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LE CAUCHEMAR

Mes bons mat'lots, c' matin j'ai fait un bien sal'rêve! J' révais que j' commandais cinq cents homm's à mon bord, Et qu'tout juste au milieu d'un gros orag' qui crève, On m' refusait l' service à tribord et bâbord.

J'eus beau hurler dauîs l' vent: «A carguer les bass's voiles, « Rentrer les bonnelt's d'hun', serrer les cacatois? » Tous me répondir'nt : « Zut ! Nous n' crochons pus les toiles, « Par ces maudits grains d' grôl' qui vous esquint'nt les

[doigts! »

Aux liomm's de barr'j' criais :« Lofez donc vit', tas d' rosse <« Avec la band' qu'on donn'nous allons chavirer! » Tous me dir'nt:« C'est trop tard pour prend' des airs féroce « Tes mâts peuv'nt bien craquer, tes voirs se déchirer,

« C'est pas nous qui pai'rons, car nous crevons d' miser». « Chez nous,ya jamais eu qu'despauv'sgueuxd'pèreenfil « Puis si nous chavirons, tant mieux, car tu vas faire (c Avec nous l' grand voyag' sans ton De Profundisl »

Grinçant des dents, tout seul, contr' cett' tempête en rag» Qui semblait amuser cinq cents âm's de démons, D'un coup d' vent, j' vis couché' su' l' flanc, faisant naufrag. Ma beir frégate à voil's avec ses trent' canons.

jai'ser'dressa plein' d'eau, comm*pourflotterquandmêm( Puis, dans ses tourbillons, m'emportait pour toujours, Lorsque j' fus réveillé par un joyeux bruit qu' j'aime Le branl'bas en escadr'des clairons et tambours.

J* grimpai 1' premier su' 1' pont, et lorsqu'au bastingage J' fus porter mon hamac au gabier qu'avait chaud, Les homm's de quart, heureux, d'mi-nus, faisaient l'iavagi Tous les tuyaux fumaient dans un ciel pur et beau.

Notr' cuirassé superb' marchait en têt' d'escadre, Sa p'tit' mouch' par tribord, sur l'horizon d'ia mer. Par bâbord, l'Estérel complétait c' joli cadre, Qui m' ravissait tout en gonflant mes poumons d'air.

Tous les tuyaux fumaient dans un ciel pur et beau. Notr* cuirassé superb* marchait en tête d'escadre...

Vers la rad'de ViH'franch', nos blindés faisaient route, L' gai soleil de Provenc' brillait su' l' calme plat, Voilà pourquoi, mes vieux, c' matin j'ai bu ma goutte, Trinquant à la santé des brav's mat'lots d'mon plat.

A l'Amiral Alquier.

NOS VIEUX

2 mai 1894.

NOS VIEUX

(Sur la côte entre Saint-Brleuc et Saint-Malo.)

Le père GOURNEUF, premier-maitre de manœuvre en retraite, Le père JEAN, premier-maître de canonnage en retraite. Le père BELLE G, second-mailre de manœuvre en retraite.

LE PERE GOURNEUF.

Bonjour, pèr* Jean ! Salut Bellec !

Comment qu' ça va, la compagnie?

Eh ben, c' beau soleil et c' temps sec Val'nt-i's mieux, pour vous deux, qu'la pluie?

LE PÈRE JEAN

Mais oui, comm' tu V vois, pèr' Gourneuf. Viens-t'en t'asseoir su' not' banc d' pierre,

Et racont'-nous c'que tu sais d' neuf Pendant qu'près d'ia mer on s'aère.

LE PÈRE GOURNEUF.

Allez! R' cul' ton fessier, pèr'Jean...

T'es si gros qu'tu prends tout' la place.'... Queir chaleur? Ya pas un brin d' vent!... L'eau du port est liss' comme un' glace !

LE PÈRE JEAN

Est-eir joli', c't' après-midi.

Avec le ciel bleu qui s'y r'flète!

C'est à croir' qu'on est dans 1' Midi, Là-bas, du côté d' la Joliette.

LE PÈRE BELLEC.

Tiens bon, j' crois que v'ià du sérieux! Qu'est-c' qui fume, au larg' de la passe. Et met r cap su'Lézardrieux?

J' pari' qu' c'est not' escad' qui passe !

LE PÈRE JEAN

C'est ell'!

LE PÈRE BELLEC.

Combien qu'i's sont d' bateaux?

Toi qu'as ta longu'vu', pèr' Jean, compte?

NOS VIEUX

ÎSl

LE PÈRE JEAN

Yen a six p'tits et puis dix gros.

C'est-i'ça? Ça fait-i'ton compte?

LE PERE BELLEG.

Oui. J'ai mon aîné ^n'VSit/fren, Comm' premier maît' de canonn;ige, C'est un lascar qui fait son ch'min Et qui n'renâcrpas su' l'ouvrage.

Ses officiers sont contents d' lui, Car mon bougre est à son affaire ; Il a même à Tlieur' d'aujourd'hui, Comm' nous, la médaiir militaire.

LE PÈRE JEAN

L' fait est ^u' c'est rud'ment compliqué, Les tas d'pièc's quTs ont en escadre ! A Brest, ya vingt ans, j' l'ai r'marqué; Et s'i' fallait rentrer dans l' cadre Pour manœuvrer ces canons-là.

Qu'on doit charger par la culasse, J' saurions guèr' par quel bout prend'ça, Car j' craindrions d' f air' de la casse.

LE PERE GOURNEUF.

J' sais pas comment s' front les combats Des guerr' à v'nir, mais j' m'imagine Quand mêm', mes vieux, qu'i's n'vaudront pas Nos coups d' torchon d' l'ancienn' marine. Comm' c'était beau d' se canarder D' milliers d' gros pruneaux à distance, Tout en espérant d' s'aborder, Pour finir ^lorieus'ment la danse 1

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LE PÈRE JEAN

Oui, ça nous canul' bougrement D' savoir qu'un' torpill' bien lancée Peut nous couler un bâtiment D' la taiir d'un' frégat' cuirassée.

Vrai, c'est pas gai, surtout pour ceux Qui s' sent'nt au cœur le mal' courage D'enlVer, comme aut'fois nos aïeux, L'pont des enn'mis à Tabordage.

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