Les sabots coguent
2. Petites figures de plâtre que les boulangers flamands met tent sur leurs pâtisseries de NofL
Ainsi chassé, il s'en va, de rue en rue, jouant à la porte des maisons et devant les boutiques, mais l'archet glisse à peine sur les cordes, car les crins en sont gelés.
Où passera-t-il la nuit ? Au fond d'une cour sombre, sous un hangar, une charrette de paille est remisée. Il pénètre doucement dans le hangar et soulève la paille pour se glisser dessous. Un chien sort en ce moment de sa niche et fait entendre des aboiements furieux. Il revient sur ses pas et se dirige vers cette maison où la charité, la grâce et la douceur lui sont apparues sous les traits de Leentje ! Voici, en effet, la belle maison blanche avec sa grande porte peinte en chêne sur laquelle les poignées de bronze imitent des têtes de lions, et un peu au-dessus, dans le panneau de gauche, une superbe plaque de cuivre reluisante étale le nom de CAPPELLE et Gie, gravé en grosses lettres. Il regarde les fenêtres partout closes, et il y en a trois au premier étage qui sont éclairées.
Qui donc est encore éveillé dans la maison? Les sons d'un piano, comme une musique de paradis, s'échappent par les fentes des volets, et bientôt une petite voix d'or s'élève dans le silence de la nuit. Cette voix lui rappelle le murmure avec lequel sa mère le berçait, les chants des petits enfants de la montagne, le vent dans les arbres, mille choses tendres et lointaines. Puis la voix cesse, mais il l'entend longtemps encore, comme un chant de Noël, au fond de son cœur.
Des portes s'ouvrent dans la rue et il en sort des ombres qui marchent rapidement ; quelques-unes balancent à la main de petites lanternes qui rougissent la neige, car les réverbères de la ville sont éteints. Toutes ces petites lanternes se dirigent du même côté, là où la cloche sonne pour la messe de minuit. La
porte de la maison Gappelle et CIe s'ouvre aussi et une joyeuse lumière se répand au dehors : des hommes et des femmes, chaudement vêtus, serrent la main au maître de la maison, et une petite voix, celle qui a chanté, leur jette le bonsoir; puis la compagnie se sépare en riant, la porte se referme et les fenêtres où brillait l'éclat des lampes, une à une s'obscurcissent. Ah! M. Gappelle a voulu fêter le réveillon et il a bien fait les choses : on a bu du thé, du vin chaud et du punch; la table est encore remplie de beaux pâtés et de belles tartes dans lesquels le couteau a taillé de grandes brèches. .Mina déshabille Leentje et la couche dans des draps chauds, après l'avoir embrassée ; et au moment de s'endormir, Leentje tourne la tête [du côté de son arbre de Noël, qu'elle a fait monter dans la chambre, avec la poupée, les étuis, les boites à ouvrages et les cornets de dragées. Alors la lumière qui danse au haut de la maison sur le rideau de Leentje, commr une étoile dans le brouillard, s'éteint à son tour, et l'obscurité enveloppe le doux sommeil de la fille de M. Cappelle.
Ah ! qu'ils sont gais, les petits flocons de neige, lorsque, pareils à des papillons d'hiver bondissant sur le tremplin de la bise, ils mont'-nt. lent, m
encore et qu'un enfant passe à travers la fenétreentrouverte, sa main dodue poui irl Qu'ils
pour tout autre que le pauvre Francesco, dans cette nuit glacée de Noël! Degrosses larmes roulent au
- yeux, tandis qu'il souffle son baleine Bur le bout
de ses doigts. Le monde est bien dur ! Que va-t-il faire maintenant? Il voit dans l'ombre une porte profonde dont la neige n'a pas recouvert le seuil ; il y va. Tenez, le voilà qui s'assied, après avoir eu soin de tirer son manteau sous lui ; et son menton sur ses genoux, il s'endort.
Tout à coup il lui semble que la terre s'est dérobée sous ses pieds. Est-ce lui qui monte ? Est-ce la terre qui descend ? Qu'importe ! ce qui se découvre à ses yeux est bien plus beau que la terre. Et tout de suite il sent une odeur délicieuse, comme celle qui sortait de la cave du pâtissier. L'air est embaumé de vanille, de safran, de cannelle, de citron, et un petit vent chaud répand ces bonnes odeurs au loin. Dieu ! qu'elles sont enivrantes ! Il les sent couler dans sesveines comme le jus des fruits mûrs.
De magnifiques campagnes s'étendent à présent devant lui, avec des tons de pourpre, d'émeraude et de turquoise, jusqu'aux horizons de montagnes qui dentellent l'azur du ciel. Et un abricot, étincelant comme un soleil, répand sa lumière sur les gelées, les sirops et les crèmes du paysage. Jamais le vrai soleil ne lui a paru à la fois si brillant et si humide !
« Seigneur ! Seigneur ! que tout cela est bon et qu'il fait doux de vivre ! » Ainsi se parle Francesco, car il vient de prendre un bain dans la crème et il a mangé trois îles coup sur coup.
Puis une montagne en caramel se dresse devant lui, surmontée de la même tour qu'il a vue chez le pâtissier. Qui donc habite la tour ? Ce ne peut être qu'une fée, et la fée sans doute est la reine du pays qu'il vient de parcourir.
Mais comment pénétrer dans la muette et splendide tour ? Il cherche en vain la sonnette. Toc, toc! fait-il
enfin. Et une voix, douce comme de la confiture, lui répond du fond de la tour : Entrez.
Il entre.
De grands escaliers en sucre montent d'une galerie de pouding vers une galerie de nougat. Toc, toc ! fait-il encore. Et la même voix répond : Plus haut.
Toujours frappant, il arrive à la dernière galerie, qui est en biscuit aux amandes, après avoir passé par toute sorte de merveilles ; et tout à coup il se trouve en présence de la petite danseuse du pâtissier. Elle lui sourit très gentiment et lui dit:
— Je t'attendais, mon petit Francesco.
A vrai dire, elle n'était plus posée sur la pointe de son orteil, la jambe droite levée, comme il l'avait aperçut la première fois, au haut de la tour, chez le pâtissier. Non, elle était debout sur ses deux pieds et lui tendu. t la main, à présent.
Jamais Francesco n'avait vu une si jolie personn plus mignonne, ni plus potelée, ni mieux fait était >ut en sucre, avec des couleurs éclatantes qui la rendaient encore plus à son goût. Oh ! c'était <1 sucre, allez ! et si appétissant que Francesco, qui ne savait que répondre â la jolie personne, se mit à lui lécher le cou, sous ses cheveux blond-cendi
D'où vient qu'il pensa toutà coup que cette jolie ture était la même que celle qui lui avait fait la char rite, tandis qu'il se trouvait encore sur la tem I I comme si la petite danseuse eût compris ce qui N sait en lui, elle lui dit :
— Oui, c'est bien moi. Voici ma main: épousons-i Mon royauin<' sera aussi le tien.
Alors, Francesco mit sa main dans la sienne et ils furent mai
Le bel abricot couleur de soleil s'obscurcit en ce moment: aussitôt une teinte crépusculaire revêtit la crête des monts, et la plaine entière se couvrit d'une couche glacée de confitures aux lueurs sombres.
— Voici la nuit, Francesco, lui dit la petite fille en sucre, nous allons nous séparer.
Et Francesco la vit fondre lentement, comme une étoile dans les clartés croissantes du matin, et la tour se fondit, et les montagnes se fondirent et les paysages se mirent à fondre aussi pendant que lui-même se sentait fondre, fondre toujours un peu plus.
Jusqu'à ce que...
Le matin la servante de la maison, en ouvrant la porte pour aller chez le boulanger, trouva sur le seuil un petit cadavre glacé.
— Chut ! ne le réveillons pas. Il est parti, le pauvre Francesco, sur l'aile du rêve à travers la nuit de Noël.
QÂ Champfleury
Deux petits enfants allaient et venaient dans le corridor, mystérieusement, épiant l'heure aux pendules ; car c'était l'habitude de ne fêter la grand'mère que quelques instants avant le dîner.
Dans la rue, la neige étendait un manteau blanc, et des flocons légers bondissaient dans l'air comme des volants sur d'invisibles raquettes. Personne, parmi les pauvres gens qui se risquaient par un pareil temps le long des trottoirs, n'aurait pu soupçonner qu'il se tramait ce jour-là quelque chose dans la maison; elle avait, en effet, sa figure accoutumée et il n'y avait ni une tuile déplus à son toit ni un rideau déplus à ses fenêtres ; mais à l'intérieur ce n'était plus la même chose. Tout le monde avait envie de rire et pourtant paraissait indifférent: on chuchotait derrière les portes et tout à coup l'on se taisait; quelqu'un montait brusquement l'escalier, puis redescendait sur la pointe des pieds; et tout doucement, dans le coin le plus secret delà maison,
arrivaient, comme par enchantement, des bouquets et des gâteaux. Tic tac, faisait l'horloge de la cui mais on eût enten lu plus aisément encore le tic tac que faisait le cœur des deux petits enfants. Qu'elles étaient longues, les heures! Jusqu'à midi, ce n'était rien encore : on attendait, on patientait, et puis le pâtissier était en retard quelquefois; mais l'après-midi ne semblait jamais devoir finir. C'étaient alors des colères contre la maudite horloge ! Les deux enfants étaient bien petits; même en montant sur une chaise, ils n'auraient pu atteindre au cadran; sinon, de leurs petits doigts rouges, ils auraient certainement avancé l'aiguille. A la fin pourtant, celle-ci semblait se décider à marcher un peu plus vite, le tic tac devenait plus fréquent, et quand la nuit tombait enfin, on n'aurait pu dire lequel battait le plus irrégulièrement, ou <lu pendule de l'horloge ou du cœur des deuxenfants. Pour moi, je crois bien que c'était le coeur des enfants.
Sans qu'on pût savoir comment, le feu se trouvait allumé dans la grande chambre comme aux aprèsmidi de dimanche, et la grand'mère venait s'installer auprès, dans son fauteuil de velours rouge, usé à 1 place où elle posait ses bras. Puis le soir tombait, la vante fermait les volets, et la clarté des lampes constellait l'ombre intérieure. Bien des fois la sonn<t la porte avait tinté dans la journée et d< entrés, cachant des choses dans de grands p des corbeilles. Quelles choses? Les entai tient
bien, mais c'était un secret qu'ils n'auraient <li\ pour rien au monde. On découvrait les corbeilles, on enlevait 1<-- papiers, et quatre polies mains frapp Tune dans l'autre, tan lis que les yeux luisaient et la grand'mère, enfermée dans sa chambre, toussait de toutes ses forces pour ne pas avoir l'air d'entendre.
Pan! pan! pan! C'était son bâton de noyer. Alors chacun se sauvait pour ne pas se trouver sur son chemin et la grand'mère, qui entendait claquer partout les portes, passait en murmurant: Eh bien... Eh bien, d'une voix qui disait : — Allez toujours, je n'ai rien vu, je ne sais rien. Même elle frappait son bâton à terre un peu plus fort que de coutume, pour nous mettre mieux en garde contre son arrivée. Ainsi se passait la journée jusqu'au moment où l'aiguille marquait six heures.
On eût vu alors toutes les personnes de la maison se diriger vers le coin mystérieux où étaient cachés les présents; et bien avant d'y arriver, une odeur de violette et de vanille signalait la présence de choses extraordinaires. Les voix bourdonnaient confusément, les assiettes s'entre-choquaient, on entrait et on sortait sur la pointe des pieds. Les deux petits enfants ressemblaient alors à deux grosses pivoines rouges, tant leurs joues étaient enflammées, et tous deux remuaient très vite leurs paupières, cherchant à se rappeler le compliment qu'on leur avait appris. Il y avait là aussi le père, la vieille servante et quelquefois des voisins; seule, la mère était absente, les ayant précédés tous au tombeau; mais il n'est pas bien certain que son âme ne voltigeait pas en ce moment autour de la bouche de ses enfants.
Puis on se mettait en marche, les enfants devant, le père derrière, et derrière le père la vieille servante s'avançait à son tour, portant dans ses mains un pot de réséda ou un rosier en fleurs. On enfilait le vestibule, on traversait la chambre à manger, et tout ce piétinement s'arrêtait tout à coup devant la porte du salon; — si peu de temps, il est vrai, car le père tournait le bouton et les deux enfants se précipitaient dans la
chambre, tendant leurs petits bras et mêlant leurs compliments.
Gomment quatre bougies s'étaient trouvées allumées sur la cheminée, c'est ce qu'on ne sait pas plus que la manière dont s'était fait le feu. Sur la table, la belle lampe des dimanches brûlait, jaune et claire, sous son abat-jour de porcelaine ; et dans l'armoire, les verres vaguement tintaient, comme pour rappeler qu'ils ne seraient pas fâchés d'être de la fête.
La porte a crié en s'ouvrant et pourtant lagrand'mère n'a pas tourné la tête; mais les deux petits enfants élèvent si haut la voix qu'elle feint de s'éveiller et passe sa main sur ses yeux. Un léger tremblement agite alors tout son corps; elle voudrait parler et ne le peut pas; mais deux larmes heureuses coulent lentement sur ses joues, et à son tour elle leur tend les bras. Il arrive bien que sa robe fait connaissance ave la crème des tartes, mais qui pense à une petite tache sur la robe, en de pareils moments ? On pose su genoux les bouquets et les gâteaux, et chacun, en lu offrant son présent, l'embrasse sur ses bonnes jouef tremblantes comme de la gelée.
Quand tout le monde a fini, c'est le tour do \ vante ; elle présente ses fleurs, puis frotte sa bouche du revers de sa manche et demande la permis d'embrasser la grand'mère, comme les autre qu'elle lui appuie sa grosse fignre honnête sur les mettes, on la voit en même temps sourir-' et pi cl les deux petitsenfants montrent 1 - Manches
et crient:
— Vive sainte Catherine !
Est-ce la flamme du foyer, est-ce le reflet des rid ou bien la clarté des bougies qui, tout à co fait passer comme un feu rose sur le visage de lagi
mère ? Non, c'est la joie de son cœur, et une jeunesse nouvelle semble avoir recommencé pour elle, avec cette heure qui lui apporte des souhaits et des baisers. La bouche des petits enfants fait reverdirlesvieilles grand'mères. Et elle admire les gâteaux, les bouquets, et frappe ses mains l'une dans l'autre.
— Vraiment, c'est aujourd'hui sainte Catherine I ditelle. Je n'y pensais pas.
Elle ne s'aperçoit pas que son beau bonnet à rubans et à dentelles la trahit. Pourquoi vous être faite si belle, grand'mère? Et tous les objets de la chambre semblent en contemplation devant sa robe à ramages.
Puis la table est mise, on saute les plats pour arriver plus vite aux gâteaux. Des lettres en sucre courent le long des frangipanes et des crèmes et toutes ces lettres réunies forment des souhaits : Vive sainte Catherine ! De la cave sortent alors de vieilles bouteilles couvertes de toiles d'araignées et les verres se remplissent d'un vin couleur d'or qui semble refléter la joie des yeux. La grand'mère élève bien haut le sien et remercie les grands et les petits pour cet heureux jour. Personne en ce moment ne demeure indifférent, et tandis que chacun la regarde, la lumière de la lampe fait autour d'elle comme une auréole qui doucement va s'éteindre dans l'ombre.
Ainsi en est-il de sa mémoire, car tout cela n'est plus qu'une vision lointaine ; mais chaque année ramène la Sainte-Catherine et quelquefois, il neige encore, comme au temps passé. J'entends alors par la chambre l'écho de son pan pan et je crois que je vais la voir apparaître, s'appuyant sur son bâton et toussant parmi les dentelles de son bonnet. Hélaslce n'estqu'une grosso branche que le vent cogne contre mes vitres ; mais le petit enfant d'autrefois en a un à son tour et ils vont
ensemble, par la campagne sourde, au cimetière où repose la grand'mère bien-aimée, et une voix semble sortir de terre et leur dire, dans le silence des choses :
— Vraiment, c'est déjà sainte Catherine ? Je n'y pensais plus, mes enfants.
OA Ch. Potvin
Quand Bergman, Hans Bergman, s'enrôla dans les volontaires, c'était un brave et bon garçon qui jamais n'avait fait de mal à personne ; mais i830 fut le signal de terribles combats entre Belges et Hollandais, et Bergman vint à Bruxelles, tout comme les autres, prendre sa part des coups donnés et des coups reçus. On dit qu'il s°. battit comme un lion ; une balle lui fit un trou dans la tête; on le ramassa demi mort. Hans Bergman heureusement ne mourut pas. Lorsqu'il reprit du service, il avait une large cicatrice à la joue et les galons de sergent sur son uniforme.
Bergman devint en peu de temps le modèle des sergents comme il avait été le modèle des soldats; jamais il ne rentrait après l'heure à la caserne et il traitait ses subalternes avec une douceur fraternelle. Il n'était pas de ceux qui sacrent en donnant des ordres et n'ont que de dures paroles pour lespauvresdiables. Hans oubliait même le mal qn'on lui faisait. A la vérité, la peine
n'était pas grande, car il était aimé de tout le monde et les gens qui lai voulaient du mal étaient aussi rares que les puces dans sa tunique.
Bon Hans Bergman ! Ce fut un beau jour celui où pour la première fois, ilpromenapar les rues sa capote neuve de sergent. Il n'était pas fier, mais il ressentit une douce chaleur au cœur lorsque de simples soldats, ses frères de la veille, lui firent le salut militaire. Un dimanche, sa mère vint à la ville. Il la conduisit à la promenade, puis au spectacle; et la bonne mère rougit de plaisir à la vue des jeunes filles qui du coin de l'œil lorgnaient son beau sergeut, pensant peut-être au bonheur d'appuyer leur main mignonne sur ses galons.
Malheureusement la nature, qui avait donné toutes les vertus à Hans Bergman, avait oublié de lui donner l'esprit d'ordre et de prévoyance. On ne gagne pas au service de son pays; pourtant, de pauvres sergentsparviennent quelquefois à économiser sur leur sol peu d'argent pour le jour où ils se marieront.
Il n'enfut pas ainsi de Ilans; sans être grand dépensier, l'argent glissait entre ses doigts comme de l'eau. Les mois se passaient, amenant l'un après l'antre un cortège de petites dettes qui mettaient à la torture l'esprit du sergent. Vainement il s'imposait pendant six jours les plus grandes privations ; on le voyait alors, accroupi sur une table de la caserne, lire du soir au matin pour éviter de penser à Bapipe, à la bière, aux parties de cartes qu'on fait à l'estaminet : mais le tièmejour, il fermait son livre et se remettait à fumer, à jouer et à boire sei douze pintes en causant avec les camarades.
Douze pintes ! ce n'était pas une grosse dépense, et pourtant il ne savait comment, ces douze pint» à la fin un total cflï Ipas,
c'est que le plus clair de son argent allait aux pauvres gens qui souffrent la faim et le froid par les rues, et sa blague à tabac était toujours ouverte aux simples soldats qui y puisaient comme si le tabac ne lui eût rien coûté.
— Bah î se dit le bon sergent, à bout d'efforts pour restreindre son budget, le lieutenant payera les dettes du sergent.
Et il s'endormit d'un sommeil plus tranquille, plein de confiance dans l'avenir.
Tout réussit, dit le proverbe, à qui sait attendre ; le proverbe eut en partie raison pour Hans Bergman; car il devint lieutenant, mais la dette, au lieu de diminuer, ne fit que s'accroître.
Passe pour un sergent de fumer la pipe par les rues et de manger à la table de la caserne ; on n'est pas obligé de s'installer en pleine lumière à la comédie et Ton escamote la dépense des gants en mettant ses mains dans ses poches. Mais un lieutenant l
Hans connut alors de belles jeunes filles ; il les vit aux soirées, chez des amis ; il les fit danser au bal ; il les accompagna à la promenade, et sa solde en subit le contre-coup.
Si encore ce n'avait été que cela t Malheureusement un lieutenant ne peut pas, comme un sergent, donner de la menue monnaie aux pauvres gens qui lui disent en nasillant par les temps de bise : « La charité, mon bon, mon beau lieutenant l » C'est que la charité a aussi ses exigences et la pièce blanche sortait plus souvent que les liards de cuivre de la poche du lieutenant.
Hans Bergman était à présent un gros garçon blond et rose, de bonne mine. Ses dents souriaient toutes blanches à la joie de vivre ; la seule ombre à cette lu-
mière était le souvenir de ses dettes. Ah ! il eût été le plus heureux de tous les lieutenants s'il n'avait pas dû ses épaulettes, ses cigares, sa chambre et quelques douzaines de bouteilles de Champagne; mais il les devait, et d'autres choses encore. A la longue pourtant, on se console de tout, même de devoir de l'argent, et chaque fois que l'amertume le reprenait, Bergman avait coutume de dire :
— Ne deviendrai-je pas capitaine ? Le capitaine paiera les dettes du lieutenant.
Il devint capitaine , en effet. Il avait quarante ans ; quelques mèches argentaient le bord de son shako.
C'était le beau temps pour se marier : plus tard il n'y faudrait plus songer.
Hans Bergman sentit son cœur tout doucement s'en aller vers la jolie fille des Backwis, vieux négociants retirés. Il eut le bonheur de la voir rougir, lorsqu'il lui parla de s'unir à elle, et ils se marièrent bientôt, comme devraient le faire tous ceux qui s'aiment en cette vie.
Hans Bergman ^devint en peu de temps le modèle des maris comme il avait été le modèle des sergents et des lieutenants ; jamais il ne sortait sans sa blonde Gertrude, si ce n'est pour se rendre aux exercices ; et le soir, ils allaient à deux prendre le thé chez des amis, ou bien ils recevaient de vieux camarades dans leur chaude petite maison d'époux amoureux.
Quelquefois cependant, ils demeuraient seuls, et ce n'était pas le moment le plus mauvais de la journée. Hans plongeait alors ses yeux, ses bons yeux bleu de faïence, dans les regards de sa petite femme, et les heuresse passaient, elle tirant ses grosses mousta lui s'enivra nt de sa grâce et de sa fraîcheur.
Puis une nuit, une petite voix se fit entendre dans
la maison, toute faible, et pourtant si puissante qu'elle remplit en un instant l'escalier de la cave au grenier.
— Ah ! se dit Hans avec mélancolie, on n'a pas tous les bonheurs. Avec le nouveau-né m'arrivent des dépenses nouvelles : il faudra payer le baptême et la noumce et la toilette et l'école, sans compter tout ce que n'a pas payé le soldat, le sergent et le lieutenant.
Mais lorsque la fillette fixa sur lui ses yeux noirs comme du café, un large sourire épanouit la physionomie du bon capitaine et il alluma sa grande pipe en pensant :
— Le major payera les dettes du capitaine.
Ainsi allait la vie pour le bon Hans Bergman ; ainsi va-t-elle pour bien d'autres ; on remet au lendemain ce qu'il faudrait faire le jour même.
Mais les lendemains ne sont pas aussi heureux pour tout le monde que pour le capitaine Bergman, car à peine la fillette sut-elle lire et écrire qu'il fut nommé major.
C'est maintenant qu'il allait songer à se mettre en règle avec son passé!
Il y songea en effet, et beaucoup ; mais un major n'a pas trop de sa solde pour sa maison, ses réceptions et ses chevaux ; un major est un personnage officiel, tellement officiel que ses enfants, ses chevaux, ses domestiques ont un caractère officiel comme lui, et l'on sait ce qu'il en coûte.
Quelle différence avec le temps où l'on était capitaine ! On pouvait ne recevoir qu'une fois le mois, faire des économies, vivre son petit train de vie ; à présent tout était bien changé, et pourtant Hans Bergman n'était pas fier. Il était le père de ses soldats ; on disait en parlant de son régiment, le Bergman régiment ; il distribuait largement aux hommes le tabac
et la bière, et quant aux pauvres, il était toujours demeuré leur providence ; mais il leur donnait maintenant en major, après leur avoir donné en capitaine, en lieutenant et en sergent, ce qui était bien différent.
— Ah ! soupirait-il, si je n'avais pas mes chevaux à nourrir! Si je n'avais pas cette grande chabraque de maison ! Gomme tout serait vite payé !
Et tout au fond de lui il pensait avec tristesse qu'il avait bien près de soixante ans et que s'il ne payait pas ses dettes, personne ne les payerait après lui ; car il n'était plus d'âge à passer colonel.
Aussi faisait-il des prodiges d'héroïsme pour tâcher d'économiser sur sa solde. Comme au tem ps de la caserne, il s'imposa des privations; des jours entiers, il demeura sans fumer et c'était chose dure, car il aimait le goût du tabac ; rien ne lui donnait de plus riantes idées qu'un havane grillé dans son portecigare bruni de Gumer ; ou bien il se disait malade, pour ne point touchera la table et économiserai! moisi sa part du dîner. Mais jamais il n'eut la force de retirer un grain d'avoine à ses chevaux, un bonbon à sa jolie petite Nana, une douceur à sa compngne dévouée, ni une pièce de cinq francs aux pau dans la débine ; et tout le monde autour de lui était gras et fleuri, comme dans un paradis terrestre.
Ilans Bergman lentement s'achemina vers la vit illesse, aimé des grands et des petits. Ce fut une grandi tristesse dans la ville le jour où l'on apprit que la ni iladie le tenait cloué sur son lit. Ses lèvres décolorées s'entr'ouvraient par moments comme s'il eût voulu dire quelque chose ; mais il les refermait sans avoir rien dit. Une pensée le tourmentait.
Enfin, il tourna à demi sa vieille tête souriante sa femme :
— Gertrude, ma bonne femme, soupira-t-il, j'avais espéré pouvoir payer avant de mourir quelques petites dettes contractées au service, mais cela n'est pas possible. Dieu payera, s'il lui plaît, les dettes du major.
LE
OA Emile Greyson
LE
Ma tante Michel habitait, dans une petite rue noire dont je ne sais plus le nom, un appartement au premier étage d'une maison badigeonnée en jaune, le long de laquelle coulait toujours, quand il pleuvait, l'eau des gouttières, avec un petit flic-flac qui donnait froid dans le dos.
C'était une bien vieille maison déjà à cette époque et la muraille laissait voir à nu, près de la corniche, sous le plâtre écaillé, la brique brune, avec de la mousse dans les coins.
Je la vois encore, oui, je vois sa porte verte garnie dans le haut et dans le bas de gros clous à tête ronde, et il y en avait aussi près du bouton de cuivre de la serrure, ce fameux bouton où les "petits garçons venaient se regarder en faisant des grimaces, le soir, à quatre heures, après les classes. Au bout du corridor,
une porte, vitrée de carreaux bleus, or;n rouge
feu, dans des meneaux en losanges, avec un losange tout à fait pourpre dans le milieu et plus grand que h très, ouvrait sur une petite cour dall \e que suivait immédiatement le jardin, un bon vieux jardin entre quatre murs, dont le chemin, pommelé en été de sable j aune, tournait en rond autour d'une pelouse, bordant d'un des parcs de résédas, de pensées, de pétunias, de reines marguerites et de giroflées.
Tous les mercredis, la pelouse était co iverte de jupons, de chemisettes, de bas, de guimpes, de mouchoirs de poche et de chemises étendues à plat, les éployés,car c'était le jour où les deux vieilles demoiselles Hoftje faisaient leur lessive. Ces demoiselles Hoftje habitaient le bas de la maison et elles y avaient toujours vécu sans se marier, allant du jardin a la cui>in" et de la cuisine à la rue.
Or, ce jour-là, on les voyait, en cornettes bien t à la nuque, leurs cheveux en papillotes passant devant et derrière, caler dès le matin les trépieds sous le toit vitré qui abritait la p 4ite cour ; puis eli en1 Les
cuvettes sur les trépieds et y fourra ie nt h lin ge qu'ensu i té elles frottaient de toutes leurs forces, l petits bras écharnés sans dire un m >t, en faisan! mer la lessive et gonflant leurs maign pour souffler la buée qui leur montai! à la
Elles causaient très peu avec le monde, ne dis ni bonjour ni bonsoir, regardâtes du soulier ou le bas de la robe ns qui leur par-
laient et tout le jour trottinaien! sur leurs vieilles pantoufles qui faisaient klis-klis-kl
Mais le dimanche, c'était autre chose: ell alors du bahut de grands chapeaux de paill jaunes ou de peluche à rubans de s^ie n man-
tilles de faille ou de vieux manteaux à capuchons en drap doublé d'orléans lustré, des mitaines en fil noir ou des moufles en tricot, selon qu'on était en mai ou en novembre. Ainsi ficelées, elles s'en allaient à la messe après avoir fermé au double tour la porte de leur cuisine, l'armoire du palier, la petite chambre qui donne sur la rue et môme la buanderie, un gros livre d'heures dans leurs bras rejoints à la ceinture et faisant cliqueter à chaque pas dans leurs poches leurs clefs et les petits sous destinés à payer le chaisier.
Matante, entendant battre la porte, mettait le nez à la fenêtre et ne manquait pas de s'écrier :
— A-t-on une idée de frapper les portes comme ça ! Ces affreux paquets ! Voyez-moi comme c'est fagoté ! Ma parole d'honneur, je ne sais pas ce qui m'est passé parla tête, le jour où je suis venue m'installer dans cette baraque 1
Voilà ce que disait ma tante, le dimanche, quand les demoiselles Hoftje partaient pour la messe en grande toilette, car c'était vraiment là leur toilette des dimanches et des jours de fête ; et elles y ajoutaient, mais seulement dans les cas extraordinaires, un vieux boa pelé et un manchon chauve qui sentaient le camphre, à caus1 des mites. Mais ce n'était pas tout ce que ma tante Michel disait des deux vieilles demoiselles et il ne se passait pas de jour qu'elle ne leur décochât quelque lardon bien senti.
Chaque matin, l'une ou l'autre des demoiselles Hoftj r sortait en petit chapeau de tulle fané, en châle à ramagesdéteintset en robe noire roussie par les lavages, et si mademoiselle Barnabe Hoftje était sortie le lundi, c'était mademoiselle Gertrude Hoftje qui sortait le mardi.
Il en était ainsi de tous les jours de la semaine ; et ma bonne tante qui se précipitait à son rideau cha-
que fois que quelqu'un ouvrait ou fermait la porte de la rue, disait :
— Peut-on s'imaginer des coureuses pareilles ! Pour Dieu, qu'est-ce qu'elles vont faire à la messe comme ça tous les matins? Ma mère, Stéphane, et la vôtre, qui étaient de saintes femmes, allaient une fois par semaine à la messe et ne croyaient pas plus mal faire. Mais ces vieux souillons i Avez-vous senti l'odeur du café dana ''escalier, Stéphane ? Je crois, ma parole d'honneur, qu'elles n'ont pas fait leur café ce matin pour courir plus vite à l'église.
Ma tante Michel, qui avait alors soixante ans Lien sonnés, était une femme de tête: elle avait lu Voltaire, avec un peu de peur d'entrer en enfer pour l'avoir lu. Elle pratiquait la religion, mais sans excès, et quelquefois allait à la messe, à la, condition toutefois qu'il ne plût ni ne gelât ni ne neigeât et qu'il fit à peu près le t qu'elle aurait choisi pour se promener au boulevard.
Certainement elle y allait, habillée à sa manière, car elle avait une toilette comme elle avait une religion, de sa façon, et qu'elle portait fort bien, ;iwc beaucoup de plumes, de boufïettes, de dentelles, et même un petit cabas sous le bras, comme au temps où les petits cabas s'appelaient des ridicules.
Lorsqu'elle rentrait, il y avait toujours dans ce petit cabas, qui était de velours gaillochéd' perlé
de jais, un mouchoir de batiste, un flacon d'eau de Cologne, un cornet de papier blanc taché par dei pâtisseries et parfois un livre de messe. Je dis parfois, car elle l'oubliait souvent dans de la chemi-
S'en apercevait-elle â l'église, elle disait sine ou à s m voisin : « Suis-je béte t J'ai laissé sur la cheminée mon livre de messe, » et elle s'en allait ebez le pâtissier acheter des bonbons secs, des fruits confits,
ou des pâtés à la frangipane qu'elle aimait beaucoup ; et moi aussi.
J'ai passé de bien bonnes heures chez ma tante Michel et je l'ai toujours beaucoup aimée, à cause de sa joyeuse humeur et de ses bonbons. Maintenant qu'il y a dans ma pensée une petite croix de bois sous laquelle elle dort à côté de ceux que j'ai perdus, je me la rappelle souvent, elle, son petit poêle où tiédissait la théière, l'étagère remplie de coquillages, de bonbonnières à pastilles, de statuettes en porcelaine, de cornets de baptême, de cassolettes et de flacons, le vieux serin dans sa cage, devant la fenêtre, chantait à tuetête lorsque chantait la bouilloire, les grands rideaux de perss à fleurs qui jetaient un jour doux dans la chambre, le panier d'osier plein de linge où elle fourrait ses broderies, ses tricots, ses ravau iages, pêle-mêle avec son carreau, ses étuis, ses bottines, ses jeux d'aiguilles et Poussette, la grosse chatte noire aux yeux verts, qui lui faisait des petits tous les ans; je me rappelle tout cela comme au temps où ma bonne tante Michel allait et venait dans la chambre, toujours courant, en cornettes, ses anglaises grisonnantes lui pendant au long des joues, comme des copeaux, avec le battement de sa petite jaquette blanche par dessus son jupon de boucran moiré.
— «Oùai-je donc mis mon tricot? gémissait-elle. Stéphane, n'avez-vous pas vu mon tricot? Et la pelote! Vous verrez que Poussette se sera assise sur la pelote. A-t-on jamais vu? Voilà que je ne sais pas où j'ai fourré mes lunettes.
Et elle les avait sur le nez.
Elle trottait comme une souris, sans trêve ; sa plus grande peine était de rester en place, sauf à midi quand, douillettement enfoncée en son grand fauteuil de velours
d'Utrecht, elle prolongeait son somme, ou le soir, do vant son quinquet, lorsqu'elle lisait un roman en fa glisser de son petit doigt tendu, le lonir d guilles, la laine dont elle tricotait ses bas. Ma tante Michel aimait les romans, comme une jeune fille, et elle préférait ceux de Dumas à ceux de Sue, à i des héros, plus valeureux, et des aventures, plus extraordinaires.
Je la regardais alors, son nez à corbincouel le livre, avec des besicles posées sur le bout, ses petits yeux gris courant de ligne en ligne et qu'elle relevait de temps à autre par dessusses lunettes pournouminer, moi, la bouilloire, la minette ou le quinquet. Puis ses mains allaient, allaient, ajoutant lespoints aux points, si vite qu'on voyait seulement briller quelque chose qui était l'acier poli de L'aiguille ou la ruine piquetée de ses ongles; et une grande broche de jais qui nouait son fichu à son cou reflétait àl'envers le roman, le quinquet et le bel abat-jour à fleurs de soie ponceau sucs sur un fond de papier. Oui, mes yeux s'amufi de toutes ces choses, pendant que la bouilloi piaulait, ronronnait, hoquetait sur le feu, près de la petite théière eu argent estampé. Ah! la brave thé Ma tante Michel ne soupait jamais que de bel grillées, de confitures ei de bonb >ns qu'elle trempai! dans un mélange de Tchoulau et de P che pas que personne ait jamais mal parlé de BOD !li»\
Ai-jedit que ma tante Michel était un-' bonne vieille demoiselle, car elle l'était incontestablement, demi et vieille, bien qu'elle n'en tira! pas un égal honneur? Elle avait soixante ans. n'en avouait que cinquai mirait complaisamment dam yeux vifs et ses cheveui qu'elle faisai t bouffer d tape delà main. Pour rieo au monde elle n'aurait voulu
passer pour dame : quand on lui disait Madame, dans les magasins, elle répondait bien vite, avec une moue singulière où il y avait un peu de dépit et de dignité blessée, qu'elle était demoiselle.
— Nous autres, vieilles filles, me disait-elle pourtant, on nous met dans le coinetnous ne sommes plus bonnes à rien. » Et elle affectait de se moquer des vieilles filles et d'elle-même, avec beaucoup de bonne humeur.
Elle était vraiment d'une gaité tout à fait entraînante, la digne femme, quand elle n'avait ni ses nerfs, ni sa migraine, ni ses engelures, ni quoi que ce soit qui la dérangeât.
Elle riait haut, frappait ses genoux du plat de ses mains, ou jetait ses pieds à terre de toutes ses forces, brusque, hardie, bruyante comme une fille de vieux soldat qu'elle était. Tout le monde d'ailleurs l'aimait, parce qu'elle était franche, ne cachait pas sa pen-ée et faisait toujours plaisir aux gens quand elle le pouvait, quoiqu'elle parût un peu égoïste par moments et qu'elle mît ses aises au dessus de bien des choses.
L'été, elle allait à la campagne, chez des parents dont elle révolutionnait le ménage de fond en comble par sa brusquerie et ses grands airs; et elle y emportait avec elle Castor, son vieux petit chien râpé, et Poussette, sa chatte, dans des cabas et des caisses à chapeaux. Elle s'ennuyait là pendant deux mois, jusqu'aux neiges, puis réintégrait son petit appartement, jurant bien qu'elle ne reverrait plus ses parents de la vie ; et elle y retournait l'an suivant.
Alors, vers la fin d'octobre, commençaient les petites soirées au thé qui duraient depuis près de dix ans déjà et où venaient ses vieilles amies, madame Spring, la grasse madame Peulleke et madame veuve Dubois.
Tous les mercredis, dès six heures, la lampe brûlait sur son pied de bronze, au milieu de la table, dans la chaleur de la petite chambre où ronflait le poêle. On entendait la sonnette de la rue coup sur coup grelotter deuxfois,puis ma tante àllaitouvrir, après m' avoir dit:
— C'est cette pimbêche de Léocadie!
Et, en effet, c'était madame Léocadie Spring, une petite vieille dame maigre comme un clou, jaune, sèche, ridée, à cheveux gris, négligemment vêtue, avec des poches bleues sous ses yeux couleur d'eau brouilée, qui semblaient toujours sur le point de se dissoudre en larmes. Elle arrivait la première et la dernière, à cause de ses chagrins, qu'elle confiait à ma tante, en particulier, car elle se croyait la femme du monde la plus à plaindre.
— Frottez bien vos pieds, Gadie, criait ma tante dans l'escalier. Arous allez tout salir.
— Mais, Thérèse, vous voyez bien qui' je les ai i'i en entrant.
— Tenez, sur ce paillasson. Où avez-vous marché que vos |>i<ds sont si crottés, bon Dieu?
— Mais, ma chère, il a neigé toute la journée. Conv ment vnnl<i/.-vnii> que mes pieds ne soient pas en
— Bon. Maintenant, montez. Il n'y a riend'ennu; comme de nettoyer une chambre pour <l<'s gens qui n'ont pas les pie Is propres.
Madame Spring rac| ottines sur le paillas-
son avec une vraie Fureur. Certainement elle Peut en pièces si ma tante ne lui eût dit:
— Faites donc attention, Cadie! Vous allez tout déchirer. A-t-on une idée d'arranger ainsi les paillassons!
— Mais, Thérèse, s'exclamait madame Spring en s'arrêtant toute dépitée, j'ai cru bien faire, probablement.
Et elle ajoutait aussitôt après, avec un grand soupir:
— Combien je suis malheureuse ! Tout le monde m'accable.
Elle se débarrassait de son châle et de son chapeau qu'elle étalait sur une chaise, dans la chambre à coucher, puis se laissait tomber dans un fauteuil, près du feu, de tout son poids.
— Saperlipopette! criait ma tante. Vous avez donc juré de tout casser, Cadie?
-- Moi, Thérèse ? mais pas du tout. Je ne sais vraiment pas ce que vous avez ce soir contre moi.
Un silence. Et de nouveau la voix de ma tante s'entendait:
— Vous êtes venue bien tôt, ma chère, sans vous faire de reproche. Il est tout au plus six heures.
— Six heures, Thérèse! Est-ce qu'il n'est pas plus de six heures? J'ai pensé qu'il était au moins six heures et demie. Mais aussi la maison n'est plus tenable !
Généralement à ce moment, ma vieille parente s'éclipsait, puis reparaissait, une vaste éponge dans les mains, et longuement se mettait à laver le parquet là où madame Spring avait passé.
Tout en achevant cette besogne, elle disait :
— Je ne sais vraiment pas, Cadie, comment vous êtes faite. Mais vous dégouttez comme un parapluie.
— Est-ce Dieu possible que je dégoutte ? disai t madame Spring tristement.
Et, levant les yeux au ciel, elle reprenait :
— Ah ! si vous saviez, Thérèse !
— Allons, c'est bon. Ne venez pas me chanter vos
histoires. Est-ce qu'il vous est encore une fois arrivé quelque chose?
— Thérèse, je suis si à plaindre et je n'ai que vous. Je me dis toujours quand je souffre, qu'il me reste ma bonne Thérèse. Oui, voilà ce que je me dis et cela me fait du bien. Qu'est-ce que je deviendrais, mon Dieu, si je ne pouvais pas vous raconter mes chagrins?
— Cadie ! pour l'amour du Ciel, levez-vous. Voilà que vous vous êtes assise sur mon tricot.
— Est-ce que je me suis vraiment assise sur votre tricot, Thérèse ? Eh bien, ma chère, c'est comme je vous le dis. M. Spring veut les mettre à gauche du petit salon, et moi je veux les mettre à droite. Peut-on concevoir une vie pareille ?
— Mais, Cadie, si .M. Spring veut les mettre à § che, c'est qu'il a ses raisons, je pense. Vous serez jours la même.
— Ah ! il a raison ! Vous trouvez, vous, qu'il a raison! Eh bien, il ne manquait plus que i
Dieu! est-ce possible? Y a-t-il une femme plus malheureuse que moi sur la terre ? Tout le monde m'eq veut. Eh bien, je vous dis, moi, Thérèse, qu'ils i ront à droite.
— Sac à papier! Qu'est-ce que ça me fait à moi, qu'ils soient à droite ou à gauche? A-t-mi jamais Mettez-les à droite si cela vous plaît. .1 même de quoi vous parles.
— De quoi ? Mais des trbia fauteuils en velouj qu'il a achetés à cette mortuaire. Concevez-vous Thérèse ? AH une mortuaii les mauvaises chos<> m'arrivent.
— ! r. uli<\ v - chacri
— Pour chs riens, Thérèse ! Vous nommez cela des riens ! Ah ! je ne suis pas comprise. Non, personne ne m'a comprise. Et ma servante, vous savez bien, Toinette, celle que j'ai depuis deux jours, ne m'a-t-elle pas lavé à l'eau de javelle un jupon blanc ce matin ? Ah ! des riens! C'est un jupon au diable, Tli 'm
— Une belle affaire, vraiment ! un jupon ! Pourquoi avez-vous changé de servante? Voilà la sixième en deux moi. s.
— Oui, Thérèse, c'est la sixième. Ah ! si j'avais gardé Catherin^, celle avant Toinette ! Mais je n'ai pas de chance. Je l'ai mise à la porte.
On sonnait de nouveau à la porte de ia rue et je reconnaissais madame Peulleke, car il n'y avait que madame Peulleke pour sonner les deux coups aussi vite l'un après l'autre. Jed'scendais aussitôt l'escalier pour lui ouvrir, pendant que ma bonne tante, qui me suivait avec la lampe, disait à madame Spring :
— Allons, cessez vos giries. C'est cette grosse sotte de Sisy.
Une petite boule de femme, grasse et gauche, avec des boucles blondes en travers des yeux, roulait alors jusqu'au pied de l'escalier, dans ses galoches qui faisaient pfoupfou, et riant de tout son cœur, d'une voix pâteuse s'écriait :
— Bonjour, Stéphane. Ma chère Thérèse, bonjour. Hi ! Ili ! Ha ! lia !
Elle était très potelée, madame Peulleke, tellement potelée qu'on ne lui voyait plus bien ni le nez, ni la bouche, ni le menton, ni les joues ; mais on se doutait que chaque chose était à sa place, à cause d'une multitude de fossettes qui lui donnaient l'air d'une grosse miche de pain boursouflée. Elle apparaissait invariablement emmitouflée de fourrures, portait sous sa
mante doublée de petit-gris une pelisse en singe, avec un boa blanc pardessus, et ses mains s'enfonçaient jusqu'aux coudes dans un énorme manchon roux quelle tenait sous son nez, en courant à petits pas, la tête couverte d'une capeline de laine bleue ouatée, par dessus un serre-tête en tricot.
Quand elle entrait dans la chambre, on voyait perler à chaque poil de ses fourrures un peu de neige ou de pluie, et ses anglaises pendaient d'un air piteux, sous de petits scintillements d'eau. Des lueurs roses et vertes tremblotaient, en outre, au fond des grosses gouttes rondes qui coulaient le long de ses fossettes.
Pièce à pièce madame Betsy Peulleke enlevait sa capeline, son boa et sa pelisse, s'égratignant aux fes, s'accrochant aux épingles, faisant des nœuds dans les cordons et disant avec des soupirs d'impatience :
— Où est mon minou? Stéphane, est-ce que vous ne voyez pas mon minou sur mon dos ! Ah ! je l'ai. c'est le cordon de ma capeline. Je suis bien sûre qu'il y a une de mes épingles à cheveux dans la capeline. Aïe ! j'en étais sûre. Et ma pelisse ? Je n'en sortirai jamais. Stéphane, voulez-vous me passer 1
pour couper les cordons ?
— Est-il permis de s»' fagoter comme vous 1«> 1 Sisy, s'écriail ma tante en cherchant à défaire les nœuds. Vous avez embrouillé tous les cordons : il n'y a plus moyen de se reconnaître. — Sac ;> papier ! laissez donc vos mains en paix. Ah ! voilà un premier nœud qui est défait. — Mais ne tirez donc pas, S voulez-vous que je défi
Gela durait dix grosses minutes, après lesquelles dame Peulleke, débarrassée enfin, se j tut tout émue dan- les br.is de ma tante eu disant :
— Merci, ma chère, ma bonne, ma toute bonne Thé-
rèse. Jamais de la vie je n'en serais sortie sans vous. Non, je le sens, je n'en serais jamais venue à bout.
La sensibilité de madame Betsy Peulleke était aussi extraordinaire que sa distraction. Il suffisait qu'on lui rapportât n'importe quoi pour qu'elle se sentît attendrie; tournée de tout son corps vers la personne qui parlait, elle faisait aller sa tête de haut en bas, joignait les mains, gémissait : — « Ah ! mon Dieu ! Jésus Dei ! Och ! Och ! Vierge Marie ! » et pensait à tout autre chose. Quelquefois on la voyait se remuer sur sa chaise avec une agitation considérable, comme si le feu eût été dessous, et demander d'une voix: vraiment consternée si l'on était le 15 ou le 16 du mois. Du reste, la meilleure petite femme qui ait jamais été, aimant son mari et ses enfants, dévouée à ses amies, charitable pour les pauvres, si charitable qu'elle leur eût donné jusqu'à sa chemise, et faisant dire à M. le juge d'instruction Peulleke, son mari, qu'il n'avait jamais regretté de l'avoir connue, ce qui est un assez bel éloge de la part d'un mari.
Il était à peu près sept heures quand arrivait madame Dubois, car elle arrivait régulièrement la dernière.
Tant qu'elle n'était pas là, ma tante se montrait inquiète, regardait coup sur coupla pendule, frappait du pied, rudoyait madame Spring, bousculait madame Peulleke, fourgonnant à grand bruit le feu et murmurant :
— Ah ! ça lelle ne viendra donc jamais, cette grande bête du bon Dieu ?
Oui, elle avait les apparences d'une personne vivement surexcitée, matante, en faisant'toutes ces choses, et son agitation croissait à mesure que s'avançait
l'heure. Visiblement elle perdait la tête, se levait sans cause, ôtait ses lunettes et les remettait, ou cuirait après, alors qu'elle les avait sur le nez ; et quand madame Dubois enfin sonnait ses deux petits coups, ses pommettes s'empourpraient brusquement.
Elle allait lui ouvrir, en pinçant les lèvres, et d'une voix aigre :
— Ne vous gênez plus, Lisbeth. Il ssra bientôt huit heures quand vous viendrez. Est-ce permis de faire attendre les gens ainsi ?
Et la grande madame Dubois répondait gravement :
— Oui, Thérèse, il est un p2u tard, mais il ne faut pas m'en vouloir. J'ai été retenue.
Bon ! voilà ma tante qui là-dessus, lui sautait au cou et s'exclamait à demi bourrue, à demi tendre :
— Ah ! Je sais ! Ce sont encore un ; fois vos pauvres, Lisbeth ! Ta ta, ne me dites pas non. Je sais bien ce que je sais, je pense.
Il n'y avait pas un? amie qu e ma tante aimât autant que madameDubois et pas une qui la mit plus hors d'ellemême. Elle la chérissait et la détestait dans la même minute ; et bien qu'elle se fût jetée, au feu pour la servir, elle ne pouvait souffrir qu'elle dit un mot ou fit un geste sans la reprendre et la rudoyer. Certainement on n'a jamais rencontré entre deux pers mnes d'un fi peu près semblable une plus grande différence dv ractère.
Madame Elisabeth Dubois, qui avait vu mourir en trois ans son mari et ses deux enfants, B3mblait renoncé à tous les agréments de l'ei pieus. ut son t-'mji^ entre la >l îvotion
rit '■, viva; indu bruit, avec une vieil]
infirma qu'elle soignait et vingt mille franrqui appartenaient à tout le monde, excepté à •
Je me souviendrai toute ma vie de cette bonne dame et du respect que me causaient sa longue mine triste et ses vêtements noirs. Grande, mince, très droite, elle avait la figure de la couleur des cierges, sans rides, mais creusée aux joues, l'œil clair et froid, la bouche pâle, le nez pointu, des cheveux gris proprement lissés sur le front. Je ne me rappelle pas avoir vu ses dents une seule fois, parce qu'elle ne riait jamais, mais elle avait parfois un sourire si doux et si triste que malgré ses enfants morts, on sentait bien qu'elle était toujours une mère. Sévère pour ellemême, elle n'aimait ni la table ni la causerie, parlait peu, avec des gestes lents et tranquilles, ses mains très belles étendues à plat sur la table, devant elle. Longues et fines, aux ongles bien taillés, couleur fleur de pêcher, ces mains résumaient ses dernières coquetteries de femme. Toujours vêtue de noir, sans bijoux ni dentelles, sa robe à corsage plat tombait à plis droits derrière elle, comme une jupe de béguine. Telle était cette simple et honnête personne, plus tolérante pour les autres que pour elle-même.
Madame Dubois, en entrant, donnait la main à madame Spring et à madame Peulleke, déposait soigneusement son châle, son chapeau et ses gants en un coin, puis, sans rien dire, se mettait près du feu, entre ses amies. C'étaient les seules qu'elle vît encore, et probablement elle prenait plaisir à les voir, malgré sa désaffection de tout.
Quand toutes quatre étaient ainsi réunies, ma tante
Michel commençait les apprêts de la collation. Elle prenait d'abord sa boite à Peko, luisant*1 à l'intérieur comme un miroir étamé et peinte à l'extérieur d'un vernis noir où s'épanouissait un bouquetde fleurs d'or. Du bout des doigts elle cueillait trois pincées de petits grains noirs, sans qu'il y eût dix grains de plus dans une pincée que dans l'autre. Ensuite elle découvrait la boite à Tchoulan, y puisait pareillement trois fois et jetait les pincées l'une après l'autre dans la théière. Puis elle versait l'eau qui se mettait à grésiller, fermait le couvercle et laissait bouillir.
Je la voyais alors extraire de sa grande armoir acajou, à portes vitrées, les belles assiettes en porcelaines peintes d'un bouton de rose au milieu et les jolies tasses de Sèvres avec leurs soucoupes minces comme une feuille de papier. Elle en retirait aussi les couteaux à manche d'argent, les cuillers gravées au chiffre de la famille, la boite en fer-blanc où étaient lef bonbons et le grand sucrier lézardé et craquelé que j'ai sur ma table à côté de ma cafetière, au moment où j'écris cette page.
Et pendant qu'elle préparait ainsi le couvert, ches chauffaient dans le four, érigeant leurs mes bruns qui fumaient légèrement,
— Je vais servir le thé, disait enfin ma tante d'une voix presque solennelle. Mettez-vous.
Soyez certain qu'en ce moment le thé avait suffi ment tiré ; non, personne n'aurait pu dire que ; n'avait pas assez tiré, car ma tante Bavait ex le nombre de minutes et de secondes qu'il fallait laisser la théière sur le feu.
Une à une madame Spring, madame Peulleke et madame Dubois s'en allaient prendre dans leur cabas soit des gâteaux à la crème, soit des amandes soit de la
galantine, ou du pâté de lièvre ou du foie gras, car c'était une affaire convenue que chacune apportât quelque chose pour le souper : et Ton se mettait ensuite à table.
Ah 1 la bonne odeur qui se répandait dans la chambre,tandis que ma tante, un doigt sur le couvercle, versait le thé dans les petites tasses ! Une fumée blonde montait vers la lampe dont le verre s'amatissait de vapeur, et, à mesure que les tasses se remplissaient, la transparente porcelaine se dorait de tons ambrés. Oui, je voyais à travers la mince paroi croître graduellement l'eau parfumée, tandis que la bordure, brillait comme du jaspe à la lumière. Quel bonheur de boire dans cette fine porcelaine reluisante au fond de laquelle se balance une tache d'or pâle où se reflètent, dans une lumière gaie, le nez, les yeux et le menton pendant qu'on boit ! J'avais toujours envie d'avaler la tasse avec le thé et même j'ai pressé plus d'une fois ma dent contre le bord, pour voir si ça ne casserait pas comme de la galette.
Sur les assiettes à fleurs s'étalaient les bonbons, le beurre et les tranches de charcuterie, mais les brioches restaient au four, d'où on les tirait à mesure de la consommation, afin de les sentir croquer, toutes chaudes, sous la dent.
Je regardais de mon petit coin madame Spring qui prenait du sucre et tournait sa cuillère dans sa tasse, après y avoir mêlé une goutte de lait. Et le lait formait un petit nuage gris qui rapidement s'élargissait parmi les pellicules de crème.
— Est-il possible, Cadie, de prendre du lait av thé, disait ma tante en remuant de sa cuillère les bulles argentées qui crevaient et se reformaient au mi lieu de sa tasse. On n'a jamais vu des goûts pareils.
— Mais, Thérèse, je ne fais de mal à personne en prenant du lait, je pense. Ne suis-je pas à plaindi
ne pouvoir même prendre du lait sans que quelqu'un y trouve à redire ?
Inopinément madamePeulleke poussait un cri et laissait retomber sa tasse. Elle s'était brûlé la langue «in buvant son thé trop vivement. Coup sur coup cl vrait alors la bouche et se mettait à souiller sur sa' langue ;\ petites fois, puis prenait son mouchoir, i fant, très rouge.
— Je n'y comprends rien, disait madame Spriiu thé n'est pourtant pas trop chaud.
— Est-ce à dire qu'il est froid ? repartait tout <le suite ma tante. Je sais pourtant bien quand
chaud et qu'il faut le boire. Oui, j<i le sais mieux que personne.
— Le thé n'est ni trop chaud ni trop froi l,Théi Mais je ne dis pas un mot qi
de travers. C'est comme M. Spring.
— Trempez votre 1»; ns le th Betzy, conseillait mad tme Dubois, toute droite, tourner la tête.
Et d'autres fois, ma tante disait:
— Nous aurons de la pluie demain, Elisabeth.
— C'est aux petits ronds du sucre que vous voyez cela, Thérèse ?
— Oui, ils vont à droite et à gauche, sans pouvoir se tenir au milieu.
Madame Spring. — Je crois que Thérèse a raison. Il pleuvra demain. Je sens mes engelures.
Madame Peulleke. — Et où avez-vous vos engelures, ma chère ?
Madame Spring. — Où j'ai mes engelures, Sisy ? Ce n'est pas dans le dos, je crois.
Madame Peulleke. — Dans le dos, Cadie ? Est-il possible que vous ayez vos engelures dans le dos ?
Ma tante. — Gomme vous êtes sotte, Sisy ! Ma parole d'honneur ! je n'ai jamais vu de tête comme la vôtre.
Madame Peulleke, en rougissant. — Est-ce que j'ai dit une sottise, ma chère ? (Se tournant vers madame Spring.) Je vous demande bien pardon, ma chère Cadie, mais je n'ai pas pensé mal dire.
Madame Spring. — C'est comme Lise. Je dis blanc : elle comprend noir. A-t-on jamais vu des souillons comme on en voit au jour d'aujourd'hui? Non, il n'y a plus de braves servantes. Mademoiselle porte chapeau. Comprenez-vous qu'une servante porte chapeau, vous ? Voyons : est-ce qu'il y a du bon sens à laisser porter des chapeaux par sa servante ? Ma fille, lui ai-je dit, si vous voulez continuer à porter ça sur la tête, vous sortirez de chez moi. Oh ! je le lui ai dit. Eh bien 1 le croirez-vous ? Elle est sortie avec son chapeau dimanche. J'étais derrière le rideau. Oui, je suis restée une heure cachée derrière mon rideau pour la voir sortir. Quand je l'ai vue, vous concevez, j'en ai eu assez. Je lui ai donné ses quinze jours.
Madame Dubois. — Le punition est plus grande que la faute, Léocadie.
Madame Spring. — Je voudrais vous y voir, ma chère. Il n'y a rien de plus insupportable que cette engeance. Des chapeaux ! Vous plaisantez, je pense 1
Ma Tante, aigrement. — Cadie n'est pas une sainte.
Madame Dubois. — Il vaut mieux souffrir un peu soi-même que d'être exposé à jeter ces malheureuses sur le pavé.
Madame Peulleke. — Sur le pavé, ma chère ? Jésus mon Dieu 1 qui est-ce qu'on a jeté sur le pavé? N'avezvous pas dit qu'on a jeté quelqu'un sur le pavé ? Continuez, je vous en prie, ma chère Lisbeth. Je suis toute chose.
Madame Spring. — [Mais non, il ne s'agit de rien de cela.
Madame Dubois. — Ma chère Bctsy, vous m'avez mal comprise. Je disais...
Ma Tante. — Vous n'allez pas répéter ce que vous avez dit, je suppose, Lisbeth ?
Madame Dubois. — Comme vous voudrez, ma chère Thérèse.
Madame Peulleke. — Certainement j'aurai mal compris. Est-ce que vous n'avez pas entendu un bruit sous la table? Je vous assure que j'ai entendu on bruit. Seigneur Dieu ! si quelqu'un était caché dessous ! Regardez, Stéphane, pour l'amour du ci
Moi. — Je ne vois rien.
Madame Peulleke. — X'1 voyez-vous rien, Stéphane '? Est-il possible que vous ne voyiez rien ? J'ai pourtant bien cru entendre... Mon mari m'a raconté Phi d'un homme qui B* était tenu trois jours - sous
une table, ma chère. Oui, et à cause de sa... Comment
diriez-vous? Je ne sais plus à cause de quoi il était resté trois jours sous la table, mais il y resta vraiment trois jours. Hi ! Hi ! Ha î Ha !
Ma Tante. — Taisez-vous, Sisy, etprenez un peu de fromage. Vos histoires n'ont pas le sens commun.
Madame Peulleke. — Est-ce que j'aurais dit quelque chose de mal ? Je croyaispourtant savoir cette histoire. (Avec éclat.) Voyez un peu si cet homme était mort de faim !
Madame Spring, à ma tante. — Merci ; j'ai encore du thé. Passez-moi la marmelade. Vous faites bien la pêche, Thérèse. N'est-ce pas, Elisabeth, que Thérèse fait bien la pêche ?
Madame Dubois. — Tout à fait bien.
Madame Spring. — Un peu plus cuite, cependant... Moi j'aime la marmelade très cuite. M. Spring, lui ne l'aime pas du tout. C'est caprice, pur caprice, car il y a dix ans, il en mangeait. Non, vous ne savez pas quel homme c'est! Je finirai par en mourir.
Madame Peulleke. — Mourir, ma bonne Gadie ! Ne parlez plus jamais de mourir. Ah ! vous me fendez le cœur avec votre mourir.
Et ainsi de suite. J'écoutais de mes deux oreilles, sans perdre une bouchée. Madame Spring, touten poussant des soupirs, dépeçait ses brioches avec un appétit véritable, et elle en absorbait beaucoup. Quand elle prenait de la marmelade au fond du pot, elle serrait les coins de sa mince bouche, la lèvre humide et brillante. Malgré ses chagrins et sa maigreur, il n'y avait pas de femme qui aimât plus qu'elle les douceurs et les petit plats fins. Elle suçait sa brioche avec gourmandise, trempant les morceaux dans la tasse et se coulant pendant les pauses d'énormes cuillerées de confiture. Elle n'était jamais sans grignoter quelque chose, bien
qu'elle se défendit de manger plus que ne man. poulet d'un mois; et sa main allait constamment i assietteà sa bouche. Chaque fois qu'on lui offrait d'un plat, elle disait qu'elle n'y toucherait plus et cil*' linisait toujours par y revenir.
— Encore ceci, disait-elle. N'est-ce pas trop - Vous verrez que je n'en viendrai pas à bout. Attendez. Voici mon affaire. C'est incroyable coin ni'1 j*ai tout à fait cessé de manger depuis que je suis sinnlheureuse.
Madame Peulleke, elle, se livrait à ses distractions familières : elle prenait le pot de marmelade pour le sucrier et y plongeait les doigts; ou bien elle jetait une amande dans sa tasse, à la place du morceau de sucre qu'elle avait cru y mettre. Elle mangeait très vit moments et d'autres fois très lent 'ment, la tète sur l'épaule, regardant fixement la lampe. Tout à coup on la voyait se tourner en riant d'un côté ou d'un autre quand personne ne pensait à rire ; et plus souvent elle poussaitungros soupir en croisant les mains et di
« — Est-il possible, Jésus Dieu ! > alors qu'il n'y pas lieu <ln tout de soupirer.
Madame Dubois buvait deux tisses d pliait
sa serviette après la seconde brioche, immobili deux mains croisées sur la table, attendant q fini pour se mettre au tricot ou à I [u'elle
apportait toujours av< El quelquefois, joy<
nia tint'- la d BOUS, le souivil fr
nt en elle-même :
— Je suis BÛre qu'elle enrage contre moi. Mais l'on n'aurait jamais su din
inde madame Dubois.
Ah î c'étaienl là de bonn< nflail
comme un tambour, pendant que la neige fouettait la vitre; on entendait par moments dans la rue sourde tinter les grelots d'une voiture passant au loin ou la sonnette de la verdurière d'en face, avec son petit carillon qui n'en finissait pas ; puis le canari, réveillé par le bruit des assiettes, se mettait à rossignoler à tue-tête. Et dans l'escalier montait le bruit du moulin à café que tournait l'une ou l'autre des demoiselles Hoftje, car c'était l'heure de leur souper.
Alors ma bonne tante ouvrait à demi la porte, reniflait un instant l'odeur du palier, puis rentrait, disant:
— Pouah ! c'est tout chicorée ! Qu'est-ce qu'elles ont à boire de la chicorée comme ça ? Il y a de quoi s'empoisonner.
Je n'oublierai pas Poussette, la grande chatte, ni Castor, le petit épagneul : non, je ne puis pas les oublier.
Poussette grimpait sur l'épaule de ma tante et s'y roulait en boule, regardant aller et venir sa main et allongeant par moments la grille pour accrocher au passage un morceau de brioche. Castor, de son côté, sautait autour de la table, dressé sur ses jambes de derrière et le bout de sa langue rose entre ses dents, ou bien se posait sur son séant en jappant et remuant ses petites pattes à manchettes blanches, comme un lapin à cymbales. Oh! ils auront leur part: ma tante leur donnera un peu de brioche émiettée dans du lait, et Castor, par-dessus le marché, lappera le thé qui a coulé dans les soucoupes. Saute, Castor ! Et après avoir éternué une dizaine de fois, Castor prendra son élan et happera finalement le quartier de sucre auquel il a droit tous les soirs.
A dix heures, madame Dubois se levait en disant :
— Je me retire, Thérèse. C'est mon heure.
Madame Peulleke s'écriait:
— Est-il déjà dix heures, Elisabeth ? Ëtes-vous sûre qu'il est déjà dix heures?
Et soudain elle embrassait ma tante, reprise à ses attendrissements:
— Quel malheur, ma chère 1 Nous allons donc nous quitter. Dieu m'est témoin que je serais parfaitement restée jusqu'à minuit. Oui, je n'ai jamais eu moins l'envie de dormir.
— Ah ! ma bonne Thérèse, disait de son côté madame Spring, quelle bonne soirée ! Votre thé était vraiment bon. N'est-ce pas, Sisy, que le thé était bon? Un peu trop vanillé peut-être. Moi je ne mets jamais de vanille, M. Spring veut au contraire que j'en mette: c'est ce que je ne prétends pas. Ah ! ma pauvre amie, que je suis à plaindre !
Puis madame Spring chaussait ses galoches, madame Peulleke rentrait dans ses fourrures et madame Dubois faisait l'agrafe de son long manteau noir.
— Eh! bien, Sisy, après quoi courez-vous comme ça, demandait ma tante à la grasse madame Peull-ke qui trottait affairée dans les coins.
— Mon Dieu ! ma chère, est-ce croyable? J'avais mis dans ce coin mon minou et je ne le trouve plus. Est-ce que le chat ne l'aurait pas mangé, pal
A moins qu'un voleur ne soit entré pendant que prenions l' I h < - . oh! ma chérie, il y a des chusingulières! Stéphane, voyez «loue ce que j dos. Mais, voyez doue, Stéphane. Je suis bien sûre que c'est Poussette. Est-ce mon minou, vraiment? J'ai failli me trouver mal. Pensez «loin1: Pou 88 ttedana moi Et mon parapluie ? Avais-je un parapluie .' < >h rai jamais prête. »
Ma tante descendait avec la lampe, suivie de Castor et de Poussette, déposait la lumière sur la dernière marche de l'escalier, ouvrait elle-même la porte de la rue. Et la clarté, se répandant au dehors, rougissait la neige ou faisait scintiller le verglas.
Ma bonne tante tendait alors les deux mains et disait : « à mercredi »; elle secouait très fort les doigts de madame Spring et de madame Peulleke et touchait légèrement la main que lui présentait madame Dubois.
Puis les trois amies remontaient la rue jusqu'au réverbère qui est au bout. Je voyais la mince silhouette de madame Dubois se détacher raide et droite sur la neige, pendant que madame Spring, repliée sur ellemême, tapait ses socques à terre pour ne pas glisser et que madame Peulleke, les bras ouverts, essayait de se tenir en équilibre sur ses talons, s'arrêtant à chaque pas et criant :
— Je sens que je vais tomber. Ouf! Je m'arrête ici. Non, je ne fais plus un pas. Quand je serai à terre, il sera trop tard, je suppose.
Et de' loin elles entendaient matante qui appelait Castor.
— Castor ! Castor î Ah ! le petit polisson ! Rentrez, Castor !
Puis la porte se refermait et ma tante Michel se mettait à lire ses romans jusqu'à minuit.
Un matin, c'était la veille du jour de l'an, ma tante trouva sur le palier, devant sa porte, une enveloppe à
son adresse, avec le timbre de Paris. Elle me dit plus tard que, dès l'instant qu'elle eut reconnu L'écriture, elle ressentit un fort battement de cœur, comme si elle se fût attendue à quelque chose d'extraordinaire. Elle rentra avec la lettre et l'ouvrit, en me disant, d'une voix basse, presque effarée :
— C'est Clotilde qui m'écrit.
Je sais assurément la figure qu'elle avait pendant qu'elle lisait, toute droite dans le petit jour gris de la fenêtre, pour y voir plus clair, car le brouillard très épais dans la rue, et la chambre, sous la clarté brouillée des vitres, nageait dans une demi-obscurité. Oui, je le sais puisque j'étais moi-même près du feu, mes pieds dans la chancelière, la suivant de mon r curieux. Ses mains tremblèrent d'abord en faisant sauterie cachet; puis, à mesure que se prolongeait sa lecture, elle devint pâle, sa bouche se pinça, elle finit pat froncer fortement le sourcil.
Je me demandai alors quelle pouvait bien Clotilde et pourquoi la lettre impressionnait si vivement ma tante. A force de chercher en moi-même, il in vint à l'esprit que Clotilde était le nom de la sœur de madame Dubois. Ce nom quelquefois avait été prononcé dans les causeries du mercredi, mais avee une tenue, et seulement quand madame Dubois n'était j
Ma tante jeta brusquement la Lettre sur la table, croisa les bras et s'écria, les yeux perdus devant elle
— Eh bien! il ne me manquait plus «pic <
Elle reprit la letti nouveai b devant
la fenêtre : mais eUe ne la relui pas ses lunettes sur son nez, ses tireboucl. petites -ccousses; et ses lèvres remuaient rapidement, car, cette fois, — je n'eus pas de j>eine à
voir, — elle semblait épeler les mots pour mieux en percer le sens.
Puis elle se prit à marcher à grands pas par la chambre dans le bruit de son jupon de boucran battant ses genoux; elle fit ainsi six fois le tour de la table, ni une fois de moins ni une fois de plus ; et toujours elle marmottait des paroles qui ne sortaient pas de ses lèvres. Alors, il arriva ceci : Castor, qui s'était oublié dans un coin, s'imagina qu'elle lui donnait la chasse, et se mit, lui aussi, à courir en rond autour de la table, de toute la vitesse de ses courtes jambes, la queue entre les cuisses, mais pas assez vite pour que ma bonne tante dont les enjambées s'accéléraient, ne l'atteignît et ne lui écrasât la patle de toute la largeur de ses chaussons. En un instant toute la maison retentit des glapissements du pauvre roquet. Ce qui n'empêcha pas mon excellente parente de lui administrer une correction soignée. Et tout à coup elle revint se piéter devant moi, hochant la tète, tout attristée et me disant :
— Oui, Stéphane, me voilà dans de jolis draps. Sac à papier, mon garçon, c'est une belle affaire qui me tombe sur le dos. Qu'est-ce que j'ai à voir, moi, dans toutes leurs bisbilles ?
Elle se montra ce matin-là, d'une humeur tout à fait détestable; un moment même elle fut sur le point de descendre chez les demoiselles Hoftje pour se plaindre du bruit qu'elles faisaient en nettoyant leur cuisine : car c'était le samedi; mais elle ne descendit pas. Elle s'assit devant son encrier, après avoir pris dans son armoire une plume et un petit cahier d'Angoulême; ensuite elle mit la plume dans ses dents, se gratta le sourcil, posa son menton sur s°s mains, eut l'air de chercher; mais bientôt, repoussant résolument le papier, elle s'écria:
— Non, je ne veux pas lui écrire. Qu'est-ce que je lui écrirais d'ailleurs ? C'est une ancienne amie après tout. Je ne veux pas lui refuser ce qu'elle me demande. Ma parole d'honneur, Stéphane, j' en deviendrai folle.
Puis, courant et tournant en tous sens, son plumeau à la main, elle commença la toilette de son petit appartement, le corps agité de mouvements sacc mais, comme elle s'arrêtait souvent pour songer, la besogne n'avançait pas; et elle finit par jeter son plumeau sur un fauteuil, vexée contre elle-même, sa bouche toujours plus plissée, au point qu'elle semblait avoir avalé ses lèvres.
Le canari, déjà excité par les gémissements p< rçants de Castor, choisit ce moment pour filer ses notes les plus aiguës; et tout en s'égosillant, il la suivait de son petit œil noir avec l'espoir qu'elle lui donnerai» comme d'habituder le morceau de biscuit qui le réc »ml pensait de ses adresses de chanteur. Mais elle lui cria avec colère :
— Te tairas-tu, vilaine bête !
Et en même temps elle faisait tourner ses bras comme des ailes de moulin pour le réduire au sii Fifi ne l'entendit pas ainsi, et prenant au contraire ces grands gestes inaccoutumés pour des encour il redoubla de gaîté, tellement qu'on cessa d'entendre le ronflement de la bouilloire sur le poêle, le bru demoiselles Hoftje dans la cuisine et le tintement de la sonnette chez la verdurière d'en face.
A midi ma tante Michel parut B6 calmer un p me dit, presque froidement:
— Si vous aviez dix ans de plus, mon garçon, je vous demanderais un conseil.
Je me sentis encouragé à lui adresser une q
— Qui est-ce, madame Clotil d
Elle darda sur moi un regard pointu et réexaminant avec défiance :
— Qui vous a dit, Stéphane, que c'est Glotilde qui m'écrit?
— Mais vous-même, tantôt.
— L'ai-je dit? Eh bien, oui, c'est Glotilde, Glotilde Dubois. Je vous demande un peu : elle m'écrit à moi de lui faire voir sa sœur. Des choses impossibles I J'en suis tout à fait malade.
J'aurais bien voulu m'enquérir pourquoi il était impossible de faire voir la grande madame Dubois à sa sœur Glotilde ; mais je n'osais pas, soupçonnant là dessous un mystère qui m'irritait délicieusement et aussi me'remplissait du trouble secret de la femme.
Maintenant elle semblait se reprendre vis-à-vis de moi à une plus grande circonspection. Après le déjeuner de midi, elle se jeta dans son fauteuil, étendit un mouchoir sur ses yeux afin de faire en paix sa sieste, étira ses jambes devant le feu. Mais elle ne parvint pas à trouver le sommeil ; et tout à coup lançant le mouchoir au loin, elle se redressa, poussa deux gros soupirs et me dit :
— Stéphane, votre tante aime certainement ce qui est bon, mais elle préférerait se priver de thé et de brioche pendant une semaine plutôt que de se charger d'une commission semblable.
Chaque fois qu'elle passait devant la lettre, ouverte à présent sur l'armoire, elle la prenait, la relisait, sans sauter un mot, croyant toujours que quelque chose lui avait échappé d'abord.
— Ah I les femmes ! les femmes 1 disait-elle entre ses dents, c'est si plein de secrets !
J'aurais donné bien des choses pour connaître le contenu de cette fatale missive; oui, ma curiosité
était à ce point éveillée que j'aurais fait, je crois, sans remords, le sacrifice de mes prochaines étrcnnes, en exceptant cependant le cheval de carton.
Dans l'après-midi, ma tante passa une robe de soie verte dont elle se parait seulement les diman se coiffa d'un chapeau à plumes noires, tout petit, qui lui donnait un air de vieille jeune fille et faisant ensuite les boutons de ses gants :
— Je vais chezLisbeth, me dit-elle. Mettez-vou-
du feu, Stéphane, et amusez-vous à regarder les images de mon Monte-Christo; je ne serai pas longt» Mais surtout faites bien attention au feu, Stéphane.
Je lui promis tout ce qu'elle voulut et elle partit, après avoir fourré la lettre dans son manchon.
— Certainement, pensais-je en moi-même, madame Clotilde demande une chose bien extraordinaire, puisque voilà ma tante Michel toute pareille à un<
ce matin. Qu'est-ce qu'il y a pourtant d'extraordinaire à ce qu'une sœur cherche à voir sa sœur'/ A i qu'elles n'aient des torts l'une envers Tau: quelstorts madame Dubois, qui est si bo tirait]
elle avoir envers madame ClotiM moi, je ne voudrais pas me brouiller avec elle pour tout l'or du inonde. Non, je ne le voudrais pas.
— Ah I mon garçon, s'exclama ma tante en rentrant à la tombée du jour et en jetant dans un coi loches, je ne m'y laisserai pins prendre. Quel)
Dieu ! quelle femme !
Elle se déshabilla, mit sa petite jaquette blanchi dessus son jupon de boucran, chans puis se détendit dan- cette parole de bien-éti
— Quelle bonne chose d'être près de son feu.
phane ! Il fait un temps I sûrement nous aurons de la neige pour le jour de l'an.
Et elle ajouta, en se tapotant les anglaises d'un petit geste délié et heureux :
— C'est égal. Je suis contente pour cette pauvre Clotilde. Mon cher garçon, je vous ai apporté du bonbon. Allez me prendre mon cabas.
Le mercredi suivant, juste le lendemain du jour de l'an, les trois amies se firent chez ma tante leurs compliments de bonne année : on prit, ce soir-là, après le thé, du vin chaud, et le vin chaud fut suivi d'un punch qui flamba, pendant cinq bonnes minutes, dans l'obscurité de la chambre, sous la vague clarté du carcel dont la mèche avait été baissée.
Madame Peulleke montra toute la soirée une sensibilité et une distraction vraiment intéressantes: dans la même minute sa grosse et luisante figure rose passait du rire aux larmes. [Madame Spring, de son côté, fit paraître tant de chagrin, à cause des étrennes que lui avait données M. Spring, qu'elle but positivement un petit coup de trop. Mais madame Dubois, toujours sévère, ne voulut toucher ni au punch ni au vin chaud. Quanta ma bonne tante, elle raconta deshisloires de nouvel an passés, expliqua comment elle aurait épousé, si elle l'avait voulu, un monsieur le baron de Quatrebras, qui était manchot, mais possédait 50,000 francs de rentes, et bouda, caressa, caressa, bouda madame Dubois avec une bizarrerie d'humeur qui frappa tout le monde.
— Ma chère Lisbeth, un peu de bonbon, disait-elle. Ne prendrez-vouspasunpeu de bonbon? Voyons, poi me faire plaisir.
Et l'instant d'après :
— Vraiment, ma chère, vous êtes insupportable avec vos airs. Il n'y a pas moyen de vous tenir compagnie.
Au moment de partir, madame Dubois dit à ma tante, très bas :
— A demain.
Celle-ci lui serra les mains de toutes ses forces et répondit :
— Oui, à demain, six heures.
Ce jour-là, je ne devais pas aller chez ma digne parente, mais mon désir de connaître madame Clotilde était si vif que je lui demandai, sur le point de la quitter à mon tour :
— Est-ce que je ne pourrai pas voir madame Clotilde une petite fois, moi aussi ?
— Et pourquoi veux-tu voir madame Clotilde, mauvais sujet?
— Mais, tante, pour la voir, lui répliquai-je, u: confus.
Il fut convenuque j'arriverais vers cinq heures i je ne demeurerais qu'un instant.
Quand, très rouge d'avoir couru, je pénétrai enfin le lendemain dans le petit appartement soigneus épuusselé et tout éclairé par la douce lueur tranquille de la lampe, une petite personne de trente cinq ans. qui tenait à la main un album de phol
phies, leva les yeui et avec une fixité i
ordinaire la porte que j d'ouvrir ment]
on eût -lit qu'elle voula : i«i< mnraillea pou
si quelqu'un n'arrivait pas derrière moi.
Lorsqu'elle s'aperçut que j'entrais seul, elle mit les deux mains sur son cœur et dit :
— Mon cœur s'est brisé, Thérèse, j'ai cru que c'était elle.
— Allons, entrez, Stéphane, dit ma tante Michel. C'est mon neveu, Clotilde.
Alors cette singulière créature me prit tout à coup dans ses bras et m'embrassa avec transport, en s'écriant :
— Je l'ai vu tout petit, tout petit. Dieu! comme tout change ! Le voilà grand garçon maintenant. Mon cher enfant, ne reconnaissez- vous plus la Clotilde qui vous faisait sauter ?
Elle m'embrassait coup sur coup, de toutes ses forces, au point de me faire mal.
— Dis, mon enfant, vraiment, ne me reconnais-tu pas ? répétait madame Clotilde. Regarde moi bien dans les yeux. Est-ce que je te fais peur ?
Puis, se tournant vers ma tante et me montrant de la main :
— Thérèse t Thérèse ! cria-t-elle. Voilà ce qui m'a manqué toute ma vie !
Petite et brusque, très maigre, avec une grande bouche, des yeux gris sous des cheveux noirs crêpelés, presque laide, telle était madame Clotilde. Elle avait les joues pâles, les paupières rouges et sous les pommettes des creux profonds comme des trous de vieilles douleurs. Ses fines mains de petite fille se chargeaient de baguespresque àchaquedoigt, maiselleétait malchaussée et il y avait un certain désordre dans sa toilette. Elle se levait, s'asseyait, se mouvait constamment, avec une vivacité inquiète dans le geste et la parole. Elle avait repris l'album et considérait la photographie de madame Dubois en une attention extasiée.
- C'est bien elle, disait-elle entre ses dents. Oui, je la vois comme si elle était là. Sainte et chère sœur!
Elle fixait sur la pendule son petit œil couleur tain, en cillant.
— C'est incroyable comme l'heure est lente. Elle Df viendra donc jamais !
Je remarquai que ses narines battaient d'un petit mouvement égal et continu, chaque fois qu'elle respipirait ; et sa sèche poitrine se soulevait sous son corsage, avec force.
— Un peu de patience, lui disait ma tante.
— Oui, ma bonne Thérèse, de la patience. J'ai peur et je voudrais y être déjà. Huit ans sans la voir ! Non, je ne pouvais plus vivre sans la serrer dans mes bras.
Puis elle embrassait sa vieille amie dans la nuque et lui disait :
— Ah ! ma chérie, je vous ai toujours aimée comme une sœur. Non, après Elisabeth, il n'y a personn
j'ai plus aimée que vous.
— Ta, ta, ta, restons calme, faisait ma tante i mouchant pour surmonter son attendrissement.
Clotilde souriait alors :
— Calme, ma pauvre amie ! Oui, soyons calme. Après huit ans, j'ai bien le droit d'être un peu
près de vous deux.
A la demie, ma tante me renv
— Tiens, médit madame ClotiMe, garde ça en souvenir de moi, cher enfant
Et «'lie me tendit on petit carnet d'ivoire garni d'un crayon d'or ; mais tout à coup, me retii I nains
le carnet, elle le refourra dans sa poche et me seulement 1»' crayon.
— Un carnet? On ae Bail pa8, murmurait-elle, toute tremblante. On écrit quelquefois des choses...
Là-dessus, sans en dire davantage, elle me serra à m'étouffer, et je m'en allai.
J'ai su depuis par ma tante les fautes et les malheurs de cette pauvre femme.
« — Stéphane, me dit un soir cette excellente personne, plus vieille alors de dix ans, je ne vous ai jamais montré la lettre de cette pauvre Clotilde qui vient de mourir. Je ne vous l'ai pas montrée, parce que vous êtes seulement à l'âge où ces choses-là peuvent être montrées. Prenez cette cassette, sur la deuxième planche, à côté de la caisse à l'argenterie, et apport<*z-la moi. Bien. Maintenant jetez une pelletée de charbon sur le feu et mettez-vous ensuite près de moi. Voici la lettre : vous pouvez la lire.
« Ma tante me passa un vieux morceau de papier jauni par le temps, et je lus ces mots d'une grosse écriture raboteuse et tourmentée :
« Ma chère Thérèse, vous souvenez-vous encore de » moi ? Moi, je vous aime comme au premier jour. Je » suis comme une morte ici, toute seule dans ce Paris » que j'ai aimé et que je n'aime plus, et je n'ai plus » la force de vivre. Le cœur me danse dans la poitrine. » Vous verrez que ça me jouera un tour. Il y a bientôt » huit ans que j'ai cessé d'avoir des nouvelles d'Efîsa- » beth. Je ne veux pas mourir sans la revoir. Oh ! Thé- » rèse, faites que je la voie, mais chez vous, car jf^ n'o- » serais jamais chez elle, je ne sais pourquoi. Oh ! ma » chère Thérèse, jn traverserais le fou pour être au-
)> près d'elle une heure seulement. Dites-lui que j » pas osé lui écrire. Je vous en prie, Thérèse, i » cela pour moi. Je prendrai le train mercredi, deuxième
» jour de l'an et serai chez vous jeudi. Votre amie » jusqu'à la mort.
» Clotilde. »
« — C'esthien cela,ditma tante .[Je n'oublierai jamais l'embarras dans lequel me jeta cette lettre. J'aimais Clotilde, oui, je l'ai toujours aimée, et j'étais émue de voir qu'elle se souvenait de moi. Mais Elisabeth! comment li faire venir chez moi? Comment lui dire que Clotilde, désirait la voir? Elisabeth est une vieille maniaque et elle alecœurunpeudur,pensais-je en moi-même. Elle n'a jamais voulu qu'on lui parlât de sa su certainement elle me fermera la bouche dès que je lui dirai qu'il s'agit de Clotilde. Qu'est-ce qu'il arri\ C'est que je me fâcherai, oui, j lui dirai ses vérités, et au lieu {\<> raccomn deux sœurs, je me serai tout simplement brouillé l'une et l'autre. Voilà ce que je i car je suisvive,et quoique j'aie toujours beaucoup aine'' cette singulière Elisabeth, je n'ai jamais pu Bupp qu'elle me contredise en rien. LTm> lionne femme tout, mais vo tpansion, concenti
elle-même. Un moment, j.- pei \ Clotilde
qu'elle ne «levait pis compter sur moi; ma papier, envoyez donc promener une amie malh J'allai voir Elisabeth. — No - rien pu
de plus que d'aller voir Elisabeth pour une pareille chose. Elle s'appn irtir quand j'entrai chez elle.
» - Lisbeth, lui dis je, mettez là \ à vous parler,
» Elle s'attendait si peu à me voir qu'elle me demanda s'il était arrivé quelque chose. Je tremblais, mon cœur battait, j'avais envie de lui sauter aux yeux et en même temps de l'embrasser. Alors nous causâmes pendant une heure de toute sorte de choses, excepté de celle pour laquelle j'étais venue. Elle me regardait avec un peu d'inquiétude et me dit enfin:
» — lime semble, Thérèse, que vous deviez me parter de quelque chose.
» — Oui, Lisbeth, répondis-je en faisant un effort, de Glotilde.
» Elle se leva toute droite et dit :
» — C'est inutile.
» Je me levai à mon tour et lui dis froidement :
» — Oui, de Glotilde. Elle m'a écrit. Voici sa lettre.
» — C'est inutile, répliqua-t-elle avec force.
» Alors, Stéphane, je perdis un peu la tête. Je sentais que j'allais me mettre en colère, et en même temps j'avais peur de Lisbeth. Je ne l'avais jamais vue dans une telle agitation: elle était blanche comme ses manchettes et sa figure était entièrement contractée.
» — Vous la lirez, Lisbeth, lui dis-je; et je lui présentai la lettre.
» — Je ne veux pas la lire. Cette femme n'est pas ma sœur et je ne la connais pas.
» — Eh bien, si c'est comme cela, m'écriai-je, vous Técouterez, malgrévous, car je vais vous la lire, moi, nom d'un petit bonhomme I Et je me mis à lire la lettre si haut qu'on aurait pu m'entendre de la rue, mais je pensais bien à cela dans ce moment. Lisbeth parut tout à coup se calmer et me dit quand j'eus fini:
» — C'est bien, Thérèse. Vous avez fait ce qu'on vous demandait. Mais je ne veux pas. Que tout soit dit!
— Non, tout n'est pas dit, Lisbeth. Une sœur ne
doit pas fermer l'oreille à la voix de sa sœur. Il faut voir Glotilde.
» Elle avança la main et me dit :
» — Thérèse, vous ne pouvez pas comprendre...
» Mais je ne la laissai pas achever et je criai :
» — Malheureuse que vous êtes! Savez-vousquevous êtes plus coupable qu'elle, puisque vous ne lui avez pas tendu la main? Moi, Lisbeth, j'aurais été la chei au bout du monde pour la sauver.
» Alors elle se jeta dans mes bras en pleurant :
» — Thérèse, je vous obéirai. Vous valez mieux que moi.
» Ce qui n'est pas vrai, Stéphane, en supposant que je vaille quelque chose.
» C'est égal, j'avais le cœur bien content quand, le soir venu, je me retrouvai chez moi, les pieds <lans mes pantoufles, songeant a ce qui s'était passé. Ma parole d'honneur, je n'aurais pas recommencé.
» J'aurais voulu écrire à Clotilde, mai- sa lettre sans adresse et je savais seulement qu'elle habitait Paris.
» Le jeudi, enfin, une voiture s'arrête devant la m
» On sonne: j'entends an pas dan- l'escalier; j'ouvre la p .rie. C'était Clotilde. .lourde Dieu! quelle joui Et moi qui aime les pleurnicheries! C'était bien elle, Stéphane, oui, ce n'était que trop bien ma pauvre tildesi aim nite, si dévi >nne et en même temps
si mauvaise tête. Saperlipopette l j'y Buis < li revois tombant dans mes bras, m'étreignanl à bras le corps, m'embrassani dans le cou et me disai
» — Ah ! Thérèse ' m m re
Clotil n'ai plus que les os. Pardon n<
aussi. Je n'en ai plus pour longb mpfl
» Elle regardait les moindre s choses, les prenait dans ses mains et se demandait si elle ne les avait pas vues autrefois. J'avais un petit tableau de tapisserie dont elle m'avait fait cadeau à ma fête, dans le temps; elle l'embrassa en disant :
» — J'étais encore jeune fille alors. Oh! comme c'est bon de ne rien savoir de la vie!
» Vous êtes venu, ce jour-là, à cinq heures, Stéphane, et vous êtes parti à la demie, je m'en souviens. Clotilde allait sans cesse de la pendule à la porte.
» — Thérèse, me disait-elle, comment ferai-je pour attendre ? Ah I que ne puis-je aller au devant d'elle :}
» Quand il fut près de six heures, son cœur se mit à battre si fort qu'elle le comprimait à deux mains, tenez, comme cela, et, toute pâle, elle me dit :
» — Voilà que j'ai peur à présent.
» Puis elle m'attirait à elle et me demandait:
» — Quelle figure me fera-t-elle? Dites-moi bien ce qu'elle vous a dit, Thérèse, afin de me calmer. J'ai le sang qui bout. Ah ! mon cœur ! mon pauvre cœur !
» Un peu avant six heures, on sonna. Elle sauta sur ses pieds comme un ressort, au milieu de la chambre, les mains toujours à la poitrine. C'était le boulanger.
» — Tant mieux, fit-elle. Je n'y étais pas encore assez préparée.
» Mais presque aussitôt on sonna de nouveau, et cette fois deux coups.
» — C'est Lisbeth, dis-je à Clotilde.
» Elle s'assit, se leva, s'assit encore, prit sa tête à deux mains et enfin se mit toute droite. Ah! il aurait fallu la voir. Je n'ai jamais vu personne dans un pareil état. Il me sembla qu'elle.... »
298 LE TIIÈ DE MA TANTE MIGH1
Ma tante s'interrompit pour tousser.
« — Je ne saurai jamais continuer, Stéphane, dit-elle, si vous ne me donnez un verre d'eau.
« Je versai un verre d'eau et, après l'avoir sucré, elle y mit elle-même deux gouttes de fleur d'oranger.
» — Il me sembla, continua ma tante après avoir Itu à petites gorgées, il me sembla qu'elle allait tomber sur le plancher, si je la quittais. It pourtant il fallait ouvrir. Je savais que c'était Lisbeth; j'avais reconnu ses deux petits coups, car il n'y avait qu'elle pour sonner de cette manière. Je <les«-.'ixli> enfin, nui, c'était bien Lisbeth. Elle était très pâle. Elle, me dit en entrant :
» — Eh bien ?
» Je lui répondis en levant le doigt :
» — Elle est en haut.
» Alors la voilà qui monte tout droit Bans rien dire et moi derrière, assez Botte «'t ne Bâchant comment tout cela allait tourner. Lisbeth pousse la porte, fait un pis, puis B'arréte; j'entre & mon tour, et \ qu'elle s'arrête, je la p »uss • dans 1.' (|<>s. Non, je n'oublierai jamais cette Bcène. Stéphane. Clotilde immobile lea yeux fixes, regardait Lisbeth en lui tendant a demi l«-s . comme quelqu'un qui n'ose pas; m m- tout I ih ouvre les e v abat de tout son
corps. Et elle murmurait dam
— Elisabeth ! Betb ! Beth ! Lisbeth ! Elisabeth !
» Comme une femme qui vient de retrouver son petit enfant après l'avoir longtemps cru perdu.
» Lisbeth, de son côté disait :
» — Glotilde ! Ahl Glotilde ! A la fin! Non, vous ne savez pas !
» Je laregardais; elle faisait des efforts pour ne rien montrer de ce qu'elle avait dans le cœur. Elle se tenait à quatre comme un rameur qui sent que le courant l'emporte, et ses narines battaient, battaient, là, te» nez ! comme des rubans au vent.
» Et je me disais en moi-même :
» — Mais va donc, grande bête. Crie donc, pleure donc, fais donc quelque chose, toi aussi.
» Oui, Stéphane, à la voir ainsi se pincer pour dissimuler son sentiment/tandis que l'autre, si bonne, cette pauvre aimante Clotilde, la nouait dans ses bras et s'abandonnait à sa tendresse, à son repentir, à sa frayeur, à toutes les émotions qui déchiraient son âme, je l'aurais battue. C'est la faute à ma nature un peu vive qui me fait faire quelquefois des choses dont j'ai lieu de me repentir après. Mais voilà, chacun a ses défauts. Où en étais-je, dites, Stéphane, où en suis-je resté? Minute, patience! Je sens que came revient. Je vous disais donc que je l'aurais battue, tant je me rongeais de la voir faire ses manières. Et tout à coup, le temps de tourner la tète, j'entends un cri. C'était Lisbeth qui partait à son tour.
» Ah! elle n'en pouvait plus non plus, elle ! Est-ce qu'on commande à ces choses-là d'ailleurs ? Mettez plutôt une paille en travers du goulot de la pompe, pour empêcher l'eau de couler, Stéphane, que votre froide raison en travers de votre cœur, pour en comprimer les élans.
» C'est ce que je pensais, mon garçon, en voyant les
grosses larmes qui roulaientdans ses veux, tandis que des sanglots soulevaient sa poitrine. Oui, [ue je
pensais, ou du moins c'est ce que j'aurais p< vais été capable de penser dans ce moment. Mais les yeux brouillés comme quand la fumée de la bouilloire couvre le verre de mes lunettes, et dans mes larmes je voyais tourner le quinquet, la table, Pouî Castor, Lisbeth et Glotilde, en rond, ainsi que les carabitjes qu'on fait tourner pour un cens aux tourniquets des kermesses, Stéphane. A présent, je l'aurais embrassée, cette grande Lisbeth, tant elle était ellemême abattue par la force de son émotion. P donc ! Une sœur, votre propre sang, une branche du même arbre, un être dont en est presque l'autre moitié et qu'on n'a plus revu depuis huit ans. qui était comme mort, qui revient tout à coup se jeter dans vos bi qu'on retrouve si changé qu'il en est à peine reconnais* sable, si ce n'est à ce qu'on se sent dans le cœur lui I Voilà l'histoire.
» Et Lisbeth pressait dans ses longues mains blanches, trop longues, la tête de Glotilde et la regardait avec des yeux qui lui entraient jusqu'à l'âme. On eût ditqu'elle demandait sans le demander pauvre
cher cœur du bon Dieu, si con(iant,si tendiv. m t< peines, ses fautes, ses déceptions, ses yeux clairs pénétraient profondément k de
Clotilde. Et, pendant ce temps, Bes Banglots fais dans sa gorge le bruit d'une eau qui ne p
» — Viens que je te vole. lumière, plus
près, disait Clotilde. Ah ! mon cher cœur, belle t Tu as toujours été la plu plus belle que tu n'as i tin
Ce qui n'était pas vrai, Stéphane ; mais Clotilde avait le cœur et la tète ainsi faits qu'elle voyait tout en beau et en bien, et elle s'enflammait pour tout ce qui la touchait comme de la paille sur laquelle on a laissé tomber du feu. Et puis, qu'elle était câline ! Elle lui souriait, l'embrassait, lui faisait les yeux doux, prenait sa tète et ses bras et ses mains dans les siennes ou se roulait contre elle, entre ses genoux, en pleurant, en parlant, en lui murmurant des choses, je ne sais quoi. Je n'ai jamais vu cœur pareil et plus sur la main ; tout ce qu'elle pensait, le bon et le mauvais, elle le disait, sans rien pouvoir garder pour elle, vite, très vite, comme les premières pierres d'un tombereau qu'on déverse à terre et que poussant celles qui sont derrière. Lisbeth, au contraire, plus froide, moinsexpansive, la regardait souriant, l'écoutant, parlant peu, presque gênée par froment de la ressemblance qu'avaient avec l'amour les choses que lui disait Clotilde. Et quelquefois ses yeux se tournaient vers le plafond ou vers le feu, comme si elle eût rêvé à ce qui était si loin et perdu pour jamais.
» Et elle disait:
» — Pauvre Clotilde ! Pauvre sœur! Pardonne-moi t C'est à moi la faute.
» — Ne dis pas cela, non, ne le dis pas, répondait Clotilde. Tu n'as rien avoir dans les tristes choses de ma vie. Tu es un ange, toi. Tu pleures, tu pries, tu souffres aussi, mais tu n'appartiens pas à cette terre, vois-tu. Et puis, moi, je suis une folle. Une tête en l'air, tu sais bien comme on m'appelait en classe. Est-ce que tu te souviens? On disait : c^tte tête fêlée, de Clotilde ! C'était moi. Ha ! on avait raison. Je ne suispis autre chose. Mais qu'est-ce que ça me fait à moi que je soisunc folle
et que j'aie eu le sort d'une folle dans ce monde, que tu es là, toi, que je te revois, que je te ti moi, que ce sont bien tes pieds, tes mains, tes que c'est toi, enfin. Toi ! Et que je puis te le dire même ! Toi! c'est comme un fruit savoureux pournne bouche qui a soif ! Non, je ne puis pas te dire ce qui se passe en moi.
De temps à autre elle posait une main sur son cœur ou ses deux mains, et alors elle devenait pâle.
— Ah! ne me le cache pas, Glotilde, disait tristement Lisbeth, je le vois bien présent, c'est là que tu souffres!
Clotilde souriait , un triste sourire, Stéphane, et répondait :
— Oui, un peu, ce n'est rien. C'est la joie, la peur, le saisissement. Et puis cela tourne tout à coup, tu sais, comme une roue. Mais si c'est là que j'ai mal, I beth, un peu mal, pas beaucoup, c'est aussi là que j'aime, que je t'aime, que je sens le bonheur de voir, de causer de toi avec toi, et d'être sous ta main, comme ta petite chose. Toute ma vie est à pi
là, et plus il bat, plus je sens qu'il est content de battre. Et puis, pourquoi parler de cela f 1! n'y a que toi ici. Moi, ce n'est plus moi, c'est encore toi, sais -tu?
» Elles parlaient ensemble du joyeux, du temps où elles allaient à l'école. Lisbeth ne lit pas une allusion aux huit années que
Paris, mais quelquefois elles se repr à la mémoire de Clotilde et il en perçait quel ce qu'elle disait. A présent, toutes des riaient, riaient. Il y avait des momenl disait I li»tiide alors la reprenait doucci
— Dis- moi « tu » toujours.
» Oh! elle aurait été bonne mère! Elle aurait donné à son enfant tout l'amour qui remplissait son cœur et dont s'emparèrent des hommes indignes. Elle aimait si bien, si profondément! Elle aimait tant à aimer, Stéphane! Je le vis bien ce soir-là; ses mains, son corps, sa bouche n'étaient qu'une caresse. C'était plus fort qu'elle; comme le feu perce toujours la fumée, des baisers, de l'amour, des caresses sortaient d'elle, comme ceux qu'on donne à un petit enfant.
» Mais qu'est-ce que je vous raconte là, Stéphane ? Ni moi ni vous ne comprenons rien à ces choses-là et Lisbeth était un peu effrayée par moments, ne les comprenant peut-être plus. »
Ici ma tante s'interrompit de nouveau pour tousser.
« — Ne trouvez-vous pas, Stéphane, que le froid commence à monter dans la chambre? Jetez une pelletée de charbon sur le feu, mon garçon. »
Je chargeai le poêle, comme elle mêle demandait, et quand elle se fut passé trois ou quatre fois les mains l'une sur l'autre, elle reprit son histoire.
« — Qu'est-ce que je vous disais? Ah ! je sais. C'est de Clotilde que je parlais. Figurez-vous, garçon, que je l'ai vue à ses pieds, oui, blottie contre elle, toute petite, et disant :
» — Pourquoi ne peut-on pas choisir l'heure de sa fin, Elisabeth? Tenez, ce serait à présent la mienne. Ma tète entretes genoux, comme ceci. Ah ! quel bonheur!
mourir ! Et mourir maintenant de préférence à main !
» Et cette froide femme répondait:
» — Ah! Glotildel pens ■/. à celui qui seul peut frapper et marquer l'heure à laquelle nous serons frappés.
» Votre vieille tante allait et venait dans la chambre, pendant ce temps, rangeant les objets, toussant, 1 du bruit, tourmentant Poussette et G ist ir. La bouilloire ronflait sur le feu, comme à cette heure, Stépham silence régnait dans la maison, car les souillonbas étaient parties se confesser. Et dans la chambre on n'entendait que le bourdonnement de leurs pai S ivcz-vous ce que je fis? Je remontai d'un cran la mèche de la lampe et je sortis pour les laiss r plus librement entre elles.
» La tète emmitouflée d'une c ipeline, je courus le pâtissier du Treurenberg. <>ui, j'allai jusque-là, l'idée de leur faire passer une agréable soirée,etj*ac des brioches, des macarons, du pain d'amandes et des figues. Bfesjambe8 marchaient comme des jamb gendarme, dmit devant elles, sans que mon les guidât, car il était resté là bas, Clotilde que j'aimais de tout mon cœur.
» Et quand je rentrai . au coup de huit heui cette course dans la petite neige qui tombait, fine comme de la pluie, j'étais bien mouill - îi ane, m n'aurais pas troqué mes bottines ci'1 duc contre les bottines des même heure, étaient as is une bonne loge à la
Mmin
sur à l'aise, oui, la poitrine et le froi ûl pour moi le
que je les trouvai près du feu, l'une à côté de l'autre et la maind :ns la main, contentes de moi et heureuses d'elles-mêmes, comme de vieilles amies qui se sont juré de ne plus jamais se quitter.
» Et ce fut vraiment une bonne soirée, Stéphane, bien qu'il n'y eut pas d'oie aux marrons sur la table ; mais jamais je ne réussis mieux mon thé, et après le thé nous bûmes du vin chaud.
» Je crois bien que votre vieille tante en prit plus que de raison, mon neveu, caria tète lui tourna cette nuit-là, au point de lui faire prendre le matin pour le soir et le côté où le soleil se lève pour celui où il se couche.
» Quels efforts cette bonne Glotilde faisaitpour égayer notre thé! Elle m'embrassait, elle plaisantait, elle avait mille souvenirs qui me faisaient rire. Lisbeth, elle, parlait peu, taciturne comme à l'ordinaire, mais continuait à lui sourire d'un sourire qui ne finissait pas.
» A dix heures elle se leva.
» — Glotilde, dit-elle, on m'a demandé de la charpie pour un pauvre homme blessé en tombant d'un échafaudage. Je vais retourner à la maison, afin que la charpie soit prête pour demain matin.
» — Quoi! déjà? s'écria Glotilde.
-> Je vis bien que son cœur se serrait. Lisbeth avait dit cela si froidement! Après huit ans! Elle partait comme tous les mercredis à l'heure accoutumée.
» — Pardonnez-moi, Glotilde, reprit Lisbeth en souriant, je veille peu hors de chez moi, et mon temps appartient aux malheureux.
» Elle mit lentement son châle et son chapeau, puis tendit la joun à la bonne Glotilde, en lui disant:
» — Ma chère Clotilde, je sens que je suis i< avec Dieu depuis que nous nous sommes pardo Aidons-nous chacune dans notre vie.
» Elle me tendit la main et me dit :
» — Grâce à vous, Thérèse, nous le pourrons d mais.
» Un froid mortel, que n'auraient pu réchauffer toutes les bûches de Noël, était tombé dans la chambre, sur la petite table où le carcel éclairait les rest< notre repas; oui, autour de Clotilde et de moi, i tout à coup le froid du tombeau. Elle me regardait, die regardait Elisabeth, elle tremblait en nous regardant. Et moi! ahl mon cher enfant, toute ma colère m venait. Quand elle me prit ma main dans ses longs doigts secs comme du vieux bois où il n'y a plus de sève, je la retirai. Certainement, si elle avait vu yeux en ce moment, je crois, Dieu me pardonne, qu'ils l'auraient clouée sur place. Mais ni Clotilde ni moi ne disions rien.
» Elle fit quelques pas du côté de la porto, puis vint tout à coup en arrière, et ouvrit n disant:
» — Ah! Clotilde 1 ne te trompe pas sur mon cœur! Mais j'en ai donné une moitié à ceui qui souffrent. Vlors Clotilde ('data :
» — Quoi ! B'écria-t-elle, je t'ai retrouvée pour te perdre aussitôt.
Lisbeth la regarda Bévèrement et lui dit:
» — Clotilde! Clotilde I si vous parlez ainsi. vous-même que je dois perdre de no l'en-
tends bien, voua roulez repartir.
» Clotilde tendit brusquement* la main, cornu elle allait faire un Berment, m da son t pas et elle baissa la tête. I L Bbetb reprit :
» — Clotilde I je vois bien que votre cœur n'est pas ferme.
» — Si! si! dit Clotilde, il est ferme jusqu'à la mort pour ceux qu'il aime. Mais c'est ma tête qui n'est pas ferme. Devant Dieu, Elisabeth, mon cœur n'a jamais trahi.
» — Ah! je le sens, s'écria Lisbeth, c'est la route la plus dure que tu as prise, toi, la plus faible. Mais Dieu voit dans les cœurs. Adieu, Clotilde. N'oublions jamais que nous sommes deux sœurs.
» — Et toi, tu es pour moi sur la terre comme l'image de ma mère. Laisse- moi te demander, comme je l'aurais fait à notre mère, ta bénédiction. Elle me protégera. Et qui sait? J'en ai peut-être plus besoin que si j'étais déjà moribonde dans mon lit.
» Ah ! Stéphane, mon cœur était déchiré, car je comprenais ce qu'il y avait sous ces parole^. Je ne sais quoi me disait que des morceaux de ce pauvre cœur ce qu'il restait encore pour la faire vivre se briserait bientôt, et que tout serait fini d'elle. Qui peut expliquer ces choses-là?
» Alors elles se dirent adieu; l'une et l'autre évitaient de parler du lendemain; elles s'embrassèrent comme si elles ne devaient plus se revoir.
» Et quand Lisbeth fut partie, Clotilde se jeta dans mes bras et me dit en sanglotant:
» — Ah! Thérèse, il en est peut-être mieux ainsi! Est-ce que je puis répondre de moi? Je suis une malheureuse.
» Et comme son cœur battait violemment, elle ajouta :
» — Les joies et les peines ne sont plus qu'une même chose pour mon cœur: elles le mettent en pièces.
» Je lui parlai de repos.
» — Des jours plus calmes viendront, lui dis-je. Restez parmi nous. Vous oublierez le passé.
» — Oui, me répondit-elle, j'oublierai. Vous avez raison, Thérèse, je devrais rester; je resterai.
» Nous parlâmes longtemps de la vie que nous mènerions ensemble : Lisbeth et Clotilde ne se quitteraient plus. C'est une si bonne chose que de revenir parmi les siens, de revivre où Ton a grandi, de reprendre ses habitudes d'autrefois, de recommencer la vie ! Pourquoi n'avait-elle pas parlé de tout cela à Lisbeth ? Elle s'en repentait. Et comment lui venait-il à la pensée de me dire à moi des choses qu'elle n'avait pns su dire a Lisbeth? Elle s'en étonnait, riait et puis s'en attristait. Elle l'avait trouvée si au-dessus d'elle ! Elle l'exaltait; c'était une sainte. Et puis, elle avait eu de bien des douleurs aussi.
» Dieu sait quelle heure de la nuit marquait la rendule quand nous pensâmes a nous coucher. D entendu qu'elle partagerait mon lit. Elle était si blée que je pensais qu'elle dormirait jusqu'au matin; mais son cœur la faisait beaucoup souffrir et elli gtta toute la nuit, sans pouvoir trouver le sommeil.
i L • lendemain, Stéphane, ah ! quel temps! un froi 1 si piquant que je u'eus garde de laisser Castor plus de deux minutes à la porte de la rue. La pompe était
Votre tint ! sortit, pourtant, pai jour de marché, Je comptais préparer un boo dlnc L'honneur de Clotilde «>! j'achetai, en effet, un poulet que j'emportai triomphalement à. la maison.
■> Clotilde était près du feu, : m sur la
son manteau, et gan( Elle me prit d
»> — Ah ! Thérèse, me 'lit-elle, je ne p
plus fort que moi. Je sais bien qu'il me battra. // m'a toujours battue. Mais il m'attend. Et puis, vois-tu c'est quand je souffre que je sens que je vis. Ne te fais pas de chagrin à cause de moi. Je n'en vaux pas la peine. Non, je ne suis qu'une...
» Il n'y eut rien à faire ; elle était décidée. Nous dînâmes ensemble, tristement, malgré ses efforts pour mettre un peu de joie entre nous. Mais je crois que j'aurais ri plutôt au chevet d'une personne qui va trépasser. Positivement, Stéphane, ^entendais des cloches de mort autour de moi. Ce n'était que trop vrai, d'ailleurs, qu'elles sonneraient bientôt pour cette malheureuse Clotilde. Mais si loin de nous! si loin d'ici 1
» Qu'est-ce que je vous dirais encore, Stéphane? Voilà bientôt deux ans qu'elle est morte. Toute seule, peut-être f Et qui sait? Celui qu'elle a tant aimé, cet homme fourbe et cruel, peut-être l'a-t-il tuée.
» Ah ! j'ai bien pleuré ; je ne puis dire que Lisbeth ait pleuré autant que moi. Mais vous qui l'avez vue dernièrement, vous savez comme elle a vieilli. »
Ma tante prit sa tête dans ses mains, comme si elle eût voulu se recueillir après ce triste récit ; et quand elle sortit enfin de sa rêverie, elle me dit:
— Mon cher enfant, celles qui n'ont jamais péché, parmi les femmes, ne valent pas toujours celles qui ont effacé leurs fautes avec les larmes de leurs yeux et le sang de leur cœur. — Passez l'eau sur le thé.