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Nos mandarins

On distingue deux grandes catégories de mandarins. Chacune de ces deux catégories comprend neuf rangs, et chaque rang est lui-même divisé en deux classes : les grands mandarins et les mandarins ordinaires.

C'est généralement par voie de concours qu'on entre dans le mandarinat.

Il existe cependant un mandarinat honoraire, acheté par les riches illettrés ; il leur confère le droit de porter les insignes de l'autorité, sans en avoir les attributions.

(Les Dictionnaires) Juillet 1914.

Maurice Barrés

Vingt-cinq années de vie littéraire

Depuis plusieurs années la mode est aux pages choisies de nos grands écrivains. Ils se font abordables à tous. Plus n'est besoin pour les lire, en ce qu'ils ont d'essentiel, de manier les lourds in-octavos d'autrefois, les multiples in-douze d'aujourd'hui, dédale où l'on se perd parfois, où l'on s'ennuie souvent. Nous avons hâte de les connaître, et nous n'avons plus le temps de les lire tout entiers. Surtout, pour les mettre entre les mains des jeunes gens, avec moins de risque pour leur moralité, de dépenses pour leur budget restreint, une élimination est indispensable. Mais il faut un esprit clairvoyant, habile et prudent,

pour la faire avec goût et sagacité. Ces conditions sont assez rares.

C'est donc une bonne fortune d'avoir à signaler un livre qui soit un modèle en ce genre (1).

M. .Maurice Barrés est l'un des écrivains les plus connus, les plus discutés, les plus aimés de ce temps. L'Académie française le consacra, il y a des années, alors qu'il était depuis vingt ans le guide et la fierté de notre jeunesse française et lettrée. Et pourtant combien pouvaient se vanter de l'avoir lu tout entier, d'avoir suivi jusqu'au bout, et avec l'attention qu'il exige, l'auteur des Déracinés, l'écrivain qui éveille si souvent les idées, et si souvent suggère la réflexion ? Ses livres, touffus et lourds, bourrés de considérations morales, de dissertations et de psychologie, risquaient sous leur apparence un peu sévère, d'arrêter les lecteurs superficiels. Les complications de la pensée, les contournements et l'artificiel, l'obstination avec laquelle l'auteur du Jardin de Bérénice s'entêtait à fatiguer les bonnes volontés, par les joliesses mièvres et les digressions laborieusement entortillées, en empêchaient d'autres de savourer en lui ce que cet extérieur cache d'analyse ingénieuse et subtile, de sincérité et de sensibilité exquise. Les procédés factices, en un mot, voilaient à beaucoup l'art très pur et très gracile de M. Maurice Barrés.

Il n'est plus d'excuses à nos ignorances. Une

(1) Maurice Barrés, Vingl-cinq années de vie littéraire, pages choisies, Introduction de Henri Urérnond. Paris, Bloud.

main délicate vient de glaner les pages les plus belles, les plus caractéristiques de son œuvre. Un bûcheron habile a élagué l'arbre aux frondaisons exubérantes. Aux yeux simplistes il apparaît de jet plus net, sans que les autres, ceux qui admirent la richesse des végétations en libre nature, le puissent trouver moins beau.

Ce volume de 440 pages d'extraits dégage ainsi, des adjonctions parasites et des développements, l'idée-mère, l'inspiration première de chacun des livres de M. Maurice Barrés. Un haut souci littéraire, le souci de ne rien laisser qui fût digne d'être connu de tous, une louable préoccupation morale, la préoccupation de ne choquer les ignorances ou les délicatesses de personne, ont présidé à ce choix des pages les plus belles qui, grâce à Dieu, en M. Barrés sont presque toujours les plus pures.

Sous l'œil des Barbares essayait de dégager le « moi » de M. Maurice Barrés qui était pour lui l'objet d'un culte ; il constatait avec amertume combien certaines illusions de la jeunesse l'avaient déçu. Il se décidait à la cure d'âme dans la solitude que nous contait Un homme libre ; il découvrait la Lorraine et que sa naissance et sa patrie devaient lui être une discipline. Il apercevait, enfin, en Bérénice l'âme populaire avec qui son « moi » devait se mettre en communication pour perdre ce qu'il avait de trop anormal et de trop individuel. Entre temps, la sensibilité se révoltait dans ce « moi » qui ne s'était livré qu'à de sèches et déprimantes analyses. Du sang, de la volupté, de la mort en montrait l'exaltation et le développement.

Puis s'ouvrait une nouvelle trilogie, analogue au Culte du moi, mais plus humaine et plus généreuse, le Roman de V Energie nationale.

Car M. Barrés avait découvert, sans cloute sous l'influence de Bérénice, que la société française souffrait du môme mal que lui, de l'individualisme excessif. Il le combattait dans les Déracinés, cette histoire de jeunes Lorrains déprimés par la stérile philosophie d'un Bouteiller qui venaient à Paris pour essuyer bien des regrets et des douleurs, avant de s'en retourner dans la maternelle vallée de la Moselle pour y sentir vibrer l'âme de leurs pères, de leurs morts, leur âme à eux formée lentement par le pays natal et par les siècles. UAppel au soldat, l'épopée boulangiste, enthousiasmait François Sturel, c'està-dire M. Maurice Barrés, par une explosion violente de cette énergie que Napoléon avait, de son tombeau, enseignée aux déracinés. Mais toutes ces belles espérances sombraient bientôt, les enthousiasmes tombaient à cause de l'immoralité et de la vénalité des Bouteiller, parlementaires de décadence qui s'effondraient soudain avec la crise du Panama que nous retraçait Leurs figures.

Ces désillusions avaient de quoi donner un dégoût profond de la vie et de l'humanité : elles portaient au pessimisme nihiliste. M. Maurice Barrés n'y prit qu'une plus grande indulgence : il faut pardonner, il faut excuser, il faut accepter. Il faut comme l'Ehrmann à1 Au service de V Allemagne, se résoudre à vivre la réalité et non pas la fuir, faire son service, même quand on est Alsacien, et que la patrie est allemande, et non

pas déserter. Et ce n'est point là résignation stoïque ou inaction inutile. Chercher à acquérir dans la vie ce qui en fait la valeur et le prix, telle est la tâche. Cette philosophie de l'acceptation que M. Barrés avait travaillé à mettre à la portée de son fils Philippe dans les Amitiés françaises, il l'a exaltée et magnifiée dans Au service de V Allemagne. Et c'est elle encore qui inspire le Voyage de Sparte, son dernier livre : cet enfant de la Lorraine n'est allé faire le classique pèlerinage de l'Hellade que pour mieux y apprendre les beautés de sa petite patrie, la nécessité de vivre de son air et de sa vie puisque seule elle est en harmonie complète avec son âme à lui.

Telle est l'évolution qui s'est accomplie en M. Maurice Barrés et que nous font toucher du doigt, pour ainsi dire, les pages choisies dont nous parlons. Aussi elles ne sont pas seulement le résumé de son œuvre entière, elles en sont la synthèse. Divisées avec un goût parfait, disposées selon une psychologie profonde — la psychologie à laquelle nous a habitués M. Henri Brémond, l'auteur de la Psychologie de Newman, — elles nous donnent la marche en avant d'une pensée, l'histoire intime d'un des hommes les plus représentatifs de notre temps, d'un des écrivains les plus artistes et à la fois les plus sérieux et les plus sincères qui soient.

Colette Baudoche

Pour expliquer cette œuvre nouvelle de M. Maurice Barrés (1) qui tranche assez, par sa simplicité voulue et par sa ligne si franche, sur ses livres antérieurs, il n'est peut-être besoin que de recourir précisément à ces livres : il s'est résumé tout entier dans son roman récent.

D'autres se renouvellent en se modifiant. Ils se transforment, influencés et déterminés par les idées, les tentatives et la manière des autres. Lui, évolue selon une logique intérieure. Ce n'est pas une plante qui emprunte aux entours une lumière dont elle fera sa coloration, les sucs pour en former sa sève. C'est une plante qui se développe grâce à ses propres éléments, et qui, d'elle-même, s'épanouit.

Lisez ces lignes des Amitiés françaises : « Les alternatives de victoires et de défaites ne changent rien à la profonde nature des choses... Quand une âme lorraine se forme une haute conception de sa terre et de ses morts, cette idée, avec l'occasion, deviendra le principe des grandes actions lorraines. » L'aventure de Colette Baudoche est précisément l'une de ces occasions, l'une des

(1) Maurice Barrks, Les Bastions de l'Est, Colette Bau' doche, histoire d'une jeune fille de Metz. Paris, Félix Juven.

plus minimes, mais des plus savoureuses et suggestives. — Et ces autres lignes de Y Appel au soldat : « Ces excellentes gens, qui ont toute la finesse des vieilles villes, s'appliquent encore à plus de courtoisie et d'urbanité par réprobation de cette lourdeur teutonne qui pour une sensibilité française sera toujours goujaterie... A Metz, les petites et les grandes filles... touchent par une délicatesse, une douceur infinie plutôt que par leur beauté. Leur image, quand elles parcourent ces rues étroites, pareilles aux corridors d'une maison de famille, s'harmonise aux sentiments que communique toute cette Lorraine opprimée et fidèle. Quelque chose d'écrasé, mais qui éveille la tendresse ; pas de révolte, pas d'esclaves frémissantes sous le maître, mais l'attente quand même, le regard et le cœur tout entier vers la France. C'est ici une caserne dans un sépulcre, mais c'est aussi un parfum, une manière de vieille province. » Colette est déjà là, avec sa douceur et son charme mélancolique ; Mme Baudoche est là, et Metz, la paisible et vieillotte aïeule ; et toute la Lorraine calme et pacifique dans son souvenir sacré.

Que M. Barrés imagine à présent une intrigue, un de ces rapprochements comme il doit s'en faire tous les jours entre fils de vainqueurs et filles de vaincus ; ou plutôt, car il faut l'en croire et il y a un fond d'observation très réel jusque parmi ses déductions les plus subtiles, qu'il aille à Metz, et qu'il y examine, pour nous le conter par le menu, l'un de ces rapprochements quotidiens, son livre est fait : la signification en était

donnée par les lignes de tantôt, en même temps que l'esprit et l'atmosphère.

L'histoire est simple. Elle tiendrait en quelques mots.

Un jour, un jeune professeur de Kônigsberg, M. Asmus, nommé à Metz, arrive dans la petite ville : c'est un émigrant de plus. Une pancarte lui annonce un appartement à louer : il monte. C'est Mme Baudoche et sa petite-fille, Colette, qui, par économie forcée, se sont décidées à louer leurs deux plus belles chambres. Et voilà le Prussien installé chez ces pauvres femmes alsaciennes : lui, savant, égoïste, et brutal, fier de sa race et de la grande Allemagne ; elles, ignorantes ou presque, fleurs d'une civilisation dont l'éducation a pétri l'une, dont la vie a pénétré l'autre. Leur finesse, la distinction et l'esprit, la délicatesse et la grâce, conquièrent bientôt l'âme un peu barbare et primitive du docteur d'outre-Rhin ; le pays se fera complice ; M. Asmus perdra peu à peu l'orgueil naïf du conquérant, il appréciera davantage les vaincus, et le charme discret de leur mentalité et de leurs souvenirs ; il comprendra bientôt la noblesse de la résignation chez celles qui ne veulent pas mourir ou oublier.

Si bien qu'il aimera Colette. Elle a dix-neuf ans. Au contact de cette nature rude mais sincère, insensiblement disparaîtront l'ironie dont elle accueillait l'étranger, la sévérité avec laquelle elle appréciait son égoïsme, la vanité puérile de la force et de la victoire. Et l'amour chantera dans son cœur l'éternelle chanson qui idéalise l'aimé.

Quand M. Asmus s'en retourne aux vacances,

après la première année de Metz, l'absence pèse à Colette. Elle est décidée presque à l'épouser. Malgré les scrupules de Mme Baudoche, qui ne sont sans doute que préjugés ou idées surannées, Colette a conquis M. Asmus à plus de respect pour son pays ; elle a été conquise à son tour. Comme il arrive en ces chocs ordinaires de contrastes et d'oppositions, on a cédé des deux côtés. Les compromis sont les conditions de la paix.

Mais l'amour de Colette n'a pas éteint tout à fait la clairvoyance. Son bon sens lui fait voir parfois l'avenir : elle rêve l'impossible, c'est une abdication coupable qu'elle va commettre. Tout cela apparaît mieux le jour où l'on célèbre à la cathédrale le service annuel pour les soldats français. Elle a aidé à la fête, sans abandonner son espoir, en y invitant précisément M. Asmus. Mais la cérémonie est grave ; elle fait songer ; elle rappelle trop le passé et le deuil, pauvre cérémonie où se retrouvent, chaque année moins nombreux, les fidèles de la France qui pleurent et prient en silence. Colette se décide : elle n'épousera pas l'Allemand.

Ainsi s'achève sur un office religieux, conté gravement, un roman où l'on n'a guère parlé du conflit des religions. Est-ce pour montrer que la fidélité à la mère-patrie est faite de l'attachement au culte des ancêtres, autant et plus que des souvenirs des malheurs et du regret des grandeurs perdues ? On le peut croire. Et il est bien dans la manière de l'auteur des Amitiés françaises d'unir le culte des morts et de la terre

à celui de la religion, dans les éléments du traditionalisme. Entre nous, c'est peut-être en cela seulement que M. Maurice Barrés est chrétien.

« Bernardin de Saint-Pierre admire que le célèbre Poussin, quand il peignit le Déluge, se soit borné à faire voir une famille qui lutte contre la catastrophe. Pas n'est besoin de grandes machines. A ceux qui liront le drame sans gloire dont une heureuse fortune m'a fait le confident, je crois que je rendrai sensible la position pathétique de la France, battue par la vague allemande sur les fonds de Lorraine. » On ne saurait mieux dire. Le poète et l'artiste, celui qui songe et celui qui observe, peuvent seuls grandir les plus petits sujets. Comme disait Racine déjà, toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien. En ce sens, Colette Baudoche est un livre classique.

Donc l'aventure est banale. Elle ne sort guère du cadre de l'anecdote. Mais elle est suggestive : elle a la signification d'un symbole.

Il semble, en effet, que M. Maurice Barrés, par une simplification dont son art est coutumier, ait voulu faire de chaque page de son œuvre une façon de miroir où se reflètent les sentiments et les idées d'une nation et d'une époque. Le procédé est visible sans doute. Il est fécond entre tous. Et c'est ce qui donne à sa manière, réaliste souvent et minutieuse et lente, une portée générale.

Remarquez d'abord que la France moderne, ou plutôt la Lorraine d'aujourd'hui qui en est fille, est représentée par une femme. « La France est une femme, » disait Michelet. La finesse et

la délicatesse, la tendre piété, la résignation calme sans fracas et sans cri, mais obstinée, n'est-ce point tonte la Lorraine moderne, pauvre être de souffrance et de douceur ? Et cela n'empêche pas Colette de rester une jeune fille faible et sensible, dont le cœur s'éprend facilement, et qui est lente à briser des sentiments que blâme sa raison ou son éducation. Voyez celui qui représente l'Allemagne, M. Asmus. C'est un jeune homme vigoureux et sain, nouvel arrivé à la civilisation et qui n'a pas perdu toute trace de la rudesse du jeune âge, idéaliste et studieux, mais avec des échappées vers la vie plantureuse et animale, rêveur et affectueux, mais avec gaucherie, non incapable pourtant de comprendre une âme plus raffinée : bref, celui qui oublie volontiers les hautes spéculations de la philosophie à boire de fortes lampées de la Munich nouvelle, et qui s'enivre un jour, perdant toute conscience de sa respectabilité ; celui qui garde un amour virginal à sa fiancée de Kônigsberg et qui fait sa sieste, la tête sur l'oreiller qu'elle a rempli des cheveux qui lui tombent chaque matin, et qui s'en vante. N'est-ce pas l'Allemagne, invraisemblablement prospère et glorieuse, dans son infatuation de jeune nation, dans la gaucherie de sa culture récente, inachevée toujours ou incomplète ?

Et comme si l'opposition n'était pas assez visible encore de ces deux êtres, de ces deux mentalités, M. Barrés nous la résume en quelques pages sur lesquelles il est bon d'insister pour faire voir son procédé ordinaire. Les dames

Baudoche annoncent donc un jour à M. Asmus qu'elles vont le conduire à une conférence où s'assemblent tous les messins qui gardent le souvenir de la France. « Est-ce qu'on boit ? » demande le professeur, sans comprendre le sursaut qu'il provoque chez les deux femmes. C'est une réunion de deux ou trois cents personnes, qui s'abordent avec une courtoise familiarité, écoutent silencieusement, et savourent avec réserve la parole du jeune Français qui leur parle des glorieux soldats de la Lorraine, en un langage finement nuancé, et qui se séparent ensuite, satisfaites, ravies, pour rentrer dans leur long souvenir muet. A quelques jours de là, M. Asmus prend sa revanche, « et il saisie une occasion de leur faire voir le profond sérieux germanique, dans sa double expression la plus gracieuse : la jeune fille et la musique. » Et il mène ces dames chez une maîtresse de piano qui donne un concert d'élèves. Il y a là une centaine de personnes. Elles se distribuent deux ou trois fois des saluts mécaniques. Ce sont les parents. Les élèves sont des petites filles en robe de mousseline blanche, qui débutent et finissent par une révérence gauche et disgracieuse, raides et brusques comme des poupées de carton. Cependant que, dans un coin, bien en vue, un lieutenant, droit comme un grand sabre, courtise sa langoureuse fiancée. Colette est choquée. « Elle réprouve d'instinct une fausse sentimentalité dans toutes ces mousselines, une caricature du sublime dans ces roucoulements musicaux, une parade menteuse de tendresse dans

ces langueurs en public. » Et voilà, en raccourci, toute la vie de Metz.

A côté de Colette qui symbolise le jeune Metz, celui où des constructions récentes, prétentieuses et lourdes, n'ont pas encore remplacé toutes les vieilles maisons si originales d'autrefois, à côté de M. Asmus qui incarne l'Allemagne nouvelle, il y a le vieux Metz d'avant la guerre, celui où la vie était simple et modeste, la bonne petite ville provinciale, militaire à la fois et rurale. \[me Baudoche en est l'image. C'est une bonne dame, sans héroïsme et sans orgueil, d'une distinction toute naturelle, l'enfant d'une race claire et sensée, ennemie de toute exagération. Illettrée ou presque, elle ne saitpas l'histoire. Ellese souvient seulement que Ton était heureux avant 1870, que la ville était une grande famille unie et paisible, et qu'on a changé tout cela. Ne lui demandez pas ce qui distingue les deux civilisations qu'elle voit lutter depuis trente ans. Elle ne pourrait vous répondre. Mais citez-lui un nom messin, parlez-lui des usages de jadis : elle sera intarissable. Simple et modérée, elle n'est pas têtue. Elle n'incrimine pas l'Allemagne. Elle ne comprend pas, voilà tout.

Bref, chacun de ces trois personnages, M. Asmus, Colette, Mme Baudoche — car il n'y a guère que trois personnages dans ce roman — - est un type. Chacun est représentatif. L'âme d'un peuple vit en eux. Les moindres de leurs gestes sont des évocations, des symboles.

Ainsi en est-il de la terre où ils vivent. Le paysage est un reflet d'âme, selon M. Maurice

Barrés. Il revient une fois de plus à sa chère Lorraine, avec vénération et respect, avec toute l'intelligence affectueuse d'un fils qui s'est soumis enfin, totalement, à la discipline de sa province, parce qu'il y a vu sa force et sa vie.

Le caractère original des Messins est le miroir du ciel natal.

Aussi, bien plus que les habitudes traditionnelles et les détails matériels de son existence, bien avant sa nature souple et fine, faite de distinction et de clarté, c'est le pays de Colette qui fait la conquête de M. Asmus. Le livre est l'histoire de cette emprise d'une atmosphère sur un étranger, autant que la résistance d'une jeune fille à l'amour d'un Allemand. « Les lorrains émigrés ne regrettent pas simplement des paysages, des habitudes, une société dispersée, ils croient avoir laissé derrière eux quelque chose de leur santé morale. » « La campagne autour de Metz est infiniment chargée, nuancée, pétrie par la culture, par les hommes, par des siècles de grande histoire et d'obscure activité. » « Qu'éprouvait dans nos campagnes cet étranger, ce fils des vainqueurs ? Les noms de nos villages prenaient-ils pour lui cette sonorité tendre et profonde, à la Mozart, qui nous touche l'âme? Savait-il déchiffrer l'écriture mystérieuse que tracent nos arbres légers et leurs feuillages amenuisés dans notre atmosphère bleuâtre ? Une pensée délicate, épurée, solitaire s'élève de leurs branchages. » « Un Frédéric Asmus, s'il se présente pour recueillir notre héritage, en laissera glisser et s'anéantir la plus précieuse part. Il a du moins l'âme en mouvement et très sensible aux choses.

Avec quelle avidité, en marchant seul dans la campagne, il regarde, écoute, admire ce qui naît spontanément du sol ! Comme il se réjouit d'avoir tant d'inconnu à approfondir ! La place Stanislas lui a délivré, épuré l'esprit ; cette campagne lui émeut le cœur. » « Il y a des petits villages isolés au milieu des espaces ruraux, qui, le soir, à l'heure où l'on voit rentrer les bêtes et les gens, m'apparaissent comme des gaufriers, et je crois que tout être, fùt-il barbare prussien, soumis à leur action patiente et persistante, y deviendrait lentement Lorrain. » Et c'est ce qui arrive à demi pour M. Asmus. Mais il faudrait citer la moitié du volume pour le faire voir. Il serait nécessaire aussi de détailler cette belle description de Nancy, reprise du chapitre si suggestif d'Un homme libre, et la visite au château de Gorze contée avec tant de simplicité et d'art, pour montrer comme les choses ont des âmes selon M. Barrés, et qu'elles modèrent, et qu'elles façonnent à la longue ceux qui y vivent et y demeurent.

Tandis que se développe longuement cette action du sol lorrain sur le jeune prussien de Kônisberg, s'affirme parallèlement chez Colette la résistance. Jusqu'à aboutir à ce renoncement suprême de la dernière page, d'un héroïsme si grand et si familier à la fois.

Car Colette Baudoche — et le nom l'indique assez — est une héroïne bourgeoise, une héroïne simple, mais de grande lignée, de la grande tradition. M. Maurice Barrés, qui souvent tire, de manière inattendue, des événements minuscules des consirations profondes, et applique aux infiniment

petits des vocables généraux, n'a pas exagéré cette fois en prétendant ajouter, par l'histoire d'une année de cette existence obscure, au capital cornélien de la France. Colette est la sœur de Pauline et de Chimène : elle sait dire les mêmes mots de renoncement, elle sait faire les mêmes sacrifices au devoir. Mais il n'a pas craint de nous la montrer lavant la vaisselle, servant à sa table, et taillant ses robes. « Madame Baudoche apporte des draps frais au lit de l'étranger, tandis que sa petite-fille approvisionne d'eau la toilette et déménage le mannequin avec les corbeilles de couture, dans la salle à manger. » Ces détails multiples, ces vulgarités, qui feraient sourire facilement, donnent cette fois au drame national qui se passe dans cet appartement modeste une atmosphère moderne de vraisemblance et de vérité. Le drame n'en est pas moins grand pour être plus près de nous, ni le geste moins noble pour être fait par une jeune fille pauvre. M. Barrés n'est pas de l'école de M. Paul Bourget — et nous lui en savons gré.

C'est l'illustration du mot qu'écrivait celui qui était allé bien loin chercher des héros, l'auteur des Amitiés françaises : « Grandeur d'âme, beauté, passion, sacrifice, l'on vous situe d'abord dans les villes légendaires, car l'on voit trop que vous ne croissez pas aux pavés de notre ville de naissance ; mais au retour d'un long voyage à travers les réalités, quand on n'a vu qu'un sable aride, ou pis encore, d'irritantes fièvres, si l'on garde assez de ressort pour échapper au désabusement, on n'attend plus rien que de cette musique intérieu-

re transmise avec leur sang par les morts de notre race. » Et Colette ne semble-t-elle pas, et à la lettre, l'incarnation de la discipline qu'il devinait alors : « l'honneur, comme dans Corneille, l'amour comme dans Racine, la contemplation, telle que les campagnes françaises la proposent, voilà, selon mon jugement, la noble et seule féconde discipline qu'il nous faut hardiment élire » ?

En un mot, ce livre de M. Barré est bien le résumé de son œuvre et de son âme. Seul, il suffirait à le faire connaître à qui pourrait l'ignorer encore. Les trois thèmes sont là, qu'il a édifiés et dont il s'est fait un idéal, depuis vingt-cinq années qu'il marche au but, malgré hésitations et difficultés : les trois thèmes qui caractérisent son effort : « Culte des héros, discipline lorraine, pèlerinages passionnés. » J'espère qu'on l'a vu, après ce que j'en ai dit, et que ce roman est peut-être ce qu'il a écrit de plus serré, de plus complet, de plus classique.

J'ajoute que c'est aussi sans doute ce qu'il nous a donné de plus parfait, de plus harmonieux. « Comme tant d'autres livres de M. Barrés, Un homme libre, écrivait M. Henri Brémond, est un palimpseste, où des spéculations abstraites se superposent au texte et risquent de tout embrouiller. » Les livres récents de M. Barrés ont peu à peu dépouillé cette gangue qui les alourdissait. Avec sa franchisse ordinaire, il affirmait hier qu'il croyait de moins en moins à l'efficacité des explications didactiques. Bien lui a pris. Et nous sommes heureux de constater que l'auteur de Colette Baudoche a perdu son goût déplaisant

pour l'abstrait, pour les vagues et lourdes idéologies ; il est devenu plus limpide et plus clair, selon le génie de notre race et de notre langue ; il apparaît moins prétentieux dans ses déductions, moins pédant dans ses considérations. L'art même y a gagné en même temps que l'intérêt.

S'il y a moins de phraséologie, il reste pourtant encore çà et là quelques maladresses qui choquent les puristes : plus de grimoires, mais encore, de temps à autre, une formule un peu lourde, une manière informe, d'un subjectivisme qui s'étale naïvement. Le romantique s'est assagi ; la sensibilité maladive et nerveuse, la sensualité exacerbée de Du sang, de la volupté, de la mort, ne sont plus. Pourquoi encore cette superstition du moi en une œuvre tout objective ? « Un jour que je me prêtais à ces influences du vieux Metz... » « Il faut qu'on me laisse traiter chaque scène amplement, sereinement... » « Si je circule parmi...» « Mon grand-père, ayant collaboré honorablement à la gloire de la Grande Armée, rapporta du fond de la Prusse... » Ces phrases, et dix autres interventions de ce genre, celle en particulier qui interrompt si inopinément la description de Nancy, semblent des phrases de préface ou d'un livre de confidences. M. Barrés ne se résignera-t-il donc jamais à s'effacer un peu de son œuvre ? Ou du moins, ne pourrait-il pas nous épargner les saillies soudaines qui brisent si brutalement l'illusion du récit ? A vrai dire, c'est la seule note qui rompe par instant le développement de son œuvre, où toutes ses facultés, qui juraient jadis

d'être cruement juxtaposées, se sont fondues^ harmonisées à merveille.

La composition y a gagné. C'était hier le point faible de ses livres, il le faut avouer. Colette Baudoche est une broderie lente, patiente et menue, mais d'une régularité presque parfaite, sur la trame un peu grêle de l'idylle. L'aventure s'expose, se détaille, s'explique sans arrêt cette fois et sans lourdeur. C'est quelque chose comme le paysage calme de Lorraine qui se déploie, sans heurts, sans rien d'abrupt et de saillant, la limpidité claire et sereine de son ciel, la douceur des lignes qui ne tranchent pas mais qui s'estompent en demi-teintes, le vaste et large et pacifiant horizon des alentours de Metz.

Car ce livre, comme la terre de Lorraine, n'est pas une chose violente, une œuvre de passion, mais de tranquille puissance. C'est l'acceptation raisonnable, sans faiblesse, « la volonté de ne pas subir, la volonté de n'accepter que ce qui s'accorde avec les sentiments intimes. » M. Maurice Barrés avait dit du pouvoir de comprimer ses mouvements, dans Au service de V Allemagne : « C'est un pouvoir que développe, je crois, depuis trente ans, l'atmosphère des pays annexés. » Il vient de prouver combien ce mot est vrai. On pourrait, si l'on y tient et si l'on est sévère, trouver qu'il a exagéré un peu les travers allemands. On devra lui reconnaître nécessairement la réserve qui empêche d'être amer dans les questions les plus troublantes, le calme du médecin qui disséquerait de sang-froid le cadavre d'un ami très

cher, l'impartialité, sinon l'indifférence et l'impassibilité, la bonne foi et la vérité.

Colette Baudoche est peut-être, pour toutes ces raisons, le meilleur roman, le meilleur livre de M. Maurice Barrés.

Il est juste d'ajouter que jamais son style ne fut aussi savoureux. Il est plus uni, mais avec autant d'imprévu, et parfois d'abandon et de négligence apparente. Il est plus limpide, sans cesser toutefois d'être original et brusque par endroits. Il est surtout plus facile, il semble, et coulant, et modéré, comme un fleuve lorrain qui glisse lentement, avec une majesté sûre d'elle-même, entre des rives pacifiques. C'est chose particulièrement rare chez M. Barrés.

Greco ou le secret de Tolède

J'ai rencontré, aux derniers jours du mois dernier, dans un jardin plus misérable que le jardin de Bérénice, où il n'y avait même pas le mystère dédaigné des canards qui naviguent sur les étangs, mais qu'illuminait d'un charme pâle un tiède soleil d'avril, j'ai rencontré deux familiers, je veux dire deux lecteurs de M. Maurice Barrés.

L'un, qui apparut tout de suite de fort méchante humeur, se prit à discourir sans préambule avec la brusquerie un peu rude des héros barrésiens. Et, comme il parle volontiers des choses de l'art ou de la littérature, ou de ce qu'il imagine tel, il s'exprima longuement, avec une abondance qui ne manquait pas toujours de verve, et çà et là des heurts subits qui manifestaient son émotion intense. Il faut dire qu'il s'ingénie, en face de son ami qui était prés de nous et qui est un initié, depuis tantôt dix ans, à explorer les arcanes du culte du moi et de la théorie de l'acceptation. Sans y réussir. Car la grâce barrésienne ne l'a point touché.

« Je viens de relire pour la dixième fois, déclarat-il sans ambages, le nouveau livre de votre héros favori... — Ceci s'adressait avec un sourire teinté d'ironie à l'ami barrésien qui se tenait à mes côtés.

« Je viens de relire Greco ou le secret de Tolède (1) — un titre prétentieux à l'extrême, soit dit entre parenthèses — et je n'en suis guère plus satisfait que d'Amori et dolori sacrum ou de YHomme libre. J'ai cru pourtant comprendre cette fois. Enfin ! Et ma parole, l'explication est assez simple, et le titre, pour une fois, est clair. Barrés vient d'étudier à la fois Tolède et le peintre de Tolède, il a mêlé une étude à l'autre, expliqué l'une par l'autre, en un long exposé — long, si je ne compte pas les pages, car le livre n'en donne vraiment pas pour l'argent ; — en un long com-

f1 ) Maurice Barres, Greco ou le secret de Tolède, Paris, Emile-Paul.

mentaire prolixe, empâté, il a analysé, analysé, sans relâche, à son ordinaire, semblable au forçat dont la tâche est de tirer lentement après soi une lourde chaîne.

« Cela m'a paru si limpide — telle une flaque d'eau sans profondeur entre deux pierres disjointes du chemin — que je me suis demandé pourquoi jadis, et hier encore, je me suis tant de fois, en abstracteur de quintessence, tourmenté la cervelle à vouloir découvrir des profondeurs inaccessibles dnas les livres de votre génie... — Ici une nouvelle œillade moqueuse à l'adresse de mon voisin.

« Cependant ce volume — comment l'appeler d'un autre nom ? — ne manque pas de décousu. Décidément Barrés ne sait pas composer. Figurezvous une première visite au Greco, dans l'espèce à un de ses tableaux, caché dans une église de Tolède, après une course rapide à travers les rues montueuses et obscures — et c'est, sans prétention, le premier chapitre. Mais Greco, comme parlent les gens simples, est un beau « problème espagnol ». Il faut se promettre de l'étudier : d'où un chapitre deuxième, la vie de Greco ; je me trompe, une ou deux dates, un ou deux traits de vie, une ou deux anecdotes, entrelardées de copieuses digressions. Et voici venir le chapitre troisième, sans titre, ou plutôt à cinq titres, espèce d'hydre monstrueuse à cinq têtes difformes; voici que défilent pêle-mêle, au petit bonheur, cinq morceaux à peu près égaux, qui s'étiquettent de mots sonores : Mes heures tolédanes, En face de Tolède, la Cathédrale de Tolède, A travers les rues de Tolède, La musique sur la promenade.

MAURICE BARRES ôl

Tout un bric à-brac dépareillé. Entre nous, je crois fort que Barrés, au jour où il composa — sans ironie — son volume au titre retentissant, venait d'arracher quelques pages au hasard d'un ancien journal de voyage, et qu'il les y a insérées pour n'en rien perdre. Car le nom de Greco revient rarement dans ces soixante pages, la moitié du livre ; et il a l'air d'être en surcharge, addition hâtive écrite entre les lignes du manuscrit. Oh ! l'impeccable logicien ! et que malin celui qui découvrirait le fil d'Ariane ! Bref, l'artiste incomparable, — ici un coup d'oeil cruel, toujours à la même adresse, — en vient enfin, — il était temps, — aux quarante dernières pages, à son quatrième et ultime chapitre : Greco me donne le secret de Tolède. Quel homme heureux ! On ferait plus de chemin encore pour avoir une aussi belle assurance, pour avoir l'audace seulement d'affirmer avec humilité qu'on vient de découvrir la pierre philosophale ! Mais c'est ici, du moins, le vrai, îe seul sujet. Tout le reste est inutile, long, diffus ; tout le reste est placage, se répète, fait tache et diversion.

« Barrés a une gaucherie touchante. On serait tenté, par pitié, de l'excuser parfois, s'il n'avait pas l'air précisément de se prévaloir de ses défauts, et de draper, comme dirait un homme de goût, sa maigreur et l'indigence de ses formes dans les oripeaux d'une suffisance naïve, candide.

« Car il a la raideur solennelle d'un pontife qui vaticine. Sa phrase affecte une gravité un peu méprisante. Son laisser-aller même est presque dédain-. On sent jusque dans les mots, jusque

dans l'intonation qui se devine, la morgue hautaine du grand seigneur qui consent à peine à converser avec le vulgaire profane. C'est là peutêtre le secret de l'admiration de ses thuriféraires... — une flamme soudaine du regard éclaira le mot lancé à notre commun ami. — Et puis, quelle affectation de profondeur. Ce monsieur doit avoir la dignité sereine d'un docteur allemand quand il demande ses pantoufles à sa domestique. Il parle, en tout cas, un jargon philosophico-artistique où se cache mal une pauvreté d'idées à faire pitié. Ecoutez-moi ceci : « De là, tant de Gréco qui traversent nos ventes, pour aller s'engloutir dans les ténèbres dorées du Far-West. » Que dites-vous de ces Greco qui traversent... des ventes, et qui s'engloutissent, et dans des ténèbres qui sont dorées, et morbleu ! qu'avons-nous à faire ici du Far-West ? Ecoutez encore. — Ici comme notre voisin avait un geste d'impatience, l'impitoyable exécuteur ajouta à mi-voix : je suis juste : c'est Barrés peint par lui-même : « Son âme — l'âme de Tolède — demeure toujours sous une quadruple serrure. » Il pouvait bien en mettre cinq pendant qu'il y était : son habileté aurait été plus grande qu'à ouvrir des portes ouvertes. « Et s'il pense l'architecture et le plaisir de cette manière arabe, ne pense-t-il pas à l'orientale, le catholicisme ? A San Juan de los Reyes, j'ai vu des écussons employés comme des éléments décoratifs d'Orient. Des écussons pensés à l'arabe ! Quelle riche complexité cela suppose dans l'âme des ouvriers ! » J'en passe, et des meilleurs ; je ne serai point sévère. C'est dans ce style que

s'exposent des dissertations pesantes de pachyderme. Toujours court de souffle, ce style e6t asthmatique comme un vieillard podagre. Fait de mosaïques mal jointes, bariolé de couleurs crues, il est plaqué de clinquant. Il veut avoir de l'imprévu et du relief, il n'atteint qu'à l'étrange, au baroque. Les métaphores qui émergent çà et là ont l'arête vive, tranchante, brutale, quand elles ne sont point des vulgarités de mauvais goût. Oh ! misère ! On dit que Barrés est de l'Académie française, conservateur de la langue de Racine et de Voltaire !

« Pour un peu de sentiment artistique — et encore il y aurait à discuter s'il en valait la peine

— quelle sécheresse stérile dans les jugements sur le peintre Greco,que d'analyses futiles, ennuyeuses, étale ce livre minuscule et interminable. Que de réflexions singulières, choquantes, crevant soudain sans qu'on les attende, comme des bulles à la surface des eaux lourdes d'un marais. Barrés, coûte que coûte, doit nous initier à son « moi. » Parle-t-il de la ville séculaire, du peintre immortel, de ces reliques d'art que l'on devrait toucher en se signant, il faut qu'il fasse intervenir sa petite vie. Pour un peu, il donnerait le menu de son déjeuner entre deux visites de musée. Vous riez ?

— Ici une flèche aiguë darda de sa prunelle à notre adresse. — Vous ne croyez pas qu'il prodigue des détails infimes, mesquins, sur sa personne, en contant son voyage dans la capitale des Wisigoths. Vous serez confondus. Les preuves abondent, heureusement. Sachez qu'il évoque une

séance de la Chambre des députés entre deux analyses de l'âme de Greco. Ecoutez-le déclarer sans sourciller : « Souvent les Greco me demandent un effort ; je crois y distinguer... » Expliquezvous de grâce : le moindre grain de mil.... Entre deux descriptions de tableaux, il rappelle les voisinages possibles dans un compartiment du Sud-Express. Que n'en détaille-t-il l'horaire, avec la minute précise des arrêts ? Savourez-moi cette phrase où un mot jette soudain un cri discordant dans un concert assez harmonieux, il faut le reconnaître. Il s'agit de la vie mystique de Tolède dont Greco fut l'interprète. « J'ai vu respirer, d'une manière familière, une vie toute pénétrée d'humilité et de lyrisme, et j'eus à la portée de la main le jeu des plus hautes et des plus paisibles facultés spirituelles. De tels états ne semblent pas compatibles avec la grande civilisation et par exemple avec l'emploi de chef de gare. Mais ils laissent dans Tolède une atmosphère, où plus d'un, qui ne s'en doute pas, gagnerait à fréquenter.» Franchement, vous imaginez-vous qu'on puisse finir de la sorte un volume d'art ? »

Il aurait poursuivi longtemps ainsi ses malices lourdes et ses cruautés, si mon voisin, qui avait dix fois sursauté et tenté d'interrompre ce réquisitoire tumultueux, n'avait pris alors la parole. Il fut sobre : c'est un homme de toute modération. Mais il exaspéra cependant plusieurs fois son adversaire irascible.

« Il y a du vrai, commença-t-il, d'une voix discrète, mon cher critique — et son œil n'eut pas d'ironie — il y a bien un peu de vrai dans

tout ce que vous venez de dire. Laissez-moi en parler, bien que je n'aie lu qu'une fois le dernier chef-d'œuvre de M. Maurice Barrés. J'accorde que, si vous tenez absolument à la régularité de la composition classique, à la fluidité, à la limpidité simple du style racinien, clair comme l'eau de la fontaine, mesuré comme une charmille taillée par Le Nôtre, M. Barrés n'a pas de quoi vous satisfaire tout à fait. »

L'autre allait l'interrompre et déclarer sans doute que le style de Racine est admirable. Il n'en eut point le temps. Un sourire débonnaire dont son interlocuteur l'enveloppait doucement, l'apaisa soudain. Le plaidoyer avait repris déjà.

« Tout cela est sans doute affaire de goût. Il est malaisé d'en discuter. Mais il ne faut pas être injuste. Et vous risquez de l'être, en vérité... — Nouveau mouvement d'impatience, nouveau sourire amène. — Avant de juger, tâchez d'entrevoir la discipline barrésienne. « Pour un véritable homme, la discipline, c'est toujours de se priver et de maintenir fortement sa pensée sur un objet. Rien de pire que des divertissements et des excitations de hasard »... Or, que voulait M. Maurice Barrés ? Comprendre Tolède la mystérieuse, en saisir le secret. Tout le reste lui était interdit. Il y est allé en pèlerinage, laissez-moi user d'un de ses mots favoris, guidé par une préoccupation morale, comme il lui est ordinaire ; mieux qu'en une course rapide d'excursionniste, il y a séjourné ; sa méditation, sinon toujours profonde — je vous fais, vous voyez, de grandes concessions, et qui me sont pénibles, — toujours attentive du moins,

s'est aidée de l'histoire et de l'art pour déchiffrer cette terre toute pétrie du passé, imprégnée des âmes de plusieurs races, toute chargée de pensée.

« Et cela nous a donné une peinture de Tolède qui vaut mieux, parce qu'elle va plus au fond, que la peinture qu'il nous en avait faite avec tant d'amour et de piété au temps jadis. Tristesse, rigidité, mystère, disait-il alors. Ou bien encore « image de l'exaltation dans la solitude, un cri dans le désert. » Aujourd'hui, plus personnellement, le pèlerin de l'art, qui ne craint point de s'attarder dans les églises et les couvents, définit la cité par un tableau de Greco, « chef-d'œuvre d'un sentiment à la fois arabe et catholique ». Ne voyez-vous pas l'avantage immense, et la fécondité de cette explication d'une ville par son artiste de choix ; ne s'éclaire-telle pas d'une lumière magnifique, reflétée ainsi comme en un miroir par une âme d'élite ? Et l'artiste lui-même ne s'analysera-t-il pas mieux, éducation, influences subies, procédés, art, âme surtout, dans un pareil décor de grandeur et de réalité ?

« Vous avez accusé M. Barrés de se perdre en des dédales sans fin. Laissez-moi vous dire, en toute simplesse, que vous l'avez lu sans indulgence. — L'autre hochait la tête ostensiblement. — Prenez garde, mon cher. La passion pour les boulingrins et les allées que Le Nôtre tirait au cordeau vous prive de jouir des parcs anglais, imprévus et profonds.

« Mais ce premier chapitre, précisément, que vous lui reprochâtes, n'est-il pas pure merveille ? Voyez ce grave début de la première visite au

Greco, dont le souvenir se mêle au souvenir du premier soir dans les rues de Tolède. Ciel sans étoiles, à peine entrevu entre les parois sombres des demeures, couvents multiples, palais orgueilleux, grillagés, écussonnés, images flamandes, juives, catholiques, sarrasines, aux portails, puis une danse populaire, soudain dans un carrefour mal éclairé, musique criarde, chanson arabe douce comme « une goutte de miel qui déborde du cœur », et dont l'écho se relie aux images nerveuses et tristes du Greco, peut-on en quelques pages brèves mieux initier le profane au charme sombre, multiple, intime de la rude Tolède ?

« Et cette cathédrale, admirable joyau où la prière espagnole est si ardente, qui l'a décrite comme M. Barrés en quelques traits ? Je ne veux pas insister davantage, j'aurais peur d'être cruel. »

L'autre allait riposter sans doute avec aigreur, car son regard s'enflammait, mais son adversaire implacable, sans prendre le temps de respirer, avait repris le fil.

« Vous avez reproché à M. Barrés, continuait-il, de songer à lui alors qu'il voyait Greco ou Tolède. N'oubliez pas que son étude est, comme toujours, une méditation. Vous pouvez vous récrier. Mais vous n'empêcherez point l'auteur des Déracinés d'avoir une discipline,, une méthode qui date de trente ans et qui fit ses preuves, ni de les suivre.

« D'ailleurs, son âme est intéressante, même à d'autres qu'à lui-même. Elle est sincère. Soyez franc, elle ne s'étale pas au point d'être encombrante. Vous lui faites un reproche qui ne porte plus, mon très cher. Elle s'exprime peu, elle n'a

que de rares échappées. Et ces expansions contenues — j'y insiste, — et les souvenirs qui paraissent futiles, et les digressions qui vous semblent déplacées concourent à parfaire l'explication du secret de Tolède par Greco.

« Qu'importe le moyen s'il nous donne la sensation, mieux encore, la conscience intime de la vieille ville espagnole ? Cela vous a semblé très simple, et, comme vous disiez ou à peu près, assez pauvre d'idées. Ne serait-ce pas que M. Maurice Barrés a su cette fois, sans l'envelopper des complexités de style, des superfluités et des exubérances, et des nuances trop subtiles — vous reconnaîtrez que je ne pèche point par excès de faiblesse ou d'indulgence — dégager l'âme de Tolède de ses brumes ou de ses ténèbres, en précisant la valeur artistique et la signification de son peintre ? Tolède, affirmation catholique, explication toute religieuse. Voilà une formule qui n'est pas si commune, je pense, pour la personnifier. Elle a une « vie toute pénétrée d'humilité et de lyrisme. » Comme Greco. « Ces tableaux, ainsi placés au cœur de l'Espagne, nous donnent une intuition sur les mobiles de cette nation dans un âge classique. Chacun de ses personnages extraordinaires porte au fond de la conscience le même principe d'espoir, d'ardeur et de détachement. Ce sont des êtres qui vivent du divin. » Pesez-moi chacun de ces termes révélateurs. C'est très simple, en effet, mais vous devez avouer que peut-être ni vous, ni moi, ni les artistes, ni les commentateurs des œuvres de Greco, nous n'avions supposé explication aussi naturelle, aussi

limpide, aussi grosse de pensée... Ce n'est pas ici un voyage, ni un livre d'art, c'est tout un poème évocateur de magnificence !...»

...Dois-je vous dire qu'au moment où nous nous séparâmes, à l'heure où le soleil, tombé à l'horizon violet, laissait s'épandre sur le jardin les douceurs alanguies du crépuscule mélancolique, quand nos voix se turent dans la paix du soir, l'adversaire de M. Maurice Barrés n'était pas tout à fait convaincu ?

La Colline inspirée.

Si je ne craignais de paraître osé et trop audacieux en attaquant un aussi grand écrivain que M. Maurice Barrés, je dirais volontiers que son dernier livre, la Colline inspirée, (1) pour lequel on entonne un peu partout le dithyrambe, est un très beau livre, mais un très beau livre manqué. J'oserais dire presque qu'il n'y a pas, dans la littérature de nos vingt dernières années, un aussi beau spécimen de livre manqué.

Supposez qu'un poète, en quête d'extase et, comme dirait l'autre, d'émotivité, découvre un

(1) Maurice Barrés, La Colline inspirée, Paris, Emile-Paul,

matin une goutte d'eau, et dans cette goutte d'eau le reflet de tout un ciel et comme un océan en raccourci : s'il avait le talent d'évocation, la poésie incomparable de M. Maurice Barrés, il pourrait être admirable. Le même poète, dans la forêt, pourrait célébrer avec grandeur et vérité, dans un chêne majestueux, comme un résumé de la force, de la beauté, de la vie de tout le peuple des arbres. Mais s'il vient à s'arrêter devant un arbuste malingre, tortueux, rabougri, dont une seule branche se développe monstrueusement, et qui demeure stérile ; s'il s'épanche alors en déclarations lyriques, d'ailleurs étonnantes de virtuosité, où il serait tenté d'insinuer des réserves ; s'il hausse l'arbuste jusqu'aux étoiles en un geste épique, s'il prolonge en imagination ses racines jusqu'au cœur de la terre, voulant en faire le symbole et le truchement de la forêt séculaire, encore que le geste puisse être large et beau, l'imagination luxuriante, le symbole suggestif, le poète enthousiaste et si étonnamment doué court le risque de friser le ridicule.

C'est un peu et toute proportions gardées, l'aventure qui vient d'advenir, si je ne me trompe, à M. Maurice Barrés, l'historien poète de la Lorraine.

On connaît sans doute le culte que M. Maurice Barrés a voué depuis longtemps aux héros, aux personnages représentatifs et évocateurs. Bouteiller, Napoléon, Taine, Boulanger, Colette Baudoche en furent, à des titres variés, les figures diverses. Hélas ! il a choisi cette fois de bien pauvres héros.

Il nous conte, d'après des documents de la bibliothèque de Nancy, avec la minutie d'un annaliste et d'un chroniqueur à qui parle abondamment une ligne d'écriture pâlie, l'histoire des frères Baillard. Ou plutôt, pourrait-on dire, l'histoire d'un curé qui fait de grands rêves, relève des abbayes, rachète une colline et songe à reprendre tous les sommets mystiques de son pays natal, mais qui échoue bientôt de la façon piteuse dont un oiseau humain tombe parfois prématurément du ciel sur le sol cruel, où se brisent ses ailes de toile.

L'ambition de Léopold Baillard, au moment où il commence à être renommé dans toute la contrée d'entre Meuse et Rhin, l'ambition est sublime. Sans retard il tombe dans l'argutie, dans la révolte, il finit dans la ruine, avant d'aboutir au mysticisme baroque de l'hérésiarque. Personne n'était capable de montrer comme M. Maurice Barrés la grandeur du rôle entrevu, personne mieux que lui d'en faire voir la chute lamentable.

Car Léopold Baillard, le curé de Flavigny, victorieux et triomphant parce que génial, eût pu être un excellent restaurateur de vie religieuse. Il est mégalomane. Il lui faut un immense horizon hors de proportion avec ses facultés. C'est le poète qui a le vertige de l'infini, et qui n'a point conscience de ses limites. C'est pourquoi il se perd.

Cependant il a excité autour de lui beaucoup d'enthousiasme. Les religieuses du couvent qu'il a rétabli lui sont dévouées : elles vont sans cesse

quêter par tous les chemins. Lui, pour achever d'acheter des propriétés énormes qu'il ambitionne, n'est point difficile sur le choix des moyens. Ses intentions sont excellentes sans doute, mais ses procédés ne sont pas de ceux que l'évêque peut approuver : quêtes multipliées, messes récoltées pour être cédées au rabais, spéculations aventureuses. Il a pu être grand quand il a ébauché de grands rêves. Quand l'évêque le condamne, quand le pape l'excommunie, comme il fallait s'y attendre, il est lamentable. Ce génie, qui n'est peut-être qu'un orgueil, est un esprit faux.

D'ailleurs la colline de Sion prend des aspects de foire. L'immoralité commence à y flotter comme un brouillard d'automne. Avec le temps, l'obstination s'est emparée des frères de Léopold : bientôt ce qui pouvait être un beau triomphe, un apostolat sans égal, devient une comédie pitoyable.

Car Léopold, en révolte contre son évêque, contre le prêtre infortuné qu'on a envoyé pour le remplacer, s'est avisé de se mettre en rapport avec Vintras. Suit une évocation prestigieuse de Tilly, et du pauvre hère étrange qui en est l'inspiré, apôtre bizarre d'un culte nouveau. Alors le grand bâtisseur prend des façons de prophète à l'imagination sombre et détraquée, qui ne rêve que châtiments et vengeances, et qui en lit au ciel les présages infaillibles : c'est un égaré qui divague maintenant, un faux mystique qui s'obstine dans l'illuminisme, un défroqué qui cherche à devenir chef de secte, à se poser en pontife contre le pontife qui l'a frappé.

Telles sont en peu de mots les aventures que M. Maurice Barrés a détaillées avec un soin pieux. Franchement, ce soin méritait un autre objet»

Car il y a disproportion évidente entre les personnages, entre les incidents, et le ton et le souffle. Victor Hugo pouvait dresser en symbole incommensurable la figure du vieux burgrave Job, « Job l'excommunié ». Il en faisait un patriarche, un ancêtre. Mais il écrivait en poète. Il le replaçait admirablement dans la fable et la légende. Il n'avait pas le souci, encore moins l'ambition de se poser en chroniqueur de la vérité. M. Barrés n'est point Victor Hugo. Et pourtant M. Barrés aurait pu être un poète romantique. On connaît le perpétuel besoin d'agrandissement qu'il éprouve. Le fait le plus mince prend chez lui une importance énorme : heureusement parfois, car le moindre fait peut être gros de signification et de pensée. On a pu y voir un procédé. Cette fois, en tous cas, le procédé n'était pas opportun.

Parce que Léopold Baillard a su exprimer, ou a eu le désir d'exprimer quelques-unes des aspirations de sa Lorraine natale, parce qu'il aimait la colline de Sion, parce qu'il a voulu y ranimer d'abord le souffle religieux, peut-on oublier ses méprises, ses maladresses, ses fautes grossières, ses faiblesses surtout et son indigence ? A vrai dire, M. Maurice Barrés, et c'est un témoignage à lui rendre, ne les méconnait point. Il les note, il les souligne. Mais comment pouvait-il faire encore, après cela, de Léopold Baillard l'homme de la colline, de la province, incarner en lui toute une histoire, toute une tradition,

tout un côté de l'humanité ? A la suite de son chroniqueur précis qui n'efface point le poète, pour ce malheureux dévoyé nous pouvons éprouver beaucoup de pitié, et nous en éprouvons, M. Maurice Barrés étant plus que d'autres à même d'éveiller en notre âme le sentiment. Mais nous ne pouvons lui témoigner de l'admiration, encore moins pouvons-nous lui accorder un culte : décidément nous nous refusons tout à fait à découvrir en lui le héros qui exalte ou qui résume la Lorraine religieuse.

Veut-on prendre sur le fait le procédé de M. Maurice Barrés ? « Il est des lieux, nous dit-il, qui tirent l'âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystères, élus de toute éternité pour être le siège de l'émotion religieuse... La Lorraine possède un de ces lieux inspirés. C'est la colline de Sion-Vaudémont, faible éminence sur une terre la plus usée de France, sorte d'autel dressé au milieu du plateau qui va des falaises champenoises jusqu'à la chaîne des Vosges. » Tout cela est très vrai, et très bien dit. Mais était-il vraiment besoin de nous parler du temps des Celtes, du culte de « la déesse Rosmertha qui, sur la pointe de Sion, faisait face au dieu Wotan, honoré sur l'autre pointe à Vaudémont » ? Pourquoi, dès l'abord, cet agrandissement ? Pourquoi ce portique immense pour introduire à l'histoire qui n'est pas banale peut-être, mais qui le paraît assez souvent par certains côtés, — les égarements et les divagations des faux mystiques dominateurs n'étant pas si rares à travers les temps, — à l'histoire qui n'est pas grande malgré tout,

si ce n'est par le rêve avorté, par la folie démesurée et insensée, des frères Baillard ?

En veut-on un autre exemple ? Léopold a été interdit par son évêque : on commence à s'écarter de lui. Le coup ne lui ouvre pas les yeux : s'il n'est pas un caractère, il est du moins une obstination têtue. Il ne trouve rien de mieux à comparer à son épreuve méritée que la Passion même du Sauveur, chaque trait en est reproduit sur sa chair, dans son âme : le voilà un autre Christ rédempteur, souffrant et persécuté jusqu'à la mort. On conçoit l'illusion chez ce pauvre Léopold. Mais M. Maurice Barrés nous la développe avec complaisance ; et, avec le scrupule minutieux qu'on lui sait, il nous étale, lentement, la semaine des douleurs de l'ancien curé Baillard.

Les juges compétents pourront découvrir dans ce volume pas mal d'inexactitudes historiques : il y en a, on en a déjà relevé plus d'une. D'autres, tout en reconnaissant que M. Barrés a posé le problème avec impartialité, à des hauteurs sereines, regretteront avec raison qu'il ait exagéré à l'extrême l'opposition entre le clergé lorrain et les religieux. Certains trouveront qu'il était peut-être inutile d'insister autant sur les griefs que Baillard le révolté opposait à son évêque. Les plus difficiles relèveront çà et là quelques jugements erronés, immodérés, forcés.

Mais tout cela était, si l'on admet le dessein, à peu près inévitable. Et ces réserves, qu'il serait trop long d'appuyer, ne doivent point, à notre avis, laisser oublier la faute essentielle, initiale. La petite figure de Léopold est posée décidément

sur un piédestal trop grandiose. Les développements historiques dont M. Maurice Barrés est plus que jamais prodigue, avec tant de digressions et parfois de longueurs, dépassent infiniment l'aventure de ce personnage qui ne peut être, il faut le répéter et y insister, une façon de génie ni même de héros représentatif. Ce livre est manqué parce qu'un tel sujet ne le méritait pas.

Cela ne nous empêche pas, et tout au contraire, de reconnaître les qualités brillantes de la Colline inspirée.

C'est une histoire puissante où chaque détail prend un relief d'art. Il n'est pas donné à tous les poètes d'écrire l'épopée du ver. Oublions que la base est fausse, lézardée, minuscule : il n'est pas donné non plus à tous nos romanciers-poètes de pouvoir étayer sur une vie épisodique l'épopée d'un peuple et d'un pays.

Ce livre est triste comme il faut, triste infiniment. Nous pouvons en admirer sans réserve le lyrisme, nous pouvons vibrer, comme l'âme de M. Maurice Barrés même, devant cette mélancolie d'un grand rêve qui se brise, d'une action qui aurait pu être belle et féconde et qui avorte dans l'isolement et la désolation. Que de pages ont l'accent d'une élégie passionnée, que de chapitres même la sonorité émouvante et la souffrance profonde des plus beaux poèmes de tristesse ! Par petits traits, par larges touches, M. Maurice Barrés excelle à tracer un tableau de douleur. L'on ne pourra trouver peut-être, dans tout l'œuvre de l'auteur du Jardin de Bérénice, de pages plus significatives, plus essentiellement

humaines, que celles où il nous raconte la fin de Léopold, si solitaire, si abandonnée, et qu'illumine cependant, comme le dernier rayon d'or du crépuscule, le suprême repentir, la suprême réconciliation.

Ce poète sait devenir un logicien. Il a merveilleusement déduit çà et là, et souvent, la signification réelle de cette longue erreur. Il a montré avec une logique imperturbable la nécessité de l'autorité, comment l'inspiration individuelle doit être réfrénée, et comme la discipline est indispensable où la liberté est utile. La lutte de l'esprit individuel contre la règle éternelle et sublime s'exprime à la fin de ce livre dans un symbole merveilleux.

On a lu, dans les Déracinés, un étrange dialogue entre le platane de Taine et la Coupole des Invalides. Le philosophe et le conquérant y expriment avec force et puissance leurs deux esthétiques contradictoires, deux aspects de l'âme humaine. On croirait que M. Maurice Barrés a voulu transposer cette page en l'embellissant, en la développant, en l'adaptant. C'est ici le dialogue entre la chapelle et la prairie de Sion. « L'éternel souffle qui tournoie de Vaudémont à Sion jette les rumeurs de la prairie contre cette maison de solidité, et remporte un message aux friches qu'il dévaste. — Je suis dit la prairie, l'esprit de la terre et des ancêtres les plus lointains, la liberté, l'inspiration. Et la chapelle répond : — Je suis la règle, l'autorité, le lien ; je suis un corps de pensées fixes et la cité ordonnée des âmes. — J'agiterai ton âme, continue la prairie. Ceux qui viennent me

respirer se mettent à poser des questions. Le laboureur monte ici de la plaine, le jour qu'il est de loisir et qu'il désire contempler. Un instinct me l'amène. Je suis un lieu primitif, une source éternelle. Mais la chapelle nous dit : — Visiteurs de la prairie, apportez-moi vos rêves pour que je les épure, vos élans pour que je les oriente. C'est moi que vous cherchez, que vous voulez à votre insu. Qu'éprouvez-vous ? Le désir, la nostalgie de mon abri. Je prolonge la prairie, même quand elle me nie. J'ai été construite à force d'y avoir été rêvée. Qui que tu sois, il n'est en toi rien d'excellent qui t'empêche d'accepter mon secours. Je t'accorderai avec la vie. Ta liberté, dis-tu ? Mais comment ma direction pourrait-elle ne pas te satisfaire ? » Il faut que j'abrège malheureusement ce beau couplet. Voici la conclusion de cette symbolique conversation : « Eternel dialogue de ces deux puissances ! A laquelle obéir ? Et faut-il donc choisir entre elles ? Ah ! plutôt qu'elles puissent, ces deux forces antagonistes, s'éprouver éternellement, ne jamais se vaincre et s'amplifier par leur lutte même ! Elles ne sauraient se passer l'une de l'autre. Qu'est-ce qu'un enthousiasme qui demeure une fantaisie individuelle ? Qu'est-ce qu'un ordre qu'aucun enthousiasme ne vient plus animer ? L'église est née de la prairie, et s'en nourrit perpétuellement, — pour nous en sauver. »

Une autre qualité que l'on attendait sans doute du poète de la Lorraine fait de ce livre un livre précieux. Nulle part ailleurs, pas même dans Colette Baudoche qui est si supérieure cependant

à La Colline inspirée, M. Maurice Barres n'a aussi bien exprimé l'âme de sa province natale. Dans cette œuvre nouvelle, les tableaux, les descriptions, les méditations, l'atmosphère ont le langage qui chante la Lorraine éternelle. Les paysages en sont tous le reflet. Si l'on ne peut pas dire que La Colline inspirée ajoute aux héros qu'il a déjà célébrés, on peut assurer en tous cas qu'elle ajoute aux pages où il a montré le miroir lorrain, avec d'infinies variations, avec une expression qui se tourmente pour dire l'inexprimable, sur un mode original et qui ne varie guère. Il s'est laissé aller cette fois à son inspiration plus librement, plus fréquemment peut-être encore qu'il n'a coutume de le faire. On lui reproche souvent, quand il dégage le sens d'une vie ou d'une nature, d'être trop absorbé par les complications de son âme. Rarement il a été plus heureux qu'ici. Beaucoup lui pardonneront d'avoir essayé d'exalter la figure de Léopold Baillard pour en faire une statue énorme et grandiose : il a réussi du moins, cette fois, patiemment, en traits sûrs, et avec une complaisance manifeste qui fut presque toujours heureuse, à réaliser en un seul livre les aspects divers de la terre et du ciel de son pays.

Bref, ce livre est très curieux. Il est d'un excellent et très habile artiste. On peut affirmer qu'il est un beau livre. Pour le goûter tout à fait cependant, il faudrait oublier l'histoire des frères Baillard, il faudrait oublier Léopold. On le relira avec beaucoup de plaisir, en passant pas mal

de pages. Toutefois ce livre n'est pas formé de détails juxtaposés, ni de pages qu'on peut détacher çà et là sans faire tort à l'ensemble. Pour tout dire en un mot il est composé, d'une composition un peu lâche sans doute, mais de trame solide. Je dirais volontiers qu'il est merveilleusement orchestré.

Et alors, une question se pose naturellement au lecteur des morceaux les plus descriptifs et les plus lyriques : La Colline inspirée ainsi émondée serait-elle encore un livre ?

PRONOSTICS (1912) La Jungfrau ou les Arcanes de l'Helvétie

À ce que m'a rapporté un ami, grand fureteur et le modèle des bavards indiscrets, qui a beaucoup lu jadis l'auteur d'Un Homme Libre, M. Maurice Barrés publiera l'année prochaine un nouveau pèlerinage passionné. Sa discipline acceptée le mènera en Suisse cette fois.

Il y découvrira vingt paysages chargés d'âme où l'on boit « une exaltation sublimée par les siècles ». Il savourera le mystère des petites vaches suisses, petites sœurs indigentes de l'âne de

Bérénice aux cris délirants, maigres de fièvre et de nervosité, qui paissent sur la croupe pelée des monts ; et le chant grêle et chétif de leurs sonnailles, le pénétrant d'un perpétuel attendrissement, s'exagérera et se réfléchira en ondes tragiques d'émotivité à la surface de son âme. Il retrouvera à Altorf l'énergie systématique du héros Guillaume Tell, au chemin creux de Kûssnacht « la sombre activité tendue comme la corde vibrante d'un archer. » Et ces réalités formeront une pente étagée pour gagner les sommets. C'est alors que, ayant respiré la vertu d'un matin nuancé dans la vallée, il pourra se hausser à saisir l'Helvétie « pétrie de légende et de grandeur farouche. »

Car son livre s'appellera La Jungfrau ou les Arcanes de VHelvétie.

En lisant les adieux d'Hector, dans Y Iliade, il montera donc à la Jungfrau, dans un funiculaire « qui superpose son modernisme utilitaire et extravagant à de soudaines déchirures du passé". Sa méthode lui imposant de tout interroger, les dents usées et rouillées de la crémaillère lui seront une révélation « que l'orgueil romantique ne peut négliger » ; et les bruyères rabrougries témoigneront la sécheresse de leur vie solitaire, en attendant que les séracs et les crevasses bleues des glaces étincelantes manifestent « une crispation en face de l'azur enivrant du ciel ». Sur le sommet de la Jungfrau, — « une terrasse merveilleusement adaptée aux méditations et aux soliloques, une aire propice d'où les regards fon-

dent comme des aigles sur l'aridité des plaines », — il se nourrira de rêve, d'inconscient et de volupté intellectuelle.

Là, les paysages suisses, « âpres d'un élancement lyrique qui s'exaspère », lui rappelleront la campagne peu affinée, attristée de médiocrité, de la Lorraine natale. Il se remémorera les accents imprévus que déversent les cinq doigts du Taygète ; le cri dans le désert que clame la rudesse de Tolède ; les trois gouttes de pur chypre qu'un boutiquier de Lugano lui versa sur son mouchoir de poche, et beaucoup d'autres attendrissements. Tell évoquera le souvenir d'une visite à un autre héros le général Boulanger, qui sera analysée en quarante-deux pages. Cela fait, ayant empli le vase de son âme mélancolique de cette essence nationale, et ayant décanté dans son cœur distendu la sève des virilités magnanimes, M. Barrés sera apte à interpréter le Mont- Vierge et l'Helvétie séculaire.

A l'Hôtel du Glacier, dans une salle à manger somptueuse, — « c'est ici un déchirant reposoir de modernité », — il mangera d'un saumon de Hollande relevé par une sauce à l'huile d'olive et des câpres poivrées ; il découvrira des leçons de tendre philosophie dans le mélange de trois civilisations, — « un détail perçant de la vie moderne, gros de conséquences insoupçonnées », — et, tout en écoutant les conversations d'une famille d'Allemands où un docteur à lunettes d'or déclare, d'une voix rauque, participer des plaisirs d'orgueil de l'impérialisme germanique, d'un Italien

jacassant avec des si, doux de la douceur de l'âme italique, devant une jeune fillle aux yeux de rêve bleuté, il s'exaltera, enfin, à définir l'Helvétie par la Jungfrau : « une candeur baignée de mysticité et d'air frais. »

Pour copie non conforme.

Brieux

La Foi

L'éloquence académique, si pondérée, toute de politesse et de mesure, a parfois des ironies inattendues, insoupçonnées. Il m'est revenu en lisant La Foi, la pièce de M. Brieux, un bien cher souvenir, une page que prononçait le marquis de Ségur en l'accueillant, il y a quelques années, sous la Coupole. Je veux la citer pour l'exemple. Un humoriste pourrait d'ailleurs la placer comme une préface amusante à la pièce dont je vais parler.

« Cette disposition naturelle (de pitié pour les malheurs des autres), disait donc le délicieux historien, sans doute avivée par l'exemple et l'exhortation de vos maîtres, vous avait enflammé d'une ardente ferveur religieuse, que déjà votre instinct dirigeait vers l'action. Vous avez songé, m'a-t-on dit, à vous faire missionnaire, à catéchiser les sauvages. Mais ce ne fut qu'une velléité passagère ; vous avez bientôt reconnu qu'en Afrique,

en Océanie, il n'était plus guère de sauvages, mais qu'il en est beaucoup en France, et vous vous êtes restreint à évangéliser ceux-là. La vérité m'oblige à dire qu'en changeant de sauvages, vous avez changé d'évangile. Peut-être pas autant que vous le croyez vous-même ; car si vous avez, semble-t-il, renoncé aux dogmes précis, vous gardez une âme religieuse, pleine d'un christianisme latent. Sur tant de problèmes douloureux que pose l'état social moderne, vos préoccupations, quelquefois même vos solutions, concordent étrangement avec les paroles qui résonnent sous les voûtes de nos cathédrales. Ce n'est pas sans motif qu'on a pu vous ranger parmi les prédicateurs de la scène ».

Si je ne me trompe, à l'heure où ces paroles de bienveillance et de miel étaient prononcées, la Foi avait été représentée déjà au théâtre de Monte-Carlo. Ce beau titre symbolique, la Foi, à moins que je ne m'abuse sur le témoignage d'un excellent juge, devait donc recouvrir une pièce qui serait au moins respectueuse, sinon bienfaisante. Voici ce qu'elle présentait.

Elle se passe en Egypte, mais l'Egypte, comme on sait, n'est pas loin de chez nous. Une jeune fille, Yaouma, a été désignée par le sort pour être jetée dans le Nil en victime, afin d'obtenir d'Isis l'inondation bénie, source de fécondité et de vie. Elle est ravie d'être l'élue de la déesse. Mais son fiancé, le fils d'un potier, Satni, jeune prêtre égyptien qui revient d'un voyage où il a cueilli des fleurs de doute et de scepticisme, s'oppose violemment au sacrifice, et déclare, tout net, que

les dieux sont une invention des prêtres. Elle s'obstine, malgré les négations, malgré les larmes de celui qui l'aime. Satni prêche son incroyance. Au moment où les soldats viennent saisir la victime d'Isis, un coup de tonnerre éclate. On lui attribue ce miracle. Il a beau protester : il passe pour un magicien, tous les malheureux viennent lui demander des prodiges. Rhéou, un grand, pour se venger du pharaon, veut se servir de cette réputation empruntée et faire une révolution. Mais il convainc les misérables que l'on maltraite au nom de la foi qui prêche la soumission et la récompence du ciel ; révoltés, ils pillent, ils brisent les statues des dieux, et ils tuent leurs maîtres. Satni est malheureux : sa fiancée, qui croit avoir des visions, veut se sacrifier, son père meurt désespéré de ne plus croire aux dieux, sa mère le maudit. Cependant le grand-prêtre, qui a refusé au pharaon de tuer Satni, a des desseins profonds. Il fait venir l'imposteur, et, pour qu'il se fasse prêtre d'une religion sans y croire, et à laquelle lui-même, grand-prêtre, ne croit pas, il le flatte, il le presse, il essaie de l'attendrir, puis de l'effrayer : rien n'y fait, la douceur et la menace sont également inutiles. Alors il imagine mieux. C'est la fête des prodiges : dans le temple, le peuple entier attend le signe de tête que doit faire la statue de la déesse pour montrer sa bienveillance. Satni, amené dans un réduit caché, abaissera lui-même le levier secret qui produit le miracle. Il refuse d'abord et longtemps. Les cris, les sanglots, les supplications de tous les misérables excités par les prêtres, par le grand-

prêtre, se font plus pressants, plus angoissants. Affolé, avec un cri de pitié : «Oh ! les pauvres gens ! les pauvres gens ! » Satni fait le geste qu'ils attendent, qu'ils croient sauveur et qui les met en délire. La cérémonie achevée, oh amène devant le grand-prêtre les révoltés repentants. Satni sera exilé. Rhéou, dont le concours est précieux, est pardonné ; le peuple, lui aussi, à condition qu'il parte faire une guerre qu'il déteste. Mais là-dessus Satni se révolte : « J'ai été lâche assez longtemps, déclare-t-il... Le miracle, c'est moi qui l'ai fait ! » On ne le croit pas, on l'injurie. Le prêtre le livre au peuple qui le tue, cependant qu'Yaouma, sa fiancée, toute à son rêve intérieur, extasiée, s'en va vers le Nil, vers la mort. Il faudrait louer la structure de cette pièce, bien charpentée, souvent très dramatique, d'une émotion un peu haletante, un peu brutale seulement par endroits ; vanter surtout la vérité — malgré une couleur moderne qui n'est jamais absente et qui éclate brusquement çà et là — de cette reconstitution de la vie égyptienne, si consciencieuse, selon les données des égyptoîogues et de M. Maspero ; faire ressortir la vérité des caractères et des types. Cependant le scepticisme de Satni est pur anachronisme ; la duplicité, la fourberie du grand-prêtre, pire que celle d'un comédien, est trop naïvement étalée, elle demeure tout invraisemblable, même du simple point de vue historique, encore que l'on sache comme les doctrines des prêtres différaient de celles du peuple, au pays des Pharaons. Il faudrait citer quelques scènes, résurrections très

heureuses et très belles selon les données de la science, par exemple la veillée du mort, père de Satni, les prières des pleureuses, l'improvisation funèbre, sorte de vocero, de l'épouse au chevet mortuaire, et les citations si habilement amenées du Livre de la Mort.

Mais la Foi appelle d'autres commentaires, d'autres réflexions, des restrictions ; c'est une pièce à idées ; le souci d'art doit y être secondaire. Et c'est M. Brieux lui-même qui l'a voulu.

Prévenons d'abord les naïfs qui y trouveraient une apologie détournée, ou du moins une manifestation contre la guerre aux croyances. Car on dira peut-être que, l'art théâtral étant, selon la parole pesante de M. Brieux, « le plus merveilleux truchement entre le penseur et les auditeurs, le plus frappant moyen que l'homme ait de communiquer son rêve, » il peut sembler une bonne aubaine pour la foi de s'entendre proclamer nécessaire — même si les raisons dont il appuie sa démonstration sont mauvaises — par un penseur » comme M. Brieux, sur les planches de Monte-Carlo, du théâtre de Sa Majesté de Londres ou de l'Odéon parisien. Peut-être — qui sait ? l'acoustique d'une salle de spectacle a de ces surprises — peut-être sera-ce toute la leçon que certaines bonnes âmes auront entendu proclamer à la face des spectateurs par notre ineffable « prédicateur de la scène ». Grand merci ! La foi, que l'on couronne de fleurs comme une victime, même une victime que l'on épargnerait par pitié pour les hommes et les malheureux, n'a pas besoin de ces apologies injurieuses. On a beau-

coup célébré M. Brieux s'apitoyant sur les misères humaines, sur les misères des humbles, ses frères. Lui seront-ils reconnaissants de leur laisser, par une compassion superbe, pour ne pas décevoir des espoirs sans fondements, leurs pauvres croyances qui leur sont des chimères utiles, indispensables, mais qui ne sont après tout que des chimères ? Lui seront-ils reconnaissants, parce qu'il demande qu'on les leur laisse, comme de vides hochets dont s'amusent les enfants ? Ils seraient alors d'une belle naïveté, d'une naïveté égale à celui qui croirait les obliger en ne brisant pas le pantin qui charme leur ennui de vivre.

Car M. Brieux est-il sûr de ne pas aider à briser cette foi qu'il semble défendre par de si faibles et si fausses raisons ? C'est une conception à l'usage des sceptiques : la foi ne serait qu'une douleur qui se lamente et qui implore, une aspiration de la détresse humaine. On reconnaît là la trace de Renan. Combien qui se sentiront plus renaniens après cette pièce et qui seront fiers, fiers de se sentir, par le doute ou l'affirmation du néant de la religion, supérieurs au troupeau crédule du vulgaire, fiers d'être détachés de la foule qui, béatement, contemple et adore ses idoles à ressorts, fiers et dédaigneux !

J'ai parlé de Renan. Et, en effet, cette pièce de la Foi est pur renanisme. Ecoutez Satni : « Je n'ai pas de dieu. S'il en est un, il est si grand, si loin de nous, si hors de proportion avec les hommes que c'est pour nous comme s'il n'existait pas. Croire qu'un de nos actes, croire qu'une prière peut agir sur la volonté de Dieu, c'est

l'amoindrir et le nier. » Et n'avais-je pas raison de dire que ce prêtre égyptien, qui a fréquenté Ernest Renan et qui le répète, est un anachronisme aveuglant ?

L'idée précise de la pièce n'en est pas moins un. L'humanité a la manie de la vénération, de l'imploration, de l'espoir, de la foi. Celle-ci n'est qu'un leurre, un mensonge, une duperie et une fraude ; mais elle est une aide, une assistance qui permet de vivre, qui est nécessaire pour maintenir l'ordre, la police, l'autorité, la paix du pays. Elle est un idéal très bas, très vain, très faux, mais un idéal admirablement adapté à la naïveté, à la crédulité, à la faiblesse de l'esprit humain, et à ses besoins. Il faut avoir pour elle, même si l'on n'a plus d'illusion sur sa valeur et sur sa vérité, beaucoup de respect, de sympathie, du moins de tolérance.

Que dites-vous de ce philosophe égyptien disciple de Renan ?

Je n'exagère rien. Ecoutez une conversation du grand-prêtre et de Satni. « Causons ensemble, dit le grand-prêtre, comme un père et un fils. Mieux, puisque ta science t'a élevé : causons comme deux hommes. Tu as annoncé partout que le miracle ne s'accomplirait pas... — La déesse est de pierre. La pierre ne se meut pas. La statue n'inclinera la tête que si des hommes interviennent. — Evidemment. — Tu le reconnais ! — Devant toi, oui. On donne à chacun la foi dont il est digne... » Et encore : « La religion est un appui. Elle soulage et console. L'ébranler, c'est commettre une action mauvaise. » Et enfin : « Même

inexaucés, ils ont reçu un bienfait. Ils ont espéré. Et c'est aussi un bienfait que de promettre aux pauvres les biens futurs. — Vous leur promettez les biens futurs afin de leur faire oublier que vous possédez tous les biens présents. — Peux-tu leur donner à tous le bonheur sur la terre ? Nous sommes plus généreux que toi. Nous distribuons au moins des consolations. — Vous les faites payer cher... »

Ne dirait-on pas que ce grand-prêtre est le prêtre de Némi, le porte-parole de Renan ? Antistius n'a pas davantage la foi qu'il prêche. Mais Antistius est bien plus proche encore de Satni. « Garde tes offrandes, dit-il à une mère éplorée. Oses-tu croire que la divinité dérange l'ordre de la nature pour des cadeaux comme ceux que tu peux lui faire ? — Quoi, répond l'autre, tu ne veux pas sauver mon fils ? Méchant homme !» Il ne veut pas de victimes pour les autels, et ses interlocuteurs de lui répondre : « Voilà la première fois que nous voyons un prêtre ne pas pousser aux sacrifices. » Antistius raisonne comme le grand-prêtre égyptien quand il déclare, à la fin de sa carrière, qu'il a « porté préjudice à la patrie, laquelle repose en définitive sur des préjugés généralement admis. » Et il a la fin de Satni : jugé trop sceptique, il est maudit par le peuple, et celui qui le tue, pour venger les dieux, prend sa place et remet en vigueur la tradition sacrée.

Est-ce ainsi que M. Brieux donne des leçons de vertu ? Et que disaient donc ses admirateurs qui, vantant la beauté, la fécondité de chacun de ses

gestes, l'appelaient tout simplement un moraliste ?

Il ne faudra peut-être pas s'étonner demain si, dans une pièce appelée de ce mot simple, qui ferait parallèle à la Foi. la Vertu, il nous apprend que la vertu est une immense duperie mais qu'il faut l'encen.-er parce que l'idole est belle, et parce que meilleurs sont les hommes qui marchent vers elle, comme vers une étoile trompeuse. Ce jour-là. il sera parfait renanien. Encore faudra-t-il qu'on trouve chez lui la grâce fuyante, la simplicité limpide, la délicatesse et la mesure exquise dont Renan parait du moins la pauvreté de sa philosophie ou de sa science, ses paradoxes, ses contradictions, ses incertitudes ou ses ironies. On pourra lui être alors peut-être un peu plus indulgent. Mais sa phrase d'aujourd'hui est le plus souvent privée d'eléjance et de légèreté, même quand elle est brève et heurtée, comme il est ordinaire.

Décidément. M. Brieux retarde. Il en est encore au vieil antagonisme de la science et de la foi. au scepticisme et à la fourberie des prêta toutes ces nouveautés que- Voltaire n'avait point inventées, et que Renan déjà avait restaurées par le charme de son verbe attique. On le disait homme de progrès et toujours soucieux de l'avenir. Il est vrai qu'on disait tant de chr •-

Et une parole de l'académicien de tantôt me

revient à l'esprit et s'impose comme une obse-

ou plutôt deux paroles qui se font écho. L'humo-

qui aurait trouvé l'ingénieuse préface que

je citais en commençant pourrait en faire l'épi-

de la Foi. i Vous laissez à d'autres confrères

les abstractions philosophiques, les sujets éternels... Mais vous cherchez avec ferveur, vous discernez avec sûreté l'abus, l'erreur, le vice, dont souffre, au jour présent, la société contemporaine et vous dévoilez d'une main ferme le mal caché qui nous menace... » « Pour convertir autrui, il faut être croyant soi-même ; un apôtre ironique serait un déplorable apôtre... Foi, courage et vigueur, ce sont, Monsieur, vos caractéristiques. » Ainsi soit-il !

Henri Lavedan

Le Goût du vice

M. Henri Lavedan passe, depuis quelque temps déjà, pour l'un des moralistes les plus avisés de notre temps. M. Henri Lavedan ne prêche point cependant, il ne disserte point, il ne critique même point : il se contente de sourire et de faire de l'ironie. M. Henri Lavedan, à part dans les discours académiques, et il en fait de légers, d'émus et de spirituels, ne relève pas la vertu en la montrant vécue, agie : il détaille le vice, ou plutôt c'est le vice même qui, grâce à lui, étale avec impudeur et complaisance ses dessous et ses hontes.

Aussi M. Henri Lavedan a-t-il écrit quelquesunes de nos comédies les plus hardies, les plus vertes. Cela n'empêche pas qu'il soit un moraliste de ce temps, tout au contraire, et c'est l'évidence

même. Quand a paru le Goût du vice (1), le concert a repris qu'on avait à peine interrompu : tous les critiques en ont célébré la moralité. Étrange moralité que cette comédie : pas un personnage n'est vertueux, ni même moral ; vertu et morale sont des absentes dont on n'ose même pas parler.

Notre bon sens serait-il oblitéré ? Serait-ce une duperie universelle, ou une gageure invraisemblable ?

Voyons plutôt. André Lortay est un jeune romancier. Il a écrit des livres qu'on pourrait appeler de la pornographie dorée. Il vit cependant assez sage près de sa mère, sa confidente indulgente et qui recopie ses manuscrits et qui applaudit à ses succès. Or, il reçoit des lettres de ses admiratrices. Il en est de crues, dans le style même de ses livres, auxquelles il répond. L'auteur s'en découvre à lui, librement, puisque les mœurs sont libres, et c'est... Mais c'est Lise Bernin, l'exquise enfant de son éditeur, celle qu'il croyait ingénue et qu'il aimait naïvement, peut-être de toute la nostalgie de la vertu abandonnée. Elle a le goût du vice, il a le goût du vice. « Tréguier, vous avez ie goût du vice, » dit d'Aprieu, qui s'y connaît parce qu'il se connaît. Tous ont le goût du vice.

Même Mme Lortay, la mère du romancier. Ou, du moins, elle a la faiblesse de n'en être point choquée. Cependant André épouse Lise, cela va sans dire. Un mariage très parisien, à l'église,

(1) Henri Lavedan, Le goût du vice, Calmann-Lévy, Paris.

s'il vous plaît, mais dans une église transformée en salle d'exhibition pour cabotins. Et le jeune ménage s'en va en Normandie. Mais c'est alors qu'on commence à voir que Mme Lortay est d'une autre époque. Le romancier continue à écrire des livres polissons. Elle en est désespérée. Qu'y peutelle ? Un appel anonyme, qu'elle signe « une mère chrétienne », et qu'elle croyait décisif, n'a aucun succès. Lortay le déclare pire qu'une injure, de la morale. Sa femme s'en indigne, comme d'une lâcheté.

Pourtant, le ménage va cahin-caha. Car Lise n'a pas changé plus qu'André. Elle a voulu faire un mariage d'avant-garde, celui qui ne modifie rien de la conduite, des habitudes, des libertés antérieures ; elle fait toujours des mots, de l'ironie railleuse contre la vertu, elle lit toujours Crébillon, le fils, ou feint de le lire et s'en vante. S'ils étaient heureux avec cela ! Ecoutons là-dessus Mme Lortay: « Rien ne s'oppose à leur bonheur, et cependant ils n'ont pas l'air tranquille de gens heureux. Ils sont fébriles, agités... Et puis, pourquoi cet esprit singulier, tourné sans cesse vers l'équivoque ? Ce goût du scandale, ces propos hardis, ces libres manières atteignent chaque jour des proportions telles que je me demande où ils s'arrêteront. » Mais c'est précisément le goût du vice, tout cela. D'Aprieu, un ami de Lortay, qui vient le rejoindre en compagnie suspecte, et qui fera près de Lise une tentative plus suspecte encore, le définit en deux mots, à petites touches, à la manière léchée, comme dit l'autre : « J'entends une certaine tournure d'esprit et de tempérament, un goût, une

prédilection, pour tout ce qui est équivoque et défendu... Et c'est aussi : côtoyer le précipice, effleurer la faute, parler de ce qu'on n'ose pas dire et dire ce qu'on n'oserait pas faire. Imaginez une hermine, fière de sa robe, mais assez curieuse et hardie, assez souple et subtile pour passer exprès à travers les choses salissantes sans se salir... — La salamandre de la boue, » achève Lise. On ne pourra pas dire au moins que le titre n'est pas expliqué, ni le sujet de la comédie. Deux actes entiers sur quatre sont consacrés à nous l'étaler, deux actes composés de conversations légères, assaisonnés d'esprit primesautier, de blague, d'ironie, d'argot, de mots, qui font de cette première partie un feu roulant d'où l'on sort un peu étourdi, séduit. Je ne parle que de la forme, bien entendu : le fond est triste Jusqu'à l'écœurement.

Il semble après cela que M. Henri Lavedan se soit repenti. La comédie s'achève en drame. La morale reprend ses droits ; les scènes en sont aussi vives, aussi plaisantes, aussi spirituelles en apparence ; mais la surface brillante couvre des dessous tragiques : la morale, même quand on s'ingénie à l'ignorer, prend toujours sa revanche, ce n'est pas impunément qu'on la viole.

Lortay, si malheureux, a voulu conquérir l'amour de sa femme. Il joue le jeu dangereux du mari trompé : pour la lui ramener, un ami se fera son complice. Il va perdre la partie décidément. Lise va le fuir. Disputes, reproches, injures, supplications, toute la lyre. Tout est fini, ou tout le paraît. Le romancier désespéré n'aura plus qu'à s'arracher les cheveux. Quand Tréguier, l'ami qui

avait été presque un traître, se souvient qu'il fut jadis vertueux ; dans ce monde déplorable, il peut le sembler encore parfois : c'est lui qui sera le terre-neuve. Il rendra Lise Bernin à son mari. Celui-ci croira découvrir, sous les dehors de la femme dévergondée, une conscience honnête et pure dont le goût du vice n'a entamé que l'écorce. Seront-ils heureux ? Ce ménage moderne sera-t-il jamais un vrai ménage ? Qui osera l'affirmer ? En tous cas, Lortay va écrire un livre nouveau. Et c'est sa mère qui trouve le titre : Le Dégoût du vice.

Dirai-je que cette seconde partie est moins intéressante ? Elle est à coup sûr plus grave, plus dra~ matique. Qu'elle semble invraisemblable ? Le sauvetage est toujours plus difficile quand les victimes sont tombées très bas, jusqu'au fond de l'abîme, ou à peu près. Qu'elle apparaît du moins plus artificielle que la première ? Ce serait le cas de dire que celui qui veut trop prouver ne prouve rien.

Quoi qu'il en soit, il est douteux que cette morale en action — morale d'actions qui sont si peu morales — puisse arracher au goût du vice quelqu'un de ceux qui en vivent. La satire de M. Lavedan, puisque satire il y a, est si pimpante, si joyeuse, si spirituelle, si folle, que les coupables l'écouteront sans doute sans y réfléchir beaucoup. Qui sait ? Ils en riront peut-être à cœur joie, heureux de se reconnaître dans un portrait si bien fait, fiers d'avoir été les modèles qu'on a voulu peindre.

Et qu'est-ce que cela prouve ? Que M. Henri Lavedan est un moraliste à l'usage des vieux mar-

cheurs, des jeunes filles nouveau jeu ? Pas des autres, à coup sûr. Mais les autres vont-ils ou vontelles au théâtre d'aujourd'hui ? A ces auditeurs, ou à ceux et celles qui auraient la tentation de les imiter — puisqu'une mode est toujours une tentation — l'auteur du Goût du vice pourra peut-être devenir bienfaisant. Il faut l'espérer, le souhaiter. Et si tel a été le but, comme il veut bien nous l'affirmer, de M. Lavedan quand il a écrit ce dramecomédie, qui est-ce qui pourrait songer sans injustice à le lui reprocher ?

Mon Filleul

Il faut croire que la pensée de ces vices contemporains hante son esprit, comme diraient les gens qui parlent simplement, puisqu'il vient de les fustiger à nouveau (1). Il faut croire que l'image de Lise Bernin est obsédante puisqu'il vient de la faire revivre dans un volume à l'usage de son filleul, et qu'il en esquisse un nouveau portrait. Ce n'est plus de la comédie, de la conversation encore, le goût du théâtre étant aussi impérieux

(1) Henri Lavedan, Mon filleul, Lafitte, Paris.

que le goût du vice : M. Lavedan se déclarait hier « incorrigible auteur dramatique », nous l'en croyons aisément, même après Mon filleul. Écoutons-le cependant. « Il y a depuis peu, une jeune fille, une espèce de mauvais vaccin de jeune fille que l'on voudrait faire « prendre » et qui ne prendra pas, mais qui peut nous donner tout de même, sans chance d'inoculation, pendant un temps, une vilaine fièvre. C'est la jeune fille « avertie, » l'enfant qui n'en est plus une, qui n'a jamais eu de religion ou a égaré celle qui traînait dans ses tiroirs, qui s'affiche d'ailleurs ultramontaine de l'incroyance, et n'admet les grands principes que pour s'asseoir dessus. » «C'est la jeune fille révolution, revendication, journée de deux heures, nihiliste, antimélodique, internationale, propagande par le fait, la jeune fille droit au bonheur, droit à la vie, surtout à celle des autres, droit à la beauté, et aussi droit de tuer, acquittée d'avance de tous ses méfaits... Enfin la jeune fille droit à tout !... et bien entendu « devoir de rien. »

Et le filleul réclame la faveur pour l'avertie. Et le parrain, discrètement, modérément, très modérément, comme il convient à un homme vieilli qui en a vu, lu et écrit bien d'autres, dénonce, met en garde, mais accorde l'indulgence et les circonstances atténuantes.

Car M. Henri Lavedan a un filleul. C'est le neveu du monsieur qui sait tout, il a fait dans le monde une entrée sensationnelle sous ses auspices. Or, ce filleul, qui a dû lire toutes les œuvres de son parrain, les ayant trouvées peut-être dans ses cadeaux d'étrennes, est un jeune homme qui croit

à peu de choses, à la vertu un peu moins qu'à Dieu, ce qui n'est pas beaucoup dire, qui rit de tout, qui connaît les révélations de Nietzche, les ironies innocentes de M. Anatole France, la littérature contemporaine en entier, exception faite sans doute des livres qui parlent de philosophie saine, de morale traditionnelle, de sociologie raisonnable et de religion.

La mère du jeune homme, quand il prend ses vingt-deux ans, soupçonne l'anarchie de ses idées. Elle demande au parrain de remplacer le père depuis longtemps disparu, et de préparer à la vie son enfant. Le parrain, qui sait un peu son rôle et sa fonction, de par l'engagement qu'il prit aux fonts, consent donc à faire de la morale à son filleul. De la morale ? A peine : une conversation très libre, très sincère chaque mois, — il y en aura treize exactement, — sur tout sujet. De la morale ? « Ou du moins si, par ci par là, c'en est, je m'efforcerai qu'elle soit aimable, cordiale, avenante au point que tu la trouveras toi-même trop bénigne et qu'elle te touchera davantage, te fera plus de bien par les excès de sa douceur que par ceux de sa sévérité. » Nous voilà avertis. Notre parrain n'est ni un confesseur, ni un directeur laïque, ni un professeur. C'est un aîné qui parle à son cadet : tous deux s'achèvent, s'éclairent.

Chemin faisant, on s'explique sur l'enthousiasme, l'amitié, le chez soi, la lecture, la femme et la jeune fille, le patriotisme et la religion, et sur bien d'autres choses encore. Les idées courantes s'étalent, naïvement poussées jusqu'à l'extravagance par le filleul, qui est bon enfant. Les idées traditionnelles,

plus raisonnables, plus mûries, s'exposent, se développent, avec toute la modération qu'on peut attendre d'un parrain intelligent et aimant. Tout n'est pas à rejeter des unes ; tout à accepter des autres. Les deux silex aigus se heurtent et jettent des étincelles lumineuses. Ce n'est pas assez peutêtre pour éclairer les ténèbres ; assez pourtant pour faire soupçonner la lumière. M. Henri Lavedan est décidément le moraliste des égarés. Il montre, sans y mener toujours lui-même, le chemin du repentir.

Rien n'est plus familier, plus varié, plus vivant que le ton de ces entretiens périodiques. Il y a là, comme toujours chez l'auteur du Goût du vice, même quand il écrit des discours sur les prix de vertu, une dépense prodigieuse, j'allais dire une débauche d'esprit, du plus ordinaire et du plus fin, de celui qui épicerait la conversation d'un homme du monde qui aurait beaucoup parlé et qui s'y serait exercé toute sa vie. On pourrait en extraire un décalogue moderne à l'usage des jeunes gens qui le sont trop.

Un dodécalogue plutôt, en douze articles. — Il faut garder au cœur de l'enthousiasme pour tout ce qui est grand. — Il faut aider, défendre les amis qu'on a choisis avec soin, ni parmi les complices de folies, ni les premiers venus, ni les tireurs d'artifices. — Avoir un intérieur qui soit modestement à votre image, qui soit vous : il faut vivre chez soi le plus possible. — Il faut être de sa génération sans orgueil, sans mépris, sans exagération. — Jeune homme, ne négligez pas la vieille femme, raisonnable, prudente, d'expérience et de bon

conseil. — Jeune homme, pour fiancée ne choisissez pas la jeune fille dévergondée, mais n'ayez pas peur de l'émancipée, qui vaut mieux qu'elle ne parait. — Ne jamais faire de mauvaises lectures, de celles que l'on se reproche secrètement ; ne pas lire à l'aveuglette, en hurluberlu. — Les voyages sont devenus nécessité ; il est difficile de bien voyager ; il faut choisir le voyage selon son âge, son tempérament et son caractère. — H y a beaucoup de factice dans le monde ; il apprend cependant à écouter, à être discret, poli, à oublier :

— Allez dans le monde, par distraction honnête, sans empressement, avec toute votre franchise. — Il faut aimer sa patrie concrètement, sans faux humanitarisme, jusques et y compris ses racines.

— Il faut de la religion...

Et voilà un code abrégé de morale mondaine, de morale à l'usage d'un jeune homme d'aujourd'hui. Le code est loin d'être complet. Mais on ne peut pas tout demander en une fois. Ces préceptes sont naturellement illustrés, expliqués, avec aisance et sans pédantisme. La contre-partie s'y oppose. Mais cette morale raisonnable n'est pas une morale laïque. Et c'est ici qu'il convient d'exposer un peu moins brièvement le douzième précepte. Il montrera peut-être que ces causeries à bâtons rompus ne sont ni si superficielles ni si vaines.

C'est le dimanche. Le parrain et le filleul se sont rencontrés, pour la dernière fois. Le parrain veut interrompre l'entretien pour se rendre à la messe. Le filleul avoue n'y plus aller. Alors commence une conversation qui mènera, tout simplement, à

l'église le jeune homme qui en a oublié le chemin^ Oublié ? Ce n'est pas le mot. Il croit à Dieu. Il n'a plus la foi. Et, comme il est sincère, il ne veut pas assister à une messe, comme tant d'autres, l'esprit perdu en des rêves profanes, plus que profanes. Point par point, le parrain le fait reculer. « Ne te porte pas garant des satisfactions et des contrariétés de Dieu, va ! C'est plus sage... Tu n'y connais rien... C'est très beau d'être aussi sévère et intransigeant au futur, au conditionnel, pour ce que l'on ne fera peut-être jamais, et de pratiquer la « règle du tout ou rien » en débutant avec énergie par le rien !... cela est infiniment commode et dispense de l'effort... ça s'appelle déserter... Jamais la liqueur ne dépend du vase... Quoi qu'il t'arrive, ne cesse jamais d'aller à l'église... L'église, nous la fréquentons sans nous douter, la plupart du temps, de ce qu'elle est !... Elle est tout... un refuge, unasile, une retraite... la salle d'attente... L'église est l'endroit qui renferme et rassemble en lui le plus de souvenirs humains, précieux et chers, baptêmes, mariages, morts. L'église est nécessairer indispensable. C'est le foyer, le cercle et la cité... Enfin l'église a ceci d'admirable qu'on en sort toujours, si peu qu'on y reste, meilleur ou moins mauvais qu'on n'y est entré... »

Je m'excuse de citer si brièvement et si mal ces pages très belles, très sensées, très actuelles. Tant pis ! il faut aller jusqu'au bout, comme dirait le filleul, quand on a mis le doigt dans l'engrenage. « Je vais avec vous... Ne faites donc pas le naïf. J'ai bien peur que le bon Dieu n'y gagne pas grand'chose ! — Oui. Mais toi, tu n'y perdras

rien. Et veux-tu le fond de ma pensée ? Nos douze causeries de cette année... Nos après-midi de Saint-Pétersbourg... — Nos douze stations... — N'auraient-elles eu pour unique résultat que de te faire entrer aujourd'hui avec moi à l'église... eh bien !... je trouverais ça supérieur à tous les bénéfices imaginables !... Et puis c'est ta maman qui va être contente ! — Comment ? (Ils sont devant la grille). — (Le parrain, entrant à l'intérieur). Elle est là, elle nous garde des chaises. — Oh ! »

Edmond Rostand

Chantecler

Six mois se sont passés et les modes de ce dernier hiver sont oubliées, et depuis longtemps les propos obsédants, les étonnements naïfs, les engouements factices, les admirations sans fin s'en sont allés où va toute chose, au silence, au néant. Les derniers échos se sont tus depuis des mois des conversations qui s'animaient à discuter la valeur du grand chef-d'œuvre nouveau. Les derniers échos des dithyrambes se sont tus.

Six mois se sont passés et Chantecler (1) est entré dans l'histoire littéraire, ou plutôt dans la chronique des mœurs d'un printemps.

L'oubli s'est fait, l'indifférence du moins qui lui

(1) Edmond Rostand, Chantecler, pièce en quatre actes en vers. Fasquelle, éditeur.

ressemble fort. C'est bien tôt pour une réplique du Mariage de Figaro, pour une émule d'Hernani. Et l'on s'aperçoit peut-être enfin qu'il y a pas mal d'ironie inconsciente dans les rapprochements hâtifs ou irréfléchis.

Aussi pourrait-on penser, et sans paradoxe, qu'il est à peine l'heure de parler de cette pièce invraisemblable qui devait aller aux nues et qui entrait dans l'immortalité.

Pour examiner, ou pour juger, le recul est nécessaire. Et nous y voilà précisément. Si nous essayions de tirer de toutes ces discussions une conclusion, ou du moins si nous tâchions à découvrir un peu du mystère de cette scène, tapageuse hier et flamboyante, maintenant que les rampes artificielles sont éteintes et que les encensoirs ne fument plus ?

En somme, et dès l'abord, une constatation s'impose. Malgré la réclame bruyante, après ce qu'on attendait, après surtout ce qu'on annonçait, Chantecler a eu un assez maigre succès. Un succès d'estime, comme on dit chez les chroniqueurs de théâtre, mais ce n'est pas un succès. Un succès de boulevard, de mode, de snobisme, mais ce doit être un succès injurieux à celui qui a fait parler le chien Patou et le coq Chantecler contre ces misères et ces travers. Un succès d'argent, et encore faudrait-il y regarder de près.

Mais puisque les costumes étranges sont remisés, que les acteurs en tournées ont quitté les planches, ne nous préoccupons plus de tout cela, et examinons la pièce elle-même et sa valeur.

La pièce : c'est bien une pièce comme on s'ex-

prime aujourd'hui, comme l'appelle le poète de Cyrano ; c'est dire une chose amorphe, ni chair, ni poisson, et qui n'a de nom dans aucune langue de théâtre. Chantecler n'est pas un drame : l'action en est absente. Ni une comédie : où serait le rire ? Ni une comédie héroïque, encore qu'on y aperçoive certaines plumes du panache de Cyrano. Encore moins une féerie, bien que les décors semblent en être empruntés, et l'imprévu, et l'invraisemblance. Mettons que c'est tout simplement une fantaisie de poète, d'un poète qui veut du nouveau, n'en fût-il plus au monde, une fantaisie sans grande portée. Pictoribus atque poetis...

Cette fantaisie pouvait être charmante, ailée, bleue et rose à souhait, sentimentale et poétique, et à certains égards elle est tout cela. Mais le mauvais génie d'Edmond Rostand ne l'a pas voulu. Disons, pour parler moins vulgairement : les oppositions qu'il trouve dans la nature de son talent singulièrement contradictoire. Et voilà qui expliquerait sans doute les différences d'appréciations que l'on a portées sur cette œuvre, les hyperboles qui vont jusqu'au délire, et les critiques acerbes qui ne redoutent pas l'injustice. M. Rostand est l'homme des oppositions, l'homme des contradictions. Il est le poète le plus audacieux qui soit aujourd'hui, de cette audace, le meilleure de toutes, que donne le succès, puisqu'il ose, après Aristophane, mettre en scène des animaux, ressusciter a l'ample comédie en cent actes divers » de la Fontaine, ranimer, en plein xxe siècle, les feuilles mortes du Roman de Renard, et, après V. Hugo et la Forêt mouillée, essayer du théâtre en

liberté. Et il est à la fois, semble-t-il, le plus timoré puisque non seulement il ne néglige pas les manières vulgaires et plates des plus terre-à-terre de nos contemporains, mais qu'il use des procédés, des à-peu-près et des calembours misérables qui font les délices de tant de bourgeois, qui tiennent lieu d'observation, de psychologie et de vérité dans la plupart de nos drames ou comédies modernes, et qui emplissent les dernières pages de nos journaux soi-disant amusants.

Il est capable d'écrire des vers tout d'une venue, des vers coulés au meilleur moule classique, ou romantique si l'on préfère ; mais tout aussitôt, il en commet de disloqués, qui ne sont même pas de la prose, qui ne sont que des vulgarités rimées avec peine et alourdies de chevilles. Son style souvent le plus précieux, le plus recherché, mièvre et subtil qu'il soit, devrait être, semble-t-il, le plus travaillé. Il est assez souvent négligé au possible, traînant ou alambiqué. Je ne puis citer les nombreux exemples qui se présentent naturellement à l'esprit. Mais choisissons un des passages de Chantecler évidemment écrits pour l'effet, et qui est placé en évidence comme un personnage principal dans un tableau. Le souffle y est, mais comme la forme est au-dessous de la perfection que rêvent les poètes ! C'est, à la scène capitale du meilleur acte, Chantecler expliquant son chant.

...Et ce cri qui monte de la terre, Ce cri, c'est un tel cri d'amour pour la lumière, C'est un si furieux, et grondant cri d'amour Pour cette chose d'or qui s'appelle le Jour Et que tout veut ravoir...

Pendant plus de cinquante vers le même procédé se prolonge : ce cri, c'est tellement le cri... avec les cest qui marquent le style pauvre, et les répétititions qui l'affaiblissent et l'alourdissent. Franchement, ce poète est un poète qui se néglige.

Et cela nous prouve que M. Rostand, qui devrait être le plus naturel, est souvent le plus artificiel des écrivains. Je veux dire que sa poésie semble travaillée jusqu'à l'effort, tant il la brise comme une argile sous les doigts, que rien n'y est laissé à l'inspiration pure, ou plutôt que celle-ci emprunte toujours des formes apprêtées, convenues. Il est un puits de contradictions.

Et la moindre n'est pas que ce délicat qui fait la guerre aux conventions des snobs passe pour imiter leurs affectations, je ne dis pas dans ses manières et dans sa vie, ce qui ne nous regarde pas. mais même, ô ironie ! dans ses poèmes les plus poétiques, les plus idéalistes de tendance.

Voilà pourquoi on peut admirer dans Chantecler un lyrisme qui n'est pas toujours spontané sans doute, mais qui a sa grâce et son charme. Il s'étale complaisamment dans l'Hymne au Soleil; dans la longue scène, délicieuse à coup sûr et sans contredit de la plus belle et plus haute poésie, où se lève l'aurore, parmi les fanfares triomphales du coq, en face de la faisane émerveillée ; la Prière des oiseaux surtout, cette exquise prière, pastiche de celle de saint François aux hirondelles, et qui a une douceur, une naïveté si franciscaines.

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