‹ Nos mandarinsChapitre 16 sur 17 · SEPTIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

SEPTIÈME TABLEAU

Le dernier tableau représente l'intérieur du second. La famille Tys se retrouve autour de la table, devant la. salade. Tytys dort toujours dans le berceau. Tous se frottent les yeux. Ils ont dormi. Ils ont rêvé. Ce n'était qu'un rêve.

Pour copie non conforme.

Pierre Loti

Les Désenchantées

M. Pierre Loti est un homme impitoyable.

Depuis six ans, il ne nous a conté que des impressions de voyage : Derniers jours de Pékin, son séjour dans la Chine ébranlée par la révolte des Boxers, U Inde sans les Anglais, souvenirs de ses promenades dans l'Inde affamée ou de ses rêveries à Bénarès, Vers Ispahan, la traversée de la Perse qui faisait songer, sans le faire oublier, ou plutôt en le laissant regretter, au beau livre du Désert. M. Loti ne nous laissait rien ignorer des stations lointaines où l'appelait son commandement ; nous pouvions suivre les étapes ou les escales que ses supérieurs l'obligeaient à faire en revenant de l'Extrême-Orient vers la patrie.

L'an dernier, il publiait les impressions, vieilles déjà de trois années, qu'il avait rapportées du

Japon, le pays des mousmées et des chrysanthèmes. Peut-être cherchait-il un succès d'actualité. C'est à vrai dire le seul, ou à peu près, qu'il méritât. Encore pas mal de lecteurs furent-ils déçus. Ils trouvaient dans son livre quatre ou cinq lignes sur l'aspect du Yokohama moderne, de discrètes allusions aux préparatifs belliqueux des sujets du mikado à la veille de la guerre de Mandchourie, démonstrations militaires des petits soldats jaunes, travail fiévreux des arsenaux maritimes. Us pouvaient se faire une idée très approximative de l'état d'esprit des Nippons au début du xxe siècle, s'ils avaient la patience de réunir cent traits disséminés çà et là, au petit bonheur. Par contre, ils étaient abondamment renseignés sur Mme Prune et sur Mlle Pluie-d' Avril, sur le destin de la veuve de ce pauvre M. Sucre, sur la seconde famille, à moins que ce ne soit la troisième, de M. Pierre Loti. C'est dire que les mièvreries et les sentimentalités de Madame Chrysanthème duraient encore. A ceux qu'elles avaient charmés autrefois, et qui s'étaient plu à parcourir les Japoneries d'automne, l'ouvrage de l'académicien Loti donnait, non point des sensations nouvelles, mais le reflet de tableaux déjà vus, le relent des fadeurs vagues, déliquescentes et morbides de jadis. Ceux-là pouvaient s'y complaire. Les autres, à coup sûr, ne purent se retenir d'un peu d'ennui et de lassitude.

Ses admirateurs prenaient patience cependant. Du temps où M. Loti était plus jeune, où il n'avait pas encore eu le loisir de faire plusieurs fois 'e tour de son « moi », il avait coutume de publier, sur chaque pays visité par lui, d'abord un volume

de descriptions, puis un roman qu'il situait dans ee cadre nouveau. Ils attendaient donc le roman, et espéraient, dans leur naïveté, y découvrir des choses plus intéressantes ou moins ressassées. Car, franchement, c'était toujours un peu trop la même chose. Les descriptions copieuses — oh ! combien ! — qu'elles fussent coloriées de bleu ou de rose, ou des mille nuances intermédiaires, se ressemblaient beaucoup. La monotonie, a dit M. Joseph Prudhomme, ou peut-être M. Durand, est cousine germaine de l'ennui.

Enfin voici le roman (1). Il nous arrive de Constantinople. Il y a quelque dix-huit mois, le récit d'un baptême singulier nous avait été apporté par les agences, colporté par les journaux, baptême d'un chat, sur le pont d'un navire en rade à la Corne-d'Or, avec cérémonies grotesques, au milieu d'une assistance brillante de cosmopolites et de désœuvrés, suivi d'un lunch et d'un bal. Cette mascarade impie avait, du moins, appris au monde, tenté d'oublier Loti, que l'auteur du Livre de la Piété et de la Mort, était là-bas dans son cher Stamboul, et que le scepticisme matérialiste et l'excentricité ne l'avaient point quitté.

Le roman a nom : Les Désenchantées. Les désenchantées, ce sont les jeunes filles ottomanes que leurs parents condamnent au mariage, sans leur demander leur avis, avec un étranger qu'elles n'ont jamais vu. Cette union forcée et sans amour

(1) Pierre Loti, Les Désenchantées, roman des harems turcs contemporains, Paris, Calmann-Lévy.

gâte leur vie. Instruites, nourries de notre civilisation de fin ou de commencement de siècle, par les gouvernantes françaises qui les éduquent, grâce à nos livres et à nos romans, ceux de Bourget, de Loti, et d'autres, qu'elles dévorent en cachette, elles aspirent à plus d'indépendance, à plus de liberté.

Ce sont trois jeunes filles turques de cette sorte, aux noms baroques, dont l'une, la romanesque Djénane, est entrée en relation avec André Lhéry, le romancier français qu'elle préfère, qui lui demandent d'écrire un livre en faveur de leur cause. Elles se sont mal adressées. Ce ne peut être leur homme, il aime trop parler de lui ; il ne voit chez les autres que ce qui reflète son âme inquiète, sensible, sentimentale ; il a trop peu souci de la vérité, de la psychologie, pour nous faire connaître précisément celles qu'il prétend défendre.

André Lhéry, que nous reconnaissons sous sa défroque d'attaché d'ambassade à Stamboul, aussi bien qu'elles le connaissent par le récit de ses courses et de ses aventures à travers le globe, a donc avec elles de mystérieuses entrevues. Il faut se cacher. Il se cache. Il s'agit de jouer au plus fin avec la police turque pour s'approcher de ces personnes que défendent les préjugés et les lois. Il le fera, n'en étant pas à son coup d'essai. Il se plaira à ce jeu dangereux, s'exposera aux poursuites, au scandale, dans ce pays de l'Islam où les femmes sont cloîtrées de force dans le harem, et ne sortent jamais sans voiles et sans escorte.

Les rencontres et les conversations ne manquent pas de puérilités. Les troi? « âmes » sont voilées.

Impossible de découvrir la couleur de leurs yeux, les traits de leur visage. Rien que des voix jeunes qui semblent sortir du mystère d'une tombe noire. M. Loti, on s'en doute bien pour peu qu'on le connaisse, désire longtemps voir lever ce tissu impénétrable. Naturellement le voile finit par se lever. Les mièvreries de l'attente s'achèvent en un hymne de bonheur plus mièvre encore. Les entrevues deviennent plus difficiles, impossibles. Elles ont lieu pourtant. Loti pourra-t-il entrevoir ses amies, « les mystérieuses petites âmes voilées » aux Eaux-Douces où il se rend en calque, et vêtu à la turque selon l'ordinaire ? Oh ! bonheur ! il les entrevoit. Mais il s'est posé la question durant de longues pages. Et, entre temps, il a songé que la séparation devra se faire, que le temps passe, qu'il vieillit, qu'il mourra. Il pense souvent à ces choses effrayantes, et si nouvelles pour lui. Enfin, il doit partir. Les adieux sont d'une sensiblerie morbide, comme il convient. Qu'est-ce qui l'attache ainsi à ces étrangères ? Ce n'est pas l'amour, ce n'est pas seulement la sympathie, c'est plutôt le souvenir d'Aziyadé. Toujours il doit ainsi briser les liens qui l'enchaînent aux coins de la terre où il a vécu.

Bref, l'une des Turques meurt après son départ. C'était prévu. Elle avait eu tout le long du roman l'attitude,, la mélancolie, la toux des poitrinaires. Djénane meurt aussi, au lendemain du second mariage qu'elle a dû contracter avec l'époux dont le divorce l'avait séparée. Ce n'était pas moins prévu. On l'avait insinué dans les conversations entre amis, en ébauchant le roman de l'émanci-

pat ion de la femme de l'Islam. Rêveur et morose, André Lhéry se demande s'il n'est pas responsable de cette fin tragique, ou, du moins, si elle ne s'est pas produite à cause de lui. Ainsi finit l'idylle.

Elle serait lisible si elle ne venait pas après l'autre, aussi maladive, à peine plus singulière, mais plus neuve, que nous contait, il y a près de trente ans, un prétendu officier de la marine britannique, que M. Loti connaît bien, proche parent d'André Lhéry, le prétendu attaché d'ambassade d'aujourd'hui. Lhéry n'est pas Loti. C'est l'auteur qui l'affirme sérieusement. Possible après tout. Mais il se trahit quelquefois, mais il lui ressemble comme un frère.

Vraiment M. Pierre Loti devrait bien se renouveler.

Mais les arbres, en automne, peuvent-ils se couvrir encore de fleurs tendres, et promettre des fruits sains et savoureux ?...

La mort de Philae

Sortilège ou magie ? Comment savoir et comment dire ? On avait lu les Désenchantées. Le roman, malgré ce qu'en avaient affirmé des admirateurs obstinés, montrait en relief tous les défauts

e Pierre Loti, de l'homme et de la manière, en emi-teintes ses qualités de descriptif et de poète, iprès deux ans, l'impression était toujours la îême, d'ennui mortel ou de dépit. Depuis, le livre tait resté fermé. On ouvre le livre nouveau (1), inéraire de voyage succédant au roman, la dort de Philse. Avec une crainte encore, la même, e voir tomber un peu plus bas le grand charmeur, ouvenir ou préjugé, les premières pages, malgré ;ur art, ne séduisent pas. A la vingtième c'en st fait. L'enchantement d'autrefois a repris : il lit taire la voix qui souligne encore, ironiquement t avec malveillance, çà et là, une ligne ou un mot. Et, chemin faisant, l'on se laisse gagner à la ascination de ces petites phrases, toutes simples, lites de mots ordinaires ou vulgaires, défectueues souvent, boiteuses et informes plus souvent ncore. Les enfantillages n'apparaissent plus, les ruculences romantiques s'effacent, les manies ne hoquent point. On laisse écrire sans protester : presque il semble que l'on soit de part dans les fforts, les épuisements, les sueurs de ce peuple ; » t on passe sur les « peinturlures » et les « cookeses » ; on ne remarque plus les tournures banales t de conversation, qui reviennent jeter leur note riarde dans un beau développement lyrique, des Qu'est-ce que c'est que ça, et où sommes-nous ombés ? En moins comme il faut encore, » des Qu'est-ce que ça peut être, ces jardinets-là ? » n finit même par croire que ce livre est composé, •arce que Pierre Loti a mis cette fois des titres,

(1) Pierre Loti, La mort de Philx. Paris, Calmann-Lévy.

de temps en temps, au milieu de ses notes et de ses rêveries.

Le charme opère toujours et grandit.

Régulièrement, toutes les dix pages, et plus souvent, reviennent, mais sans froisser, ce qui est étrange et inconcevable, les plaisanteries vieilles sur la civilisation étroite et factice de l'Occident quand elle se juxtapose aux pyramides séculaires, au désert éternel ; les caricatures ressassées des Anglais parés « des casques de liège et de classiques lunettes vertes ; » et des Anglaises, « jeunes Anglaises phtisiques, ou vieilles Anglaises simplement un peu gâteuses, traînant leurs rhumatismes par les vents secs, » riant « d'un petit rire bête et continu, comme glousserait une dinde ; » et les charges surannées, et les bataillons Cook de l'un et l'autre sexe, éternellement au pas, défilant à longues enjambées, et les nez tachés de coups de soleil, et les jambes grêles et démesurées qui semblent porter les ânes qu'elles enfourchent, et mille et une autres inepties, qui manifestent un noble dégoût, mais aussi une indigence absolue d'ironie fine et mordante. Et l'on se dit : Loti, en vérité, n'est pas spirituel. Quand il fait de l'esprit il est misérable ou puéril. Mais on ne peut pas tout avoir. C'est un si grand artiste. Il abhorre les Anglais : il en rit avec une malice de sauvage primitif, demeuré enfant malgré tout. Parce qu'il est artiste, le tourisme de Cook lui déplaît : il le dit gauchement, lourdement, voilà tout.

Et, parce que le sensualisme maladif du vieil enfant désillusionné et pervers n'apparaît plus que çà et là, et par exception, on saute, sans en

souffrir, sur les quelques lignes qui choqueraient comme des inconvenances, rappelant d'autres inconvenances plus réelles et plus graves. Et l'on est presque tenté d'absoudre celui qui n'ignore rien de la volupté parce qu'il en met moins dans ce livre, et parce qu'il en arrive par instants . à jeter un cri d'horreur et de blâme sur les turpitudes apportées en Egypte par les civilisés d'Europe.

Quelle est donc la raison de cette indulgence excessive ? Et d'où vient le charme qui opère irrésistiblement ?

De la nouveauté du sujet, d'abord.

Pierre Loti a tout vu, et tout décrit : la Turquie et le Maroc, le Sénégal et le Japon, Tahiti et l'Islande, l'Arabie, Jérusalem et la Galilée, le Japon encore, et la Chine, et l'Inde, et l'Iran, et la Turquie une seconde fois. Il a promené partout son âme aventureuse ; tous les cieux ont vu sa tristesse désenchantée ; son œil s'est fixé sur les moindres coins de notre terre. A côté de lui, les plus nomades d'entre nous sont casaniers : pauvres pinsons, nés et captifs dans une cage étroite, près de l'hirondelle libre et voyageuse.

De savoir comment il avait vu l'Egypte, dont il ne nous avait pas parlé encore, et comme il la décrirait, nous était une grande curiosité. Car cette terre, l'une des plus anciennes de notre globe, et l'une des premières arrivées à la civilisation, était pour lui une terre extrêmement fertile. On ne comprenait même pas comment, la connaissant comme il faisait, il n'en avait pas encore écrit. Sans doute, la raison en était dans son humeur

vagabonde, dans sa vie changeante .surtout qui l'amenait trop vite à oublier un pays, d'où le hasard, toujours hâtif et singulièrement indulgent, le tirait bientôt pour le conduire vers d'autres spectacles nouveaux et enchanteurs. Le hasard était sans doute le seul coupable. Mais c'était un motif de plus de le bénir, et d'en jouir, s*il guidait Loti vers cette antique Egypte, plus que toute autre terre à même de donner un renouveau de vigueur et de poésie à son talent de peintre, un ébranlement inattendu à son âme rêveuse et angoissée.

L'Egypte, curiosité à qui sait voir, merveille à qui sait décrire, comme Loti. Lui qui fait vivre, et d'une vie intense les moindres choses qu'il touche, y retrouve les types de l'Islam qu'il affectionne, leur démarche grave sous le burnous blanc, leur attitude sereine de fatalistes, leurs gestes hiératiques, et jusqu'à leur âme profonde et mystérieuse, que trente ans de contact ont apparentée à la sienne, puisque c'est toujours près d'elles qu'il vient se reposer et se reprendre après ses courses errantes dans l'univers.

C'est ainsi, pour n'en donner qu'un exemple et le plus beau, qu'il anime les derniers descendants d'une race qui s'éteint, la race de bronze, comme il dit, les fellahs de la vallée du Nil. Il donne la sensation, visuelle surtout, comme il est ordinaire chez lui, et en même temps, le sentiment de pitié et de sympathie qu'elle évoque. Lui qui a toujours excellé à peindre les natures primitives — comme si sjt nature d'extrême civilisé s'y apparentait après une vie de mouvement, de curiosités et de

déceptions — il montre leurs gestes éternellement les mêmes, la manœuvre des châdoufs «c inclinant et relevant au rythme de la même chanson >» — ■ une chanson monotone, vieille comme le monde, sur trois notes — « leurs grandes cornes de scarabées ; » il montre sous leurs mouvements inconscients de machine qui feraient depuis des siècles le même travail automatique, le rêve des ancêtres qui se continue, la même âme aux dessous ténébreux. Il n'a jamais écrit de plus belles pages : l'âme de l'Egypte est là bien plus que dans les paysages : il a prouvé, mieux qu'il ne l'avait fait ailleurs, qu'il est grand surtout alors qu'il est simple.

Il retrouve aussi en Egypte les mornes étendues qui s'étendent à perte de vue et dont il se plaît à contempler le miroitement et les sommeils sous la chaleur lourde ; les collines qui se relèvent comme des croupes et qui s'estompent à l'infini, dans le bleu et le gris de l'horizon ; les plaines verdoyantes qui le ramènent une fois de plus chez nous, et où il revoit les champs de la patrie, avec ravissement, mais poétisés, idéalisés par « excès de lumière au ciel, et. dans les lointains, excès de limpidité profonde ; » le ciel, enfin, le ciel translucide et sans limites des pays équatoriaux, où tant de fois son regard s'est perdu : à minuit, | « le bleu sombre du vide étoile, » « l'incandescence bleue, » ou, « au grand resplendissement de onze heures du matin, » à travers la lumière accablante, le « firmament pur comme le cristal. » Féerie des couleurs, des rayons et des ombres, voilà ce que lui offrait l'Egypte, après le spectacle d'une huma-

riité primitive, misérable d'une misère à faire pleurer. Pour qui connaît Pierre Loti, l'occasion apparaît unique.

D'autant qu'il y heurtait à chaque pas ces choses rares que sont aux poètes les décombres des siècles, les ruines. Non pas qu'il portât en ce pays des momies et des pharaons une science précise et forte. On voit trop les limites de son érudition. Mais il en avait du moins les éléments. Il ne lui en faut pas davantage. L'imagination, travaillant sur ces vestiges, fait le reste, et agrandit, et prolonge la signification de ces pierres informes, de ces débris inanimés.

Une vision qui prolonge, telle semble être la définition de Pierre Loti, qu'il s'agisse du temps ou de l'espace, des paysages, des ruines ou des âmes. Et c'est précisément l'un des charmes de l'écrivain que cette juxtaposition qu'il affectionne des menus détails, minces et grêles, et des descriptions grandioses, des échappées sur le mystère de l'infini. « Comble de dérision, le tapage des dynamos vous y poursuit, car les bateaux de l'agence Cook sont là, amarrés aux berges proches. Des colonnes, par centaines, des colonnes qui sont antérieures de plusieurs siècles à celles de la Grèce et qui représentent, dans leur énormité naïve, les premières conceptions du cerveau humain. »

Car ce voyageur qui a parcouru tout le globe est à l'étroit dans l'horizon le plus large : il lui faut les espaces vides, immenses, ceux qui ne ferment point la vue et qui laissent, libre, l'âme se détendre et se perdre dans les lointains. Il

a le sentiment des grandes choses « émouvantes », « mystérieuses ». Pas de mer dans ce livre, la mer qui est le domaine naturel de Loti ; et c'est étrange, et c'est assez rare chez lui. Mais il a, par compensation, le désert sans limites, l'immensité du désert de sable rose, « ce monde d'éblouissement et de mort qui enveloppe si étroitement l'Egypte habitée. » Et il a, coupant la solitude énorme, le Nil, le fleuve sans fin où l'on glisse des lieues et des lieues, des semaines et des semaines, sans autres distractions que la succession des « châdoufs à bascule actionnés par des hommes dont le torse ruisselle » et des norias « que fait tourner un petit bœuf les yeux bandés », et l'alternance des jours lumineux et des nuits pacifiques.

Rien qui puisse donner mieux que le désert et que le fleuve géant une impression d'immense, d'éternel, rien qui plaise donc davantage à Pierre Loti, qui soit capable de le mieux inspirer.

Ses voyages innombrables ont donné à cet artiste le désir des espaces sans bornes, mais, en même temps, le regret des moments qui passent, de la fuite irréparable des heures. « Emiettement, poussière, » tel est son refrain, tel le leit-motiv de ses livres, de la Mort de Philae surtout. « Tout cela sent le passé, la poussière des âges révolus », dit-il de certaine mosquée d'Egypte. Il le pourrait dire du pays tout entier. Nulle terre ne parle mieux du passé, . des époques écoulées, perdues. « Dans les temps », « depuis des siècles », « depuis des millénaires », cela revient à chaque page du livre. Ce n'est pas monotonie chez Pierre Loti, c'est pur ravissement.

Il se perd un peu dans ses comptes de siècles, il est imprécis parfois, plus souvent exagéré. Mais ces dates donnent le branle à son imagination, à son âme qu'obsède l'idée des plus lointaines chronologies. Juxtaposés au relevé précis et minutieux des détails minuscules, des inventaires multipliés, les mots vagues, larges, peu variés, les épithètes banales et répétées, « étrange, indéfinissable, primitif, millénaires », prennent soudain une signification toute spéciale, et donnent l'impression de l'éternel. Ces mots et ces épithètes, sous sa main, sont plus émouvants pour nous que ne seraient des chiffres, des millésimes : ils sont une évocation de son rêve, ils nous prennent et nous entraînent à sa suite dans les époques sombres et reculées. C'est le secret de sa langue simple et qui paraît si banale au premier abord. Voulez-vous un exemple ? Ce détail, un peu d'ombres noires au haut d'un temple délabré de Thèbes : « En haut d'une muraille, s'ouvre le trou noir d'une espèce de grotte, à laquelle conduisait un couloir secret venant des profondeurs ; c'est par là qu'apparaissait le visage du prêtre chargé de prononcer les paroles sibylliques — et le plafond de sa niche est tout enfumé encore par la flamme de sa lampe, éteinte depuis plus de deux mille ans !... » La phrase avait commencé par être une phrase de guide : une tache, un rien, el elle s'achève en rêve.

L'Egypte, cette terre au passé incommensurable, et que veulent sonder en vain nos chiffres débiles, est l'Eden le plus merveilleux pour les rêveries de Loti sur le monde primitif, pour ses

rêveries préadamites. C'est le sable, d'abord, « le souverain incontesté de cette nécropole » : « Il arrive sans cesse, il arrive de la Lybie, du grand Sahara, qui eu contiennent de quoi poudrer l'univers. Il s'harmonise bien avec ces hautes ossatures de pyramides qui forment d'immuables écueils sur son étendue toujours en mouvement, et, si l'on y songe, il donne encore plus l'effroi des éternités antérieures que ne le font toutes ces ruines égyptiennes, nées d'hier en comparaison de lui : le sable — le sable des mers primitives qui représente un travail d'émiettement d'une durée impossible à concevoir, qui témoigne d'une continuité de destruction n'ayant pour ainsi dire jamais commencé... » Thèbes lui rappelle « les floraisons du monde antédiluvien que des fossiles nous révèlent. » Le soleil qui l'éclairé « l'écrase de sa jeunesse et de sa terrifiante durée » : « Lui, depuis déjà d'incalculables siècles de siècles, il avait pris sa même forme ronde, acquis la netteté de son disque et commencé sa promenade de chaque jour au-dessus du pays des sables, lorsqu'il vit hier surgir cette Thèbes, une tentative de magnificence qui semblait présager pour les pygmées humains un assez curieux essor, mais que nous n'avons pas même su égaler dans la suite — et qui était du reste une chose bien frêle et dérisoire, puisque la voilà qui tombe, pour avoir duré à peine quatre négligeables millénaires ». Le Nil le fait songer au début de notre période géologique, il y a quelques milliers de siècles. Evidemment quand on ne compte pas, et que l'imagination s'en mêle, on n'est pas à quelques milliers de

siècles près. Mais vraiment ce poète est grandiose, et l'Egypte devait être sa terre de prédilection.

Il est petit aussi, quand de ces imaginations effarantes il jette un regard sur lui-même. Et ici il fait mieux que de nous étonner, de nous ravir : il nous émeut.

L'impression des choses les plus rares dont il nous donne la vue, des pharaons et des momies, des tombeaux et des villes égyptiennes, des monuments les plus gigantesques, spectacles auxquels il s'est toujours complu, sphinx mystérieux sous la lune rose, pyramides cyclopéennes, salles hypostyles, montagnes creusées de sépulcres, toutes ces visions inconcevables et écrasantes se mêlent, dans son livre, aux sentiments les plus naturels, les plus hum uns. C'est l'habitude de ce poète de nous mener ainsi du particulier qui est curieux au général qui est simple. Les villes lui parleront du passé, les tombeaux de la mort, les monuments de notre petitesse et de notre néant, les momies et les temples de la vie future. Ces idées, je n'ai pas besoin de le dire, sont de toutes les plus communes et les plus angoissantes.

L'éternel voyageur qu'est Pierre Loti a le sentiment profond et vivace de la fragilité de ce monde, de la vanité des choses passagères d'ici-bas. Plus qu'un sentiment chez lui c'est une obsession. « C'est peut-être cela, du reste, qui est la plus terrifiante de toutes nos notions positives : savoir qu'il y aura un dernier de tout ; non seulement un dernier temple, un dernier prêtre, mais aussi une dernière naissance d'enfant humain, un dernier lever de soleil, un dernier jour... » L'Egypte,

il faut l'en croire, ne lui a parlé que de mort. En foulant son sol, il pense aux générations qui y sont enfouies, et qui, pour la plupart, malgré nos recherches et nos fouilles, y resteront écrasées par de lourds monceaux de sable. En sortant du tombeau souterrain d'Aménophis II, il pousse ce cri qu'angoisse la peur de mourir : « Et nous, qui pouvons échapper à l'horreur des hypogées, vite remontons vers le soleil des vivants, allons respirer de l'air puisque nous y avons encore le droit, pour quelques jours comptés ! » Chaque ville est une ville de mort, Memphis, Thèbes, Abydos. « Abydos ! il n'y faudrait marcher qu'avec mélancolie et en silence, à cause de tant de milliers d'âmes qui jadis se sont orientées vers ce lieu, les mains tendues, à l'heure d'épouvante... »

La Mort est bien pour lui la grande chose d'épouvante. Etre de la vie complète, qui a goûté jusqu'à la satiété de tous les fruits empoisonnés, ayant abusé de tout, doutant de tout, même de son plaisir d'hier, sans frein, mais aussi sans espérance, il a l'appréhension, l'angoisse physique de la mort, de son énigme qui ne peut avoir de solution pour lui, de ses affres ?

N'est-ce pas le spectacle de la plus profonde détresse morale ?

Il est bien l'être de la désespérance sans issue. Le sphinx lui a parlé. Leçon de scepticisme, de douleur et de souffrance surtout : il a l'air de savoir seulement, depuis des siècles, que tous ces morts sur lesquels il veille, infatigablement, auraient été leurrés, « malgré la piété et les prières, »

et « que nos pauvres espoirs seraient vains, mais vains à faire pitié. »

Son scepticisme se réjouit de la succession des religions dans cette Egypte qu'il visite, toutes se contredisant, toutes se remplaçant. Il raille la naïveté de ceux qui s'imaginent avoir une meilleure formule que les autres pour résoudre le problème de nos origines et de nos fins. Mais il n'en est que plus malheureux. Il l'avoue malgré lui.

Et son livre, qui nous montre le vide de son âme sans espoir, nous montre aussi, moins net, mais bien plus encourageant et plus beau, le regret des croyances perdues. Comme dans Jérusalem, il est vingt fois sur le point d'affirmer que si on nous reprend la parole du Christ il n'y a plus rien : « sans cette croix et cette promesse éclairant le monde, tout n'est plus qu'agitation dans la nuit, remuement de larves en marche vers la mort. » Il n'est pas aussi précis. Mais la fin du christianisme à laquelle il croit assister lui arrache un hélas ! Il bafoue les temps modernes qui ruinent les religions, celle de l'Islam comme celle du Christ. Pour qui sait son dédain des fameux progrès modernes, ces aveux, ces invectives sont bien peut-être des désirs de croire : « Notre humanité occidentale... est en voie de tout renier, et se débat, devant l'énigme de la mort, dans une obscurité plus lugubre et plus effarante qu'au commencement des âges, avec la jeunesse en moins. » « La soumission sans révolte à l'attente d'une simple pourriture finale est la caractéristique des phases de décadence et de médiocrité. » Et il déclare que. en face des Egvp-

tiens ne rêvant que d'éternité, « nous sommes, nous les vieillis et les mesquins, ceux que bientôt n'inquiétera plus le pourquoi de la vie, de la pensée et de la mort. » Tandis qu'ailleurs il s'indigne contre les Occidentaux qui dégradent les fellahs sans résistance, et qui leur enlèvent la prière. Emu par les chants religieux arabes, il avoue l'être jusqu'aux larmes par les oratorios, dans les églises du Christ. Et il est touché, profondément touché, de respect, de vénération et de désir, en face des chrétiens coptes du Caire dont il nous décrit un office le jour de Pâques, lentement, délicieusement.

Si l'éternel désespéré vient un jour à croire - — et nous l'attendons depuis de longues années, et nous le souhaitons pour la paix de son âme inquiète — de tels regrets, de telles souffrances, de tels désirs angoissés le lui auront peut-être mérité.

Et voilà pourquoi la Mort de Philœ nous charmait.

Il y a d'autres raisons, moins grandes, plus spécialement artistiques, qu'il faut noter.

Ce livre est un symbole. Il porte" le titre du dernier chapitre, celui qui nous fait assister à l'envahissement, lent mais sûr, par le Nil du petit temple de Philse. Tandis que Pierre Loti y errait, monté sur une barque, il entendit plusieurs fois des pierres désagrégées par l'humidité montante tomber dans l'eau avec un bruit sourd, répercuté par les échos du vieil édifice inondé. Durant tout le livre, quand on le reprend, on croit entendre

la clapotement continu de ces débris qui s'écroulent dans les flots du Nil, de ces murs qui s'effondrent. C'est toujours le procédé d'élargissement, de prolongement, que je notais tantôt. Il n'en pouvait être, ici, de plus heureux.

Toute l'idée du livre est que l'Egypte se meurt — par la faute des ingénieurs et des Anglais. Pierre Loti ne comprend pas qu'on puisse, pour rendre l'Egypte plus fertile et plus riche, ruiner des temples comme celui de l'île de Philae, ni irriguer des terres à l'aide de machines, ni y introduire la vapeur, l'électricité et l'industrie. C'est pour lui profanation de misérable utilitarisme. Si c'est là le progrès, il le hait. On trouvera un peu simpliste cet amoureux du passé, des vieilles et vénérables choses. A-t-il tort, ou raison ? Raison, mais ses invectives sont ridicules, archaïques, vaines d'ailleurs. Tort, mais le beau, les vestiges grandioses des premiers essais qui nous restent de l'humanité civilisée, valent bien sans doute une poignée de riz ou une pièce de cotonnades anglaises. Il a raison, du moins, et incontestablement, de décrier le faux luxe de pacotille et de camelote qu'on introduit là-bas, et les modes grotesques du tourisme, et les bâtisses affreuses des villes d'eau.

Quoi qu'il en soit, son livre est beau. Il y a là quatre ou cinq chapitres d'une force et d'un relief étonnants, même chez Pierre Loti : le Cénacle des momies, la Race de bronze, A Thèbes la nuit, et cette merveilleuse audience d'Aménophis II, et cette mélancolique et touchante mort de Philae.

L'on me dira peut-être que la pensée et la manié-

re en sont peu neuves et fort monotones pour qui connaît Loti. J'avoue que la Mort de Philse serait plus curieuse et plus rare, si l'on n'avait déjà Jérusalem et le Désert, et tout à fait unique dans notre littérature contemporaine.

Peut-être, au fond, suis-je la dupe d'une illusion, ou du charme qui me cache des défauts et des travers connus, d'une poésie qui enveloppe et dissimule et embellit les pauvretés que je sais. Et demain... Mais je relirai la Mort de Philse, tandis que les Désenchantées... oh ! non ! j'aurais trop peur de mourir d'ennui.

Un pèlerin d'Angkor

Il avait dit : Je n'écrirai plus. Et ceux qui l'aiment, et qui suivent depuis des années à travers ses livres nombreux, comme d'étapes en étapes, la marche si diverse et si monotone de son âme mélancolique sur tous les chemins du monde, s'étaient attristés soudain, et subissaient la crainte de ne plus avoir à chaque printemps ou à chaque automne une de ses rêveries récentes aux pays étranges. L'enchanteur allait donc se taire ? Avait-il tout dit ? Mais il est de ceux qui se répètent et qui peuvent se répéter sans cesse, sans

jamais lasser. N'avait-il plus un coin du monde à explorer ? Le monde est petit, dit je ne sais plus quel maniaque, comme un refrain, à chaque page d'une œuvre d'Hermant, qui veut être la peinture des transatlantiques et qui n'en est que la caricature enfantine. Il était si grand pour lui : son œil et ses sens aiguisés savaient si bien le varier, le multiplier, car son âme recule à l'infini l'horizon qui le borne, et sa poésie l'agrandit merveilleusement par le mystère dont il le baigne. N'avait-il plus rien à nous apprendre de cette âme même, si simple et si complexe à la fois, et qui naïvement, complaisamment, s'étale tout au long de son œuvre considérable ? Mais chaque heure doit apporter des impressions, des angoisses nouvelles à ce voluptueux qui a tant cherché depuis sa jeunesse à user du moment présent, à épuiser ce que chaque minute peut tenir de jouissance, c'est-à-dire de sensation et de rêve. La vieillesse vient enfin pour lui, ou du moins ce qui l'annonce. Enfin. Il y a si longtemps, en effet, qu'il en redoute la tristesse : au point que d'aucuns y virent une douce manie inoffensive. Puisqu'elle argenté maintenant ses cheveux, nous sommes avides de voir si ce sentiment de regret, de douleur, un peu factice naguère, que la fuite des jours laisse naturellement après elle au cœur humain, au cœur tendre et sensible du poète surtout, ne vont pas se muer en espérance. Pour tout dire, en un mot, M. Pierre Loti nous avait trop dit ses inquiétudes, et la soif d'éternel qui le tourmente, pour ne plus nous initier au lent travail que son expérience et sa vie doivent achever. Le

doux confident ne pouvait s'arrêter au plein milieu de la longue confession qu'il a commencée depuis tantôt trente ans.

Il avait dit : Je n'écrirai plus. Il avait mal dit. Ce n'est point vrai, ce ne pouvait être vrai. Les innombrables amis qui lui sont venus de tous les points de notre France, de notre globe plutôt, par sympathie, par admiration, ou par pitié, peuvent se réjouir. Pierre Loti vient de publier un livre nouveau.

Il se nomme Un pèlerin (T Angkor. (i)

Et remarquez bien ces mots. Angkor ! Nom exotique, vocable étrange, qui charme comme un mirage chargé d'inconnu, qui chante aux oreilles comme une musique. Il évoque un pays perdu dans l'Asie impénétrable et si peu explorée, un empire qui fut jadis très puissant et qui n'est plus, toute une civilisation disparue du continent qui a connu des civilisations si diverses et si nombreuses, des restes imposants de ce moyen-âge cambodgien, une pagode que l'on mettrait au nombre des merveilles du monde si l'on avait le dessein de nommer ainsi les sept ou huit monuments qui furent dans le passé aboli un centre d'humanité.

Angkor ! « Les ruines d' Angkor, je me souviens si bien de certain soir d'avril, un peu voilé, où en vision elles m'apparurent ! Cela se passait dans mon « musée d'enfant... » Une revue dépareillée lui en montre l'image, « de grandes tours étranges que des ramures exotiques enlaçaient de toutes

(1) Pierre Loti, Un pèlerin d'Angkorl Paris, Calmann-Lévy.

parts ». Et, dès lors, dans ses songeries puériles, tandis que s'ébauche, à ce qu'il nous assure, toute sa vie de voyages et d'aventures, la certitude lui vient qu'il les verra un jour, qu'il les admirera. Et des phrases de l'Ecclésiaste disent la vanité des choses terrestres au petit huguenot. « Et, parmi tant de phrases déjà tristement chantantes qui vinrent alors me bercer à cette fenêtre, l'une, je ne sais pourquoi, devait rester gravée dans mon souvenir, celle-ci : Au fond des forêts du Siam, j'ai vu l'étoile du soir se lever sur les grandes ruines d'Angkor. » C'est la première initiation, bien vague, quelque chose comme le premier choc des doigts sur les cordes de la harpe sonore : la note vibrera désormais sans trêve, toujours la même, le même mot prestigieux, à travers toute la vie de Loti, — à travers tout ce livre qui en est un peu le raccourci.

Car la ville de l'empire khmer obsédera dès lors l'éternel voyageur. Trente-cinq ans s'écouleront, durant lesquels il passera souvent à portée de la contrée que son imagination et sa curiosité insatiable lui montreront, comme un Eldorado, comme une terre promise où rêver et admirer seraient si doux. Jamais il n'y pourra courir. Et il devra repartir chaque fois, pour une nouvelle pérégrination, au hasard de son service, au hasard de ses caprices, sans l'avoir même entrevue, mais chaque fois plus avide et plus impatient.

L'occasion se présentera enfin d'aller la visiter, et de l'explorer à loisir, d'un œil qui a contemplé toutes les régions les plus belles et les plus anciennes du globe. La longue attente n'aura pas émoussé

le désir ; les sites merveilleux n'auront pas lassé l'enthousiasme. Car si les sens se sont enivrés, et s'ils peuvent être parfois fatigués de tous ces spectacles, de toutes ces sensations que la terre en se déroulant multiplie sous les pas de l'infatigable nomade, l'âme est restée la même : elle est devenue plus sensible d'avoir tant senti, plus vibrante d'avoir si longtemps vibré. Et le voyage sur le Mékong, dans la forêt cambodgienne ou siamoise, à la recherche des débris sacrés, sera l'un des plus merveilleux de tous ceux qu'ait décrits Pierre Loti. Dix ans se passent encore. Et nous voici en 1910. M. Pierre Loti, revenu d'Orient, pour toujours peut-être, rentre dans la vieille maison natale de Rochefort-sur-Mer. Il s'y enferme, dit-on, comme en un ermitage, et interdit à tous de venir troubler sa retraite, la douce quiétude apaisante de son reposoir. Il prend le temps de rêver encore, il se souvient. La halte, entrevue par ses prévisions d'enfant après des courses sans cesse, lui parle plus que jamais de vieillesse et de mort. Toute sa vie, agitée, multicolore, fiévreuse, tourmentée, repasse devant sa mémoire. Son « musée d'enfant » est le champ étroit où va de préférence s'abriter sa mélancolie. Par hasard il y retrouve le numéro de la revue qui avait ouvert la porte à ses espoirs enfantins : Angkor est toujours là ; la vieille image naïve plus pâle et plus tendre, après la visite plus imparfaite, n'est plus qu'un prétexte ou une occasion à se souvenir. Et c'est l'un des points où s'arrête davantage la méditation. Car Pierre Loti médite, et la page jaunie du périodique oublié fixera un peu son

examen de conscience, qui s'égare souvent sur les routes effacées que toute une vie errante a parcourues.

Remarquez bien l'autre mot du titre. M. Pierre Loti, s'en allant à Angkor, était un pèlerin. C'en était fait des excursions de la jeunesse, où ne conduisaient que des désirs curieux, dont le hasard était le meilleur guide, la volupté le seul compagnon, et la sensation nouvelle le seul résultat. En ce temps-là, Jérusalem seulement avait pu apparaître comme le but d'un pèlerinage, et seulement par intervalles. Les sens ont beau être parmi les plus exercés, les plus riches, les plus insatiables qu'un homme ait jamais possédés : à chercher toujours l'ébranlement, à trouver chaque jour l'ivresse, ils ont fini par se lasser. La désillusion est venue très tard, mais elle est venue. Depuis plusieurs années déjà, M. Pierre Loti n'est plus le voyageur à qui il suffit de regarder, de détailler un tableau grandiose, luxuriant de végétation, d'errer sur le sol où la sève des siècles a fait éclore et grandir des merveilles, avant que le temps ne les détruise ; il n'est plus le voyageur artiste qui passe, s'émeut et admire un moment en songeant déjà à ce que le lendemain peut lui réserver de nouveau, d'imprévu. Hier, à Bénarès, la sagesse des brahmes l'a attiré ; à Thèbcs aux cent portes, la religion sombre des Egyptiens, où les pensées tenaces de l'au-delà se sont traduites dans la terreur des tombes, l'a ému jusqu'au fond de l'âme. Ce ne sera peut -flic qu'un voyage religieux, pieux, qu'il fera à Angkor : une dévotion inquiète mène ['inapaisé aux lieux sacrés où l'âme humaine

PIERKE LOTI

s'est exprimée dans la pierre des temples les plus gigantesques qui soient, où elle s'est élancée très haut, par les donjons et les tours qui vont percer le ciel,

Que va donc chercher là-bas l'infatigable pèlerin qui n'a pas la foi ? Et qu'est-ce qu'il va rapporter de cette source tarie qui puisse étancher un peu la soif ardente qui le dévore ?

Des images nouvelles ? Mais il ne doit plus en être pour lui. Les couleurs, le jeu de la lumière, l'or du soleil et la limpidité des nuits, les ciels où brille la Croix du sud, où chemine le Chariot, mais il sait tout cela ; il a vu tous les paysages, il les a tous décrits. Mais, tout jeune, il a lu l'Ecclésiaste qu'il cite, et son existence si riche de jouissances, mais si pauvre de consolations, a dû lui faire reconnaître que tout est vanité. Mais il doit avoir lu V Imitation qui donne la réplique à l'Ecclésiaste : « Quand tout ce qui est au monde serait présent à vos yeux, que serait-ce qu'une vision vaine ? »

Des sons inconnus ? Mais toutes les musiques, celles de la nature, celles des hommes, ont chanté ou murmuré à ses oreilles, les plus singulières, les plus vieillottes. Il a entendu la mélopée millénaire qui berce le travail monotone et le rêve antique des fellahs sur les bords du Nil. Et la psalmodie même des bonzes d'Angkor, « l'éternelle psalmodie des bonzes », « nuit et jour devant l'amas des blocs titanesques accumulées en montagne », ne peut être que l'écho des litanies mille fois ouïes dans la Chine ou dans l'Inde.

Des impressions de ruines ? A dire vrai, il les

aime plus que toutes choses ; sa rêverie s'alimente volontiers des pensées qui s'en exhalent. Rod n'a pu lui apprendre que les ruines célèbres sont une école. « L'ombre du passé plane presque toujours sur un paysage consacré par de grands souvenirs, effet d'imagination peut-être, mais si puissant que ceux-là mêmes le subissent qui sont le plus réfractaires au langage des choses ». Personne n'y a été moins réfractaire, plus sensible que Pierre Loti le poète. Elles doivent l'attirer à Angkor. Ce retour au passé s'unit si aisément chez lui aux visions des anciens âges. La préhistoire l'obsède, plus que l'histoire même et que la légende. Il la retrouve partout même quand on ne s'y attend pas. « Et voici dans ce décor de l'extrême matin, des bêtes colossales qui surgissent, s'ébattent avec des gaietés lourdes, ébranlent la terre... On croirait quelque scène des premiers âges du monde... Des éléphants ! » Il la retrouvera surtout et plus naturellement dans les forêts primitives du Siam.

Des mélancolies, des tristesses ? Nul plus que ce voluptueux n'en a éprouvé les amères saveurs. Il les a goûtées partout, avec un appétit un peu puéril et morbide, pourrait-on dire. Errant sans trêve, il a songé aux choses qui demeurent toujours, immobiles, constantes. Les vieux temples d'Angkor attesteront que tout sur la terre ne passe et ne s'efface pas au cours d'une vie humaine : les décombres qui se délitent lui en donneront du moins l'illusion. Angkor le fera longuement penser à la mort dont l'obsession pèse sur son âme, harcelée toujours et de plus en plus par l'immuable et l'éternel. Est-ce en pèlerin de la désespérance

sans remède qu'il s'en va là-bas ? Non, c'est en pèlerin nostalgique de la paix.

Est-ce une foi qu'il y trouvera ? Hélas ! l'islam charma, aux jours de sa jeunesse, le sceptique qui venait d'abandonner sa croyance. Quand l'âge mûr en eut montré mieux l'inanité, le bouddhisme sembla en prendre la place. « Avec quelle inquiétude de ne rien trouver, avec quelle crainte de déceptions finales je m'en vais là, dans cette Inde, berceau de la pensée humaine et de la prière, non plus comme jadis pour y faire escale frivole, mais, cette fois, pour y demander la paix aux dépositaires de la sagesse aryenne, les supplier qu'ils me donnent, à défaut de l'ineffable espoir chrétien, qui s'est évanoui, au moins leur croyance plus neutre en une prolongation indéfinie des âmes ! » Le bouddhisme ne l'a point satisfait, j encore qu'il ait çà et là la tentation de l'imaginer, i ou de l'insinuer. Le pèlerin d'Angkor deviendrait-il : philosophe ? Il l'ose à peine : c'est une note | qui signale au bas d'une page qu'il n'ignore ni [William James, ni « notre admirable Bergson ». Et c'est plutôt pour se trouver d'accord avec eux qu'il les cite, pour chercher et trouver chez eux les « lueurs nouvelles » qui l'assureront dans sa croyance à la Pitié suprême. Ne le lui reprochons pas. Ne sourions pas. N'allons point douter de sa sincérité, parce qu'il se répète dans chaque livre ou qu'il se contredit dans ses tâtonnements. Pierre Loti ferait sans doute un pauvre philosophe. Mais son âme pleure, elle est simple, elle est ingénue. N'est-ce rien que le cri d'une âme douloureuse ?

Art descriptif, mélancolie, désir de foi, il a rapporté tout cela en effet de son lent pèlerinage. Est-il vrai d'écrire qu'il les a rapportés, et ne les menait-il pas avec lui, au départ ? Mais plutôt ses sens ont découvert de nouvelles clartés, de nouvelles lignes, de nouveaux spectacles ensorceleurs pour les activer. Sa douleur s'y est nourrie abondamment et a jeté quelques sanglots plus profonds. Son désir de foi s'y est avivé encore et lui a arraché quelques aveux de plus.

Celui qui connaît le peintre subtil et admirable qu'est Pierre Loti suppose tout naturellement que la majeure partie de ce livre est faite de descriptions. Loti décrit, décrit toujours, lin fleuve majestueux et large qui plonge ses racines au cœur du continent asiatique ; des lacs inimaginables, baignés de brume, couverts d'oiseaux bleus ou roses, car les couronnes des arbres envahis par l'inondation y forment des îles verdoyantes dont la base se perd au fond de l'eau ; une forêt incessante, interminable, qui foisonne sans relâche depuis des siècles, épaissit chaque jour un peu davantage le fouillis de ses taillis, et resserre les étreintes de ses lianes ; une oasis de ruines parmi [ la futaie, avec des temples à étages multiples ] dont les nefs sombres se tapissent de chauvessouris en grappe au plafond, dont les bouddhas I somnolent en silence, dont les bas-reliefs semblent j s'animer par l'attitude vivante de leurs milliers de figures sculptées ; bien d'autres choses encore. Sa description est simple comme toujours, faite de mots sans recherche dont l'un sombre soudain en des abîmes de mystère. Sa phrase

souple, enveloppante, sait traduire à merveille les splendeurs comme les demi-teintes. Ecoutez le charmeur : « Les deux fantastiques donjons, quasi incandescents, que je regardais de cette fenêtre, se refroidissent singulièrement vite, se refroidissent par leur base, sans doute parce qu'elle plonge dans le temple, lequel plonge dans l'humide fouillis des arbres. Il n'y reste plus de feu rouge qu'à la pointe extrême, du feu qui tout de suite passe au violet et achève de s'éteindre. La lumière de l'immense décor se meurt comme celle d'une lampe sur laquelle on a soufflé, et la forêt est déjà pleine d'ombre sous un ciel cendré où des phosphorescences jaunes et vertes indiquent seules le côté du couchant... » Et ailleurs : « Notre course dessine sur l'eau morne des rides toujours pareilles qui se font et se défont en silence ; nous naviguons sur je ne sais quel métal fondu, sans doute trop nonchalant ou trop lourd pour bruire comme de l'eau ordinaire ; et ainsi nous berçons au passage des compagnies de pélicans, posés en longues bandes d'un blanc rose, qui dorment et se dérangent à peine à notre approche. Partout, somnolence et torpeur, sous une lumière à la fois excessive et diffuse... » Pierre Loti est toujours un peintre et un poète. Le ballet du roi de Cambodge ne lui révèle pas seulement, un soir, des attitudes humaines insoupçonnées. Cet amusement futile et frivole, penserait-on. s'embellit, s'agrandit de tout le prestige d'un art. Ce sont les bas-reliefs d'Angkor que Loti voit soudain ressusciter ; c'est tout un poème de Ramayana en action qui s'illustre subitement. Là et ailleurs, comme aux ruines même du temple,

et partout, le procédé, si procédé il y a, sa manière reparaît, si heureuse, qui juxtapose l'homme très petit, révêlé par des détails familiers ou mesquins, et la grandeur sublime des choses décrites ; qui mêle intimement, en un contraste qui lui est coutumier, les impressions les plus singulières et les plus rares aux sentiments les plus naturels et les plus simples de l'humanité. Oh ! quel homme, quel artiste que celui qui fait ainsi un livre intéressant, varié, complet, d'évocation et de poésie, du seul récit d'un court voyage de quelques semaines au Siam.

Il y a naturellement dans ce livre des choses déplaisantes. Moins qu'ailleurs, et il sersit injuste d'insister. Pierre Loti a fait il y a quelque temps une confidence qui l'honore : « Les mauvais livres, ce ne sont pas les livres pornographiques qui dégoûtent le lecteur, ce sont les livres qui détraquent. Et les premiers que j'ai écrits sont de ceux-là. Mais maintenant que j'ai pris conscience que tant d'âmes me suivent, je veille. » Loti n'écrit plus de mauvais livres qui détraquent. Il est bien moins sensuel que jadis. Il le faut signaler.

Il a des originalités encore. Moins que jadis aussi. Vous vous rappelez l'Inde, avec cette ironie dans le titre même : sans les Anglais. Ceux qui ont lu la Mort de Philse savent la tendresse un peu lourde de Loti pour les bataillons de l'agence Cook. L'originalité ici, plus discrète, est cette amertume contre la colonisation, les invectives contre les Français colonisateurs, les doutes sur l'avenir des colonies. La signaler serait reproche futile si l'on n'en prenait occasion pour signaler

en même temps la raison qui le dresse> lui; ancien officier de marine, contre l'œuvre de nos dernières années : la pitié qui l'émeut en face de tant de jeunesses françaises sacrifiées, quelquefois à la légère, pour fonder des dominations qu'il déclare caduques.

On nous a changé notre Loti, disait ou à peu près un critique il y a quelque dix ans. Loti est soucieux de religion, uniquement soucieux de religion. Le critique morose doit en prendre son parti. Aussi ceux qui cherchent l'âme dans les livres de Loti trouveront-ils ici quelques pages qui leur seront une souffrance à côté de plusieurs autres qui les feront espérer.

Ce qui les fera souffrir, ce sera un scepticisme qui ne s'étale plus guère, mais qui est toujours latent, une nostalgique adoration de Bouddha, quelques rapprochements choquants de Jéhovah et de Jésus avec Allah ou Bouddha. L'incertitude et le doute se prolongent, la lumière diffuse où baigne cette âme.

Mais tout espoir n'est pas perdu. Et tout au contraire. La grande angoisse métaphysique le tourmente toujours. Edouard Rod que je citais, écrivait : « Le mystère se venge quand on le nie, comme l'abîme quand on le brave, » et ailleurs : « Ce qu'il y a peut-être de plus grand dans l'âme humaine, c'est le désir ». Pierre Loti ne nie pas le mystère, il ne le nie plus, car le mystère se venge : son désir se précise. Les ruines lui ont fait souhaiter l'éternité ; les peuples innombrables lui furent, comme il dit, une façon de preuve de l'existence de Dieu par le consentement

universel. Surtout, puisque chaque jour se fait plus prochaine la grande initiatrice, la mort, il ne peut se résoudre à finir tout entier parce qu'il va atteindre bientôt « le nombre d'années compté sans merci, a « Mon Dieu, s'écrie-t-il, finir, quand on ne sent rien en soi qui ait changé, et que le même élan vous emporterait vers l'aventure, vers l'inconnu s'il en restait quelque part ! Est-ce possible, hélas ! devant cet humble mais immuable décor qui devrait pourtant, à ce qu'il semble, vous envelopper d'une protection, vous imprégner un peu de sa faculté de durer, devant tout cela qui si aisément s'éternise, avoir été un enfant pour qui le monde va s'ouvrir, avoir été celui qui vivra et ne plus être que celui qui a vécu ! » Et il a besoin de pardon. Et les prières qu'il a entendues partout, dans les mosquées, les pagodes et les cathédrales lui ont parlé de la confiance humaine en un Dieu de pitié. L'âme de Loti est là tout entière. Elle se retrouve en affirmant cette croyance qui la console. « La Souveraine Pitié, j'incline de plus en plus à y croire et à lui tendre les bras parce qne j'ai trop souffert sous tous les ciels, au milieu des enchantements ou de l'horreur, et trop vu souffrir et trop vu pleurer ». Telle est la conclusion de son pèlerinage d'Angkor, de ses pèlerinages à travers le monde. « Ce faible argument si peu nouveau dit la dernière page, est encore tout ce que j'ai rapporté qui vaille ».

Car il faut noter, et avec une espérance joyeuse, que tous ces appels vers Dieu datent de la dernière partie de son livre, celle de 1910. Bien plus, il éprouve déjà l'insuffisance de cette croyance au

seul Dieu de pitié. Avant d'en venir à cet aveu, il déclare que cet enseignement retiré de sa vie et de ses voyages « ne suffit pas encore », bien qu'il soit capable d'apporter déjà une « ébauche de sérénité ».

Le voilà, le vrai pèlerinage d'Angkor, le vrai pèlerinage de Pierre Loti. Pauvre pèlerin de Dieu, tu ne le chercherais pas si tu ne l'avais déjà trouvé. Lentement, par mille détours, Loti a marché. Vers quel but ? Il ne savait. A peine entrevue, la lumière était vite oubliée. Mais il n'est pas au terme de la course. Dieu veuille que s'achève dans la paix définitive si longtemps souhaitée le douloureux pèlerinage !

Lettre ouverte à M. Pierre Loti de l'Académie française, auteur de la Turquie agonisante.

« J'ai reçu votre petit livre, le recueil des lettres que vous avez publiées dans le Figaro et que vous venez de réunir sous ce titre, la Turquie agonisante. Je l'ai lu sérieusement, scrupuleusement, avec toute l'attention qu'il mérite, l'indulgence aussi que vous réclamez au seuil, en préface, pour ces morceaux mal coordonnés.

« Quelque opinion qu'on ait sur les Turcs, vos amis, que vous défendez et que vous vengez avec une si rare énergie, en trouvant même que vous prodiguez à des indignes votre ardente sympathie, on est forcé de reconnaître dans ce livre une sincérité et une franchise qui n'ont plus cours d'ordinaire dans nos livres. Vous demeurez fidèle, malgré tout, dans le malheur, aux affections que l'on soupçonnait, mais que l'on ne savait pas vraiment si profondes, si intimes. On y retrouve cette liberté que vous avez toujours manifestée à dire votre opinion, dût-elle être en contradiction avec celle qui vous entoure ou vous submerge.

« Il ne me plaît guère de rechercher à votre geste généreux des explications que vous n'avouez point vous-même. Le rapprochement de votre nom avec celui de Claude Farrère, l'auteur de l'Homme qui assassina, a prêté à des interprétations qui n'ont point dû vous échapper. On se souvenait trop des aventures sentimentales et voluptueuses d'Aziyadé. Volontiers, un peu malicieusement, méchamment, si vous y tenez, on supposait que vous vous en souveniez, que vous les regrettiez, que la Turquie ne vous était chère que parce qu'elle les abrita, qu'elle les favorisait, terre d'élection des voluptés à l'usage des Européens blasés. On l'a dit, on l'a écrit. Je ne veux rien en croire. Depuis Aziyadé, il y a eu Jérusalem, il y avait hier un Pèlerin d'Angkor.

« Vos raisons sont, et cela me paraît évident, plutôt raisons d'artiste, d'admirateur passionné,! d'ami reconnaissant. Il faut y ajouter la pitié que

vous inspire un peuple cher que vous voyez déchirer en lambeaux. Pourquoi faut-il qu'apparaisse malgré vous, il me plaît de le penser, malgré vous sans doute, dans ce livre qu'on pourrait appeler un peu, comme l'un de vos plus beaux, le Livre de la Pitié et de la Mort, une haine, ou du moins une aversion manifeste à l'égard des Slaves et des Grecs ?

« Vous protestez fiévreusement, dans l'indignation et dans la souffrance, faisant entendre, ce sont vos paroles, un peu de vérité, et demandant un peu de justice. Si je vous comprends bien, vous tenez avant tout à montrer que les Turcs ne sont pas seuls coupables de massacres et d'atrocités, mais que les armées « très-chrétiennes » le sont davantage. Car vous ne pouvez plus, à votre grande tristesse, demander qu'on défende de toucher à l'intégrité, au sol de la Turquie. Vous priez seulement qu'on ne la laisse point mourir tout à fait, qu'on lui permette de subir les revers, sinon dans la sympathie, dans la paix. S'il est vrai, je ne vois pas pourquoi on ne vous accorderait point la plupart de ces choses que vous demandez si éloquemment.

« Je ne puis vous rappeler, encore moins voudrais-je discuter dans le détail tous les arguments par lesquels vous tentez de nous détacher de la politique européenne, d'émouvoir notre pitié à l'endroit de vos amis les Turcs. Vous vous insurgez contre l'Europe trompeuse, hypocrite, égoïste, qui a promis sa protection et qui renie sa parole, qui accable les faibles, qui adule les vainqueurs. Et vous maudissez la guerre, l'horrible tuerie par les

explosifs et les armes perfectionnées, comme vous maudissez la civilisation corruptrice, les alcools frelatés qui dégradent, le scepticisme qui fait taire les prières. Croyez-vous être le seul à déplorer toutes ces misères ? Vous en découvririez beaucoup parmi nous qui sont assez de votre avis.

« Mais il en sera tout autrement quand vous voudrez les attirer à partager votre sympathie pour les Turcs.

« Vous nous assurez qu'ils sont bons. Et vous appelez à votre témoignage ceux qui les ont observés chez eux, voyageurs, fonctionnaires, négociants, religieux de France. Les Turcs ont vu rouge parfois, dites-vous parce qu'ils étaient exaspérés, blessés, comme le taureau que tourmentent et qu'affolent les picadors dans l'arène. Vous nous citez des atrocités bulgares avérées, constatées et décrites par des diplomates et des commerçants français de là-bas. Elles sont moins connues. Hélas ! Mais deux torts ne font pas un droit. Il y a toujours par le monde, il y a eu en ces derniers temps des injustices et des cruautés. L'humanité civilisée ne l'est point tout à fait encore, ni parfaite. Ne le saviez-vous pas déjà ? Oh ! que vous êtes donc cruel de le voir si brutalement et de le crier si haut !

« Vous dites les Turcs tolérants. Et des religieux, et des missionnaires sont de votre avis. Ils vous l'ont dit, ils nous l'ont dit. Vous annoncez que le régime orthodoxe ne saurait être aussi favorable au catholicisme que l'ancien, celui des fils de Mahomet, que la Croix ne se doit point confondre avec la Croix bulgare, qui s'oppose à cette heure

au Croissant. De fait, de pareilles déclarations, exposées plusieurs fois dans la presse, ont refroidi déjà plusieurs d'entre nous. Pour nous convaincre, vous vous écriez : « Mais ils ont la haine acharnée des papistes, ces gens-là, comment ne le sait-on pas en France ? »

« Et vous relisez un peu l'histoire contemporaine : la police turque protégeant le clergé français en Terre Sainte contre les moines armés en brigands de l'orthodoxie ; le pillage de la grotte sainte de Bethléem, en 1873, où des Franciscains furent frappés ; des coups de revolver, en 1899, tirés par un fanatique grec sur des religieux français en procession, et qui tuèrent le sacristain ; l'affaire du Saint-Sépulcre, en 1901, où les moines grecs blessèrent grièvement une quinzaine de franciscains ; la campagne grecque toute récente contre le collège des Lazaristes de Galata. Tout cela est trop vrai. Et tous ces désordres sont le fait des orthodoxes grecs.

« Mais nous nous rappelons la prise de Constantinople par Mahomet II. Vous répondez : « Naïfs ! 1453 ! C'est le passé. Cette fois il y a dix fois plus de tués ! Banqueroute du faux christianisme ! » 1453 : c'était le commencement. D'autres persécutions sanglantes, innombrables, sont venues depuis, qui ne sont point oubliées, qu'on ne peut oublier. Les Bulgares ont du moins l'excuse de n'avoir point commencé.

« Et puis, nous refaisons, nous aussi, un peu d'histoire contemporaine, celle d'hier. Les cris des milliers de victimes des massacres d'Arménie s'entendent encore. Le sang ne s'est pas refroidi de

ces tueries multipliées, fréquentes, incessantes. Les voix lamentables reprenaient en Macédoine, alors que s'était tu à peine l'écho des meurtres arméniens de la veille.

« Nous avons entendu parler de l'intolérance officielle des Turcs qui n'était pas seulement une intolérance, une complicité passive. Votre souvenir, à vous, est si précis, et s'avère si constant. Alors, pourquoi les souvenirs d'un passé qui n'est pas si lointain ne demeureraient-ils pas vivants au cœur des braves gens d'Europe qui ont frémi souvent, à une époque où les gouvernements n'accablaient point les Turcs, vous l'avouerez ?

« Et à ce propos, ne vous semblc-t-il pas qu'il y ait au fond de toute votre argumentation une confusion regrettable ? Vous dites : Les Turcs sont tolérants, pacifiques ; vous entendez par là la race turque « foncièrement bonne, brave, loyale et douce, » « le peuple, le vrai peuple, les petits bourgeois, les paysans, laboureurs ou modestes artisans. » Et vous vous écriez : « Des massacreurs professionnels, ces gens-là, allons donc !.... » Mais ceux-là, vous savez bien que nous ne les connaissons pas, que nous ne pouvons les juger. Vous avouez qu'il y a d'autres Turcs dans l'armée en campagne. Et tandis que vous parlez de la sorte, faisant l'apologie de la Turquie populaire, nous songeons à la Turquie officielle, gouvernementale, dirigeante, celle que nous n'ignorons pas. De celle-là vous ne parlez point. Vous avez l'air de désolidariser le peuple de ses chefs. Le peut-on seulement ? Vous voulez dire : Turquie humble, nous pensons : Turquie offi-

cielle. Voilà pourquoi vous avez l'air d'étayer des paradoxes, d'être partial — ce qu'on vous a reproché, sans s'expliquer assez peut-être, — et voilà pourquoi nous ne nous entendons point, nous ne pouvons nous entendre.

« Vous assurez que la France perdra l'amitié des Turcs, qu'elle ruine de gaîté de cœur, par sa neutralité bienveillante à la cause bulgare, son influence, ses écoles, la propagation de sa langue. Vous reprochez aux Bulgares de n'être chrétiens que de nom, insistant sur l'étroitesse de leur orthodoxie ; vous caricaturez les paladins modernes, roi des Bulgares dont vous n'êtes pas loin de faire un assassin, roi des Serbes dont vous rappelez l'avènement sanglant, roi de Monténégro qui spéculerait sur la guerre qu'il déclare et déchaîne. Hélas ! au moment même où vous les dénonciez, à Stamboul, une révolution meurtrière éclatait, et des têtes innocentes tombaient !

« Cependant vous avez des mots vibrants, des invectives passionnées ; vous montrez un lyrisme qui est beau chez vous, très sincère, et qui est éloquent ; un patriotisme qui s'étale et qui claironne ; un souci des intérêts religieux, de la tolérance religieuse dont ce n'est point la première manifestation. Ce sont là des sentiments qui peuvent toucher, et qui touchent des Français.

« Mais il est malaisé, et vous l'avouez, de connaître la vérité sur les mœurs et sur l'humanité des uns et des autres belligérants. Vous déclarez la presse vendue aux Etats balkaniques. D'autres ont affirmé — il faut bien que les profanes se

fient un peu aux journaux, eux qui, comme on dit, n'y sont pas allés voir — que les agences qui nous apportaient les atrocités bulgares étaient vendues aux Turcs. Qui doit-on croire ? L'histoire, après des siècles n'est pas toujours juste. Peut-on découvrir la vérité en plein mêlée, lorsque chacun des adversaires prétend que l'autre étouffe sa voix ?

« Il est presque impossible à l'un de nous de prendre parti avec sécurité et selon des raisons. Restent les sympathies instinctives qui parlent souvent quand la raison doit se taire. Il est des sympathies réelles, profondes, et que l'on n'explique point toujours. Vous devez les reconnaître, vous qui étalez les vôtres si ouvertement. Mais pourquoi découvrir chez des catholiques de France, qui manifestent leur sympathie et qu'enchante ce beau mot de croisade dont vous ne voyez aujourd'hui qu'une parodie, un désir d'inquisitions nouvelles et de dragonnades ? Vous les déclarez ignorants, mal renseignés, trompés ; vous trouvez que la presse entière est victime d'une machination infernale. Comment pouvezvous les accabler, alors, et leur supposer de si noirs desseins ?

« Et puis, vous évoquez de délicieux souvenirs de voyages, des merveilles d'art, des trésors de paix que les Bulgares vont ruiner à jamais. Mais vous êtes d'un temps où ces préoccupations apparaissent surannées. Vous le savez, vous qui nous dites revenus à l'antique barbarie. Vous n'avez donc plus la foi dans la cause que vous plaidez si violemment ? Votre désespoir est navrant.

Vous vous exprimez en poète. Et voilà précisément ce qu'on vous opposera. Vous vous imaginez avoir raison. Votre esthétique ne touche plus. Elle n'ébranle plus les esprits. Vous êtes un poète.

« Vous ne pouvez point méconnaître cependant que le christianisme naissant brisait, lui aussi, une civilisation, une vie, un art qu'un Horace ou un Pétrone pouvait regretter, de grandioses et tragiques jeux du cirque, et des traditions vénérées et des fêtes splendides qui pouvaient avoir, et qui avaient aux yeux des poètes leur beauté humaine. Vous n'avez jamais dit, que je sache, que vous les regrettiez. Je ne veux point le croire. Déplorez-vous que le christianisme ait pris la pace du paganisme barbare ? Il détruisait, ou désaffectait les temples, il brisait des statues ou leur enlevait l'auréole d'adoration, il ruinait les symboles poétiques. Mais il mettait un peu plus d'amour dans les âmes, une charité inconnue, il allait produire la chevalerie et il menaçait l'esclavage abject. Le souffle nouveau passait qui allait modifier le monde, l'élever, le grandir. Vous n'aimez point notre civilisation, mais dans l'ensemble, vous devez à coup sûr découvrir en notre société moderne, à côté des tares inévitables, grossières, je veux bien l'avouer volontiers avec vous, auxquelles s'oppose précisément le christianisme, une supériorité écrasante sur le paganisme et qu'elle doit à la doctrine qui le ruina.

« Vous dirai-je toute ma pensée ? Vous ne convaincrez personne qui ne le soit déjà plus qu'à demi. Et c'est assez ce qui advient d'ordinaire de toutes nos discussions où chacun demeure à

son opinion première. Vous ne l'ignorez point sans doute. On peut assurer cependant que, si vous ne communiquez pas la flamme ardente de votre affection, de votre attachement à vos amis, vous troublerez du moins de fermes sympathies pour leurs adversaires, vous mettrez une sourdine à l'enthousiasme, vous insinuerez des doutes dans les certitudes qui se croyaient établies. N'est-ce rien ? Et si ce résultat n'est point celui que vous souhaitiez, que vous désiriez, n'est-il point un peu, au fond, celui que vous espériez ?

« Vous aurez mieux. Il est de vos amis que vos arguments émus ne convertiront point à l'autre cause, mais qui, du moins, — et il auront peut-être plus de mérite à le faire, — trouveront beau l'appel à la pitié que vous jetez en faveur des vaincus. Il y a plus d'humanité latente que vous ne supposez sans doute chez la plupart de vos compatriotes, plus de pitié et de douceur chez ces catholiques de France que vous accablez en passant de vos sarcasmes, une fois même, et ceci est plus amer, plus cruel et plus inattendu chez vous, d'un mépris à peine voilé. Ils n'ont jamais été de ceux qui piétinent les blessés désolés, qui rient en face des douleurs suppliantes. Même quand il s'agissait de leurs ennemis déclarés, de leurs persécuteurs, ils savaient se montrer pitoyables aux détresses profondes, à l'infortune sacrée qu'est la défaite quand elle ne s'appelle point la honte.

« Ceux-là peuvent vous sembler hostiles dans la chaleur des polémiques. Ou plutôt un petit.

nombre de ceux-là. Mais sachez une chose qui leur fait plaisir à tous. Il y a dans votre livre, un peu désordonné, vous en convenez, une fougue, une passion, une ardeur que l'on ne vous connaissait point. Oui, c'est bien une nouveauté.

« On ne pourra plus vous définir sans injustice un artiste mélancolique qui se plaint ; vous manifestez une énergie qu'on n'attendait point de vous: ceux qui vous suivent d'un regard attentif, sympathique, ne sont pas encore revenus de leur étonnement. Vous avez perdu l'indifférence que d'autres affichent vis-à-vis des misères humaines. Vous êtes sorti de la tour d'ivoire sereine d'où l'on regarde le malheur, celui dont on a souvent sa part de responsabilité ou de complicité, sans interroger sa conscience, les yeux secs. Votre manifestation récente en faveur des religieuses, les « humbles petites sœurs aimées des malades et des pauvres », comme vous écrivez si bien, le prouvait déjà. On ne parlera plus de vous comme d'un sceptique qui se replie sur lui-même pour oublier, pour ne point voir, pour s'étourdir, en égoïste.

« Qu'importe après cela que votre plaidoyer ne convertisse point tout à fait ?

« Vous poussez, Monsieur, de beaux cris du cœur — laissez dire, je vous prie, que c'est à tort, que vous vous trompez d'objet, que vous vous illusionnez — : votre âme a des accents vibrants qui ont souvent la note chrétienne ; elle sonne profonde et ferme comme un airain solide. Bravo ! »

PRONOSTICS

Le Pèlerinage de la Mecque

Pierre Loti, pour changer, va voyager cette année. Afin de dire ses impressions, et aussi ses souvenirs d'homme qui a beaucoup vécu, dans tous les sens du mot, et ses regrets du passé, et ses doutes de voluptueux qui a un peu abusé de la vie, il publiera, histoire de n'en pas perdre l'habitude, un récit de son nouveau voyage. Et cela sera une chose, enfantine et naïve, très simple et très compliquée, à peine composée. Et cela s'appellera Le Pèlerinage de la Mecque.

Pierre Loti y dira d'abord comment la petite ville séculaire lui apparut pour la première fois.

« Je me souviens si bien d'un jour de ma déjà lointaine enfance où en vision elle m'apparut. Cela se passait dans mon musée d'enfant : un certain soir d'hiver où tout, au dehors, ruisselait de pluie sous le ciel gris sombre, je feuilletai, distrait, oubliant ma version latine, un vieux numéro dépareillé d'une vagin; revue asiatique, quand tout à coup... »

Puis, la petite ville aux maisons cubiques, blanches comme la craie, avec, au milieu, cette toute précieuse chose grise dominée par un minaret minuscule, la Kaaba, revint souvent devant ses

yeux comme une obsession, corrm< un mirage chaque fois que le hasard le mena /au pays d'Aziyadé, au Maroc, à Ispahan, où toutes les ân*>s se tournent d'instinct vers ce coin du Hedjaz, où, dans chaque mosquée silencieuse, ty saint pùhrab indique la direction de la Mecque. Mais^amais il ne put contenter son caprice ou son rêv/ quand hier.... /

Le voyage commencera aux rives / *a Mer Rouge. /

« Oh ! cette interminable marche ]/°-ant des pareils jours sous le ciel incandesce» Pendant des pareilles nuits où les étoiles de/ ^roix du Sud, très indicatrices, clignotaient/ns un ciel d'or vert, bercé par le roulis mon/16 "es chameaux à travers des sentiers iir.si^es> vers l'horizon où se cache le petit cube/*161"1*6 blanc .' Ça avait commencé, aussitôt la / ^fUlttee, par l'escalade géante des blocs cyc\rs et ^tanesques qui se brisent abrupts s/. Mer Rouge. Une montée lente et difficile/11 ,es escarpements de grès rouge et de por/' P^rmi toutes les aridités mortes du HedW puis' *} avait fallu se mettie à avancer df. Pavs ndé par d'interminables montagnes/ es' ^rûlé par l'obstiné soleil des tropiqu/ant des heures et des heures monter ces r/ us P°ur redescendre ensuite, rien qu'u/ ' ans *es toujours étroites vallées o\[- USant on trouve parfois un peu de l'eau/68 torrentielles de l'hiver. Remonter enccJ^lttant un de ces petits carrés de verdu/ ' 2 ces Pa-

reilles montagnes ari/ " COmme Jes sil-

Ions de sabh d'un champ sans fin. Plutôt cela donr- l'idée d'nne navigation balancée dans un immense océan \sans eau, à travers d'énormes crêtes de vagues,^ soulevées par un antique bouillonnement invraisemblable de la mer au déclin de nore période géologique, qui dans les temps se ser&ent figées en une immobilité perpétuelle, cette t» versée de la contrée du Hedjaz vers l'éternelleolaine de sable de l'intérieur.... Et ces débris gsâtres, rencontrés par petits tas, le long du sent- étroit, à peine dessiné ; ces petites choses ]*es là, comme pour marquer le chemin des cara\eSj par \es nomades qui passent depuis des cles et des siècles dans ces solitudes désolées ; os blanchissants de moutons semblables a x où le Prophète écrivait à la hâte ses parole- ses sentences du Coran, pu bien ces tibias t>s côtes, qui s'effritent et tombent en poussieippg^pgki^ d'hommes qui se sont endormis l* sojr> a bout de force, les yeux tournés ver samte yii\e mystérieuse qui les appela S mirage lointain !.... »

Tandis qu rcourra cette route, le jeu des couleurs sera>ndide, les midis éblouissants, les nuits très g ^Q^ nç rencontrera pas de modernisme, ;mm£e d'usine, ni débit d'alcool, m ba a ^ Cooks ou de Cookesses, seulement ça e?s f-gures voiiees et des hommes enveiopp grands manteaux de laine blanche. i°u )ur \e mieux au long de ce voyage, — - <\ se comme une reproduction

un peu PaUe eVmoins monotone du Désert. Voici l'arrivée ^^ ,

« Descendant toujours des hauteurs escarpées sans arbres, sans verdure, en suivant Je ^entier où les caravanes cheminent depuis des millènai. res pour aller porter dans k Srrie ou sur Jts rives verdoyantes du Nil les parfums musqués de l'\émen, on n'a pas tardé à atteindre 17 fond de la vallée étroite. La citadelle. Elle es/là enfin. Et voici qu'elle se découvre tout à cou/parmi les masses blanches, dans une place mA,scuJe encerclée par des arcades couvertes dy°esques, à l'ombre de son petit minaret qui dr/e sa pointe vers le ciel et qu'on pourrait cofl™rer> en silhouette, à une colossale bougie,/'/9 maison de la pitié et de la douleur, l^tite maison blanche aux formes trapues oùr *e cœur de l'Islam ! Et tout de suite vous /rer>d le sentiment du trop lourd, du trop é^nt> du surhumain, de l'éternel. Il y a comt"e temps qu'il est là, ce petit cube de bloc.'* reilés par du ciment, sans fenêtre, avec sa i . asse et étroite où l'on doit entrer en ramp: eyn ayant l'hégire, avant le christianisme, r* déJa> debout à côté de cette fontaine, le* m.Zem> qui ne tarit jamais dans cette l aric"té, il était déjà sanctuaire respecté. / en, m en a vu venir, des générations de p*' * enerer dans son ombre fétide la pierre j;Cette Pa«vre pierre biisée en une douzaine Ceaux Par les coups <le bélier des siècles e " °n adorait comme un dieu. Et combien ^"T3 enCOre de ces pauvres fils du Propl • e toutes tes parties du monde de l'i *PPorter l'hommage de leur foi, leurs f lon«temPs tendues,

leurs espoirs de toute une vie, en une démarche hiérarque, longtemps souhaitée, avant de s'endonuiv pour to îjoyrs en un coin perdu des grandes solitudes désekes. Et dire qu'il y aura un dernier adorateur, un dernier pèlerinage, une dernière prière, un dernier jour !...

Mais qi'est-ce que c'est que ça, et où sommesnous ? C*s hommes que je vois là-bas courir à demi vêtu, le bras nu, et tourner autour de la Kaaba, etioire de l'eau au puits de Zemzem, et se précipita vers la colline qui est à gauche de La Mecque on dirait des acrobates d'un cirque gigantesquet qu'une folie aurait pris subitement. Ah ! je me uviens, ce sont des pèlerins qui accomplissent ^ rites sacrés et qui, à peine arrivés dans la cité inte, se préparent à partir bientôt passer la nuitir }e haut Arafat avant de revenir, demain soir, , coucher du soleil, en courant toujours, dans, vallée de Mina où il y a, sur la route, trois piis de pierre que l'on doit lapider sept fois. C est liturgie qui date des âges perdus et que le pèteKdoit observer pour devenir un hadji vénéré de 1S ies croyants. C'est bien simple. Mais je ne «tendais pas à voir cette course échevelée et ces^j^ades en arrivant auprès de la petite cidae samtC) qUe les rayons du soleil qui comnu. d'éclairer rouge allument encore une minutt,ant je disparaître... »

Entre deux excuns dans les environs, et jusqu'à Médine, Pien otj visjtera plusieurs fois la Kaaba, sous le y, sojejj d'éblouissement et de mort, à l'heure i.jse ju crépuscule, à minuit, sous la clarté ie de ja ]une Spectrale,

quand il s'y glissera furtivement, malgré la surveillance et le danger. Et cela fera sept ou huit descriptions chaudes et colorées, — colonnettes, arabesques, mosaïques, nacre, lapis, coulée de feu et de lumière, incandescence, splendeurs, matités, ors, gris-perle, bleu, rose, — de la même Kaaba et de la même place circulaire. Puis viendra, trop tôt, le moment définitif du retour : et il sera mélancolique, obsédé par de tristes pensées. « Oh ! ce sanctuaire, revu une dernière fois, ce sanctuaire aux pauvres pierres blanches imprégnées d'antiquité, d'où émanent des parfums de prières, il va falloir le quitter et lui dire un adieu éternel ! Et je n'en emporterai même pas ce qu'en emportent les plus humbles de ceux qui viennent du fond du désert du Moghred, de l'Atlas, des monts de Syrie, du plateau de l'Iran, une fierté et une consolation. Et dire qu'il aurait pu me verser à moi aussi un peu de cette piété et de ce soulagement qu'il prodigue à ceux qui croient ! Tant de lieux d'adoration éperdue où je me suis abrité un jour, comme en une oasis bienfaisante. Mais je dois partir d'ici, comme hier des magnificences de Bénarès ou des ruines d'Angkor, sans avoir découvert la paix que mon âme aventureuse quête, par tous les continents, depuis des années, depuis le temps trop court de ma vie si brève, éparpillée par toute la terre. Mais non. De ces sanctuaires devenus de plus en plus des lieux de supplication et de pleurs j'emporterai, du moins, cette certitude que les hommes ont un besoin nostalgique de croire, et que leurs pauvres

yeux baignés de larmes se tournent naturellement vers la Pitié suprême d'où ils attendent le soulagement de leurs misères. Et quand de mes courses à travers le monde, les plus futiles ou les plus graves, de mes pèlerinages sans nombre, je n'aurais recueilli que cette affirmation inquiète, je n'aurais pas marché inutilement sur tous les chemins de douleur et de souffrance où se traînent les plus obscurs de mes frères, et il me resterait de mon trop court passage ici-bas, quelque chose pour affronter la vieillessse lugubre qui argenté mes cheveux, l'énigme de la mort, l'horrible Mort qui me frôle déjà de ses doigts glacés ! »

Pour copie non conforme.

Edouard Rod

L'ombre s'étend sur la montagne

Voici que M. Edouard Rod abandonne le roman social où il s'était si brillamment essayé avec un Vainqueur et Y Indocile, et qu'il se reprend à nous conter des aventures sentimentales. Avec charme et talent, disons-le tout de suite. M. Rod n'est jamais banal, il n'écrit pas ses romans pour le seul plaisir de nous dire des fables imaginaires, il mêle un grand souci d'artiste, de poète et de penseur aux récits qu'il détaille avec une habileté consommée. C'est donc toujours un régal de le lire.

Le monde qu'il met en scène cette fois (1) est encore le monde cosmopolite qu'il affectionne, en bon Suisse qu'il est ; c'est une société d'élite,

(1) Edouard Rod, L'ombre s'étend sur la montagne. Paris, Fasquelle.

d'artistes, âmes affinées par notre extrême civilisation.

Un célèbre musicien, Lysel, qui a gardé, dans l'exil et la pauvreté, un amour romanesque pour sa patrie, la Pologne, a rencontré une jeune femme riche, Irène, née d'un père anglais et d'une mère suédoise, mariée à Jaffé, philosophe aux idées audacieuses et anarchiques. Il s'en éprend. Jaffé le sait. Il ne proteste point : ce singulier homme a signé, en même temps que sa femme, un papier où chacun des époux déclare ne pas mettre obstacle à la séparation en cas de désaccord.

Or, Lysel et Irène ont vieilli. Un soir, tandis que l'ombre s'étend sur la montagne, assistant à un coucher de soleil, sur la Jungfrau, ils s'aperçoivent que leur amour a vieilli avec eux, et que sur lui aussi l'ombre commence à s'étendre. Irène, prenant prétexte de la souffrance de son mari, et de celle de sa fille, Anne-Marie, toujours froide pour eux, qui observe et juge sa mère, parle de séparation complète et consentie. « Vous voyez bien que les plus belles choses ont leur fin, dit-elle. — Elles recommencent, » répond Lysel.

Lysel doit partir pour Paris où l'appelle la maladie subite de son ami, Hugo Meyer. Il l'annonce à Irène. Elle qui voulait la séparation une minute plus tôt, et malgré lui, se reprend : « Vous aviez un tel chagrin, et je ne m'en doutais pas ? » « Si profonde était leur tendresse, que l'ombre de la mort, en rampant vers eux, les rapprochait davantage. »

Le malheur les rapproche bien mieux. Irène a résisté aux désirs de son mari qui veut l'emmener

en Italie, pour assister à la première de l'opéra Wallenrod, de Lysel. C'est un désastre complet. Le public monté et houleux murmure et siffle. L'auteur en est aigri, elle prend part à ses douleurs. Mais, dans une dernière promenade avant le départ du musicien appelé en Amérique, elle ne lui parle pas moins des droits de la vérité sur sa vie, et de la séparation nécessaire.

Une fois seul avec sa femme, Jaffé lui parle franchement. Elle doit reprendre sa liberté, selon les conventions, ou ne plus revoir le musicien. Il l'exige au nom de sa fille dont ce spectacle immoral trouble l'innocence, au nom de sa souffrance qui pleure enfin. Elle se décide à ce qu'elle considérait tout à l'heure comme une lâcheté.

Lui, en Amérique, est écœuré des besognes auxquelles l'astreint un contrat avec un entrepreneur de spectacles. Il s'ennuie à mort. Tout lui échappe. Même son art. Un soir, le dernier, tandis qu'il joue un morceau préféré, ses doigts se raidissent tout à coup. Il a la crampe des violonistes.

Avant de reprendre le paquebot pour l'Europe, il reçoit une lettre d'Irène. C'est un congé en bonne et due forme. « Il y a déjà longtemps qu'avec une , douloureuse clarté, je nous vois flotter tous deux dans l'erreur et le mensonge... « Lysel répond par une longue lettre, journal de voyage et à la fois réquisitoire contre les codes humains. Il raille Jaffé qui vient de contredire, dans un livre récent, ses anciennes théories de la toute-puissance du moi par l'exposé d'une morale de la race et de la collectivité. Le bonheur complet ne se doit pas demander à la vie. « Mais il y a aussi des nœuds

que la mort seule peut trancher — et le nôtre était de ceux-là. »

Bon prophète, ce musicien. A peine rentré à Paris, il reçoit une dépêche qui l'appelle à Ravenne. Irène est malade. Ce n'est pas une feinte. Arrivé en Italie, il la trouve très faible, frappée à mort. Jaffé introduit lui-même Lysel. Il pardonne, il comprend. « Elle va mourir de mon erreur, je le sens, je le sais, avoue-t-il à son rival. Le droit ? où est le droit ? Les questions de cœur ne répondent pas de l'état-civil ; un être noble, digne d'amour, appartient à l'être qu'il aime et qui sait l'aimer... » Le voilà revenu à ses premières théories. Irène peut mourir. Elle voit les deux hommes réconciliés, sous le regard bienveillant d'Anne-Marie. « La vérité !... murmure-t-elle. — La vérité ! reprend Lysel ; elle nous enveloppe, elle nous aveugle, elle nous inonde ! » Elle meurt, ainsi, sans trouble, sans souffrance. « La Mort triomphait avec l'Amour et la Vérité, comme si, seule, elle possédait le don de les réconcilier. »

Tel est le roman. Mais les livres de M. Rod sont de ceux qu'on ne résume pas. Quand on a essayé d'en noter les aventures, on s'aperçoit qu'on n'a rien fait pour les caractériser. On les reprend : ils se relisent très bien, ce qui est assez rare pour des romans. Même après cette seconde lecture, la plus belle partie de l'œuvre échappe à l'analyse. Il est impossible d'en rendre le charme.

Il faudrait dire la beauté des descriptions, des paysages qui sont des états d'âme, le couchant sur la Jungfrau, la promenade dans les bois aux environs de Paris, l'excursion de la Pinède où Irène

prend la fièvre qui doit l'emporter, la visite à la chapelle Sancta-Maria, de Ravenne, où Lysel et Jaffé retrouvent dans un tableau de Giotto, la Mort de la Madone, le spectacle de l'agonie qu'ils ont sous les yeux chaque jour ; il faudrait insister sur la vérité et la délicatesse des analyses psychologiques, suggestives de tant d'idées qui sont dans notre atmosphère, représentatives de l'état d'âme de plus d'un de nos contemporains ; il faudrait noter l'art avec lequel M. Edouard Rod ramasse une scène en quelques pages, la première de Wallenrod, l'agonie d'Irène, et la dernière exécution de violon où Lysel fait chanter, devant la moribonde, toute sa sensibilité de musicien, toute la tristesse de son amour brisé, toute son âme.

Il vaut mieux expliquer ce qui dépare ce roman si beau, selon nous.

C'est un adultère qu'il nous décrit, et il le fait avec une discrétion parfaite et peu commune,, sans qu'un mot puisse choquer le lecteur, presque chastement. L'adultère est contraire à la vérité que l'homme doit toujours mettre dans sa vie ; c'est un mensonge permanent, un attentat perpétuel aux droits de l'enfant dans la famille. Telle est l'idée qui se dégage de ces aventures sentimentales. M. Rod a noté avec la précision qui lui est ordinaire les souffrances de l'amour coupable. Les trois premiers quarts du livre démontrent avec une force admirable l'incompatibilité qui existe entre cet amour et la famille.

Irène le constate. Elle pense sans cesse à l'erreur, au mensonge de son existence de femme. « L'erreur de croire qu'on peut impunément substituer la

règle qu'on se fait soi-même de son amour à celle où l'expérience des siècles a emprisonné l'amour ; et le mensonge, ou plutôt la longue chaîne de mensonges dont cette erreur initiale multiplie et soude les anneaux. » Et elle déclare, pour prévenir les objections, que ies sophismes ne peuvent plus la leurrer que le cœur invoque pour justifier ses faiblesses.

Jaffé le constate. Lui, le farouche destructeur de la morale établie, au contact des faits, a vu la nécessité d'y recourir. Anne-Marie, la première et la plus innocente victime de l'adultère, en souffre jusqu'au plus intime de l'âme, puisqu'elle en venait à condamner sa mère.

Lysel lui-même, à qui il était plus difficile de convenir de la fausseté criminelle de leur vie, parce qu'il était le plus intéressé à dire l'hypocrisie des lois humaines opposées au code éternel de la nature, quand il a vu Irène condamnée à mourir à cause de lui, avoue à Jaffé qu'il s'est trompé : « J'ai cru qu'on peut cheminer entre le mensonge et la vérité: je m'accommodais très bien de ce compromis... Et elle va en mourir... Elle va mourir de mon erreur, je le sens, je le sais. »

Telle est la leçon qui se dégage de cet adultère, une des raisons qu'on a de le condamner. C'est la conclusion logique et morale de cette histoire.

Erreur. Les dernières pages détruisent cette logique et cette raison. Un changement complet s'opère dans l'âme des malheureux que cet amour en dehors du mariage a tant fait souffrir. Jaffé répond à Lysel : « Nous sommes toujours les dupes de notre égoïsme ; je ne le sais que depuis

quelques jours... Ce fut mon erreur, Lysel, non la sienne, c'est à moi qu'il vous faudra le pardonner. » Et voilà les rôles renversés. L'époux légitime est le coupable. Il s'excuse. Il s'efface devant son rival, au lit de sa femme mourante. Anne-Marie n'est plus choquée par la présence de cet étranger. Elle lui est presque reconnaissante.

Ainsi sont contredites nos prévisions. Le roman tourne ainsi à l'exaltation de la passion individuelle qui trouble et détruit la famille, et menace la société. M. Rod réconcilie l'amour et la vérité par la mort. Mais n'est-il pas dupe en voulant l'établir ? Si l'adultère ne cesse d'être une hypocrisie que par la mort d'un des coupables, n'est-ce pas précisément la condamnation de cet adultère ? Et, si l'on veut rester logique, ne doit-on pas voir le châtiment de l'amour coupable dans la mort même qu'il a causée ? Comment le psychologue qu'est M. Rod ne s'en est-il pas aperçu ? Comment le moraliste qu'il veut être ne s'est-il pas révolté des conséquences qu'entraîne la théorie où il aboutit ?

Il est donc regrettable, selon nous, qu'il ait atténué, qu'il ait ruiné à la fin de son délicieux roman la morale qui s'en dégageait, si belle et si frappante dans sa vérité. Il est regrettable qu'il semble avoir conclu à l'apologie de la passion que les faits, tels qu'il les contait, nous amenaient à réprouver. Le roman y a perdu.

Quand nous aurons dit qu'il se mêle à ce défaut le plus grave quelques autres tâches — par exemple, que l'amour de Lysel et d'Irène est plus réel qu'expliqué, que la nature même de cet attachement que nous sentons profond nous échappe,

que d'autres personnages sont imprécis, et vagues, telle Mme Storm, la mère d'Irène — nous aurons dit tous ou à peu près tous les défauts de ce roman. Mais il nous restera à ajouter, pour être juste, que L'ombre s'étend sur la montagne n'est pas moins, malgré ces imperfections de détail, malgré le mal-fondé de la doctrine qu'il tend à établir, l'un des plus beaux romans, le plus beau sans doute qui ait paru chez nous en ces dernières années.

Les Unis

M. Edouard Rod deviendrait-il un doctrinaire, un romancier à thèses ?

C'est la question qui se pose nécessairement quand on a lu son dernier livre les Unis (1). Livre de haute conscience et de loyauté, il faut s'empresser de le dire, bien qu'il ne soit pas utile d'y insister quand on connaît le souci moral dont s'inspire désormais, et davantage à chaque œuvre nouvelle, l'auteur des Roches blanches et d'Un Vainqueur. Mais aussi roman à idées, roman à thèse même, plaidoyer en faveur du mariage traditionnel, ou réquisitoire contre les innovations dangereuses des idéologues.

(1) Edouard Rod, Les Unis, Fasquolle.

A vrai dire, l'évolution vers une manière plus forte, vers moins de dilettantisme ou de pessimisme stérile, était manifeste dans les livres que nous a donnés depuis quelques années ce Suisse opiniâtre et laborieux qui tient aujourd'hui l'un des premiers rangs parmi nos romanciers de France. Et je ne parle pas de ceux qu'il qualifie études sociales, tel Y Indocile, et tel Un Vainqueur : la chose est trop évidente, et, étant donné le sujet, trop naturelle. Mais bien aussi de ceux qu'il appelle études passionnelles — dont le type d'autrefois était peut-être les vies de Michel Tessier et l'inventaire troublant de ses aventures sentimentales — où il met désormais plus de sérieux et de gravité.

M. Rod n'est plus de ceux qui semblent se complaire et s'amuser à détailler les mille et une complications de l'adultère, sans qu'une leçon s'en tire ou puisse s'en déduire. Il montre encore l'ilote ivre, avec un soin scupuleux, étalant ses misères et ses tares. Mais ce n'est plus pour le seul plaisir. Ce n'est pas surtout chez lui appel aux curiosités malsaines et perverses qui s'éveillent si aisément dans les âmes humaines. Il le montre sans dire toujours expressément : voilà où conduit le vice qu'il faut éviter ; mais sans dire cependant : voici un spectacle curieux et intéressant à qui ne veut rien ignorer des troubles de la passion.

A coup sûr, le dessein moral de ses derniers romans n'apparaissait pas toujours avec la netteté qu'on eût désirée. Dans cette belle étude psychologique qui a nom Aloyse Valérien, dans ce beau livre de mélancolie et de souffrance plus pro-

fondes qui s'appelle L'Ombre s'étend sw la montagne, il faisait voir avec merveille et en artiste délicat les tristesses de l'adultère, la lourde chaîne d'erreurs et de désillusions que traînent après elles les âmes faibles, les âmes coupables. Mais de leçon, il n'y avait que l'apparence. La conclusion était une grande pitié des misères humaines. Ce n'était pas toujours un exemple qu'on proposait d'éviter. La moralité s'insinuait longtemps, dans les trois premiers quarts du livre. Brusquement, M. Edouard Rod se donnait à lui-même le démenti. La fin du roman détruisait ce que semblaient poser les prémices. Les héros veules ou maladifs revenaient malgré tout à leur vomissement. C'était une douleur profonde et désenchantée, un pessimisme découragé qui soulignaient la vanité de l'effort vers le mieux, vers l'honnête et la vertu.

Cette fois, M. Rod prouve. Ou du moins, il semble en avoir le désir, sinon l'intention.

Il nous conte un fait divers si l'on veut. Mais avec tant de soin, avec un si évident appareil de démonstration, avec une si cruelle ironie parfois qu'il en sort une leçon, une thèse.

Rémy Verres est un vieux savant, mystique d'un mysticisme à rebours, mais violent anticlérical, et sans religion. Ou plutôt, comme la plupart des incroyants, il s'en est fait une, dont le premier dogme est la foi au progrès indéfini, le second l'indépendance réciproque de l'homme et de la femme. Selon ses principes il a marié, ou plutôt uni à des camarades de passage ses trois filles aînées, en dépit de son expérience personnelle. Il s'est uni à une femme qui l'a indignement trom-

pée, mais cette aventure, comme il arrive, n'a pas entamé son incurable optimisme.

Cette fois, il doit avoir réussi. Ses filles ont l'air si parfaitement heureuses. Il peut donc, en toute sécurité, marier sa dernière fille à un jeune homme qui se déclare épris et qu'on connaît à peine. Elle aussi filera dans l'union libre le plus pur des bonheurs.

La cérémonie se fait en cercle intime, selon le rite établi par le père. Verres est à la fois le pontife et le panégyriste, le maire et le curé. On pleure d'attendrissement à écouter les paroles sereines du vieux patriarche arrivé au terme de ses vœux. Et le jeune couple s'envole, pour la lune de miel.

Hélas ! comme le miel aisément tourne au vinaigre. A peine partie, l'unie revient. Elle en a assez. L'élu de son cœur est le dernier des misérables. Malgré Verres qui prêche toujours l'amour et l'avenir, elle ne reprendra pas la vie commune. Et elle vivra désormais au foyer paternel, vaincue par la vie, découragée et déshonorée, ne gardant de son rêve qu'un mauvais souvenir, et un pauvre petit être sans père qui lui rappellera jusqu'à la mort sa honte et l'erreur de Verres.

Car on tourne peu à peu à la révolte, dans son entourage, contre l'idéologie mystique du savant. Comme si la rupture de sa fille était le premier coup de sape, tout s'effondre autour de lui de ces ménages échafaudés à la hâte sur une base fragile. Leurs dissentiments, leurs oppositions, leur misère apparaissent soudain.

Mais cela ne convertira pas le rêveur obstiné qu'est Verres. Il sera victime de la vie, non de ses

théories. Et sa religion qui aura tant fait souffrir autour de lui n'en sera pas détruite, ébranlée seulement, et jalousement gardée par le savant. Comme un naufragé il restera accroché à l'épave que la tempête ne peut faire sombrer, d'autant plus qu'il verra tour à tour s'engloutir les autres à ses côtés.

M. Edouard Rod, qui avait déjà bien souvent montré dans ses romans des idéologues têtus, n'a pas donné de caractères plus fermes, plus sectaires, plus individuels que Rémy Verres.

Au point que cette pauvre existence de mécomptes qu'il nous détaille semble bien plus une histoire bâtie de toutes pièces pour les besoins de la démonstration qu'un fait divers enseigné par la vie.

On le pourrait croire à première vue. Mais ce cas singulier n'en est pas moins réel. L'anecdote quotidienne nous le prouverait, s'il en était besoin. Il y a dans notre monde, détaché de toute croyance positive, de ces visionnaires, de ces idéalistes, de ces optimistes intransigeants, doucement entêtés dans leurs illusions.

En voulez-vous un exemple ? Les journaux de ces jours passés nous le donnent. Je ne sais si le Verres de M. Edouard Rod est l'éminent géographe Elisée Reclus, et s'il a eu dessein de peindre ses idées et ses mésaventures. Et après tout il n'importe. Mais le rapprochement qu'on pourrait faire n'en est pas moins étrange.

Voici ce que nous contait il y a quelque temps la chronique des tribunaux.

« On plaide devant la première Chambre du tribunal un procès en divorce qui prouve que,

si Elisée Reclus fut un grand géographe, on doit le considérer comme un médiocre prophète.

« Il y a quelques années, il avait marié sa fille adoptive avec un graveur de talent, M. Barbottin, qui justement expose cette année au Salon un portrait de M. Fallières.

« Ce mariage fit quelque bruit : célébré en famille, sans le consentement d'aucun officier de l'état-civil, et encore moins d'un prêtre, on laissa dire qu'il servirait de modèle à maintes unions libres, délices de la société future.

« Au dîner nuptial, Elisée Reclus prononça un assez long discours, dont les passages suivants ont été lus hier aux juges par Me Torau-Beyle, avocat de Mme Barbottin :

« Mes chers enfants, vous avez désiré qu'une voix » tendrement amie prononçât quelques paroles » de cœur à l'occasion de votre mariage. Unis par » votre libre volonté, sans qu'une parole indis- » crête ait pu influencer sur votre choix, vous avez » voulu, non qu'on ratifiât ce qui était déjà décidé » par vous — ni père ni mère ne pourraient s'arro- » ger semblable privilège — mais qu'on vous » exprimât les sentiments de profonde amitié » que nous avons pour vous...

» Le mariage est ineffablement bon et doux ; » il commence dans le ravissement et, pour ceux » qui sont vraiment unis, il est ravissant jusqu'au » dernier jour.

» Puis l'orateur félicita sa fille adoptive d'avoir épousé un artiste ; il fit l'éloge de l'art et prêcha l'amour de la... République.

» Souvenez-vous aussi que l'art lui-même, tout

» grand quil est, n'est pas ce qu'il y a de plus » grand. La cause qu'on appelait autrefois du » beau nom si profané de la République, la cause » de la liberté et de l'égalité des hommes est bien » plus haute encore, et, pour cela, il faut savoir » tout sacrifier, s'il est nécessaire, le passé, l'art, » la famille elle-même et tout ce qui fait la joie » de la vie. En entrant dans votre existence à deuxv » êtes-vous prêts à ne jamais démériter de votre « courage par quelque défaillance ?

» Si vous êtes en effet résolus à tout, nous vous » saluons avec respect. Vous serez parmi les heu- » reux, et mieux encore parmi les bons. »

« M. et Mme Barbottin méritent certainemcni d'être classés parmi les bons, mais ils ne sont point parmi les heureux, et ils refusent « d'être unis jusqu'au dernier jour. »

« Il faut dire que la bénédiction laïque d'Elisée Reclus ne leur parut pas longtemps suffisante ; ils la régularisèrent devant un officier de l'étatcivil... »

Qu'est-ce que cela prouve ? dira-t-on. Au moins que M. Edouard Rod n'a pas traité un sujet si exceptionnel qu'il paraît, qu'il n'a pas imaginé et torturé une aventure factice pour les besoins d'une cause, que son fait-divers est tout un symbole, et peut-être plusieurs autres choses encore.

Sans rien exagérer, on peut entre les deux hommes Verres et Reclus, entre les deux erreurs, établir des points de rapprochement.

Comparez au discours de tantôt l'allocution plus mystique, mais non moins sûre et combative,

que prononce Rémy Verres à l'union de sa petite dernière :

«...Nous ne voulons pas plus du mariage civil que du mariage religieux, parce que le mariage, à nos yeux, n'est pas plus un acte civil qu'un sacrement. Iî est un contrat privé; conclu entre des parties maîtresses de fixer à leur convenance la part de liberté qu'elles aliènent ou conservent. Il doit être cela ou le devenir, si vraiment, comme nous le voyons tous ici, la liberté est la condition première du progrès social...

« Comme l'ont répété les sages de toutes les époques, habiles à discerner les jeux des causes et des effets, l'homme est l'artisan de sa destinée. S'il tient à bien conduire sa vie jusqu'au terme, certains sacrifices s'imposent à lui ; s'il ne sait pas les accepter et ne recherche que le plaisir, l'expérience enseigne qu'il récolte amertume et déception; si, au contraire, il dirige son désir vers des joies plus pures, il ne sera jamais déçu. En pensant à soi-même, on se trompe toujours ; en pensant à l'avenir collectif dont on est l'artisan, au sort des enfants qui dépendent de nous, on marchera dans la vérité, vers le vrai bonheur : celui qu'on n'atteint pas, mais qu'on prépare... »

Et rapprochez, si vous en avez le loisir, les deux vies. Verres, ancien fédéré, député en 1871, astronome célèbre et propagandiste des doctrines anarchiques dans les revues révolutionnaires, juxtaposant les exposés scientifiques aux articles combatifs, pour qui l'optimisme est une force, l'anticléricalisme une doctrine ; et Reclus, le

banni du Deux décembre, pris durant la commune les armes à la main au plateau de Châtillon, exilé en Suisse, ayant volontiers mêlé aux travaux géographiques la propagande ardente en faveur des idées violentes, des théories antireligieuses et nihilistes ; tous deux plus que septuagénaires ; mais gardant la candeur et la naïveté des jeunes croyances ; tous deux cruellement déçus par l'expérience.

Ou plutôt admirez en Rémy Verres, sous l'âme du sectaire et du mystique, telle que nous l'avons montrée, la vie de l'âme même, la pauvre âme humaine volontiers exaltée par l'avenir quand le présent la meurtrit ; révolutionnaire dans le cadre de l'existence la plus paisible, la plus bourgeoise, et, humainement, la plus honnête ; optimiste malgré les souffrances, ou à cause d'elles ; éternelle blessée qui se console d'une chute par un rêve d'espérance, et de la réalité brutale par l'idéologie la plus creuse, la plus vaine, mais aussi la plus généreuse qui soit ; la pauvre âme chrétienne qui n'est plus chrétienne, mais qui s'en souvient malgré elle, du moins quand elle se sent inconsciemment traversée par un grand souffle d'Evangile, quand elle souffre et saigne de toutes les plaies de l'humanité.

M. Edouard Rod qui se plaît à faire vivre ces âmes n'en a pas montré peut-être de plus égarée que celle-ci, de plus sincère, de plus vraie et de plus pitoyable à la fois. Verres domine le livre. Les unis sont nombreux. Mais c'est lui qui en est le père et l'inspirateur. Son image déborde sur tout le tableau.

Autour de lui gravitent des personnages qui ne le valent point. Ils ont trop l'air de fantoches qui représentent, roidement, comme des symboles, une idée ou une doctrine. Les comparses sont trop bien assortis. Ils semblent trop factices à :orce d'être des personnifications de théories, à orce d'être des types. Et cela n'est pas un reproche adressé à M. Rod. Ce serait plutôt un éloge qui prouverait du moins l'attention patiente avec laquelle il a voulu entourer le patriarche de l'union ibre de toute une lignée diverse, et la netteté et a force de son étude.

Mais on doit dire que sont moins vivants que iVerrès, le prototype, Romanèche, le type du Homais d'aujourd'hui, du professeur de lycée arriviste lancé dans la politique radicale et antireligieuse, l'oncle Emmanuel, le vieillard positif 3t conservateur, dont le gros bon sens s'effraie des imaginations féeriques, Gagnery, le viveur oujours à la recherche d'une proie, sans scrupule dans son matérialisme égoïste, le mari jaloux, e mari brasseur d'affaires, l'épouse coquette, 'épouse mondaine et frivole, l'épouse qui se lamente et qui pleure.

C'est dans ce monde divers, curieusement assemblé par l'idéalisme de Verres, étalé et détaillé par 'art de M. Rod, que s'ébauchent les plus sombres tragédies. Jusqu'à la catastrophe finale, jusqu'à a ruine.

On voit donc à présent ce que veut Je romancier, 3u plutôt ce qu'il ne veut pas. L'hstoire qu'il ious conte a une signification précise et absolue. Les Unis sont une étude psychologique encore,

mais surtout un roman social. Ils font le procès de l'union libre. Ils sont une satire, ou si l'on veut un théorème, plus qu'un roman.

Il ne faut pourtant rien exagérer. Et M, Edouard Rod, qui dans la préface d'un de ses derniers livres chapitrait d'importance ceux qui veulent voir à tout prix des thèses dans ses études, a le droit de faire des restrictions. Mais ce n'est pas notre faute, en vérité, si le caractère doctrinal apparaît plus que jamais dans les Unis.

On doit dire d'ailleurs que cette thèse, si thèse il y a, n'est pas si évidemment prouvée qu'elle ne renferme des faiblesses ou des insuffisances. Le raisonnement que se tient Verres, au fond, la plupart des lecteurs, surtout ceux que les conclusions des Unis peuvent froisser, ne manqueront pas de le tenir.

Tout cela, diront-ils, est bel et bon. L'union libre est artisan de malheurs dans cette famille. D'accord. Mais où sont les raisons de ces malheurs ? Est-ce dans l'institution même ? Il n'apparaît guère ; ou du moins M. Rod ne nous le montre point. Les unions libres ne sont pas heureuses dans son livre. Mais après ? Cela prouve tout au plus que Gagnery est un triste sire à qui l'on n'eût jamais dû confier sa fille, que les autres unis sont des hommes de rencontre, trop peu connus d'abord, trop peu étudiés. Verres a manqué de perspicacité. Il a trop vécu dans l'irréel. Mais supposez un père prudent qui examine lentement, qui mûrit les unions. Supposez qu'il n'ait pas contre lui une fatalité brutale. Supposez que le romancier ait moins bien adapté les désastres...

Ainsi serait prouvé une fois de plus, s'il était nécessaire, qu'il est bien difficile d'écrire un roman à thèse, et que ce roman, d'ailleurs, prouve peu, et convertit moins encore. Nous le disions à propos de M. Paul Bourget. M. Rod semble aujourd'hui et de plus en plus imiter sa manière. Il est moins troublant sans doute, plus moral peut-être et plus scrupuleux, s'il n'est pas meilleur artiste et observateur. Il n'est pas plus que M. Paul Bourget artisan d'évidence.

Si la morale, disait, ou à peu près, je crois, un philosophe, si la morale se prouvait à la façon d'un théorème, il y aurait encore des hommes pour en nier la nécessité, et pour la rejeter.

C'est toujours là, hélas ! qu'il faut en revenir.

Le Pasteur pauvre

Le roman posthume qu'on vient de publier d'Edouard Rod, le Pasteur pauvre (1), rappelle bien plus ses œuvres des débuts, alors que son expérience n'allait guère au delà, ou ne se plaisait guère au delà de la rive du Léman et des montagnes du pays natal, que ses derniers livres plus

(1) Edouard Rod, Le pasteur pauvre, Paris, Perrin.

solides et plus expressifs qui vont d'Un vainqueur aux Unis. Ce roman a-t-il été écrit au temps où Rod s'ingéniait à peindre sa petite province, les communes calmes de la Suisse française, la paroisse protestante et le pasteur ? On le croirait vraiment. Aussi peut-on dire, sans crainte de démenti, que le Pasteur pauvre n'ajoutera guère à la réputation, très enviable et très méritée, du romancier que nous avons perdu.

Ecrit en un style limpide, de trait net, familier à Rod, mêlé assez souvent d'idiomes locaux que l'on n'avait plus accoutumé de rencontrer chez lui, ce roman dénote pourtant le sens aigu de l'observation, volontiers sarcastique dans sa froideur, que les Roches blanches avaient révêlé. Tout un petit monde exotique et singulier de mœurs et surtout de religion s'y étale. Et peut-être, cette nouveauté nous en fait-elle le charme principal.

Pas d'aventure d'amour en ce roman — la chose est si rare. La vie d'un pasteur simplement, très fervent, un peu naïf dans son intransigeance et sa bonhomie, le pasteur Cauche. Comme à l'ordinaire, il a de graves soucis de famille, et Rod y insiste. Il est très pauvre. Sa femme, dont la foi est capable d'ébranler les montagnes, lui donne deux jumeaux par an. Et cependant les ressources n'augmentent point. Ecoutez les tribulations de l'excellent ministre.

Il vient de faire un héritage. Au partage des biens de son père, où il a dû être naïvement lésé, il a obtenu la vigne, la vieille vigne familiale, l'orgueil de toute sa race. Mais il a des principes très absolus contre l'alcoolisme. C'est même un

de ses thèmes préférés de prédication. Comme il veut être conséquent, comme il est timide devant l'opinion publique, et croit ingénument aux belles promesses des ivrognes, après de multiples hésitations, pour convertir un paroissien égaré au renoncement total, il se décide à arracher les ceps, afin de planter des pommes de terre en son champ. On rit, on se fâche autour de lui. Sa seule ressource est de souffrir en silence une pauvreté qui pouvait s'atténuer grâce à la vigne, et de fuir devant l'indignation révoltée de ses ouailles.

Fuir ? Mais le moyen ? Son sermon d'essai qui devait le signaler aux électeurs d'une paroisse vacante l'a montré pauvre orateur ; sa redingote élimée, son pantalon effiloché ont fait pitié ; et puis, l'histoire de la vigne l'avait précédé. Il échoue.

Mais le poste de Saint-Presle n'a plus de pasteur ; aucun candidat ne daigne s'y présenter. Saint- Presle est sur la montagne, dans le brouillard, habité surtout de tuberculeux, et peuplé de sanatoria. M. Cauche y mène son dénuement sordide et sa tribu. Mal accueilli, ne voilà-t-il pas qu'il découvre que la coupe de la Cène doit être un véhicule de microbes de Koch. Première bévue : il le dit tout haut, et passe pour vouloir ruiner le pays en éloignant les malades.

Entre temps, il rend visite à un condisciple d'autrefois, séjourne chez le collègue qui a épousé une riche héritière. Tout occupé de la gestion de sa fortune immense, l'ami vit en un décor somptueux, parmi des relations mondaines. Type du pasteur financier qui laisse aller sa paroisse à vau-l'eau.

Gauche assiste à sa ruine, à son désespoir. Encore une de ses illusions qui tombe. Le tableau est d'un sceptique du protestantisme qui s'amuse malignement à grossir les contrastes.

Cependant, une jeune Américaine millionnaire qui s'en va de la poitrine s'est attachée à Emmeline, la fille du pasteur. Elle lui donne des robes luxueuses, tous ses bijoux. M. Gauche songe à refuser. Impossible. Seconde bévue : il passe pour un intrigant, le village devient nettement hostile. La poitrinaire meurt. Et son père adopte Emraeline, propose de lui payer le séjour à Paris où cultiver sa voix mélodieuse, un organe tout à fait précieux. Le roman tourne au fantastique. Cette fois, le pasteur s'obstine. Qu'à cela ne tienne ! La jeune fille part malgré lui, a du succès là-bas, à l'Opéra-Comique, hérite de toute la fortune de l'Américain. Mais l'histoire a fait du bruit dans le pays. Le syndic envieux dénonce le pasteur au Grand-Conseil. A peine si on admet sa défense. Il est de plus en plus malheureux. Ses enfants le quittent tour à tour peur fuir la pauvreté et suivre à Paris leur sœur qui les appelle et dont la richesse incalculable les tente.

Tout s'achève. Mais non dans la joie. Comme tout sceptique, M. Rod est un pessimiste. Sa fille morte, Gauche hérite des cinq cent millions. Qu'en fera-t-il ? Les refuser, c'est les abandonner à ses enfants que le luxe a déjà écartés de lui et gâtés. Il accepte donc, la mort dans l'âme. A son prochain sermon au temple, devenu objet de la curiosité publique, il tombera foudroyé dans sa chaire. El, suprême injure, il passera pour avoir été tué

par sa fortune inespérée, par son orgueil démesuré.

Telle est l'histoire, et telle la physionomie du pasteur. Très précise, très vivante, très vraisemblable du moins, elle est le centre du livre. Figure falote un peu, où les traits s'exagèrent, où les qualités s'aggravent en défauts et en ridicules.

Sincérité dans l'éloge, ou caricature ? On n'ose dire, on ne sait. Il se pourrait qu'Edouard Rod exaltât à dessein cet homme simple, désintéressé, aux convictions fortes et qui a le courage de les faire passer dans sa vie. Il est plus probable qu'il l'admire, mais qu'il veut en montrer les excès déplorables. On croit deviner ça et là une ironie latente.

Il y a un abîme, en tous cas, entre cette ironie discrète et ce pessimisme railleur, qui percent entre les lignes du Pasteur Pauvre, et le dogmatisme, encore flottant par endroits il est vrai, mais réel, des Unis. Et c'est peut-être une raison de plus d'en reporter la date beaucoup en arrière.

Romain Rolland

La Nouvelle Journée

La Nouvelle Journée a paru, qui est le troisième et dernier volume de la « Fin du Voyage de Jean- Christophe » (1).

C'est un événement littéraire qui marque au début de cet hiver. On l'attendait impatiemment parmi les initiés. Le grand public même de chez nous et d'ailleurs n'est pas indifférent. Car il y a longtemps déjà que la réputation de M. Romain Rolland a dépassé notre frontière. On pourrait même dire sans paradoxe qu'elle est l'œuvre de cette société cosmopolite, répartie dans toutes les nations de l'Europe, qui établit et qui consacre aujourd'hui les plus fermes et les plus bruyantes célébrités : la république des lettres, en effet, celle

(1) Romain Rolland. Jean-Christophe, La Nouvelle Journée, Paris, Ollendorff.

qui dirige nos enthousiasmes et règle nos admirations en ce début de siècle, est semblable à la patrie des humanitaires qui ne connaissent plus les Alpes, les Pyrénées ni le Rhin. M. Romain Rolland a de quoi plaire à tous ceux qui se piquent actuellement de philosophie, de morale et d'esthétique, qui veulent en faire sans trop les approfondir, parce que cela convient, assez pour en pouvoir parler dans les salons et pour s'afficher de leur temps, - et ils sont nombreux, et ils ne foisonnent pas uniquement dans notre France. Il plaît donc encore aux étrangers : il y a dans sa manière pas mal de qualités et de travers qui devaient attirer et retenir leurs attentions.

Un lecteur qui ouvrirait pour la première fois un livre de M. Romain Rolland, qui ignorerait encore ses études documentées sur la musique d'autrefois et sur la musique d'aujourd'hui, et ses biographies pieuses, précises et exactes de Tolstoï, de Michel-Ange, de Beethoven surtout, éprouverait, à la lecture de La Nouvelle Journée, dès l'abord, assez d'étonnement. A supposer qu'il ait parcouru à la suite de nos romanciers le pays irréel que chacun à son tour s'imagine explorer et découvrir, il se sentirait tout à fait dépaysé. Il trouverait un livre dont la trame, ou, comme on dit d'ordinaire, l'intrigue, est peu développée, peu serrée, et d'ailleurs assez futile. Entre les événements minimes et ténus qui, loin de se mêler et de s'enchevêtrer, se déroulent avec une grave lenteur, il découvrirait dans la description du cadre, les conversations prolixes, les monologues psychologiques, qui sont de Jean-Christophe ou

de M. Romain Rolland, un bon nombre de pensées stéréotypées comme des maximes, daphorismes où semblent se figer une sagesse et une expérience séculaires, des réflexions philosophiques ou morales, beaucoup d'aperçus sur l'art de notre temps, d'observations sur notre société, sur la mentalité française, l'allemande, la suisse, l'italienne, et, on peut le dire car il y en a une, sur la mentalité européenne.

Le héros Jean-Christophe lui apparaîtrait comme un personnage singulier, une tête d'artiste bourrée d'intellectualisme, un cœur pétri de sentimentalité. Il erre sans cesse, comme un nomade en quête de sa patrie, ou comme un déraciné qui aurait la nostalgie d'un impossible pays natal. Cependant il compose, et l'on ne voit pas que son œuvre le satisfasse : poursuivant un beau rêve, il ne semble pas parvenir à l'exprimer. Du moins, il ne le montre guère par l'indécision et l'inquiétude d'une âme possédée par le tourment de l'insaisissable. En Allemagne, en Suisse, en Italie, à Paris, partout il promène ses désirs de créateur ; partout aussi il réfléchit, il médite, il se souvient, il prophétie- : partout il souffre et se plaint. Ne serait-ce point une vie manquée ? Ne serait-ce point le pèlerinage sans but et sans fin d'un éternel incompris ? Etrange héros que ce Jean-Christophe. Il raisonne sans cesse, et cependant le cœur chez lui tient souvent la place du jugement et de l'esprit. Il contemple le monde avec infiniment de mélancolie. En vérité, son passé, — car il a l'attitude, sinon l'âme, d'un vieillard à cheveux blancs — , a bien l'air toujours de lui gâter le présent. C'est

un homme d'hier, qui le sait, qui s'en flatte et qui n'en est pas heureux.

D'autre part, une multitude de personnages, plus ou moins réels, à peine présentés, que l'on suppose déjà connus, à la façon des personnages qu'offraient aux spectateurs athéniens la seconde et la troisième partie des trilogies grecques, viennent se mêler à sa vie, disparaissent un moment pour revenir sans qu'on les attende et s'effacer encore. De la même manière, les comparaisons poétiques, les métaphores et les allégories interviennent sans cesse dans les raisonnements, dans la suite des sentences courtes, à l'emporte-pièce, ou dans les phrases longues et enchevêtrées, qui ne sont pas des périodes et qui prétendent être des raisonnements.

En deux mots, et autant qu'une analyse brève peut embrasser les sinuosités insaisissables d'une pensée et d'un livre un peu capricieux, d'allure fantaisiste, indépendante et libre, voici ce qu'apprendrait ce lecteur de La Nouvelle Journée.

Jean-Christophe est parvenu au soir de sa vie. Son art est toujours son idole. Le renom lui est venu, mais sans la joie du triomphe et du succès, sans le bonheur de vivre. A chacune de ses heures un souci nouveau — le souci, nourriture d'une pensée toujours fiévreuse et d'une imagination toujours insatiable — vient s'ajouter au monceau de lourdes peines que les jours ont apportées et accumulées sur ses épaules débiles et fatiguées. Le début du livre nous le montre dans l'Allemagne, sa patrie : Mars commis-voyageur ne lui plaît guère, et cela ne l'empêchera pas de songer, après

tant d'autres, à la réconciliation des deux grands peuples d'Occident, des deux civilisations germanique et latine. Bientôt le voilà en Suisse : et c'est l'occasion pour lui, ou pour cette façon de poète épique et élégiaque qui nous chante ses exploits et ses aventures, de nous détailler la psychologie suisse, de nous vanter la constitution des cantons républicains, de nous montrer l'Helvétie qu'il aime envahie par le tourisme imbécile, et l'art qu'on y célèbre dégradé à l'extrême. Là il rencontre, par hasard, en coup de théâtre, Grazia qu'on soupçonne bien un peu qu'il a aimée jadis, qu'il aime encore mais silencieusement d'une amour un peu maladive et morbide et avec qui il a des conversations lentes, poétiques, rêveuses, toujours voilées de la tristesse des souvenirs. Grazia a souffert d'un mari dont elle a deux enfants. Mondaine et cependant, admirez les contrastes faciles, d'une intelligence ouverte et d'une délicatesse de sentiments qui témoignent la vie intérieure, elle habite Rome en ce moment précis. C'est une occasion pour Jean-Christophe, d'aller revoir la Ville éternelle qu'il ne regarde point d'abord, mais dont le passé, dont le caractère artistique peu à peu le reconquièrent, un prétexte à nous offrir des impression subtiles, précieusement nuancées, qui marquent l'heure présente, sur la Rome au début du xxe siècle.

Revenu à Paris, Jean-Christophe, dans les lettres qu'il écrit à Grazia, trouve le moyen d'apprécier maintenant les Français et toute la société où il vit, où il s'isole plutôt. Il n'est plus de la génération actuelle. Sa musique, si longtemps

décriée, méconnue ou ignorée, est à la mode ; phénomène extraordinaire, et qui doit ravir les sceptiques : c'est au moment même où il se sent à cent lieues de ses auditeurs, que ce musicien de génie trouve des admirateurs qui ont l'illusion de le comprendre. On le fête partout. Que lui importe ? Il n'éprouve aucun plaisir, aucune satisfaction d'orgueil, de vanité ou d'amour-propre, à aller entendre, à diriger ses concerts. Il ne savoure pas l'encens aromatique, et qui griserait un artiste vulgaire, des applaudissements et des apothéoses vengeresses et réparatrices. Il préfère la contradiction combative à l'admiration disciplinée et unanime. Les visites des anciens amis que nous ne connaissons guère, du fils de cet Olivier, le compagnon des luttes, qui lui fut si cher autrefois, l'intéressent, mais seules lui plaisent vraiment et tout à fait les visites fréquentes qu'il rend à Grazia, celles que Grazia lui fait dans son intérieur de pauvre, minable et en désordre. Ils entretiennent une amitié discrète, attristée comme un paysage d'automne jauni par la chute languissante des feuilles flétries. Il y apporte toute sa ferveur tendre ; elle n'y met qu'un sentiment variable et inconstant, du moins en apparence, qui jaillit parfois comme la gerbe d'eau d'une fontaine vive, et qui à d'autres instants court à fleur du sol comme un minuscule ruisseau, et qui est peut-être de l'amour. Avec elle Christophe poursuit et prolonge une idylle d'une douceur apaisante, d'une pureté, d'une chasteté de tableau de préraphaélite, sans issue : ils ne s'épouseront pas même sur le tard, ils n'uniront pas leurs âmes qui endurent,

côte à cote, la douleur de l'isolement. Mélancolique toujours, le brisement des rêves ébauchés et si longtemps entretenus, lamentable désillusion de la vie et des espoirs magnifiques.

Cependant l'âge vient, avec la lassitude. Jean- Christophe sent bien que c'est la fin. En contact avec des jeunes gens de la génération nouvelle — qui l'intéressent et qui provoquent son zèle, car cet artiste a des allures de directeur de consciences, — il trouve mille et une occasions de constater que tout a changé. Lui, s'enivrait d'idéologie et de rêve, qu'ils fussent apportés par des brises venues de Germanie, de Russie, de Scandinavie, ou qu'ils fussent enveloppés dans les brumes des lointaines et vagues terres du Septentrion, des pôles ou des continents lunaires : si ce n'était lui, c'étaient donc ses frères. Eux, ont la nostalgie du mouvement, le goût de l'action est charrié dans leurs veines par un sang mystérieux ; l'art ne les touche guère, il ne les intéresse qu'à de rares moments, à titre de passe-temps ; s'il les appelle toujours, ils ne l'écoutent qu'une minute, en passant, distraitement : les sports qui font les biceps nerveux, les bras d'acier et les larges épaules, sont leur principale occupation ; la hâte de courir plus vite que le vent, l'essor du « dieu volant » sont leur façon d'idéaliser. Mais Christophe comprend. Il se résigne. Il peut mourir dans la mélancolie, maintenant qu'il a appris, sans avoir l'ultime consolation d'y assister, la mort rapide et brutale de Grazia.

Un artiste comme lui ne peut finir à la manière d'un autre mortel. Et c'est tandis qu'il ébauche

une symphonie merveilleuse, ou plutôt tandis que son imagination surexcitée le présente à lui-même dirigeant un orchestre féerique, que son âme s'endort, infiniment pacifiée par cette musique qui résume toute sa vie, par cette musique qu'il chantait, ou qu'on chantait pour lui, au début de La Nouvelle Journée en termes d'un lyrisme inconcevable. « Toi seule ne passes pas; immortelle musique. Tu es la mer intérieure. Tu es l'âme profonde. Dans tes claires prunelles, le visage morose de la vie ne se mire. Au loin de toi s'enfuient, comme le troupeau des nuées, le cortège des jours brûlants, glacés, fiévreux, que l'inquiétude chasse et qui jamais ne durent. Toi seule tu ne passes pas. Tu es en dehors du monde. Tu es un monde, à toi seule. Tu as ton soleil, tes lois, ton flux et ton reflux. Tu as la paix des étoiles, qui tracent dans le champ des espaces nocturnes eur sillon lumineux, — charrues d'argent que mène la main sûre de l'invisible bouvier. Musique, musique sereine, que ta lumière lunaire est douce aux yeux fatigués par le brutal éclat du soleil d'ici-bas !,.. Tu es par delà le mal, tu es par delà le bien ; qui se réfugie en toi vit ; en dehors des siècles ; la suite de ses jours ne sera qu'un seul jour ; et la mort qui tout mord se brisera les dents. Musique qui berças mon âme endolorie, musique qui me l'as rendue ferme, calme et joyeuse, — mon amour et mon bien, — je baise ta bouche pure, je cache mon visage dans tes cheveux de miel, j'appuie mes paupières qui brûlent sur la paume douce de tes mains. Nous nous taisons,

nos yeux sont clos et je vois la lumière ineffable de tes yeux, et je bois le sourire de ta bouche muette ; et blotti sur ton cœur, j'écoute le battement de la vie éternelle. »

A la fin de ce volume étrange, le lecteur non prévenu que nous supposons toujours trouverait une trop belle allégorie, et qui montrerait à elle seule comme Romain Rolland se plaît à user des images religieuses, bibliques, sacrées, avec une familiarité ou, comme diraient les plus sévères, une désinvolture qui mérite assez souvent le nom de profanation. Saint Christophe a passé le fleuve. Avec beaucoup de peine, l'échiné ployée, appuyé sur un pin arraché, avançant lentement contre le courant, dajis la nuit épaisse, il a traversé les eaux tourmentées. Quand il aborde enfin à l'autre rive, il demande qui il est à l'enfant qu'il portait si laborieusement. « Derrière la falaise noire, qui se dresse, monte l'auréole d'or du soleil invisible. Christophe, près de tomber, atteint enfin au bord. Et il dit à l'enfant : « Nous voilà arrivés ! Comme tu étais lourd ! Enfant, qui qui donc es-tu ? Et l'enfant dit : Je suis le jour qui va naître. »

C'est que La Nouvelle journée n'est qu'une conclusion. Le lecteur qui ne connaîtrait point les autres volumes serait naturellement désorienté. Mais pour ceux qui auront, avec une obstination digne d'éloges et vraiment méritoire, suivi Jean-Christophe depuis le début du voyage, pour ceux qui auront eu la patience de suivre, pas à pas, comme il convenait, les méandres de la marche, rapide rarement, et très souvent

traînante et aventureuse, il y aura encore dans ces pages le même ravissement, un charme qui n'est pourtant pas accessible aux profanes.

On déplore quelquefois aujourd'hui que nos livres soient brefs. Romain Rolland a-t-il fait cette gageure, de répondre à ceux qui se plaignent sans cesse de notre vie fiévreuse et secouée par des trépidations multiples, qui ne permettrait plus les livres de longue haleine ?I1 a composé un roman en dix volumes. La Nouvelle Journée qui vient de paraître clôt une série qui, à chaque carrefour, attirait de nouveau les regards, semblable à une route que l'horizon ouvre et prolonge sans cesse, à mesure qu'on avance, et qu'on imaginerait aisément interminable.

Elle commença il y a une dizaine d'années avec Y Aube. C'était le récit d'une enfance, l'enfance d'un musicien de génie, d'un Beethoven moderne jeté en pleine société du xixe siècle. Le projet consistait à nous dire ses essais, ses épreuves, ses souffrances, ses expériences diverses, à nous le montrer vivant dans une moitié de notre Europe, né aux bords de l'Allemagne, aux bords du Rhin, et transplanté à Paris, toujours épris d'un beau rêve et toujours déçu par la vie, assistant en curieux, en victime, en désabusé à la foire sur la place, à la mêlée de toutes les idées sociales, politiques, esthétiques et religieuses, qui foisonnent de nos jours, vibrant dans son âme multiple de toutes nos contradictions et de toutes nos incohérences. L'éducation, l'âge viril avaient été coupés par des idylles, des intrigues et des aventures de passion, qui n'étaient parfois

que d'heureuses fortunes ou des égarements troublants, mais qui étaient encore des expériences.

On suppose bien, dès lors, que Romain Rolland a cédé à la tentation si fréquente de dire sur toute chose son avis. Autrement, comment auraitil pu remplir dix volumes copieux de la vie de Jean-Christophe ? Les événements dont se tisse la vie d'un homme, même si on les multiplie à volonté, ne parviendront jamais à tenir si longtemps l'attention d'un lecteur, même s'il est supposé doué d'une patience de fanatique ; tandis que la dissertation invoque ou du moins excuse l'exubérance des développements. Romain Rolland a donc exposé gravement des opinions à propos de tous les faits, de tous les systèmes, de toutes les théories dont les vagues tumultueuses pouvaient venir frapper son artiste, émergeant de l'océan comme un promotoire. L'analyse va à petits pas, sans jamais se presser, minutieuse, patiente jusqu'à l'héroïsme ; la dissertation s'étale, sans pudeur, sans crainte du ridicule, naïve, ayant l'air de se complaire en elle-même, et tournant indéfiniment selon l'occurrence dans le même cercle. Cet ouvrage de plusieurs milliers de pages est plus qu'un ensemble cohérent, un fouillis de détails et de nuances. Ainsi Romain Rolland a écrit, ou voulu écrire, plus qu'un roman, une étude, une enquête laborieuse, assez complète mais non sans disparates, sur la génération de la fin du siècle.

Kcoutons-le plutôt déclarer simplement en préface au dernier volume de Jean-Christophe : « J'ai écrit la tragédie d'une génération qui va

disparaître. Je n'ai cherché à rien dissimuler de ses vices et de ses vertus, de sa pesante tristesse, de son orgueil chaotique, de ses efforts héroïques et de ses accablements sous l'écrasant fardeau d'une tâche surhumaine ; toute une somme du monde, une morale, une esthétique, une foi, une humanité nouvelle à refaire. — Voilà ce que nous fûmes. »

On dira que l'ambition est grande. On peut le dire, en dépit des protestations inévitables qu'une telle appréciation provoquera chez les admirateurs nombreux de Romain Rolland qui lui vouent un culte fervent et si volontiers passionné. Il n'est qu'équitable de constater en même temps que Romain Rolland a bien su exprimer, malgré la complexité de la lutte ardente, le choc des aspirations de l'avenir et des regrets du passé.

Il serait osé, il serait impossible d'affirmer qu'il n'a pas déformé la vision que devait avoir Jean-Christophe de notre société actuelle. La nature de cet artiste est si singulière, si fine, si exceptionnelle par endroits : une telle personnalité pouvait à peine nous donner une image fidèle du milieu où elle s'agite, où elle sent, où elle vit. Certains trouveront que cette œuvre est chaotique comme l'époque qu'elle avait l'illusion ou l'espoir de représenter. Ce miroir déforme de temps en temps. Et l'on devait s'y attendre.

Il ne peut être question d'admettre toutes les conclusions auxquelles Romain Rolland aboutit. Il faut avouer qu'elles sont un peu vagues. Même il ne donne pas toujours une solution à tous les problèmes qu'il pose, et la solution qu'il donne

n'est pas toujours la plus sensée, la plus vraisemblable, la plus bienfaisante. Cette morale n'est pas très sûre, pas plus que la conduite de Jean- Christophe n'est toujours édifiante. Cette philosophie n'est pas très claire. Romain Rolland a raison souvent de l'envelopper de symboles, qui laissent une part de rêve et d'interprétation comme tous les symboles. Il n'a pas tort d'imprégner de poésie cette vision d'un monde, cette « somme » encyclopédique. La phrase y gagne, la page la plus aride s'en illumine. Il y a longtemps que l'on a dit que la limpidité lumineuse des rayons solaires embellit les paysages les plus pauvres et jusqu'aux déserts les plus solitaires.

A qui conçut un tel et si beau dessein il faut manifester cependant un peu d'indulgence.

Malgré tout, malgré les réserves, en dépit des objections légitimes, nécessaires, nous devons admettre que cette œuvre de Jean-Christophe est très imposante, et autrement que par le but. Elle fait honneur à qui l'a entreprise et menée à bonne fin. Elle fait penser. Laissons les disciples, les enthousiastes, les fanatiques, — car, ironie des choses, Jean-Christophe qui déteste le snobisme doit le subir ; pour être si solidement établi dans l'estime et ancré dans la faveur, il doit en avoir profité, il doit en profiter encore, — laissons les initiés qui prétendent trouver dans les dix volumes de Jean-Christophe un nouvel et parfait évangile de ce temps. Reconnaissons pourtant, et bien volontiers, que cet ouvrage est d'un artiste sincère, habile, très ouvert, à la fois critique d'art et musicien, à la fois romancier

et poète, professeur avisé et tout ensemble voyageur infatigable et lucide, qui était plus à même que beaucoup d'autres de nous donner, de nous ébaucher l'image de la génération qui vient de finir, — une image vive, intéressante, et, pour user d'un mot que la banalité n'a sans doute pas tout à fait vidé de sa signification, essentiellement suggestive.

« Retrouver son image, déclare dans une page de la Nouvelle Journée, M. Romain Rolland, l'image de son œuvre, affaiblie ou caricaturée, dans des cerveaux médiocres, cela n'a rien de réjouissant. )>

Comme s'il avait voulu d'avance défier qui tenterait de tracer son portrait, il indiquait recueil, il affirmait la difficulté.

Ce n'est pas une raison cependant pour ne point courir le risque. Essayons donc.

J'imagine volontiers qu'un critique qui voudrait faire, à la façon de Sainte-Beuve, l'histoire naturelle des esprits, de l'esprit de Romain Rolland, écrirait cette préface, trop sèche et trop brève, aux dix volumes de Jean-Christophe qui viennent enfin de s'achever.

Romain Rolland est né le 29 janvier 1866 dans nos marches de l'Est, à Clamecy-en-INivernais, au centre de la vieille route qui ouvre notre pays sur le Rhin. Dès son enfance il quitta la petite ville natale et son collège, pour venir faire ses

études à Paris. Bientôt, après le passage à l'école normale, il se met en route. Membre de l'Ecole française de Rome, il passe deux ans en Italie, ou plutôt quatre, puisqu'une mission scientifique l'y retient jusqu'en 1893. Dans cette contrée qu'il aime, et qui est pétrie d'art, il recueille les documents qui établiront une thèse sur la décadence * de la peinture italienne au xvie sièole. Mais déjà la musique exerce sur son âme le charme irrésistible et volontiers exclusif dont il sera épris . « Toi seule ne passes pas, immortelle musique. Tu es la mer intérieure. Tu es l'âme profonde. Tu es un monde, à toi seule, » dit-il hier en une litanie pieuse et fervente, et qu'il chante depuis vingt ans. L'autre thèse pour le doctorat étudie donc les origines du théâtre lyrique moderne, l'histoire de l'opéra avant Lulli.

Le voilà à trente ans agrégé d'histoire et docteur-ès-lettres. Plus qu'érudit il est artiste. Rien de ce qui touche à l'art ne lui est étranger : ni la peinture : il étudiera Millet après les Italiens ; ni la sculpture et l'architecture : il célébrera Michel- Ange ; cependant la musique est l'objet principal de son culte car elle résume tous les arts, et c'est vers elle qu'il se tournera sans cesse, soit qu'il étudie Beethoven en 1903, soit qu'il écrive en 1908 ses deux beaux livres, chargés de sens, sur les Musiciens d'autrefois et les Musiciens d'aujourd'hui, soil, qu'il compose l'interminable Jean- Christophe.

Professeur d'histoire de l'art à l'Ecole normale, puis chargé du même cours en Sorbonne, il ne se laissera pas absorber par des études spéculatives.

Sa vie, qui en dépit de ses fonctions ne peut être sédentaire, se passera à courir à travers notre Europe occidentale. Il plantera sa tente sur tous ses chemins. Par nécessité seulement, il viendra •camper un jour, entre deux conférences, dans le Paris moderne qu'il n'aime pas. Redoute-t-il que Paris l'étouffé, comme il déclare que Paris étouffe la France ? Peut-être. En tout cas, il y habite peu ; à l'exemple de son Jean-Christophe qui y souffre, il aime s'en évader. Aujourd'hui qu'il vient de renoncer à sa chaire de Sorbonne, pour consacrer tout son temps à écrire, soyez-en sûr, il va se remettre à voyager. On le trouvera demain à Berlin, à Rome ou sur les bords du lac de Zug. Romain Rolland a l'âme nomade et cosmopolite.

Son intelligence est nomade, elle aussi. Après avoir échafaudé les œuvres savantes du doctorat, elle est revenue souvent aux études scientifiques. Entre temps, longuement, elle s'est essayée au théâtre. Les drames s'espacent, se pressent, de 1897 à 1903 : drames philosophiques d'abord, comme Saint-Louis, Aërt, les Loups ; drames de l'âme populaire, de la Révolution surtout, le Triomphe de la raison, Danton, le Quatorze Juillet, le Temps viendra ; les uns et les autres aussi peu -construits qu'il est possible, mal charpentés, bourrés de pensées et d'analyses, de réflexions vigoureuses et de théories nuageuses, mêlant les suggestions et la spéculation à la vérité de la •psychologie ou de l'histoire. Le théâtre est abandonné mais non pas la critique et l'histoire, quand il commence, il y a dix ans, le roman de Jean-

Christophe. C'est bien la même intelligence qui écrit, le même cœur qui sent. Polyphile, polygraphe, Romain Rolland a touché tous les genres. Cependant son Jean-Christophe résume son œuvre entière : c'est le livre éminemment représentatif où s'exprime l'âme diverse de l'artiste, du philosophe, du moraliste et du poète.

Un portrait de Granier l'éclairé. La physionomie a une expression assez ordinaire et banale, pourquoi ne pas le dire ? assez vulgaire. Les traits ne sont pas fins. Pas de lignes marquantes : sous des cheveux blonds et rares, un long visage tendu, comme par une souffrance ancienne, maigre, presque glabre, où retombe seulement une moustache légère. Mais à l'abri du front dégarni, très haut, très large, qui envahit la face, brille le regard aigu et inquiet, comme d'un visionnaire, perçant comme une vrille, de deux petits yeux dont l'éclat dévore le visage. Ces yeux sont tout : ils disent l'observation attentive, minutieuse et profonde, qui sait découvrir la beauté d'un paysage ou l'âme d'une nature ; ils disent l'habitude de la réflexion, de la méditation, toute une faculté de psychologue et de moraliste.

Un architecte, un jour, s'avisa de bâtir un monument, sans en avoir terminé le plan. Les assises étaient fermes. L'armature peu apparente. Les décorations, par contre, étaient luxuriantes : des mosaïques patiemment composées ; des chapiteaux extrêmement fleuris, toute une flore de poésie et de rêve ; certains coins, certains panneaux, fouillés avec un grand luxe de détail. L'ouvrage s'ouvrait, par de larges baies, à tous les vents de l'horizon.

Quand il eut achevé le troisième ou le quatrième étage, l'architecte songea soudain qu'il pouvait hausser encore et indéfiniment la bâtisse qui était jusque-là assez proportionnée. Et il surajouta cinq ou six étages, d'un style un peu différent, plus travaillés mais plus hâtivement, avec des éléments inattendus : une salle, par exemple, était de marbre pourpre près d'une autre de stuc gris et terne. Et il acheva ces « vastes architectures ensoleillées, comme les basiliques à coupoles italiennes. »

Romain Rolland est cet architecte. Le monument est Jean-Christophe. Le couronnement, la coupole italienne, la Nouvelle Journée, son dernier livre.

L'idée première de Romain Rolland fut de jeter en plein monde moderne un Beethoven, un musicien de génie « originaire de ces pays du Rhin, où se mêlent en un flot les deux civilisations », de faire voir ses efforts, ses épreuves, ses souffrances, UAube, si tendre et si belle, étalait la psychologie de l'enfant, ses tristesses de voir si vite déçues ses affections, si tôt brisés ses rêves. Les premiers volumes, depuis cette Aube jusqu'à la Révolte, en passant par le Matin et Y Adolescence, contaient l'enfance, l'adolescence, la jeunesse de Jean- Christophe, au pays natal, avec une grâce exquise et poétique. Chaque page s'animait d'émotion et de vie.

Le succès, restreint chez nous à un petit groupe d'initiés, s'affirma à l'étranger. C'est d'au-delà de la frontière que déferla la vague de l'admiration. La Suisse, l'Allemagne, l'Italie, qui nous le révélèrent, s'obstinent toujours. Ces livres furent

bientôt traduits dans toutes les langue?. Ils sont devenu-, dit-on. les livres de chevet des princes. Que ne dit-on ? Toujours est-il que Jean-Christophe, peut-être à cause de son cosmopolitisme même, n'est pas particulièrement français. À ses origines du moins.

Car le succès amena le développement du monument. Romain Rolland profita du succès. Et les réfrac taire- de s'écrier : Il en abu?a : iî se mit à délayer : Horace déjà prévoyait le défaut ; Boileau aussi : Qui ne >ut se borner... Donc, la vie de Christophe tourna court et dévia. Ou plutôt elle prit des proportions inespérées.

La seconde partie de la trilogie l'amena à Paris. Ce fut une vaste enquête, la Foire sur la place et Dans la maison, coupée par une idylle, Antoinette. Enquête ? Critique plutôt des opinions qui ont cours, critique qui s'expose et s'éta^ à propos de tous les sujets qui passionnent les contemporains, de toutes les découvertes du barbare chez nous. Religion, sociologie, politique, art. musique surtout, tout y pa-se et rien n'est épargné. Romain Rolland sur toutt- chose disserte : ses idées facilement nébu. i^veloppent du ton ferme de l'a-

pôtre. Souvent Ton est tenté de sourire malgré soi de cette gravité étayant des théories qui voisinent avec des paradoxes. Quant au roman Antoinette. il était d'une trame assez banale : il est vrai que la délicatesse des sentiments, en demi-teintes, discrets, effacés, relevait joliment l'intrigue comme des broderies précieuses recouvrent un canevas médiocre.

La troisième partie, la i Fin du voyage », débute

par un livre de passion plus trouble, les -4 mies. Christophe continue ses expériences diverses. Il passe au Buisson ardent, « où son orgueil d'homme éprouvé par la vie est brisé. » Et le voici qui finit avec la Nouvelle Journée. Son art, ses épreuves l'ont blessé à jamais. L'amour qu'il renoue, ou plutôt l'amitié de celle qui l'inspira jadis réveille les cendres tièdes de son cœur. Il ne l'épouse point. Sa destinée est de se dissoudre dans la tristesse. Rome l'exalte. Paris le décourage. Incompris, il peut deviner le jeune homme de l'avenir. Très patient, il se résigne : son temps est fait ; ce qui le choque sera demain. Il s'en console, il bénit, il agonise ; sa dernière composition est une magnifique symphonie, plus rêvée que pensée, qui l'endort dans les bras de la mort.

Ainsi va cette œuvre énorme, massive, ce roman original en dix volumes, très mêlé, où tout s'enchevêtre et se juxtapose, le récit souvent oublié, les réflexions et les analyses facilement prolixes, quelquefois oiseuses. Œuvre incohérente un peu, qui n'a peut-être de la puissance que les dehors. Mais œuvre qui fait penser, qui ne peut pas laisser indifférent, et non pas seulement parce qu'elle est parfois agressive ou paradoxale. Ce n'est pas tant un roman copieux, hardi, varié et nouveau, qu'une étude de la société contemporaine : ou plutôt, roman d'abord, elle s'achève en étude ; étude d'une âme d'artiste unie à celle de son époque. Les deux éléments sont-ils assez fondus ? L'affirmer serait trop dire sans doute. « J'ai écrit la tragédie d'une génération qui va disparaître », déclare Romain Rolland en préface à son dernier volume.

bientôt traduits dans toutes les langues. Ils sont devenus, dit-on, les livres de chevet des princes. Que ne dit-on ? Toujours est-il que Jean-Christophe, peut-être à cause de son cosmopolitisme même, n'est pas particulièrement français. A ses origines du moins.

Car le succès amena le développement du monument. Romain Rolland profita du succès. Et les réfractaires de s'écrier : Il en abusa ; i! se mit à délayer ; Horace déjà prévoyait le défaut ; Boileau aussi : Qui ne sut se borner... Donc, la vie de Christophe tourna court et dévia. Ou plutôt elle prit des proportions inespérées.

La seconde partie de la trilogie l'amena à Paris. Ce fut une vaste enquête, la Foire sur la place et Dans la maison, coupée par une idylle, Antoinette. Enquête ? Critique plutôt des opinions qui ont cours, critique qui s'expose et s'étale à propos de tous les sujets qui passionnent les contemporains, de toutes les découvertes du barbare chez nous. Religion, sociologie, politique, art, musique surtout, tout y passe et rien n'est épargné. Romain Rolland sur toute chose disserte : ses idées facilement nébuleuses se développent du ton ferme de l'apôtre. Souvent l'on est tenté de sourire malgré soi de cette gravité étayant des théories qui voisinent avec des paradoxes. Quant au roman Antoinette, il était d'une trame assez banale : il est vrai que la délicatesse des sentiments, en demi-teintes, discrets, effacés, relevait joliment l'intrigue, comme des broderies précieuses recouvrent un canevas médiocre.

La troisième partie, la « Fin du voyage », débute

par un livre de passion plus trouble, les Amies. Christophe continue ses expériences diverses. Il passe au Buissoti ardent, « où son orgueil d'homme éprouvé par la vie est brisé. » Et le voici qui finit avec la Nouvelle Journée. Son art, ses épreuves l'ont blessé à jamais. L'amour qu'il renoue, ou plutôt l'amitié de celle qui l'inspira jadis réveille les cendres tièdes de son cœur. II ne l'épouse point. Sa destinée est de se dissoudre dans la tristesse. Rome l'exalte. Paris le décourage. Incompris, il peut deviner le jeune homme de l'avenir. Très patient, il se résigne : son temps est fait ; ce qui le choque sera demain. Il s'en console, il bénit, il agonise ; sa dernière composition est une magnifique symphonie, plus rêvée que pensée, qui l'endort dans les bras de la mort.

Ainsi va cette œuvre énorme, massive, ce roman original en dix volumes, très mêlé, où tout s'enchevêtre et se juxtapose, le récit souvent oublié, [es réflexions et les analyses facilement prolixes, quelquefois oiseuses. Œuvre incohérente un peu, qui n'a peut-être de la puissance que les dehors. Mais œuvre qui fait penser, qui ne peut pas laisser ndifférent, et non pas seulement parce qu'elle îst parfois agressive ou paradoxale. Ce n'est pas tant un roman copieux, hardi, varié et nouveau, qu'une étude de la société contemporaine : ou plutôt, roman d'abord, elle s'achève en étude ; îtude d'une âme d'artiste unie à celle de son époque. Les deux éléments sont-ils assez fondus ? L'affirmer serait trop dire sans doute. «J'ai écrit latrajgédie d'une génération qui va disparaître », déclare |Romain Rolland en préface à son dernier volume.

C'est à coup sûr ambitieux. En tout cas, l'on doit reconnaître que cette œuvre est représentative, comme un miroir à mille facettes, d'un temps où tout se mêle et s'embrouille, le bien et le mal, le découragement et l'espoir, la veulerie et l'énergie, l'idéalisme et le scepticisme de notre temps d'anarchie intellectuelle et morale.

Si l'on voulait à tout prix trouver dans la littérature contemporaine des analogues à Romain Rolland, on pourrait, toutes réserves faites, citer Maeterlinck, Rod et Barrés. Cosmopolitisme, manie de philosopher, ambition de conduire les hommes, avidité, fièvre ou orgueil de donner sur tout son avis, tels sont leurs caractères communs. Il les possède. Ce serait quelque chose comme un Maeterlinck, moins puéril mais aussi minutieux, moins septentrional, et qui dans ses dissertations, pour une plus grande clarté, dissiperait un peu plus de nuages ; comme un Rod qui serait plus complet encore, si possible, plus compréhensif, plus poète, plus artiste, moraliste moins sûr cependant, plus affiné et moins humain ; comme un Barrés obstiné à se compliquer, mêlant le sentiment à tous les raisonnements, très instruit de l'esthétique, tout pétri d'intellectualisme, épris de la volupté de penser, de généraliser, et qui en serait d'ailleurs l'adversaire puisqu'il déclare ses théories des truismes ou des ponts-neufs.

On a déjà rassemblé, et c'est Alphonse Séché qui le fit pieusement, sous le titre de YHumble vie héroïque, en une encyclopédie, ou, comme disent les thuriféraires, en catéchisme, un grand nombre de pensées de Romain Rolland sur toutes

sortes de sujets. C'est l'avantage, mais c'est peutêtre le défaut de son œuvre de s'y prêter admirablement : un livre est-il encore un livre quand on en peut aisément extraire des pages-définitions, des tirades-dissertations ou des pensées-maximes ? Tant et si bien que des chapitres fragmentaires donnent la pensée de Romain Rolland sur la Vie, la France, les Héros, l'Art, la Musique, l'Amour et l'Amitié. Et cela évoque naturellement l'idée d'un penseur. Philosophie, économie politique, morale, esthétique, l'auteur de Jean-Christophe a réponse à tout.

Sa pensée s'exprime en une langue très poétique, avec des métaphores nombreuses ou des allégories ; des mots à arête vive tirent souvent l'œil du lecteur, qui sont des trouvailles ou des audaces ; la phrase, volontiers brisée, sans verbe parfois et désarticulée, se traîne à d'autres moments pour envelopper des nuances complexes, se reprendre, s'affirmer ou se dissoudre soudain. Vrai style de poète, qui se moque à l'occasion de la grammaire, d'où le lyrisme n'est jamais absent, où il s'étale souvent, style chaud et coloré. Il y a dans cet artiste, dans ce philosophe, dans ce moraliste, un poète. N'est-il pas poète avant tout ? Et ce don de la poésie ne ferait-il point entrevoir, mieux que tout autre, sa beauté et ses faiblesses ?

On a tant célébré la morale solide de ce penseur qu'il faut bien y insister un peu. Jean-Christophe n'est pas personnellement d'une moralité à toute épreuve. Au fond, c'est un sentimental qui raisonne par le cœur. Il est plus serein et plus calme dans la Nouvelle Journée, mais c'est qu'il a vieilli.

Car certaines de ses expériences furent dépri- ; mantes, navrantes, certaines de ses faiblesses tout *3 à fait regrettables. Et cela ne prouve pas d'abord P en faveur de ce prétendu directeur de conscience.

Le parti-pris moral est évident pourtant chez lui. $ Nettement idéaliste, il a en horreur de matéria- *s: lisme sans grandeur » qui h pèse sur la pensée ». Quelques-unes de ses haines sont bienfaisantes, * celles qui voue au monde par exemple, à ses modes. F« à ses conventions, à son snobisme. Contre le nihi- *® lisme orgueilleux, le scepticisme paresseux, le dilettantisme, contre légoïsme desséchant, il P prêche la grandeur d'âme, le respect de la vérité, J* la bonté, la pitié, il ressuscite le culte des héros, *[ non ceux qui furent grands par la force ou la pen- w sée, mais « ceux qui furent grands par le cœur » : c'est une « exaltation de l'effort, du travail et de P la douleur », déclare Séché, et avec raison.

Tout cela n'est pas méprisable. Mais cette mo- ■* raie est sans sanction, du moins solide. Mais cet *f homme veut la certitude, sans être capable de la «I chercher, trop veule pour y adhérer. Mais il ba- I lance et équilibre des sentiments contradictoires. * Pour n'en prendre qu'un exemple, il allie un pa- «d triotisme ardent et pieux à un humanitarisme vague ; les concilier est une gageure qu'il fait W peut-être, mais qu'il ne tient pas.

Cette morale, généreuse et louable, sans doute, mais dont on voit le faible, s'unit à des sentiments religieux aussi vaporeux. Romain Rolland parle du ■ libre génie religieux de Christophe. » Qu'est- ! ce à dire ? < Il demeurait fidèle à une libre foi, : libre de toutes les religions, libre de tous les partis,

bre de toutes les patries, qui n'était plus de Qode, ou ne l'était pas redevenue. » « Le sceptiisme et la foi ne sont pas moins nécessaires. Le cepticisme, qui ronge la foi d'hier, va préparer la 'lace à la foi de demain. » Tout cela est assez ahurisant.

Ce qui ne l'est guère moins, c'est d'entendre si ouvent ce sceptique mystique citer l'Evangile et ■arler du catholicisme. Ses rapprochements indiques sont osés quand ils ne sont pas inconvetants. Arche, Terre Promise sont des métaphores !ont on use sans discrétion. L'aviateur, le « dieu rolant », est l'étoile de Bethléem. <; Christophe ippelait Grazia son confesseur », mais il faisait me profanation des mots les plus sacrés.

Romain Rolland, qui a cependant gardé beauoup du catholicisme, n'en a pas toujours le resiect. Le mouvement de renaissance catholique le serait qu'un snobisme, en attendant que Irréligion en soit un autre. Flacon éventé, panacée, lue l'Eglise catholique, vendus par des marchands l'orviétan. J'en passe et des plus caractéristiques, tt je n'ai assemblé que des traits épars dans le lernier volume.

Décidément, Romain Rolland n'est pas des îôtres. Il s'en est expliqué publiquement à des :atholiques en des termes où les théologiens rouveraient à reprendre. « Il ne dépend pas de îous de croire ce que nous croyons. Pardonnez à :eux qui n'ont pas tout à fait votre foi. Peut-être 'auront-ils, un jour. Vous savez bien que cela le dépend pas de vous ni de moi, mais d'une force

M. Anatole France en sait quelque chose. Et c'est pourquoi il la préfère à l'autre. Il avait compulsé de multiples fiches, contrôlé d'innombrables documents. Là-dessus, laborieusement, s'était édifiée une monographie de Jeanne d'Arc, doctrinaire malgré les apparences et le génie ordinaire de l'auteur, et que les historiens ont beaucoup attaquée. Il y paraît : M. Anatole France écrit une préface assez longue, et une préface où transpire son indignation. Il répond à ses détracteurs par deux arguments principaux. Le premier, ad hominem. Il ridiculise les paléographes qui ne font que copier des textes, les historiens de la vieille école qui se pillent l'un l'autre ou pillent une source commune, et qui respectent et exaltent à l'envi les vertus sur lesquelles repose la société, les historiens de la nouvelle qui l'écrasent sous une avalanche de fiches. Il répond, surtout, par son livre. Dédaignant d'écrire l'histoire de France d'après les textes, aux idées admises par les autres il substitue les siennes : il la conçoit comme une parodie ou comme une caricature.

Il serait enfantin de lui opposer qu'il y a là une inconvenance. Vous lui diriez que l'idée et le dessein ne sont pas dignes d'un écrivain de sa valeur, de mettre en traits d'esprits l'histoire de son pays : il vous rirait au nez ; qu'il y a dans la plaisanterie des limites qu'on ne peut impunément dépasser : il plaindrait votre niaiserie. La pitié moqueuse est une arme bien précieuse. Il y a longtemps que Voltaire s'en est adroitement servi.

.Mais un conte philosophique et satirique, puis-

que c'est cette forme qu'Anatole France donne à l'histoire nationale, a besoin peut-être comme toute œuvre d'art d'être composée. L'auteur d'Histoire comique n'a jamais su composer. Rien n'est plus difficile que d'établir le sujet d'un de ses livres. Autour d'une aventure, d'une simplicité puérile, il étayait de légères et subtiles dissertations, il brodait des conversations spirituelles. Cette fois, il a pris l'histoire de France comme prétexte : cela le dispensait de combiner des événements qu'il ne réussissait pas toujours à imaginer raisonnablement. Les digressions sont légitimes en un sujet aussi ample. Chacun sait qu'il les affectionne.

Dès lors la chose n'est point compliquée. L'histoire de France est vaste. Il n'y a qu'à choisir. Les Origines nous diront le baptême des Pingouins par le folâtre Maël, et comme les oiseaux sont devenus des hommes. Les Temps anciens, la genèse des préjugés humains et français de pudeur, de propriété et de religion. Puisque le Moyen-âge est une période plus obscure, moins féconde en événements prodigieux intéressants, une critique de l'art primitif par le critique d'art qu'est toujours un peu inconsciemment M. Anatole France s'y placera tout naturellement : une minute on oubliera les Pingouins. Et il arrivera ainsi sans grande peine aux temps modernes : depuis qu'il a fait du journalisme il a un souci étrange de l'actualité. Trinco - Napoléon, Chatilon - Boulanger, Pyrot-Dreyfus, Dreyfus surtout, les corruptions et intrigues du parlementarisme, autant de chapitres, autant de thèmes sur lesquels il est permis de gloser abondamment. Ainsi s'achèvera l'his-

toire, — non sans une vue prophétique sur l'avenir. Et voilà trouvées les grandes époques d'une nouvelle Légende des siècles burlesque. Il est vraiment impossible d'être plus ingénieux.

Après cela, il est bien inutile, et M. Anatole France le prouve bien, ici comme en chacun de ses romans philosophiques, de faire vivre ses personnages, de leur donner une physionomie nette. Ils seront nombreux : tous sur le même plan, tous également ridicules ou folâtres puisque l'historien seul les fera parler. Un seul sera en vedette. Ce sera M. Anatole France lui-même. On reconnaîtra son attitude, son geste, son sourire, qui s'exagérera parfois jusqu'à mériter un autre nom. Bref, l'historien des Pingouins nous donnera leur histoire vue par lui, réfractée et décomposée par le prisme de son esprit : Y Ile des Pingouins sera bien plutôt l'histoire et la pensée d'un Pingouin singulier.

Il sèmera l'ironie, largement, non plus l'ironie fine et discrète de jadis, mais une ironie loquace et obsédante, une ironie rude et amère, qui sent la passion et la haine. Car il nourrit des haines violentes, lui, le railleur souriant et indulgent de naguère. Celle du christianisme, qu'il a toujours eue un peu à la vérité, dès les Noces Corinthiennes, mais qui n'était pas aussi criarde pourtant, celle de tous les principes moraux et sociaux, de tous les hommes qui les respectent et les vivent.

Il a fréquenté les réunions populaires, il a lu les journaux qui s'abreuvent quotidiennement de virulences. Ce ne fut pas impunément. Sa raillerie s'en ressent : elle tourne volontiers maintenant à

la facétie de pamphlétaire, à la grosse plaisanterie de journaliste en verve. « Le prince répondit simplement : J'entrerai dans Alca sur un cheval vert. Agaric prit acte de cette mâle réponse... »

— « Mais, dites-moi, Panther, est-ce qu'il n'a pas déjà avoué ? Il y a des aveux tacites ; le silence est un aveu. — Mais, mon général, il ne se tait pas : il crie comme un putois qu'il est innocent.

— Panther, les aveux d'un coupable résultent parfois de la véhémence de ses dénégations. Nier désespérément c'est avouer. Pyrot a avoué ; il nous faut des témoins de ses aveux, la justice l'exige ». — « Ce ministre, dit-il, ayant commis une lâcheté dégradante en n'exterminant pas les sept cents pyrots avec leurs alliés et leurs défenseurs, comme Saul extermina les Philistins dans Gabaon, s'est rendu indigne d'exercer le pouvoir que Dieu lui avait délégué, et tout bon citoyen peut et doit désormais insulter à sa méprisable souveraineté. Le Ciel regardera favorablement ses contempteurs. Deposuit potentes de sede. Dieu déposera les chefs pusillanimes et il mettra à leur place les hommes forts qui se réclameront de lui ».

— « Ce qui était plus triste pour les gens de cœur, c'était l'aspect de ces cafards, qui de peur des coups, se tenaient à distance égale des deux camps, et, tout égoïstes et lâches qu'ils se laissaient voir, voulaient qu'on admirât la générosité de leurs sentiments et la noblesse de leur âme ; ils se frottaient les yeux avec des oignons, se faisaient une bouche en gueule de merlan, se mouchaient en contrebasse, tiraient leur voix des profondeurs de leur ventre, et gémissaient : « O Pingouins, cessez

ces luttes fratricides ; cessez de déchirer le sein de votre mère !» — « L'un de ceux-là, le riche et puissant Machimel, beau de couardise, se dressait sur la ville en colosse de douleur ; ses larmes formaient à ses pieds des étangs poissonneux et ses soupirs y chaviraient les barques des pêcheurs. » Est-on encore ironiste quand on débite des injures banales et grossières en un style qui n'est plus délicat ? L'ombre de Sylvestre Bonnard doit se voiler de honte.

Car on n'use pas impunément si longtemps d'ironie. Encore qu'elle soit facile à qui en sait les procédés ordinaires. Il suffit au milieu d'une phrase sérieuse d'esquisser une grimace. Les hommes à ridiculiser auront une naïveté qui dépasse : Maël aux Pingouins coassant, le bec grand ouvert, fera une longue homélie mystique. Lactance kl saint Grégoire qui dit : « Seigneur, donnez-leur une âme immortelle » répondra ingénuement : « Hélas ! Seigneur, qu'en feraient-ils ?» A d'autres, en un bavardage prolixe, — comme seul M. Anatole France sait en prêter à ses fantoches, — il échappera des réflexions distraites qui les condamneront. Rien de tel, par exemple, que prêter à un saint le récit de tentations charnelles. Saint Antoine, au paradis, contera les siennes. Saint Gai aura des mots crus pour couper une grave discussion théologique. Le contraste de ces images charnelles, — et c'est de plus en plus le châtiment de M. Anatole France de s'y complaire et de ne plus pouvoir s'en passer pour épicer ses diatribos — et des choses mystiques qui y sont juxtaposées et mêlées aura un effet sûr : Voltaire,

jadis, avait bien un peu déjà abusé du procédé commode. Ou bien encore, les personnages, laids et disgracieux et difformes physiquement, dévoileront eux-mêmes, bêtement, leur niaiserie. Ils seront maniaques, imbéciles, d'une faiblesse d'esprit inconcevable, et ils parleront longuement, solennellement comme des magisters. Il y a chez M. Anatole France une ironie qui dénote la perversité voulue, il y en a une qui dénote l'absence de pitié ou le dédain.

Il y en a une surtout qui, raillant tout des autres, dispense d'exprimer des idées personnelles. « La moquerie est souvent indigence d'esprit », disait La Bruyère. En tous cas, le manque de croyances positives apparaît éminemment favorable à une certaine ironie facile. Elle ne plaisait pas toujours autrefois au scepticisme d'Anatole France. Il s'en contente à présent. Demandez à ce railleur infatigable quels principes religieux ou moraux, ou simplement humains il admet, il vous répondra par un sourire de pitié. Sa foi est purement négative : tout ce qu'il peut faire est de nier. Cela ne l'empêche pas de rire. Au contraire. Ceux qui croient, ceux qui s'imaginent savoir, ceux qui veulent vivre selon un idéal, ne peuvent être que des imbéciles, n'étant pas des sceptiques. Mais encore ? Celui qui ruine devrait bien avoir quelque chose à édifier sur les décombres du passé ? Pure naïveté. M. Anatole France sait bien qu'il est plus aisé de détruire un palais que de bâtir une chaumière. C'est peut-être, entre nous, la seule affirmation qu'il se hasarderait à soutenir.

Comme il avait raison d'affirmer hier que

l'extrême civilisation est une barbarie extrême ! L'esthète le plus raffiné de ce temps n'aboutit qu'à être un iconoclaste vulgaire.

Ce qu'il y a de plus piquant dans le cas de l'auteur de Y Ile des Pingouins c'est qu'il voulut sortir un jour de son scepticisme, de son nihilisme. Il se fit apôtre, orateur de réunions publiques et d'universités populaires, il pérora parmi les doctrinaires, il échafauda des rêves de Cité future. Etait-ce ironie encore ? Peut-être : on est si aisément victime de soi-même. Lui, le négateur universel, le pessimiste décourageant, lui qui passe sa vie, en une tour d'ivoire, à sourire sans bouger de sa librairie, sans quitter ses chers bouquins désuets et ses bibelots d'art, il prit rang parmi les adeptes de l'action. La justice immanente des choses ferait-elle aussi de l'ironie ?

Dans Y Ile des Pingouins même il est encore apôtre. C'est un beau prosélytisme qui lui dicte, soixante-dix pages durant, l'histoire des quarantemille bottes de foin de Pyrot, le traître. Vous croyez voir le doctrinaire, mais l'ironiste n'est pas loin. Il regarde plaisamment la vie, le passé, le présent, l'avenir : la preuve c'est qu'il s'en amuse inlassablement. Un sourire perpétuel flotte sur ses lèvres. Or, l'apôtre qu'il est éructe des malédictions contre le passé, vitupère contre le présent, invective, d'avance, l'avenir. Expliquez, si vous pouvez, la contradiction.

La guerre est horrible, criminelle. Il en parle toujours : nul mieux que lui n'en a montré l'épouvantable nécessité. Il est indulgent aux socialistes : nul n'oserait affirmer qu'il ne l'était pas hier, qu'il

n'en est pas aujourd'hui. Et il leur donne en plus d'un passage, le coup de pied de l'âne ; il s'ingénie à montrer leur balourdise. Et il écrit : « Quant aux niasses profondes au nom desquelles ils parlaient, et qu'ils représentaient autant que la parole peut représenter l'inexprimable, quant aux prolétaires enfin, dont il est difficile de connaître la pensée qui ne se connaît point elle-même... » D'ailleurs, l'avenir ne les améliorera pas : en l'an deux ou trois mille « les prolétaires se montraient de plus en plus débiles d'esprit ». Il défend le gouvernement républicain avec chaleur quand il le voit menacé par les intrigues du Père Agaric, et les richesses du distillateur, le Père Cornemuse, qui poussent l'amiral Chatilon vers le pouvoir ; et voici qu'il le dit « soumis aux contrôles des grandes compagnies financières » ; il accuse les ministres des choses les plus viles ; les Chambres de se montrer plus avancées que les précédentes pour ne rien faire ; les serviteurs de la démocratie de se livrer à toutes les dépravations. Il abhorre les monarques, mais il accable la démocratie, et lui reproche ses jalousies, ses erreurs, son aveuglement.

Il y a mieux. Pyrot, l'intègre Pyrot, dont il s'oublie à chanter les louanges en un copieux dithyrambe, ne vaut pas l'intérêt qu'on lui porte : c'est un misérable petit juif « jaloux de frayer avec l'aristocratie. » Les Juifs, ses congénères, sont ou des fanatiques bornés, ou bien des milliardaires rapaces : victorieux, ils n'ont aucune reconnaissance, déchirent leurs amis, et répondent aux camarades socialistes : « Nous ne vous connaissons

plus... La justice sociale, c'est la défense des richesses. »

La lutte de l'ironiste et de l'apôtre est un thème merveilleux de gaîté et d'ironie.

Que veut donc le railleur ? Il n'admet ni la morale, — le vice est une invention de la pudeur, — ni la propriété, — son origine est le vol avec effraction, et l'assassinat, — ni la religion, — c'est une monstrueuse invention de l'ignorance. Il n'admet plus même le progrès qu'il prêchait hier encore aux prolétaires, bercés, en leur somnolence, par l'atticisme de son verbe. « Le grand peuple pingouin n'avait plus ni traditions, ni culture intellectuelle, ni arts. Le progrès de la civilisation s'y manifestait par l'industrie meurtrière, la spéculation infâme, le luxe hideux. Sa capitale revêtait, comme toutes les grandes villes d'alors, un caractère cosmopolite et financier : il y régnait une laideur immense et régulière... » Le progrès fameux ne produira dans l'avenir que crimes, aliénations mentales, sorcellerie ou catastrophes. « Croyez-vous que les hommes étaient heureux autrefois ? » demandera en l'an deux ou trois mille une télégraphiste ; et son compagnon lui répondra : « Ils souffraient moins quand ils étaient plus jeunes. » Ce sera un perpétuel recommencement : dans quelques siècles, un attentat anarchiste ruinera Paris ; on édifiera la cité ; quelques siècles plus tard, nouvel attentat et nouvelles ruines : l'histoire sans fin, comme le dit sans rire le spirituel historien de la Pingouinie.

Alors, c'est la souffrance toujours, la souffrance sans remèdes, sans espérances ?

Il est trop vrai, la souffrance humaine existe. Elle est partout, hélas ! Rien ne permet même de supposer qu'elle finira demain, bientôt. Mais on peut travailler du moins à la supprimer, à l'adoucir, à faire sa part moins grande dans la vie. D'en faire le rêve seulement, et d'y appliquer toute son ardeur, toute son existence, est déjà généreux, grand et beau. 11 est plus facile, et moins gênant, mais moins noble, de l'étaler dans toute sa hideur. Ce n'est point guérir l'âme humaine, ni la soulager, que de la déclarer malade sans amélioration possible, — et d'en rire longuement. Il y a des plaisanteries qui ne sont pas seulement plaisantes, et qui ressemblent à l'égoïsme stérile ou à la cruauté.

Mais M. Anatole France rirait encore de cette protestation. Il rit de tout. Il croit à la vertu souveraine de l'ironie. On peut se demander pourtant si les meilleurs outils, les plus fins, ne s'ébrèchent pas, à force d'être employés.

C'est pourquoi M. Anatole France dont les négations sont terribles n'est pas terrible le moins du monde. C'est un mandarin ironique : ce n'est qu'un mandarin.

... J'ai entendu hier un singulier dialogue entre Pingouins.

Pour conclure, je demande la permission de le reproduire, bien qu'il n'ait pas de rapport apparent avec tout ce que j'ai dit, et bien qu'il ne conclue guère.

« — Tu as raison, mon cher Tibaut, s'exclame Asinus, tu as mille fois raison : le noble historien de la Pingouinie parle d'or. Sa bouche et ses lèvres sont parfumées de miel. Le miel parfois tourne au

vinaigre... Mais j'y pense, comment a-t-il découvert tant de merveilleuses subtilités, tant d'ingénieux raisonnements.

— Ne t'ai-je pas dit, répondit Thibaut, qu'il a déchiffré tous les papyrus de Jacquot le Philosophe, épelé les poèmes de Patrice le Sage ?

— C'est dans ces arsenaux, excuse la simplicité naïve de mon âme primitive, qu'il a découvert les catapultes meurtrières qu'il dresse contre les chrétiens de Pingouinie ?

— Il n'en faut pas douter, mon très cher. Tout, jusqu'à l'histoire de la vierge Orberose, se trouve dans Patrice le Sage, et dans Jacquot le Philosophe. Dans Jacquot surtout. La faculté de railler est rare parmi les hommes : un très petit nombre d'esprits en portent en eux les germes qui ne se développent pas sans culture, ni sans recherches. Notre Pingouin subtil l'a inventée. Les écrits de Jacquot le Philosophe étaient oubliés, et moisissaient dans la poussière et les vers. Il les a plongés en la fontaine limpide de Jouvence. Pour être tout à fait sincère, je lui reprocherais cependant d'avoir négligé deux ou trois feuillets. Le sublime Jacquot écrasait le serpent d'Eve, perçait comme une écumoire l'arche extraordinaire de notre père Noé, étouffait sous les rires la papesse Giovanna, abreuvait de malédictions ceux qui condamnèrent Gallus l'Astrologue. Il est étrange que notre annaliste savant n'en souffle mot. Mais je le lui rappellerai... Il ne manque plus que cela à sa gloire.

— Sa gloire ? Il la paie cher, si elle lui coûte un si miraculeux labeur ?

— La gloire ne se paie jamais trop cher, répliqua Tibaut. »

Les Dieux ont soif

« Les prisons regorgeaient ; l'accusateur public travaillait dix-huit heures par jour. Aux défaites des armées, aux révoltes des provinces, aux conspirations, aux complots, aux trahisons, la Convention opposait la terreur. Les dieux avaient soif. » Telles sont les lignes où Anatole France fait au titre de son dernier roman (1) une timide et discrète allusion. Que veut-il donc dire ? Que les grands hommes de la Révolution, pour étayer leur domination, eurent besoin de verser le sang ? Peut-être. Que toutes les grandes doctrines qui s'établirent parmi les hommes — et l'on voit la tendance — durent se nourrir de cette même sève de l'humanité ? Peut-être encore. Avec ce sceptique, cet ironiste, qui ne profère jamais une affirmation, une opinion, une suggestion qu'en

(1) Anatole France, Les Dieux ont soif, Paris, Calmann- Lévy.

les voilant d'un sourire averti, on ne peut jamais hasarder qu'un peut-être. Et j'entends un écho déjà ancien de sa voix : « Qu'est-ce qu'il en fait, le lecteur, de ma page d'écriture ? Une suite de faux-sens, de contre-sens, de non-sens. Lire, entendre, c'est traduire. Il y a de belles traductions peut-être. Il n'y en pas de fidèles Chaque lecteur substitue ses visions aux nôtres. » Et cela déconcerte.

Anatole France, se défiant des intrigues romanesques, incapable peut-être, vu l'intempérance de son humeur un peu bavarde, d'en construire, incapable sans doute, étant donnée sa manie de la digression, de s'en accommoder, Anatole France n'imagina jamais de fables compliquées. En la dégageant des broussailles exubérantes, des épisodes parasitaires, des interminables causeries et des monologues prolixes qui l'envahissent, et la recouvrent parfois tout à fait jusqu'à la faire disparaître, je crois apercevoir dans Les Dieux ont soif une histoire qui pourrait être assez simple.

Evariste Gamelin, peintre, élève de David, membre de la section du Pont-Neuf, fils tendre, tendre amoureux, juré au tribunal révolutionnaire et membre du conseil général de la commune, se fait de jour en jour plus cruel à mesure qu'il prend conscience de ses fonctions, et par patriotisme en vient à condamner à mort en aveugle les plus innocents, même ses amis, jusqu'à l'heure où, mené à l'échafaud après la chute de Robespierre, il se reproche ses faiblesses et ses indulgences, et déclare son châtiment mérité par sa tiédeur.

Est-ce là vraiment le sujet, le sujet principal, de ce roman ? Hélas ! on ne sait jamais. Il faut bien le redire. Anatole France n'a jamais composé un livre, n'a jamais su composer. Celui-ci est moins composé encore que ses aînés.

Cela se définirait assez bien une chronique de la Terreur, agrémentée de scènes qui pourraient être de tous les temps, sans doute parce que l'homme fait partout et en tous temps les mêmes gestes d'automate, une chronique écrite par un homme qui a beaucoup d'esprit, assez de malice, moins de finesse et peu de pitié, et qui s'amuse souvent à jongler avec les paradoxes.

Car vous croyez saisir le fil. Voici Evariste Gamelin, voici son foyer, voici sa mère. Tableaux, scènes. Ils ont des voisins. Nouveaux tableaux, nouvelles scènes. Il a une amante, Elodie Biaise, qui a une famille. Nouvelles présentations, nouveaux portraits, nouveaux épisodes. Il voit un collègue miniaturiste. Portraits derechef et aventures. Vous croyez que c'est tout ? Vous n'avez rien vu encore. Car cela continue ainsi, cela s'enchevêtre et s'embrouille tout au long des trois cents et quelques pages qui restent à parcourir.

Anatole France chemine, s'aventure, s'égare. Et chemin faisant, il a fait paraître une douzaine, une vingtaine de personnages, plus ou noins épisodiques. Mais on voit bien que son attention ne va vraiment qu'à quelques-uns. 2e sont les plus inconscients, doux maniaques, rêveurs inoffensifs qui aiment discourir avec une jonhomie naïve et ingénue, et qui sont toujours

bernés, victimes pitoyables mais non malheureuses, parce qu'elles ne voient ni ne savent, par les hommes et par la vie. Ecoutez-les. Ce sont eux qui parlent et qui pensent comme parle et pense Anatole France. Voici le ci-devant Hrotteaux des Ilettes, qui fabrique des pantins en philosophant à perdre haleine sur toutes sortes de sujets, et à tous moments détruit et ruine les idées les mieux établies parmi les hommes. Jusqu'au moment où Ton entend rouler la charrette qui le mènera à la mort, il lira paisiblement Lucrèce. Oh ! le doux philosophe et le sage ! Et comme il mérite l'indulgence souriante du romancier ! Il est de si bonne foi, et si candide !

Anatole France a des trésors de bégninité. Ce n'est pas lui qui condamnera Marat, ni Robespierre, ni le héros plus humble qu'est Evariste Gamelin. Il excuse leurs crimes ? Vous en demandez trop. Il les explique et il sourit. Il n'a pas un mot de blâme ni de sévérité. Est-ce que les dieux n'ont pas soif ? Est-ce mal de boire quand on a soif ? Une ironie pacifique plisse ses lèvres. Une harmonie intarissable coule de sa bouche divine. S'il faisait des réserves, elles seraient atténuées. Mais peut-on faire des réserves, quand on est philosophe et quand on est sage. Oh ! le doux philosophe et le sage !

Ce n'est pas tout. A travers ces rêveries il y a bien ça et là des visions de volupté. C'est l'assaisonnement ordinaire et obligatoire. Vous savez le thème nouveau : la volupté et la mort, la sauvagerie primitive, de l'homme des cavernes et des bois, dans les amours. Le vieux thème

inspire toujours les chansons. Un artiste est capable de faire bien des variations.

Parmi cette sérénité qu'on dirait imperturbable, voici qui ressemble à la cruauté. Excusez du peu : il s'agit d'un moine. Des maniaques, il est le plus fol ; des inconscients, le spécimen le plus admirable : n'est-ce pas justice ? Sa bêtise est profonde comme les abîmes. Dans sa prison, devinez-vous son occupation ? Il peint la Fille aînée de l'Eglise persécutée, avec citations de saint Grégoire et des paragraphes entiers des Décrétales ; tout le jour il écrit, en trempant un tronçon de plume dans la suie ou le marc de café, sur des papiers à chandelles, papiers d'emballages, journaux, gardes de livres, vieilles lettres, vieilles factures, cartes à jouer, jusque sur sa chemise empesée tout exprès ; devant un monceau de feuilles couvertes d'indéchiffrable barbouillage, il déclare : « Quand je paraîtrai devant mes juges, je les inonderai de lumière. » Il est barnabite : sa grande tristesse est qu'on le confonde avec un franciscain quand on le condamne à mort. Sur l'échafaud, il absout une fille de joie et lui dit : « Que ne puis-je présenter au Seigneur un cœur aussi simple que le vôtre ! » et à Brotteaux des Ilettes il déclare : « Ce Dieu auquel vous ne croyez pas encore, priez-le pour moi. Il n'est pas sûr que vous ne soyez pas plus près de lui que je ne suis moi-même... » Ne trouvezvous pas ces malices exquises, très fines, d'un parfait et savoureux atticisme ?

Depuis assez longtemps déjà, quand il s'agit de certains hommes ou de certaines idées, Anatole

France a, d'instinct, la plaisanterie un peu forte, volontiers amère. Celui-là serait un béotien, digne de tous les mépris ou de toutes les pitiés, qui ne goûterait point cette plaisanterie.

Et ne disait-on point, et n'allait-on point répétant, il y a quelques années, que M. Anatole France, l'avant-dernier des renaniens, était maître en ironie ?

Les sept femmes de la Barbe Bleue et autres contes merveilleux

Je me suis laissé dire, ces jours derniers, un conte bien singulier. Chinois d'apparence, il m'a semblé découvrir qu'il était français au fond. Je l'ai soupçonné surtout quand on me l'a proposé comme préface aux contes que vient d'éditer Anatole France (1). Il n'a pas le moins du monde, hélas ! le charme de son verbe subtil, ni les grâces fuyantes de sa divine ironie.

Je vous le rapporterai néanmoins, le donnant pour ce qu'il vaut :

(1) Anatole France, Les sept femmes de la Barbe- Bleue et autres contes merveilleux. Paris, Calman-Lévy.

« Il y avait une fois un mandarin célèbre au pays de Pingouinie. Il avait trois globules, dont le violet. Son érudition était aussi profonde que son esprit, comparable à un puits sans fond. Quand il voulait bien ouvrir la bouche, des paroles harmonieuses s'en échappaient, douces comme une brise d'avril. Et des lettrés nombreux, qui n'avaient qu'un globule, l'entouraient alors, l'âme enflée d'une pieuse émotion, muets et béats, admirant les mots, mélodieusement balancés et suaves, qui tombaient de ses lèvres.

« Il avait passé sa jeunesse, à ce qu'il paraît, à l'école d'un incomparable baladin. Habile à jouer avec les muscades et à les escamoter, le maître avait accoutumé de se tirer de tous les dangers et de tous les faux pas par une pirouette du plus bel effet.

« Notre mandarin avait bien retenu les leçons du baladin. Quand il se trompait évidemment, à l'exemple de son maître et répétant presque ses propres paroles, il répondait ingénument, avec la naïveté d'un vieillard qui ferait l'enfant, à ceux qui lui en faisaient reproche : Il se pourrait bien. Et d'ailleurs quel est l'homme qui ne se trompe pas ? Et qu'est-ce que la vérité ? Existe-t-elle seulement ? Comment le savoir quand je ne suis pas sûr que j'existe moi-même ?

« La précision de ses réparties faisait taire tous les Pingouins ébahis.

« Longtemps ainsi il jongla avec les vérités et les mots. Longtemps il émerveilla ceux à qui il narrait lentement ses contes pleins de sens

et de raison, en une langue limpide comme une source vive.

« Or, un jour, il se lassa. Et comme le jongleur son maître se reposait du jeu des muscades en faisant des poids, il entreprit de varier ses plaisirs. L'enfant qui a mangé trop de sucre de canne finit par le trouver insipide et fade, et le jette avec colère devant lui. Notre mandarin conta donc des histoires moins joyeuses. Mais en les détaillant il se souvenait trop des leçons du baladin qui avait présidé à ses premières jongleries, et des contes réjouissants qu'il avait débités jadis. Et tandis qu'il exprimait, de ses lèvres sages, des choses horribles à prononcer, un sourire ou une grimace éclairait ses traits.

« D'autres mandarins, habiles dans l'art de parler sobrement, se récrièrent. Alors plusieurs Pingouins s'aperçurent que notre mandarin n'avait pas la sagesse de Confucius. Il en vint moins désormais autour de lui, bien qu'on appelât toujours le peuple à coups de gong sonore.

« Il se reprit alors à dire des contes. Car il était ingénieux en inventions diverses. Il avait l'intelligence féconde à l'égal d'une rizière qui se remet invariablement à verdoyer après l'inondation.

<t II disait : La vie est une grande moqueuse. J'ai l'air de ne pas aimer les légendes et les contes de fées. Autant que les vieux bibelots qui encombrent ma demeure, riche et ornée plus qu'une pagode, je les adore. Il faut pour les dire une naïveté surprenante : je n'en manque point ; une simph-ssc d'esprit qui rappelle les âges tombés en poudre :

vous admirerez la mienne. J'y mêlerai même une certaine perversité qui les relèvera au goût comme ferait un délicieux piment : je sais l'art d'assaisonner les mets et d'apprêter les viandes faisandées. 0 Pingouins, ces contes dits par d'autres bouches vous ont charmés, mais c'étaient contes de nourrices. Ils sont à refaire. 0 Pingouins, oyez mes contes merveilleux.

« Quelques lettrés grognaient entre leurs dents, tandis qu'ils frappaient les gongs retentissants : Il parle d'or. Ecoutons. Il va nous continuer la mirifique histoire des Pingouins de Pigouinie.

« Il disait cependant la vie calme de la Barbe- Bleue, seigneur ainsi nommé parce qu'il avait la barbe noire, « et c'était à force d'être noire qu'elle était bleue, » jusqu'au jour néfaste où il s'avisa de prendre femme, et comment ses sept épouses le trompaient ou le quittaient, bien qu'il fût de de cœur doux et de naturel pacifique.

« Plusieurs Pingouins pensaient : Cela est bien vieux. Et si notre mandarin n'avait pas trois globules... Mais les lettrés grognaient derechef : Comme tout cela est nouveau. Il n'y a pas tant de génie dans tous nos King que dans le moindre de ses mots.

« Il parla longuement encore, conta l'histoire d'un saint niais et paterne, d'une damoiselle qui dormit cent ans, d'un roi qui faisait chercher longtemps la chemise d'un homme heureux pour l'endosser, et qui ne trouvait ni l'un, ni l'autre naturellement. Et ses paroles s'épanchaient en flots abondants, comme l'eau se précipite du haut des monts à la fonte des neiges.

« Un Pingouin pensa tout haut : Il n'y a pas de raison pour que cet homme finisse jamais ses récits. Il pourrait sans inconvénient continuer sur ce ton... Mais un lettré qui l'entendit, croyant qu i faisait éloge, et voulant renchérir, lui coupa le fil et déclara : Il pourrait continuer sur ce ton pendant des siècles : c'est un homme inlassable.

« Notre mandarin était, en effet, d'une patience sans seconde. Il laissait dire autour de lui et les yeux clos, continuait de parler avec un fin sourire de malice et de candeur... »

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