CHAPITRE XXX
Les yeux obscurcis d'angoisse, la face convulsée et inquiète, Pierre, l’apôtre
aimé, joignait fiévreusement les mains, et, sans crainte d’être importun, il répéta encore sa demande :
— Où allez-vous, Seigneur ?
La même voix grave, aux intonations de tendresse, lui répliqua :
— Où je vais, tu ne peux me suivre, Simon.
Mais Céphas ne se tint pas encore pour battu, et, laissant déborder de son
cœur le trop-plein de son amour, il s’écria : — Je vous suivrai Jusque dans la
mort, s'1l le faut |
Alors, lentement, avec une tristesse profonde, Jésus répondit :
— En vérité, je te le dis, Pierre, le coq n'aura pas chanté que tu m'auras renié trois fois.
Puis, s'étant rendu successivement du Cénacle au mont des Oliviers et à Gethsémani, 1l commença la longue prière qui devait être le prologue de son supplice infamant. Laissant voir en cet instant toutes les défaillances de l’homme. il pria Dieu d'éloigner de lui ce calice. Comme ses frères incarnés épouvantés devant la souffrance, il pleura, supplia, s’attrista, mais ne se révolta pas cependant,
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Puis, lorsqu'il eût fortifié son âme dans cet entretien mystérieux dont nous ignorons toutes les sublimités, il revint lentement vers ceux pour qui sa tendresse était sans bornes.
Il les trouva profondément endormis. Leur sollicitude inquiète n'avait pas été assez forte pour les tenir éveillés. Ils n'avaient point songé au réconfort moral que leur présence eût pu procurer au Maître, qui connaissait par avance tous les détails de la mort qu'il allait endurer. Mais Jésus ne s’étonna pas de cet abandon, et, les ayant éveillés, il ne leur fit que ce simple reproche :
— Eh quoi? vous n’avez pu veiller une heure avec moi |
Presque aussitôt après ces paroles, l’horrible tragédie commença. La bande
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armée, conduite par le traître, envahit Gethsémant, et les disciples eux-mêmes se
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dispersèrent; mais Pierre, le désespoir au cœur, suivit de loin Celui pour qui 1l
était prêt à mourir, disait-1l.
Dans la cour de Caïphe, le cortège infâme entra tumultueusement. Quelque
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soin que l’on eut pris de ne pas ébruiter le complot tramé contre Jésus, malgré
toutes les précautions, un certain nombre de gens avaient envahi cette cour.
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Cette foule était composée en grande partie de la domesticité du palais, et,
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comme la nuit était un peu fraîche, ils avaient allumé un immense brasier autour
duquel ils se pressaient pour réchauffer leurs mains engourdies.
Pierre se joignit à ce groupe, afin de surprendre dans les propos échangés
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quelques mots pouvant le renseigner sur le sort que l'on destinait à son maitre. À son insu, une pusillanimité envahissait déjà son âme. Il eût été, en effet, si simple et si digne du grand apôtre de suivre le Maître, d'aflirmer à ses côtés son entier dévouement, son inaltérable confiance vis-à-vis de lui! Mais l'intrépidité sainte qui ne transige pas n avait pas encore pénétré son esprit, et, lorsque la voix railleuse d’une servante s’éleva pour lui dire : « Vous aussi, vous éliez avec Jésus le Nazaréen ? » il répliqua sans hésiter qu’il ne connaissait pas cet homme ; puis, craignant sans doute d’être importuné de nouvelles questions, il se leva et s’en fut plus loin. Mais son aspect étrange, inquiet, le désignait forcément à l'attention, et la même demande, proférée par une autre voix, vint encore le troubler. Alors, cette fois, avec une véhémence inouïe, il répondit négativement, puis, étant revenu vers le brasier et ayant eu à subir une nouvelle interpellation malveillante, il se fâcha, jura en de détestables anathèmes qu'il n'y avait aucune
corrélation entre lui et Jésus de Nazareth. Mais, à ce moment même, Jésus chargé
de chaînes étant venu à passer près de lui, et l’ayant enveloppé d'un long regard, Pierre se sentit défaillir sous ce reproche muet, en même temps qu’il se souvint de la parole prophétique du Maître lui annonçant son reniement trois fois renouvelé.
Alors un profond chagrin envahit le cœur de l’apôtre, en même temps qu'un remords intense vint broyer son âme. Ce fut le commencement de l’expiation, expiation qui devait se perpétuer durant sa vie entière, se chargeant ainsi d'effacer peu à peu son atroce défaillance.
Malgré tout l’odieux de la faute de Pierre, il est permis de se demander jusqu à quel point nous pouvons nous arroger le droit d'être sévères, cette faute étant commune à l'humanité tout entière foncièrement fragile et foncièrement présomptueuse,.
Ce n'est pas une fois par hasard que nous succombons, que nous trahissons. mais c'est presque à chaque pas de la vie que nous sommes infidèles à nos promesses les plus sacrées.
L'homme est ainsi fait. La promesse lui coûte peu ; il en est prodigue. Souvent, 1l faut le dire aussi pour son excuse, il est absolument de bonne foi au moment où 1l fait cette promesse. Mais il oublie ses engagements aussi rapidement qu'il les prend, et nous assistons alors à ce déplorable spectacle du changement, de la contradiction, de la trahison, qui le rendent peu digne d'intérêt aux yeux de ses semblables, qui n’oublient qu’une chose, c’est qu'ils possèdent d’identiques défauts.
Dans notre siècle surtout où l’éclectisme est en faveur, l’homme trouve facilement le moyen de donner un semblant de raison à toutes ses défaillances même les moins excusables. La morale n’est souvent pour lui qu'un mot vague dépourvu de sens, chaque être se créant une philosophie particulière en rapport avec son caractère, ses aptitudes et son bon plaisir. Comment s'étonner, dès dors, si chaque individu est rempli pour son compte propre d’une incommensurable indulgence qui permet et autorise les délations, les trahisons, et tout ce qui constitue le lot de misères d’une humanité terrestre?
Dans des proportions plus ou moins grandes, la faute de Pierre se répète ainsi à tout moment. Elle prend son origine dans la tentation et dans la fragilité, et c'est ainsi que nous voyons la fidélitéla plus éprouvée se transformer en infidélité notoire, le dévouement le plus admirable faire place à l'ingratitude la plus noire.
Ces revirements proviennent souvent d’une cause qui peut s'appeler le mor-
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cellement de la morale, Il ne peut y avoir, en effet, deux manières d'envisager celle-ci, Elle-est la même pour tous les peuples ; elle plane au-dessus des différences de religion et de race. On a essayé souvent de lui adjoindre les questions de mœurs, en faisant observer que telle chose qui paraissait répréhensible en Orient était bonne en Occident, et que, par conséquent, la morale ne pouvait être la même pour tous les peuples. Mais ce point de vue est faux. Les questions de coutumes n’offrent aucun rapport avec la culture des consciences; car la morale qu’est-elle, en somme, sinon le développement de l'intégrité, de la personnalité consciente et supérieure de l'être humain ?
Ses préceptes sont simples. Ils sont communs à toutes les confessions ; 1ls préconisent la pratique du bien et la dignité de la vie pour soi et envers les autres. Mais s1 la définition est concise, la mise en pratique est moins aisée, non pas que l’homme ne soit apte à en comprendre le sens profond, mais parce qu'il manque souvent du courage nécessaire pour entreprendre consciencieusement la réforme de ses défauts. Trop occupé du présent et trop indifférent à l'avenir, trop disposé à persifler tout ce qui s'appelle sainteté, 1l cherche avant tout à adopter une ligne de conduite en accord avec tout ce qui flatte ses sens. Dans le but de mettre à l'aise sa conscience, qui proteste malgré tout vivement quelquefois, 1l s arroge des droits basés sur des principes faux qu'il proclame être la raison même.
S'1l lui était donné à cet homme de voir à travers ce tissu mystérieux qui plane au-dessus et autour de lui, dans ces brumes, qu'il baptise du nom de Ciel lorsqu'il est croyant et de néant lorsqu'il n’admet pas Dieu, si son cœur dégagé pouvait quitter momentanément la triste terre, il assisterait à un spectacle émouvant qui lui ferait comprendre à quel point il est coupable en se laissant aller à son humeur changeante.
Près de la terre, mais ne la frôlant pas cependant, des êtres lumineux circulent librement. Leurs yeux profonds, qui semblent avoir emprunté à l’azur toutes ses douceurs, ont une expression de tendre pitié, et de leurs lèvres, qu'aucun pliamer ne souille, ces mots s échappent sans cesse avec la même inlassable patience :
— Prends garde |
À qui s adressent ces paroles mystérieuses, pour qui cette sollicitude perpétuellement en éveil? Ne sont-ils pas, ces êtres, les rayonnants célestes qui n’ont
plus rien à craindre ?
Mais l'avis est répété avec plus de force encore, et le corps dématérialisé, le
corps sans organes, se penche cette fois avec une infinie angoisse vers la terre. Il tend vers elle ses mains diaphanes, comme si elles pouvaient avoir le pouvoir de suspendre les événements, comme si elles pouvaient empêcher la volonté intempérante de l'incarné |
Et là-bas, sur la vallée assombrie de deuils, des humains, jeunes ou vieux, vacillent. Fascinés par l’éblouissement suggestif des multiples tentations, ils ne duignent guère faire attention à la voix de leurs gardiens, et, malgré les efforts de ceux-c1, le premier pas dans le mal s'opère.
Is avaient pourtant emporté, en quittant les sphères élevées, une provision d'admirables résolutions. [ls avaient promis à leurs guides de ne se laisser jamais intimider par l’immonde respect humain; ils avaient juré d'être bons, fidèles, loyaux ; ils ne revenaient à la terre que dans l’unique but d'accomplir un réel progrès
Et pourtant 1ls ne sont pas abandonnés. Quelles que puissent être les fautes des humains, les êtres lumineux qui planent au-dessus d'eux ne se lasseront jamais de répéter leur éternel « prends garde! », car ils savent que, tôt ou tard, ils seront écoutés, et qu'à l'exemple de Pierre, le disciple qui renia par trois fois Jésus, l'âme coupable peut réparer dans la suite les erreurs les plus graves, les défaillances les plus honteuses.
Toutes, du reste, ne sont pas faibles au même degré. Il est des âmes d'élite qui concèdent peu à la nature. Il en est qui ont droit à ce qualificatif d’âmes
fortes, et l’on pourrait même en traiter certaines de sublimes, s1 la sublimité
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