MATHURIN
Ouais, j* t'en fous, malgré les beaux temps,
Nous battons presque tous la dèche !
A c' métier ya d' quoi crever d' faim.
J'en ai soupe, Jean, et la preuve
C'est qu'au commenc'ment d' mars prochain
Je r'pars pour Saint-Pierre ou Terr'-Neuve.
Si NOS .AJATKLOTS
JEANNE, appelant trèa fort.
Louisaî Not' cousin est de r'tour.
Papa vient d' rentrer, lèv'-toi vite.
LOUISA, sautant vivement du lit et courant se jetci dans les bras de son père.
Bonjour, papa !
MATHURIN , l'enlevant de terre et l'embrassant sur les deux joues.
Bonjour!... Bonjour!...
Et Jean-Pierre, embrass'-le tout d' suite.
(Il passe à Jean-Pierre sa fillette qui se laisse embrasser sans rien dire, les veux à demi fermés, éblouis par la clarté du jour.)
JEANNE, à Louisa qui est honteuse.
Tu r'connais donc pas ton cousin Qui t*a fait cadeau d'un' poupée Quand nous l'avons conduit au train.
JEAN-PIERRE
Si, mais ell' n'est pas réveillée.
MATHURIN, à Jeanne.
Et puis, y a deux ans et d'mi d' ça,
Pens' donc qu'ell' 'tait haut' comm' ma botto.
— Bonjour, papa!
— Bonjour!.,. Bonjour!...
Allons, Jeann', fais vite, habiir-la, Pass'-lui d' l'eau su* 1' bec et qu'eir trotte Ach'ter quat' sous d' goutt', pour trinquer Avec c't' animal de Jean-Pierre Qui, r jour où j' m'en vas vous manquer, Remplac'ra vot' bonhomm' de père.
Au Commandant Gatier.
AVANT LE DEPART
11 décembre 1893.
AVANT LE DÉPART
(Dans une maison de la rue Fautras^ à Brest.]
JEANNE, femme de Jean-Pierre, puis FRANÇOISE, une voisin», et JEAN-PIERRE, quartier-maître de manœuvre d'un grand croiseur en partance pour l'océan Pacifique.
JEANNE, seule.
V'ià ma p'tit' grain' qu'est endormie.
Faut que j' finiss' de préparer
L'souper d' mon homm* qui va rentrer.
Quelle heur' qu'il est?... Sept heur' et d'mie! Ma soupe est cuit' depuis longtemps.
Mon veau avec ses pomm's de terre Rissole au four d' la boulangère...
C't'égal Jean-Pierre en met du temps!
Et c'est toujours la même histoire.
Chaqu' fois qu'il est d' terre à son bord, Sitôt qu'il est sorti du port, La premier' chos' qu'i' fait : c'est boire. Ma foi, c' soir, j' m'en vas fair' comm' lui...
(Appelant.)
Eh! François', v'nez-vous hoir' la goutte?
FRANÇOISE, entrant.
J' veux bien tout a' même.
JEANNE, versant un demi-verre d'eau-de-vie à Françoise et s'en versant une petite goutte pour trinquer.
Allez, en route, C'est moi qui régale aujourd'hui.
V'ià mon souper cuit, mais mon homme Est encor, pour sûr, à licher, Ça commenc' par m'impatienter!
Les femm's sont par trop bêt's, tout comme!
(Trinquant avec Françoise.)
A la vôtre !
AVANT LE DÉPART 9i
FRANÇOISE
A la vôtr' ! Moi, V mien, D'puis qu'il est dessus la Bretagne, Dépense en boisson tout c' qu'i' gagne. Si je n' me r'muais pas, j' crèv'rais d' faim
(Elle boit son eau-de-vie d'un trait )
(Voix de Jean-Pierre chantant au bas de l'escalier.)
JEANNE
Enfin tout d' môm' v'ià P mien qui monte. Restez un p'tit peu, v's allez voir Comment j' vas fair' pour le r'cevoir S'il en a liché pus qu' son compte !
(On entend de plus en plus distinctement la voix de Jean- Pierre qui chante : )
L'on ne devrait jamais se quitter,
Quand on est si bien ensemble.
L'on ne devrait jamais se quitter,
Quand on s'est si bien amusé.
Bonsoi-oir! Bonsoi-oir! Bonsoir!
Lesami-is, bon-onsoiri Bonsoi-oir! Bonsoi-oir! Bonsoir 1
Les ami-is, bon-onsoir!
JEAN-PIERRE, très gai, entraot.
Bonsoir!
JEANNE
Te v'ià donc, animal!
Viens ici, approche, allez, rentre.
JEAN-PIERRE
Sers-moi, j'ai cinq vermouts dans F ventre, Qui m'fout'nt un appétit d' cheval!
JEANNE
r s' moqu' cor de moi, 1' sale ivrogne! Crois-tu donc qu' tu gagn's de l'argent Pour la hoir' chez la mèr' Prigent!
Comm' tu mérit'rais bien qu'on t' cogne ! Hein ! dis qu' tu n' viens pas du Canard, Avec Vrignaud, ton camarade, L'homm' le pus débauché d' la rade.
Assis-toi, tu m' fais hont', soulard!
JEAN-PIERRE
Calm'-toi. La frégate appareille Pour l'Amériqu', le neuf du mois;
— Te v'ià donc ar.imal.
Viens ici, approche, allez, rentre.
— Sers-moi, j'ai cinq vcrmouts dans 1* vetiUe, Qui m' fout'nt un appétit d' cheval!
Tu n' vas pas, pour la dernier' fois
Que j' suis d' terr\ m' faire un' scèn' pareille.
Allons, assez d' chambard coram' ça!
Tiens, pass'-moi 1' couteau pour que j' coupe,
Et viv'ment, du pain dans la soupe,
Car je n' sais pas quand on mang'ra.
Calm' tes nerfs un peu, la bourgeoise.
Ou, sans ça, j' vas filer rond'ment.
JEANNE
Faudrait-i' pas m' taire à présent?
Qu'est-c' que vous dit's de ça, Françoise?
FRANÇOISE
Ma foi je n' peux vous répond' rien.
J' tiens pas à augmenter l' tapage, En v'nant m'occuper d' vot' ménage.
J'ai bigre bien assez du mien !
(Cris d'enfant dans une pièce voisine.) JEAN-PIERRE.
Françoise, ya vol' petit' qui crie.
FRANÇOISE
C'est vrai, je m' sauve! Au ravoir ! Bonn' nuit!
AVANT LE DEPART 9t
Me vlà! me v'ià ! Fait-elle un bruit' V'ià ton gros lolo, ma chérie !
(Elle sort.) JEAN-PIERRE.
La soupe est-ell' cuit' comme i' faut?
JEANNE
Ya deux heur's !
JEAN-PIERRE
Alors, tremp'-la vite, Puis, après, tu m' pass'ras la suite.
Qu'est-c' que c'est?
JEA.NIfE.
Ya un morceau d' veau.
Qu'est au four avec des patates, Puis, après, ya mon bœuf bouilli, Qui m'est resté d'puis hier midi, Avec un' bonn' sauc' de tomates.
JEAN-PIIRRE.
Bougre ! ma femme ! mais qu*est-c* quit' prend? Tu m' soign's comm' jamais tu n' me soignes !
Qu'est-c'qui fait qu' ce soir tu m' témoignes Pas d' gât'ri' et d' douceurs qu'avant ?
JEANNE
C'est qu' c'est P premier anniversaire De not' noce...
JEAX-PIEURE.
Ah bah! Embrass'-moi.
JEANNE
J' crois qu' tu peux bien m'embrasser, loi..
AVANT LE DEPART 97
JEAN-PIERRE, l'embrassant très fort sur les joues.
Allons, liens!... En v'ià une affaire!... Faut que j' bécotte aussi V marmot.
Est-c' qu'i dort?
JEANNE
Oui, d puis près d'une heure,
JEAN-PIERRE
Alors, je l' laiss', car dès qu'i' pleure, Ya pus moyen d' nous dire un mot.
JEANNE, très tendre.
Tu n' me quiu'ras pas c' soir, Jean-Pierre?
JEAN-PIERRE, très bon.
Les vieux frèr's vont m'attend' là-bas.
Mais ma foi tant pir' j'irai pas !
T* auras tout' ma dernier' nuit d' terre. Çat*va-t'-i', dis? M'en veux- tu cor?
JEANNE
Non! mais tu d'vrais hoir' moins tout d' mùmc, Maint'nant qu' tu t'aperçois que j' t'aime, Malgré tout ça, d' pus en pus fort.
JEAN-PIERRE
Je r frai. Cours chez la boulangère.
N' laiss' pas brûler not' veau rôti, Qu'un' fois que j' m'en vas et' parti Pendant trois ans je n' bouff'rai guère... Allez, mignonn*, va-t'en V chercher...
Pourquoi qu'tu pleur' et qu'tu m'rembrassesl Ma pau' p'tit' Jeann', tu m'embarrasses, Moi ru' ai tant d' torts à me r'procher !
JEANNE
C'est p^rc' que tu t'en vas que j' pleure! Mais j' t'obéis, j' cours vite en bas... Mang' ta soupe et n' réveill' pas l' gas... Nous irons nous coucher d' bonne heure
A Pierre Loti.