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LE PATRIOTISME DES FRANCO- AMÉRICAINS ET LEURS RELATIONS FRANÇAISES

On ne peut pas leur reprocher de vouloir garder en mêm.e temps contact avec la pensée française d'Europe et du Canada. C'est pour eux un double principe de vie ntellectuelle et morale dont ils ne pourraient se passer sans s'anémier. Ils ont su d'ailleurs choisir. Au Canada, leurs pères et leurs frères ont su faire le partage entre les produits discutables de la politique de la France depuis 1789, et l'expression de la pensée traditionnelle de la France catholique. Ceci, parce qu'humain, universel, classique, catholique dans toute la force des termes, continue de leur convenir. Quant au reste, d'inspiration passagère, variable, comme les révolutions successives qui le suscitent, les Canadiens français s'en sont tenus au courant. Mais ils n'ont pas cru devoir s'en inspirer ni s'en passionner : ce qui n'est pas dans le sens de leur destinée nationale ne peut pas être pour eux un aliment et une force.

Or, c'est précisément cette prudente façon de continuer de puiser aux vraies sources de la pensée française qui a permis à la race française de rendre au Dominion du Canada les plus grands services. C'est chez elle qu'il y a le plus d'esprit de suite, de logique, et c'est chez elle qu'il y a le plus de respect pour les droits d'autrui. Nul

n'ignore que, de toutes les provinces du Dominion, la province de Québec, de majorité catholique et française, est la seule qui reconnaisse aux pères de famille, sans distinction de race ou de religion, tous leurs droits naturels, dans l'éducation de leurs enfants. Dans toutes les neuf autres, malgré le pacte de 1867, les droits des minorités ont été violés dans les lois dites d'éducation. Le temps vient où d'éminents écrivains de race anglaise et de religion protestante ont le courage de dire aux leurs cette vérité, que les habitants du Saint-Laurent, tant décriés, sont encore, parmi les Canadiens, ceux qui ont gardé la plus intacte notion de leurs devoirs envers eux-mêmes, envers leur pays, et envers les autres races de ce pays. Ils n'ont pas appris en leur langue à parler de la supériorité ou de l'infériorité des races. Ils ont tâché d'être respectueux envers les autres et ne demandent en retour qu'à être respectés. ^

Respectueux des droits des minorités en politique, ils ont eu pour l'infortuné tous les égards qu'elle a le droit d'attendre de cœurs bien faits. A l'heure oii une politique inqualifiable avait réduit l'Irlande à la famine, ils ont vu des vaisseaux anglais apporter par milliers sur les bords du Saint-Laurent, des victimes de la crise économique qui a sévi dans tout le Royaume-Uni, vers 1846. Ils se sont portés au-devant de ces coreligionnaires malheureux. Au péril de leur vie, ils ont affronté les maladies qui sévissaient dans les vaisseaux en quarantaine, puis ils ont ouvert leurs foyers et leurs paroisses aux survivants de cette tragique odyssée. Aux fils de la nation opprimée, ils ont donné le meilleur de leur table frugale, et ce qu'ils pouvaient offrir de meilleur encore : une éducation soignée, qui a permis à cette race intelligente de gravir chez les Canadiens français tous les degrés de la vie sociale, jusqu'au poste de gouverneur de la province de Québec inclusivement. S'étonnera-t-on, après cela, que le groupe franco-américain se soit adapté sans effort à la patrie américaine ? Il avait des habitudes, pour ainsi dire ataviques, qui le pré-

^ Cf. « The Clash, a study in Nationalities », by William Henry Moore, Toronto. Dent & Sons, 1918.

disposaient à se bien entendre avec quiconque le respecterait. Qu'on lui laisse le temps de donner toute sa valeur. Arrivé ici dans des conditions de fortune désavantageuses, il améliore lentement mais sûrement sa vie économique. Il continue de respecter la loi naturelle en dépit d'une certaine ambiance, et la vie se multiplie merveilleusement là où il s'implante.

Il n'a pas demandé un traitement de fa^veur. Aux impôts qu'exigeait l'État pour les écoles publiques, il a ajouté les impôts volontaires qu'exigeait sa conscience et il a édifié, sans secours d'autrui, les écoles bilingues où Ton apprend à ses enfants à bien servir leur patrie et à ne rien oublier de ce qu'ils doivent se rappeler. Voilà de sérieuses économies pour l'État et des réserves encore plus précieuses pour l'avenir. Si les Franco-Américains se souviennent de l'histoire du pays de leurs ancêtres, la France ou le Canada, ce n'est pas pour aspirer à révolutionner leur patrie définitivement choisie, les États-Unis, en y apportant les préoccupations politiques de ces patries de leurs aïeux. C'est uniquement pour savoir de quoi la Providence a pétri leur cœur, ce qu'elle a déposé dans leur âme, en de longs siècles d'une vénérable hérédité, et ce qu'un pareil hérita^ge de vertus françaises et canadiennesfrançaises impose de devoirs sacrés à leur âme francoaméricaine.

Pareillement, s'ils osent se souvenir que leurs pères du Canada ont bien traité les autres races, ce n'est pas par vanité. Ils savent que la façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne. Mais ils aiment à espérer que, pour avoir été respectueux envers l'infortune des autres au Canada, ils pourront avoir le droit de n'être pas traités ici en inférieurs par d'autres frères, plus fortunés que ceux dont ils ont soulagé la détresse. Rien de tel, pour se bien comprendre, que de s'exprimer franchement. Après cela, qu'on ne gêne pas le Franco-Américain dans sa façon d'accomplir ses devoirs patriotiques. Si, avec son instruction catholique bilingue, il continue de gravir les degrés qui mènent aux honneurs et aux responsabilités, tout son passé, comme sa conduite présente, est là pour assurer aux Américains de toute race qu'il n'abusera pas

de ses attributions et de ses pouvoirs pour ostraciser les autres. Ce n'est pas sa manière.

l'opinion saine

Au reste, de toute part se font entendre, à ce sujet, des propos encourageants. Certaines formules absolues, lancées au cours de la guerre, ont été élargies par des explications sensées. Ces explications sont venues d'abord, comme il fallait s'y attendre, de ceux qui parlent le mieux au nom du catholicisme. La grande revue catholique America, à plusieurs reprises, a insisté discrètement sur l'utilité pratique des langues modernes, en même temps qu'elle plaidait pour la culture gréco-latine; elle a de même représenté avec douceur et force « qu'il y a beaucoup de justesse dans l'opinion de ceux qui pensent que la conservation de la langue peut aider à la sauvegarde de la foi. » Elle a enfin fait remarquer le caractère essentiellement composite de la nation américaine, et elle a prié le public de vouloir bien retenir que la majorit^é des soldats de la république américaine, qui sont allés en Europe soutenir ses intérêts et ceux d'une portion considérable de l'humanité, descendaient de races très variées, qu'ils portaient des noms de toutes les nuances ethniques, et qu'un très grand nombre parlaient, outre l'anglais, la langue de leur famille, sans que pour cela leur patriotisme fût moins ardent. La chose publique s'est bien trouvée, en temps de guerre, de la variété qu'elle avait sagement laissé subsister sous l'unité du drapeau étoile. On ne perdra rien à c ontinuer d'être aussi sage en temps de paix. ^

Des milieux protestants les plus cultivés, sont venues des remarques semblables. Tel grand journal, fervent admirateur de Roosevelt, le Boston Evening Transcript, s'est donné la peine d'exposer que les projets d'américanisation ne doivent pas donner l'impression que l'on veut violenter les groupes ethniques à la façon du tsar de Rus-

^ A ces judicieuses remarques de V America, il convient d'ajouter la courageuse et intelligente défense des Canadiens français des Etats-Unis, formulée par 8. G. Mgr Rice, év. de Burlington (Ut) ; Lettre au sénateur Lafleur, avril 1919.

sie. Il a ajouté que l'on aurait tort de faire entrer les gens dans la condition de citoyens américains par une porte humiliante. Il a insisté pour qu'on n'eût pas l'air de leur enseigner qu'il n'y a jamais eu de grands hommes au monde avant Washington et Lincoln. Il a même prié les pédagogues américains de vouloir bien se renseigner sur l'histoire des races auxquelles appartiennent leurs élèves, afin de maintenir en eux vivant le sens du respect de leur sang et de leurs origines, sans lequel on n'aurait que des âmes éteintes, parce qu'elles manqueraient du plus légitime stimulant humain, le sens de l'honneur. Enfin, il a conclu en priant ceux qui se donnent comme les Américains par antonomase, de ne pas compromettre la réputation de l'âme américaine, en prenant un air de condescendance mortifiante à l'égard des races qui sont en train de s'acclimater chez eux.

Il y a longtemps que les Franco- Américain s font des sacrifices pour entretenir leurs écoles. S'ils se sont imposé ces lourdes charges, c'est parce qu'ils ont toujours eu assez de foi à la générosité et au bon sens de l'âme américaine, pour croire qu'on ne viendrait pas un jour saboter leurs écoles et restreindre le droit qu'ils ont d'élever leurs enfants conformément à leurs devoirs envers Dieu et envers leur patrie. Plus d'un signe permet d'espérer qu'ils ne se seront pas trompés.

Enfin, des données plus précises encore, et de personnes particulièrement bien placées pour les donner avec autorité, sont venues s'ajouter, au moins dans certains états.

Prenant à leur compte les déclarations d'un journal de Manchester, N. H., sur le projet d'américanisation, M. Frank Streeter, président du comité d'américanisation pour le New-Hampshire, M. Ernest W. Butterfield, surintendant de l'Instruction publique, et M. l'abbé P.-J. Scott, surintendant des écoles catholiques du diocèse de Manchester, ont eux-mêmes signé ce qui suit :

« Le programme d'américanisation n'a pas pour but de décourager ceux qui veulent se servir d'une autre langue que l'anglais. On ne désire pas réduire les Américains à une seule langue, on ne désire que les familiariser avec la

langue qui sert aux lois du pays. Nous désirons que toutes les autres durent, avec toute la richesse qu'elles peuvent ajouter à notre société comme à notre littérature. N'allons pas laisser s'égarer notre pensée à ce sujet. Il n'est ni dans nos visées ni dans nos désirs de priver notre vie publique de l'apport des langues étrangères. . . Tout le plan d'américanisation tend à enrichir, à unifier la vie américaine, non à l'appauvrir. »

Ces paroles sont d'or. Il n'y a qu'à les retenir, pour les rappeler à temps, à qui de droit. Aussi bien — il est temps de le dire pour conclure — l'obstacle principal à la survivance des qualités ethniques et de la langue française, chez les Franco-Américains, ne viendra pas surtout de ceux qui ne parlent que l'anglais, ou des pouvoirs publics, au moins, d'une façon générale. Il sera plutôt dressé par l'apathie de ceux qui volontiers s'en tiendraient à la loi du moindre effort. Certainement, il faut de l'effort pour se donner la supériorité qui consiste à connaître plus d'une langue. C'est la difficulté que rencontrent tous ceux qui veulent reculer le plus possible les bornes de leur cerveau.

L'obstacle viendra encore de ceux qui considèrent comme une régression la fidélité du souvenir, et qui pensent que le progrès consiste uniquement à préparer les succès immédiats, sans s'occuper du passé, de ses traditions et des lumières qu'il projette sur l'avenir. Ce serait un danger à redouter, croyons-nous, si les soucis d'ordre industriel et commercial étaient seuls à guider l'âme franco-américaine. Dieu merci, il y a mieux.

Tous apprécient le sens pratique de ceux des nôtres qui ont fait fortune, sans s'occuper surtout d'idées et de sentiments. Nul ne les blâme d'avoir été tout entiers à leurs affaires. Leur prospérité matérielle, s'ils en usent intelligemment, est un avantage conquis pour les leurs, pour leur cité et pour leur patrie Mais, cela dit, il reste que les idées justes et les sentiments respectables gardent toute leur valeur. Et ceux qui, par l'école, le journal, la revue, la tribune, les associations, maintiennent en vie ces idées et ces sentiments, ajoutent non seulement à la valeur religieuse, morale et intellectuelle de leurs frères, mais même à leur valeur économique, et sur ce terrain, au moins,

tous doivent pouvoir s'entendre. L'important est que l'on ne divise pas les forces sociales des groupes francoaméricains, et que, commerçant, industriel, ouvrier, prêtre, ou professionnel, l'on ait assez de largeur de vues pour admettre que, si le bien de la patrie est un devoir commun, il y a pourtant plusieurs manières de promouvoir le bien commun. L'une n'exclut pas l'autre.

Pourvu que l'on sache diriger toutes ces manifestations de vie vers la fin surnaturelle, en encourageant la mise en œuvre des moyens que propose la religion, l'on aura recherché le règne de Dieu et de sa justice, avec l'assurance divine que le reste viendra par surcroît. Il ne saurait y avoir de patriotisme américain plus intelligent et plus utile. Et c'est parce que tous ces modes d'action sont en honneur chez les Franco-Américains, c'est parce que tous, laïques et prêtres, s'appliquent à s'entr'aider selon leurs moyens et leur vocation, que nous pouvons envisager l'avenir avec confiance. Quelques défections individuelles, chez certains professionnels surtout, pour ne pas parler des politiciens, ne permettent pas de penser que l'ensemble des nôtres se dérobera jamais à ses multiples devoirs de Franco-Américains envers la patrie américaine.

C'est un péché dont ils se garderont. Leurs jeunes gens actifs et intelligents, habiles à manier les deux langues, entreprenants et tenaces au travail, généreux et fidèles à l'organisaton paroissiale qui les oriente vers l'idéal patriotique et chrétien, tout cela est d'un bien encourageant augure. Ici comme ailleurs, le monde a des maximes dissolvantes pour leurs convictions. Mais ils ont dans le cœur et dans le regard quelque chose de la flamme sacrée qui fait qu'une race ne meurt pas quand elle ne veut pas mourir. » Voilà la victoire qui triomphe du monde : notre foi. » La patrie américaine ne pourra que s'en féliciter.

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