‹ Nos invisiblesChapitre 184 sur 203 · AMOUR ET LA BESTIALITÉ · texte numérisé non relu

AMOUR ET LA BESTIALITÉ

L'amour est un sentiment qui tient tout à la fois du divin et du sensualisme. Du moins, c'est ainsi que l'humanité a toujours été disposée à l’envisager. Elle n a jamais essayé de les différencier l’une de l’autre, mais elle s’est au contraire toujours appliquée à les confondre, et s’est refusée à admettre que l’un puisse exister sans l’autre.

L'amour, pris dans un sens terrestre, n’est autre que cette sympathie, le plus souvent irraisonnée, qui pousse deux êtres de sexes opposés dans les bras l’un de l'autre, Répond-il uniquement à un besoin physique, ou n'est-il que la conséquence d'une véritable tendresse ? Telle est la double question qu'on peut se poser et à laquelle on peut répondre oui, presque toujours pour le premier cas, très

rarement pour le second.

Lorsque la passion n’est que la résultante d’un besoin des sens, elle est indu-

bitablement infiniment moins élevée, et l’on peut dire, sans crainte de se tromper, qu'elle indique d’une façon notoire l’infériorité du caractère. Lorsqu'au contraire cest par la tendresse pure qu'a débuté une union quelconque, on peut se prononcer en faveur de la haute moralité, de l'éducation d'âme des personnes unies.

La différence entre l’amour et la bestialité est évidemment bien tranchée. Le

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premier, ainsi que nous le disions au début de cette causerie, offre quelque rapport avec le divin ; le second est absolument matériel, et n’est en aucune façon une garantie des sentiments de dévouement, de bonté, que devraient tou- Jours posséder ceux qui vivent dans les liens conjugaux. La femme qu’on possède avec Joie n'est pas toujours la femme qu’on défendrait avec courage. L'homme à qui celle-ci appartient sans restriction n’est pas toujours l’homme qu’elle estime, et 1l résulte de cet état de choses fâcheux que les unions, contractées simplement pour répondre à un besoin pressant des sens, ne sont jamais des unions durables et encore moins des unions heureuses.

Et l’on peut dire en toute vérité que, lorsque cette anomalie qui consiste à s estimer et à s'aimer d’abord avant de s’appartenir existe, elle est la garantie presque infaillible d’un relatif bonheur sur terre.

Certes, 1l n'y a aucun mal dans la pratique de ces lois physiologiques dont nous ne sommes nullement responsables, puisqu'elles répondent à des besoins que nous n'avons pas créés; mais ces besoins eux-mêmes peuvent s’anoblir ; ils peuvent perdre un peu de cette matérialité, si l'amour sublime, l’amour quasidivin a été assez fort pour enseigner aux deux êtres qui s'aiment l’abnégation sublime, le dévouement réciproque, s’il leur a enseigné à ne pouvoir être heureux l’un que par l’autre, à s’aimer dans la joie, dans la peine, dans la maladie, dans les infirmités et dans la mort, — surtout dans la mort.

Une aussi haute conception de l'amour ne pourra jamais être atteinte par ceux qui le pratiquent seulement par bestialité.

Toutes les sensations sans exception aucune sont rapides, éphémères, chez l’homme. Elles sont fulgurantes, ne laissent pas de trace. Les gourmands les plus invétérés auraient beau déguster les mets les plus succulents, le goût agréable qu'ils y auront trouvé ne durera que peu d’instants. Le mélomane s efforcera en vain de retenir les sons harmonieux qui ont charmé son sens auditif ; 1 ne pourra, malgré tout, les fixer. Enfin c’est en vain que l'homme sensuel cherchera à faire revivre perpétuellement la sensation ; il n'y parviendra pas, et, Son trop court instant de jouissance passé, 1l l’oubliera aussitôt, et pourra constater, s1l est sincère, qu'il ne lui a apporté ni désir de perfectionner sa vie, ni énergie pour continuer sa route.

Tout ce qui a trait à la bestialité ou s’en rapproche produit les mêmes effets

négatifs.

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