CHAPITRE XIX
L'histoire qui va suivre est banale, mais laissez-moi vous la conter tout de même, amis lecteurs.
Dans une province de France, perdue au milieu des bois, une femme en habits de deuil, aux regards voilés de larmes, ayant perdu beauté, jeunesse, fortune, c'est-à-dire tout ce que l’on est convenu d'appeler les dons heureux de la vie, coulant des jours monotones égayés seulement par la vue d'un berceau où blan-
che comme un lis, joufflue comme un amour, une gracieuse fillette, laissait venir
à elle la vie, et daignait même, la pauvrette, envoyer à celle-ci le meilleur de ses
sourires.
Mais les gracieusetés de l'enfant ne touchèrent pas le Destin. Implacable et cruel, il s’acharna sur la tête mignonne qu'il avait rêvé d'écraser sous son poids.
Par un raffinement de cruauté il attendit que l’enfant fut en âge de comprendre la douleur, et lorsqu'elle commença à grandir, tout ce qu'il y a de sublime tendresse, de bonté et de dévouement dans le cœur d’une mère, il la lui prit, étouffa dans ses bras décharnés la femme aux habits de deuil, ne se laissa pas attendrir par les cris désespérés de l'enfant, mais eut la sinistre résolution de ne pas s'en tenir là.
Et la fillette n'était pas encore parvenue à l'adolescence qu'elle connaissait
déjà toutes les douleurs, ignorant par contre tous les semblants de Joie.
Apres sa mère, ce fut sa santé dont le ravisseur s’empara, puis son modeste revenu, puis enfin, comme si la mesure n'était pas comble, afin que rien ne püût lui être épargné, on lui prit Dieu, on enleva du carrefour des routes, de la place du village le grand Christ naïvement bariolé sur lequel elle se plaisait à jeter ses regards enfantins, tout en se répétant dans sa petite cervelle qu'après tout il avait encore plus souffert qu'elle.
À vingt ans ce fut le chaos complet, l'obscurité profonde, sans qu'aucune lueur passagère vint en atténuer l'horreur. |
Sans comprendre pourquoi elle vivait, sans espérer une compensation du côté de la vie future, Jane dépouillée de tout, n'ayant plus rien qui lui appartint, ne possédant plus que la douleur, continua sa marche dans l’obscurité. La tête courbée sous la fatalité, de temps à autre elle chancelait prête à tomber, écrasée de souffrance. Mais alors elle se sentait relevée par une main invisible, et elle ne se doutait pas que la femme aux habits de deuil, dont le doux souvenir un peu imprécis restait en sa mémoire, était à ses côtés et la guidait dans les ténebres. :
Elle ignorait encore bien davantage qu’au-dessus de ce chaos, dans des espaces quil lui était impossible de pressentir, — elle qui ignorait jusqu’au sens des mots Dieu et Immortalité, — un séjour, plus lumineux que ses ténèbres n étaient épaisses, l’attendait, qu'elle trouverait là l'explication de son horrible vie, le dédommagement des souffrances endurées.
Parfois elle avait eu des lassitudes atroces, des envies terribles d'en finir, de prendre la mort de force, puisque celle-ci semblait ne pas vouloir d'elle; mais toutes les fois sa mère la retint.
Alors, sans chercher plus d'explications, elle s’abandonna, elle se laissa guider par la mystérieuse conductrice, elle suivit son intuition, et, quoique se voilant souvent la face d'épouvante devant les menaces du lendemain, elle marcha incompréhensive vers l'inconnu.
D'instinct et sans qu’on lui en eût enseigné la raison, elle faisait le bien, s efforçant d'oublier ses propres douleurs pour penser à celles des autres; elle était charitable, sans amertume et sans méfiance comme toutes les âmes innocentes.
À son insu, sans qu'il lui fût possible de s’en douter, elle approchait de la fin
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de l’interminable tunnel, et un jour vint où le Destin, trouvant sans doute qu'elle avait assez souffert, lui ouvrit toutes grandes les portes de l'Éternité.
Alors la pleine lumière succéda aux compactes obscurités, et, devant les mystères dévoilés, Jane resta sans paroles. Mais, lorsqu'elle eut reconnu sa mère dans l'Esprit éblouissant qui l’accueillit les bras très grands ouverts, elle pleura de joie et comprit, sans qu'on la lui eût jamais enseignée, l'Immortalité.
Autour d'elle, les Esprits de lumière firent cercle, et ce fut un inénarrable spectacle dans l'au-delà. Les mains pleines de fleurs fluidiques, les êtres de l'éspace entourèrent la nouvelle venue ; ils les lui lancèrent; elle les reçut, s amusa à contempler leurs nuances variées, leur désagrégation facile, leur reconstitution rapide.Mais, s étant aperçue soudain qu’elle était nue, elle eutune dernière pudeur, et, saisissant entre ses doigts mignons les éthers de l’espace, elle se fit un royal manteau d'azur, tandis que ses pieds mignons s’enfonçaient dans des flocons de fluide blancs comme neige, scintillants comme des diamants. Puis, quand elle fut ainsi parée, elle essaya ses premiers pas, encore craintive. Peu habituée au bonheur, ce fut avec précaution qu’elle avança sur lesol mouvant. Qui sait, à Dieu! s’il ne recélait pas quelque crevasse capable de la projeter de nouveau dans le sombre gouffre d’obscurité où elle avait marché des ans. Mais ses nouveaux amis l'ayant rassurée, elle s’enhardit, prit soudain son élan, glissa à travers les plaines sans monotonie, bondit au-dessus des monts, et, grisée de vitesse, s'enivra des joies pures de l’au-delà; puis son regard s'étant développé, ses yeux noirs s'étant emplis d'horizon, par un retour commun à presque tous les Esprits, elle se rappela le pays de l'ombre et des ténèbres, se souvint de la vie atroce et murmura ces mots inattendus :
« Oh ! comme cela a été court! ».
Amis, vous ne vous plaindrez pas que je vous ai pris en traître. Puisque je vous ai annoncé une histoire banale, vous ne pouviez pas vous attendre à un récit transcendant. Mais qu'importe, si ceci vous a fait comprendre que l'âme la plus délaissée sera dans l’au-delà l’âme la plus entourée!
Tu. GAUTIER.
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