LE CATHOLICISME ET LES BESOINS DE LA DÉMOCRATIE
Personne ne nie qu'il v ait des vertus humaines possibles sans le frein religieux. Mais l'évidence des faits démontre que seule la religion, aui est l'amour surnaturel de Dieu et du prochain, peut offrir un remède certain, permanent et universel à l'égoïsme.
A des Américains d'origine française ou francocanad'enne, il n'est pas nécessaire de démontrer cette affirmation, Tous püisent, dans le catholicisme, le meilleur de leurs vertus familiales, civiques et patriotiques, ce quelque chose d'aimable aussi, de courtois et de bienveillant, qui les distingue dans leur hospitalité comme dans leurs relations avec les autres races : c’est la politesse française ou la charité chrétienne. Ils y puisent également la fierté et le courage qui ont fait se lever leurs fils en nombre, comme volontaires, au premier appel de leur patrie.
LES CATHOLIQUES D'ORIGINE FRANÇAISE ET LE SENS DE LA FRATERNITÉ HUMAINE
Le pays attend d'eux un service spécial c'est que les Franco-américains conservent à leur esprit chrétien sa tournure française traditionnelle. Ils peuvent être humbles et reconnaître leurs lacunes, quand ils se considèrent devant Dieu. Il leur est tout de même permis d’être fiers quandilsse comparent aux autres. Ilsn'ont pas besoin d'être
1 To seem becomes to be; what looks fair will be good; what causes offence will be evil; virtue will be what pleases, vice what pins... Iti is deteti on, not the sin, which is the crime; priv ate life is sacree, and inquirÿ init is intolerabie, and decenei is tirtue. NEwWwMAN.— An Idea of a University. Discourse VIII. Ænowledge and religious duty, p. 201.
agressifs dans leur facon de juger l'esprit chrétien telque le portent les Anglo-Saxons, les Irlandais, les Allemands, les Slaves. devenus américains. Tous ces peuples ont donné à la civilisation chrétienne la marque propre de leur génie national, et c'est pour les États-Unis un grand honneur que de recueillir. de canaliser, de centraliser vers un idéal commun l'action de tant de génies divers. Il est bon de le noter en passant, le catholicisme ne professe qu'une foi et qu'une morale. Mais, précisément parce qu'elle est universelle, l'Église tient compte de ia diversité des tempéraments ethniques, parce que cette variété des aptitudes dans l'unité doctrinale est une richesse de vie pour la société spirituelle, non moins que pour la valeur de la civilisation qu'elle entretient et propage. Ceux qui, bien intentionnés, ont voulu louer l'Église catholique d'être un merveilleux instrument d'assimilation entre toutes les races de la terre, ou celles d’un pays en particulier, ont involontairement calomnié le catholicisme. [ls ont gratuitement mis au compte de l'Église catholique les tendances passagères de certains groupes de catholiques, ce qui est une forme de sophisme assez fréquente.
Dans un article de !'America, du 16 mars, 1918, signé Edwin Rvon, D.D. je relève, à ce propos, les très judicieuses remarques suivantes, qu'on ne trouvera pas trop longues. Pariant de sainte Rita, le docteur Ryan écrit : “She is conspieuous as an expression Gf what we may call that seer-like quality in the national temperanient, a trait which is one of the most striking and most valuable characteristics of the Irish soul... If the Irish in America have not fulfilled all their promises as a race of true idealists. if they must plead guilty in any measure to the indietment Dr. O'Malles brought against them in the pages of America last year, it can only be because they have suffered the glamor of material success to blind their eyes to the finer and more delicate glory that is sure to be theirs if they remain true to themselves.” Et l'écrivain, sans rappeler le fait trop évident, que la perte de la langue gaëlique a contribué ici plus qu'en Iriande à modifier l'âme de l'américain de race irlandaise, remonte aux origines du christianisme chez le peuple d'Irlande, pour en
NN, Le De
tracer la physionomie .distinetive, et souhaiter, comme nous, qu'elle ne s'efface pas plus que la nôtre en Amérique. “Before the day of St. Patrick, there had been no instance, in Western Europe, of the extension of Christianity to a people not previously Romanized.”
“Newman's happy dietum that the Graeco-Roman civilization was the soil in which Christianity grew up, must, in the ease of Ireland. admit of ün exception wlich seems providential. In Ireland Christianity, was superimposed on the native civilization without the usually intermediate of Roman organisation. Ireland's conversion was a fusion of two elements, not of three. 4s was the conversion of the Western peoples up to that time. (Consequently the type of Catholicism, if are may use the phrase, was different, the native genirs expressing self far more stronglu than among other non-Reman races
Her religion was from the Eternal City, her culture was from herself.”
Et, pour conelure. l'auteur souhaite que l'Américain d'origine irlandaise ne laisse pas s'abaisser l'idéalisme qu'il tient de ses ancêtres, afin que la race celtique continue en Amérique à réagir contre le néo-pélagianisme qui, (élevant la raison humaine et les forces naturelles au-dessus de la grâce », constitue l'un des périls de notre époque.
Nous pourrions faire ainsi le tour des races qu'abrite le drapeau étoilé. Dans chacune, nous relèverions telle qualité native que l'Union américaine gagnera à ne pas effacer par un travail d'assimilation excessive.
Il nous sera bien permis d'exposer en quoi il est bon pour les États-Unis que le génie latin, personnifié surtout par l'âme française, continue d'exercer ici comme en Europe son influence.
En Europe, la France a été l'apôtre de l'idée chrétienne, et en même temps le champion du génie latin. Civilisée et latinisée dans-une certaine mesure par trois siècles de domination intelligente des forces romaines et surtout par l'action des apôtres des Gaules, la France a débuté, dans l'histoire de la civilisation chrétienne, par deux siècles de luttes contre les vagues payennes ou hérétiques, toujours brutales, de ses voisins de la Germanie.
Inférieurs en nombre, nos pères gallo-romains n'ont jamais désespéré de leur langue, de leur foi, du génie latin, d'eux-mêmes. Quand plus tard, au quinzième siècle, la France de sainte Jeanne d'Arc eut repoussé le flot anglais, à la suite de la guerre de Cent-Ans, elle devint maîtresse d'elle-même et pût exercer en Europe ce que de Maistre a nommé «la magistrature du génie latin ». L'histoire du XVIe siècle süffit à rappeler qu'elle n'a pas failli à sa tâche. C'est le moment où elle commence à coloniser dans le Nouveau-Monde, I est Bien impossible de ne pas admettre, ce que Bancroft Jui-méme admet, que l'effort français en Amérique est beaucoup plus humain que strictement intéressé,
Sur ce théâtre américain, la France a été constamment en rivaité avee l'Anglo-Saxon, Or, de quel côté se trouve davantage cette « Carilas gencris humani » dont parlait déjà Cicéron, cet #mour du genre humain qui voit en tous les hommes des frères, et qui, surélevé par le christianisme, donne aux pionniers français figure de (Croisés de la Nouvelle-France », suivant le beau titre du livre de NT. Munro?!
Je ne dis pas que le génie anglo-saxon n'a pas sa supériorité : Îf a rendu des services à certaines factions de l'humanité, il x suscité des industries payantes, il s'est imposé habiemert, avec une ténacité froide et patiente qui honcre le patriotisme anglais. L'adraettre, ce n’est pas justifier les odieuses prétentions du groupe des impérialistes anglo-saxons d'aujourd'hui et de demain.
Mais enfin, de quel côté se trouvent davantage, avec le sens de la fraternité, la loyauté, la droiture, la sincérité, l'absence d'hypocrisie, la franchise, et surtout l'absence de tout mépris pour le reste des hommes ?
Or, je mets de cûté les différences de caractère que des circonstances historiques ont pu créer entre Français de France et Franco-Américains d'origine française ou canadienne-française. Au fond, ces nuances, sauf quand
1 Collection Abraham Lincoln, Vol. 4: Crusaders of New- France. A Chronicle of the Fleur-de-Lis in the Wilderness, by Milllam Bennett Munro.
la religion est en cause, ne peuvent pas suffire à nous diviser. Je dis qu'il v a tout intérêt à ce que tous nous gardions en Amérique les qualités essentielles qu'une commune origine a transmises aux Franco-Américains d'aujourd'hui. Toute notre histoire en Amérique nous transn. l'obligation de n'être pas égoïstes et de ne pas avoir de mépris pour les autres races, si nous voulons être fidèles à nos traditions.
Voici des faits. Champlain est en présence des indieènes d'Amérique. Eh bien ! lui, ce représentant d'une vieille civilisation. leur dit : «Vos fils marieront nos filles et nous ne serons qu'un seul peuple. » C'était peut-être aller loin. et le projet n'eut pas de suite. Mais on ne peut en nier l'admirable et fraternelle cordialité. I traite d'égal à égal avee ces tribus primitives, quand d'autres devaient prouver par leur conduite que, dans leur estime, “the only good Indian is the dead Indian”.
Et ce que Champlain pense, les gens de sa suite Île pensent. Pierre Giffard, premier seigneur de la côte de >eauport, conduit en Amérique sa jeune femme Marie Renouard. Onest en 1636. Un jour, il est allé sous les bois travailler. Il en rapporte un enfant abandonné. C'est un petit sauvage. Marie Renouard l'adopte et lui donne bravement le sein comme à son propre nouveau-né. Charité française ! Se figure-t-on une noble pèlerine du Masflower en train d'esquisser ce geste ? Or, Marie Renouard re fait, à sa façon, que ce que d’autres Françaises tentent pour nourrir l'intelligence des petits sauvages : les religieuses de Québec et de Montréal se font maîtresses d'école pour les petits Peaux-rouges, pendant que les missionnaires français s'en vont partager les logis et les aliments infects des indigères.
Plus tard, au XVillle siècle, de quoi s'entretient Lafayette avee Washington, dans leurs loisirs entre les campagnes d'été de la guerre d'Indépendance ? Il émet le projet d'émanciper graduellement les nègres que les vaisseaux négriers d'Angleterre ont transportés de l'Afrique au Nouveau-Monde. L'un des revrets de Washington sera de ne pas pouvoir donner suite à ce projet humain et bien français.
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Vers IS10, Goorges de Boucherville produit un reman “anadien : Ure de perdue, deux de trourtes. La svène, dans la première partie, se passe dans les Etats du Sud, L'auteur prend la thèse de Lafavette et ébauche tout un plan d'émancipation rationnelle, où l'éducation des nègres à la liberté se serait faite, de façon à ne pas les jeter brusquement dans une condition libre dont ils savent encore à peine se servir aujourd'hui Charité française !
Dans l'ouest central, voici un autre Français à l'œuvre : c'est Pierre Ménard, né sur les bords du Richelieu, en 1766. Venu dans la colonie française de Kaskaskia en 1790, à 24 ans, il fut de 1S09 à 1S18 président du conseil territorial de l'Flinois, et lieutenant-gouverneur de l'état, de ISIS à 1822. Il mourut à Kaskaskia en 1844, avec beaucoup de terres, mais avec une succession grevée de billets promissoires qu'il avait endossés pour ses amis et de comptes innombrables dont il n'avait jamais exigé le paiement.
Voici ce qu'en dit un biographe dans l'Historical Encyclopedia of Iinois :
“He was hospitable, frank, liberal and enterprising. The following storx related of him illustrates a pleasant feature of his character. At one time, there was a scarcity of salt in the country, and Ménara held the only supply outside of Saint-Louis. A number of his neighbours called upon him for what they wanted: he declined to let them know whether he could suppls them er not, but told them to come to his store on a certain day, when he would inform them. They came at the time and were seated, Ménard passed around among them and inquired of each : ‘You got money ?’ Some said they had and some that they had not, but would pay as soon as they killed their hogs. Those who had money he directed to range themselves on one side of the room, and those who had none, on the other. Of course, those who had the means expected to get the salt and the others looked very much distressed and crestfallen. Ménard then spoke up in his brusque way, and said : ‘You men who got de money, can go to Saint-Louis for your salt. Dese poor men who
ME . (ee
got no money shall have my salt, by gar !" Such was the man, noble-hearted and large-minded."”
C'est avec des caractères français de cette trempe que s'est formée, dans l'ouest central, la vieille tradition démoeratique qui y subsiste encore. Pierre Ménard a bien mérité In statue qui lui na été érisée sur les terrains du eapitole de Sprirgtield (inois\,
[ne serait pas impossible de trouver des traits semblables dans l'histoire du groupe franvo-amérieain de la Nouvelle-Angieterre. Choisissons seulement un jugement d'ensemble formulé par un industriel anglo-saxon du Canade, dénué de tout préjugé favorable à notre race. L'an dernier, s'adressant à la Chambre de Commerce de l'une des villes de la Nouvelle-Angleterre, pour intéresser des capitalistes américains en faveur d'une exploitation industrielle de Sherbrooke, l'agent disait 1: €Surtout, dites bien à ces financiers que leurs capitaux ne courent aueun risque dans l'industrie que je recommande, Tous les ouvriers sont des Canadiens français, travailleurs paisibles et consciencienx, et qui ne font pas de grève pour rien, »
Ce jugement ne dut pu onner l'Américain, qui connaît de vieille date la valeur morale et économique de nos travailleurs passés aux États-Unis. Tout cela n'est dit pour infirmer les qualités des autres. Nous n'von: ps cette prétention. Il s'agit simplement de faire remarquer que l'âme françoise, au Canada et jet, a gardé les traits généraux qui l'ont distinguée en Europe où elle a porté haut le earnetère latin christianisé, avec tout ce que cela comporte de généreux, d'accueillant à autrui, de profondément humair. Nous pouvons ajouter que l'élément français d'Amérique n'a pas subi la tentative de déformation payenne qui a assailli la France en 1793, ni l'effort de déformation germanique que l'enseignement officiel à poursuivi en France sous la troisième République.