EDMOND ET JULES DE CONCOURT
diamétralement opposées aux miennes. Cela n'est point exact. Elles sont identiques aux miennes ; seulement, M. de Goncourt, après avoir raisonné comme moi, conclut à la mort prochaine du théâtre, lorsque je tâche de conclure à sa prochaine résurrection.
Pour me faire comprendre, il me faut citer des passages de la préface de M. de Goncourt. Voici une première déclaration ': <^ Dans le roman, je le confesse, je suis un réaliste convaincu; mais, au théâtre, pas le moins du monde. » Et vient ensuite cette profession de foi formelle : « Nous entrevoyions si peu le théâtre de la réalité, que dans la série de pièces que nous voulions faire, nous cherchions notre théâtre à nous, exclusivement dans des bouffonneries satiriques et dans des féeries. Nous rêvions une suite de larges et violentes comédies, semblables à des fresques de maîtres, écrites sur le mode aristophanesque, et fouettant toute une société avec de Tesprit descendant de Beaumarchais... Parmi ces comédies, nous avions commencé^à en cheroher une dans la maladie endémique de la France de ce temps, une comédiesatire qui devait s'appeler la Blague, et dont nous avions déjà écrit quelques scènes. »
J'ai déjà dit ces choses moi-môme. J*ai souvent répété que je ne voyais la fantaisie au théâtre que dans la féerie et la farce. Oui, certes, je prendrais un grand plaisir à une féerie écrite par un poète, à une bouffonnerie puissante due à la verve d*un satirique d'imagination et de style. C'est là que l'invention, que l'envolement d'un écrivain peuvent s'élargir à l'aise, parce que le cadre est indéfini, parce que l'œuvre s'agite en plein dans le merveilleux ou dans le symbole. Mais, borner le théâtre à la féerie et à
la farce, c'est du coup tuer le drame et la comédie d'observation. M. de Concourt rapetissait son horizon, voilà tout. Il consentait à être un des romanciers du siècle, tandis qu'il rêvait un retour en arrière, ou tout au moins un piétinement sur place, comme auteur dramatique.
D'ailleurs, continuons. M. de Concourt reprend les arguments qu'on m'a opposés cent fois : l'impossibilité de porter au théâtre les personnages de nos romans, les nécessités de la convention, les difficultés d'observation et d'analyse exactes qu'on y rencontre. Pour lui, le théâtre demande des per- -sonnages faux. Le romantisme a pu avoir un théâtre, le naturalisme n'en aura jamais. Voici le passage : « Le romantisme doit son théâtre à son côté faible, à son humanité tant soit peu sublunaire fabriquée de faux et de sublime, à cette humanité de convention qui s'accorde merveilleusement avec la convention du théâtre. Mais les qualités d'une humanité véritablement vraie, le théâtre les repousse par sa nature, par son factice, par son mensonge. »
Voilà qui est clair : en dehors du mensonge et de la convention, pas de salut. Le théâtre classique, le théâtre romantique se sont produits parce qu'ils mentaient sur la nature et sur l'homme. Aujourd'hui, le théâtre naturaliste ne pourra se produire, parce qu'il dit la vérité. Donc, d'après M. de ConcouîPt, le théâtre est stationnaîre, il ne peut marcher en avant avec l'évolution du siècle. Que lui reste-t-il donc à faire? 11 lui reste à disparaître. M. de Concourt, qui est un homme de logique, dit carrément qu'il dispa* raltra.
Écoutez ceci : « Et voilà comme quoi je ne crois
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pas au rajeunissement, à la revivification du théâtre. » Puis il ajoute, après avoir énuméré toutes les raisons qui annoncent la disparition du théâtre : « L'art théâtral, le grand art français du passé, Tart de Corneille, de Racine, de Molière et de Beaumarchais, est destiné, dans une cinquantaine d'années tout au plus, à devenir une grossière distraction, n'ayant plus rien de commun avec l'écriture, le style, le bel esprit, quelque chose digne de prendre place entre des exercices de chiens savants et une exhibition de marionnettes à tirades. Dans cinquante ans, le livre aura tué le théâtre. »
C'est parfait. Je n'ai jamais dit autre chose. On s'est beaucoup moqué de ma phrase : « Le théâtre sera naturaliste ou il ne sera pas. » M. de Concourt la reprend à son usage particulier et déclare : « Le théâtre, ne pouvant être naturaliste, ne sera pas. » Ce n'est là qu'une conclusion désespérée, à la campagne de trois années que j'ai faite au Bien public et . au Voïtaire, Remarquez que M. de Concourt oublie même, en concluant, la féerie et la farce, pour lesquelles il s'est montré plus tendre ; il ne dit point , que la farce et la féerie peuvent encore sauver notre théâtre ; non, le théâtre pour lui est irrémissiblement perdu. C'est uni, du moment où notre siècle de naturalisme ne peut avoir son expression sur les planches. Le théâtre est mort.
Je m'imagine l'effarement de certains critiques, à la lecture de la préface de M. de Concourt. J'avoue même que j'en suis doucement réjoui. Il s'agit des critiques qui m'ont accusé de vilipender nos gloires et qui soutiennent que jamais le théâtre n'a jeté chez nous un éclat pareil à celui de l'heure présente. Les
394 NOS AUTEUHS DUAMATIQUES.
voyez-vous devant cette prédiction de M. deGoncourt, qui donne cinquante ans d'existence au théâtre, et qui passe sous silence MM. Augier, Dumas et Sardou? C'est que M. de Concourt est autrement radical que moi. Il est plein de mépris. Le théâtre, à ses yeux, devient un genre secondaire purement conventionnel, et comme la convention est morte, le théâtre se meurt. Je ne suis pas allé jusque-là, mais je suis bien aise qu'un de mes aînés, un écrivain que j'aime et que j'admire, ait donné à mes études sur la littérature dramatique' cette coftclusiôn formidable.
Ainsi donc, je suis d'accord avec M. de Concourt sur la débâcle du théâtre classique et du théâtre romantique. Nous nous entendons pour déclarer que la convention est désormais impossible sur les planches. Seulement, tandis que M. de Concourt conclut à la mort prochaine du malade, je prétends qu'il traverse simplement une crise, qu'il subit une évolution, d'oti il sortira plus large et' plus vrai, n'ayant gardé des conventions que les strictes conditions matérielles nécessaires à son existence. Yoilà oh nous nous séparons.
Je ne puis ici reprendre un à un les points en discussion et apporter des arguments que j'ai déjà donnés cent fois. Depuis trois ans que je traite la question, je n'ai pas craint de me répéter souvent. Mais il suffit aujourd'hui de faire remarquer que le théâtre a une trop grande puissance, *dans notre société, pour disparaître aisément. D'ailleurs, l'évolution naturaliste y est très visible. Yoici longtemps déjà que la réalité gagne et envahit notre scène fran- •çaise. Elle y fait des progrès merveilleux chaque jour, ^ j'ai cité MM. Augier, Dumas et Sardou comme de
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ouvriers, volontaires ou non, de l'évolution actuelle» Il est certain que leur tâche sera continuée. Le jour où un véritable maître se produira, on verra la formule s'imposer, et d'une façon si aisée, qu'on ne comprendra plus les efforts des générations pour mettre sur les planches les faits vrais et les personnages exacts. ^ .
Je considère la désespérance de M. de Concourt devant l'avenir de notre, théâtre, comme indigne de sa foi et de son courage littéraires. Il montre des craii^^tes d'homme qui doute de son temps et de la force du vrai. Gomment, lui, qui doit tout à la puissance de l'observation et de l'analyse, qui a grandi par la logique et par la vérité, peut-il se heurter à cette borne ridicule de la convention? Quelles sont donc les conventions qu'on n'a pas renversées? Il faut laisser^et épouvantail puéril aux critiques de profession qui pataugent là devant, avec des cris de volailles cHarouchées. Mais quand on a l'honneur d'être un grand romancier et de s'appeler Edmond de Concourt, on s'asseoit sur la convention et on la nie. Elle n'est pas, parce que nous ne voulons pas qu'elle soit. Voilà la déclaration que nous devons tous faire, au nom de notre amour pour notre siècle de science. C'est notre siècle qui par nous, ses ouvriers, accomplit l'évolution complète du naturalisme. Qjiiconque recule devant un seul des prétendus obstacles insurmontables, déserte sa propre besogne et en portera la peine, même dans sa victoire.
Le Théâtre d'Alphonse Daudet se compose de six pièces : la Dernière idole, les Absents, YŒillet blanc^ le Frère atfié, le Sacrifice et V Artésienne. Les quatre premières, faites en collaboration avec M. E. L'Epine, n'ont qu'un acte ; les deux dernières, de Daudet seul, ont chacune trois actes, et sont de beaucoup les plus personnelles. Il faut cependant excepter la Dernière idole, qui est un chef-d'œuvre.
Je viens de relire cet acte. C'est tout un drame poignant en vingt-cinq pages. On connaît le sujet : un vieillard a épousé une jeune femme, et brusque-, ment, après un long bonheur, lorsqu'il bénit la vie, il apprend que cette femme l'a trompé avec un ami ; il pardonne, le bonheur continue, dans une paix mélancolique. Le sujet est banal, et pourtant cet acte si court vous prend tout entier, ouvre une large trouée sur le néant de nos joies. Il est gonflé de larmes con-
tenues, il vaut par la quantité d'humanité bonne et souffrante qu'il contient. Le dénoûment surtout est superbe, dans sa vulgarité ; le facteur qui a apporté au vieil époux la terrible nouvelle, revient se faire payer, et les douze francs qu'on lui donne, le verre de^rhum qu'il boit, sont comme la bêtise même de l'existence, le train courant qui reprend et qui noie les plus profondes douleurs. Un pareil chef-d'œuvre devrait être depuis longtemps au répertoire de la Comédie-Française.
J'aime moins, le Frère aîné, dont le héros me parait d'une humanité discutable. Ce "garçon qui a fui son jeune frère, après l'avoir marié à une femme qu'il aimait lui-même, et qui se fâche en le retrouvant remarié à une autre femme, est d'une analyse de sentiments bien subtile. Les Absents sont également une fantaisie charmante, traitée avec beaucoup d'esprit, un peu vide pourtant. MblIsY Œillet blanc a des qualités dramatiques plus sérieuses. Il y a là un mouvement de passion qui émeut, une figure de jeune fille qui demeure dans la mémoire. Une bouffée de hardie jeunesse passe, avec ce marquis enfant, rentré en France et risquant sa vie pour cueillir la fleur qu'une coquette a désirée ; et, lorsque Virginie Vidal, la fille du conventionnel installé au château, lui a donné l'œillet souhaité, la minute d'amour qui les rapproche a un retentissement dans toutes les âmes. Ce n'est plus ici du théâtre au sens grossier du mot, c'est de l'humanité analysée avec une délicatesse de poète.
Je préfère V Artésienne au Sacrifice. Il y a pourtant de bien charmante s qualités dans cette dernière pièce. Les trois actes roulent sur le dévouement absolu d'un
fils, qui se sacrifie pour son père et pour sa famille. Alphonse Daudet a choisi avec bonheur le milieu où il a placé Faction. Henri est un peintre d'avenir qui commence à percer, lorsque son père, le père Jourdeuil,, comme on le nomme, un peintre également, compromet la situation de sa femme et de sa fille par le laisser-aller de son existence d'artiste. Et, dès lors, tout le drame va être dans l'opposition du père et du fils : le père croyant à une gloire qu'il n'a plus, professant le débraUlé de 1830, insoucieux et superbe, rêvant tout éveillé, allant jusqu'à nier le talent d'Henri, qu'il traite de bourgeois; le fils plein de respect et de raison, s'inclinant devant son père auquel il veut éviter la moindre blessure d'amourpropre, lui achetant lui-même, à l'aide d'un prêtenom, ses tableaux démodés, pour faire vivre la famille, donnant tout, son amour, ses amitiés, son talent. C'était là un sujet qui devait tenter un analyste délicat. Je n'en connais pas qui mette en action des sentiments plus tendres ni plus poignants, dans une gamme de tons simples. Toute cette lutte du fils s'immolant pour les siens, fournit des scènes d'une émotion pénétrante ; et le dénoûment indiqué, le père apprenant brusquement que ce fils qu'il traite de renégat, parce qu'il est entré dans une fabrique de papiers peints, est un cœur sublime, un martyr de l'amour filial, produit un grand effet sans coup de théâtre, par la logique même de la situation.
J'ai fait une remarque curieuse. Le fameux Delobelle, de Fromont jeune et Bisler aîné^ se trouve déjà en germe dans le père Jourdeuil. C'est la même vanité sereine et inconsciente, la même tranquillité à se laisser nourrir par les siens, sans s'inquiéter d'où vient
le pain, et avec une carrure de dieu domestique fait pour être adoré. Jourdeuil lui aussi, ce vieux peintre, sans talent, plane sur les hauts sommets de Tart. Et il est tout aussi complet que Delobelle, plus complet même comme création dramatique. Alphonse Daudet possède merveilleusement ces existences déclassées, qu'il analyse avec son ironie fine, mouillée de larmes.
Maintenant, ce qui donne au Sacrifice sa teinte grise, c'est que le drame ne se développe pas dans Il passion. Il y a bien un amour au second plan, celui de la sœur d'Henri avec un personnage épisodique ; mais le sujet principal reste l'amour filial, le dévouement du jeune peintre à sa famille ; et, il faut le confesser, cet amour filial nous laisse toujours un peu froid au théâtre, quelque soit le grand talent de l'auteur. Henri se sacrifierait à une femme, que cela nous remuerait bien autrement. Il n'y a que les grands coups de passion qui nous soulèvent. Je ne puis m'expliquer autrement l'insuccès relatif du Sacrifice, qui est une œuvre d'observateur et de poète tout à fait de premier ordre.
Mais, parmi les pièces d'Alphonse Daudet, il est un autre insuccès plus stupéfiant encore : je veux parler de VArlésienne, A plusieurs reprises déjà, j'ai dit de quelle sévère injustice la presse et le public avaient fait preuve pour ce poème d'amour si remarquable. Ici, cependant , ce n'est pas la passion qui manque. Le héros, Frédéric, se meurt d'amour pour une fille ; et, à côté de ce désir ardent, il y a, près de lui, une idylle adorable, la tendresse souriante et résignée de Vivette. Puis, c'est encore l'amour maternel de Rose Mamaï, ce cri de lionne qui voit mourir son petit. Et tout cela dans un cadre d'une originalité ex-
I quisc, dans le soleil, dans des mœurs puissantes et
— - douces. Jamais œuvre n'avait pu réunir plus de force à plus de grâce. Pourquoi donc alors la froideur du public ? Il faut bien admettre que le public n'a pas compris.
LArlésienne sortait trop'de la formulé courante, au moment où elle a été jouée. Plus tard, nous avons vu réussir VAmi Fritz, qui, comme coupe et comme milieu, a de grandes parentés avec l'œuvre de Daudet. C'est ce qui me fait croire qu'une reprise de VArlésienne aurait du succès. Il en est pour certaines pièces comme pour certains livres : quand elles marchent trop en avant, il leur faut laisser au public le temps de mûrir. L'heure vient aujourd'hui de ces analyses humaines jnises au théâtre dans des cadres simples. Z il rfe'^ienwe, jusqu'à présent, reste le chef-d'œuvre de Daudet au théâtre, et sûrement F Artésienne aurs^ son jour de triomphe.
Ainsi donc, voilà le Théâtre d'Alphonse Daudet. Maintenant que ces pièces sont réunies dans un volume, on les juge mieux et on voit leur ensemble. Ce qui s'en dég^e, c'est avant tout une bonne odeur littéraire. Cela sent la belle langue. .Ouvrez les recueils des auteurs dramatiques à succès, et vous serez empoisonnés par l'aigreur des phrases moisies. Chez Alphonse Daudet, il suffît de lire deux pages, au hasard, pour comprendre qu'on est avec* un convaincu, un poète sincère dont l'émotion est vraie. L'auteur n'est pas un fabricant de pantins à la grosse, enfoncé dans le seul mécanisme plus ou moins ingénieux de ses poupées. Il pleure et il rit avec les personnages, il leur donne de son souffle, il
fait avec eux de Thumanité. C^sl Tunique affaire : être humain, créer de la vie.
Aussi, peu importe que les pièces d'Alphonse Daudet aient eu, à leur apparition, un succès de public plus ou moins long et bruyant; elles ♦vivent quand même par le style et par l'analyse, elles seront jeunes dans cent ans, lorsque toutes les machines acclamées aujourd'hui, les grands succès des faiseurs dormiront depuis longtemps sous la poussière, rongés de rouille. Les dramaturges habiles ont tort de sourire, lorsqu'ils parlent d'Alphonse Daudet auteur dramatique ; car il les enterrera tous avec r Artésienne^ môme si t Artésienne n'a jamais le succès scénique qu'elle mérite.
Telle est la consolation des véritables écrivains. Ils ont les siècles à venir pour avoir raison. On a beau les dédaigner, ils restent debout et ils finissent par s'imposer. Ils vivent.
EROKMANN-CHATRIAN
Voici donc enfin un succès, un grand succès qui me donne raison I Longtemps, j*ai dû me battre dans la théorie pure. Je citais bien Molière et Musset à l'occasion, mais ceux-là vivent dans la paix de leur immortalité, et Ton se contente de les saluer respectueusement. Il me fallait une œuvre contemporaine, écrite en dehors des immunités du génie. Or, cette œuvre est justement CAmi Fritz, la pièce en trois actes de MM. Erckmann-Ghatrian, que la Comédie- Française vient de jouer au milieu d'un si vif enthousiasme.
C'est l'histoire toute simple du mariage d'un digne et aimable garçon, Fritz Kobus. Ce gaillard, bien portant, riche, ayant la belle humeur et le bel appétit de notre regrettée Alsace, mène joyeusement Texis-
^sT
tence, en compagnie de Tarpenteur-juré Frédéric, du I percepteur Hanezo et du bohémien Joseph, tous célibataires endurcis, déblatérant contre le mariage, ' en fumant des pipes au dessert. Cependant, le vieux rabbin David Sichel, un entêté faiseur de mariages, s'est promis de marier Fritz. Et le piège qu'il Iti tend est uniquement de l'envoyer pour trois semaines à la ferme des Mésanges, où Fritz se prend de tendresse pour la fille de son propre fermier, la petite Suzel, une ménagère accomplie qui a des bras blancs • et des yeux bleus. Il a beau fuir, il épouse Suzel, et le vieux David triomphe, car le célibat des épicuriens égoïstes est vaincu une fois de plus.
Tout le sujet tient là. Mais quelle adorable idylle, non pas une idylle de poète mièvre, mais une idylle franche et saine, comme Rabelais aurait pu la rêver I Le mérite immense de la pièce, à mes yeux, est dans la structure des scènes, dans les mobiles des personnages, dans la langue qu'ils parlent. Cette comédie, si tendre et si bonne enfant, apporte une évolution. On se trouve enfin devant un coin du
monde réel, loin de ce monde conventionnel du théâtre, dont les pantins tooibent en morceaux. Je vais tâcher d'indiquer rapidement lespoints originaux qui m'ont frappé.
Au premier acte, l'exposition est d'un nature, chai*mant. La servante, Catherine, et une voisine, Lisbeth, venue pour lui donner un coup de main, mettent la table en causant de M. Kobus et de ses idées sur le mariage. Fritz, dont la fête tombe ce jour-là, a invité ses amis. Lui-même remonte de la cave. Les amis arrivent, le repas commence, un de les repas plantureux d.e province. Et c'est alors que la
petite Suzel fait son entrera, avec un gros bouquet de * violettes qu'elle a cueilli dans les haies. Fritz Tinvite et veut qu'elle mange ; mais elle reste gênée, parmi tous ces garçons qui prennent du bon temps. Puis, ^ quand elle est partie et que les pipes sont allumées, le vieux David prêche le mariage, au milieu de la débandade dudessert et des rires bruyants des convives. Fritz finit par parier une de ses vignes qu'il ne se mariera pas.
Rien de plus vivant ni de mieux encadré que ce premier acte. C'est un tableau de la vie réelle, de*** puis l'instant où la servante met la nappe, jusqu'au moment où les invités partent pour la brasserie. Le mot de Fritz, en sortant : « Catherine, tu peux desservir, » montre que le dtner est comme le pivot autour duquel tourne l'acte entier. Et les scènes se déroulent d'une façon si aisée, elles sont si vécues, que ves personnages ne viennent pas un instant les jouer devant le trou du souffleur ; tout le dialogue se passe' en action, les acteurs parlent et agissent en même temps. C'est là, pour moi, un fait caractéristique. Puis, quelle bonne gaieté, quelle ripaille de gens heureux, et comme, parmi ces plats qui fument si joyeusement, le bouquet de Suzel met un tendre parfum I
Le second acte est d'un cadre plus heureux encore. Fritz est à la ferme des Mésanges, dorloté par Suzel. Des faucheurs qui vont au travail l'éveillent en chantant.Ensuite, il règle le déjeuner avec Suzel : des œufs, des radis et du beurre frais. Comment, cet amoureux descend à ces détails vulgaires ? Mon Dieu, oui, cet amoureux mange, et même Suzel fait sa conquête en lui apprêtant des petits plats. La jeune fille monte
dans un cerisier et cueille le dessert, tandis que Fritz, dessous Tarbre, goûte les cerises. Puis, toute la bande des amis parait. Le vieux David est enchanté, car il voit bien que Fritz est amoureux. Et, comme fiuzel s'approehe d'un puits pour emplit une cruche d'eau, il se fait donner à boire, il se sert de la légende biblique de Rébecca, de façon à questionner la jeune fille et à lui faire, de son côté, confesser son amour. Seulement, Fritz s'aperçoit qu'il aime Suzel, lorsque David annonce qu'il va les marier, et il se laisse lâchement enlever par ses amis.
Remarquez qu'ici encore l'acte est un tableau pris dansja vie réelle. C'est toute une matinée à la campagne, les préparatifs du déjeuner, l'amour tel qu'il se développe véritablement, au milieu des petits faits de l'existence. Fritz est gourmand, rien de plus naturel que Suzel le prenne par la gourmandisei. Et^ comme cela est frais,- ces radis, ces œufs et ce beurre qui remplacent les déclarations accoutumées sur les fleurs et les étoiles I Je défie qu'on assiste à cet acte sans se souvenir de matinées pareilles, des matinées où l'on s'est réveillé à la campagne, avec le souci d'aller dénicher les œufs soi-même et de cueillir son dessert aux arbres. Oui, cet amour sent bien la santé, et rien n'est plus joli ni plus hardi à la fois, n faut aussi que je confesse une faiblesse : le cerisier vrai et l'eau vraie m'ont ravi. Voilà donc la Comédie-Française qui donne la première l'exemple du naturalisme dans les décors. Cet exemple, qui vient de haut, sera suivi, je l'espère.
Nous retrouvons la salle à manger de Fritz, au troisième acte, mais une salle à manger désolée, où Ton ne rit plus, où l'on ne godaille plus. Fritz est
malade. Son amour, qu'il tâche d'étouffer, lui coupe Tappétit. Ses amis viennent inutilement le convier, il refuse de les suivre. Enfin, le vieux David l'oblige à prendre une résolution, en lui annonçant qu'il a trouvé un mari pour Suzel, et^iue son fermier Christel doit lui demander son consentement. Alors, Fritz, qui dans une charmante scène apprend de la jeune fille qu'elle n'aime point le garçon dont il est question, refuse son consentement et se propose luimême. « M'aimes-tu, Suzel ? » Et la petite répond, en se jetant dans ses bras : « Ahl oui, monsieur Kobus I » Gela est tout simplement exquis de franchise et de vérité.
Sans doute, cet acte est le plus pâle des trois. Mais comme le petit drame s'y dénoue d'une façon humaine ! Certaines gens ont trouvé Fritz bien grossier, de iémoigner la souffrance de son amour par la perte de l'appétit. Voulait-on qu'il écrivit un sonnet ? La donnée première est suivie jusqu'au bout, avec la plus heureuse logique. Voilà le premier amoureux au théâtre qui souffre de l'amour comme tout le monde en souffre. Il a mal à l'estomac, ce qui est strictement observé. Les amoureux de convention sont bêtes lorsqu'ils mettent la main à leur cœur, car leur cœur reste parfaitement tranquille, dans ces crises de la passion ; tout le malaise se porte à l'estomac. Et remarquez que, d'après la donnée de MM. Erckmann-Chatrian, ce gourmand de Fritz est puni par où il pèche, ce qui est très moral. Le voilà marié et le voilà guéri. Je compte bien que les bons dîners vont recommencer, que Suzel entretiendra «n joie la maison, car il faut avoir la poitrine large et la conscience nette pour bien rire et bien manger.
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Telle est donc la pièce, toute la pièce. Eh bien, elle a égayé et elle a touché. J'ai entendu rire la salle et je Tai vue pleurer. Ceux qui prétendraient le contraire seraient de mauvaise foi. Pourquoi nous dit-on, alors, qu'il faut absolument au théâtre des machines compliquées, bâties d'après certaines règles ? Vous le voyez, un joyeux garçon, aimant le plaisir, et une bonne petite fille, adroite et tendre, remuent toute mie salle. Il suffit de mettre à la scène une vérité humaine, vieille comme le monde, de l'y mettre dans des conditions *de vérité et de nouveauté, pour aussitôt conquérir les spectateurs. Oix était, dans VAmi Fritz, la fameuse scène à faire, le plat dramatique dont l'absence consterne certains critiques? Elle n'était nulle part, il fallait faire toute l'œuvre, je veux dire qu'il fallait simplement la vivre, sans s'inquiéter de la charpente plus ou moins habile. Pas de pièce et un succès, voilà qui est triomphal.
D'ordinaire, je fais bon marché du succès. Mais,, comme les gens qui sont hostiles à mes idées, m'accablent sous le succès des pièces que je trouve mé^ diocres, je veux au moins pour une fois triompher à mon tour. L'Ami Fritz a réussi, cela est hors de doute, dans des conditions particulières . où une œuvre moins heureusement conçue serait tombée. Je^ bats des mains de toutes mes forces. Les adorateurs du succès quand môme auront beau démentir leur théorie et prouver au public qu'il a tort, la pièce n'en marchera pas moins bien, et il n'en sera pas moins démontré que l'on peut faire applaudir une œuvre, en se moquant de la convention et des règles imposées, en se contentant de tailler dans la vie, et dans la vie la plus vulgaire, trois ou quatre
408 NOS AUTEURS DHAMATJQUES.
tableaux mis à la scène avec un scrupuleux souci de la nature.
Je n'osais espérer un exemple aussi frappant, et certes je ne comptais guère que cet exemple partirait de la Comédie-Française. Sans doute, je n'exagère pas le triomphe de mes idées. Je sais parfaitement que VAmi Fritz a réussi grâce au charme du sujet, au côté poétique de cette idylle. Mais il ne faut pas se montrer trop impatient, il me suffit que le naturalisme soit monté sur notre première scène et qu'il y ait planté victorieusement son drapeau.
Songez donci un véritable repas à la Comédie- Française, un vrai cerisier avec de vraies cerises, une vraie fontaine avec de la vraie eau 1 Mais tous les bonshommes en carton doré de M. de Bomier ont dû en frémir I Voilà une invasion formidable de la nature. Et ces détails <ie mise en scène ne sont rien encore. Il faut entendre la langue que parlent les personnages. Ils parlent tout uniment, comme vous et moi. L'amoureux dit qu'il a trop bu, les autres personnages se content leurs petites alfaires sans phrases, ainsi que des passants qui se rencontreraient sur un trottoir. Est-ce assez complet? pouvais-je désirer une épreuve plus décisive ?
Ce qui m'a beaucoup égayé, c'est l'indignation fl'une certaine critique contre le style de MM. Erckmann-Chatrian. Le style ! oui, j'ai entendu des gens parler du style, comme si ces gens-là se doutaient du style le moins du monde I Ils pratiquent couramment l'incorrection, ils sont à genoux devant je ne sais quelle poésie bête et fausse, devant les mièvreries prétentieuses d'écrivains de troisième ordre. Le style, c'est la langue vécue, c'est la force
et la grâce obtenues par l'expression juste. Il y a plus de style dans les familiarités de rAmi Fritz que dans les tirades déclamatoires de toutes les pièces récentes.
Le grand reproche qu'on fait aussi à MM. Erckmann-Ghatrian, c'est qu'on mange trop dans leur ceuvre. Moi, je trouve qu'on n'y mange pas assez, j'aurais voulu que les trois actes fussent un repas continu. Est-ce que la table n'est pas littéraire, chez nous? Gargantua est dans le génie de notre nation. . Plusieurs de nos provinces, la Touraine^ l'AIsacei sont glorieuses par leurs beaux mangeurs. Les lé-; gendes nous montrent nos pères attablés, fêtant la *' vie. Et il ne serait pas permis d'étsder ce spectacle épique, sous je. ne sais quel prétexte de délicatesse de poitrinaire? Ah! nous avons assez appauvri le sang des lettres, nous avons montré à la scène assez de personnages nourris de rosée et de confitures, pour réclamer enfin de solides garçons qui travaillent héroïquement des mâchoires!
C'est la revanche. Et voilà pourquoi on~n^ mange même pas encore assez dans rAmi Fritz, parce que les personnagesy mangent pourtous leurs devanciers^ pour les grecs et les romains en bois de la tragédie, pour les chevaliers de tôle du drame romantique, ' pour les bourgeois chlorotiques des comédies distinguées, pour les milliers de marionnettes qui ont traversé la scène, le ventre plat et la peau vide de muscles. Je voudrais que Fritz se levât avec ses convives, et qu'il portât ce toast : « A la santé de la vie, & la santé des œuvres vivantes I »
410 NOS AUTËUKS DRAMATIQUES.
Ma grande surprise, après la représentation de rAmi Fritz, a été que la Comédie-Française eût reçu une œuvre pareille. Maintenant que Texpérience est faite, on peut alléguer le flair de M. Perrin et du comité, en disant que ces messieurs ont prévu le succès. Mais ce qui m'étonne, c'est justement qu'ils aient prévu le succès ; non, certes, que je leur refuse une expérience très grande, car ils se trompent rarement sur la question du succès; mais parce que VAmi Fritz sortait des données ordinaires et offrait le danger de monotonie. J'imagine que la pièce n'ait pas été jouée et qu'on lise le manuscrit, on trouvera cela charmant, mais on dira : « C'est bien léger comme intrigue, il faudrait voir la chose à la scène. »
J'ai donc cherché les raisons qui ont pu faire recevoir la pièce, et j'ai trouvé celles-ci. D'abord, elle a l'heureuse chance de se passer en Alsace. M. Perrin et le comité ont dû compter certainement sur l'attendrissement de la salle, en face des costumes alsaciens, de cet intérieur qui devait nous rappeler de si chers et si douloureux souvenirs. La pièce se passerait en Provence ou en Bretagne, elle aurait à coup sûr paru plus inquiétante. Ensuite, elle est tendre, je veux dire qu'elle se développe dans un milieu de grande bonhomie, relevée d'une pointe de poésie champêtre. Le théâtre, dès lors, était à l'abri d'une chute brutale ; les bons sentiments font tout accepter. Enfin, l'œuvre présentait deux
OU trois épisodes d'un effet certain, entre autres l'épisode du cerisier, Tépisode de la fontaine, et c'étaient là les clous les plus solides auxquels on pouvait à l'avance accrocher le succès.
Tout ceci est pour confesser que le côté naturaliste de FAmi Fritz a été simplement toléré, et que je ne m'illusionne pas au point de croire qu'on a reçu cette pièce par amour de la vérité dans l'art. D'ailleurs, les arguments ne sont bons que lorsqu'ils sont justes, et c'est pourquoi je veux dégager nettement ma pensée.
L*Ami Fritz est une idylle, pas autre chose.
MM. Erckmann-Ghatrian ont un sentiment très vif de la nature. Ils ont vécu une vie qu'ils peignent à merveille, en un style excellent de familiarité et de souplesse. Seulement, il ne faut pas leur demander des créations de caractères approfondis. Leurs personnages sont réels, en ce sens qu'ils ont le geste juste, Tintonation juste, l'habillement parfait d'exactitude. Mais ces personnages sont tous taillés sur un même patron d'âme, ils appartiennent à la même famille et ne nous apportent aucun document humain intéressant et nouveau. Imaginez des poupées bonnes filles, qui s'agiteraient dans un décor précis et peint supérieurement.
Ëh bien, les personnages de tAmi Fritz sont de cette famille. Il n'y a pas même une nuance entre eux. Regardez-les de près : ils sont tous bons, tous joyeux, tous honnêtes. Certes, je ne dis pas que le tableau soit faux, il existe sans doute des coins de pays où les habitants ont cette parité de tempérament. Même, si l'on veut, cette simplicité de ressorts est plus près de la vérité terre à terre que les cas
particuliers, les êtres à part qui ont des excroissances dans le bien ou dans le mal. Seulement, à s'enfermer dans ce monde si 'monotone, on perd le bénéfice des études profondes, on ne va pas jusqu'au cœur de rhumanité, on en effleure à peine la peau. L'œuvre, quel que soit le talent avec lequel on la traite, reste moyenne et agréable.
Donc, je n'entends point voir, dans rAmi Fritz, une œuvre de haute volée, car cela serait une prétention ridicule. En outre, j'ai confessé que les côtés tendres et poétiques, le cadre alsacien qui chatouille notre patriotisme, ont évidemment plus fait pour le succès que les tendances naturalistes de l'ensemble. Mais je vois, dans fAmi Fritz, une pièce qui a fait accepter beaucoup de vérité, grâce à beaucoup de bonhomie et de poésie, une des tentatives les plus heureuses que le naturalisme pouvait souhaiter pour s'acclimater au théâtre et se faire accepter du peuple. Il était bon de commencer par une dose raisonnable, déguisée dans du sucre.
l'ignore quelles ont pu être les intentions de MM. Erckmann-Ghatrian. II est croyable qu'ils n'ont pas eu les idées révolutionnaires que je leur prête ; je dis révolutionnaires en littérature. Mais cela importe peu. LAmi Fritz est une de ces œuvres bénies qui font époque, en dehors de la volonté des auteurs, des directeurs et des interprètes. Elles viennent au moment voulu, elles apportent une signification, un •symptôme décisif, auquel pas un des collaborateurs n'avait songé. Ceux qui l'ont mûrie et préparée pour le public, ont vu sans doute une pièce patriotique, idyllique, poétique. Et voilà qu'elle éclate comme une pièce réaliste ; voilà qu'elle restera comme un
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des premiers essais sérieux du naturalisme au théâtre.
Je ne veux pas l'analyser de nouveau. Mais j'insisterai sur son caractère principal, qui est une simplicité absolue de moyens dramatiques. Je suis persuadé que la rénovation naturaliste sera caractérisée par cette simplicité. On comprendra un jour que les intrigues compliquées et forcément mensongères sont d'un effet bien moins puissant que les combinaisons si simples des passions humaines. Un homme qui aime, qui souffre de son amour, qui en sort violemment ou heureusement, sera toujours bien plus dramatique qu'un personnage jeté dans des aventures inextricables, et dont il ne se tire que par des sauts de paillasse. En outre, ce que noue la passion doit être dénoué par la passion. Les lettres apportées au dénoûment, les papiers de famille retrouvés, toutes ces vieilles ficelles UiSées, sont des expédients honteux dont les écrivains qui se respectent, ne devraient plus jamais se servir..
Voyez le jet si naturel et si vrai de VAmi Fritz. La pièce va d'un bout à l'autre, sans une secousse, avec le beau développement d'une histoire à laquelle on a assisté. Fritz ne veut pas se marier, puis il tombe amoureux, puis il lutte et se marie. Gela n'est rien et cela contient tout le drame d'une existence. Groit-on qu'on aurait rendu l'émotion plus profonde ,en compliquant cette aventure, ce qui était très facile? Beaucoup de drames noirs sont partis de cette simple histoire ; seulement, on les a chargés d'épisodes si extravagants, qu'ils nous font hausser les épaules. MAT. Erckmann-Ghatrian s'en sont tenus à la vérité toute nue, et ils n'ont point à s'en repentir. Pas le
4i4 NOS AUTEURS DRAMATIQUES.
moindre incident étranger, pas un seul des ragoûts indiqués dans le manuel de la cuisine dramatique. Toute rémotion, les rires et les larmes, vient des entrailles du sujet. Et c'est là surtout ce que j'applaudis dans VAmi Fritz.
Ce que je loue également sans réserve, ce sont les façons dont naissent et se développent les sentiments des personnages. Une des choses qui me blessent le plus au théâtre est la convention des sentiments. Il y a des manières d'être gâi, d'être triste, de tomber amoureux, de souffrir de son amour, qui sont dans la tradition des planches, et dont on ne sort pas, par crainte sans doute qu'on ne crie à l'invraisemblance. J'ai déjà cité, au troisième acte, les scènes où Fritz, luttant contre sa tendresse pour Suzel, pris de jalousie en apprenant le prochain mariage de la jeune fille, perd l'appétit et se plaint de douleurs ii l'estomac. On a déclaré cet amoureux bien vulgaire- Il est strictement vrai, et je trouve que cet homme qui souffre réellement, est beau^ coup plus touchant que les jeunes premiers roulant des yeux tendres et portant la main à leur cœur. En quoi le cœur est-il plus noble que l'estomac? Ils sont nécessaires à la vie autant l'un que l'autre. Tout cela repose sur un idéalisme nuageux et faux, d'un ridicule parfait.
Je suis certain que les auteurs dramatiques trouveraient des effets nouveaux d'une grande saveur, s'ils voulaient se donner le souci d'observer comment les choses se passent dans la réalité. Les faits les plus simples de l'existence ont été tellement dénaturés au théâtre, qu'on donnerait à ces faits un relief puissant, une nouveauté imprévue, si on les
ramenait au vrai. C'est une grande erreur de répéter que le théâtre vit uniquement de convention. Les cris de vérité seuls soulèvent et emportent une salle. On a pu gâter le métier dramatique par des années de productions inférieures. Les belles œuvres, dans toutes les littératures et dans tous les genres, n'en restent pas moins les œuvres vraies et simples.
J'arrive à la conclusion que je veux tirer de tout ceci. Grâce à des côtés patriotiques et poétiques, F Ami Fritz a fait monter le naturalisme sur les planches. Dès aujourd'hui, il est aisé de comprendre ce que peut être ce naturalisme, dégagé des fleurs dont MM. Erckmann-Ghatrian l'ont si heureusement orné. Imaginez des personnages plus étudiés, de tempéraments différents, et dont les passions, en se heurtant, constitueront le drame. Rendez l'action plus virile, nouez-la et dénouez-la par le jeu seul des sentiments, au milieu d'une simple et forte histoire. Faites que les personnages et l'action vivent puissamment de la vie réelle. Gardez les décors exacts de VAmi Fritz, et coupez chaque acte, comme ont fait MM. Erckmann-Ghatrian, dans l'existence quotidienne, un déjeuner, une matinée à la campagne, un fait unique qui explique la coupure si arbitraire des actes. Et vous aurez ainsi la pièce que je voudrais voir sur nos théâtres, le cadre nouveau où l'on pourrait reprendre l'étude de toutes les passions. Un genre serait créé, le drame marcherait de pair avec le roman, on pourrait utiliser au théâtre les documents humains, l'enquête si prodigieusement commencée par notre grand Balzac.
Sans doute, il faudrait faire accepter toute cette vérité, et cela n'est point commode, car j'avoue vo-
lontiers que le théâtre a une optique particulière. MM. Erckmann-Chatrian ne s'en sont tirés que par des costumes alsaciens et des personnages en pâte tendre. Le problème deviendrait plus difficile encore, le jour où Ton se passerait des agréments de la poésie sentimentale, et où l'on voudrait mettre à la scène quelques gredins, pour ne pas s'ennuyer- dans la compagnie de gens tous honnêtes. Ici, je dois m'arrêter, car je ne professe pas, Dieu m'en garde I Je dis seulement où le théâtre doit tendre, selon moi. L'habileté ne nuirait pas, mais il faudrait de la force avant tout. Un jour, une œuvre naturaliste, bien équilibrée, faite pour le succès, viendra me donner raison, j'en ai la certitude.
rm.