CHAPITRE XXVIII
Il est un mot saint entre tous, un mot devant lequel les inimitiés, les rancunes, s’inchinent, un mot au pied duquel viennent échouer tous les mensonges, s’écrouler tous les despotismes, s'effondrer toutes les lois arbitraires.
Ce mot, qui personnifie la plus haute aspiration de l’homme, s'appelle justice ou conception élevée de la perfection sans défaillance. La justice ne peut connaître aucune faiblesse ; elle n’est susceptible d'aucune influence. Indépendante et fière, elle sonde les cœurs, voit immédiatement ce qui leur peut être imputé, quelle est la part du bien, quelle est celle du mal. Elle repousse eomme indigne d'elle tout ce qui s'appelle faveur, car elle aime également, sans préférence. Son amour ne lui apporte jamais la cécité ; elle reste toujours clairvoyante. Enfin, si elle permet et autorise l’expiation, elle ignore ce qu'est la représaille.
S1 la justice pouvait être humaine, il n’est pas douteux qu'elle userait de ce dernier moyen. Avec une rigueur sans adoucissement elle frapperait alors le coupable, et ne se laisserait même pas attendrir par le remords. Elle serait implacable, ignorante de pardon, de charité, elle serait par conséquent sans beauté... L'homme pourrait être rempli de crainte à son égard, mais 1l resterait sans admi-
ration devant elle, — et qui sait même s’il ne la haïrait pas?
Très heureusement pour lui, elle n’a pas élu domicile dans son séjour terrestre. Sa demeure est plus élevée, et si quelques hommes s’arrogent le droit de juger leurs semblables, il faut bien reconnaître qu'ils en sont réduits à exécuter une sorte de parodie n'ayant plus aucun rapport, même lointain, avec la sublime idée de justice qui n'appartient qu'à l'Éternel Dieu.
La réelle Justice sans faiblesses, infaillible, clairvoyante et compatissante tout à la fois, ne peut appartenir qu'au Maître suprême des Univers. Entre les mains des hommes elle se flétrit et se ternit, parce que ceux-c1 ignorent trop quilest des manipulations qui leur sont interdites, et que les choses saintes ne doivent être touchées qu'avec d’infinies précautions.
[nest pas de figure qui ait été plus altérée que la sienne, pas d’acte qu'on n'ait osé accomplir, en s’abritant sous le masque de sérénité qu'elle revêt. Les jugements les plus iniques ont été rendus en son nom. L’hermine immaculée de sa robe a été maintes fois éclaboussée de sang, et cela au nom du Dieu très puissant, du Fils très pur, du saint Esprit très consolateur !
Pourquoi ces outrages lui ont-ils été infligés? Pourquoi, par instants, est-elle tombée s1 bas que l’homme l’a reniée?
Nous le répétons encore : tout simplement parce qu'il a eu la monstrueuse outrecuidance de vouloir s’ériger en Dieu justicier et infaillible.
Il semble incroyable qu'après avoir été ainsi vilipendée, traînée dans la fange, l'idée de justice ait pu survivre. L'abus tue même ce qui paraît le plus stable. C'est ainsi que l'excès du pouvoir a tué le pouvoir lui-même, que ce pouvoir ait été religieux ou monarchique. Dans les temps les plus reculés, dans l’ancienne Rome, dans l'antique Grèce, l'excès de civilisation a tué la civilisation, en amenant la décadence. Toutes ces choses, qui paraissaient établies sur des lois inébranlables, ont sombré: elles ont été emportées dans un tel fracas de tempête qu’il n’en est plus rien resté, et les nations actuelles auraient perpétuellement ignoré leur règne, s1 l'histoire fidèle, qui enregistre les événements, ne s'était chargée de les initier au passé peu lointain encore,
Au milieu de toutes ces agitations, malgré le bouleversement des trônes et des idées, la justice est restée le but envié des hommes. Ils ont pu la concevoir plus ou moins bien, mais l’idée est restée quand même latente au fond des cœurs. Elle à continué à hanter les cerveaux avec la même persévérance, elle a suscité les mêmes témérités, elle a persisté à subir les mêmes outrages, mais elle est restée
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toujours, malgré tout, l'idéal suprême auquel on aspire et que l’on se définit avec plus ou moins de vérité.
Depuis le début de l'humanité, l’homme a expérimenté tous les systèmes et tous les modes de vie, puis il les a rejetés tour à tour loin de lui comme des aliments indigestes qu'il lui était impossible de s’assimiler. Ses essais continuent, et n’ont amené encore aucun résultat appréciable. Néanmoins 1l ne se décourage pas, il continue ses recherches patientes, approfondit tous les régimes, opere parfois une sélection en prenant dans celui-ci ou dans celui-là telle chose qui lui semble en accord avec ses aspirations; et en effectuant ainsi ses recherches patientes et persévérantes, il est bien loin de se douter qu'elles ne sont motivées que par le seul instinct qui le pousse à son insu à chercher ce qui est équitable et juste.
En résumé, c’est à la conquête de la justice que l'homme s’acharne. Les sectes politiques, dont le premier effet a été d'établir le suffrage universel et qui cherchent maintenant la réalisation du problème social dans le socialisme, n'avaient pas d'autre but que l’idée de justice. C’est elle qui était cause de tous leurs efforts. A aucun prix l’homme ne veut accepter son antithèse, l'injustice, et il a cette dernière tellement en horreur qu’il se déclare prêt à subir la souffrance, si celleci est également répartie sur ses semblables, sans qu'aucune exception vienne jeter sa note discordante de luxe et de bonheur insolent sur cette uniformité des pleurs.
Ce dernier raisonnement prouve peu, il est vrai, en faveur de sa bonté, l'âme d'élite étant toujours disposée à se réjouir du bonheur qu'elle est à même de constater chez ses frères en humanité. Mais l'âme d'élite, il faut s’en souvenir, est également l'âme d'exception. Si elle est revenue à la terre pour y accomplir un stage de douleur, c’est qu’elle a pour cela de sublimes raisons que l'être grossier est incapable d'apprécier ; et si elle demeure sans révolte devant le partage inégal des joies et des peines, c’est qu’elle en connaît la cause et qu’elle sait que cellesei ne sont que le résultat d’une immanente justice.
Elle n’ignore pas non plus, cette âme d'élite, qui a déjà entrevu dans une de ces mystérieuses disparitions que l’on appelle mort, 1ci-bas, — et que nous appelons renaissance là haut, — quelques rayons de la divine Bonté, elle n'ignore pas, dis-je, que la Justice ne borne pas son champ d’action à la seule terre, mais
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