ou des galettes de fin froment ou du pain à la grecque.
M. Muller ne prenait attention à rien de tout cela, mais un fourmillement lui mangeait le dos, parce qu'il avait quelque chose à demander et qu'il ne savait pas comment il s'y prendrait.
— Certainement, pensait-il, si je leur pose la question net, ils ne me répondront pas. Je les connais. Ils voudront tout payer. Comment faire? Il n'y a pourtant que Lamy qui puisse me dire où habite ce diable de menuisier.
Il reculait toujours le moment de parler, et à la fin il se trouva si éloigné de chez lui que Lamy lui dit :
— Monsieur Muller, ne craignez-vous pas que Jean ait besoin de quelque chose ?
— C'est juste, je me sauve. Vous avez raison, Lamy.
Il leur donna la main à l'un et à l'autre, puis, comme se rappelant une chose oubliée, d'un air indifférent:
— A propos. Lamy, j'ai un petit travail de mei rie à faire exécuter. Est-ce que vous ne me conni pas un bon menuisier ?
— Ah ! voilà, pensa en lui-même M, Lamy, nous y sommes.
Et il ajouta tout haut :
— Oh 1 il ne manque pas de bons menuisiers, monsieur Muller.
— Si je prenais celui qui a fait le C le la pauvre madame Bril, hein ?
Et M. Huiler se disait tout bas :
— J'ai inventé là une bonne malice pour connaître l'adresse de ce menuisier.
— Celui-là ou un autre, répondait M. Lamy, qui riait en dedans de lui.
— Non, Lamy, j'aime encore mieux celui-là, voyezvous. 11 travaille bien. C'est une bonne chose d'être sûr des gens!
— Oui, dit M. Lamy pour s'amuser, il travaille bien, mais il est cher.
— Ce n'est rien, si l'ouvrage est bon. Où habite-t-il, Lamy?
Et il se disait :
— Pourvu que Lamy ne devine rien, surtout.
— Où il habite? Ma foi, je n'en sais plus rien.
— Rappelez-vous.
— C'est quelque part rue des Trois-Têtes. Et M. Lamy pensait:
— A présent, je puis le lui dire. Il n'y a plus de raison pour que je ne le dise pas.
— Rue des Trois-Têtes? demanda M. Muller. Et son nom, quel est son nom, Lamy ?
— Tist Zwickboor.
Alors M. Muller lui souhaita la bonne nuit et s'en alla très vite, le cœur joyeux, en pensant :
— Cette fois-ci je les ai bien attrapés.
Le lendemain, M. Muller sortit de bonne heure, après avoir glissé deux billets de vingt francs dans son portefeuille et des pièces de cinq francs dans un petit sac noué par un cordon. De temps à autre, il coulait sa main dans sa poche et tâtait son sac, puis il disait:
— Quel bonheur d'avoir de l'argent !
Tist Zwickboorétaità son établi, rabotant et sifflant, quand M. Muller entra dans la petite chambre no; enfumée qui lui servait d'atelier ; — et un pauvre jour gris tombait par l'étroite fenêtre vitrée de carreaux vert-bouteille.
— Tist Zwickboor? demanda M. Muller.
— C'est moi, dit un petit homme grêle et maigre, à cheveux plats. Qu'est-ce qu'il y a pour vous servir ?
— Je viens payer le cercueil de madame Bril.
— C'est payé, dit Tist.
— Comment est-il possible que ce soit payé, puisque voici l'argent?
— C'est payé, même qu'il y avait pour six francs de gros sous.
M. Muller partit furieux, en disant :
— Ce gueux de Lamy ! Je suis volé.
Il alla ensuite chez M. le curé et dit qu'il venait régler les absoutes.
— C'est payé, dit l'ecclésiastique.
M. Muller s'imagina que celui-ci n'avait pas compris.
— Pardon, monsieur le curé, il s'agit de madame Bril, et pas d'une autre.
— Mais, sans doute, parfaitement; c'est M. Muller se remit en route.
— Me voilà bien maintenant, pensait-il. ils ont tout payé.
Et il entra dans une grande colère.
Le soir, quand M. Lamy arriva, M. Muller, qui avait boudé toute la journée, lui dit a brille-pourpoint :
— Lamy, venez un peu par ici; j'ai quelque chose à vous dire.
Et quand il lui eut fait redescendre l'escalier et qu'ils se trouvèrent dans la rue, M. Muller, rouge, les yeux hors de la tète, lui dit avec des gestes terribles :
— Ah ça ! Lamy, est-ce que vous êtes fou !
— Moi, monsieur Muller? fit M. Lamy, qui savait très bien pourquoi M. Muller était si monté,
— Oui, vous. Ou si vous ne l'êtes pas, c'est que vous avez juré sans doute de me faire sortir de ma peau. Eh bien, je vous dis que cette conduite n'a pas le sens commun... De quel droit vous ètes-vous permis de payer ce qui ne vous regardait pas ? Vous vous êtes dit: « Laissons le vieux bonhomme de côté: faisons comme s'il n'existait pas ; c'est un radoteur; il bat la breloque, et il n'est plus même bon à payer pour son ami Jean; et puis c'est un panier percé ; est-ce que ça peut payer le cercueil et l'église, un vieux grigou comme lui? Allons donc ! » Voilà ce que vous vous êtes dit. Parbleu! je le sais bien, moi; je vous entends d'ici ; croyez-vous que je ne sais pas ce que vous vous êtes dit? Elle est bonne celle-là. Eh bien, c'est scandaleux! J'avais mis ma confiance en vous, je vous croyais unami, je m'étais dit: « Lamy, c'est l'homme qu'il me faut. » Et vous m'avez trahi. Oui, trahi. Qu'est-ce que ça vous fait que je sois un vieux bonhomme, après tout, si ça me plaît d'être un vieux bonhomme? Est-ce une raison pour me trahir? Je n'aurais jamais pensé cela de vous, Lamy. Jean est mon ami, il n'a plus de père, plus de mère, personne pour le soutenir, et parce que je veux lui tenir lieu de père, de mère et de tout le monde, vous arrivez, vous, et vous dites : « Pas de ça. Nous allons l'ennuyer un brin. Nous lui montrerons bien qu'il n'est ni le père ni la mère et que nous avons bien autant de droits que lui sur son Jean. » Ah ! vous avez des droits ! Vous m'amusez !
M. Lamy, qui avait ri en dedans jusque-là, se fâcha à son tour et dit :
— Est-ce que Jean ne serait pas un petit peu à nous aussi, par exemple? Monsieur Muller, je suis bon garçon et je vous aime bien, là, de tout mon cœur.
il ne faut pas dire que Jean n'est rien pour non n'est pas vrai, voyez-vous. Sa mère était notre voisine et nous avons vu Jean tout petit. Oui, il n'était pas plus haut que ça, et je courais à quatre pattes par terre avec lui sur mon dos. Et quand la mère a été malade, je me suis dit : « Tant que je serai là, Jean, il ne t'arrivera jamais malheur. » Vous voyez qu'il est aussi notre enfant, à nous qui n'en avons pas d'autre, monsieur Muller.
— Ah! c'est comme ça, cria M. Muller. Vous voulez me l'enlever, me le prendre, me le voler ? Comme si ça se volait, un ami, un fils, un frère I
bien ! Et vous avez commencé par accaparer la mère morte en vous disant quo le (ils vivant vous reviendrait plus tard ! Ah î ah! très bien. Je voua venir. Et un jour, moi, vieux, moi bon à rien, moi qui n'ai que lui, moi qui me livrais à vous, confiant, vous me laisserez là tout seul, sur mon fumier ' Très bien ! très bien !
Et M. Muller, qui commençait à s'attendrir, s'écria tout à coup :
— Ah! Lamy ! ce n'est pis bien. Vous êtes un brave cœur, mais vous n'auriez pas dû faire ce! t.
— Si, monsieur Muller, dit Lamy, c'était
payer pour madame Bril. Vous ue pouvei pas tout payer non plus. Nous sommes de pauvres gens, n il nous faut peu de chose pour vivre. Tandis que i monsieur Muller, vous avez besoin de votr : pour
vous acheter des livres, des plumes, du papier, et
que je sais, moi? Et puis, nous voyons clair. Oui, nous voyons bien ce qui se passe. Vous veillez toutes les nuits, vous ne dormez plus, vous ne mangez plus. Ah ! je sais bien, moi monsieur Muller, que vous n'avez plus dîné depuis un mois.
— Non, Lamy, ne dites pas cela, s'écria très vivement M. Muller. Ce n'est pas vrai.
— C'est vrai, il ne faut pas jouer la comédie avec Lamy, monsieur Muller.
— Ah t Lamy, dit M. Muller, tout honteux, ne le dites jamais à personne.
Et ils se serrèrent les mains de toutes leurs forces, bons amis maintenant.
Le docteur ne venait plus que tous les deux jours et au bout de la semaine, il cessa tout à fait ses visites. Jean se levait un peu vers midi, s'asseyait dans le grand fauteuil près du feu, la figure tournée du côté de la fenêtre, et reniflant la bonne odeur des petits plats que madame Lamy lui fricassait sur le poêle. Elle venait tous les jours, la bonne madame Lamy, et tantôt elle apportait un savouret pour un court-bouillon, tantôt des côtelettes de mouton ou de la viande hachée dont elle faisait des boulettes en y mettant du pain et un jaune d'œuf.
C'était plaisir de voir les yeux que Jean tournait du côté du poêle, quand madame Lamy, ayanttisonné son feu, oignait de beurre sa casserole etque le beurre commençait à chanter; puis elle posait dessus la viande, y
jetait du thym ou un oignon découpé en morceaux et disait :
— Jean, ce sera bientôt prêt.
Jean riait, pensant en lui-même :
— Je mangerai dans une demi-heure, quand la viande sera bien rôtie, qu'il y aura une belle croûte dorée et que le jus sera brun. C'est une bonne chose que les petits plats de madame Lamy.
Puis, madame Lamy approchait de lui la table, posait dessus une nappe en ayant soin de l'aplatir avec la main, et servait la viande ou le bouillon dans des assiettes bien blanches ; car un soir M. Lamy avait apporté un grand panier etdans ce panier se trouvaient des plats, des casseroles, des assiettes et tout ce qui généralement manquaitàM.Muîlerpour faire la cuisine.
Voilà ce que faisait madame Lamy, et Jean mangeait de bel appétit, rongeait les os, trempait son pain dans la sauce et découpait sa viande en petits morceaux pour manger plus longtemps, disant à tout bout de champ :
— Comme c'est bon, madame Lamy. Jamais je n'ai rien mangé d'aussi bon.
Et madame Lamy répondait :
— Tant mieux, Jean. C'est toujours un plaisir d'entendre dire que ce qu'on fait est bien fait.
Cette excellente madame Lamy range ût ensuite l'armoire les assiettes et les cassera avoir
passées à 1 eau, mettait chaque chose en pla dait au feu et s'en allait, disant :
— A présent que tout est bien, Jean, je vais aller soigner mon homme.
— Oui, disait Jean, et merci pour toutes vos boi madame Lamy.
Jean restait seul alors jusqu'au retour de M. Huiler. Il pouvait marcher dans la chambre, à présent, qucnr
ce dont il avait besoin et se mettre au lit sans l'aide de personne. Il regardait la neige qui tombait lente sur les toits, le ciel roux comme là où il y a un incendie et les façades des maisons toutes noires sous leurs calottes blanches, et il songeait en lui-même :
— Il y a maintenant un pied de neige au cimetière, et maman dort là-dessous, dans la terre. Je ne la verrai plus jamais.
Puis il appesantissait sa tête sur ses petites mains maigres, pensait à M. Muller et à madame Lamy, et se sentait le cœur tout gros, à cause de la reconnaislance qu'il leur devait.
Quand il était fatigué, il rentrait au lit, se réjouissant de la fraîcheur des draps, et il coupait par petits quartiers les oranges de madame Lamy, dans un dessous de tasse où elle avait versé du sucre en poudre. Et quelquefois, quand ses bons amis étaient réunis près de lui, il les regardait en riant doucement et leur disait:
— Je voudrais être toujours malade pour vous voir toujours auprès de moi.
D'autres fois il se mettait à pleurer et les embrassait en disant :
— Qu'est-ce que je puis faire maintenant pour vous prouver qne je ne suis pas un ingrat? Jamais je ne saurais vous rendre tout cela, ni même la millième partie.
Il n'y avait pas d'homme plus gai que M. Muller depuis que Jean était sauvé, et c'était une singulière chose de voir tout ce qu'il inventait pour le dérider. Il sautait, dansait, racontait des histoires, chantait, faisait des culbutes, mettait ses habits à l'envers et singeait M. le directeur Scherpmes, quand il se promène dans le vestibule, les mains derrière le dos et qu'il parle du nez, en disant de belleschoses. Non, il n'y avait pas d'homme plus gai que M. Muller, et Jean riait de tout son cœur.
Un samedi soir que M. Lamy était au coin de son feu, fumant sa pipe et lisant son journal, .M. Muller entra comme une bombe et dit :
— Demain c'est dimanche. J'ai une idée. Venez à deux heures. Nous rirons. Surtout ne dînez pas.
Et le lendemain M. et madame Lamy étant arrivés, à l'heure convenue, le virent en bras de chemise, le gilet déboutonné, allant et venant d'un air afîaii milieu de la chambre était dressée la table, le couvert joliment mis sur une nappe empesée qui bosselait comme du carton ; il y avait à la place de <•), quatre assiettes ; et la clarté de la lampe se reflétait dans leur porcelaine luisante comme du soleil dan l'eau.
M. Muller tournait constamment autour delà nappe, avançant, reculant, rangeant les assiettes et i de côté, en plissant les yeux, comme les peint] dent leurs tableaux.
Et il disait à Jean :
— C'est comme ça, mon garçon, qu'on dîne dans le monde, et pas autrement; mais on y est moini
et il y a toujours des domestiques qui prennent les assiettes quand vous êtes encore entrain de m n-
M. Muller avait passé un I donner
aux serviettes la forme de quelque chose, comme
d'un Ion;, pie ou d'un bateau, mais il n'y était
parvenu qu'à moitié, et Jean avait auss bien
qu'il n'eut jamais vu de choses Inmidin
Quand madame Lamy vit !•' bel arrangement de la
table, la chambre époussetée et le poêle tout rouge, elle frappa ses mains l'une dans l'autre et s'écria :
— Jésus God ! qui aurait jamais cru cela ?
Et M. Lamy se sentait un peu gêné, ne sachant trop comment se tenir, ni où mettre sa casquette, et se frottait les mains au feu pour faire quelque chose.
M. Muller riait de joie et répétait :
— Eh bien... eh bien... qu'est-ce que vous en dites? A deux heures et quelques minutes, on entendit un
pas dans l'escalier et quelqu'un frappa à la porte. M. Muller prit un air majestueux, se doutant parfaitement qui c'était, et il alla ouvrir. Une petite fdle, le nez rouge à cause du froid, entra, tenant à deux mains un porte-manger presque aussi grand qu'elle.
— Bien, la petite, dit M. Muller, nous allons te débarrasser. Madame Lamy, voulez-vous m'aider?
Il prit une à une les marmites de fer-blanc dans lesquelles mitonnait le dîner et les passa à madame Lamy. Celle-ci versait ensuite les mets dans les plats, puis posait les plats sur le feu, sous des assiettes qui servaient de couvercle. Et cela dura un bon demi-quart d'heure, car il y avait quatre services, sans compter la soupe et le dessert.
Madame Lamy à chaque marmite disait :
— Est-il possible! Encore!
Et Lamy disait de son côté :
— Monsieur Muller, c'est trop... Oui, vous faites les choses trop grandement.
Jean riait, pensant en lui-même :
— Est-ce qu'il y aurait d'autres hommes sur la terre aussi bons que M. Muller?
Quand toutes les marmites furent vidées, M. Muller donna libéralement trois sous à la petite fille en disant :
— C'est bien.... C'est très bien Tu diras à ma-
man Ravigote que je suis content... Tu reprendr nappes et les assiettes demain matin.
Puis on se mit à table, Jean à un bout, dans le 'fauteuil, près du feu, M. Muller à l'autre bout, du côté de la porte, et entre les bouts, M. et madame Lamy.
Madame Lamy servait les plats au fur et à m - M. Muller passait les portions, et quand on avait fini un service, madame Lamy en posait un autre sur la table et changeait les assiettes. On sentait dan- la chambre une bonne odeur d'oignons, de choux, de mincisses et de sauces brunies, et une épaisse fumée flottait comme un brouillard.
Ah! c'est que M. Muller avait bien fait les rb en effet! Il était allé la veille chez la mère Ra\ l'air guilleret, comme un revenant qui voudrait mettre à bien vivre.
Et la vieille femme, en le voyant, avait claqu mains en l'air et lui avait dit:
— Oui est-ce qui nous revient la? Comment, vous, monsieur Muller! Comme vous êtea chl Vous avez donc été malade? Tenez, pas plus tard qu'hier, je parlais de vous à mon mari et je lui «I
« Ce pauvre monsieur Muller, qu'est-ce qui lui bien arrivé? Une si vieille pratique! et une si bonne pratique surtout, qui n'est jamais en retard de | et qui aime tant ma soupe à f oignon I > Voilà ce je disais, monsieur Muller.
— Eh bien, oui, nie voilà, in . On ;i été un peu dérang rai. A présent il n'y paraît plus. Dites donc, j'ai demain un grand dtner chei moi.
— Ah ! ah ! un dtner de famille, comme qui du
— Justement, et il me Faudrait quelque i bon, pour quatre personnes, quelque chose d vous savez bien.
— A deux francs par tête. Vous aurez un dîner premier numéro. Je m'y connais, moi. Si j'avais voulu, je serais à cette heure première cuisinière chez le roi Léopold.
— A deux francs par tête, ça va. Vous commencerez par delà soupe à l'oignon.
— De la soupe à l'oignon, monsieur Muller ? Y pensez-vous? La mère Ravigote ne donne pas de la soupe à l'oignon à deux francs par tête. C'est bon pour les dîners à vingt sous, ça.
— C'est égal, j'y tiens, moi. Il m'en faut, voyezvous.
— On vous en fera, monsieur Muller, parce que c'est vous.
— N'oubliez pas le dessert.
— Pommes, galettes, flans, vous aurez ça, comme chez Dubos.
— Ah ! à propos, vous devriez bien me prêter les nappes et les couverts.
— Soyez tranquille, je vous enverrai tout ça. Et le vin, monsieur Muller? Vous ne pouvez pas donner un dîner à deux francs — sans vin.
— C'est juste. Mettez deux bouteilles.
— Bon. De quoi? Médoc, Frontignan, Saint-Estèphe?
— Attendez donc... Vous allez un train.
— j'ai un bon Médoc à un franc, très comme il faut.
— C'est ça, mettez deux Médoc.
— Je vous soignerai en seigneur, dit la gaie madame Slekx, surnommée la mère Ravigote, à cause de ses sauces à la moutarde.
Et M. Muller était parti, le cœur content. Mais c'est surtout quand il vit dans son assiette la belle puréV aux oignons bien liée, qu'il se sentit le
118 LES BONS AMJS
cœur à l'aise : il poussa un soupir de bien-être, remua plusieurs fois sa soupe avec sa cuiller, la laissant égoutter de haut,Jlentement, son nez dessus et reniflant à pleines narines.
Et il pensait en lui-même:
— J'avais presque oublié le goût de la soupe aux oignons. C'est une bonne chose de refaire connais avec un vieil ami.
Puis il se mit à manger, savourant chaque cuillerée et l'avalant à petits coups comme de la confiture. Et madame Lamy faisait de même, pour voir si la soupe de madame Slekx valait mieux que la sienne, car elle pensait toujours à son ménage, l'honnête madame Lamy.
— Buvons un coup à présent, dit M. Muller après la soupe.
Il déboucha avec précaution les bouteilles, passa sur les goulots la paume de sa main et versa le vin.
Mais rien surtout n'était joli comme d'entendre .laquer la bière au sortir de la cruche, et elle écumait, claire et limpide au bord des verres, en moussant et en pétillant.
M.Lamylevale sien,enhommequis v connaît, I couler dans son gosier une lar^o gorgée et pi
— C'est du lambic des Trois Perdrix, ça !
Puis on mangea du bouilli avec des carottes, et 8 le bouilli de la saucisse et des choux, et après la saucisse, du rosbif avec des chicorées, et après len du poulet et de la Balade. L»is deux bouteilles se rent coup sur coup, on était très gai, le nei et les joues rouges, et chaque fois que les verres étaient | on les choquait en se portant bonne
façon.
Au dessert, M. Lamy dit :
— Jean, vous ne saurez jamais quel homme
que M. Muller. Non, il n'a pas son pareil. A votre santé, monsieur Muller !
— A la vôtre, Lamy ! répondit M. Muller qui le regardait de côté, avec inquiétude.
Mais Lamy, un peu échauffé, ajouta :
— Tenez, Jean, j'ai ça sur le cœur, moi. C'est le meilleur homme qui soit sur la terre.
— Lamy, fit M. Muller pour détourner la conversation, qu'est-ce vous dites de ce vin?
— Il ne s'agit pas de vin maintenant, monsieur Muller. Il s'agit de vous. Oh! je sais bien que vous n'aimez pas qu'on parle de vous... £Mais ça m'est égal... Moi, je ne peux pas cacher ce que je pense... Il n'y a pas d'homme comme M. Muller, Jean... Il faut l'aimer comme un père... Il n'a pas dîné pendant un mois à cause de vous, Jean.
— Ce n'est pas vrai, Jean, tonna M. Muller en se levant. Ne le crois pas. Tu vois bien qu'il a bu un coup de trop et qu'il ne sait pas ce qu'il dit.
— Ah ! monsieur Muller, dit madame Lamy, moi, je n'ai pas bu et je sais bien que c'est vrai.
— Vous aussi, madame Lamy? dit M. Muller avec le ton du plus amer reproche.
Et il ajouta aussitôt:
— Écoutez : vous inventez des choses qui ne sont pas. Est-ce que j'ai l'air d'un homme qui n'a pas dîné tous les jours, moi ? Demandez à la mère Ravigote, si j'ai cessé d'aller dîner chez elle. Je sais bien ce que je fais et ce que je dis, je pense. Mais lui, Jean ! Ah ! il ne dit pas ce qu'il a fait pour toi.
Alors ce fut au tour de M. Lamy à regardorM. Muller et à lui faire dos signes pour l'empêcher de parler.
— Laissons ça, monsieur Muller, dit-il, je nie tairai. S'il vous plaît, laissons et.
— Oui, fit M. Millier, causons d'autre chose. Jean avait les larmes aux yeux en les entendant ainsi se quereller.
Après le dessert, M. Muller fit du café et madame Lamy rangea les tasses sur la table.
Et tout en prenant le café, on se mit à eau-
— Quelle joie, Lamy, dis ait M. Muller, si le petit monde pouvait comme ça se réunir un peu plus souvent autour d'un bon diner pour apprendre à se connaître et à s'aimer!
— Oui, la terre ne s'en porterait que mieux, fit M. Lamy, en lapant du bout de la langue une goutte qui tremblait au fond de son verre.
Madame Lamy s'était levée avec mystère, regardant à droit ^ et à gauche si elle n'était pas vue, et elle alla prendre dans le coin de l'armoire une bouteille à demi pleine qu'elle y avaitcachée. Et elle se disait eo même temps :
— Voici le moment de leur faire goûter quelque
de ma façon. J'ai bi n fait d'intercepter cette bouteille tout à l'heure et de la mettre en réserve pendant qu'ils causaient entre eux. Il y reste quatre bons v lesquels je vais leur préparer du vin chaud.
Elle prit aussi dans l'armoire un demi-citron qu'elle coupa par tranches,jeta une pelletée de charbon sur le feu, et quand la flamme fut bien claire, mit dessus un poêlon, après y avoir versé le vin et le citron.
— C'est un grand malheur, dit M. Muller, que les grands ne puissent pas voir avec nos yeux. Ils ci
que nous voulons leur prendre leur place, leur or, leurs plaisirs et leurs fêtes. Comme si nous avions besoin de tout cela pour être heureux ! Ils ne le sont pas non plus, allez, et ils vivent dans la crainte de perdre ce dont ils ont les mains pleines. Et qu'est-ce que c'est des voitures, des chevaux, des festins, des domestiques et des salons brillammentr éclairés quand le cœur n'est pas satisfait et qu'il n'y a pas fête dans l'esprit? Voilà pourquoi il faut répéter souvent à ceux qui ont soif et faim des choses qui ne sont pas de leur condition : «Vous avez dans les mains le vrai bonheur; apprenez à le connaître. Or le bonheur c'est le travail. » Oui, Lamy, il n'y a pas d'homme plus heureux que celui qui travaille. Et pendant qu'il travaille, il pense à sa femme, à ses enfants, à ce que ceux-ci font au moment où il pense à eux, et il se dit : « Dans quelques heures je serai bien fatigué et les bras me tomberont du corps; mais j'aurai gagné ma journée et je retournerai chez moi en chantant. La mère pèle à cette heure les pommes de terre et les garçons reviennent de l'école en tapant des pieds dans le corridor pour montrer que c'est eux. Bon î j'entends la bouilloire sur le feu avec son petit sifflement et ses glouglous qui montent et qui descendent le long du goulot ; le pot du poêle est rouge et la houille pétille, tandis que les cendres tombent dans le tiroir, avec de grandes clartés. » Et puis, le soir venu, il marche à grands pas, après avoir allumé une bonne pipe de terre qui étincelle au vent, et il se dit encore : « Le cœur me bat de penser que je m'en vais les voir, les prendre sur mes genoux les serrer contre ma poitrine, tout près du feu, pendant une heure ou deux. Je sens l'odeur des pommes de terre qui fument dans le grand plat de faïence où il y a (les hommes bleus qui montent des escaliers bleus, et
122 LES BONS AMls
la fumée est si forte que la lampe paraît toute rouge au travers, comme les réverbères quand il faitdubrouil lard. Et quand les petits auront mangé, en souillant sur les pommes de terre de toute la force de leurs bonnes grossesjoues, ils mettront leur petite tète sur leurs bras, et alors ce sera le moment de les porter coucher. A nous deux maintenant, la mère ! Une bonne pelletée sur le feu! Les petits ronflent comme les pipes dans lesquelles ils soufflent desbulles de savon, le dimanche, quand il fait mauvais. Viens près de moi, là, et chauffons-nous bien, car il gèle dehors. Alors j'allumerai la belle pipe qu'elle m'a donnée l'an dernier à ma fête et dont la tête, qui représente un bon vieil homme qui rit, commence;» se noircir. Et je fumerai jusqu'à l'heure d'aller au lit, en buvant un bon verre de bière bien froide. » Il marche plus vite, en pensant à toutes ces joies, et quand il entre dans la petite chambre pleine de fumée, de bruit et décris d'enfants, il se dit: < Tou1 est bien, puisque tout est selon mon cœur. > Ah ! voyeivous, Lamy, il n'y a rien au delà d'une bonne journée bien remplie.
— Non, dit Lamy, en regardant madame Lamy, quand on a une bonne femme.
— Et des enfants, dit madame Lamy en Boupirant.
— Ah! dit M. Millier, on n'a pas tout à la foil c'est tant mieux, car si on avait tout, on n'aurait plus raison de se plaindre; et c'est si bon de se plaindre un peu - - quand on est heureux.
Une odeur délicieuse qui venait du côté du p lui Qt lever la tête, et il écarquilla ses narines en disant .
— Voila madame Lamy qui D0U8 a fait sûrement quelque chose de bon.
Lamy renifla à son tour et dit aviction
— C'est du chocolat.
— Comment pouvez- vous dire que c'est du chocolat? fit M. Muller. Il est facile de sentir que c'est de labière chaude, au sucre et aux œufs.
Madame Lamy ne disait rien, et la figure tournée du côté de l'ombre pour ne pas laisser voir qu'elle riait, elle pensait :
— Ils seront bien surpris tantôt quand ils sauront que c'est du vin chaud.
Elle levait de temps à autre le couvercle du poêlon et une fumée bleue s'en échappait, avec une odeur de citron et de cannelle ; elle remuait ensuite le vin avec une cuiller de bois, et parfois, l'ayant remplie, elle la laissait s'épancher de haut. Et chacun la regardait, sans rien dire, pensant tout bas :
— Nous allons bien voir ce que madame Lamy nous a fait là.
Les tasses remplies, Lamy mit le nez sur la sienne et dit :
— C'est dommage que nousn'ayonspas plus souvent de ces friandises-là.
M. Muller songeait :
— Quand j'étais petit et que c'était Noël, la mère faisait une grosse terrine de chocolat, bien noir et bien bouillant, comme celui-ci. Nous nommions ça du caffotje. Et il y avait sur une assiette de grandesbrioches dorées qu'on cassait par petits morceaux dans les tasses. J'ai toujours aimé le chocolat.
M. Lamy, enflant ses joues jusqu'auxoreilles, se mil à souffler sur sa tasse et but une gorgée ; puis il regarda sa femme, Jean et M. Muller qui venait de boire une gorgée comme lui et le regardait aussi. Et tout à coup M. Muller éclata :
— C'est du vin chaud, Lamy. dominent avez-vous pu prendre du vin chaud pour de la bière ?
— Mais ce n'est pas moi, monsieur Muller, c'est...
— Oh ! oh ! du vin chaud ! C'est tout à bit comme dans le grand monde, madame Lamy.
Et M. Muller avala une gorgée de vin si rapidement qu'il en eut pour cinq minutes à tousser. Et tout en toussant, il disait :
— Goûte ça, Jean, c'est déli... hem ! J'ai avale «le travers — ... délicieux. Ça vous a un arôme ! Madame Lamy est de première force. Hou ! hou ! Je crois que j'ai avalé le bâton de cannelle.
En ce moment, M. Lamy, qui n'avait pas l'habitude du vin chaud, se mit à tousser aussi, la bouche toute ronde ouverte et les yeux hors de tête ; mais il ne se contenta pas de tousser : il voulut expliquer pourquoi il toussait. Et alors il manqua positivement d'étrangler.
M. Muller avait une petite toux de gosier sur un fond de basse qui semblait dialoguer avec la toux de M. Lamy, laquelle était une toux de fau avec des tonalités qui dépassaient les hauteur- les }>lu< vertigineuses de la vocalise. Ils sautaient tous les deux sur leurs chaises et s'accrochaient de toutes leur> for- Ces à la table, comme pour ne pas s'envoler, et ce fut une chose amusante de les voir faire des hem ! h. mu! des hum ! hum ! et des hou ! hou ! longtemps encore après qu'ils eurent cessé de tousser.
Et madame Lamy allait de l'un à l'autre, leur tapant dans le dos du plat de la main et disant :
— Attendez... attendez. Ces! pour VOUS punir de n'avoir pas vu tout d<" mite que c'était du vin rhainl.
A di^ heures, Jean B'assoupit» heureux comme un pe-:
tit prince de sucre, en pensant à toutes les bonnes ses que M. Muller et madame Lamy lui avai.-ut fait manger.
Alors les Lamy se levèrent sur la pointe du pied, et M. Muller les accompagna jusqu'à la porte de la rue. Lamy balançait un peu sur ses jambes, et madame Lamy disait:
— Monsieur Muller a très bienfait les choses.
A quelques jours de là, comme M. Muller s'apprêtait à partir pour l'école, Jean lui dit :
— Monsieur Muller, je voudrais bien quelque chose.
— Et quoi, Jean ?
— Un livre, monsieur Muller.
En disant cela, Jean regardait, dans un coin de la chambre, un coffre de bois d'où sortait, chaque fois qu'on en soulevait le couvercle, une odeur de vieux papier.
M. Muller regarda aussi le vieux meuble, cherchant en lui-même quel livre il donnerait à Jean, et il pensait ceci :
— Ah ! si j'avais quelque beau conte de fées !
Il ouvrit le coffre, et s'étant mis à genoux devant, il plongea ses bras dans un tas de livres jetés pêle-mêle. Il les prenait par poignées, doux, cinq, six à la fois, comme ils lui tombaient sous la main, tantôt par l'angle de la reliure, tantôt du côté de la tranche, puis il les rentassait après avoir jeté les yeux sur les titres.
Et Jean pensait qu'un dimanche M. Lamy l'ayant conduit au Marché aux oiseaux qui se tient sur la Graml'Place, il avait vu les marchands prendre, au fond des paniers, les coqs et les poules, absolument
comme M. Muller prenait ses livres, selon que ça leur tombait sous les doigts , par l'aile, le bec ou la queue.
Or, parmi les livres de M. Muller, il y en avait de toutes les époques, avec du papier de Hollande vergeté de raies jaunes et sentant le vieux linge, avec des vertures de veau brunies au dos par l'empreint*' des mains et écorchées par les coups d'ongles, avec des tranches rouge vif pâlies au milieu par l'usure et d'où sortaient des bouts de signets recroquevillés ; il y en avait aussi avec des tranches jaspées et d< des tranches mouchetées de grains de poivre, dos tranches alternées de rouge et de bleu ; oui, il y avait de tout cela, sans compter les anciennes éditions à frontispices gravés où le portrait de l'auteur ri! les jabots et la perruque, les vieux Mémoires tr«> jour par les vers qu'on voit, blancs et ronds, courir entre les pages, des livres d'histoire, de philoso|»lii«\ de scolastique, de pédagogie, et bien d'autres livres encore.
Tous ces respectables bouquins, débris d'un»* bibliothèque de grand-père, soulevaient dans l'air, à mesure que M. Muller les remuait, une fine pou— se qui
le faisait éternuer ; et il p uisait aux bonnes heures que lui-même et les autres avaient passées en les lisant. Et quelquefois glissaient entre ses doigts des ou\ rares, cueillis chez les bouquinistes moyennant quelques sous ; et soupçonnant leur valeur, M. Muller se réjouissait de les avoir acquis à si bon mareb
— Ce sera plus tard une bonne fortune pour disait-il en lui-même.
On entendait dans la chambre l«' froissemei des feuilles retournées, un bruit de vieux papier cant boui le doigt comme l'ardoise, et M. Mull<
tait venir l'eau aux dents de toucher à toutes ces choses rêches ; mais il avait beau remuer le fond du coffre, fouiller les vieux tomes, ouvrir les pages moisies où la trace des pouces était marquée en noir, il ne trouvai t pas le livre qu'il aurait voulu donner à Jean.
— C'est singulier, disait-il, que je ne puisse plus retrouver mon Perrault. Certainement je ne l'ai ni prêté, ni donné, mon bon Perrault ! L'ai-je assez feuilleté ! Est-il assez en morceaux! Ah! Jean, voilà un livre qui t'amuserait!
— Qu'est-ce que c'est ça, Perrault, monsieur Millier? demandait Jean qui était descendu du lit pour voir de près les livres.
— Perrault? Ce sont des contes bleus avec des fées roses, des jardins où mûrissent des fruits d'or et des princesses qui se marient avec des petits garçons comme toi. Tu verras.
JMaisJeannel'écoutaitplus. Penché en avant, sapetite tête pâle presque disparue dans l'ampleur du coffre, il promenait ses mains sur Tamas des gros bouquins.
— Ah ! monsieur Muller, c'est bon l'odeur des livres!
— Oui, Jean, mais ce n'est rien, l'odeur des vieux livres, à côté de l'odeur des livres nouveaux. Il n'y a pas de plus grand plaisir que d'ouvrir un livre quand les feuilles ne sont pas encore découpées, et de mettre son nez dedans pour sentir l'odeur de l'encre fraîche.
Et Jean reprit avec conviction :
— Moi, j'aime les livres où il y a des images.
— Tu as bien raison, Jean. Et mon Perrault a aussi des images, mais je ne le trouve pas.
Quand il eut bien brassé les profondeurs du coffre sans trouver son Perrault, M. Muller déposa sur la table quelques vieux tomes ; et ceux-ci étaient illustrés de belles estampes ; et il dit :
— Je ne sais pas ce qu'est devenu mon Perrault, mais sois tranquille, je t'en apporterai ce soir un plus beau que le mien.
Jean resta toute cette journée près du feu à feuilleter les livres de M. Muller, admirant surtout les petites images où des marquis en culottes à boufTettes se courbent, le chapeau à la main, devant des marquis* paniers ronds comme des tonneaux; et il pens.i lui-même qu'il n'avait jamais vu de plus jolies figures.
— Prendrai-je une couverture rouge ou une couverture bleue? se disait pendant ce temps M. Muller.
Et quand sa classe fut finie, il s'en alla flâner à la vitrine des libraires.
Une bruine brouillait la rue d'une grise et froide vapeur où les réverbères semblaientde gros yeux rouges qui pleurent en regardant venir les passants.
Le petit homme, de dessous son grand parapluie, inspectait les livres étalés chez les marchandsant, se relevant, se penchant à droite, puis à gaucb . pour mieux voir. Comme les vitres étaient argentées de petits globules d'eau où miroitait le gaz, il faisait des efforts incroyables pour mettre son œil aux eudroits où il y avait le moins de buée, et ensuite il passait machinalement dessus, pour éclaircir le trou qu'y faisait son haleine, 1< madame
Lamy.
De beaux livres à couverture gaufrée d'< laient parmi les reliures de maroquin, <!ont on voyait très bien papiller le grain vernissé. El à côté d< beaux livres, faits pour les riches, s'en trouvaient de moins chers,
que la gomme arabique pi iquait de trancb ;s lui y avait là V Histoire de Fanfan-la~ Tulipe x Cendrillon, le Petit Poucet, les Contes de In tnère Gigogne ^
l'Oie, et bien d'autres choses encore, qui faisaient penser au bonheur des papas, des mamans et des petits enfants.
Tout à coup M. Muller s'approcha si vivement de la vitrine que son nez faillit passer à travers, et son parapluie exécuta contre le carreau un carillon singulier qui fit lever la tête aux commis cournés sur leur pupitre dans la boutique. Il venait de voir llamboyer, sur une couverture du plus beau vermillon, de jolies figures de fées dans un paysage d'azur et d'or.
M. Muller entra, empila sur le comptoir six petits francs, et prit des mains du libraire son emplette soigneusement ficelée dans du papier gris. En même temps il promenait son nez, relevé parle bout comme une châtaigne, du côté des rayons, aspirant la senteur des livres nouvellement imprimés, et pensant:
— C'est une belle chose de vivre dans une librairie.
Longtemps cette pensée le poursuivit, mais à mesure qu'il approchait de chez lui, son esprit prit une autre direction et il finit par ne plus songer qu'à la joie du petit Jean quand celui-ci le verrait rentrer avec le beau Perrault.
M. Muller monte l'escalier, "et, sur le point d'ouvrir la porte, il cache derrière son dos le petit paquet qu'il tient à la main. Son cœur bat, il seditque le cœurde son père devait battre ainsi quand il rangeait sur la table les livres et les joujoux dans la nuit de la Saint-Nicolas.
Il entre.
La chambre est noire, mais sur le plancher se dessine la lueur claire du poêle.
Alors il entend la voix de Jean qui lui dit joyeusement bonsoir et il le voit, accroupi à terre sur un livre, dans le carré rouge découpé par la chattière.
Vite de la lumière ! M. Muller pose son paquet sur
une chaise et il allume le quinquet. Et Jean, qui a ; toute la journée aux fées et à Perrault, regarde s'il ne verra pas sortir quelque chose de la poche de M. Militer. M. Millier le regarde aussi, de côté, en riant quand Jean aies yeux tournés vers le feu, il va lui mettre sur les genoux le livre bien ficelé, en disant :
— Qu'est-ce qu'on dit à présent à son pipa Muller ?
Alors Jean, rouge et tremblant de joie, défait le nœud, ouvre l'enveloppe et voit une magnifique couverture rouge avec ce titre gravé en or : Contes de Fées.
— Est-ce qu'il y a des gens qui oublient les premiers joujoux et les premiers livres qu'ils ont eus, étant de petits enfants ? Non, on ne les oublie jamais tout à fait et parmi ces livres et ces joujoux, il en est toujours un qu'on oublie moins que les autres.
Voilà ce que pensait le poète Jean Bril en h nant plus tard des Contes de Fées de M. Muller, longtemps après que le pauvre M. Muller fût sorti d<i ce monde.
Jamais il n'avait éprouvé une émotion comparable à celle qu'il ressentit lorsqu'il eut étalé lui noux le beau livre avec sa couverture rouge, et il regardait tantôt M. MuUer, tantôt le livre, p l'ouvrir. Son cœur était tout gros, et il avait envie de pleurer: il se mit en effet à pleurer el courul dans les braa d M. Muller,
a très Impressionnable que Jean, m acre.
Il prit ensuite le livre, le tourna et [le retourna dans tous les sens, l'approcha de son visage pour se délecter de l'odeur du vernis, et finalement l'ouvrit, se réjouissant dans son âme de la beauté de la couverture.
Qu'est-ce qu'il allait voir à présent?
Son cœur battait très vite, et tout à coup son œil brilla étrangement. Sur le beau papier satiné, au milieu des blancheurs glacées de la prenière page, venait de lui apparaître un dessin colorié qui représentait Cendrillon.
Elle était toute mignonne, les joues de la couleur des pêches en septembre, avec de petites mains tournées en dedans, comme des coquillages; sous le bord de sa robe tissée d'avril que l'enlumineur avait nuancée de tons gorge-de-pigeon, s'avançait le bout de son menu pied, chaussé d'une imperceptible pantoufle. Qu'elle était jolie ! Elle rougissait, elle baissait les yeux comme si elle eût voulu se dérober aux regards ardents de Jean Bril.
Alors, le cœur palpitant, il fit voler sous son doigt les pages l'une après l'autre, et, à mesurequ'il les feuilletait, de grandes images de pourpre et d'azur, pareilles aux figures qu'il avait vues sur les vitraux de Sainte- Gudule, se déroulaient devant lui avec une mystérieuse splendeur.
Quand M. Muller eut passé suffisamment son café dans son ramponeau et qu'il eut mis sur la table le pain et le beurre, il dit à Jean :
— Allons, Jean, mets là ton livre et viens souper.
Mais Jean n'avait ni faim ni soif: il ne pensait plus à rien qu'au beau livre, et bien qu'il eût une envie folle de le lire, il ne voulait pas encore le commencer, pour rendre son plaisir plus grand par l'attente.
Et la soirée s'acheva ainsi, dans la petite chambre où l'abat- jour du quinquet faisait régner une ombre transparente, pendant que la bouilloire chantait sur le poêle, qu'au dehors le brouillard suintait en gi gouttes qui claquaient à intervalles réguliers sur le bord de la fenêtre, et que Jean voyait monter dans une vapeur d'or des fées resplendissantes de pierreries.
Il déposa enfin son livre sur une chaise, grimpa au lit, et s'endormit avec la pensée qu'il retrouverait le lendemain les belles images près de lui.
Et le lendemain, s'étant éveillé, il regarda le livre qui était sur la chaise et se sentit une grandi- joie en pensant à la bonne journée qui commençait. Il couvrit de papier la riche reliure maroquinée, afin de ne \ souiller; mais il ne put résister à la tentation d'enlever quelquefois le papier pour voir briller sur le rouge vif de la reliure les grandes lettres d'or tortillées comme des branches de vigne.
Le feu pétillait dans le poêle; il faisait grand vent dehors, et sur le couvercle la bouilloire se balançait en sifflant. Qu'il se sentait heureux, son livre ouvert devant lui, dans cette bonne chaleur de la chambre I Tantôt il lisait très vite, sautant pal et d'autres fois très lentement, pour ne pai trop vite le plaisir. Et par m iments il avait de p frissons dans le «1 >s, croyant que ce qu'il lisait lui arrivait à 1 u i- 1 n •
Il avait cessé de prendre attention a la chambre, au poêle, au vieux fauteuil, ci il se voyait, avec de I
- brillants, sur les genOUX d'une fée-marraine qui lui parlait dans une langue douce comme de la musique.
Alors U cessait de lire et il appelait:
— Madame marraine! Madame marraine !
Puis tout à coup, quand le vent grondait plus fort dans la cheminée et faisait grincer sur le toit d'en face la girouette qui a la forme d'un coq, il avait peur et il regardait du côté du poêle, ayant lu que les fées arrivent presque toujours par la cheminée.
Si elle allait paraître ! Qu'est-ce qu'il ferait bien s'il la voyait descendre dans un petit nuage d'or, avec sa robe bleue et rose et sa baguette de sureau à la main t
Mais la rafale passait, comme une femme en colère, sans que la fée fût descendue par la cheminée.
Et de temps à autre Jean regardait les belles images peintes où il y avait de jolis petits garçons et de jolies petites filles avec des yeux lilas, des joues roses, des cheveux blonds et des habits ajustés à leur taille; — et près d'eux des fées mincesetfluettes se tiennent assises ou debout, balançant sur leur cou délicat, comme des fleurs au bout d'une tige, leur tête qui sourit.
Cependant le goût de Jean allait surtout à une estampe où une forêt bleue, mais d'un bleu indigo, se distinguait par de grosses fleurs rouges et de arbres frisés comme des copeaux; et au milieu de cette forêt, courait un sentier de sable, jau e comme de l'or.
La beauté du paysage n'était rien, il est vrai, comparée à la délicieuse personne, couchée sur un banc de gazon, à droite de l'estampe, un bras passé sous sa nuque en manière d'oreiller. Sûrement elle dormait,
car elle avait les yeux fermés; et même elle dormait depuis cent ans. C'était la Belle-au-Bois dormant.
En vérité, il n'était pas possible de dormir d'un plus franc sommeil: elle dormait sur son banc de gazon aussi bien que si elle avait eu sous elle un canapé rembourré et l'on croyait voir se soulever à temps égaux sa petite poitrine. Ses pieds chaussés de mules mordorées sortaient à demi de sa jupe jaune un peu relevée vers le bas : or rien n'était plus jaune que cette robe, ni l'or, ni le soleil, ni la figure d'un méchant homme, et pour mieux la faire ressembler à du satin, l'artiste 1 avait plaquée, le long des plis, d'une gomme arabique abondante.
La gomme, d'ailleurs, ne manquait pas davantage aux cheveux, lesquels étaient d'un noir oh l'on pouvait se mirer, aux yeux qui étaient noirs, bruns, peut-être bleus, on ne le savait pas, aux joues qui étaient rosées, à la bouche qui était rouge, et en général à tout»1 la figure, car le peintre l'avait particulièrement soi- Et l'eau venait à la bouche de la regarder, parce qu'on pensait à la fraise et à la framboise.
Mais Jean ne pensait ni à la fraise ni à la Ira ml' et il la considérait simplement comme une bonne et jolie fille.
Ah I que n'aurait-il pas donné pour entrer dans le bois enchanté! Il aurait été droit au banc où elle dormait, la Belle-au-Bois. Il l'aurait embrassée BUT la joue, celle où il y avait le plus de gomme arabique, et il lui aurait dit:
— Je suis ton petit mari, mademoiselle. L
Puis il l'aurait menée chei M. Huiler prendre ensemble du chocolat ou du vin chaud.
Malheureusement il se Bavai! »ÎS ni
comment il pourrait y pénétrer, el cela lui causait un
vrai chagrin. Si encore il avait connu l'adresse d'une bonne fée, il lui aurait écrit, en ayant soin de mettre un timbre sur l'enveloppe, pour lui demander où se cachait la Belle; mais il ne connaissait l'adresse d'aucune fée, et sa marraine ne se pressait point de paraître.
Des jours entiers il demeurait blotti dans le vieux fauteuil près du feu, songeant à toutes ces choses, et il en perdait le sommeil. Jamais on ne vit un petit mari plus inquiet sur le sort de sa petite femme: il eût tout donné pour jouer un bon tour à la vieille fée qui s'était montrée si funeste à la Belle-au Bois; et il l'avait appelée Carabosse, ne connaissant rien de plus terrible que d'appeler quelqu'un Carabosse.
Mais le soir, quand l'ombre entrait dans la chambre, noircissant les coins et brouillant les meubles l'un a ver, l'autre, Jean n'osait plus prononcer ce nom redoutable.
Le poêle ronflait comme jamais il n'avait ronflé, et certainement on entendait gratter dans la cheminée. La bouilloire non plus n'était pas dans son état ordinaire : elle crachait, éternuait, sifflait et soufflait avec une mauvaise humeur très marquée.
Ah! c'était l'heure des mauvaises fées!
Et par la fente du rideau il regardait le ciel rouge et il y voyait traîner la robe de Carabosse, noire et flottante.
Il entendait aussi sa voix cassée : c'était une chose étonnante combien elle ressemblait h celle qui sort des petits chats de bois quand on presse le soufflet et qu'ils tirent l/'ur langue rouge.
Ah ! Carabosse! Carabosse! Et la braise qui tombait à travers le gril dans le tiroir du poêle lui faisait voir dans l'ombre, tout a coup éclaboussée de rofiVls rouges,
l'horrible petite Garabosse avec son menton en cassenoisette, tapant son bâton à terre.
Puis M. Muller revenait, la lampe chassait les noires terreurs, et de nouveau, la jolie personne de l'estampe régnait dans sa pensée : il y avait des moments où il s'imaginait qu'elle le regardait. Gomme il l'aimait t Et il se promettait bien de l'aimer toujours.
Un jour M. Muller le trouva tout en pleurs.
— Eh! bien ! qu'y a-t-il, Jean? As-tu de la pein
— Oh! oui, monsieur Muller.
— Et pourquoi, Jean?
— Elle ne veut pas s'éveiller, fit Jean avec un* ritable désolation.
M. Muller vit sur la table l'estampe de la BeUe-au- Bois dormant.
— Jean, elle ne le peut pas, dit-il presque désolé luimême.
— Ah! monsieur Muller, voilà si longtemps que je l'en prie.
— Attends, attends, fît alors M. Muller. C'est qu'il y a quelque mystère là-dessous.
Et le bon M. Muller, ne sachant s'il devait rir s'il devait pleurer, tirade sa poche son grand foulard à carreaux rouges et se moucha longuement, après
0 être mis no bout entre les dents.
En même temps il pensait en lui-même :
— « Je retournerai demain ch«>z le libraire et je lui demanderai s'il n'a pis de livres où les petites lill-
veillent après avoir si longtemps dormi. J'ai payé ce matin le docteur, le pharmacien, les trois termes et le marchand de charbon. Il me reste dix francs avec lesquels je tâcherai de donner à Jean cette petite satisaction. »
04 J. Dierix de Ten Hamme
— Sainte Catherine, patronne des demoiselles, demeurez-moi toujours fidèle, disait la jolie Monique avec un gros soupir, en ouvrant, le matin de la Sainte-Catherine, la fenêtre du noir moulin de son père.
— Hé ! bonjour, sainte Catherine, patronne des blancs meuniers ! criaient, à la même heure, dans le moulin de Damien Taubert, le farinier et les deux garçons en se mettant à l'ouvrage.
Et dans toute la vallée de la Meuse on n'entendait que ces mots :
— Sainte-Catherine ! Voici la Sainte-Catherine ! Car la Sainte-Catherine est une grande fête chez les
meuniers de la contrée, et la roue des moulins tourne, tourne gnîment ce jour-là, tant qu'arrive le soir. .Mais le fils de Damien Taubert n'entonne pas la joyeuse chanson de la Sainte-Catherine et il traverse la cour toute blanche, sans saluer la jolie neige de la nuit.
— Bonne sainte Catherine ! Donat, lui crie le vieux
farinier. Il fera beau temps ce soir dans les moulins. Voilà la douzième année que je bois à la Sainte-Catherine chez le meunier votre père. Et j'espère bien continuer à boire chez le fils, quand le vieux maître n'y plus, Donat.
Mais Donat passe son chemin, indifférent à la joie des domestiques, et il traverse la petite prairie qui s'aperçoit à la gauche du moulin, avec ses dix beaux pommiers, sa haie d'épines sèches et son vieux pont de bois sur le joli Burnot. Il entend au loin le bruit d'un fouet qui claque au vent et il voit venir le long de la haie un joyeux garçon qui chante à côté de son chariot :
— Catherine, sur ses blancs bas, a tiré son manteau blanc, gai ! ai ! ai I
Donat franchit le vieux pont de bois sous lequel le Burnot coule, avec des bouillons d'argent, en écuinant autour des pierres. Et l'eau transparente, <]ui se moire de lueurs sombres sur les cailloux moussus, reflète son petit flot froid la triste figure du fils de Taubert.
Où va-t-il à cette heure matina
C'est le moment où la roue commence à ronfler l'eau qui bat les palettes, et l<*s sonnailles brnissent «m gais carillons autour du garrol dea chevaux, car lea charrettes vont partir. Damien Taubert a frappé luimême à la porte <1<> son fils eu lui criant:'- Donat, lève-toi ! o et il s'esl remis au lit ensuite pour un qu ni d'heure, sachant bien que Donat veillera au moulin, en attendant qu'il s*1 lève à son tour : maie D bien autre chose en tête et il marche i pom-
mier- qui sont au Tond de la prairie.
h grands mur- noirs, lézardés par le mille dét ichenl derrière la haie aur le ci lu matin :
les pommiers les cachent ft <i<imi de leurs branches
ébouriffées; et Donat n'aperçoit pas encore les petites fenêtres à barreaux de fer qui étalent, le long de la sombre muraille, leurs rideaux blancs bien tirés.
Il se rapproche alors et se cache derrière un arbre : de là il verra sûrement les fenêtres, la façade, la cour, et peut-être celle qu'il désire voir par dessus tout.
Et, en effet, voici que Donat allonge la tête : personne ne se montre aux fenêtres ; il s'avance en se courbant et se cache derrière un arbre plus proche de la haie ; il recommence deux fois ce manège et alors il se trouve derrière la haie même, séparé seulement du vieux moulin par une ruelle qui sert à l'entrée des charrettes.
Mais aucune charrette ne fait entendre le grincement de ses roues, les fouets ne retentissent pas et le cliquetis des rondelles de cuivre ne fait pas marcher les chevaux d'un pas plus leste. De maigres poules grattent seules un fumier où il y a plus de feuilles que de paille et qui ne fume pas comme dans les maisons où les étables sont régulièrement nettoyées.
La moisissure a rongé les murs du côté de l'eau et la roue, dont les palettes sont ébréchées, dort sur son axe immobile. Il y a plusieurs jours que la vanne n'a été levée, car le vieux bois vermoulu du déversoir est sec, et le gai ruissellement de l'eau ne fait plus chanter le claquet. Les toits, défoncés par places, laissent voir le trou noir des charpentes à nu, et les gouttières pendent le long des murs jusque sur les cailloux que l'eau a creusés. L'humidité et le froid passent à travers les fenêtres mal fermées dont les carreaux sont remplacés en plusieurs endroits par du papier collé. Mais derrière ces tristes fenêtres les rideaux sont blancs et Donat regarde surtout les rideaux. Une légère fumée bleue se tortille au bout de la cheminée, sur le toit ourlé de
neige, et l'odeur du café sort de la noire maison. Sans doute le meunier, sa femme et la jolie Monique sont assis autour de la table dans la cuisine, près du feu, et ils prennent ensemble leur repas du matin.
Et tout à coup Donat entend une voix : tip ! tip ! pion î tandis que les poules se mettent à courir à cet appel, les ailes ouvertes et le col allongé et qu'une main jette du grain en rond sous le hangar où sont remisées les charrettes.
— Monique ! crie Donat.
La jeune fille allonge alors la tète du fond du hangar et Donat aperçoit son joli visage rose, brillant d une belle fleur de santé, avec ses yeux bruns perlés d'une lueur humide, son petit nez relevé par le bout comme une nèfle et le pli gras de ses joues, quand elle rit <m montrant ses dents blanches comme les fèves.
Et Monique rit, en eft'et, envoyant Donat qui lui envoie un baiser du bout des doigts, derrière la haie ;elle rit, bien que ses yeux soient un peu rouges et qu'elle ait pleuré le matin, car la Sainte-Catherine fait pleurer parfois les jeunes filles.
Puis elle continue à jeter le grain à ses poules, et les unes lui volent sur l'épaule, les autres sur les bras, quelques-unes cherchent à s'accrocher à son tablier, en battant des ailes ; mais elle tourne à tout Instant la tête du côté de Donat et lui dit bonjo i\ en riant cheveux blonds, que poudrent dets flocons de neige, tombent sur son front en frisures que le vent s la paille qui pend par les fentes du grenier s'enta à son chignon, comme des ruban* d'or.
— Hél Bionique ! dit Donat en l'appelant du doij Monique fait signe que n<m en balançant la tétc BUT
ses épaules ; et cependant, bien qu'elle ait dit non, Donat la voit trousser sa jupe et accourir vers lui,
après avoir regardé derrière elle si personne ne vient. Elle accourt avec ses bonnes joues rouges comme la pomme mûrissante, la paille qui flotte derrière ses oreilles et les grains de blé qui sont demeurés accrochés à son tablier. Elle court même si vite que son sabot reste dans la neige. Alors elle s'appuie d'une main à la muraille, en levant sous sa jupe son pied chaussé d'un bas rose, et elle se penche pour ramasser son sabot dans la neige. Mais, avant qu'elle ait mis la main au sabot, quelqu'un le prend en riant et le lui passe au pied, en lui chatouillant un peu le mollet. C'est Donat qui a franchi la haie et qui lui dit tout bas :
— Monique, je suis venu pour te dire bonjour avant que mon père soit levé.
— Et moi, Donat, j'ai bien pensé, en me levant, que tu viendrais.
— Bonne fête, Monique, car c'est aussi la fête des jeunes filles aujourd'hui.
— Ce ne serait bientôt plus la mienne, Donat, si j'écoutais mon père.
— Est-il arrivé quelque chose, Monique ? Ne me laisse pas partir sans me dire ce qui est arrivé.
— Non, Donat, je ne te dirai rien. Je ne veux pas que tu te fasses de la peine à cause de moi. Ah ! Donat, c'était une belle fête pour moi quand j'étais à l'école. Nous allions nous promener alors toutes ensemble et nous revenions ensuite manger de la tarte et boire du vin chaud.
— La mère a préparé sa pâte pendant la nuit et elle Commencera bientôt à cuire ses galettes. J'en mettrai de côté pour toi, Monique, bien que ta mère en fasse sûrement aussi.
— Non, Donat. Il n'y aura ce soir ni galettes ni café au moulin, car personne chez nous n'a le cœur à là
noce. Mon père est rentré tard dans la nuit et il a fait lever ma mère pour qu'elle lui servit à boire, bien qu'il fût resté tout le temps au cabaret, avec oVs gens de Bzin.
— Monique, un baiser pour ma fête ! Ne me donne-x neras-tu pas un baiser ? Je ne pense plus qu'au moyen de faire de toi ma petite femme pour la vie, et certainement je le trouverai.
— Ah ! Donat, il ne faut plus penser à ce qui est impossible : mon père a perdu tout ce qu'il possédait et la part de ma mère même est mangée. Je suis à présent une pauvre fille, et il arrivera un jour où je devrai travailler comme servante chez les autres, pour gagner le pain de ma mère et de mon père. Je le ferai, Donat, car je n'ai pas peur du travail et ma mère m'a appris à n'avoir jamais les mains oisives. Toi, Donat, tu es le fils d'un riche meunier, et ton père ne voudra jamais que tu prennes pour femme la fille de son pauvre voisin. Ah bien non ! Adieu, Donat, apporte-moi tantôt tes galettes. ^Voici maintenant mes joues. Laquelle veux-tu ? La droite ou la -
— Toutes les deux, Monique, dit le grand Donat en levant jusqu'à sa bouche, dans ses robustes bras, la belle fille du meunier Flamart.
Mais elle lui irlissa tout à coup des mains et s'enfuit en lui tirant sa casquette sur le nez.
Donat repassa la haie et revint en courant au moulin, par le pré blanc où ses souliers laissèrent lVm-
preinte de leurs épaisses semelles éloilées de clous ronds.
Ah ! ah ! il revint bon train, Donat, car il entendait de loin le bruit de la chute d'eau sur la roue, et la roue ronflait comme une bienheureuse.
Le gros cheval brun grattait la terre de son sabot ; il était attelé depuis dix. minutes, mais le domestique n'osait partir sans avoir reçu les derniers ordres. Et une autre chariette venait d'arriver, chargée de sacs qu'on ne savait où remiser.
De ce côté aussi, les valets trùlaient dans la cour, sans faire avancer la besogne. Il n'y avaitque la vieille .Martine qui ne perdît pas ton temps, et Donat la vit passer deux fois, la première fois pour donner le grain à ses poules, la seconde fois pour apporter la « caboulée » à ses cochons. Et, un peu après, elle repassa encore, ses deux seaux dans les mains, pour aller traire les vaches. Les poules trottaient à ses trousses, avec les oies, les pintades et les dindons ; et les canards poussaient derrière elle leurs gros ventres ronds en ouvrant leurs longs becs, comme des ciseaux. Une nuée de pigeons s'abattit alors sur le grain que les poules avaient laissé dans la neige et ils picoraient à petits coups, la queue debout, en montrant leurs culottes fourrées. La cheminée fumait au haut du toit, car c'était le moment où la bouilloire chante sur le poêle pour le café, et une bonne odeur montait dans l'air.
Donat prit un sac sur son dos et le monta au grenier : et les hommes ayant fait comme lui, la charrette se trouva bientôt débarrassée. Puis il donna lui-même deux grands coups de fouet, et le cheval brun partit en faisant sonner ses grelots. Il entra ensuite au moulin, par les ouvertures duquel une fine poussière blanche se volatilisait, et de la porte il cria au vieux farinier : « Bonne fête de Sainte-Catherine I »
Les vieilles solives tremblaient pendant que l'arbre de la roue gémissait sous la nappe bouillonnante du ruisseau, et une belle farine tombait en poudre odorante dans le réservoir, sous une nuée de paillettes qui volaient en tous sens perpétuellement.
Donat alla aussi à l'écurie et regarda si rien ne manquait aux cbevaux ; il leur donnait de petites tapis sur la croupe, jetait un coup d'œil dans l'auge et les appelait par leur nom. Il fit enlever la litière de la nuit, balaya lui-même le pavé entre leurs jambes, puis leur départit à chacun un picotin et s'en fut voir si l'essieu des charrettes était bien graissé.
Il chantait le gai refrain de Sainte-Catherine à pleins poumons, car il avait revu sa chère Monique et il avait à présent le cœur à l'ouvrage.
— Gai ! gai ! mon garçon, lui cria en ce moment son père, qui arrivait en sifflant, les mains dans les poches. Tu feras un lier meunier quand je n'y plus. Allons ! le café est à table. Hardi !
Et après le déjeuner, quand Martine eut la\ ses, les cuillers et les assiettes, la meunière troussa ses manches jusqu'au coude, tortilla un mouchoir autour de sa tète et noua derrière son dos le tablier à pétrir le pain.
Mais ce n'était pas du pain qu'elle allait pétrir, la meunière : de beaux pains à croûte d'or poudi farine s'entassaient dans la hu< lie et l'on 6D avait encore pour trois jouis.
Elle mit de la farine sur la table, la façonna eu rond, avec un trou au milieu, et versa dans le trou de la crème et des jaunes d'œufs. Puis elle prit la farine, la crème et les œufs, les roula pèle-mèle et comra les travailler à deux mains, les tassant avec ses poin:
et chaque fois que la pâte faisait boule, la saupoudrant avec un peu de farine nouvelle, afin de l'augmenter à mesure.
Rien n'était plus blanc que la planche sur laquelle elle pétrissait, si ce n'est la farine elle-même, et petit à petit la pâte jaunissait, à cause des œufs qui étaient dedans.
Un grand feu de braise brûlait dans le poêle, et chaque fois que les étincelles pétillaient, la muraille se rougissait du haut en bas, car il faisait encore noir dans la chambre ; et l'ombre des toits de l'écurie augmentait l'obscurité.
Quand la pâte fut bien remuée, elle retendit dans la plus grande de ses formes, et Martine la porta au four d'où sortait une odeur saine de bois brûlé.
Puis Martine alluma, dans la grande chambre proche de la cuisine, six grosses souches de bois qui se mirent à flamber gaîment ; et il y avait dans cette chambre une haute cheminée à manteau, avec des chenets en cuivre poli posés contre des plaques de porcelaine vernie.
Martine ensuite cala une grande planche sur deux chaises rapprochées du feu et apporta la pâte pour les galettes, le pot de beurre et le gaufrier.
La meunière graissa d'abord le gaufrier, puis, ayant étalé dessus les petits rouleaux que Martine taillait à mesure dans la pâte, elle ne cessait de tourner le fer, de peur que la galette brûlât. Elle n'en manqua qu'une seule que Martine mangea, et toutes les autres sortirent du feu régulièrement quadrillées, avec une belle roussissure.
Les voilà toutes sur la planche, l'une à côté de l'autre, exhalant un doux parfum d'amande et de pâte chaude, et l'on ferme soigneusement la porte, parce que la grosse chatte noire voudrait bien entrer. Alors, Mar-
tine s'en va au four et elle rapporte, sur un paillasson d'osier tressé, un beau cramique à la croûte luisante qui laisse voir par la crevasse de Bes flancs la miche couleur d'or neuf.
Toute la journée se passera dans ces apprêts, car c'est surtout au moulin qu'on doit trouver delà galette, de la tarte et du beau pain croustillant, Or, chez Taubert, la plus pure farine est sortie du sac et la meunière en est toute saupoudrée ; elle en a sur les mains, sur la figure, sur la robe, et quand elle éternue, c'est de la farine qui lui sort du nez.
.\on, vraiment, elle ne s'en est pas m tntrée avare.
Déjà les domestiques sont venus prendre en courant leur repas du midi et ils ont redîné ensuite à quatre heures ; mais ils ont senti la Une odeur de la p ils n'ont pris qu'une simple beurrée avec leur pour se garder de l'appétit.
Puis le soir tombe, la lanterne s'allume daj moulin et on remplit d'huile les lampes de la maison, avec l'intention de les allumer bientôt.
La vieille Martine trotte dans 1 b cours et les chambres comme a vingt ans, et un large rire lui fend la quand, si lanterne dans une main et la marmite de fer dans l'autre, elle se dirige du côté de rétable pour donner la pâture à ses vache8.
Pourquoi rit la vieille .Martiin1 et pourquoi son ombre
qui tremble sur la neij lie la grimace d< i
elle ?
i\ qu'elle pense à la joie de la meunière quand elle lui donnera tout à l'heure son cadeau de Sainte- Catherine.
Et, tandis que Martine trai erse la cour, courb deux, surses longues jambes maigres qui lui montent jusqu'aux épaules, Donat est tout songeur,
Son père l'a chargé de conduire de la farine au village voisin et il est parti avec la charrette, dans l'après-midi , marchant d'un grand pas allègre et faisant pétarader son fouet.
Les frimas vêtaient les montagnes d'une chape scintillanteetDonatchantaitla chanson de Sainte-Catherine. De légères nuées roses flottaient comme des écharpes dénouées dans les fonds violets du ciel : il faisait un temps doux qui fondait la neige au milieu du chemin, lentement. Et tantôt Donat marchait à côté de son cheval, tantôt il s'..sseyait parmi les sacs de farine pour se bercer au mouvement des roues.
Mais quand Donat revient, après avoir déchargé sa marchandise, il laisse aller le bidet et ne lui chatouille plus l'oreille de la mèche de son fouet.
Monique ! Monique ! que lui a-t-on dit dans le village où il est allé ? Son père veut la contraindre à épouser le meunier Ghicord qui la demande en mariage, malgré ses soixante ans bien sonnés. Monique, la rose fleur de la vallée, épouser Ghicord, ce petit vieux à la tête de singe, dont la peau est crevassée comme une morille sèche et qui a une barbe à râper du sucre dessus !
Donat se souvient alors de ce que Monique lui a dit le matin. S'en souvient-il bien ? Il cherche dans sa mémoire, mais la tête lui danse sur les épaules, et il la prend à deux mains en sanglotant.
A la fin il se rappelle.
Oui, c'est bien h cet affreux mariage qu'elle a fait allusion avec tant de mystère, sans se risquer à un aveu complet. Mais elle, Monique, sa Monique, acceptera-t-elle ce pacte honteux? Il la revoit, souriante et douce, près de lui, et il remarque à présent ce qu'il n'a pas vu le matin. Monique a pleuré : elle a les yeux rouges. Quel moyen d'empêcher ce mariage, car Monique est sa mieux
voulue depuis longtemps, ils ont grandi ensemble et ils se sont aimés. Quand a-t-il commencé à l'aimer? Il n'en sait rien et elle non plus. Il leur semble qu'ils se sont aimés toujours. Ah ! il parlera ; il implorera son père et sa mère; il leur dira que Ghicord veut épouser Monique. C'est maintenant qu'il sent combien il l'aime.
Devisant ainsi, Donat rentre au moulin : il dételle le cheval, après avoir poussé la charrette sons le hangar. Mais il voudrait voir Monique et il traverse le pré, espérant qu'elle se trouvera derrière la haie. Monique est fille de bon conseil : il lui demandera ce qu'il doit faire.
Hélas i c'est en vain qu'il jette contre la fenêtre une poignée de cendres et qu'il tousse pour la faire venir : Monique ne paraît pas.
Alors il s'en retourne à la maison, la tête bass au tournant du chemin il aperçoit derrière la vitre la grande clarté tranquille de la lampe.
r La meunière se ploie sur la planche isins,
jaunies parla lumière, s'agitent comme des feuilles de tremble.
Le meunior passe en ce moment devant la lampe, disparaît dans le fond de la chambre, puis réparait
este blanche i : et tout à
coup il mot la main Burl'épaule de la meunière; et tous deuxseregardenten riant. Donat voit cei mail
il ne sait ce que son père et sa m sent entre eux.
Or, la meunière pétrit une belle pâte et lé i
ronfle, car il faut grand feu pour ce qu'elle projette de faire, et nulle ne s'entend mieux qu'elle à confectionner une flammiche, nulle parmi les femmes de Dinant ni d'ailleurs. Elle prend son rouleau et le passe sur la pâte qui s'étend, rosée de beurre et d'œufs et parfaitement égale sur tous les points, comme une nappe ; elle met ensuite la pâte dans une forme de tarte et enfourne la forme dans le poêle ardent ; mais avant tout, elle a coulé sur la pâte une épaisse couche de beurre et de fromage blanc qu'on appelle stoffé dans le pays.
Et pendant qu'elle prépare ainsi le chef-d'œuvre de la soirée, le meunier lui dit en lui mettant la main sur l'épaule :
— Femme, voici beau temps que le moulin de notre voisin tourne à rien. Il viendra dimanche un homme de Pfau qui lui achètera ses charrettes et son cheval. Je pense qu'il est triste d'assister à la ruine de ses voisins quand on les a connus dans l'abondance.
— Oui, c'est une triste chose, dit la meunière. Allez, je plains de tout mon cœur Gertrude Flamart et sa fille.
— Il y eut un temps où le moulin de Flamart faisait plus d'affaires à lui seul que tous les moulins du pays; mais Flamart a spéculé sur les grains et cela l'a conduit à sa perte. Ainsi parla ensuite Taubert.
— Bien sûr, répliqua sa femme. Un meunier a bien assez à faire de moudre sa farine sans s'occuper encore de spéculer sur la hausse et la baisse.
— Après ça, Flamart à jeun n'est pas un méchant homme ; mais quand il a bu, c'est un brutal qui bat tout le monde. Flamart ne buvait pas autrefois. Non, il n'avait pas bu le soir que notre grange brûla, et c'est lui qui retira nos chevaux de l'écurie, quoique le feu fût déjà dans les pailles.
— Nous ne devons pas oublier qu'il nous rendit alors
154 SÀÏNTE-CATHERINE AU MOULTN
un grand service, Damien, et il nous avança de l'argent, car il était à l'aise en ce temps. Il est vrai que nous lui avons souvent prêté, depuis, ent et
qu'il ne nous l'a jamais rendu.
— Il serait pardi ! fort en peine s'il devait y songer, fit Damien Taubert en s' esclaffant de rire, car il n'a plus sou qui vaille. Mais ce n'est pas une raison pour oublier le bien qu'il nous a fait.
— Pauvre Gertrude Flamart ! Pauvre Monique !
— Notre garçon, femme, est on âge de conduire un moulin et je ne suis pas encore trop vieux pour conduire le notre. Taubert n'a pas peur d'un sac à mettre en place, et, bien qu'il commence à se ressentir des rhumatismes, il monte ses vannes au cran qu'il faut comme par le.passé. J'ai penséque Flamart céderait peut-être bien son moulina notre girs.
— Etmo;, Damien, j'ai pense plus d'une fois que Monique sciait une bonne meunière. Sa mère r,i habituée de bonne heure à faire le méi
ch igné pas à l'ouvrage. Elle tout le linge en ordre, ai !e Gertrude à battre le beurre, trait la vache el naît la valeur de l'arg Mit.
Alors Damien de nouveau regarda sa bonne femme, et celle-ci le regarda aussi, el ils virent bien qu'ils avaient la même Idée.
— Taisons-nous, dit le m 'uni. m-, car voici notre mu qui rentre.
Et Donat, ayant secoué sur le seuil la neige qui lait à lua sun père el sa mèi
c mipte de son voyage el s'assit près du feu, le froot lourd.
— Gomment leur parlerai -je de ce que j'ai sur le cœur? se demandait-il.
11 ouvrait la bouche, la fermait et pensait à l'heure qui passe irrémédiablement. Le cordon de sa blouse tremblait sur sa poitrine comme si le vent eût soufflé dessus, mais c'était le battement de son cœur qui mettait ainsi le cordon do sa blouse en mouvement.
— Eh bien, garçon, ne sens-tu pas l'odeur qui sort du four ? lui demanda la meunière.
— Oui, mère, dit Douât, c'est une odeur de brûlé.
— Qu'as-tu donc dans la tête pour confondre l'odeur de la flammiche avec l'odeur du brûlé ?
— Est-ce vraiment de la flammiche, mère ? repartit Donat, honteux.
Mais il ne se montra pas joyeux comme il l'eût été en tout autre moment, car il aimait la flammiche, et au contraire, il laissa retomber sa tête sur sa poitrine.
— Do aat, lui dit sa mère, il ya plusieurs jours déjà que tu n'es plus le même homme qu'auparavant. Il se passe quelque chose, Donat, et moi, ta mère, je n'en sais rien.
Alors Donat alla fermer la porte derrière son père qui venait de sortir et dit :
— G est vrai, mère, j'ai de la peine.
— Et à propos de quoi as-tu de la peine, mon garçon ?
— J'ai reneontré le messager de Saint-Gérard qui m'a dit (pie notre voisin Flamart voulait marier Monique au vieux Chi< ord.
— Est-il possible, Donat ?
— Mère, s'écria le jeune meunier en sanglotant, j'avais fait vceu qua Monique serait mienne.
— Ah ! Donat, pourquoi n'as-tu jamais ouvert ton cœur à tes pirents '/Monique est une bonne fille. .Mais il fautque j'en parle au meunier, car il est le maitr > de dii" ce qui lui plaît i t ce qui ne lui plaît pas.
Elle n'en dit pas davantage, car le meunier rentrait justement, mais Donatse sentit le cœur plus léger, et il ouvrit même le four du poêle pourvoir la belle croûte luisante qui commençait à gonfler sur la fîammiche.
Et la meunière pensait en elle-même :
— Donat ne sait pas que j'ai vu clair depuis longtemps dans son cœur, mais il vaut mieux qu'il en >oit ainsi, carie meunier est le maître, et ce qu'il fera sera bien fait.
La vieille horloge à gaine brune qui s'allonge dans le coin, avec son cadran doré et ses heures en émail, fait entendre le petit bruit de chaînes rouillées qui précède la sonnerie ; et, en effet, le marteau s'abat six fois.
Alors le meunier va jeter un dçrnier coup d œil sur le travail de la journée, mais le farinieradéjà emporté la clef du moulin et Taubert voit son ombre qui passe et repasse devant la fenêtre du grenier.
— Paquot s'habille sûrement, dit-il.
Et il trouve à l'écurie les deux domestiques en train de renouveler la litière et de bouchonner les chevaux, avec une grande activité.
— Bien, les leur dit le meunier. Quand vous
aurez uni, le gâteau Bera sur la table.
Et voici qu'il voit à son tour passer, derri
lier, lavieille Martine qui abrite -a lampe de la main et qui descend avec son beau juj'ou 1»!' châle à carreaux et BOD bonnet noir a rubans verts.
Les poules sont couchées, les chevaux hroient leur avoine, les porcs fouillent dans l'auge en reniflant du groin les rondelles de betterave, et les vaches clapotent du mufle au fond de la crèche.
Alors Damien Taubert monte à sa chambre et va changer ses habits de travail contre une bonne redingote grise, et Donat fait comme lui.
Pendant dix minutes il n'y a plus personne en basque Martine qui regarde la flammiche et les deux chats qui regardent Martine, car la meunière est montée aussi pour lisser ses cheveux et passer sa belle robe en mérinos.
Le moment approche : chacun a le cœur content et Donat sent naître en lui le désir de goûter des bonnes choses que sa mère a faites.
Martine et la meunière étendent sur la table la toile cirée à bordures d'or, la belle toile décorée d'un bouquet de fleurs rouges en son milieu, et qu'on met àTenvers enteinpsordinaire, pour éviter que le vernis s'écaille ; et sur la toile ensuite on aplatit avec la main une nappe amidonnée qui bosselle comme un plant miné par une taupe. Assiettes, couteaux, fourchettes, salière et poivrier, rien ne manque, et la lampe, dont on a coupé soigneusement la mèche, jette une clarté de fête sur ia grande table. Dans l'âtre, le bois flambe en craquant, et une lueur rose empourpre les carreaux de porcelaine, le long du mur.
Les chaises, en noyer poli, à fond de feutre bouton d'or s'alignent encore contre le papier à ramages bleus de la muraille, car le monde n'est pas venu ; et l'on attend aussi Gudule, la sœur de Damien Taubert, qui doit arriver d'Anh je. Sur la cheminée, un miroir encadré d'acajou reflète la table brillante, les assiettes, le quinquet, les chaises qui sont en face et l'alcôve avec ses courtines bien tirées, qui se voit dans le mur, à gauche.
158 SAINTE-CATHERINE W MOUL]
Et près de l'alcôve se trouve le pupitre en vieux c sur lequel le meunier écrit ses quittances. Ah !
une bonne vieille chambre, mais on n'y entr vent, et il s'en émane une odeur rie colle de papi Tout à coup Lion, le chien de la eour, aboie et le
sabot d'un àue martèle à petits c mps dus
dans un roulement sourd de voiture.
— C'est la tante Gudule ! crie-t-on.
Et du fond de la carriole une petite vieille, aff
de châles et de jupons, écarte la paille où elle est
et saute à terre, lestement, tandis que Martine lui met,
en riant de tout son cœur, sa lanterne sous le nez.
Guduh d^elle elle-même l'Ane, sans vouloir l'aide, puis le conduit a l'écurie, où elle lui jette une hotte de foin.
Ensuite elle entre, poussant en avant sa petite mine de furet et s m long nez mince aux deux côtés duquel brillent en clignotant ses yeux gris.
—Bonne Sainte-Citherine, mou frère, dit-elle en trant. J'ai mis pour vous dans la charrette un noix.
— A table ! fait le meunier.
Alors on entend les domestiques et le farinierqai
frottent leurs pieds au paillasson, prèsde la porl ils chuchotent, se demandant ce qu'il faut dire.
— Entrez, les s, crie i,< meunier.
Ils entrent Ion- les trois, l'un derrière l'an! larmier <'s! en tête : il a n: 1 • laine, de |
che de la [uelle pend un m >uchoir rouge : a| les deux domestiques arborent un'1 belle blouse bleue dont les plis luisent an l'en de la lampe, par-dessus leurs nii>es fraîchement blanchi
— Meunière, dit le fartai* avoir toussé, nom
vous apportons un petit cadeau de Sainte-Catherine, avec L'espoir que nous recommencerons Tannée prochaine et l'année d'après et toutes les années que le bon Dieu nous donnera.
Et il met sur la table, devant la bonne femme qui rougit de plaisir et frappe s^s mains l'une dans l'autre, une cafetière et deux jattes, en belle porcelaine à fleurs, avec : Vive sainte Catherine ! en grandes lettres.
— Merci, les garçons, dit-elle. Mettez-vous à table. Puis elle appelle :
— Martine ! Martine !
Alors la servante arrive, dans sa to;lette d»>s grands jours, toute rouge, les joues vernies de savonné1, et elle donne un beau bonnet ruche à la meunière en lui disant :
— A mon tour, meunière. Je suis votre servante depuis quinze ans et je n'ai jamais manqué votre Sainte- Catherine. Bonne Sainte-Catherine I Et je vas vous embrasser.
Et tout le monde crie :
— Vive sainte Catherine !
La vieille Martine jette un coup d'œil triomphant sur le farinicr, car il y a entre eux une certaine rivalité, ;\ cause de leurs années de service dans le moulin, et Martine en a quinze, tandis que Paquot n'en a que douze.
— A table, les enfants, crie encore une fois le meunier.
Et il dit à sa bonne femme :
— Notre voisine ne fête pas la Sainte-Catherin i : il n'est pas juste que nous la fêtions sans elle. Donat, si le cœur t'en dit, va chercher la meunière et amène aussi Monique.
— C'est bien dit, fail Martine, elles sont seul moulin. Le meunier est allé riboter la Sainte-Catherine
au cabaret.
Donat est parti sans prendre le temps de décrocher sa casquette et il court jusqu'au moulin, à grand jambées, dans la neige qui s'est remise à toml tombe doucement, comme de la nuit blanche.
Des lumières clignotent dans le lointain, et loi s'ouvrent les portes, on entend des chansons. .M n'y a qu'une faible lumière à la fenêtre du moulin, et les grands murs trouent le soir pâle d'une masse noire que n'égaie aucun bruit.
Il frappe à la porte.
Monique et sa mère sont assises près du feu et toutes deux reprisent du vieux linge qu'elles tirent d'un grand panier d'osier. Quand elies auront rapiécé et recousu tout le Linge qui est dans le panier, elles auront bien gagné leur jour de Sainte-Catherine.
Mais Donat pousse d'un coup de pied le panier la table.
— En route, m&me Flamart !
Elles s'entourent la tête d'une capeline, jouis-
Bantde passer une bonne soirée chez leurs voisins. La vieille servante gardera la maison jusqu'à leur n et Monique promet de lui rapporter une gal<
Dieu ! que Donat est joyeux ! Il prend la meunière sous un bras et Monique sous l'autre, mais plus tendrement celui de Monique, »it il veut les faire sauter sur le chemin.
La neige de Sainte-Catherine danse devant eux, blutée par les tamis de l'air, et des étoiles diamantent les cheveux qui sortent du coqueluchon de Monique. Quand ils pénètrent dans la grande chambre, la chaleur fond les flocons, et une rosée emperle ses frisettes blondes qui flottent en se dénouant.
— Bonne fête de Sainte-Catherine, dit la meunière à ses voisins en entrant.
Elle est en bonnet noir et enrobe noire, correctement vêtue.
— Et à vous aussi, on vous la souhaite, Gertrude 1 lui dit la femme de Damien Taubert.
— Il n'y a plus de fête pour nous, répond la meunière avec un triste sourire.
Mais en ce moment Martine crie : Gare ! et apporte au bout de ses deux bras tendus, sur le paillasson, la flammiche fumante.
Tout le monde aspire la bonne odeur qui sort de la croûte dorée et plus d'un ravale avec bruit sa salive, à cause de l'eau qui lui vient à la bouche.
Non, jamais flammiche ne fut plus vermeille sur les bords, plus fondante dans le milieu : la croûte s'enfle légèrement, et à travers des vésicules qui crèvent ça et là, on distingue une crème de beurre et de fromage fondus.
Le couteau plonge dans les flancs de la belle tarte et la découpe en tranches égales, de manière que chacun soit content. Puis, les lèvres se retroussent et les dents mordent avec plaisir dans la pâte chaude.
Une odeur de café se répand en même temps dans l'air et la cafetière paraît sur la table avecdulait frais, écumant, et des piles de quartiers de sucre. Alm remplit les tasses et un liquide bouillant arrose les tranches de flammiche dans les gosiers.
Quelqu'un qui fut content de voir fumer le café dansa tasse, ce fut le plus jeune des deux domestiques, car il avait aval'1 sa tranche d'un seul coupât il était en train de défaire le nœud de si cravate pour ne pas étouffer.
La jolie Monique avait pris plac^ près du feu : la flamme de l'àtre allumait deux paillettes dans ses yeui et ses dents s'empourpraient comme d'un joli reflet de ro-es. La pointe de son oreille était Tournais pas autant que ses grosses joues veloutées, qui ressemblaient aux moitiés jumelles d'un abricot.
Donat, pir moment, la regardait de côté, de l'air de quelqu'un qui boude, et il la regardait seulement quand il cr vaitn'être pas vu d'elle. Le bon Donat, à pn boudait en effet sa chère Monique, mais il n'eût mi dire au juste pourquoi.
— Donat. lui dit Monique, quand il se baissa pour jeter une bûche dans le feu, es-tu fâché?
— Oui, répondit Donat, à cause de ton mariage avec e vieux Chicord.
— Tu sais donc que mon père... Ah ! 1) >nat, j
te l'aurais jamais dit pour ne pas te faire de chagrin. .Cru ai bien assez moi-mén
— Non, Monique, il fallait me le dire. Je l'ai bu par un homme de Saint-G Tard.
— Bh bien, nui. c'est vrai, Donat. Mais je ne me marierai jamais.
— Jamais .'
— .Tarn;!
— Avec Chicord?
— Avec personne.
— Pas même avec moi ?
— Grande bête ! lui dit Monique en lui donnant un coup de poing dans le do<.
La flammiche s'acheva vivement et Martine apporta le pain de gâteau. Oh ! le beau pain ! Il était tout brun au-dessus et tout jaune en dedans ; et il avait le goût du biscuit et moussait sous la dent.
Les valets engloutirent six tranches, bien qu'elles eussent l'épaisseur d'un pouce, et les ayant dévorées, ils se tapnt lient le ventre, eomplaisamment, écarlates tous trois. La meunière était fîère de son ouvrage et elle pissait le pain sous le nez de sa voisine, pour lui faire sentir la fine fleur de la farine.
Mais il n'y eut personne qui mangea autant que la vieille petite Gudule Taubert, la sœur de Damien, et ses dents faisaient un bruit continuel de souris derrière une cloison.
Au tour des galettes, à présent ! Des cris partaient, dans l'air ; on applaudissait; et petit à petit les convives, l'œil noyé, prenaient sur les chaises des carrures de gens repus.
Constamment une cruche pansue, parfumée de l'odeur du houblon, versait par son goulot dans les verres une bière brune qui se frangeait d'écume en coulant. Et les garçons du moulin, devenus bruyants, commencèrent à rire en tapant du poing sur la table ; ensuite ils se levèrent et allèrent fumer leur pip1 dans la cuisine, où les garçons des autres moulins se chauffaient en buvant un bon verre.
— Hé ! garçons ! la bonne fête! leur cria le meunier, de loin.
Et tout le monde répondit :
— Vive sainte Catherine ! bonne fête, meunier ! Dans la chambre, les mères causaient, ayant rapproché leurs chaises.
— Voilà longtemps que je n'ai fêté aussi gaîment la Sainte-Catherine, bien que ce ne soit pas chez moi, disait Gertrude Flamart.
— Voisine, ayez confiance: les temps changeront.
— Non, meunière : il n'y a plus rien à faire à pré Flamart ne saura jamais remonter son moulin. M n'est rien pour moi : je suis vieille et je n'ai plus longtemps à souffrir. Mais Monique, voisina ? Que deviendra ma pauvre Monique, voisine?
— Elle fera un bon mariage et vous donnera du bienêtre dans vos vieux jours.
— Ah ! voisine, qui voudra de Monique, si elle n'apporte un peu d'argent en dot à sou mari '? Flamart veut lui faire épouser le vieux Chicord, mais cela ne sera pas. Non, cela ne peut pas être. Flamart a perdu la tête.
La pauvre meunière frotta alors du revers de sa main deux grosses larmes qui gouttaient sur ses joues décolorées comme les prés en hiver.
— Je vous plains de tout mon cœur, lui dit la mère de Donat en lui prenant la main. On n'est jamais plus malheureuse <|u<> dans Bes enfants. Et Monique
pas heureuse, n'est-ce pas, Gertrude?
— Ah bien, non ! cria la meunière, quoiqu'il n' pas de cœur comme elle au monde. Non, \ n'existe p;iN do meilleure Mie, aussi douce, aussi viable envers les pauvres gens, aussi d.'-\
rents. Ah ! hou- sommes bien a plaindra
— Et si Monique trouvai! quelque joli garçon qui lui pliït et qui lui app >rtat en dot un bon moulin, elle o'aurait certainement que ce qu'elle méi ne.
— Vive sainte Catherine ! criaient les garçons du moulin dans la cuisine en choquant les verres, car un nouveau venu entrait en ce moment.
C'était un meunier des environs qui avait été chercher sa petite fille à la pension et qui l'emmenait à son moulin, en croupe sur son vieux bidet. 11 avait attaché le bidet à l'anneau de fer qui e»t scellé dans le mur près de la porte et il venait fêter les Taubert en passant.
— Bonjour, la meunière, cria-t-il en entrant. Bonne fête de sainte Catherine ! Voici la petite qui revient de l'école et qui va se chauffer un brin les petots à votre feu.
Monique prit la fillette sur ses genoux et lui réchauffa les mains avec son haleine ; puis l'enfant mangea une grande galette et cria de toutes ses forces, les yeux dilatés :
— Vive sainte Catherine!
— Camarade, un coup avant de remonter à cheval, dit Taubert à l'homme en lui versant un petit verre de Hasselt.
— Ça n'est pas de refus! A la compagnie!
Et, debout, ses grandes bottes passées par-dessus ses culottes et son bâton à lanière à la main, le compère vida son verre, d'un coup, la nuque renversée
— Je suis bien contente, babillait la petite fille, mise en verve par le feu. Nous avons eu une belle fête à l'école. Oui, le matin, nous avons toutes été à la messe. Après, nous avons fait une longue promenade. Et après > nous sommes revenues manger de la tarte et boire du vin avec de l'eau. Et après, nous avons dansé, oui, et les maîtresses nous regardaient danser en disant: C'est bien. Et alors il est venu des musiciens. Oui, et il y en avait deux. Et alors le plus grand a joué de la cla-
ri nette et l'autre a joué du violon. Et après, pa] venu avec son cheval et j'ai monté dessus avec papa. Enfin nous nous sommes arrêtés ici.
Et la petite fille faisait aller ses courtes jambes rondes
eb se balançant sur les genoux de Monique; et elle hochait la tète de haut en bas, pour mieux montr joie.
— En route, gamine, dit le meunier.
Et pendant que Martine lève la lanterne devant le bidet, le meunier monte en selle tel as* - imine
devant lui.
— Hue!
Et voilà le bon bidet parti.
Alors Donatel Monique semettenl penchés tous deux sur la bûche qui Qambe, du temps où ils allaient à l'école, elle avec son petit cabas de fer et lui avec son calepin où sonnai nt Bes pluna ses ardoises. Ils cueillaient desmûres et croquaient <\<>> noisettes, le long du bois, ou enfilaient de grands chapelets de feuilles sèch b, en passant.
— Nos gaillards ont l'air de se conven bien, dit le meunier à Gertrude Flamart en s'asseyanl d'elle. Qu'en pensez-vous, meunière
— Il- sont à peu près du menu
pondii Gertru le, et H> on! \ es ensembb
prend petit à petit l'habitude l'un de l'autre dans la vie,
— Je pense qu'ils feraient une bonne paire d'époux,
si leurs parents s'entendaient pour les marier, reprit le meunier. Qu'en pensez-vous, Gertrude Flamart?
— Oui, Taubert, j'aurais dit cela, si Flamart ne s'était pas mis à boire au lieu de moudre son grain.
— Flamart a mal tourné, c'est vrai, Gertrude; mais chacun a ses malheurs et il nous a aidés dans les nôtres. Taubert et sa femme n'oublient pas le bien qu'on leur fait, meunière, et ils préfèrent oublier le mal que le bien. Voilà pourquoi je vous dis, Gertrude, que si Monique a du goût pour notre garçon et si notre garçon a du goût pour votre fille, il nous faut les marier ensemble.
— Ah! m'sieuet mâme Taubert, cœurs du bon Dieu, cria Gertrude Flamart en se levant toute droite, je ne vous ai pas assez estimés.
— Ecoutez, Gertrude, et vous, femme, écoutez. Je dis ce que je dis. Eh bien, quand les enfants ont du goût l'un pour l'autre, il faut les marier le plus tôt possible. Ce sera un boau jour de Sainte-Catherine pour eux si nous leur mettons la main dans la main en leur disant : Aimez-vous, les enfants, et que sainte Catherine vous porte bonheur.
La bonne femme du meunier Flamart eut alors un sanglot derrière ses mains et dit à Taubert :
— Non, il n'y a pas d'homme comme vous, voisin! Et Donat causait toujours tout bas avec Monique,
car la chambre était grande et les garçons du moulin riaient aux éclats dans la cuisine, d^ façon qu'ils n'avaient rien entendu de ce que se disaient entre eux les vieux parents.
Mais Damien Taubert se lève en riant et va prendre Monique par la main.
— Monique, lui dit il, voulez-vous de Donat Taubert pour votre mari?
Alors Monique se trouble et son visage prend la couleur des pommes en octobre; elle bai ux. roule dans ses doigts l'ourlet de son tablier de soie, et ne répond pas tout de suite: mais une grossr larme perlé à ses cils, elle lève sur le bon meunier ses yeux clairs et noyés comme un matin d'avril, regarde du môme coup sa mère et la mère de Donat, puis se jette sur la poitrine du beau garçon en sanglotant.
Et de douces larmes baignent les joues des deux mères, tandis que Donat passe son bras au cou de la fraîche jeune fille et que Taubert va prendre leurs mains pour les mettre l'une dans l'autre. Et il dit à son fils:
— Ta mère m'a tout conté, Donat. Ayez de la joie ensemble comme nous en avons eu, ta d moi.
Martine, qui est une fine mouche et qui sait bien pourquoi Donat va chaque matin au bout du pré, ferme alors la porte qui sépare la chambre de la cuisine et frotte ses yeux en pensant:
— Quelles belles noces le jour où not'jeune m se mariera !
Le feu jette un éclat plus vif et la lam ire de
sa belle mèche qui n'a jamais mieux brûlé, la j >ie tranquille de tous ceux qui sont réunis dans la chaml
Tout à coup l.i vieille tante Gudule, qui s'est endormie but sa chaise, met Bes poings dans et cric :
— Qu'est-ce qu'il y a • qu'il y a?
Car elle vient d'entendre un grand bruit et
i charrel I ! dans un champ, au bas de la
route. Mais le grand bruit B'expliqu qui débouche un • bouteill< I il y
eu a encore un" douzaine dans 1 1 Gudule tend -on verre au filet couleur pelur»
qui coule de la bouteille, en disant de sa bouche pincée:
— C'est donc une noce, mon frère?
— Oui, tante, c'est une noce, crie Donat joyeusement en jetant en l'air le bouchon de la bouteille. Et voici la mariée.
— Il ne manque plus qu'une chose, dit Taubert, c'est le consentement de Flam irt. Mais je lui achèterai son moulin pour Donat et il ne refusera pas. Buvons, les enfants, et vive sainte Catherine!
— Vive sainte Catherine! répètent les meuniers dans la cuisine.
Et dans les maisons de la vallée le même cri se fait entendre de temps à autre, car c'est une habitude au village que les jeunes gens fassent un joli cadeau aux jeunes filles qui s'appellent Catherine, et tantôt c'est une tasse ornée de lettres d'or, tantôt une Sainte Vierge en porcelaine ou un bonnet avec des rubans éclatants; puis, l'on s'assied autour de la table, près du poêle qui ronfle, et l'on boit du café en mangeant de la galette, tandis que l'heure sonne à la vieille horloge rouillée et que la neige fait danser à la porte ses jolies étoiles, comme la laine d'une toison.
Et quand minuit arrive avec la fin de la veillée, il ne reste plus rien de sainte Catherine que son beau manteau blanc sur les monts, une bûche qui se consume dans l'âtre, et parfois, comme pour Donat et Monique,un tendre souvenir qui ne s'effacera jamais.
lu
QA Charles De Coster
UN
C'était un habile homme dans sa partie que Claes Nikker, et point méchant, bien qu'il eût voulu le faire croire. Oui, c'était un habile homme et nul ne s'entendait comme lui a ressemeler les vieux souliers, car Claes Nikker était savetier comme son père l'avait été avant lui. Tous les jours, du matin au soir, sauf les dimanches, on entendait le pan ! pan ! de son marteau, et quelquefois même, quand tout le monde était couché, on le voyait encore, à travers la fente du volet, besogner en fumant sa petite pipe noire.
Oh! la pratique ne lui manquait pas dans le village et l'on venait même de deux lieues à la ronde, tant il était connu. Il chaussait les pères et les fils, les mères et les filles aussi, deux fois l'an régulièrement, car le reste du temps, c'étaient les vieux souliers qu'on lui portait à raccommoder. Et chacun était content
de lui, car il travaillait bien et à bon marché, et il n'y avait qu'une voix pour dire : c'est un habile homme que Claes Nikker.
Dès qu'on était entré dans le village, on voyait petite maison couleur de jambon fumé et on se disait tout de suite : « C'est là que demeure Nikker, » à cause des mesures en papier qui pendaient à une c derrière le carreau.
Et c'était là en effet. Claes était assis but son I il ouret, ses besicles au bout du nez, l'échiné courbée, avlong tablier à bavette contre ses maigres - pla-
tes; et un petit jour vert tombait parle- étr rite reaux de vitre dans l'échoppe, si petite que Claes Nikker l'occupait tout entière. Ilavait devant luison établi, avec les tranchets, l'alêne, le marteau et la pierre creuse pour battre le cuir, et dessus, il y avait encore pêle-mêle, des boules de chanvre noir et blanc, d i la cire jaune, delà poix, de la colle de pâte et les de porc qui servent à passer les ligneulfl par les trous que l'alêne a percés. Et près delà fenêtre, pendaient à un crochet, parmi les mesures mx more
de basane jaune et rouge, au-dessus dea deux formes is sur le coin de l'établi ; Claes en av iil deux, en eff-t, ce qui est déjà un luxe à la campagne, et : servait pour tous les pieds, ayant soin de mettre des rallonges en cuir pour les pieds plus grands que les fonn
Claes tenait toutes ces choses à portée de sa main: sous sou tabouret, des cuirs de semelbs trempaient dans une vieille i ine d'eau. Ij
les piles de 60 tliers, de bottes, de brodequi de bottines s'entassaient - sus riesso
uarques à la craie s r la b melle. il les
r lait du min de 1*0
disant: « Quel malheur que tout le monde soit toujours pressé ! »
Claes Nikker avait vu fleurir bien des printemps du fond de sa petite échoppe, oui ! et neiger bien des hivers, mais le rusé compère était resté garçon, un vieux garçon de soixante-cinq ans, les cheveux ébouriffés sur un front bas, les sourcils haut montés, les yeux gris et clignotants, le nez gros et criblé de trous noirs par-dessus une gouttière profonde, la bouche perdue à droit1 et à gauche dans deux plis larges à y cacher des noisettes, enfin un menton énorme hérissé d'un poil gris et ras qui produisait le bruit d'une râpe quand oa frottait la main dessus. Et pan pan ! Claes Nikker passait pour un homme terrible1, et en effet, il ne faisait pas bon « être dans sa manche, » comme i! le disait lui-même, car il avait la langue bien pendue. Mais il aimait la plaisanterie et rien n'était plus drôle que de le voir s'apprêter à lancer un brocart : il changeait alorsde place son petit bout de pipe et le mettait à gauche s'il l'avait pris à droite ; mais avant tout, il salivait entre ses dents un long jet jaune qui cliquait à terre; puis il clignait d ! l'œil par-dessus ses besicles ron les et enfin disait ce qu'il voulait dire, et pas autre chose.
Les soirs d'hiver, quand la lampe de maître Nikker brillait derrière le volet, les enfants s'amusaient à jeter de la neige par la fente en criant : Eh 1 pan ! pan ! Les vieilles mains de Claes, avec leurs os saillants, leurs veines grosses comme des haies au bord des chemins creux et leur peau brune comme le dos d'un crapaud, n'en continuaient pas moins de tirer le ligneul au bout des soies, de battre le cuir ou de piquer l'alêne; et en même temps on entendait sortir de sa maigre poitrine
nue où s'ébouriffait un bouquet do poils, une vieille chanson nasillarde. Or, quelquefois une jeune et lïaîche voix répondait à la sienne du fond de la petite chambre qui est derrière la boutique, et Truitje, la nièce de Claes, chantait en effet, tout en préparant les pommes de terre pour le souper.
— Je ne sais pas, fillette, lui dit un jour le bonhomme, je ne sais pas, mais vous avez la tête bien à Penvert depuis quelques jours !
Et en disant cela, il regardait la jolie fille de so tit œil gris qui riait, pendant que sa bouche se tirait vers le bas et que son menton, hérissé comme une brosse, s'allongeait d'une manière effrayante.
Sûrement il y avait quelque chose, car Truitje, qui en ce moment saupoudrait de poivre les pomm terre, y versa la poivrière tout entière; et il s'aperçut très bien qu'une jolie couleur rose lui montait dans le cou, à travers ses frisettes de cheveux. Mais ce fut une bien autre affaire quand le plat de pomm terre ayant été apporté à table, l'oncle Nikker se mit 1 éternuer quinze fois de suite sans pouvoir poser la main sur son mouchoir, dans la poche de son tablier. Et aprèsqu'il eut éteraué quinze fois, il resta longtemps encore la bouche ouverte, avec de g irmes qui
lui descendaient dans le creux des joues et b' chaient aux poils ras de s m menton, comme un homme qui est; sûr que l'accéa n'es! pas uni.
— Dieu vous bénisse, maître I dit un jeune garçoi qui entrait justement.
— Ah ! c'est toi, Piet, que le diable t'emporte, répondit Claes.
Le garçon demeurait sur le seuil de la chambre, sans oser avancer, car ce n'était pas tout à fait une parole cordiale que venait de lui adresser son vieux patron ; et il regardait en même temps Truitje et Nikker, mais surtout Truitje.
Or, Truitje, la bonne fille, ayant jeté les yeux sur le plat de pommes de terre, s'était mise à tousser de toutes ses forces, en tenant sa gorge à deux mains.
Ce qu'elle toussait ! On n'a pas d'idée de la force avec laquelle toussait Truitje : même on voyait distinctement le fond de son petit gosier rose, avec ses jolies dents blanches devant, comme des grains d'anis sur de la confiture de groseille.
Voilà pourquoi Piet la regardait plutôt que son oncle, et certainement il y avait quelque sympathie entre eux, car il se mit à tousser, lui aussi.
Il faut dire à son éloge qu'il toussa à se désosser la poitrine, avec une violence dont on ne l'eût jamais cru capable, et il toussa jusqu'au moment où le bruit de quelque chose qui tombe à terre se fit entendre.
— Hé ! qu'est-ce cela ? dit Claes Nikker en se tournant vers le jeune garçon.
— Maître, ce sont les souliers que vous m'avez donnés à ressemeler, répondit en tremblant le pauvre Piet.
Et, en effet, il les avait laissé tomber à terre . Alors Claes Nikker frappa du poing sur la table et s'écria en ricanant horriblement :
— Ah! ah! TruitjeNikker laisse tomber la poivrière dans les pommes de terre etPiet Snip laisse tomb bottes sur le carreau. — Pieter Snip, vous êtes un enjôleur de filles. Sortez, Pieter Snip.
ClaesNikker voyait d'un œil bien singulier le pauvre Piet, car nul moins que lui n'avait l'air d'm ducteur et toute sa personne semblait demander pardon de n'être pas rentrée sous terre au premier mot de son maître. Ce jeune garçon avait même une si piteuse figure en regardant Truitje au moment de partir, qu'il n'y avait que Nikker au monde pour lui trouver de mauvaises pensées. Non, il n'avait pas de main pensées dans la tête lorsqu'il jeta un long regar l humide à sa chère Truitje, mais peut-être la tête lui tournait-elle un peu sur les épaules.
— Je m'en irai donc, puisque vous le voulez, maître, dit Pieter Snip.
Et il fit comme il avait dit.
Alors Claes se mit a rire dans son menton à gris, en regardant sa nièce du coin de l*œil.
Truitje était vraiment à plaindre et elle demeurait immobile près du poêle, sans rien faire, en ayant de se tourner de manière à cacher sa Bg m on-
cle. Oui,[elle était à plaindre, car Piet l'aimait, le pauvre garçon; elle était Mire qu'il l'aimait ■•{ peut avait-elle des raisons pour le Bavoir.
Sans doute il n'était pas beau; Lamine, le fils du maréchal, avait plus ftère mine que lui, <it cependant Truitje ne détestait pas Pieter Snip. Aussi Truitje da-t-elle son oncle après qu'il eut mis Bi méchamment
p Snip à la porte . ei elle l'observait, boudant, dan- le petit miroir qui pendait à la cheminée,
UNjMAHIAGE EN BRABANT 179
— Est-il possible d'avoir le cœur dur comme ce méchant homme, pensait-elle. Il ne songe qu'à faire de la peine aux pauvres gens.
Claes Nikker , lui , continuait à rire , en homme content de soi. Alors un grand chagrin s'empara de Truitje ; il lui sembla voir le pauvre Piet sur le chemin poussant de grands soupirs et regardant de loin la maison dans l'espoir que sa « bonne amie » paraîtrait sur le seuil de la porte. Elle prit le coin de son tablier dans sa main droite, le porta à ses yeux et se mit à pleurer à chaudes larmes.
— Truitje, dit Nikker, depuis quand les filles pleurentelles après les garçons ? Il n'y a qu'aujourd'hui que de pareilles choses se voient, mais aussi ce n'est qu'aujourd'hui que les filles ont la tête si légère et qu'elles songent à quitter leurs parents avant l'âge.
— Oncle ! oncle I cria Truitje derrière son tablier, vous n'avez jamais bien agi envers le pauvre garçon.
— Petite sotte, dit Nikker en cessant de rire, je ne pouvais pas agir autrement. Il faut que les parents soient d'accord avant de permettre à leurs enfants d'échanger des paroles. Dites, Truitje, est-ce que le papa Snip en a jamais causé à l'oncle Nikker ?
Ayant ainsi parlé, Claes Nikker se mit à siffler une chanson et il ne s'interrompit de siffler que pour allumer sa petite pipe noire, puis il rentra à l'atelier, et Truitje entendit son pan pan. Elle s'assit alors pour manger quelquespommes de terre, mais elle eut beau vouloir pousser du bout de sa fourchette une pomme de terre tout entière entre ses jolies dents blanches, elle ne put jamais en manger qu'un morceau.
Elle la laissa retomber sur l'assiette et pensa en ellemême :
— Piet n'est pas malin. Il aurait fallu, en effet, que
le père Snip vînt trouver mon oncle Xikker, pour arranger les choses.
Et là-dessus, oubliant Piet, son chagrin, son oncle, elle se mit à chanter sa chanson, comme les oiaprès la pluie. Et tout en chantant, elle débarrassait la table, repliait la nappe et passait les assiettes i 1
Le lendemain (tait jour dominical. Elle mettrait son beau bonnet à perles de jais, sa robe de mério son châle de laine à carreaux noirs et blancs. Oui, et elle lisserait ses cheveux de pommade, après les avoir pressés le soir en papillotes.
Voilà ce que se disait la jolie commère, pendant que l'oncle Nikker regardait attentivement, p lunettes, derrière les mesures de papier brandillant à la fenêtre, un bout de casquette qui paraissait et disparaissait toutes les trois minutes au bord d'une haie, à quelques pas de la maison.
— Ah! ah ! mon gaillard ! pensait-il, le chat guetté la souris. Mais la souris est bien gardée, Piet Snip; et il faudra que levieux singe vienne montrer par ici son museau pelé, avant que la souris tombai
« Vieux singe » s'appliquait évidemment au père du jeune Snip, bien que Claes Nikker appliquât ai ralement le nom de singe à presque tout' nés de sa connaissance.
Puis, achevant sa pensée :
— Piet est bon ouvrier. Oui, il l'ait très convenables ment une paire de souliers et une bonne journée, s'il était établi. J'ai là du travail
lui. Pourquoi donc le petit Binge b 'est-il enfui tanl
C'était Claea te vous déplaise, qui
ainsi Pieter Snip, sur le pas de la porte :
quettequi, laminute d'avant, s'était dressée au-dessus de la haie, mit tout à coup une obstination si singulière à se dérober que Glaes Nikker crut devoir ajouter :
— Piet Snip ! Venez donc, vous êtes derrière la haie. On voit très bien votre casquette.
Piet Snip ne se montrait pas.
— Venez donc, mauvais garnement, continua Glaes Nikker, j'ai du travail pour vous.
Il y eut une certaine hésitation de la part de la casquette; un moment, on put la voir de face et tout à coup elle ne fut plus visible que de profil. Quelque chose à la fin parut pourtant couper court à ses incertitudes; et en même temps Glaes Nikker entendit un petit bruit au-dessus de sa tête. Il leva les yeux et vit une main qui sortait de la fenêtre et s'agitait du côté de la casquette, avec une sorte d'appel impératif. Et l'oncle Nikker rit en lui-même, en pensant que la main était celle de Truitje et que Pieter Snip ne serait jamais sorti de sa cachette sans l'ordre de cette petite main.
Truitje était en effet montée au grenier lorsqu'elle avait entendu son oncle appeler à haute voix Pieter Snip — et elle lui faisait de la main de grands gestes pour le déterminer à paraître. Ce fut d'abord la casquette qui parut, puis le bon garçon avec son air piteux, ses cheveux en baguettes de fusil, son nez à angle droit et sa bouche ouverte comme une porte de grange.
— Piet, lui dit Glaes, entrez dans la boutique. J'ai du travail pour vous. C'est un vrai scandale de passer des heures entières derrière une haie.
Le garçon se mit à tousser dans le creux de sa main, comme s'il n'avait pas entendu.
— Voici des souliers à ressemeler, Piet, continuaClaes. Une demi-semelle seulement. C'est pour Nelle Swettenhaas. Et voici une paire à laquelle vous mettrez
des talons. Entendez-vous, des talons, Piet Sni] à celle-ci vous mettrez une pièce sur le côté, pour Lupp Pouffijas. Avez-vous compris ce que je vous ai dit, Piet ?
Piet fit signe qu'il avait compris et partit, après avoir demandé s'il ne devait pas revenir le soir, mais Nikker lui dit que non, et PietSnip s'en alla, les souliers dans son mouchoir, en regardant de côté s'il ne verrait plus Truitje.
Une grande ombre noire se répandit dans la cham bre où travaillait maître Glaes, comme si un nun. passé devant la fenêtre, et quelqu'un cogna contiv le carreau. Claes se leva aussitôt et alla ouvrir la porte, car il avait reconnu M. le curé derrière la vitre. C'était bien lui, en effet, avec sa grosse petite personne joufflue et bien portante, ses moufles en tricot, son tricorne sur le boutdu nez et son petit œil.clignotant qui furetai! dans le fond des consciences.
— Ah ! ah ! Nikker, bonjour, dit M. le curé quand il fut entré. Gomment cola va-t-il, mon garçon, d
que je ne vous ai vu ?Et Truitje, va-t-elle bien ai
— Très bien, monsieur 1'' curé, répondit maître Nikker, très bien:
— Je suis content de votre dernière paire <l> Nikker, très content. Oui, je BUÎ8 t'ait a l'ait content. Mais j'ai le pied un peu serre" dedans : il faudra les mettre sur la forme pendant un jour.
— Oui, monsieur le curé, c'est ce qu'il faudra l Certainement je le ferai.
— Ah! Glaes Nikker, voilà à peu près vingt-deux ans que je suis votre curé ! Nous devenons vieux, mon fils.
Et M. le curé ayant ouvert sa tabatière, donna deux petites tapes contre la paroi, prit une grosse prise de tabac et la roula entre son pouce et son index, longuement, puis il ferma sa boite, boucha sa narine gauche et se mit à renifler à petits coups dans sa narine droit»' les grains écrasés sur son pouce. Cette besogne, qu'il recommençait souvent, avaitl'air de réjouir particulièrement M. le curé, car il allongeait alors son menton jusque sur son rabat, fermait à demi les yeux et poussait un soupir de bien-être.
— Oui, Nikker, vingt-deux ans, fit M. le curé. Combien vous dois-je, Nikker, pour mes derniers souliers?
— Quinze francs, monsieur le curé, comme toujours. Mais cela ne presse pas. Cela ne presse jamais, monsieur le curé.
— Vous êtes tous mes enfants. Je vois avec plaisir, Claes, que vous n'augmentez pas vos prix et que vous êtes toujours le même Claes Nikker qui fit ma première paire de souliers il y a vingt-deux ans, quand j'entrai dans ce village.
— Oui, monsieur le curé, mais le cuir a bien augmenté depuis et ce qui coûte à présent quinze francs n'en coûtait alors que dix.
— Claes ! Claes ! tout augmente de jour en jour, et notre pauvre Sainte-Vierge n'a presque plus de vêtements sur son dos. Est-ce que Truitje ne lui fera pas une jolie robe pour Pâques ?
— Je suis un pauvre homme, monsieur le curé, fit le malin Nikker en battant de toutes ses forces une semelle, un très pauvre homme, mais je parlerai de la robe à Truitje.
— C'est une bonne fille. Voilà bientôt le temps de la
marier : vous aurez alors de petits enfants dans les jambes. Sur ce, bonsoir, Glaes Nikker; je m'en vais confesser. Ne vous dérangez pas.
Et après M. le curé, ce fut au tour de M. Mathias Job à frapper contre le carreau, mais cette fois l'ombre qui glissa dans la chambre était mince comme une lame de couteau, car l'instituteur ne passait pas pour un homme corpulent. C'était une chose effrayante de voir combien le vieux petit paletot jadis bleu qu'il portait par-dessus un gilet de soie effilochée tendait sur son dos et Tonne savait lequel il fallait plaindre le plus, du paletot ou de M. Mathias Job lui-môme, tant ils avaient l'air de se gêner l'un l'autre.
Bien qu'il fit très froid ce jour-là le pauvre instituteur n'avait sur les épaules que son petit paletot. Gertan nementM. Job n'eût pas été fâché de tirer ses manches jusqu'à ses poignets, mais au premier essai qu'il avait tenté autrefois, les manches avaient menacé d<' craque! au coude, et il s'était, dès c • moment, ôté «le h \ i qu'un pareil travail rat possible. Autant eût valu, en effet, faire tomber ses pantalons sur ses pieds, carladistancf qui séparait ses pantalons de ses souliers n'était pas plus considérable que l'espace compris entre Besp la manche de son habit.
Sans tomber dans l'exagération, on peut dire de .M. Mathias Job que jamais hommen'eui te nei plus r les mains plus violettes, ni les oreilles plus cramo quoiqu'il ne songeai pas à en tirer vanité. Il priait au cou, par-d issus son col d'habit, une laine, «M cette écharpe lui montait jusque par delà lesoreilles, tenant les cheveux droits par derrii
M. Hathias Job venait de terminer quatre heures, et les petits polissons du villagi
vu partir, faisaient de grandes glissades devant la maison communale. Il avait des rouleaux sous le bras, enveloppés do couvertures grises sur lesquelles était écrit : « État civil », car M. Mathias Job cumulait les fonctions de secrétaire et d'instituteur dans le village. Il eût donc pu passerpour un personnage doublement important, si, chaque année, il nelui était devenu unpeu plus impossible de paraître en public avec les avantages de sa position, à cause de madame Mathias Job, qui tous les ans ajoutait aux jeunes Mathias Job déjà existants une fille ou un garçon, selon que cela tombait.
— Bonjour, ami INÏkker, dit l'instituteur on entrant. Je vous apporte quelque chose. C'est un petit travail de rien du tout.
M. Job extirpa de ses poches ses longues mains rouges etdéploya sesrouleaux.il n'en tira pas précisémentdes actes de naissance ou des actes de décès, bien qu'une pareille chose eût semblé naturelle, mais deux paires do souliers qu'il mit devant Glaes Nikker, en le regardant avec un peu d'inquiétude.
Nikker prit les souliers dans ses grosses mains noires, les considéra attentivement sous tous leurs aspects et lit aller sa tête de bas en haut cinq ou six fois, comme quelqu'un qui se trouve tout à coup devant une difficulté imprévue.
M. Mathias dit alors avec une certaine humilité :
— Certainement, brave Nikker, ils ne sont plus neufs.
C'était pure bonté à M. xMathias Job do reconnaître que ses souliers n'étaient plus neufs, car vraiment ils n'avaient pas besoin de commentaires; tout ce qu'on aurait pu dire sur leur compte ne valait pas ce qu'ils disaient d'eux-mêmes. Il y avait une paire do souliers
d'homme et une paire de souliers d'enfant, toutes deux si lamentables que leur existence ne tenait qu'à un fil.
Maître Claes les connaissait assurément; peut-être même les connaissait-il trop bien, car c'était la neuvième fois qu'on les lui apportait àraccommod les regardait en plissant les yeux comme on regarde un travail dont on est content, et aussi comme un ami qui vient un peu plus souvent qu'il n'est invité; et il pensait en lui-même:
— Mathias Job est une honnête pratique, bien qu'il porte ses souliers plus longtemps qu'il n'est mais j'ai mis à ceux-ci tant de pièces, de den nielles et détalons que je ne sais plus où il me encore possible de coudre un morceau de cuir pour boucher les nouveaux trous.
Et, en effet, il n'était pas dans cesvestij sures un endroit grand comme l'ongle qui nViU été* mêlé, recloué, recousu et rapiécé par Glaes Xikker, depuis doux ans qu'il les avait livrées. Une infinité de languettes et de bé [uetsen forme de triai de rondelles et d'étoiles, couvraient le cuir primitif comme nne végétation de parasites, el pardessus, l'on voyait les petits points gria du fil.
Mathias Job àvàil un penchant à ticulièremenl adroite qu'à gauche, et ce^ défaut d'équilibre contristait visiblement ses soûl le peu de semelle qui leur restai! encore Be groupait à gauche, tandis qu'à droite un trou rond indiquai' que le pi< .M. Mathias -l<>b avait fait depuis longtemps connaissance ave.- le pavé- de la chaut talon, d<
s'en allait en petite morceaux, par feuilleta qu'on eût arrachés un à un, comme les ardoises d'un vient toit,
— Non, dit Glaes Nikker sévèrement, ils ne sont plus neufs, honorable monsieur Job.
M. Mathias Job répondit très bas en tremblant :
— J'espère, Nikker, que vous les arrangerez bien encore pour cette fois. Ce sera la dernière. Je vous amènerai à la Noël les enfants pour leur prendre mesure de souliers neufs.
— Écoutez, ce que je dis est dit, fit Glaes Nikker, je ferai pour le mieux.
M. Mathias Job remit alors ses papiers en poche, releva son écharpe sur son nez, fourra ses longues mains clans son pantalon et s'en alla, en ayant soin de bien fermer la porte derrière lui.
Et maître Nikker pensait :
— Madame Mathias Job aura bientôt son neuvième. M. le bourgmestre frappa aussi au carreau, mais
il n'entra pas, car il tenait par la bride un gros cheval blanc qu'il venait d'acheter à la ville:
— Ah ! ah! bourgmestre, lui cria Nikker. Vous n'entrez pas un instant?
— Ce n'est pas la peine, Nikker. Je pense que vous allez bien, et Truitje aussi. Qu'est-ce qu'il y a de nouveau ici, Nikker?
— Nette Orverschot vient d'acheter au Gromme son cochon. Est-ce que vous croyez que le cochon pèse ses cent livres, bourgmestre?
— C'est selon, Nikker, les uns disent qu'il pèse plus, les autres disent qu'il pèse moins. Moi je ne dis rien.
— Cela vaut mieux, pensa Glaes Nikker ; on ne fait ainsi de tort à personne et on est sûr d'être réélu quand c'est le moment des élections.
Le bourgmestre Michiel Pot attacha au garrot de son cheval les souliers quo maître Nikker venait de termi-
ner pour lui et partit en criant: hue ! à la grosse bête.
Puis il en vint d'autres encore jusqu'à ce que C Nikker eût soufflé sa lampe, car c'était le lendemain jour du Seigneur, et chacun voulait savoir s'il aurait ses souliers pour aller à la messe. Et à mesure que l'un ou l'autre sortait, maître Glaes riait en lui-même et se disait:
— Voilà quarante ans que je connais les pères, les mères, les filles et les garçons. Oui, Glaes Nikker bien des histoires, mais il les garde pour lui.
« .Tan Nikker, mon père, me disait : « Glaes, mon garçon, regarde bien les souliers des gens qui te donnerontà travailler : leur histoire est dans leurs souliers. Ah! ah! Glaes Nikker n'est pas si bête qu'on croit' >
Et pan ! pan !
Le lendemain, dix heures sonnant, Truitje se rendit à la messe dans sa jolie toilette noire, tenant enti doigts son livre de prières et son chapelet, Tout le monde la reluquait à cause de sa fraîchi' mine reluisante comme de l'étain neuf, et elle se mit à genoux sur sa petite chaise, non loin du chœur, levant de temps à autre la tête pour regarder M. le curé à l'autel. On ne pourrait affirmer toutefois qu'elle uniquement M. le curé, car elle roulait par moment* son gentil œil brun de côté, sachant bien que Pieter- Snip n'était pas loin.
Et quand elle sortit, elle n'ignorait pas non plus Pieter Snip Be trouvait parmi les j''iin."> liomn blouse, bien rasés et bien qui fumaient leur
pipe au bas de l'escalier de l'église.
Les vieux paysans s'en allaient par petits groupes, du côté de l'estaminet qui est en face de l'église, avec £On enseigne où il y a un coq rouge dont la queue ressemble aux plumesdes papegais du tir à la perche. C'était, en effet, l'estaminet du Coq rouge, un bon estaminet où l'on trouvait toujours à manger du jambon et de la miche fraîche; le bourgmestre y était déjà avec les échevins. Et Truitje vit parfaitement que les jeunes hommes à leur tour se dirigeaient du côté du Coq rouge, mais Pieter Snip n'eut garde d'aller avec eux. Il prit à gauche, derrière l'église, par la ruellequi débouche sur la grande route, et tout a coup il aperçut devant lui Truitje qui marchait très vite, ses jupons retroussés, tenant son grand parapluie rouge ouvert au-dessus d'elle. Il fais lit un vilain ciel gris sur lequel les arbres et les maisons se détachaient tristement, comme la croix jaune sur le drap noir du catafalque, et la pluie tombait depuis le matin.
— Vous allez bien vite, Truitje, lui dit Piet Snip, d'une voix douce comme le miel.
Il était tout trempé et ses cheveux pendaient sur son nez, plaqués par la pluie, bien qu'au matin il les eût proprement tirés sur ses tempes.
Truitje eut l'air de se débattre contre un grand coup de vent, poussant de toutes ses forces son parapluie devant elle, sans rien dire.
Alors il reprit :
— Truitje, voilà le mauvais temps. La pluie passe par un grand trou à travers notre maison.
L'amoureux Piet avait dû chercher longtemps au fond de sa cervelle pour trouver ce joli propos, car il s'entendait mieux à battre le cuir qu'à parler;
Alors Truitje lova vivement son parapluie, le reg dans les yeux, et lui riant au nez, ses dents blanches étalées, se sauva par la grande route. Mais le brave Piet courut après elle, en riant aussi, tout gêné, et quand il l'eut atteinte, il lui prit la taille en disant :
— Truitje!
— Eh bien ! fit Truitje en s'arrêtant.
Il se trouva de nouveau très embarrassé et ne sul plus que dire.
— Piet, lui dit alors la fine Truitje, depuis quand les filles doivent-elles demander les garçons en mari
En parlant ainsi, Truitje devint rouge jusque dans son cou et Piet la vit courir à toutes jambes vers la maison de Claes Nikker, qui s'apercevait là-bas Pour lui, il resta immobile à la môme place, jusqu'à ce qu'elle eût fermé derrière elle la porte de la maison, après avoir tourné la tête de son côté.
— Pieter Snip, vous n'êtes qu'un imbécile, s'écria-t-il. Et, furieux, il jeta sa casquette à terre.
— Garçon, lui dit ce jour-là sa mère qui le < triste depuis quelque temps, vous avez du chagrin. Qu'est-ce qui vous démange ?
— Ah! mère, cria Piet en sanglotant, je voudrais me marier.
— Je le pensais, dit la mère, tranquillement, I Truitje Nikker qui vous a tourné la tête, Piet.
— Oui, mère, c'est Truitje Nikker, mais le vi ne me la donnera |
Alors le pauvre Kel raconta si S e l'é-
COUta parler, puis se mit à rire.
— Claes Nikker n'est pas bête, dit-elle, il Bail d que personne ce qu'il y a dans la poche des sera très content d'avoir pour gendre le iil-
Voilà ce que vous dit votre mère, mon garçon. Mais c'est un rusé que Glaes Nikker et il faut agir prudemment avec lui.
La mère de Piet était une fine mouche, l'œil malin, toujours alerte et gaie, sèche comme un caillou. Elle tenait son ménage avec ordre, rognant un franc centime par centime, et même un peu avare, s'il y a de l'avarice à augmenter chaque jour ses économies; et elle mettait les siennes dans un vieux bas, sous la paillasse de son lit.
On savait bien au village que Lukas Snip, son mari, n'avait jamais eu plus de deux sous à la fois dans sa poche, mais il ne s'en plaignait pas, le cher homme, et même il était extraordinaire qu'il les dépensât. Il n'allait ni au cabaret, ni au jeu de quilles, ni au tir à la perche, et sa seule distraction était de fumer sa grande pipe en porcelaine près du feu, le dimanche; c'était une pipe comme on n'en voit pas tous les jours, avec un long fourneau peint de figures roses au bout d'un tuyau mou en soie guillochée d'or. Le vieux papa .Tan Snip, qui avait fumé quelque dix ans dedans, l'ayant eue d'un vieux soldat prussien, son parent, l'avait transmise à son fils Lukas en lui recommandant d'en avoir le plus grand soin. C'était dans cette belle pipe que Lukas Snip fumait le dimanche, près de son feu, et quand Lukas n'y sera plus, ses petits-enfants fumeront dedans à leur tour, si d'ici là la pipe ne casse pas, ce qui peut arriver.
Il n'y avait pas d'homme plus habile que ce Lukas pour remettre en état une vieille culotte ou un vieil habit, faire des reprises dans les draps usés, rapiécer les vêtements hors de service, etc. Voilà bientôt quarante ans qu'il était tailleur, et il avait autant de pratiques
dans sa partie que Claes Nikker en avait dans la sienne. Quand Lukas Snip déclarait qu'il n'y avait plus rien à faire d'un gilet, d'une veste ou d'un pantalon, c'e>t que vraiment il était impossible que quelqu'un pût encore en faire quelque chose. Il se promenait pas mal de fonds de culottes, de manches de vestes, de collets d'habits dans le village, dont Snip était lier à bon droit, sachant bien ce qu'ils lui avaient coûté de besogne; et en effet lui seul était capable d'y donner un si fier coup d'aiguille. Il travaillait dans sa petite chambre du matin au soir, et continuellement on voyait ses nerveuses mains jaunes aller, courir, passer l'aiguille et tirer le fil avec une vitesse extraordinaire.
C'était un petit homme toussoteux et maigre, nu courbé. La peau de sa figure, terreuse et ponctuée de porreaux, tendait sur ses joues comme une vitre sur une estampe, et elle était entièrement coupée de menues rides, aussi bien qu'une vieille figue. Il avait en outre une bouche mince qui, pareille à une eau dans un entonnoir, se renfonçait tout au fond du croissant que le bas de sa figure dessinait depuis son .nez jusqu'à son menton. Or, Lukas avait perdu à peu près toutes ses dents : c'est pourquoi sa bouche rentrait si fort. ee qui ne l'empêchait pas de tenir dans le coin de droite une petite pipe noire comme du charbon et coiffée d'un chapeau en fil de fer, par crainte des étincelles. Chaque fois qu'il aspirait une bouffée de fumée, ses Jq creusaient de deux trous où l'on eût log une
couple d'œufs de pigeon ; au contraire s'il soufflait pour rallumer le feu de sa pipe, ses jo iflaient comme
le dos d'un chat en colère.
Mais le gaillard n'était pas seulement tailleur: il était aussi barbier ; oui vraiment : et un plat èfl cuivre, échancré au bord et creux dans le milieu, se
balançait au-dessus de sa porte, à une tringle rouillée.
Quand un client entrait pour se faire raser, il s'asseyait devant la fenêtre, les jambes étendues, en rejetant sa tête en arrière. La vieille maman Snip s'approchait alors, la mine riante, et lui nouait derrière le cou une serviette à carreaux bleus et blancs, pendant que Piet Snip le fils faisait mousser le savon dans le plat à barbe ou passait le rasoir sur le cuir qu'il tendait de toute force, un bout dans ses dents et l'autre bout dans sa main.
Lorsque le savon avait bien écume, Piet introduisait le menton de la pratique dans l'échancrure du plat et du revers de ses doigts, savonnait le cou et les joues, à tour de bras, jusqu'aux yeux. Puis le père Lukas piquait son aiguille dans le drap, passait une demi-douzaine de fois son rasoir sur le plat de sa main pour qu'il n'y restât pas de morfil, et ayant placé sur l'épaule de la pratique un coussinet en serge afin d'y frotter son rasoir, il commençait l'opération.
Lukas avait la main légère. Il écorchait bien un peu par moments la peau du client, mais personne ne s'en plaignait. Tandis que sa main droite promenait en tous sens le rasoir, il levait de sa main gauche le nez des bonnes gens entre son pouce et son index, le bras arrondi et le petit doigt tout raide.
D'autres fois, ses grands ciseaux dans les doigts, il taillait les cheveux des gens de la paroisse. Le peigne entrait par la nuque et sortait par le front, suivi de près par les grands ciseaux qui s'ouvraient et se fermaient en faisant klis klis. En un instant la nuque était dégagée et les cheveux dessinaient dans le cou la forme d'une écuelle, tout aussi bien que si Lukas s'était servi d'une assiette pour les couper. Puis les ciseaux remontaient du côté des oreilles et l'on voyait
relles-ci sortir de dessous les cheveux longues, grosses, pointues ou rondes commedes pavillons de trompettes. Et de tempsen temps, Lukas prenait la tête de la pratique dans ses mains et se mettait à un pas pour mieux voir son ouvrage. Soyez sûr que pas un cheveu n'était plus long que l'autre, quand Lukas soufflait dans la nuque du client et lui enlevait la serviette repliée dans le col de la chemise : aussi Lukas taillait toutes les meilleures têtes du village.
Quand il avait fini, la maman Snip balayait à la rue les cheveux tombés à terre et il se remettait a coudre.
Le petit homme travaillait sur sa table, les jambes repliées sous le corps, au milieu de toute sorte de vieux morceaux de drap qui lui servaient à remetti > fonds. Il ne s'interrompait que pour prendre une bobine dans son grand carreau, enfiler une aiguille ou choisir dans le tas un carré de drap vert, noir, bleu ou brun. Et quelquefois un joli bout de drap ver' justait aux manches d'un habit noir: mais le lil (Hait toujours solide et le temps ne venait pas à lmulilrs coutures de Lukas Snip.
Doux d'ailleurs comme un mouton, parlant peu, ne riant presque jamais et regardant constamment du coté de sa femme pour savoir ce qu'il devait penser ou dire,
— Lukas, lui dit un malin la bonne vieille, notre garçOIl est à marier.
— Oui, Anne-Mie, notre çarç m est à marier.
— Et Truiije, la fille de Claes, est aussi à marier,
Lukas.
Lukas leva la tel femme, ne com-
prenant pas : cependant il hocha la tête d«- ta haut et dit comme elle :
— Oui, Truitje esl aussi à marier
— Eh bien, Lukas, reprit Anne-Mie Snip, il faudra aller voir Claes Nikker.
Lukas était si loin de penser à Claes Nikker qu'il s'exclama :
— Plaît-il, Anne-Mie ?
— Je dis qu'il faudra aller voir Claes Nikker, car Claes Nikker ne viendra pas le premier.
— Je le ferai, Anne, si vous le trouvez bon, mais que dirai-je à Claes Nikker ?
— Vous ferez comme lui : s'il parle, vous parlerez ; s'il ne parle pas, vous ne parlerez pas. Notre fils voit volontiers Truitje Nikker.
— Est-ce Dieu possible ? dit Lukas.
Et pour la première fois de savie, il mit sa pipe dans le coin gauche de sa bouche.
Le dimanche suivant, après vêpres, Lukas ne s'en retourna pas directement chez lui : il prit le chemin dé la maison de Nikker et seulement s'arrêta un petit moment pour regarder jouer aux quilles, devant l'estaminet des Bons Amis.
— Eh ! Lukas, venez-vous risquer une partie ? lui cria Gaspar Peck, un marchand de grains qui passait ses journées à boire et à godailler.
— Non, Gaspar, dit Lukas, je n'ai ni de l'argent ni du temps à perdre.
Et il repartit en pensant :
— Ils ont la tête plus à l'aise que Lukas Snip, ceux qui jouent en ce moment à la boule.
Il avait une bonne casquette de peau de renard sur
la tête et sur le dos un gros paletot doublé de flanelle.
Ah ! qu'il faisait froid ! Il frappait par momentmains l'une dans l'autre et frottait du bout d en tricot la roupie qui revenait sans ees>«' se pendre à son nez. Chemin faisant, il vit des enfants qui B'amusai mtà polir avec leurs semelles la glace d'un pré (t l'un d'eux, ayant pris so-i élan, fit une belle gliss les jambes écartées et les bras en l'air, au milieu d !9 cris de la bande qui se mit tout à coup à gliss T derrière lui. Et chaque fois que l'un ou l'autre avait fini sa glissade, il venait en courant se mettre à la queue, derrière ses camarades, pour recommenc
— Ah ! ah ! se dit Lukas Snip, c'était le bon temps! Maintenant il faut s'occuper de marier nos enfant-.
Et il frappa à la porte de Gtaes Nikker à l'heui les lumières c unmencent à briller derrière les vitres des nuisons.
En ce moment une tète s'avança à la fenêtre du grenier et une autre tète se leva de dessus la baie ; et tel deux têtes s; regardèrent en riant.
— Tiens ! c'est Lukas Snip, dit Claes Nik
m mt, en ouvrant la porte. Entrez, Lukas. Il y a un bon feu : vous prendrez une tasse de café. «Joëlle nouvelle, Lukas Snip ?
Et Claes ! lit le bon Lukas dé son petit oui
agité comme une anguille.
— Je passais par ici, Claes. Oui, je passais, dit maîlip, et je m • surs dit : On n • passe pas devant un
vieil ami sans lui dire bonjour.
— Un vieil ami, c'est vrai, L
vieux amis. De quelle année êtes-vous S
— De 1805.
— Et moi de 1807. Si j'avais une fille. Lukas, ails
près de l'âge de votre gare, -n.
— Truitje vous a servi de fille, Claes ; je pense que Truitje sera une bonne femme pour son mari.
— Oui, Lukas, car elle aura été bonne fille avant d'être bonne femme. Est-ce que le cochon engraisse, Snip?
— Oui, Claes, et on le tuera à la Noël. Je pense que vous viendrez manger du boudin, vous etTruitje, Claes Nikker.
— Ah ! ah ! vous allez tuer votre cochon, Lukas? Est-ce qu'il y a une noce chez vous, dites-moi ?
— Il y en aura une, une fois ou l'autre, Claes, et je pense que vous en serez ; mais la Noël est un bon jour pour se réunir en attendant.
On entendit dans le petit corridor un bruit clair comme celui d'un soufflet, et en effet c'était un soufflet que Truitje venait d'appliquer du plat de sa main sur la joue de Piet.
Est-ce que Piet était là vraiment ?
Oui, le brave garçon écoutait derrière la porte, avec Truitje, ce que disaient les deux vieux compères.
Ils étaient dans l'ombre, si près l'un de l'autre qu'ils en tremblaient tous les deux ; un petit filet de lumière passait entre les joints de la porte; et ils voyaient dans cette lueur quelque chose de blanc qui était leurs figures.
Quand le pauvre Piet entendit qu'on parlaitde la noce, il devint tout à coup si joyeux qu'il prit Truitje dans ses bras et l'embrassa à pleine bouche dans la nuque. Mais Truitje lui donna un bon soufflet sur la joue, pour la forme seulement, car une fille, ne se fâche jamais d'être embrassée par un bon garçon.
— Oh ! oh î dit Claes Nikker, il y a un oiseau derrière la porte, un bel oiseau, sur ma parole !
Et il cria très haul :
— Truitje !
Mais qui ne se montra pas ? Ce fui Truitje, non plus que son bon ami Piet.
Ils se tenaient cachés sous l'escalier, parmi les balais, craignant de faire un mouvement et retenant leur haleine.
— L'état de cordonnier est un bon état, Claes, dit le vieux Snip ; oui, c'est un état qui donne à mania femme et aux enfants.
— C'est cequivoustrompe, Snip ; c'est un rude état et qui rapporte peu. Votre état est plus facile que le nôtre et il y a toujours un bon magot dans la maison d'un tailleur.
— Nikker, il est plus difficile de mettre des pu*
un habit qui ne tient pi us ensemble que de reclouer une semelle usée.
— Celui qui sait ressemeler une vieille paire de tes rebâtira sa maison tombée en ruines, Snip.
— |Je le défie bien de faire une couture dans du drap sans que les points ressemblent aux cordes ave< quelles Mathias Job sonne à messe, Nikker.
— Snip! Snip! nous faisons ouvrage d'homme en
Clouant des semelles, mais VOUS faites OU
femme en ravaudant des chiffons.
Lukas Snip. malgré sa douceur, entra tout â coup dans une si grande colère qu'il lui fut impossible de rien répondre, et Nikker se dit en lui-même :
— Le vieux Singe e8t battu. Il a l'air d'avoir aval»' son aiguille.
Et de son eût/1 Lukas Snip pensait :
— Je ne donnerai pas notre garçon à Truitje Nikker -ans conditions.
Puis il alluma sa pipe, but un alla en disant :
— Claes Nikker, nous vous attendons à la Noël.
— Le vieux singe n'est pas si bête qu'on le croit, songea maître Nikker en fermant sa porte.
Puis il cria :
— Truitje ! Truitje !
Et Truitje entra, un peu rouge, en disant :
— Je viens de chez Suze et j'ai rencontré Lukas Snip.
Le vieux Nikker se mit à ricaner en roulant de côté son petit œil et dit :
— 11 y avait tantôt un oiseau derrière laporte, Truitje. Est-ce qu'il n'y est plus ?
Un soir, Truitje s'en allait au puits, un seau dans chaque main ; elle mit la corde à l'un des seaux et le laissa glisser dans le puits, puis l'ayant remonté, elle accrocha l'autre seau et le laissa aussi glisser.
— Eh ! Truitje, cria tout doucement quelqu'un dans l'ombre, c'est après-demain la Noël.
— Oui! dit Truitje, mais l'oncle ne m'a parlé de rien.
— De rien, Truitje?
La jolie fille réfléchit un instant et dit :
— J'ai une idée, Piet. Venez demain de la part de vos parents dire à mon oncle l'heure à laquelle il faut que nous arrivions.
Il la regarda avec admiration :
— Ah ! Truitje, je vous aime de tout mon cœur.
— Je vous dirai cela aussi, Piet, quand nous serons mariés.
— Donnez-moi votre petite main, Truitje. Je viendrai demain.
Et Truitje, ayant remonté son second seau, s'en alla en faisant claquer sur le sol durci les talons de ses sabots,
Le lendemain, Piet Snip arriva vers la brune. \ tôt Claes Nikker se mit à battre de toute- ses foi cuir sur la planche. Certainement le bon garçon aurait eu besoin d'une latte dans le dos pour se tenir ferme sur ses jambes.
— Maître, dit-il, mes parents m'envoient pour vous rappeler que c'est demain la Noël.
— Oui, garçon, c'est demain la Noël, dit Nikker, je le sais aussi bien que votre père et que votre mère, Piet, fils de Lukas.
— C'est à six heures qu'on mange le boudin.
Et Piet à travers sa culotte, très fort se pinçait la jambe pour se donner du courage.
— Ah ! ah ! on mange le boudin chez vous, Piet ? A six heures ? C'est très bien, je sais ce que j'ai à faire. Bonsoir, fiston.
La Noël arriva tout en blanc, au son des cloches et des chants d'églis», et dans le village, chacun, en 86 levant, souhaitait la bonne fête à ses parents et amis.
— Truitje, dit Claes Nikker, nous irons ce boIt manger du boudin chez les Snip.
— Oui, oncle Claes, erra la jolie fille en lui sautant au cou. Et voici une belle cravate que ]>' von- ai faite pour votre fête de Noël. Voua la mettiez pour être plus beau que Lukas Snip.
Et l'oncle ci ies pensa en lui-même :
— Truitje est une bonne fille pour moi et sera une bonne femme pour son mari.
Une odeur de friture sortit de la maison des Snip quand Claes Nikker poussa la porte pour entrer.
C'était une odeur qui faisait plaisir au cœur ; une grosse fumée montait du poêle jusqu'aux poutres du plafond; et quelque chose chantait sur le feu.
— Ah ! ah ! kermesse à boudins ! cria Nikker en entrant. Allons î la bonne fête de Noël à tout le monde!
Puis, apercevant Piet qui demeurait dans un coin, sans souftler mot, les yeux fixés sur Truitje, il lui dit :
— Oui, Piet, bonne fête à tout le inonde ! Et tout le monde criait :
— Kermesse h boudins ! kermesse à boudins !
La nappe était mise, une grande nappe à carreaux bleus et blancs, pareille aux serviettes à raser de Lukas Snip,et sur la table les assiettes en étain brillaient, claires comme la lune.
Noël ! Noël !
Les boudins sifflèrent dans le beurre de la poêle ; puis on les porta à table sur un grand plat, dans une sauce épaisse où dégorgeaient leurs entrailles ; et il y en avait de bruns et de blancs.
Comme la pointe des fourchettes cogne le fond des assiettes ! Du blanc ! du noir I Qui en veut ?Et la bière coule des pots en moussant dans le ventre rond des demi-litres qui se frangent d'écume. La bonne femme de Snip court du poêle à la table, fait sauter les boudins dans la sauce et les sert fumants dans un tourbillon de chaude vapeur.
Après les boudins, ce fut le tour des pieds et des oreilles ; jamais cochon ne fut à pareille fête. Le feu dardait ses langues crochues à travers le gril, et la chair rôtissait tendrement, tandis que le sang tombait goutte à goutte dans les charbons, parmi les éclairs bleus et
202 TJX MARIAGE EN BRADANT
jaunes du sel. Pendant ce temps, le beurr»* lentement fondait sur le plat, dans les épices, attendant le moment de baigner la jolie viande dor
Noël ! Noël !
Les pieds et les oreilles apparaissent sur la table, roussis, croustillants, jolis comme des viandes d'amour et laissant aller un rose jus qui 83 mêle par petits filets au beurre fondu.
Piet, versez la bière! A boire, Piet ! Et la bière, limpide et claire, miroite dans les verres comme la peau d'une jolie fille au soleil.
Tout à coup le feu darde dos flammes plus vives et le beurre chante de nouveau sa chanson. Alors oh voit la bonne vieille femme de Snip tremper une grande cuiller en fer dans la casserole, recouverte d'un linge, qui pose sur la chaise près du feu. Oui, elle l'y pi tout entière et verse dans la poêle une pâte grasse et blanche qui se répand, coule et s'étale comme d^ la crème.
— Koekebakken î koekebakken ! crie I kker. Et tout le monde répète :
— Koekebakken ! koekeb tkk<"n !
La pâte roussit, se troue, frit sur les bords, et la mamin Snip qui tient la poêle par la qaeue lui donne dé petites secousses pour l'empêcher de brûler.
Truitje s'avance en ce moment, la jolie ûlle, comme le feu, et à son tour prend la queue <1 entre ses mains.
— Ah ! ah ! Truitje 1 crie-t-on. faites-la sauter, truitje !
Son petit cœur frétille comme une ablette pris
filet, car il y a un art d Itken.
••! deux! Et la crêpe, Une, mince, dorée, saute
en l'air, se retourne et retombe dans la poêle, à l'endroit qu'il faut. Bien, Truitje !
Il y a quelqu'un dont le cœur a battu aussi vite que celui de Truitje : c'est Piet. Ali ! si elle allait manquer ! Une ! deux ! Mais la crêpe est retombée d'aplomb. 11 boit un grand coup et ses yeux brillent en regardant sa bonne amie.
— Eh bien, Nikker, qu'en pensez-vous ? lit tout à coup Anna Snip à l'oreille de Glaes, au plus beau du tapage.
— Je pense que votre cochon était gras à point, mère.
— Nikker, je pense à autre chose. Je pense que notre garçon et votre nièce se voient volontiers. C'est aux parents à arranger le mariage des enfants.
— Qu'est-ce que vous me dites là? s'écrie le sournois Nikker en frappant ses mains l'une dans l'autre.
— Vous avez de bons yeux, Nikker, et vous savez ce que vous savez.
Et la petite vieille femme le regardait en clignant ses paupières.
— Ceux qui croient faire une affaire d'argent en épousant Truitje Nikker se trompent, dit alors Claes en se renversant sur sa chaise et prenant son genou droit dans ses mains.
— Ecoutez, Glaes, lui répondit la bonne femme; pour qui travailleraient les parents s'ils ne travaillaient pas pour leurs enfants ?
— Claes Nikker a travaillé depuis qu'il est sur la terre, mais il sera bientôt temps qu'il se repose, s'il veut encore se reposer en ce monde.
■— Notre garçon travaillera pour sa femme et ses enfants : il connaît à présent son métier. Alors Nikker se mit à ricaner et dit :
— Piet veut donc m'enlever ma chère Truitjo, vieille mère ?
— Piet sera un bon fils pour vous, Nikker, comme il l'a toujours été pour nous.
— Et qu'est-ce que Lukas Snip donnera à son fils Piet pour entrer on ménage? Voyons, mère, qu'est-ce qu'il lui donnera?
La bonne vieille toussa alors dans le creux d main et dit :
— Vous savez bien, Nikker, que nous sommes de pauvres gens et que nous avons besoin de ce que boua avons ; mais Piet aura du bien après nous.
— Alors n'en parlons plus : je ne veux pas que Truitje soit malheureuse avec Piet.
— Nous donnerons à notre garçon le cochon el les poul
— Non, more, il lui faut une vache.
— Une vache, Nikker ? c'est bien cher. On n'en saurait pas avoir à moins de quatre cents francs. Qui est-ce qui payera une vache de quatre cents francs à Piet?
— Anna Snip a mis bien des sous dan> !«' vieux bas qui est sous sa paillasse
— Jésus Dion : t aisoz-vous, Nikker. — Trultjeaura sa vache,
— Et le pré, Anna Snip : il faut le pré avec I B che.
— Le pré, Nikker :' elle aura la vache, m pré.
— N'en parlons plu-, mère : Truite n'aura ni la
vache ni le pré el Piet n'aura pas Truitje.
— Vous voulez «loue nous tirer cotre dernier Claes?Nous avons un petit pré le Io:),^r de la ru.- aux
hee. Elle l'aura.
— Non, Anna, la terre est maigre près de la rue aux Vaches. Vous donnerez le pré qui est derrière l'école.
— Y pensez-vous, Nikker ? Gardez Truitje ; j'aime mieux garder notre pré.
— Il faudra aussi quatre paires de draps, trois couvertures en laine et le lit, un bon lit neuf en noyer.
— Non, Nikker, cela n'est pas possible. Piet se mariera avec une autre que Truitje.
— Glaes Nikker, de son côté, donnera la boutique avec ses formes, ses cuirs, ses outils et la pratique. Pendant que Claes Nikker ira planter les pommes de terre dans le pré des enfants, Piet Snip soignera la boutique, les formes, les cuirs, les outils et la pratique de Claes Nikker. Voilà ce que je dis, mère, et je ferai comme je dis.
— Voyons, Glaes, dit la vieille femme en lui poussant le coude et en mettant sa chaise contre la sienne, je donnerai trois paires de draps, trois couvertures en laine et un bon lit neuf en noyer, mais vous me laisserez le pré qui est derrière l'école.
— Ce que j'ai dit est dit, mère : je n'en retrancherai rien.
— Ah ! quel homme vous faites, Nikker I II n'y a pas un homme plus dur que vous dans tout le pays, cria la vieille Anna; et elle se leva.
— Vivat Noël ! cria Nikker en piquant du bout de sa fourchette une belle crêpe dorée que Truitje venait de lui mettre dans son assiette.
Car Truitje était à présent devant le feu, la po la main, et on entendait à chaque instant le sifflement de la pâte coulant sur le beurre. Le feu la faisait paraître toute rose, et elle demeurait debout, sa robe 'litre les genoux, secouant la poêle à petits coups et jetant en l'air ses jolies pâtes croustillées.
Piet ne l'avait jamais vue si jolie et il la regardait bouche bée, lui pinçant par moments le bras, en cachette, très doucement.
— Piet ! que pourrait bien dire votre mère à mon oncle Glaes ? demanda Truitje en suivant du coin d-' l'œil les deux compères. Il s'agit de nous sûrement.
— Ah ! Truitje, je donnerais ma part de paradis pour vous voir déjà faire des koekebakken pour votre petit mari. — Oui, ils causent de nous, ça se voit bien.
Lukas Snip était de l'autre côté du feu : il fumait dans sa grande pipe en porcelaine, assis sur unecl sans rien dire. De temps en temps il s'interrompait. de fumer pour manger un morceau ou pour boire à son verre, puis il remettait sa pipe en bouche et continuait à tirer de petites bouffées qu'il lançait droit devant lui.
Et il pensait en lui-inôin
— Piet trouvera, je pense, une bonne femme en Truitje. Elle a l'air de se connaître au ménage et elle ne frit dan- la poêle que juste le beurre qu'il faut.
un lx>n temps celui où l'on fait la cour à sa femme.
Je me mettais comme notre garçon près du feu et je restais des heures entières a regarder Anna, en fumant des pipes, 6 an- trouver un mot.
i. - ko ikebakkeo passaient à la ronde, sur plat d'étain, et chacun y faisait honneur à >a mai coupant par petits ■ les autn
les repliant en quatre, mais tout le monde en mangeait de bon appétit. Un voisin, le gros Dirck, paria qu'il en avalerait deux en une seule bouchée, et en effet il les avala : ses énormes joues enfournèrent les deux crêpes comme une mie de pain, et on le vit seulement faire un peu la grimace quand il s'agit de les faire passer à travers le gosier. Mais la minute d'après, il se mit à rire dans sa graisse, et passa sa main sur son estomac en disant :
— C'est bon.
Puis le gros Dirck, levant son coude, laissa coulor dans sa bouche coup sur coup deux demi-litres de belle bière, et la bière faisait glouglou comme l'eau d'une gouttière, en passant dans le vaste entonnoir de sa gorge. C'est ainsi que le voisin gagna son pari. — Noël ! Et tout le monde but à la santé du gros Dirck. Chacun d'ailleurs but à la santé de ses parents, de ses amis, de ses connaissances et même de ceux qui n'étaient ni des connaissances ni des amis ni des parents.
Vers neuf heures, les hommes s'en allèrent au cabaret vider un dernier verre et les femmes rentrèrent à la maison chauffer dans le lit laplace de leurshommes. Et quand il n'y eut plus chez les Snip que Nikker et sa nièce Truitje, la vieille Anna posa un petit verre devant Claes et lui versa du genièvre; et elle fit la même chose pour son mari. Puis elle s'assit près du poêle et elle dit :
— Lukas,j'ai parlé à Claes Nikker du désir de notre garçon. Je vaisvousdire à présent ce qu'il m'a répondu. Il donnera sa boutique, ses outils, ses formes et ses pratiques au mari de Truitje, mais il veut que nous donnions à notre garçon une vache, le pré qui est derrière l'école, trois paires de draps de lit, trois couvertures en laine et le lit.
— Oui, dit Glaes Nikker, un bon lit neuf en noyer.
— Ah ! ah î fit le vieux petit Snip, c'est là ce que demande Claes Nikker ?
Truitje se tenait près du feu, les yeux baissés, regardant la pointe de ses bottines, et en même temps elle plissait entre ses doigts l'ourlet de son petit tablier de soie. Piet, de son côté, fendait du bois avec le couperet dans un coin, et il frappait de si grands coups qu'on avait peine à s'entendre.
— Je pense, Anna, dit au bout d'un certain temps Lukas Snip, que Nikker demande beaucoup, mais si vous croyez qu'il faut lui accorder ce qu'il demande, je n'ai rien à dire.
Il y eut un long silence pendant lequel Anna Snip frappa plusieurs fois ses genoux du plat de sa main et hocha la tête d'une épaule à l'autre. Enfin elle s'écria en levant les mains :
— Qu'il en soit fait comme vous le voulez, Qaes Nikker.
Et elle appela son fils Piet.
— Piet, lui dit-elle, nous avons tout arrangé. Vois app «itérez en mariage à Truitje une vache, le pi
est derrière l'école, trois paires <i-' drapa de lit. trois couvertures ot un bon Ut neuf en noj
— Maître !
Et Piet prit en pleurant la main de Nikker dai
siennes. Mais le vieux dur-à-cuire ne se i 18 at-
tendrir et dit :
— Piet, je vous donne ma Truitje et j'espère que vous ferez bon ménage. Mais il faut que je voie avant tout si vous ferez bon ménage avec ma pratique et si vous méritez que je vous laisse ma boutique entre les mains. Ecojtez, Piet : j'ai dans ma boutique un bon morceau de cuir laqué blanc. Je vous le donnerai afin que vous en fassiez une paire de souliers pour le pied d'un petit enfant. Nous saurons alors ce dont vous êtes capable, Piet, et vous mettrez plus tard devant la fenêtre les petits souliers sous un globe pour qu'on voie que c'est Piet Snip qui les a faits.
— Martre, dit Piet, je le ferai
Alors Lukas Snip coula un regard oblique vers Nikker et dit :
— Et moi, je veux savoir si Truitje est habile à raccommoder, les vieux effets. Oui, il faut aussi que Truitje montre ce qu'elle sait faire.
Lukas mit sa pipe sur la table et alla chercher dans l'armoire une serviette blanche nouée par les bouts, soigneusement. Il l'ouvrit et en tiraune petite robe de satin enguirlandée de perles, qui avait une odeur d'encens.
Et le vieux Lukas dit :
— C'est la robe de la Sainte- Vierge. M. le curé me l'a apportée parce qu'elle est mangée des mites. Truitje remettra les perles qui manquent et reprisera les trous.
— Je le ferai, dit Truitje.
Six jours après, Piet apportait à Claes Nikker la paire de souliers; et ils étaient doublés de satin, avec des semelles minces comme une feuille de papier.
— Piet, dit Nikker, après avoir longtemps co.isidéré les souliers : c'est un bon ouvrage. Il n'y a que Claes Nikker qui puisse faire mieux. Vous serez un fier savetier.
210 t;n mariage en brabant
Et le lendemain Truije apportait la robe de la Sainte- Vierge chez les Snip. Il n'existait plus un trou et lei perles étaient au complet.
— Ah! Truitje, venez sur mon cœur, cria le vieux Lukas, il ne manquera jamais un point aux chi de notre garçon.
Aux Pâques, la procession sortit de l'église et fit le tour du village.
Elle passa par la maison de Claes qui était blanchie à neuf, avec de jolis contrevents peints en vert. Un rayon de soleil faisait briller à la fenêtre un globe «le verre sous lequel s'abritait une mignonne paire de souliers en laqué blanc. En dehors de la fenêtre deux bougies brûlaient dans des chandeliers; et des branches de sapin pendaient aux volets.
M. le curé marchait lentement sous son dais, tenant dans ses mains le Saint-Sacrement, et derrière lui venait le bourgmestre Michiel Pot portant une ban; Puis six jeunes filles du village, en blanc, soutenaient sur leurs épaules la Sainte-Vierge dans Ba belle robi de satin luisante au soleil. Le eiel était bleu et I seaux chantaient, mais il faisait bien plut ncore
dans le cœur de Piet et de Truitje.
Et quand Piet vit passer la belle robe de dans la fumée de l'encens, il chatouilla du bout <\ doigt la main de Truitje à genoux devant lui. et Truitje retint le doigt de Piet dans le creux île sa main.
Il y avait deux mois que la noce ayait eu 1.