CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.—CE QUE C’EST QU'UN- ASILE.—ADMISSIONS
Voici un sujet qui préoccupe depuis longtemps. bien des personnes dont l'attention a été appelée sur: l'état de nos maisons de santé et sur la mañièredont on y träite les malades au point de vue de la médecine et de l'hygiène. Le récent malheur qui à frappé l'asile de la Longue-Pointe à surtout éveillé l'attention de notre population sur cette partie del'assistance publique si digne de l'intérêt des parti culiers cornme de celle du gouvérnement.
Pour répondre à cette juste manifestation d’une:
sollicitude bien naturelle et bien facile à comprendre:
‘ D nous voulons, dans quelques articles aussi condensée que possible, étudier avec nos lecteurs ce sujet inté-
réssant, exposer la situation telle qu’elle est aujour-
+ (s | d’hui ét offrir quelques idées relativement aux amé- | | liorations qui peuvent être apportées à notre à système actuel. Mon
Pour cela nous «n'avons pas besoin de tirer sur 2 è
notre propre fonds ; il nous suffit de parcourir et . d'analyser les rapports unnuels si. complets, si‘: élaborés et si mesurés en même temps, que M, le docteur Arthur Vallée a faits depuis cinq ans au Secrétaire de la province. Ces rapports, rédigés par un homme parfaitement compétent sur la matière, nourri de fortes études et renseigné par l'expérience, embrassent tout le sujet. Le dernier rapport surtout, celui qui rend compte des études que M. Vallée a été faire en Europe, dans les principaux établissements de santé, est d'une très grande importance et mérite une attention toute spéciale, À la de:nière session, la Chambre en a ordonné l'impression, et, dans quelques semaines, nous cspérons qu'il sera lu et étudié avec toute l’attention et l’intérét qu'il mérite si justement. En attenGant nous voulons que nos lécteurs bénéficient:
autant qu'il est possible, de l'étude que nous en avons faite nous-même.
De nos jours, la médecine a fait des progrès étonnants dans toutes les spécialités diverses qui constituent son domaine. Mais elle a surtout poussé très loin ses recherches et ses expériences dans cette région mystérieuse et difficile, dans ce Sanctum quelquefois si inaccessible où vit et se développe Pintelligence humaine. En Europe et aux Etats- Unis, on a fait des travaux sérieux sur ce sujet qui offre tant d'intérêt pour le savant et un champ
is De
d’exploitation si rempli d'œuvres utiles et bienfaisantes pour l’homme dévoué possédé du sénéreux désir de secourir le malheur de ses semblables. Et c'est bien là en effet un des points qui méritent le plus d’appeler l'attention et la sollicitudé du chercheur sérieux et du philanthyope.
La raison humaine, cette puissance si vaste et si bornée, si vigoureuse et si frêle à la fois,.est sujette, à de subites et singulières défaillances. Le moindre choc éprouvé par l’organisme, la plus légère lésion de certains tissus peuvent souvent amener les complications les plus graves et faire de l’homme raisonnable et fier d’aujourd’hui l'être inconscientet déchu de demain. Ces grandes pensées, ces hautes aspirations, ces nobles sentiments qui l’animaient et le faisaient marcher d’un pas sûr et rapide dans sa carrière, ont fait place à des rêves sans suite, à des ambitions mesquines, à des appetits grossiers qui le descendent des hauteurs où il planait pour le ramener dans un terre à terre où sa dignité succombe et s'efface. L'homme disparaît et la bête affirme son autorité et ses droits. Les sens, soustraits À linfluunce modératrice de l'intelligence, reprennent leur caractère rudimentaire et s’égarent de nouveau
dans les tâtonnements de l'enfance. Ce n’est plur
une existence libre, généreuse et utile, c’est une vie enchaînée, égoïste et nulle, un état simplement végétatif, s’il nous est permis de nous exprimer ainsi,
Voilà quelle infortune il s’agit de secourir, voilà | quel mul il importe de soigner et de guérir, #'il est : MRC .possible, par tous les moyens que lé dévouementet Ja science peuvent mettre en œuvre, Rendre à un
être humain la raison qu’un accident ou un con-
cours de circonstances lui a enlevée, rallumer le flambeau, maintenant éteint, qui le guidait dans sa marche et qui, souvent, éclairait la voie de sessemblables: tel:est le but éminemment humain vers lequel tendent ceux qui ont fait de cette spécialité l’objet de leur étude, telle est la pensée généreuse: + 408 qui a donné naissance À nos hôpituux d'aliénés.
#4 Or, pour que ce but soit atteint, pour que cette
féconde idée se réalise dans la plus grande mesure
possible, il importe que les circonstances extérieures,
que les accessoires nécessaires ou utiles viennent au
sécoùrs de la science qui a entrepris une tâche si admirable et si difficile en même temps. Il faut
donc que nos hôpitaux d’aliénés, nos maisons de
santé réunissent toutes les conditions qui peuvent
aider l’homme de l’art à remplir sa mission.
Avons-nous, dans notre province, des établissements qui offrent toutes ces conditions? Il serait difficile de l’affirmer sans faire de sérieuses restric< tions. Sans doute, il y a eu progrès, sous certains rapports, mais il:y a encore bien davantage à faire pour mettre nos établissements de santé sur le même ; pied que ceux de l'Europe, des Etats-Unis, et même de la province d’Ontario.
AE
: En attendant, nous allons,—en nous appuyant sur les traväux du Dr Vallée,—étudier la question
“et offrir, avec la plus grande sincérité et la plus
entière franchise, notre sentiment sur lefsujet.
Une des premières considérations qui s'imposent à l'esprit en parlant des hôpitaux d’aliénés, c’est la question de l'admission. Il y n, en effet, ici, A tenir compte de la liberté du sujet, et À rechercher s’il ne serait pas possible que des personnes sainies d'esprit fussent internées par erreur ou par suite de menées de gens intéressés à leur séquestration., Nous ne croyons pas, cependant, que ce cas puisse se présenter dans notre province, tant les formalités exigées pour l'entrée d’un malade sont entourées des plus minutieuses précautions. À part la cause qui a été instruite dernièrement à Montréal—et qui offre toutefois certains doutes sérieux, — nous ne croyons pas qu’il soit arrivé, une seule fois, qu'une personne ait été internée et retenue À l'asile sans d'excellentes raisons. Ce n’est donc pas sur ce point particulier que porteront nos remarques. Il ya toutefois une autre question assez grave qui se présente ici. -Il arrive fréquemment qu'un sujet que l’on désire interner dans un asile y est envoyé d’une manière irrégulière, et il y a là un abus regrettable, ‘La plupart, dit le Dr Vallée, sont envoyés en prison tout simplement pour cause de folie et sans qu'ils aient commis aucune offense. Dans certain cas, afin de s'éviter la peine de remplir
les formalités exigées par la loi, pour les admissions volontaires, les intéressés trouvent plus facile de les faire envoyer en prison. Ou bien encore, il arrive que le maire de la municipalité refusant de signer son certificat, les parents ou les amis du patient, dans le but d’éluder ce point de la loi, font arrêter ce pauvre malheureux sous un prétexte quelconque. Il est envoyé en prison pour un temps plus ou moins long; puis, on le ‘ait examiner par un médecin, et si la folie est constatée, le shérif ie fait transférer à l'asile. Dans d’autres cas, c’est un pauvre maniaque que l’on fait arrêter sur la rue, et qui doit passer par la prison avant d'arriver à l’asile où il aurait dû être interné de prime abord. Trop souvent des aliénés qui n’ont commis aucun délit et qui appartiennent à des familles très respectables sont ainsi détenus pendant plusieurs jours dans les prisons comme de vulgaires délinquants. Qui ne comprend toute la cruauté dé ce mode de séquestration, le désespoir qu’il répand dans des âmes disposées à l’égarement, les impressions funestes dont il:est la source et les dangers qu’il crée ?”
1 y a là une réforme urgente à sa une loi nouvelle devra pourvoir.
L’asile d’aliénés n’est pas, du reste, üne maison , derefuge, un hospice ordinaire. ‘: Il est, avant tout, un instrument de guérison, c’est-à-dire une maison de traitement spécial où, par l'isolement et par un ensemble de conditions d'hygiène ét de moyens de
médication, les internés puissent obtenir la guérison, ou au moins une amélioration à leur sort. On doit
done y admettre le plus tôt possible: 1o tous les aliénés réellement dangereux ; 20 tous ceux qui offrent des chances de guérison ou, même d’amélioration.
“Quant aux autres, c’est-à-dire la plupart des imbéciles, faibles d'esprit, déments séniles, déments hémiplégiques, etc., lesasiles n’ont pas été créés ‘pour eux, et leur place est dans la famille ou dans les hospices.”
Les asiles ont été fondés et sont maintenant pour trois raisons principales :
10.—Protéger la sécurité publique ; 20.—Protéger l’aliéné contre lui-même ;
80.—Soigner la folie qui peut guérir, à la condition d’être soumise à un traitemeñt approprié.
Voilà le but de l'asile, de la ‘ maison de santé.” Il est donc inutile et même nuisible de l’encombrer de sujets qui ne sunt pas des malades d'esprit, mais plutôt des infirmes d'esprit, qui doivent être traités d’une autre manière et dans d’autres établissements lorsqu'ils ne peuvent pas trouver dans leur familles les soins que requiert leur état.
IT
BATIMENTS—DISPOSITION—TERRAINS-—ORGA- : NISATION, ETC
En Europe et aux États-Unis, on ne construit plus aujourd’hui pour les asiles ces immenses pâtés de bâtiments à quatre cinq et même six étages. La science à reconnu qu'ils ont de graves inconvénients sous le rapport de l’hygiène et entravent singulièrement le médecin et ses aides dans les soins qu'ils ont À donner aux malades. Du reste le terrible accident arrivé à la Longue-Pointe a montré quels dangers présente, sous d’autres rapports, ce genre de construction. On a encore présente devant les yeux cette scène épouvantable : des malheureuses désespérées essayant de leurs mains brûlées de briser de grillage en fer des fenêtres au quatrième étage, puis, après des efforts inutiles, tombant, en poussant un dernier huürlement, dans la fournaise ardente.
Parmi les établissements que M. Vallée à visités en Europe, ceux qui lui ont paru réunir les meilleures conditions sons le rapport de la construction et de l’organisation se trouvent en France. L’asile i forme un très grand carré ou plusieurs carrés composés de pavillons isolés avec rez-de-chaussée et un seul étage. : |
‘“ Les dortoirs,—dit M. Vallée, dans son rapport -du 7 janvier 1890,—océupent le premier étage et en
- bas sont les salles de jour et les réfectoires, en sorte |
que les malades descendent le matin après le lever, et ne remontent que le soir pour le coucher. La plu-
: part des asiles récents se composent de pavillons
aéparés, ce qui permet d'établir parmi les malades une classification beaucoup plus complète. Aïnsi, en France, la classification rigoureuse est imposée par un règlement et elle comprend les groupes suivants : tranquilles, semi-tranquilles, agités, semiagités, gâteux ; et,. dans presque tous les asiles, les épileptiques sont également séparés des autres. Cette séparation est constante, parce que chaque groupe a son préau. Une galerie couverte, de 12 à 15 pieds sur 100 à 150, court tout le long du rez-dechaussée et sert de promenoir couvert paï les temps de pluie. Les portes, qui sont constamment ouvertes pendant la belle saison, donnent sur un vaste préau, planté d'arbres, orné de gazons et de fleurs et limité sur trois côtés par un saut-de-loup d’environ cinq pieds de largeur, du fond duquel s'élève un mur le dépassant de deux à trois pieds à peu près. Cet arrangement donn* aux pauvres malades Pillusion d’une liberté complète, car leur vue peut s'étendre tout autour sur la campagne environnante, et le mur qui les en sépare se trouve caché au fond d’un large fossé. Les asiles de Ville-Evrard et de Vaucluse, situés aux portes de Paris, l’un près des : bords de la Marne, et l’autre au sommet d’un coteau baigné par la jolie rivière de l’Orge, sont, dans ce genre, des modèles que tous les étrangers admirent.
‘ Les odieux barreaux de fer qui grillaient naguère encore toutes les fenêtres des asîles et qui leur donnaient l'aspect lugubre des prisons, ont disparus dans la plupart des nouveaux établissements. Ils sont remplacés par un système fort simple de fenétres, en apparence, semblables à toutes les fenêtres du monde. EÆlles ont pourtant ceci de particulier qu’elles ferment à clé'et que les montants sur lesquellesreposent les carreaux de vitres sont en fer et non en bois. C’est ainsi que se trouvent prévenues les évasions. ”
Ajoutons que, pour les besoins de la ventilation, ces fenêtres peuvent s'ouvrir d’une certaine façon de manière à ne pas laisser un espace suffisant pour livrer passage à un patient. Elles ont du reste, dans certaines salles, de fort jolis grillages ornementés, s'élevant jusqu’à une certaine hauteur et semblables à ceux qu’on pose dans nos maisons pour prévenir les chutes des jeunes enfants.
‘© Il estcertain, poursuit M, Vallée, que, pour le bien-être des malades, ce système de pavillons à un seul étage offre des avantages considérables, car il rend la classification plus facile et permet aux malades de sortir régulièrement tous les jours dans les préaux qui se trouvent vis-à-vis de chaque pavillon. Au contraire, dans les asiles à plusieurs étages, les patients qui sont aux étages supérieurs peuvent passer des mois sans voir le ciel autrement qu’à travers les grillages de leurs fenêtres. D'un autre côté,
dans ces derniers établissements, il n’y à souvent qu’un seul préau où tous les malades, agités ou paisibles, sont. confondus ensemble aux heures de
sortie.”
Un autre avantage qu'offre cet unique étage sur le rez-de-chaussée, de même que l'isolement des pavillons, c'est de permettre d'opérer rapidement le sauvetage des patients en cas d'incendie et de:circonscrire facilement l’action des fammes. A l’asile de la Longue-Pointe, si le feu s'était déclaré pendant la nuit, il aurait été impossible de sauver le quart des patients. Avec les nouveaux plans de construction, au contraire, on n'aurait probablement pas perdu un malade, +
Îl est évident que, pour les établissements qui existent déjà dans la province et qui ont coûté des frais énormes de construction d’après les anciennes méthodes, il serait difficile de faire maintenant toutes ces modifications à la fois. T1 y a cependant lieu d’améliorer certains détails quand les circonstances s’y prêtent et que les frais ne sont pas considérables. Ainsi, comme ce n’est pas le terrain qui manque ici, il serait relativement facile d'augmenter le nombre des préaux ou promenades, de façon à faire disparaître cette promiscuité et cette agglomération des malades, qui, entravent si singulièrement les efforts tentés our opérer la guérison, et qui dansbien des cas, sont susceptibles méme d’aggraver le mal et de faire surgir des complications nouvelles.
1] y a aussi l’organisation du travail dont nous parlerons plus tard.
Pour les asiles que l’on doit construire à l'avenir, où pour les nouveaux bâtiments que l’on pourra ajouter à ceux qui existent déjà, nous espérons, dans tous les cas, que l’on tiendra compte de l’exposé que nous venons de faire, et que l’on recourra aux méthodes modernes.
On nous objectera peut-être l’augmentation dans le coût du chauffage, puisqu'il est plus difficile de répandre la chaleur sur une grande surface que dans le sens de la ‘hauteur. Cette objection peut avoir quelque force. Cependant le surcroît de dépense ne sera pas dussi considérable qu’on ‘serait tenté de le croire de prime abord ; et, du reste, fût-il aussi élevé qu’on le dit, il ne faudrait pas s'arrêter À cette considération lorsqu'il s’agit non-seulement de multiplier les chances de guérison, mais encore de prévenir, en cas d'incendie, des accidents déplorables comme celui dont nous avons déjà parlé.
Un autre avantage de ce mode de construction, c’est, non-seulement d'éviter le mélange et l’encombrement, maïs encore d’assurer la plus grande effcacité possible du traitement médical et des diffé rents services qui se rattachent à la maison de santé,
“ T1 est incontestable aujourd’hui, dit M. Vallée, que la première condition à remplir dans le traitement dela folie, c’est d'isoler les malades. Mais
“as Hs
ici, le mot isolement ne doit pas être : pris dans son: acceptation ordinaire, mais bien avec la signification
spéciale que lui attribuent tous les médecins alié-nistes. Il ne s'agit pas de renfermer le malade et
de le séparer de tout contact humain, mais au con-
traire dexchanger radicalement le milieu dans lequel
il vit, de le soustraire à ses habitudes, de le séparer
de sa famille, de ses amis, de ses serviteurs, de l’entourer d'étrangers et de provoquer chez lui des im-
pressions toutes nouvelles. ”
Or, pour que ce milieu nouveau dans lequel on place le malade puisse contribuer à sa guérison, et ne pas aggraver plutôt son état, il faut que la disposition des lieux permette le meilleur classement possible et donne à l'isolement les meilleures conditions. C'est exactement ce qui se trouve dans le système des pavillons isolés. Le médecin dircteur, . en outre, avec tout son personnel d’aides, est toujours à portée de surveiller et d'assister ses patients, Les bureaux du service médical sont géneralement placés au centre du quadrilatère formé par les difrérents Corps de l’édifice. De là leur attention peut rayonrer en tout sens et les secours sont dirigés avec le moins de retard possible sur les différents points où on les appelle ; et tout cela se fait sur le même plan, sans avoir à gravir une série d'escaliers, et sans perdre de temps dans des courses inutiles et fatigantes. Ces considérations peuvent paraître puériles à quelques personnes ; mais ceux qui ont
Ras 6
de l'expérience sur cette matière savent que bien
des fois des détails en apparence de peu d’impor- ,
tance suffisent pour gêner et entraver tout un ser-
vice. *