‹ Nos matelotsChapitre 2 sur 34 · YANN NIBOR · texte numérisé non relu

YANN NIBOR

C'était dans une de ces réunions de jeunes gens, soirées littéraires, vivantes et curieuses, où les anciens viennent parfois fraterniser avec les nouveaux, demander à la jeunesse le secret de ses espoirs, écouter la poésie de ceux qui ont vingt ans, chercher à deviner, dans les essais, les troubles, les recherches, les exagérations d'aujourd'hui, ce qui sera les œuvres et les gloires de demain. Un dîner de la Plume, dans un café de la rive gauche, avec toute une foule

de rimeurs , d'artistes , de chansonniers , da peintres, des poètes, des conteurs. Un monde en ébullition, un monde narquois, agressif ei mélancolique à la fois, tour à tour railleur ei attendri, démolisseur et enthousiaste, épris de formules nouvelles, affamé de succès, avide d'espace, d'air libre, de publicité — et c'est justice — de fortune et de tapage. Au total, charmant et attirant, parce que la jeunesse est là, et, avec la jeunesse, l'appétit de la bataille, le besoin de vivre la vie !

Parmi tous ces jeunes visages, originaux ou sympathiques, quelques-uns inquiétants, un surtout m'avait frappé, celui d'un grand gars roux et solide, la face pétrie à coups de pouce, comme la maquette largement traitée d'un maître sculpteur, une bouche grande avec des maxillaires puissants, des cheveux drus sur un front têtu, et, sous les sourcils froncés, un regard d'une fixité et d'une énergie magnétiques, un gaillard solide et franc, la poitrine ^vaste, la main rude, à poignée robuste. Celui-là ne devait pas être un décadent, certes, et si le rêve allumait sa flamme dans ses yeux clairs, étincelants de ces reflets qu'on voit sur la crête des lames, ce n'était pas le songe confus de

quelque symbole, mais un rêve d'action énergique, immédiate.

Je demandai son nom.

— Vous ne le connaissez pas? C'est Yann Nibor, le poète des matelots.

Je me rappelle un brave homme d'écrivain qui ambitionnait aussi ce titre, Gabriel La Landelle, l'auteur d'Une Haine à bord, un oublié qui chantait à ses heures, et qui chantait bien, les refrains du gaillard d'avant, les belles légendes de la mer, et une entre autres, la joie du matelot de Provence sautant, joyeux, à Trafalgar, de la hune sur le pont balayé de mitraille et mourant en criant : fai tué Nelson! Tout un poème épique, en vérité, cette chanson du vieux La Landelle! Un autre marin, le matelot René Ponsard, auteur d'un livre de vers qui sentait le vent du large, s'appelait aussi, pauvre rimeur de talent, mort ignoré, le poète des matelots. Mais nul n'a mieux mérité ce titre que le nouveau venu, dont la chanson nous étreint ou nous berce, bon ouvrier de poésie qui accroche ses complaintes enluminées de couleurs crues à côté des toiles de maître d'un Loti.

Les Parisiens, et une élite de Parisiennes,

ont entendu Yann Nibor chanter ses refrains héroïques, dolents ou poignants, chez M. de Montesquiou-Fezensac , lors de cette matinée exquise qui fut, dans le pavillon du dix-huitième siècle et le jardin japonais, un caprice de poète épris de raretés, d'élégances subtiles. Mais dans le cadre inventé par le délicat auteur du Chef des odeurs suaves^ ce cadre d'un Trianon avec des colorations douces , des demi-teintes de ciels de piimitifs ou des bleus de Watteau, sur cette scène faite pour Marivaux, Shakespeare, Dante ou Gabriel Rosetti, le poète- matelot, semblait un gabier entrant brusquement et sentant le goudron dans le boudoir parfumé de Cydalise. Son verbe haut, sa voix puissante, la mélopée bizarre et l'accent malouin de ses chansons ne détonnaient pas (la vérité ne détonne jamais nulle part), mais étonnaient après les vers athéniens de Ghénier et les morbidesses savantes, les poésies supérieurement ouvrées du maître du logis.

C'est là-bas, dans la réunion de jeunes poètes, à travers la fumée des cigares, — comme je l'avais entendu la première fois, — ou plutôt ce serait dans un de ces cabarets du bout de la rue de Siam, à Brest, ou dans un musico ma-

louin, devant des camarades de mon frère Yves, noircis par tous les soleils d'Afrique, cuivrés par le vent d'Asie, qu'il faudrait les écouter, ces chansons de Yann Nibor, simples, profondes, vous prenant aux entrailles comme tout ce qui est humain, mystérieusement humain, pénétrant, infini, ainsi que la plainte des humbles! — La légendaire complainte d'Isaac Laquedem, qui traîne sa tristesse à travers les siècles, n'a pas plus d'étrange poésie que certains chants navrés du poète des matelots.

— Bah ! disait, à Versailles, un des hôtes de Montesquiou , appelez-le Jean Robin , on lui trouvera moins de talent. C'est un amateur.

Eh bien! non, l'amateur est vraiment un matelot, et ce matelot, est un homme. 11 y a dans toute œuvre d'art sincère je ne sais quoi qui défie le dilettantisme et, pour dire le mot, le truquage. La voix de ce Yann Nibor, cette voix sonore avec l'accent du pays et le sanglot de la souffrance, elle n'est pas, elle ne pouvait pas être celle d'un simple virtuose. On ne chante pas ainsi les humbles, les pauvres gars, les naufragés, les Islandais, ceux que les flots étouffent ou que les albatros dévorent! J'étais certain que ce n'était pas un intellectuel faisant

des marines par genre pour se spécialiser, comme d'autres cherchent le baroque ou le fantastique. Et je ne me trompais point.

— Mais, insistait l'autre, il ne s'appelle pas Yann Nibor. Il se nomme tout simplement Robin. Soit. J'ai voulu savoir son histoire, j'ai tenu entre les mains tout le passé de ce chanteur qui donne à la chanson populaire une plainte si humaine, non plus la terrible chanson des déclassés et des révoltés, la rouge et poignante chanson de Bruant qui sonne le glas des misères, mais la chanson des laborieux, des gens de devoir, des sacrifiés, des soldats de la tempête. Lettres d'enfance du mousse, états de services du mathurin, premiers balbutiements du poète, certificats d'autrefois, photographies de petit novice en chapeau de cuir ou de second maître aux manches galonnées, j'ai tout vu. Il y a comme un roman intime et simple dans l'histoire d'Albert Robin, le poète des matelots. Et cet autre roman d'un brave homme avec ses touchants documents humains^ j'ai voulu le conter. Le voici :

Il n'a pas quarante ans. C'est dans une vieille maison de bois du dix-septième siècle, à Saint- Malo, qu'il est né, — Saint-Malo, la ville des corsaires et des poètes, des aventuriers qui ^ont du rêve en action, comme Cartier, ou aes songeurs, comme Chateaubriand ou Lamennais, qui se débattent, génies inquiets, sous les nécessités mélancoliques des choses. 11 y a là, dans la cité noire, rue du Boyer, un logis habité depuis des temps par des pêcheurs de Terre- Neuve, pauvres gens partant de ce foyer d'hiver, de ce pied-à-terre, pour aller vers l'inconnu chercher le pain de leur petit monde. Le père Robin, le père de Yann Nibor, à qui l'humble maison appartenait, exerçait le métier d'ébéniste, tournant du bois et songeant aux traversées d'autrefois, à ses campagnes de mer, ayant été mousse en son temps, lui aussi, et, plus tard, matelot, naviguant avec son père, maître au cabotage, sur le Général Foy, un petit cotre de quarante -cinq tonneaux qui lui apparte-

nait, et allant ainsi de Bourbon à Madagascar. Tous ces Robin connaissaient et aimaient la mer. L'arrière-grand-père, Michel Robin, de Saint-Servan, fils de marin et marin lui-même, inscrit à Saint-Malo, f 553, n** 603, avait jadis bataillé avec ces corsaires malouins qui se frottèrent plus d'une fois aux Anglais, du temps de Surcouf. Ses états de services sont là, à l'aïeul oublié, brave homme dont l'héroïsme anonyme a, comme tant d'autres, servi la patrie, sans récompense. Et j'éprouve, comme toujours, à manier ces vieux papiers dont chaque ligne dit un devoir rempli, un dévouement et un sacrifice, une sorte d'émotion pieuse. Nous ne connaissons que les hauts faits des chefs, dans les histoires. Mais la bravoure des petits, le sang des pauvres gens, qui s'en occupe? Ouvrier sur des bâtiments de l'État armés, en 1787, pour le service des travaux de la rade de Cherbourg, Michel Robin est, l'année suivante, à Miquelon. Je le trouve en course sur le Tigre, en qualité de gabier, le 14 mai 1793. Il devient matelot, en prairial an II, sur le Redoutable. Il va, vient, passe d'un vaisseau à l'autre, fait la course en l'an V sur le corsaire la Minerve. Le voilà quartier -maître sur le

Duguay-Trouinj autre corsaire. On se bat, on se canonne, on court à l'abordage. L'Anglais est comme la proie unique, pendant deux ans, trois ans. Le 16 décembre 1799 (25 frimaire an YIII), Michel Robin, devenu contremaître, est pris en course sur le Furet, par l'amiral Hope. L'ennemi l'emmène aux prisons d'Angleterre. Il rentre à Cherbourg, échangé sans doute avec d'autres prisonniers, et reprend le service sur la canonnière n"* 13. A la date du 29 juin 1803, les états de service du quartier -maître de V Aimable -Julie portent : « Pris par les Anglais dans sa chaloupe, s'est sauvé dans ce bateau et s'est rendu à Boston, où il s'est embarqué le 7 floréal sur le navire américain Victory, capitaine Blay. Arrivé à Paimbœuf le 10 prairial an XII (30 mai 1804). » Après quoi la feuille officielle porte : Absent^ sans nouvelles. Toute une existence de brave homme se termine ainsi, comme par de tragiques points de suspension, par ces mots de mystère.

Tel était rarrière-grand-père. Le grand-père, lui, mourut aux Iles, laissant à Jean-Marie, son fils, la vieille maison de Saint-Malo et le petit bateau de cabotage. On vendit l'un, on garda l'autre. Le marin sans barque se disait qu'au

moins le logis paternel pouvait être un asile, et, en attendant à Saint-Denis un transport de l'Etat qui devait le ramener en France, il s'était mis en apprentissage comrtie ébéniste. Deux états valent mieux qu'un.

C'est le dernier que garda Jean-Marie Robin. Et, épousant une femme aimée, qui maintenant est seule au logis, il s'établit au rez-de-chaussée de la bicoque, tandis qu'il louait — pour peu de chose, cent francs, soixante francs par an — aux terreneuvas les autres étages de la maison de bois. Seulement, comme il y. a,vait chaque année des déménagements au logis parce que les veuves des disparus demandaient à partir, emmenant leurs petits, allant habiter ailleurs avec leur mère ou leur sœur, la demeure presque toujours était trop grande et sonnait le vide.

L'hiver donc, le petit Albert Robin, celui qui devait se baptiser Yann Nibor, résidait surtout avec les pêcheurs de Terre-Neuve et leurs enfants, écoutant leurs récits, les tristes histoires des longs efforts dans les mers grises. L'été, le jeudi, il allait, avec les fils de marins, pêcher les gourneux dans les rochers de la grève, soulever les pierres, ramasser les crabes, grouiller dans les flaques, rôder à bord des navires des

quais et s'amuser, comme les autres, à grimper, balancé par le vent, dans les mâtures.

A dix ans, afin d'aider un peu la famille — on était déjà cinq enfants autour de la soupe du soir, et le métier d'ébéniste ne rapportait guère à Jean-Marie que 3 francs par jour — le petit Albert entra dans les enfants de chœur, gagnant à cela 12 francs par mois et apprenant la musique, le plain-chant, d'ailleurs forcé souvent d'interrompre son instruction élémentaire, car deux ou trois fois par semaine il fallait quitter l'école des frères pour aller, pendant des heures, chanter à quelque enterrement. Plus tard, lorsque Robin sera nommé aide-instructeur de chant (méthode Galin-PaTis-Chevé),parM. Louis Gouzien, directeur des cours de chant de la marine, il remerciera le sort de l'avoir condamné à ces années tristes, à ces corvées funèbres.

La guerre de 1870 arrive. L'enfant n'avait pas encore treize ans. Ce n'est plus le plainchant qu'il entonne : c'est le Chant du Départ et la Marseillaise. Et il ne se contente pas de chanter; dès le mois d'août, aux premiers revers, il veut partir. Mais il n'a pas l'âge. Les hommes seuls peuvent faire campagne. Enfin, deux mois après, le 4 octobre, l'âge

minimum est atteint. Le petit demande au pèrCî à la mère, de le laisser « partir mousse » et se battre. Le cœur de la mère se serre, les yeux du père se troublent bien un peu. Mais le mot est dit : — « Une grande goule de moins à nourrir/ » Les parents étant consentants^ l'enfant sera mousse. Mais voilà : la veille même avait eu lieu un départ de mousses pour Brest. On n'en faisait partir que tous les deux mois. Il fallait attendre à décembre. Et, décembre venu, par un noir temps d'hiver, c'est le départ, les derniers baisers des parents, des frères — et surtout, chagrin poignant, la première déception — au lieu de l'embarquement sur l'escadre de la Baltique, là-bas où l'imagination du petit lui montrait déjà les batailles, les canonnades, l'abordage des vaisseaux allemands et aussi les paysages fantastiques dont parlaient les pêcheurs le soir, auprès du feu, dans la vieille maison de bois, au lieu du péril et de l'aventure et de la gloire, c'est le service sur le vaisseau-école Y Inflexible — commandants Cabaret et Le Loarer — c'est le métier de mousse, l'apprentissage de l'homme de mer, appris pendant près de trois ans, dans le froid des mois sombres, pendant le dur hiver de

1870-71 surtout, l'hiver de l'année terrible où le froid tordait les membres et tuait autant que les balles.

Les états de services du petit-fîls, je les ai là, comme ceux du vieux grand-père. Moins jauni, le papier officiel, et d'une encre moins pâle. Des états de services qui datent d'hier. Mais toute une vie aussi de bravoure et de dévouement simple. Et ces pauvres chères lettres aux parents, tracées d'une écriture encore enfantine, calligraphiées avec une application d'écolier, sur du papier estampé d'une ancre, marqué au sceau de Vin flexible , les lettres du mousse aux pauvres braves gens de Saint-Malo comme je voudrais les citer toutes, dans leur éloquence touchante et simple! L'enfant qui les écrit, sans savoir encore ce que la vie lui garde, sera un poète peut-être, mais à coup sûr jamais un poète amateur. Son inspiration, c'est dans son cœur qu'il la cherchera.

1" février 1872.

Chers parents, je vous écris ces quelques mots pour vous faire connaître l'état de ma santé qui est très bonne pour le moment. Je désire que ma lettre vous trouve de même. J'ai été très heureux de savoir que l'ouvrage

avait repris et que papa se portait très bien. Vous pourrez dire à ma petite filleule Ernestine que si je ne peux pas lui donner ses étrennes maintenant, elle les aura au mois d'août, si je suis encore à bord de Vlnflexible... Chère mère, comme je crois qu'il doit venir de nouveaux mousses, je te dirai de lui donner à envoyer une Histoire de France et une géoj?raphie, car ce sont les deux livres les plus utiles dans la marine. Je n'ai rien d'autre chose à te marquer pour le moment. Bien de mes nouvelles à tout le monde d'habitude.

Je fini [sic) cette lettre si mal écrite, car il fait tellement froid que je ne peux à peine tenir ma plume. Votre fils qui vous aime toujours et qui sera toujours dévoué pour vous.

22 février 1872

Chers parents, j'ai reçu votre lettre qui m'a fait bien plaisir de savoir que vous étiez eu bonne santé. Tant qu'à la mienne, elle est très bonne pour le moment; mon doigt est parfaitement guéri... J'ai été bien affligé' quand j'ai su que vous aviez beaucoup d'argent à payer à la fin du mois et plus tard quand j'ai su que M"'" Bourdas délogeait. C'est pour cela que je vous envoie 20 francs. Je ne peux pas vous en envoyer plus en ce moment. Mais il faut espérer que plus tard je ne gagnerai pas toujours 3 francs par mois. Mais il faut espérer que je gagnerai plus que cela... Chère maman, si tu veux t'ar ranger comme avant avec M"* Feuillet en écrivant chacune votre lettre dans la même enveloppe, ça vous coûtera moins cher. Cher papa, je te dirai de ne pas te faire de la bile, car il faut espérer que plus tard vous vivrez plus heureux que maintenant. « Bien de mes nou-

vclles'à tout le monde d'habitude. Je fini de vous écrire et non de vous aimer.

P.-S. — Je vous dirai que j'ai vu le fils Legros sur la cale lundi dernier en allant i,q'cer un de nos brigs qui a ses manœuvres mauvaises. Comme moi j'étais dans la chaloupe et lui qui s'en allait en corvée de son côté, de sorte que nous n'avons pas pu nous parler mais nous nous sommes dit bonjour. Votre fils qui vous aime.

Mai 1872.

Chers parents, j'ai reçu votre lettre qui m'a fait de la peine de savoir que la petite Ernestine était malade et que vous aviez peur que le petit Auguste attrape la rougeule; mais il faut espérer qu'il ne l'attrapera pas et que la petite Ernestine se guérira. Je prie le bon Dieu tous les jours pour que vous ayez de l'ouvrage et pour qu'il vous conserve en bonne santé. (Rien d'autre chose à vous dire pour le moment). J'oubliai de vous dire une chose où nous avons bien manqué de périr, c'est que vendredi dernier nous étions allé à bord du brig le Mousse et nous étions appareillé avec une légère brise avec toutes voiles dehors, lorsque tout d'un coup il est venu un grain et un grand vent qui a failli nous engloutir. Le navire était tant sur tribord (sur le côté droit en regardant l'avant). Que l'eau embarquait par sur la lice, lorsque tout d'un coup le vent a cessé et le navire s'est levé droit et nous avons été obligé de mettre nos deux baleinières à l'eau pour nous remorqué, enfin nous sommes revenus à bord bien contents d'en être quitte qu'avec nos effets mouillés.

Bien de nos nouvelles à tout le monde d'habitude. Je

fini de vous écrire et non de vous aimer. Votre fiîs qui vous uime toujours et qui attend avec impatience le bonheur de vous revoir dans trois mois et demi.

Albert Robin.

Elles ressemblent, ces naïves confidences de l'enfant, à toutes les lettres des petits, montés sur les navires de l'État et songeant aux vieux restés à terre. Les matelots ont de ces vertus. On les leur enseigne dès l'école du mousse.

Lorsque le mousse Robin, « élève studieux et plein de bonne volonté », sortait comme chef timonier des mousses, après trente et un mois et cinq jours passés à l'école, il savait — à en juger par les notes du capitaine de la compagnie — bien des choses qui font le fin matelot :

Manœuvre : Connaît les huit premiers chapitres et le chapitre X de l'examen du gabier.

Camionnage : Exercice des deux bords, amarrages à garants doublés, changer les roues, réparer les avaries des palans, nomenclature de l'affût du canon.

Timonerie : Relèvement, route corrigée, dérive et variation.

Infanterie : Escrime à la baïonnette, maniement du chassepot.

Voilerie : Sait faire la couture plate.

Et, connaissant le métier, en 1873, au mois de juillet, Robin embarquait sur V Océan, l'amiral de l'escadre d'évolution de la Méditerranée qui revenait de Cherbourg après avoir escorté le shah de Perse. Il passait novice à bord le 4 octobre; puis s'étant engagé pour cinq ans, à Toulon, un mois après, il partait pour Saint- Malo, en permission de deux mois et ralliait ensuite le port de Brest, où il subissait avec succès son examen d'éléve-fourrier.

Très travailleur toujours, comme il l'avait été à bord de VInftexibîe, Robin avait ensuite, à dix-sept ans, les galons d'or du fourrier ordidinaire. Un an et demi sur la Bretagne et il débarquait comme caporal, allant à Rochefort armer la Victoire, qui, en mauvais état, était remplacée par la Magicienne pour faire, dans le Pacifique, une campagne de trois ans. — Trois ans, après lesquels Albert Robin revenait sergent-fourrier, à vingt et un ans. Et ce fut là, pendant la longue campagne sur l'Océan, que, pour faire passer les jours, les soirs tristes, le marin chantait des chansonnettes sur le pont, en s'amusant à contrefaire le parler drôle des diseurs de cafés-concerts. Les officiers s'en

amusaient, trouvant très bien que ce garçon, solide au poste, dur à l'ouvrage et très aimé, estimé de ses chefs, puisqu'à vingt et un ans il avait les galons de second maître qu'on n'obtient guère avant vingt-cinq ans dans la marine, divertît en outre les hommes en chassant, par le rire, le mal du pays. Les romances sentimentales n'empêchaient ni les mathurinades bien salées et les gais vaudevilles. On avait monté sur la Magicienne un petit théâtre et l'on y jouait du Labiche, Y Affaire de la rue de Lourcine^ Un garçon de chez Véry, au bon franc rire molièresque. Albert Robin était des acteurs.

Il riait, faisait rire; mais il devait songer déjà aux tristesses qu'il exprimera si bien plus tard, lorsqu'il nous montrera le matelot, parti pour faire campagne « il y a deux ans bientôt » et qui sur le grand bateau allant sur les vagues, pense au petit coin breton du village qu'il a laissé :

J' suis triste et mon cœur volage S' met à batt' bien fort

Quand j' vois en rêv' mon village Avec son vieux port.

Mon village, au bas d'un' côte, Est tout p'tit, mais beau

Surtout lorsqu'à marée haute

Il se r'flèt' dans l'eau, Avec ses toits d' chaum' pleins d' mousses,

Son vieux clocher gris, Ses pommiers verts, ses vach's rousses

Et ses blonds épis.

Évocation de la terre grise, des gros arbres qui « n'ont pas de belles palmes comme ceux du Midi », mais à l'ombre desquels, par les chauds étés, les bons vieux marins en retraite — plus rares chaque jour — causent des bateaux en bois et de la vieille marine de l'ancien temps.

De retour en France, après quelques mois passés à Cherbourg, le marin Robin, sur sa demande, était rayé du cadre de maistrance et venait à Paris chercher une place. Paris ! Yivre à Paris! Une place! C'est le rêve obsédant de toutes les ambitions, de toutes les jeunes têtes. Mais le marin avait en poche 1,200 francs d'économies, de bons certificats, et n'est-ce pas en vérité, tout ce qu'il faut pour se « caser? » Non. Et les jours passaient dans les démarches infructueuses. Le matelot n'était plus même un terrien^ mais un batteur de pavé, et attristé, il allait reprendre la mer, retourner à la flotte,

voulant se rendre à Rochefort au cours des instituteurs de la ûoiie. pour sHnstruire, lorsque son ancien amiral de la Magicienne, l'amiral Serre, le rencontrant et s'intéressant à lui, le fit entrer temporairement comme fourrier au ministère de la marine. Quelques mois après, l'employé devenait titulaire; il était commis de l'administration centrale — il a toujours le même titre — et ce coin de ministère, qui donne ce que souhaitait Balzac jeune et pauvre, la niche et la pâtée, Albert Robin le gardait avec une joie profonde, comme un port de salut. Expéditionnaire! Sans doute. Mais, par delà les murailles du bureau, l'ancien fourrier de la Magicienne se rappelait les soirs étoiles dans les eaux du Pacifique, lorsqu'il chantait les refrains aux camarades accroupis sur le pont, sous les étoiles, et les airs du pays malouin lui revenaient comme des berceuses, pour le consoler...

Le consoler? Ma foi, non. Le brave garçon n'était pas triste. Mais le métier de plumitif ne suffisait point à ce Breton épris de rêves comme

ceux de sa race. Il avait appris que, dans ce Paris, un professeur de diction, très enthousiaste et très dévoué, M. Léon Ricquier, faisait des cours et dirigeait même une Société de lecture et de récitation où l'on pouvait dire des vers en public. Non pas des monologues spirituels ou fantasques, mais des vers de poètes, des pages de maîtres. Il y alla, l'ancien matelot — toujours « pour s'instruire ». Et, un dimanche, au lycée Gharlemagne, il s'essaya même à dire, lui aussi. Il récita Y Épave, de Coppée, qu'il venait d'apprendre. Il récita, avec son accent malouin, pittoresque et mâle, ce drame de la mer, qui serre le cœur; et, pleurant à demi, il fît pleurer l'auditoire

— C'est excellent ! lui dit M. Ricquier.

Il n'en fallut pas plus. L'ancien marin, dès lors, chercha dans les poètes tout ce qui lui parlait de la mer. Il apprit le Naufragé, il ouvrit Victor Hugo, et, par cœur, sut bientôt les Pauvres gens, Oceano Nox :

Oh! combien de marins, combien de capitaines, Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, Dans ce morne horizon se sont évanouis!

Ce lui fut, en 1885, une grande joie lorsque

parut, de M. Jean Richepin, ce livre, La Mer. Il le dévorait. 11 en apprenait toutes les pièces, la nuit, préférant surtout les morceaux où quelque matelot avait des paroles à dire et mettant alors dans son intonation la voix même de Jean- Marie Robin, le père, et des terreneuvas de la bicoque de la rue du Boyer.

Il fut, avant d'être l'interprète de ses propres chansons, le diseur attitré des marines de Richepin, les Trois matelots de Groix^ les Haleurs, le Chalut, le Mot de Gilioury. L'Association des étudiants entendit un jour et acclama, puis adopta, en quelque sorte, ce grand gars qui donnait ainsi aux vers du poète son propre accent, son émotion virile, tout son cœur.

Puis, un jour de juillet, en 89, Robin apprit par les journaux de Saint-Malo la perte de deux navires de Terre-Neuve, le brick les Quatre- Frères et la goélette VElla^ avec 179 hommes d'équipage, du pays. Il revit du coup toutes les misères qu'un souffle, une colère de mer abat sur les maisons des pêcheurs : les foyers où le pain manque, les foyers vides où jamais, jamais ne reviendront ceux que dévorent les poissons au fond de l'eau glauque. Et de sa tristesse, de ses souvenirs, de sa pitié pour

les pelletas et les terreneuvas jaillit sa première complainte — les Quatre-Frères et ÏElla — qui vous prend aux entrailles et qu'il chanta à la grande fête des étudiants français et étrangers, sur la terrasse de Meudon. Ce jour-là, un grand frisson courut, comme la plainte d'un vent de mer.

Le chanteur se dit : Si je continuais?

Il avait fait une chanson, il en fit une autre, puis deux, puis trois, jusqu'à cinq par mois. Connaissant les règles de la prosodie, il voulut essayer de rimer des poésies, comme Richepin. Il ne put pas. Ses matelots n'arrivaient jamais à parler comme il voulait qu'ils parlassent. « Ce n était pas ça! » Les Islandais ne l'eussent point compris. Alors, il prit la résolution d'abandonner la forme adoptée par tout le monde, et sans se soucier de la rime riche, puisque les matelots n'emploient que très peu de mots du dictionnaire et avalent les e muets, il s'étudia, ou plutôt il se laissa aller à faire parler nos matelots en vers comme ils parlent en prose dans leurs propos de tous les jours, pleins d'élisions et d'images.

Ah! ce n'est pas un raffiné, un déliquescent, un fanatique de l'épithète rare, Yann Nibor!

c'est un marin, c'est un homme qui crie, pleure , chante, exprime les douleurs ou les joies des pauvres, les douleurs surtout, car la vie de la mer est dure. Les livres de Loti, si poignants, si profondément humains, où tant de pitiés tiennent dans le raccourci d'une phrase, avaient, après les vers de Richepin, enthousiasmé Robin. Par admiration pour l'auteur de Pêcheur d'Islande, il prit le nom de Yann, ajouté à son nom « chaviré » : Nihor. Et c'est sous ce nom qu'il se présenta, voilà quatre ans, aux soirées de la Plume, à l'heure où les chansonniers ne la fréquentaient pas encore. On y disait beaucoup de poèmes symboliques et décadents, que sa pauvre imagination de matelot ne pouvait pas comprendre. Il y risqua cependant ses refrains, ses complaintes. Et comme ces jeunes entendent tout, il amusa, il attendrit. Le président de ces soirées, le très intelhgentM. Deschamps, le prit en affection. C'est lui qui nous le présenta, le soir dont je parlais, au banquet de la rive gauche.

^t tout de suite, ce grand diable me séduisit par sa franchise, sa puissance d'enthousiasme et de pitié.

Il me conta sa vie, son humble vie de brave

garçon, et comment il s'était enfin « instruit dans les poètes w :

— Je les ai appris par cœur; mais quoique cela j'ai très peu lu. Si, j'ai lu et relu Pierre Loti. J'ai été fou de Pêcheur d'Islande. Je me suis amusé à le copier, tout entier, de mon écriture de commis au ministère de la marine. J'ai copié aussi beaucoup de passage de Mon frère Yves, du Mariage de Loti, et tout ça sur des petits cahiers de quatre-vingts pages, portatifs afin d'avoir plus commodément Loti dans ma poche. Il a si bien compris, rendu l'âme du matelot! Je les adore, les matelots, et quand je peux, aux jours de congé, je file en hâte vers quelque port de mer.

— Je connais, nous disait-il naguère, presque tous les maîtres de nos cuirassés, élèves à l'école des mousses en même temps que moi. Ils m'aiment beaucoup. Trop même, car ils m'ont fait sauter en l'air durant les fêtes d'octobre, l'an dernier, à Q'oulon devant les Russes.

Mais, hélas! yen a pus beaucoup

D'mes vieux frèr's d'aut'fois dans la flotte !

Pus d'un a bu son dernier coup !

J'ai là, sous les yeux, à côté du volume de Yann Nibor, Cha7isons et récits de mer — ce livre dont

Loti a dit qu'il fait couler les « bonnes larmes saines )), les larmes des forts — j'ai le livret de matelot d'Albert iRobin, pauvre livret parcheminé sous son cartonnage à demi usé, avec le numéro matricule repassé à l'encre — et je ne sais lequel des deux m'émeut davantage : le livre illustré, bien imprimé dans sa couverture, avec la préface de l'académicien en vedette, ou le vieux livret taché par l'eau de mer et portant le n" 33720 — tout un rêve de poète d'un côté, toute une existence de brave garçon de l'autre. Ici des refrains qui disent les lamentos du marin en mer; là, des feuillets où les mois de labeur sont calculés, où l'espèce de compte de ménage du matelot est fait chaque jour, avec les dates des délivrances des chemises de toile, des pantalons de fatigue, des bonnets de travail, des cravates en laine noire, des collets de chemises, les grands collets bleus qui se marient si bien, dans les paysages bretons, aux coiffes blanches des belles filles! Et le livret du marin m'attendrit autant, plus peut-être, que le livre du poète, cet humble livret pareil à ceux, que reçoivent les mères, avec de vieilles bardes, quelques sous ou quelques médailles, lorsque leur fils est péri en mer ou tué au diable.

Mais, après tout, le livre et le livret se complètent l'un l'autre. Ceci a fait cela. C'est des souvenirs et des sensations du marin Robin que sont nées les complaintes de Yann Nibor. Et c'est parce que le poète des matelots, le camarade des mathurins et des marsouins a vécu de leur rude vie songeuse et crâne, qu'on sent que les larmes qu'il leur donne ne sont pas les pleurs d'un comédien, mais les larmes chaudes d'un homme.

Jules Glaretie.

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