LA PREMIÈRE VOIX
Ainsi soit-il !
toutes (dans un mouvement qui court jusqu'au bout de la forêt)
Ainsi soit-il !
CHANTECLER
[sorti depuis un moment du creux d'un grand arbre)
Ainsi soit-il !
Mais cette inspiration est un peu factice, nous l'avons dit. Elle a sa rançon, son châtiment. M. Rostand a le souffle court, il écrit tout naturellement des tirades à effet, et hélas ! il retombe bientôt : tel un oiseau qui s'élance par saccades et sans vol soutenu.
M. Rostand essaie de donner parfois l'illusion de la verve, de l'entrain. Il a des hardiesses de virtuose, une invention verbale prodigieuse. Vous venez d'entendre un couplet. Impossible de vous
ressaisir. Voici un débordement de mots qui roulent en torrents et dont seul V. Hugo peut donner l'idée. Il se mêle bien à ces eaux un peu de graviers ou de paillons : n'importe, elles roulent irrésistiblement. Elles vous assourdissent, elles vous captivent. Mais l'invention verbale, chez un poète qui sait pas mal de rhétorique, risque de dégénérer en bavardage prolixe, en discours extraordinaires, incongrus. La facilité est souvent déplorable. Elle ne craint ni le barbarisme, ni le bizarrre, ni le baroque.
Car M. Rostand, et c'est là son défaut le plus saillant, manque vraiment de goût. Il a hérité ■cette tare de ses ancêtres les grands romantiques, de leurs fils les Parnassiens, Gautier ou Banville, qui cependant n'ont jamais été aussi grisés par les succès. On ne peut expliquer autrement l'excès •d'esprit qui gâte tout le troisième acte de Chantecler, franchement déplorable, cette débauche de calembours grotesques ou enfantins. On s'est récrié, on l'en a vivement blâmé. Comme si ce mauvais goût n'était pas en germe déjà dans Cyrano. Il est vrai qu'il était moins visible, ou qu'il y choquait moins : Rostand y raillait les précieux et leurs élèves, son héros était l'auteur du Voyage dans la Lune, un matamore truculent et héroïque, un peu bohème et qui devait plaire à une sœur des Cathos et des Magdelon. Mais dès lors on eût dû crier à l'exagération. L'esprit était étourdissant, on l'appela miraculeux, inouï, sublime. Et notre poète enchérit dans Chantecler, où l'esprit n'est décidément pas à sa place, il appuya, il força la note. Vraiment, c'est trop main-
tenant. Tous commencent à s'en apercevoir. Il est un peu tard malheureusement. Et comme nous sommes de l'avis du poète qui se condamne lui-même — encore une de ses contradictions — dans ces vers du bon chien Patou :
Je ne crois pas qu'il soit extrêmement sorcier
De dire, lorsqu'on voit une vache qui broute :
n La vache la connaît dans les t'oins » : et je doute
Que d'un particulier génie on ait besoin
Pour répondre au canard : « Ça t'en bouche un coin-coin ! »
La blague de ce merle à qui je suis hostile
N'est pas plus de l'esprit que son argot du style !
Mais laissons là ces chicanes et ces vétilles. Chantecler, je l'ai dit, est un poème, non pas un drame. Ce long monologue a été écrit pour être joué, ou plutôt pour être joué par Coquelin. La Samaritaine et V Aiglon n'étaient imaginés que pour la « divine » Sarah. Coquelin avait fait la moitié du succès de Cyrano. Hélas ! Coquelin est mort. M. Rostand en a souffert plus que d'autres. Plus que Cabotinville il a pleuré ! C'était justice et raison. Poète qui se savait peu dramaturge au fond, il devinait d'avance ce qui devait se produire. Les oripeaux risquaient de paraître des haillons, une fois l'armature enlevée. On ne compose pas toujours impunément un poème de circonstance. Chantecler est un poème de circonstance. Il est plus et mieux que cela cependant. Ne soyons pas injustes, M. Rostand a eu le mérite d'écrire et de faire applaudir, durant quelques mois tout au moins, par un public frivole, une œuvre qui n'est pas sans défaut sans doute, mais
qui est un hymne à la lumière, à l'espoir, à la vie.
Chantecler est une satire. Tous ceux qui l'ont acclamé s'en sont-ils aperçus ? Je n'ose répondre, mais le fait est là. Il raille l'ironie stérile, le scepticisme désenchanté. Il ridiculise le snobisme prétentieux, qui méprise tout ce qui est tradition et raison. Il dénonce la folie de l'exotisme. Le Merle, la Pintade, les Oiseaux de nuit sont en opposition avec Chantecler, le coq du terroir. Il les crible de ses traits : ils sont vaincus. Telle est la leçon de la pièce. Et voici le symbolisme. L'oiseau familier a quitté la basse-cour banale, l'horizon étroit où il vivait. Une intruse, la faisane, s'essaie à lui donner le goût de l'aventure, la hantise de la forêt profonde et mystérieuse. Il se laissera prendre au charme, un moment. Mais le chantre du sol, celui en qui s'incarnent les énergies et les vertus de la terre nourricière, ne peut pas abandonner ainsi sa vocation et son milieu. Il revient à la cour de ferme, désabusé, désillusionné, guéri par l'expérience et la vie. N'est-ce pas un spectacle peu banal et un exemple très sain que nous a donné M. Rostand ? Et ceux qui rêvent d'une restauration du théâtre, qui serait école de volonté et de force morale, ne doivent-ils pas être les premiers à s'étonner, à admirer, à applaudir ?
Pourquoi ne l'ont-ils pas remarqué ? Cette pièce, comme toutes celles de M. Rostand d'ailleurs, est une pièce morale. La chose n'est pas si ordinaire, pour qu'on ne lui soit pas indulgent. Il nous change de l'adultère indispensable et obligatoire. Il sacrifie bien encore un peu aux idoles.
Mais si peu. Chantecler prêche l'envol vers les cimes, il claironne à sa manière l'enthousiasme optimiste, la fantaisie héroïque de Cyrano : c'est un guide que l'on peut suivre. Et il a d'ailleurs l'avantage précieux de mêler à ses appels et à ses cris quelques chants de poésie et d'idéalisme que l'on n'a plus accoutumé d'entendre entre les coulisses et les loges. A M. Rostand il doit être beaucoup pardonné parce qu'il a beaucoup élevé. Ou du moins, comme dit l'autre, il en a fait le geste.
PRONOSTICS (1912
Le Miracle de Jeanne d'Arc
M. Durand, mon ami, affirme que M. Edmond Rostand prépare une pièce en six actes sur la Pucelle d'Orléans. Il prétend même m'envoyer une copie de la première scène. Comme il est folâtre à ses heures, en la reproduisant, je ne puis en garantir l'authenticité.