PRÉFACE
A Monsieur JULES MARTIN
Cher Monsieur ,
Je viens de parcourir votre joli volume. Comme d'autres font i « Annuaire de la noblesse », vous avez voulu publier V « Annuaire des planches », une nomenclature , sans appréciation personnelle , sans critique aucune de tous ceux et de toutes celles qui , sous des aspects différents, remplissent et égaient nos soirées. Quand la rampe est éteinte, chacun rentre chez soi avec une impression d’art ou, au moins , le souvenir d'une jupe soulevée — qui continue — ou l' obsession d'un refrain qui chante encore sur le traversin, après la bougie soufflée.
Un gros financier, habitué des coulisses, avait enrichi plusieurs femmes de théâtre célèbres par
leur beauté. Le petit hôtel , les voitures , les bijoux , semblaient ne lui rien coûter A cinquante ans , des jalousies , 7es /rans or£s de
jeune clerc. Il s' amouracha finalement d'une soubrette assez laide , qui devait son succès à sa verve originale et à un certain don de singerie.
— CelU-ci ne vous fait pas honneur , lui dit un viveur de ses amis; on est accoutumé à vous voir plus de goût.
— Hé! mon cher , répartit l'homme aux millions , ce n est pas la femme que j'aime, « c'est la profession! »
La curiosité, la passion qu'inspirent les femmes de théâtre ne se sont jamais autant qu’ aujourd’hui étendues aux comédiens. Il n’est pas jusqu'aux cafés-concerts qui n’aient leurs « abonnées » comme leurs habitués. Le monsieur en habit rouge et le comique en « piou-piou » reçoivent des petits billets plus ou moins parfumés comme les jeunes premiers et les ténors de nos grandes scènes.
Il est donc prouvé que le public a soif de renseignements sur ce monde particulier qui s'agite, qui chante, qui danse sur la scène.
La notice , accompagnée du portrait, met le lecteur en rapports presque intimes avec les artistes applaudis. Votre album resserre les liens tacites qui les unissent.
Le temps n'est pins où Diderot pouvait écrire le « Paradoxe sur le comédien ».
Le comédien est devenu un citoyen: d'aucuns sont officiers dans la réserve, plusieurs sont décorés comme les grands industriels.
Quant aux actrices, elles se marient volontiers. On ne les épouse qu’à bon escient et la statistique permet de proclamer que les actrices mariées font de tout aussi honnêtes femmes que celles qui sortent du Couvent des Oiseaux. Leur gazouillement est même d’une esthétique supérieure.
Selon Diderot, le comédien est un être qui se dédouble et chez qui l’homme fait mouvoir l'artiste. Il serait impoli d' appliquer la même définition à la comédienne . . . .
Pour conclure, mon cher monsieur Martin , votre volume, avec ses gracieux portraits, est vraiment un livre d'oreiller.
Aurélien SCIIOLL.