En Norvège
diversité a dû avoir une influence sur les idées, sur la manière de voir et de juger. Il y a incontestablement un immense avantage dans la grande liberté dont nous jouissons avant le mariage. Je parle en général, car il y a, bien entendu, des occasions où cette liberté a été plutôt nuisible, où une plus étroite surveillance eût été utile. Mais nous ne parlons point, n'est-ce pas, des exceptions?
» Pour ma part, je crois qu'ayant déjà possédé, comme jeune fille, cette liberté qu'on obtient en France seulement après le mariage, nous avons, à un degré plus haut, le sentiment de la responsabilité. Nous apprenons à juger par nous-mêmes, à décider par nous-mêmes de notre avenir. Je crois qu'il n'y a aucun péril à donner
toute son indépendance à une femme qui a des sentiments droits et des principes. Guidée par « cette conscience robuste » dont parle notre Ibsen, une telle femme n'abusera point.
y> Autrefois, on considérait ici la femme qui ne se consacrait point uniquement aux occupations du ménage comme une émancipée. Il n'en est plus ainsi heureusement. Une femme écrivain, madame Gollett, a combattu avec bravoure ce préjugé des mœurs. Aujourd'hui, la femme peut se frayer un chemin , vivre par les ressources de son travail. Beaucoup de jeunes filles sont acceptées dans les différentes branches du commerce , dans les bureaux, dans les ministères. Partout, elles se conduisent si bien qu'on ne sau-
-Ji'.S .nus III. LES
rail les accuser d'une seule aventure ou d'une coquetterie.
» Voilà les avantages de la confiance et d'une honnête liberté.
» Dans le Nord , le mariage n'est donc jamais considéré comme un moyen d'arriver à l'indépendance. Ne pensez pas que je suppose qu'il en va toujours ainsi dans vos mariages de France. Je crois et je sais que vous avez dans votre patrie des unions bien heureuses, où la vie de famille existe, autant, et peut-être plus, que chez nous. Il y a aussi chez vous des gens qui regardent le mariage par son aspect sérieux, du côté des devoirs, enfin tout ce qui est doux et profond dans l'existence. Découvrir une âme que notre âme comprenne > en qui et pour qui l'on
puisse vivre, en tout pays du monde, c'est le bonheur. Alors la vie à deux semble riche quand tout, illusions et sentiments, est également partagé.
» Peut-être , vous dites que c'est trop de romanesque , et que l'on rencontre rarement ce bonheur-là, aussi bien dans les mariages du Nord que dans les mariages du Midi. Il se peut que vous ayez raison. Je crois pourtant que dans le Nord nous nous formons une idée presque sublime du bonheur conjugal.
On se fiance parfois très jeune; la dot, vous le savez, joue rarement un rôle ; on s'aime fidèlement ; on attend de longues années que le mariage soit possible. Le jeune homme travaille pour se créer une position qui le fasse indépendant. La
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jeune iille se prépare sérieusement à son rôle de femme. Nous savons que c'est en soi et non hors de soi que l'on trouve le fondement d'une vie heureuse.
» Hélas! les natures du Nord, si courageuses, si loyales, ont aussi leurs défauls ! Li tendresse, l'affection existent; elles sont là, point de doute; mais tout cela reste le plus souvent enseveli dans la réserve, sous le froid des apparences.
Et la vie est si courte et l'on aurait tant besoin de soleil 1 On voudrait tant sentir — surtout lorsque l'on a vécu en France — un peu plus de chaleur, de ces élans spontanés qui partent du cœur, qui vont droit à l'âme ! Sans doute, cette crainte de montrer notre fond, cette concentration des esprits en eux-mêmes tient à la nature
NOS FILLES il
de notre pays, si souvent écrasant et sombre. C'est l'angoisse du fiord étroit, le poids de nos hautes montagnes. Du moins la vie intérieure est plus profonde chez nous que chez vous. 11 y a un besoin dans nos êtres de la sentir se développer, grandir, pour atteindre à quelque chose de meilleur, de plus élevé, dès ici-bas. Oui, oui, ce sentiment est plus intense que partout ailleurs, clans notre Nord, où la vie extérieure, la vie mondaine offrent si peu de ressources et où il faut toujours revenir à ce qui est sincère et vrai1...»
1. Cf. Notes sur la Norvège de Hugues Le Kuux (Calmann Lévy). Chapitre : La femme et l'amour dans le Nord.
» Monsieur,
» Je suppose que toutes les jeunes fil les vous lisent avec plaisir, mais celles-là vous suivent avec une espèce de passion, qui ne sont pas des enfants gâtées et qui sont dans la nécessité de gagner leur vie.
» Gagner sa vie, monsieur, cela veut dire lutter sans trêve et cette lutte est quelquefois bien dure quand on est jeune, quand on s'avoue franchement qu'une jeune fille
qui travaille pour vivre n'est plus tout à fait la même qu'elle était autrefois.
» Je suppose qu'elle était de bonne famille. Son père était estimé de tous ceux qui le connaissaient ; on était donc aimable pour elle. Chez nous, en Allemagne, on épouse généralement la femme et non la dot, on vit de ce que le mari gagne, les salaires suffisaient jusqu'à présent à soutenir honorablement un ménage.
Malheureusement, le luxe devient même chez nous plus général qu'autrefois. Les jeunes filles avec des goûts simples se font plus rares. La conséquence, c'est qu'avant de se décider au mariage, les hommes hésitent longtemps; le nombre des célibataires augmente tous les jours et encore plus, celui des vieilles filles.
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» Elles ne sont pas malheureuses dans la maison, et, aussi longtemps que le père vit, rien ne leur manque. Mais après! Si le mari ne se présente pas? Sera-t-on un fardeau pour ses frères? Merci, non ! Quoi de plus naturel alors que de passer ses examens et, après, de se servir de ce qu'on a appris.
» C'est comme cela qu'on devient institutrice. Malheureusement, même en Allemagne, tout le monde maintenant se fait institutrice ou professeur, y compris les jeunes tilles qui étaient nées pour être couturières ou femmes de chambre. Donc pour gagner quelques points de plus, on s'expatrie, on va en France, en Angleterre. Après quelques années, quand on possède bien ces deux langues, on rentre
chez soi, avec le sentiment agréable que désormais, le pain quotidien ne manquera pas.
» Cette histoire a été la mienne et je suis très contente de mon rôle d'institutrice. Pourtant, il y a des minutes où je voudrais crier à tout le monde : « Mais voyez donc en moi pour un petit moment, non l'institutrice, mais un être humain qui pense, qui sent surtout... » Que d'humiliations, une jeune fille qui travaille n'a-t-elle pas à subir ! En France, on ne présente même pas l'institutrice. A quoi bon? Elle y est parce que les enfants y sont ! Franchement, quand cela m'est arrivé pour la première fois dans un salon parisien où il y avait du monde,
j'ai fait d'amères réflexions sur votre
divine devise : « Liberté, Égalité, Fraternité ».
» Pardonnez-moi, mais j'ai trouvé que l'aristocratie française avait des idées un peu moyen âge, et ce n'est pas seulement l'aristocratie qui nous traite de cette manière-là, on trouve le même dédain dans les familles les plus simples. Une compatriote me racontait, l'autre jour, qu'une jeune femme, comme elle-même fille de pasteur, à qui elle avait adressé la parole, n'avait pas daigné lui répondre. Elle avait tourné la tête, elle avait fait semblant de n'avoir pas entendu. Or il paraît que cette femme s'est mariée sans dot. Ce n'est donc pas sa richesse personnelle qui la rend orgueilleuse, mais que voulez-vous? elle était mariée et l'autre gagnait sa vie.
» N'est-ce pas naturel, après cela que, malgré tout, on devienne un peu féministe. Certes, je ne veux ni le droit d'élection, ni le mariage libre, je ne veux pas même, pour ma personne à moi, le droit de devenir avocate ou autre chose, mais je suis sûre que c'est une sorte d'héroïsme de s'en aller de sa famille, de quitter tout ce qu'on chérit, de renoncer à ses rêves, de briser avec son passé, dans un sentiment de dignité honorable et pour ne pas peser lourdement sur les autres. Je voudrais donc que l'on inculquât aux hommes et aux femmes des notions nettes et claires à l'endroit des femmes qui gagnent leur vie. C'est un sujet international, n'est-ce pas? et comme vous réapparaissez, monsieur, du
pelit nombre de ceux qui voient juste dans ces matières si délicates, vous me pardonnerez de n'avoir pas résisté au plaisir de vous écrire, — bien que ce ne soit pas sur du papier rose et avec de l'encre violette. »
» Monsieur,
» A la lecture du passage où vous conseillez aux jeunes filles de la bourgeoisie, aux demoiselles bien élevées d'apprendre un état et de l'exercer tranquillement, j'ai battu des mains. Il faut vous dire que nous sommes cinq sœurs et que notre mère est veuve. Les deux aînées sont mariées. Elles ont tantôt de l'agrément, tantôt de l'ennui; dans l'ensemble, elles
ne sont pas à plaindre. Nous trois, nous avons entre nous un petit capital de deux cent cinquante mille francs. Divisez. Gela ne fait pas une bien grosse dot pour chacune ! Mais en restant groupées, avec notre mère près de nous, et en habitant huit mois par au à la campagne, on s'en tire. Le malheur, c'est qu'on s'ennuie à périr ! Ou ne peut p:is faire lout le temps de la bicyclette ? Quand il pleut? Quand il n'y a pas d'homme pour vous tenir compagnie?
» Alors, une de mes sœurs clian te. Pour qui ? Une autre peint. Toute la maison est encombrée de paravents et de cadres où elle a répandu des fleurs plus ou moins fraîches. Il n'y a plus de place. Moi, je fais des chapeaux. Ça m'amuse, ça me
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passionne. Et vous savez, j'ai du talent, beaucoup de talent. Je ne me vante pas. Une femme qui dit: « J'ai le génie littéraire » est suspecte. Mais vous m'accorderez bien qu'une jeune fille qui affirme: « J'ai le don de faire des chapeaux » peut avoir le sens commun.
» J'ai tant de talent que, dernièrement, une de mes sœurs mariées est allée à une première avec un chapeau que j'avais fabriqué pour elle. Elle a été aperçue par une grande modiste qui la coiffe d'ordinaire. Huit jours plus tard, la grande modiste a dit à ma sœur :
» — Je vous ai vue l'autre soir, au théâtre. Vous m'avez fait une infidélité...
» Quand j'ai su cela, j'ai failli en être malade de plaisir. Je me suis dit : «Pour-
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quoi est-ce que je ne réclamerais pas mes quatre-vingt mille francs à la communauté ? Pourquoi est-ce que je ne louerais pas un magasin, et pourquoi est-ce que je n'en informerais pas nos amies et connaissances?
» Ce serait très facile si je ne tenais pas à conserver nos relations mondaines. Et voilà le hic! J'ai demandé à une amie :
» — Réponds-moi très franchement. Si je me fais modiste, continueras-tu à me recevoir ?
» Elle m'a répondu :
» — Ma pauvre petite, il ne me serait pas possible de te faire rencontrer dans mon salon avec des amies communes qui te devraient une grosse note. Et tout le monde doit une grosse note à sa modiste!
» Voilà, monsieur, où j'en suis. Dites bien aux jeunes filles qui auraient la même tentation que moi qu'elles doivent tout d'abord renoncer à se faire une clientèle d'amies, car on ne les payera pas et on se brouillera avec elles. L'amitié et l'argent sont des choses qui doivent demeurer séparées par un fossé très profond. Il faut qu'une jeune fille du monde qui se fait modiste écrive sur son magasin : « Je ne coiffe pas mes amies. »
» Pourra-t-elle coiffer des « cocottes » ?
» Il paraît, monsieur, que l'argent des « cocottes » leur vient d'une source impure. Je ne m'en doutais pas. Mes frères me l'ont appris, depuis que j'ai manifeslé tout haut mes intentions. Et l'argent qui vient d'une source impure salit toujours
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un peu les mains qui le reçoivent. Il y aurail rerlainemenl bien des choses à dire là-dessus, par exemple que l'argent a toujours passé par toutes sortes de mains impures avant d'arriver dans les mains pures. Mais alors, on est censé l'ignorer. tandis que le cas que je vous dis, il n'y a pas moyen de ne pas savoir.
» Que faire alors? On ne peut pas s'adresser à ses amies, parce qu'elles ne payeraient pas, ni aux «cocottes», parce qu'elles payeraient trop bien.
» Restent les honnêtes femmes. On pourrait ouvrir un magasin de modes avec cette enseigne : A l'Honnête Femme. Certes, on le pourrait. On peut toujours faire une bêtise, mais j'ai comme une idée qu'il faudrait bien vite fermer ce magasin-là^
car les honnêtes femmes d'aujourd'hui aiment beaucoup qu'on leur fasse des chapeaux pareils aux chapeaux des cocottes et elles vont acheter ces chapeauxlà où les cocottes les achètent.
» Voilà, monsieur, dans quelle impasse est, présentement, engagée ma bonne volonté. Je vous soumets mon cas. Vous avez l'air de demander une petite réforme bien facile. Ce sont toutes les mœurs de la bourgeoisie qu'il faut changer avant que vous ayez gain de cause. Tenez, je suis sûre que parmi les honnêtes femmes à qui vous montrerez ma lettre, je suis sûre que plus d'une dira:
— Comment une jeune lille ose-t-elle prononcer le mot de « cocotte » ? Gomment sait-elle seulement ce que c'est?
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» Les jeunes filles d'aujourd'hui, mon cher monsieur, savent que les «cocottes» sont des demoiselles qui n'ont pas voulu faire des chapeaux et qui gagnent malhonnêtement leur vie. Elles demandent— vous voyez que je jette mon bonnet pardessus les moulins — que les honnêtes femmes ne les obligent pas à faire de même, qu'on les encourage quand elles réclament tout simplement la permission de faire des chapeaux.
» Votre servante,
» Je suis, monsieur, une de ces jeunes filles à cent mille francs de dot que vous vouez au célibat, et en effet je ne suis pas mariée. Ne pensez pas que je cède à un mouvement de vanité féminine en vous disant que l'on m'a demandée plusieurs fois. Quand le premier de mes prétendants a été refusé, j'avais dix-sept ans. Lui, trente-cinq ou trente-six ans. Il me plaisait, mais mes parents déclarèrent
qu'il avait « trop vécu », et je n'entendis plus parler de lui. Il ue pouvait pas attendre : il en a épousé une autre, j'ignore si elle est heureuse.
» Après cela, j'ai été demandée en mariage par un homme d'une trentaine d'années qui était dans la « commission ». Mon père est magistrat. Les relations de ce négociant ne valaient pas les noires. Il se fit congédier pour avoir exigé qu'on lui laissât la libre disposition de ma dot qu'il comptait engager dans ses affaires.
» J'avais alors vingt-deux ans. J'étais un peu dépitée; je demandai la permission de voyager avec une parente que sa santé oblige à passer tous les hivers dans le Midi.
* Dites bien, monsieur, aux jeunes filles
qui croient que l'on trouve des maris dans les stations d'hiver, qu'elles se trompent. Il y a toujours un triste motif à l'oisiveté des jeunes hommes -que l'on rencontre dans ces endroits-là. Les uns sont des coureurs de dot, des aventuriers qui comptent profiter des libertés d'une société cosmopolite pour s'approcher plus près des jeunes filles et leur prendre le cœur afin de s'approprier leur argent.
Les autres sont des malades riches, des phtisiques, des énervés, qui ont plus besoin d'une garde-malade que d'une femme.
» Au cours de ces visites, j'ai été demandée en mariage par un homme veuf, déjà âgé, un vrai gentleman celui-là. Il me plaisait. Je concevais bien près de lui
une vie à deux où j'aurais été quelque chose comme une fille tendre et très gâtée, mais je n'avais encore que vingt-cinq ans et j'espérais de la vie quelque chose de plus... Aujourd'hui, j'en ai trente. Le meilleur de ma jeunesse est derrière moi, la liberté, que personne ne me conteste plus, est sans emploi. Si, comme je le pense, la demande de l'indulgent ami que mes précédents refus n'ont pas découragé se renouvelle, je dirai « oui » avec reconnaissance.
» Je suis sûre que nous aurons du bonheur à nous deux, et pourtant ma vie me semble mélancolique. Je me dis : « Si je n'avais pas eu d'argent du tout, le jour où un brave garçon m'aurait demandée en mariage, j'aurais été sûre qu'il m'aimait,
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et, à supposer que quelque chose ne m'eût pas séduite dans sa personne ou dans ses manières, j'aurais passé là-dessus sans inquiétude.
» Une de mes amies bien plus riche que moi, maintenant mariée, à qui je confiais ces regrets, m'a dit l'autre jour :
« — Une dot de cinq cent mille francs, c'est une pierre au cou, cela vous noie.
» C'est bien possible, mais moi j'affirme qu'une dot de cent mille francs, c'est un boulet au pied. Souhaitez-moi bonne chance, monsieur. »
« Ali ! pour une fois, mon bon. vous avez dil vrai : les femmes sont ce que les hommes les font. Même, si vous aviez dit cela plus tôt, vous auriez pu vous épargner bien de l'encre.
» Comment ! vous avez l'audace de reprocher aux jeunes filles leur coquetterie? Mais qui donc, s'il vous plaît, la développe depuis l'enfance, cette vanité féminine?
Vous êtes tous à nous dire que nous sommes
des trésors, tous, pères, mères, amis, etc. Et remarquez que les confesseurs eux-mêmes renchérissent ! Ils nous affirment que l'offrande intacte, non pas même de tout nous, mais d'un petit coin de nous, fait le plus grand plaisir au bon Dieu. Après cela, comment voulez-vous que l'on résiste au plaisir de faire un peu la roue pour les jeunes dindons qui tournent autour de nos jupes? ('/est pain bénit de se moquer d'eux.
» Je regarde la façon dont mes amies se sont mariées. Gela me fait pitié. Ce fameux trésor dont je vous parlais, cet irrémédiable, ce tout elles, elles l'ont donné à un âne bâté, à un fat, à un indifférent avec qui elles ne se comprendront jamais. Si elles les avaient pratiqués davantage, jamais elles n'auraienl
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supporté l'idée de vivre avec de tels pleutres. Mais, avant les fiançailles, jamais leurs mamans ne leur ont permis de causer un instant, toutes seules, avec les jeunes messieurs qu'on leur destinait.
» Il y a des moments où Ton envie les ouvriers et les ouvrières et le travail qui leur donne la liberté: — la liberté de no pas se marier si cela leur plaît, et la liberté de se marier avec qui leur plaît.
» Ce qui nous plairait à. nous? Ce serait des garçons moins inoccupés, moins aveulis que ceux qu'on nous présente, des êtres qui n'ont rien de fort, rien «le chic dans le corps ni dans l'esprit, rien qui fasse un peu rêver notre cervelle.
» C'est comme cela, monsieur. Nous avons besoin de rêver et vous ne nous en
empêcherez pas, mon bon. Pourquoi rêvons-nous d'astronomie et d'algèbre ?
Parce que nos amoureux sont trop falots pour que l'on rêve d'eux. Il faut toujours la même somme d'efforts pour vivre. Les hommes n'en donnent plus autant qu'autrefois, il faut que, nous autres femmes, nous en donnions davantage.
» C'est pour cela que nous nous garçonnifions, parce que les hommes sont efféminés. Au temps des paladins et sous le Premier Empire, est-ce que les femmes mon (aient à cheval?Est-cequ'elles portaient culotte? Notre nature, mon cher monsieur, ne nous porte pas à faire tout cela de nousmêmes. Au temps des Croisades, nous fdions, nous avions de grandes jupes très longues, de belles coiffures très com-
pliquées, que l'on niellait beaucoup de temps à édifier et à orner. Aujourd'hui, vous polissez vos ongles, vous ne savez même pas monter un cheval à poil. Eh bien, mais dans ce cas-là, nous arrivons à votre niveau, sans nous essouffler. Et vous savez, comme endurance, nous vous damons le pion, surtout, comme volonté et comme ténacité. C'est vous qui renâclez dans les côtes, quand on monte à bicyclette; c'est vous qui éprouvez le besoin de vous desserrer un peu après les repas ; c'est vous qui avez peur de déranger la belle ordonnance de vos coiffures; c'est vous qui choisissez, pour vous asseoir, les fauteuils les mieux capitonnés. En été il vous faut de la i<lace; en hiver, le coin du feu. Vous ne
lisez rien, vous n'èles au courant de rien, vous ressemblez à ces pachas dont les sultanes ont par-dessus la tête et dont elles se débarrassent un beau matin, en leur faisant du café.
» Des « pâles voyous », comme dil mon frère, voilà ce qu'ils sont, les prétendants à notre main ! Qu'ils se refassent un peu de la cervelle et des muscles, qu'ils nous obligent à reconnaître la supériorité de leurs corps et de leur esprit. Quand ils nous apporteront de la belle force tendre, nous serons toutes à eux. Mais s'ils se mettent à être détestables, nous saurons l'être mille fois plus qu'eux. Au revoir, bon apôtre. »