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Les Courbezon, Julien Savignac, Le Chevrier

révéler, — et là seulement. Le reste avait été parcouru, exploré dans tous les sens, les villes ne réservaient plus aucune vraie trouvaille au chercheur. Ou revenir sur ses pas et recommencer éternellement le même chemin, ou se mettre en quête des tout petits coins, des îlots minuscules, non marqués encore sur la carte littéraire, raconter enfin (pour laisser la métaphore) les exceptions physiologiques et psychologiques, noter les désirs bizarres, les caprices monstrueux, qui naissent comme des vers sur les imaginations corrompues, et, partant, se résigner à une clientèle très-limitée de lecteurs, voilà donc à quelle alternative on en était réduit !

Aujourd'hui, notaires, magistrats, médecins, commerçants, bref, tous les bourgeois français se ressemblent entre eux, comme entre elles toutes les villes françaises. Rien de particulier ni d'original suivant les lieux. Les conventions et l'hypocrisie contemporaines ont passé le niveau sur toutes les têtes, la civilisation a fait chacun à l'image de tout le monde, les mœurs portent l'uniforme.

Il n'en est point ainsi dans la classe rustique, et cela constitue sa supériorité aux yeux de l'artiste et du poète. De même que toutes les villes en sont venues à se ressembler et se ressembleront de plus en plus, et que leurs habitants (prenez-les où vous voudrez, au centre du pays comme aux extrémités) sont façonnés sur un patron commun ; de même, les mœurs de l'homme de la campagne sont aussi changeantes que les paysages au milieu desquels il vit.

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Quelle autre richesse, quelle autre abondance de types accentués et tranchés ! Livré à lui-même, hors de portée jusqu'à présent de ce terrible niveleur, lé progrès, qui, ne voyageant qu'en wagon, n'a pas encore gravi toutes les montagnes et pénétré dans toutes les vallées, le paysan nous émerveille par une singulière variété d'habitudes, de tempérament, d'allures et de costumes. Visitez des provinces même limitrophes, le Limousin, par exemple, et le Quercy, et vous remarquerez entre elles une foule de diversités profondes, dont le signe extérieur le plus éclatant est la différence, sinon des langues, du moins des dialectes.

On voit maintenant si le peuple rustique doit attirer les observateurs.

Ajouterai-je à ces motifs de préférence le suivant? C'est qu'à l'heure présente le romancier trouve chez les paysans seuls des passions vigoureuses, des élans énergiques, des âmes extrêmes, pour tout dire, cette vie intense et débordante qui s'est complètement retirée de nos villes énervées. Les talents fougueux et colorés peuvent là s'en donner à cœur joie !

Dirai-je aussi que les rares poètes qui sont des penseurs ont dû se sentir excités par l'importance politique qu'attribue au paysan le suffrage universel, et que l'étude d'une force sociale nouvelle ne les a pas moins tentés que le côté pittoresque ?

Le médecin et le prêtre, voilà les deux principales influences qui agissent sur le paysan, voilà les deux figures qui s'offrent d'abord à l'observateur, le prêtre surtout , car toute bourgade n'a pas son docteur. De là ces chefs-d'œuvre émouvants, le Médecin de campagne et le Curé de village; mais (ce n'est pas une critique , j e constate simplement) Balzac , homme d'imagination exaltée en même temps qu'observateur pénétrant, i déalise toujours ses observations, il exagèn1 ses personnages, les élève à la dernière puissance. — et chacun d'eux tourne au héros. La réalité courante et normale ne lui suffit pas ; aussi, le Médecin de campagne et le Curé de village ne sont point les médecins etles curés que nous connaissons. Assurément, rien de plus vrai, de mieux vu que chaque détail pris en luimême, mais l'ensemble, le bloc est tout d'invention. Dieu me préserve d'y trouver à redire ! Pour avoir fait de la sorte, Balzac peut-être n'en est que plus grand. Mais enfin son médecin et son curé me paraissent des individualités exceptionnelles ou, ce qui revient au même, des personnifications très-vivantes de la foi traditionnelle et de la science moderne. Ce procédé est assez ordinaire a Balzac (rappelez-vous encore le docteur Minoret et l'abbé Chaperon d'Ursule

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Mirouet), lequel, absolutiste et catholique, était, d'autre part, fort épris de physiologie, de magnétisme, d'alchimie, de toutes les sciences et quasisciences, et se plaisait à incarner les deux tendances contraires qui divisaient son esprit. Il reste neutre, d'ailleurs, entre ses personnages : chose toute simple, car se prononcer en faveur de l'un ou de l'autre, ce serait prononcer contre une portion de lui-même.

Il indique la lutte, il ne s'y mêle pas directement, il ne donne l'appoint de ses forces à aucun parti.

Cette lutte de la foi et de la science est une des préoccupations de la nouvelle génération de romanciers. On s'en est convaincu en lisant la Cure du docteur Pontalais, par M. Robert Hait, et les livres de Mme André Léo, qui, elle, substitue au médecin l'instituteur, qui, au temps de Balzac, n'avait pas l'importance qu'il a prise depuis.

Et la préoccupation est tellement vive, que ces deux écrivains de talent , mais peut-être plus penseurs qu'artistes, subordonnent sans cesse le roman à la thèse. Ils disputent, ils prennent parti, ils sont enfin et surtout romanciers de combat : emploi très-méritant, du reste, et fort utile, à cette heure où la bataille est si violemment engagée, et où la foi furieuse veut faire donner les gendarmes !

Toute autre la nature du talent de Ferdinand Fabre. Il est observateur et poëte avant tout. Je ne lui vois point de dessein religieux ou social ouvertement déclaré. Est-ce à dire que, malgré ce détachement apparent, il ne sorte aucun enseignement de ses récits?

Je ne dis pas cela. Le spectacle du pauvre abbé Courbezon aux mains paternelles et terribles de son évêque contient sa leçon. On voit assez par cet exemple combien les âmes un peu hautes et les cœurs larges sont à l'étroit, à la torture, dans la cage de cette discipline sans pitié qui , mettant la règle avant l'Évangile, n'admet pas la folie du bien ni rien des nobles imprudences où l'autorité épiscopale risquerait d'être compromise.

Cette figure de l'abbé Gourbezon est une des plus touchantes physionomies de martyr qui se puisse imaginer : je ne sache aucune création du même ordre qui approche de celle-ci , pour l'émotion , la richesse et la vérité des détails, hormis peut-être Monsieur de Boisd'hyver, de Champfleury. L'abbé Gourbezon et M. de Boisd'byver, pour le dire au passage, me paraissent, artistiquement parlant, très-supérieurs tous les deux au Mgr Myriel, des Misérables, devant lequel se sont extasiés naguère les critiques complaisants et qui n'a que le petit défaut de n'être pas vrai, de ne pas vivre. C'est une entité assurément fort respectable, mais quelle est-elle? Un évêque? Le diable m'emporte si j e vois ses bas violets et sa croix pectorale !

M. Fabre, et c'est là que nous surprenons sa tendance démocratique, réserve sa sympathie au bas clergé. Chanoines de cathédrale, grands vicaires et autres gentilshommes d'église, intrigants, mondains et politiques, ne lui vont guère : il est pour les humbles et les malmenés; il est pour le curé-paysan, qu'il s'appelle Alquier ou Gourbezon. Et ces braves desser-

vants, comme il les connaît bien ! comme il sait leurs manies, leurs faiblesses, leurs timidités, leurs scrupules, dont, quelque véritable homme qu'il soit, l'ecclésiastique se revêt comme d'une soutane de dessous, et qui lui impriment à jamais une allure gauche et craintive !

C'est qu'il les a vus de près, ayant vécu ses années d'enfance dans un misérable presbytère des Cévennes, chez un curé, son parent, — probablement l'abbé de Julien Savignac, — qui lui donnait le latin à la becquée et à qui lui, le petit, il servait la messe.

Je voudrais insister sur Julien Savignac et les Courbezon, publiés sous cette commune rubrique : « Scènes de la vie cléricale » et qui auraient pu l'être aussi bien, mieux même, sous celle-ci, plus vaste et plus compréhensive : « Scènes de la vie rustique. »

Justin Pancol, dit le Sanglier, la Pancole, Sévéraguette, Méniguette, Julien et son oncle l'abbé, sont, en effet, des figures adorables ou terribles, peintes, les unes avec un charme inexprimable, les autres avec une vigueur peu commune, et toutes sortant de la toile, comme disent les peintres. Ces « illusions-là » vivent réellement ; ces personnages, le romancier les a véritablement créés et mis au monde... Mais il me tarde d'arriver au Chevrier, le dernier livre de M. Ferdinand Fabre, et celui où son talent a atteint son plus haut vol. Toutes ses qualités s'y déploient magnifiquement; elles s'y montrent avec plus de souffle et de largeur que dans les précédents ouvrages, et l'on peut dire que ce chef-d'œuvre est jusqu'à présent son chef-d'œuvre.

Une des marques auxquelles on distingue les maîtres est, du consentement unanime, la simplicité de l'affabulation. Arriver aux situations extrêmes sans effort, tout d'une coulée, exciter l'émotion par les moyens les plus naturels, demander ses effets à la passion même et les tirer d'elle seule, dégager l'éclair, amener le coup de foudre, sans avoir eu besoin, au préalable, d'entrechoquer des faits plus ou moins logiquement amassés, — voilà où l'on reconnaît le don !

Or, le Chevrier est un récit à la fois très-simple et très-dramatique. Avec lui, l'art naïf, le plus difficile de tous, vient d'avoir un beau triomphe.

Voici la brève et rapide analyse de ce roman.

L'écrivain Ferdinand Fabre, éprouvé par la vie parisienne, surmené par le travail littéraire, s'en est allé rafraîchir ses forces au pays des Gévennes, chez un paysan, ami de sa famille, qui, braconnier émérite et fin tireur, habite une métairie adossée au plateau du Larzac. Site précieux pour un chasseur. Le Larzac, vaste espace granitique clair-planté de chênes verts, de hêtres et de châtaigniers, est, en effet, renommé pour ses pattes-courtes. Il faut vous dire qu'on entend par patte-courte un lièvre bas sur pattes (le nom l'indique assez), à la chair aromatisée et savoureuse,

mais très-difficile à tirer, car, à l'exemple du lapin, il accidente à tout instant sa course de zigzags et de crochets, qui déconcertent le coup d'œildu chasseur et le nez des chiens. Cependant, je le répète, la patte-courte, surtout accommodée en royale, est une si bonne chose qu'on ne plaint pas sa peine à cette poursuite laborieuse.

Et le Parisien de se pourlécher d'avance.

Dès le premier jour, malheureusement, à peine a-t-ii bu le coup de l'arrivée avec son ami le métayer Erembert, que la neige se met à tomber, et tombe, tombe, tombe, comme elle tombe dans les montagnes, empilant couches sur couches et comblant les chemins jusqu'à la cime des haies. Défense au plus intrépide de risquer ses guêtres dehors. Puis, où rencontrer les pattes-courtes? Elles sont nécessairement tapies au plus profond de leurs retraites...

Force est donc de rester au logis à boire du vin cuit et du genièvre, tout en causant du pays, de ceux qui sont morts, qui sont nés, qui se sont mariés depuis le départ du romancier. Le sujet pourtant s'épuise à la longue, on ne sait plus sur quoi bavarder, et la neige tombe dru toujours, toujours, quand soudain Érembert :

« Puisque vous faites métier de coucher par écrit des histoires pour amuser ces Parisiens de Paris, lesquels, à ce que disait un escamoteur en foire de Caviar, sont fainéants et grands liseurs de sornettes, je vais, monsieur, vous conter la mienne, plus plaisante à ouïr que pas une. »

2'Jfi NOS CENS DE LETTRES.

Le récit dErembert terminé, Fabre ne regrette pas la chasse manquée. A toutes les pattes-courtes du Larzac il préfère, on le sent, cette «si plaisante histoire, » venue d'elle-même dans son carnier de littérateur.

Quelle est donc cette histoire?

Érembert n'a pas toujours été le maître dans la bonne métairie du Larzac. Né de journaliers besoigneux, orphelin avant d'être un homme, il ne sait que devenir quand , sur le conseil de l'excellent M. Alquier, curé de Navacelle, il se décide à s'aller offrir comme valet aux Agathon qui, pour lors, tiennent le domaine de Mirande. Le fils Agathon fut son camarade, ils ont fait jadis «la police» ensemble, puis les gens de Mirande sont braves gens : on ne refusera certes pas de le louer, par amitié d'abord — et par intérêt aussi, le gaillard ayant bonne charpente et ne boudant pas à la besogne.

On l'accepte. Le voilà dans la métairie, laquelle se compose déjà des vieux Agathon, père et mère, de leur fils Frédéry et d'une enfant trouvée, une hospitalière, comme on dit en Gévennes, qui est là bergère et servante. Rien de plus fin et de plus joli que Félice l'hospitalière : à la suivre de l'œil, trottinant à travers landes, on croirait voir une chevrette, tant ses mouvements sont gentils et souples. Le pauvre Éran a vite fait de s'affoler de cette mignonne fillette, et tout en menant lacabrade sur les monts Garrigues, il ne songe qu'à Félice, il ne rêve qu'aux moyens de conquérir cette délicate amoureuse.

Mais il est venu trop tard à Mirande, la petite a

donné son cœur à Frédéry, — hélas ! elle a donné bien autre chose, car, au moment où celui-ci part pour l'armée d'Afrique, où l'envoie son mauvais numéro, l'hospitalière est grosse.

Eran, affermi dans sa passion par l'éloignement de son rival et, d'ailleurs, ignorant du « malheur » de Fétice, la presse chaque jour davantage. Tendre et violent, suppliant et menaçant dans la même minute, son amour prend tous les tons. En vain ! Alors, se voyant ainsi dédaigné, pour s'étourdir ou se consoler, il se met à courir le jupon et finit par s'acoquiner à Françon Fontenille, une de ces luronnes de village qui paradent dans les frairies avec de beaux fichus voyants, des tabliers de soie fine, et des jeannettesd'or sur la gorgerette. Admirable type de la courtisane rustique, cette Françon! Il vaut celui de la Sévère [François le Champi), il est même plus complet.

Françon, d'abord, coquette avec Éran, puis, le préférant à tous et à tout, même à l'argent de l'usurier Malgrison, se livre au chevrier que, durant des mois, elle caresse à le tuer. Mais rien n'y fait, il n'oublie pas, l'hospitalière lui tient toujours au cœur, et il ne tarde pas à revenir à la métairie de Mirande. Il trouve Félice accouchée, la bâtarde a fait son bâtard. Qu'importe? il l'aime quand même, comme avant... Frédéry, et si elle voulait ! Elle ne veut pas, et ce misérable Éran ne dort plus, ne mange plus, il erre comme un « innocent » à travers la montagne, n'ayant plus souci de ses chèvres et du bouc Sacripant, qu'il laisse, à leur fantaisie, s'éparpiller sur le Larzac.

Or, quand le paysan néglige ses bêtes, qu'un autre soin l'en peut distraire, il est permis d'affirmer qu'il est bien malade.

Cependant, arrive tout à coup à Mirande la nouvelle de la mort de Frédéry, percé par le yatagan de quelque Arabe. Eran se remet à espérer, il servirait si volontiers de père au bâtard ! A la longue Félicecède, se disant qu'après tout il faut bien un gagne-pain à l'enfant, mais elle cède avec une résignation inquiétante, — elle ne veut pas être infidèle à celui qui est mort là-bas, au loin, au delà de la mer de Cette ! et, le soir même des noces, quand les paysans finissent de se griser à la santé des nouveaux mariés, elle quitte paisiblement la table comme pour coucher le fils de Frédéry, et va se jeter dans la mare profonde des Fontinettes.

Tel est ce roman, grosso modo. Je viens de vous en donner le squelette. Mais la chair et le sang? Cela passe les forces de la critique. Comme toutes les belles œuvres, le Chevrier vaut surtout par la vérité, la richesse et l'harmonie des détails, par la puissance dramatique, par l'aisance et le souffle, et ces choses ne s'analysent point. J'ai appelé le Chevrier un roman, c'est un poëme plutôt, simple et grand, familier et pourtant épique, d'où s'échappent toutes les rumeurs de la nature, d'où s'épandent tous les parfums de^la montagne, et qui nous donne le paysan à la fois dans sa réalité et dans sa poésie. Gens, paysages et bêtes, toute la campagne y est contenue. Le bouc Sacripant, merveilleux étalon, tel qu'on n'en a jamais

vu de plus vaillant à l'amour dans les monts Garrigues, Sacripant, qui marche fier, brave, faisant le beau, en tête de la cabrade, est célébré tout le long du livre en termes dignes de sa valeur erotique.

Le poëte en a fait un personnage, presque sur le même plan qu'Érembert ; le chevrier et le bouc sont comme deux camarades ! Jamais, je le crois, cette amitié si vraie du paysan pour la bête, à laquelle il sait si bien parler, et dont il sait si bien se faire comprendre, n'a été peinte d'une façon aussi vive et aussi saisissante.

Maintenant, si Ton demande quelle parenté littéraire il faut assigner au poëte du Chevrier, jene vois, pour l'heure, que Frédéric Mistral. Mireille et le Chevrier sont vraiment frère et sœur. On peut tailler la reliure des deux ouvrages dans la même pièce de maroquin.

Et dire que le livre de Ferdinand Fabre, imprimé depuis dix mois, est à peine connu de quelques lettrés ! N'y a-t-il pas là de la faute des critiques qui, lorsqu'il se produit des œuvres si rares, devraient, dans la semaine même de la publication, faire feu à la fois de tous leurs feuilletons, de manière à éveiller en sursaut le public endormi dans son indifférence ? Ah ! si j'étais de ceux qui ont la voix forte comme dix et qui peuvent, à eux seuls, réparer la terrible insouciance de tous leurs confrères! Ah! si je m'appelais Sainte-Beuve !

22 juin 1868.

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