SONT RESPECTUEUSEMENT DÉDIÉS
Ce n'est pas sans hésitation que nous venons parler de Béranger. Malgré Topinion de Voltaire, dire la vérité, même sur les morts, n'est pas toujours chose aisée, car les morts n'attendent plus de nous que la stricte équité, et Téquité est ce qui pèse le plus au cœur de Fhomme. Demandez-lui de la colère, de l'indignation, de l'enthousiasme, de la pitié, tout ce que vous voudrez enfin, mais non de l'équité. Je ne voudrais pas qu'on pût croire qu'en parlant ainsi j*ai l'intention de faire le procès à la nature humaine } non, car cette absence d'équité est jusqu'à un certain point morale, salutaire à l'âme, et en tout cas elle est une des conditions inévitables, fatales^ des combats de l'esprit. Nous n'aimons la vérité qu'à la condition de croire qu'elle est en notre possession; de là un désir irrésistible d'exaltei* notre pensée partout
1. Essai écrit après la mort de Béranger, à l'occasion de la publication posthume des dernières chansons/
OÙ nous la rencontrons, et de repousser tout ce qui lui est contraire. L'homme qui reconnaît les vertus de son adversaire semble se désarmer volontairement et celui qui s'avoue ses défauts est déjà à demi vaincu. Cet amour aveugle de la vérité, cette persuasion chimérique, mais noble, que cette mystérieuse et libre souveraine a consenti à se remettre prisonnière entre nos mains, est la raison d'être des partis, l'excuse de leurs emportements, la justification de leurs excès. Les exagérations de Tesprit de parti sont donc fort naturelles et jusqu'à un certain point légitimes, et la mort même des adversaires ne les diminue pas toujours. Le mort n'a pas emporté avec lui les doctrines qu'il représentait : son influence lui survit et continue son œuvre; il nous laisse donc en partant les mêmes motifs d'admiration et d'emportement excessifs. Les alliés avec lesquels il a combattu, et qu'il a aidés à triompher, les adversaires qu'il a vaincus ou flétris existent toujours : n'est-ce pas comme s'il était encore vivant? Et celui qui s'attribue les fonctions de juge, si désintéressé qu'on le suppose, n'a-t-il pas plus ou moins pris part aux mêmes combats, n'a-t-il pas partagé les mêmes passions, subi les mêmes mécomptes? S'il est vrai que nous devions aux morts un jugement équitable, combien il nous sera difficile de le leur accorder! Essayons cependant.
Il y a deux hommes dans Béranger : un poète et un homme de parti. L'homme de parti est un personnage très important ; il a tenu une grande place dans l'histoire contemporaine. Ce bon homme avisé.
au regard fin et matois, qui sortait sans carrosse, que nous avons tous rencontré, vêtu à l'antique mode, sur nos promenades et au coin de nos rues, a exercé sur le monde une tout autre influence que celle qu'exercent et qu'exerceront tant de gens affairés et importuns qui vont et viennent, ennuyant le public du tapage et du clinquant de leurs chétives personnes. Qu'y faire? l'esprit souffle où il veut, et la puissance véritable va loger où il lui plaît, quelquefois même plus mal qu'elle n'était logée dans le petit asile de Béranger. L'esprit qui mène le monde a en effet de fort singulières idées ; pour accomplir son œuvre, on croirait qu'il va s'adresser à ceux qui sont ostensiblement riches et puissants, brillants de santé et de force, entourés d'éclat et de renom, ou même honorés pour leurs vertus. Pas du tout, il s'en va choisir quelque moine visionnaire, quelque paralytique toujours prêt à rendre le dernier souffle, quelque libertin entreprenant ou quelque misanthrope excentrique. Cette fois il avait fait choix d'un chansonnier. L'élu de l'esprit a rempli en conscience le rôle dont il était chargé. Ce chansonnier a donc fait beaucoup de choses, très grandes disent les uns, très désastreuses disent les autres. Plus que personne, il a effacé du cœur de la France ce qu'elle conservait encore de respect pour l'antique race de ses rois ; plus que personne, il a contribué à chasser du sol national les derniers représentants de la monarchie. Il a déchiré tout ce qui restait de velours au vieux trône, et en a fait des masques pour l'amuse-
ment du populaire. Après avoir été un des ouvriers les plus actifs dans la démolition de la vieille monarchie, il a contribué à élever une nouvelle royauté : il a renversé un roi par la grâce de Dieu et salué un roi citoyen. Là ne s'est pas bornée son œuvre. Il a entretenu dans le peuple le plus redoutable des sentiments français, le sentiment militaire ; du commencement à la fin de sa carrière, il a attisé, avivé cette religion toute française — quelques-uns disent cette superstition — de la gloire. Il a conservé dans ses chants le souvenir du puissant génie qui s'empara de la France au sortir de la révolution, qui la porta si haut et la quitta si lasse. Il a fait la légende populaire de Napoléon, et rendu la grandeur de l'empire présente à l'esprit des générations qui ne l'avaient pas connu. Le nom de Béranger reste donc attaché aux plus grands faitd de l'histoire contemporaine, que ses chansons commentent, bafouent et glorifient. Il fait, pour ainsi dire, partie intégrante de la popularité de l'empereur Napoléon I®' ; il a été le plus irréconciliable ennemi de la monarchie des Bourbons, la révolution de juillet est pour lui comme un triomphe personnel, et comme si ce n'était assez de tant de titres à la célébrité, le parti républicain le considérait comme son patriarche et son pape infaillible.
Voilà quelle place occupait Béranger dans la société générale de son pays et dans l'histoire de son temps. La place qu'il occupait dans la société intellectuelle, politique, lettrée, était plus importante
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encore, 8*il est possible. Une immense considération entourait ce chantre de Frétillon et de Lisette. Ses paroles, quelquefois banales, étaient citées comme les oracles du bon sens; ses opinions, quelquefois terre à terre, étaient acceptées comme l'expression de la sagesse instruite par Texpérience. Il a beaucoup parlé des flatteurs des rois, lui n'a pas eu de flatteurs :• il n'a eu que des admirateurs satisfaits d'admirer. C'est le seul homme de notre temps qui n'ait eu aucune occasion d'accuser les envieux, et dont la gloire n'ait semblé lourde à personne. Dans la société française en général, Béranger n'était que l'homme le plus populaire de France ; mais dans sa retraite il était une espèce de saint : si ce diable fait ermite ne s'est pas déclaré pape, c'est par une modestie dont il faut lui savoir gré^ et sUl n'a pas fait baiser sa mule, ce n'est pas faute de bonne volonté de la part de ceux qui l'approchaient. Il trônait comme une idole au sommet de la littérature contemporaine, et malheur à l'audacieux qui eût osé porter la main sur lui! S'attaquer à Béranger était en efl*et pure folie, car tous les défauts qu'on peut lui reprocher avaient été depuis longtemps transformés par ses admirateurs en qualités et en vertus. Si on eût dit qu'il lui échappait parfois des lieux communs, on eût répondu : Langage du bon sens, esprit pratique. Si on eût dit qu'il est quelquefois irrévérencieux à tort, on eût répondu : Ironie socratique. Si on eût dit qu'il est trop souvent obscène, ou, si voué trouvez le mot trop fort, inconvenant (on ne saurait
employer trop de précautions quand on parle de Déranger), on eût répondu : Gaieté française, et taisezvous, cafard! Si on eût dit enfin que ses fameuses odes et chansons nationales, célèbres à juste titre, et où brillent des beautés de premier ordre, étaient trop souvent essoufflées, asthmatiques, bourrées de chevilles et de vers plats, incolores, prosaïques, on eût crié à tue-téte : A bas le sycophante, et silence au mauvais Français! Défendue par d'aussi invincibles arguments et par une garde aussi vigilante, la gloire de Béranger était vraiment inattaquable; il en a donc joui avec sécurité, quiétude, plénitude. Il a pu la savourer lentement, à son aise, comme une volupté qu'il était sûr de ne voir finir qu'avec lui. Ce n'était pas encore assez cependant : il a fallu que toutes les gloires de ce siècle vinssent baisser leur pavillon devant la sienne; les hommes les plus célèbres de notre temps. Chateaubriand, Lamennais, Lamartine, sont venus humblement en pèlerinage dans la retraite de Béranger pour demander pardon de leur catholicisme passé, expier leurs péchés de royalisme, et réclamer de cette main vénérée la consécration démocratique. Enfin cet homme meurt chargé de jours ; le Moniteur annonce à la France la mort du poète national, TÉtat se convie à ses funérailles; il est conduit à sa dernière demeure entre deux rangées de soldats, et, confessé ou non, lorsque sa dépouille vient recevoir la dernière absolution de l'Église, l'orgue salue son entrée par l'air des Souvenirs du Peuple, Est-il beaucoup d'hommes, je
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le demande, même parmi les plus illustres, qui aient laissé
De leur passage un plus grand souvenir?
Ainsi dans Béranger le personnage est très considérable. En est il de même du poète? La réponse est difficile. Le poète et le personnage ne faisaient qu'un, car c'est le poète qui avait créé le personnage. Il n'est arrivé encore à personne de les séparer l'un de l'autre, et de juger Béranger sur son mérite poétique seul. Quand on pense à Béranger, on pense aux événements auxquels il a été mêlé, et il apparaît toujours comme poète militant, comme auteur de pamphlets rimes. La flèche siffle, on la suit dans son vol, on regarde le but où elle va frapper, et on ne s'inquiète pas de savoir de quel bois elle est faite. Le coup de fusil part, et la balle tue l'assaillant. — Quel habile tireur! — se dit-on. Il ne vient à l'esprit de personne de se demander si le fusil repoussait, et de quelle qualité était la poudre. L'importance des événements, l'animation de la lutte, les ivresses du triomphe, viennent en aide à la muse de Béranger, et attachent à chacun de ses chants une date historique : on ne sépare pas la chanson de l'acte auquel elle a participé. La logique populaire, surtout en France, fait d'ailleurs un raisonnement qui paraft sensé, et qui souvent ne l'est guère : elle croit à une proportion entre le talent et les actes d'un homme. Pour avoir joué un aussi grand rôle au moyen de ses chansons, dit cette logique, il faut que l'homme
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eût reçu à un bien haut degré le don poétique I — C'est ici que la tâche du critique devient délicate, car il est obligé de déclarer, s'il veut porter un jugement impartial, que le génie du poète n'est pas tout à fait en proportion avec le rôle qu'il a joué. Le don poétique, il l'avait reçu, cela est incontestable, mais non pas au même degré que les autres poètes illustres de ce temps. Cent mille personnes ont regardé passer son convoi; mais deux mois avant sa mort, trente personnes accompagnaient au cimetière le pauvre Alfred de Musset, sacré poète par la Muse d'un baiser bien autrement amoureux et ardent que celui que, d'une lèvre légère, elle avait déposé en passant sur le front de Béranger dans une minute de facile complaisance. La grâce un peu pâle, la rêverie à fleur d'âme qui animent quelques-unes des chansons de Béranger, ne sauraient soutenir la comparaison avec la tendresse passionnée, la sensibilité nerveuse et l'éloquence douloureuse d'Alfred de Musset. Ce n'est pas non plus par l'imagination que brille Béranger ; il est industrieusement inventif , et sa muse, abeille active, butine son miel avec une diligence ingénieuse; mais il n'est pas trop hardi dé dire qu'une seule des merveilleuses images de ce grand maître des formes, des couleurs et des sons, qui vit maintenant en exil * écraserait vingt de ces frêles métaphores et dé ces aimables fleurs de rhétorique que
1. Cet essai fut écrit en 1857, alors que Victor Hugo résidait à Jersey.
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le bon Béranger est parvenu à faire croître dans son parterre poétique, à la sueur de son front. Parleraije de l'élan, de cet essor qui, avant toute autre qualité, constitue le poète, et qui semble lui être si naturel , que les idées d'ailes et de vol sont indissolublement associées à l'idée de poésie? Gomment comparer l'essor léger et pénible à la fois de cette muse qui sautille, volette, et ne perd jamais la terre de vue, à l'essor de la muse de Lamartine, lorsque cette reine incontestée des domaines de l'espace nage avec une si puissante indolence et d'un mouvement si majestueux à travers les flots de Téther? Et maintenant, les deux grands poètes en prose qui s'honoraient de l'amitié de Béranger, avaient-ils reçu des dons inférieurs aux siens? Hélas ! le Jour des Morts du chansonnier, Mirliton^ mirlitainey fait un bien désagréable contraste avec cet hymne en prose que Lamennais consacre au peuple des morts ; ces aimables gaietés de vieillard qui se console de la jeunesse perdue en regardant danser les grisettes paraissent fades à côté des soliloques amers où l'âme du vieux prêtre raconte ses désenchantements et la solitude glacée où elle vit : « Laissez pleurer ceux qui n'ont pas de printemps! » Et toute sa verve gauloise tant célébrée, ses refrains de bon vivant, sa philosophie du Caveau, ses peintures du plaisir, font une triste figure devant l'épicuréisme mélancolique et la corruption savante du chantre de René.
Cette disproportion qui existait entre le personnage et le poète, Béranger Ta sentie, je crois, et profon-
dément. Avec son bon sens fin et judicieux, il est impossible qu'il ne se soit pas rendu compte de ses défauts, et qu'il ne se soit pa« constitué son propre critique. De plus, il était modeste réellement, et les fumées de l'orgueil n'ont pu obscurcir sa vue, si nette et si perçante, au point de lui faire croire qu'il possédait un génie égal à sa renommée. A plusieurs reprises, dans ses vives préfaces et dans les lambeaux de conversation qui ont été recueillis % il exprime la crainte que sa réputation aille en déclinant, et attribue aux circonstances une grande part de son succès. Modestie affectée, diront quelques-uns, nouvelle ruse du bonhomme, manière ingénieuse de provoquer les protestations enthousiastes et de se faire jeter de nouvelles couronnes! Je crois 'au contraire que les aveux de Béranger étaient sincères, et que les craintes qu'il exprimait l'avaient sérieusement préoccupé. Pourquoi cela ne serait-il pas? Cette inquiétude n'a rien que de très noble, et elle est faite pour ajouter au respect mérité qui s'attache au nom de Béranger. Je ne sais si je m'abuse, mais il lûe semble que c'est cette connaissance très précise de la disproportion qui existait entre son génie et sa renommée qui a dirigé sa vie depuis le moment où il est devenu un homme illustre, et qui lui a donné cette règle de conduite qu'il a suivie inflexiblement jusqu'à sa mort. Sa vie modeste, sa retraite volontaire, ses refus obstinés des honneurs et des récompenses dus à son talent, ces ménagements envers
d. Voyez le livre plein de curieuses révélations sur Béranp:er publié par M. Savinien Lap ointe.
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Topinion et cette tactique qui consistait à se faire le plus possible humble et petit, peuvent très bien s'expliquer ainsi. Les circonstances, habilement aidées par un esprit adroit, lui avaient donné la popularité, et Béranger avait pour cette popularité un amour qu'on lui a reproché, et qui nous semble à nous très excusable; mais il ne s'abusait pas sur les causes de cette faveur. Ce que certaines circonstances lui avaient donné, d'autres circonstances pouvaient le lui enlever, s'il les affrontait. Prudemment donc il mit un clou à la roue de la Fortune, et lui défendit de tourner plus longtemps pour lui. Au moment où sa popularité était la plus grande, une nouvelle école poétique s'élevait, dont les succès ne devaient rien aux événements. Le mouvement romantique, si audacieux, si irrévérencieux envers les classiques et les célébrités littéraires de la précédente génération, semble avoir effrayé Béranger. Il demande grâce pour les classiques, rime en forme de couplet un plaidoyer en l'honneur de Delille, souhaite bonne chance aux nouveau-venus et prend sa retraite. C'était donc trop s'exposer que de persister à occuper le public de son nom; Béranger céda à la crainte très naturelle et parfaitement légitime de se survivre à lui-même. Il voulut mourir, et il est mort, grâce à cette clairvoyance, avec toute sa renommée.
Il est donc permis de croire que Béranger ne s'abusait pas sur lui-même. C'est à cette clairvoyance qu'il faut encore attribuer un sentiment qui honore singulièrement l'homme, et auquel le poète a dû ses
derniers et peut-être ses plus vrais succès. Nous l'avons dit, Béranger était modeste ; il n'avait pas pour le public ce mépris affecté et cette arrogance byronienne que de notre temps se sont permis et se permettent tant de gens. Le public lui avait donné la renommée, Béranger en fut reconnaissant, et crut que cette faveur lui imposait des devoirs. Aussi, à chaque pas de sa carrière, nouvel effort, nouvelle tentative. On l'avait félicité de sa bonne humeur : il essaie, pour employer son expression, d'attendrir les sons de son luth joyeux. On le surnomme, à tort ou à raison, l'Horace français : il prend au sérieux l'éloge et s'applique àr le mériter par des chants ou il exprime une philosophie indulgente et un bienveillant optimisme. Oh lui dit qu'il s'est élevé jusqu'à l'ode : alors il fait effort pour atteindre ces hauteurs où vivent les sentiments héroïques, et il rencontre l'inspiration des Souvenirs du Peuple et du Chant du Cosaque, Et lorsque sa gloire est consacrée, il ne s'arrête pas davantage ; il ne la croit pas encore assez méritée, il cherche encore, il observe les directions de l'opinion publique, épie l'éclosion de nouveaux sentiments, et trouve cette fois quelques-uns des plus beaux chants de la littérature française, Jeanne la Housse, les Bohémiens, le Vieux Vagabond^ le Juif errant. Parti de la simple chanson grivoise et parisienne, il a passé tout près de Tode, et a rencontré la ballade au terme de son voyage poétique. Il a débuté par la poésie artificielle des civilisations corrompues et factices^ et il a fini par rencontrer la poésie de la nature^ Ce
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grand succès, je le répète, il le doit à sa reconnaissance pour le public et à la croyance qu'il devait mériter sa renommée. Un pareil sentiment rachète bien des fautes contre le goût et même contre la morale, et il suffirait presque à justifler le respect dont la personne de Béranger fut toujours entourée.
Les qualités poétiques queBéranger a montrées dans ses chansons sont très diverses et très opposées les unes aux autres. Il n'est pas trop téméraire d'avancer qu'il n'y a pas d'unité dans ce talent. Sçs qualités ne s'enchaînent pas, ne se soutiennent pas, ne correspondent pas entre elles : c'est qu'en effet beaucoup ne lui étaient pas naturelles; il les avait acquises à force de persévérance, de soin, de volonté et de ruse. L'art chez lui domine de beaucoup la nature. Quels dons la nature lui avait-elle faits, et quelle était cette muse avant les conquêtes de l'étude et du travail? Essayons de nous la représenter ; Béranger aimait les allégories, imitons-le. Il a dit plusieurs fois que lorsqu'il naquit chez le tailleur son grand- père, une fée fut surprise après de son berceau. La fée y étaitelle? Oui, mais ce n'était pas la fée éblouissante qui fait rêver Oberon; c'était une fée de la famille de celles qui accompagnent Puck dans ses expéditions espiègles, et qui l'aident à embrouiller les crins des chevaux et à faire aigrir le beurre dans les barattes. Seulement cette fée était une citadine et avait été la compagne d'un Puck citadin. Elle apprit au poète toutes les espiègleries qui lui étaient familières, comment on éclaboussait un équipage armorié, comment
on réveillait en sursaut les sacristains en sonnant les cloches à une heure intempestive, et comment on faisait grommeler les rois en jetant de petits cailloux aux vitres de leurs palais. Voilà la fée qui servit de marraine à Béranger ! Sur son berceau, elle déposa comme cadeaux de baptême, non la lyre d'Apollon, non la guitare chère aux amants, non la flûte pastorale , mais un sifflet d'ivoire très aigu , une petite trompette et un tambour. Les anciens se figuraient la Muse sous la forme d^un oiseau, musa aies. La muse de Béranger ne fut pas un de ces oiseaux au plumage splendide ou à la voix retentissante, faits pour habiter la grande nature et les forêts sonores ; ce fut à Toriginc un pauvre petit moineau parisien, familier, effronté, libertin, ayant pour toute nature les jardins des faubourgs, faisant l'amour sur les gouttières des toits, et chantant cependant, avec son petit filet de voix perçante et railleuse, tout aussi bien qu'un autre oiseau, le plaisir facile, le beau soleil, le printemps et la liberté.
Béranger, a-t-on dit, est un Français : oui, sans doute ; mais lorsqu'on dit d'un poète ou d'un écrivain qu'il est Français, il faut se hâter de demander de quelle province. Béranger est un pur Parisien; il a toutes les qualités et tous les défauts de cette population, une des plus vives et des moins poétiques qui existent. L'esprit essentiellement frondeur de la population parisienne a trouvé en lui son plus fidèle interprète; Béranger fut toute sa vie un merveilleux écho d'opposition. Les paysages qui lui sont familiers
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sont les paysages parisiens ; il n'a guère vu la nature qu'aux Tuileries, aux Champs-Elysées et à l'ancien bois de Boulogne, cher aux rendez-vous illégitimes. Il reproduit avec exactitude et sentiment cette nature artificiellç, à la fois pompeuse et grêle. De même, pour le peuple , Béranger ne l'a guère connu que dans les faubourgs parisiens, dans les guinguettes de la banlieue et sur l'esplanade des Invalides. Les sentiments et les mœurs des populations rustiques lui sont à peu près inconnus. Il n'a vu que le peuple vêtu de la blouse ou de l'uniforme, le monde des artisans et des soldats. Il doit, je le sais, quelquesuns de ses plus beaux succès à la peinture des souffrances du peuple des campagnes et à l'expression des sentiments populaires généraux, sans acception de costume, et je dirais volontiers de caste; mais ce n'est que fort tard qu'il s'est avisé tle donner droit de cité au peuple entier dans ses chansons *. C'est surtout dans le premier recueil de Béranger, avant les préoccupations politiques, avant la renommée, avant les nécessités qui le forcèrent d'élargir le cadre de la chanson , avant les devoirs imposés par le succès, qu'on peut saisir cet esprit exclusivement parisien. Ce premier recueil me frappe beaucoup ; le ton n'en est pas très élevé, mais tout y est naturel et franc. Plus tard, le poète visera plus haut, il rencon-
1. Et même alors il lui re9ta toujours quelque chose du Parisien. Ainsi, dans l'admirable chanson des Bohémiens, il y a une foule de traits qui appartiennent beaucoup plutôt au peuple des vagabonds parisiens qu'à la singulière population qu'il a voulu chanter.
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trera de plus nobles inspirations, il n'en rencontrera jamais de plus parfaites. L'auteur , on le sent , ne s'essouffle pas à poursuivre une muse qui le fuit ; il est maître absolu des sentiments et des types qu'il chante. Ce sont des sentiments peu relevés et des types peu distingués : les sentiments se composent d'un épicuréisme grivois et à fleur de peau, d'une absence complète de sens moral, d'une impiété plus insouciante qu'agressive; mais tout cela est exprimé gaiement et lestement. Les types sont de gais coquins^ mais ils sont dessinés d'un crayon net, rapide et fin. Ce monde de la bohème parisienne est assez peu intéressant, mais l'auteur s'estdonnélapeine de l'observer, etil Ta reproduit avec exactitude et malice. Si la morale n'y trouve pas son compte, l'art n'a rien à réclamer, car ces chansons sont la perfection même. Voyez-vous défiler tous ces drôles interlopes, tous ces bonnes filles au cœur banal? Voici le mari trompé, et qui, ma foi, s'il le savait , ne serait pas fâché de l'être , tajit il trouve d'agrément dans la société de l'amant de sa femme I Voici Roger Bontemps, décent Diogène, que n'ont jamais tourmenté les profondes tristesses, et qui, n'ayant jamais eu rien à regretter, se trouve heureux de n'avoir rien* à espérer. Voici le petit homme gris, dont la femme fait bouillir le pot au feu, et qui raille les railleurs en leur disant : Ma foi^ moijje m'en.,., ma foi, moi, Je m'en ris! Voici Camille la bonne fille, qui, craignant de s'entortiller dans ses jupons, trouve plus simple de les mettre bas, et Mme Grégoire, dont le cabaret est toujours
plein de chansons, et Frétillon, qui tend ses lacs à sa fenêtre, et Tami Robin, actif courtier de Gythère. Tous ces personnages gambadent, cabriolent et au refrain de la ohanson du poète vont gaiement au diable :
Tant que l'on pourra, larirette, On se damnera, larira.
Qu'ils soient sans crainte, ils sont en bon chemin, et leurs souhaits seront exaucés; mais, en attendant, ils jouissent, se grisent et se vautrent : le poète les a doués de l'étincelle vitale.
Cette muse parisienne est celle qui est naturelle à Déranger. Elle est bien née avec lui, elle s*est éveillée avec lui, elle Ta accompagné fidèlement jusqu'au dernier jour, naème alors qu'il la délaissait pour courir après d'autres muses. Celle-là, il n'a pas eu besoin de la dompter; elle s'est donnée comme Lisette, et elle s'est donnée tout entière. Béranger a connu tout son cœur, il l'a connu dans ses heures de sensibilité comme dans ses heures de folie, car cette muse ne prend pas toujours plaisir à tracer d'une main insouciante des croquis malicieux, ou à chanter après souper des refrains grivois; elle a des jours de tristesse et de douce méiancolie, des jours où le poète voit briller des larmes dans ses yeux. Ces jours-là, elle retourne lentement la tète, et suit dans le lointain la jeunesse qui s'enfuit, ou se met à la fenêtre et regarde passer la foule des sots heureux, ou contemple avec un sourire triste et doux le vieil habit des anciens
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rendez-vous. Alors elle se console en chantant de sa petite voix claire, sonore, comme celle du pinson, et se montre reconnaissante pour le dieu qui, en compensation de ses disgrâces, lui accorda le don du chant. Elle trouve des accents d'une douceur sympathique qui pincent finement quelque délicate fibre du cœur :
Jeté sur cette boule, Laid, chétif et souffrant, Hitouffé dans la foule.
Faute d'être assez grand, Une plainte touchante De ma bouche sortit :
Le bon Dieu me dit : Chante, Chante, pauvre petit!
Cette mélancolie légère inspire toujours bien Béranger. Les larmes n'apparaissent qu'un instant, et s'arrêtent au bord des paupières ; mais avant qu'elles soient essuyées, elles ont eu le temps d'être traversées par la lumière, et elles en reflètent les couleurs. On a souvent comparé Béranger à Horace : c'est sans doute parce que l'un et l'autre n'ont jamais exprimé que des sentiments modérés; mais ces sentiments ne sont pas chez les deux poètes de la même famille. Horace a chanté Vaurea mediocrUas; mais tous les plaisirs qu'il a célébrés ne peuvent se comprendre sans les doux loisirs, la sécurité, les villas paisibles, le falerne et les coupes d'or, en un mot sans cette chose que Voltaire déclare si nécessaire, — le superflu. Béranger est au contraire le poète de Ja médiocrité non dorée. Il est par excellence le poète de
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la jeunesse pauvre et même nécessiteuse; c'est là une des causes de sa grande popularité. Ses chansons les plus jolies s*adressent à un public immense et incessamment renouvelé. Ma Vocation y Mon vieil Habity le Grenier^ Maudit Printemps^ renferment le peu qu'il y a de poésie dans Texistence du pauvre employé, de l'étudiant sans fortune, du jeune homme sans ressources qui use sa journée à tourner la roue du travail. Tout ce qu'ils ont senti et vu est là : le grenier où ils ont niché exempts d'envie , — car il faut avoir du loisir pour envier, et ce public est l'esclave du temps, — le vieil habit trop longtemps brossé qui connut des jours mêlés de plus de pluie que de soleil, et le plaisir saisi au passage, et les amours de rencontre interrompus par le printemps. Tous ces chants gaiement attendris, tendrement sensuels, sont en outre irréprochables au point de vue de la morale. Us ne contiennent aucun alliage de sentiments bas et méchants, nulle envie coupable, nulle lâche convoitise, nulle récrimination déclamatoire contre les riches et les heureux. Combien ces jolis chants n'ont-ils pas réjoui de cœurs attristés et réchauffé de pauvres foyers solitaires ! Il ne faut pas s'étonner de la grande popularité de Béranger, car chaque variété de ses chansons s'adresse à un public immense. Les chants politiques ont été répétés par la France entière, les chants militaires ont fait retentir toutes les casernes et tous les ateliers, et depuis vingt-cinq ans toute la jeune population des greniers parisiens , loin de redouter la pluie et
le froid , a réclamé avec le poète le retour de
l'hiver :
C^est l'hiver que mon cœur implore :
Ah! je voudrais qu'on entendit Tinter sur la vitre sonore Le grésil léger qui bondit.
Que me fait tout ton vieil empire, Tes fleurs, tes zéphyrs, tes longs jours?
Je ne la verrai plus sourire.
Maudit printemps, reviendras-tu toujours?
Béranger est aussi très parisien, mais beaucoup plus répréhensible, dans la manière dont il chante les sentiments amoureux. Là encore il s'adresse à un public très nombreux, mais cette fois il flatte les instincts vulgaires de son public. Cependant, sans vouloir venger la morale, examinons au point de vue de l'art cette partie de son recueil. C'est la plus faible à notre avis. Béranger aimait trop la chanson libertine, ou, pour être précis, joo/mowne. L'expression u'est pas trop forte, car elle est de Béranger lui-même :
Mais des sujets polissons Le ton m'affriole.
Ces chansons ont-elles chez lui les qualités qui, en même temps qu'elles sont en quelque sorte l'excuse du poète, sont nécessaires pour donner à de tels sujets droit de cité dans le royaume de l'art? Non, car elles n'ont pas de tempérament et ne réveillent jamais l'idée de beauté. La fougue sensuelle leur manque, elles n'expriment ni ardeurs, ni désirs, et semblent faites expressément pour être chantées par de vieux célibataires. Leur libertinage se compose
d'allusions, de calembours grivois et de sous-entendus indécents, enfilés à la suite les uns des autres comme les grains d*un chapelet composé de figures obscènes. Tout cela est déshabillé et non pas nu, cynique et non pas sensuel. Du reste, ce n'est pas seulement dans les chansons libertines que ce défaut de tempérament se laisse apercevoir. La gaieté tant célébrée de Béranger est souvent très froide et manque d'entrain : on n'y sent pas la joie de vivre, ce tapage de l'homme en bonne santé qui éclate dans les chansons de Désaugiers, et cette extravagance de bonne humeur qui distingue quelques-unes des chansons du bon Panard. Les chansons bachiques de Béranger semblent l'œuvre d'un homme qui joue un rôle qui ne lui convient pas, l'œuvre d'un tartufe d'intempérance, qui se connaît moins en gastronomie qu'il ne le prétend, et dont l'estomac doit refuser de se prêter aux exploits de la goinfrerie. S'il est un poète badin que le dieu Momus n'ait pas visité, c'est à coup sûr Béranger. Jamais il ne s'est endormi au charivari de ses tambourins, jamais il n'a connu cet oubli brutal de toute chose qui caractérisait chez nos pères les disciples de cette crapuleuse divinité. Quelques-unes des chansons prétendues gaies de Béranger me paraissent lugubres; je ne connais rien qui laisse l'imagination plus froide et plus attristé^ que son Jour des Morts, son Gai^ gai, De Profundis, que les galanteries de son croque-mort et de sa bouquetière. Béranger n'est gai que lorsqu'il est méchant et sous l'empire d'une préoccupation sérieuse : la
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gaieté d'abandon, de tempérament, lui a été refusée. Revenons aux chansons libertines : le tempérament est Texcuse du libertinage, et il est absent des chansons libertines de Béranger; elles ont aussi un autre défaut. On a beaucoup parlé d'Horace et des poètes erotiques anciens à propos de Béranger, on l'a comparé aux Grecs et aux Latins, et le bonhomme avait fini par prendre au sérieux cette comparaison. Il se figurait avoir vécu dans Athènes :
Oui, je fus Grec, Pythagore a raison.
Pythagore avait tort. Jamais le bon Béranger n'a troublé la moindre abeille sur le mont Hymette; Lutèce, et non Athènes, était sa véritable mère. Béranger n'avait à aucun degré l'exaltation voluptueuse qui anime les poésies sensuelles des anciens, et que, chez les modernes, les poètes de la pléiade, pour ne pas sortir de France, surent si bien extraire de la littérature antique et exprimer si savamment. Les chansons erotiques de Béranger n'éveillent jamais un sentiment de beauté et n'inspirent jamais un sentiment de volupté. Or ces deux sentiments sont aussi nécessaires dans la poésie que dans la vie réelle : un amour qui, dans ïa vie réelle, ne peut se concilier avec l'idée de jeunesse et de beauté excite toujours un mouvement de surprise, et souvent provoque le rire. On a beau l'expliquer par mille raisons honorables, il paraîtra toujours contraire à la nature. L'amour qui n'est pas conciUable avec l'idée de beauté est repous-
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sant; la sensualité qui n'est pas accompagnée de la grâce a perdu toute excuse. Lres lois de Tart sont en cela parfaitement conformes aux lois de la nature; Tart, de même que la nature, veut que l'idée de plaisir soit associée à Fidée de beauté et de jeunesse, afin que de cette union charmante sorte ce sentiment exquis qu'on appelle la volupté. Si ce charme est absent, adieu la poésie erotique ! Or il est presque toujours absent des chansons de Bérangef , qui semble n'avoir jamais connu l'amour sensuel, lequel est aussi loin du libertinage que de Tamour véritable. Lisette lui a servi d'amusement, jamais de plaisir : il y a entre ces deux choses une très notable différence. Et qu'on ne me dise pas que ces chants lestes et légers convenaient mieux à Lisette, et qu'ils étaient plus en harmonie avec les sentiments qu'elle pouvait inspirer. Tant pis pour Lisette alors, mais tant pis aussi pour le poète. En prenant un ton libertin et grivois, Béranger a bien pu se rapprocher de la vérité parisienne, mais à coup sûr il s'est éloigné de la vérité poétique. Il y a cependant à faire plus d'une exception. Béranger n'a jamais chanté et, je crois bien, n'a jamais connu cet extrême degré de l'amour qu'on nomme la passion; mais il a exprimé une variété de l'amour sérieux très noble, très digne, très élevée. La célèbre chanson de la Bonne Vieille et quelques strophes admirables intitulées le Temps sont l'expression la plus pure de cette variété du sentiment erotique. C'est un amour sans orages et sans flammes, paisible et délicat comme une lumière d'automne; je dirais
volontiers que c'est le coucher de soleil de l'amour. Il s'exprime avec une émotion attendrie et reconnaissante; il n'a aucune arrière-pensée de regret, et la sécurité, en bannissant l'espérance et la crainte, déroule devant lui une longue série de jours remplis de la douce monotonie du bonheur. L'amour sérieux chez Béranger confine à l'amitié, et se confond même parfois avec elle; mais n'importe, ce mélange est beau et nous a valu quelques accents délicieux, le Temps^ par exemple, qui est le Lac de cet amouramitié, car Béranger, comme tout poète, a fait son Lac; il a rencontré un jour où il g'est plaint de la fuite rapide des années. C'est une belle chanson, d'un ton élevé, très lyrique, et qui mêle à l'idée d'un apour sincère l'idée sérieuse de l'éternité. Mais la pièce où cette affection est résumée dans toute sa douceur intime est la chanson de la Bonne Vieille, On lui a comparé un sonnet célèbre de Ronsard, et on Ta mise au-dessous, avec injustice selon nous. Les deux pièces expriment bien la même idée, mais non pas le même sentiment. Le sonnet de Ronsard exprime un sentiment de fierté un peu brutale et une invita* tion toute païenne à cueillir les roses qui, une fois effeuillées, ne refleuriront plus; la chanson de Béranger exprime un sentiment de pieuse reconnaissance et un espoir que cet amour, qui dans ce monde ne fut pas éphémère, aura pour récompense l'immortalité. Inférieure comme facture au sonnet de Ronsard, la poésie de cette jolie pièca consiste dans l'accent plutôt que dans la forme : c'est un écho,
c'est un adieu, c'est un souvenir; on dirait le discours d'une âme qui a déjà quitté ce monde à un ami qui habite encore la terre. Tant qu'il y aura des cœurs sensibles à certaines harmonies, ils tressailleront en lisant ces vers où le poète imagine les amoureux qui ne sont pas encore rêvant au coin du feu et devant l'image des amoureux qui ne sont plus :
Lorsque les yeux chercheront sous vos rides Ces traits charmants qui m'auront inspiré, De doux récits les jeunes gens avides Diront : Quel fut cet ami tant pleuré?
Ah ! dites bien qu'amoureux et sensible, D'un luth joyeux il attendrit les sons, Et, bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons i.
Cet amour-amitié est, avec les joies de la médiocrité non dorée ^ le seul sentiment vraiment pur et élevé que Béranger ait chanté en dehors du sentiment patriotique et populaire. Il n'a jamais soupçonné les sentiments de la famille, non seulement parce qu'il ne les a pas connus, mais parce que sa
1. Pour en finir avec l'expression des sentiments amoureux chez Béranger, je dois faire encore une exception pour deux • pièces intitulées la Bacchante et la Cantharide, Ce sont, à mon avis, les seules qui possèdent celte qualité du tempérament dont j'ai dû accuser l'absence chez Béranger. Malheureusement, dans la Bacchante^ le style est détestable et empêche d'apercevoir le mouvement de la pièce, qui exprime bien la fureur orgiaque et l'empressement bestial. Je n'ai pas à faire le même reproche à l'autre pièce; la Cantharide est de tout point une belle chose. Le sujet est traité avec austérité et sans ombre de libertinage. Les plaintes de cette femme brûlée des ardeurs de la nature sont exprimées avec une éloquence amère et une passion contenue vraiment saisissantes.
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nature parisienne se refusait à les comprendre. Tous les maris lui semblent dignes de compassion, toutes les femmes lui paraissent occupées à tromper, et toutes les filles disposées à chercher aventure. Je n'appuierai pas sur ce sujet; mais je ne puis passer sous silence qu'il y a un très grand sentiment, le plus beau peut-être de Tâme humaine, qui est absolument étranger à Bérangeri^ celui de l'innocence et de la pudeur : jamais il ne songe à le respecter, et, ce qui est grave, c'est qu'il ne. l'attaque pas de parti pris, mais tout ensemble par instinct et par ignorance. Chaque fois qu'il le rencontre sur son chemin, il l'outrage à son insu et presque sans penser à mal. Il croit être plaisant, il est obscène ; il croit badiner, il devient indécent. Il ne peut voir une jeune fille sans que les idées les plus déplaisantes lui viennent aussitôt à la pensée ^ 11 ne peut assister à un mariage sans faire les hypothèses les plus désagréables. 11 chante au mariage de son ami Wilhelm, et il prophétise aux époux leur bonheur futur dans des termes au moins singuliers. On lui présente une petite fille de douze ans, il lui adresse des vers où il trouve moyen de lui faire de fort étranges compliments et de lui donner des conseils non moins étranges. Un père se plaint de n'avoir que des filles, Béranger le console en philanthrope épicurien, et l'engage à continuer comme il a commencé pour le plaisir des générations futures. Il est inutile d'insister davan-
1. Voyez dans les Dernières Chansons la pièce intitulée la Jeune Fille.
iage sur ce défaut, qui est trop évident chez lui, et que rien cette fois ne saurait racheter.
Avec son mélange de qualités et de défauts, cette muse avait tout ce qu'il faut pour être aisément populaire et pour être un écho des foules, car, remarquons-le bien, à une ou deux exceptions près, Béranger ne reproduit guère que les passions des foules. 11 exprime rarement des sentiments exclusivement individuels, et quand il le fait par hasard, ces sentiments individuels se trouvent encore en parfaite harmonie avec les instincts des multitudes. Quand il chante le Dieu des bonnes gens^ il est sûr d'obtenir les suffrages de tous les voltairiens bons vivants, si nombreux sous la restauration; quand il chante Mon vieil habit ou Maudit printemps, il trouve naturellement un écho dans tous les greniers parisiens; s'il entonne la Gaudriole, il fait retentir toutes les guinguettes de la capitale et de la banlieue. Béranger n'a jamais plus d'élévation que les auditeurs auxquels il s'adresse dans telle ou telle de ses chansons; il est le moins lyrique des poètes lyriques. Comprend-on maintenant comment cette muse toute parisienne, mais qui ne s'élève jamais au-dessus du niveau des foules, pourra, les circonstances aidant^ se faire entendre de toute la France et devenir muse nationale I Et les circonstances aideront. Au moment où la nation, épuisée de luttes et misérable par trop de gloire, regardait venir en frémissant une seconde invasion, un petit coup de sifflet partit, un véritable coup de sifflet parisien, aigu, strident, plus terrible aux vie-
torieux et aux puissants, plus menaçant pour nos amis les ennemis que l'éloquence la plus enflammée et que les violences de la plus redoutable colère. Ce coup de sifflet populaire fut comme le signal de la guerre sans trêve ni merci qui devait emporter la monarchie deux fois restaurée. Cette première chanson politique, t Opinion de ces Demoiselles^ où Béranger identifie brutalement les sentiments des amis de la légitimité avec les convoitises de la portion la plus dépravée de la vermine sociale, contient ep germe toute Topposilion de Béranger sous la restauration. Vue à la distance où nous sommes aujourd'hui de cette époque, l'opposition de Béranger nous apparaît. non-seulement acharnée, mais meurtrière. Elle a un caractère cruel et sanglant, qui ne se dément pas une seule fois durant quinze années, depuis cette chanson datée des cent -jours jusqu'à cette autre datée de la Force un an avant la révolution de Juillet :
Dans mon vieux carquois où font brèche.
Les coups de vos juges maudits, n me reste encore une flèche.
J'écris dessus : pour Charles dix.
Malgré ce mur qui me désole, Malgré ces barreaux si serrés, L'arc est tendu, la flèche vole :
Mon bon roi, vous me la paierez.
Béranger élait par nature non pas un homme de parti, mais un homme d'opposition. L'opposition était sa force, il y tenait comme on tient aux armes ■qui vous ont rendu victorieux, il Taimait comme un
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sauvage aime son arc, ou, si vous trouvez lu comparaison trop peu noble, comme Achille aimait sa lance et son bouclier. Sous tous les régimes, il eût, je le crois, suivi l'opposition, et s'il- ne l'eût pas suivie, il l'eût au moins ménagée. Cependant cet amour de l'opposition sous d'autres régimes eût été un jeu plus ou moins agressif, ou un moyen de conserver une popularité qui lui était chère, mais il n'eût pas franchi certaines limites ; car Béranger était 1res habile à se modérer quand il le fallait, et il aurait pu se vanter, comme O'Gonnell, de passer aussi près que possible de n'importe quelle constitution sans lui faire le moindre accroc. Voyez les quelques chansons politiques écrites après 1830, elles ont juste le ton nécessaire pour lui conserver son rôle d'opposant sans le rendre agressif envers le pouvoir qu'il a contribué à fonder; mais l'opposition de Béranger sous la restauration a un caractère distinct et très marqué, que des instincts frondeurs ne suffisent pas à expliquer. Béranger haïssait la restauration d'une haine implacable, d'une haine affamée de vengeance, et qu'on ne saurait comparer qu'au fameux lion de l'Écriture, quaerens quem devoret. De tous les ennemis de la restauration, il m'apparaît comme le plus sérieux, en ce sens qu'il est le seul irréconciliable. Les autres ennemis apaiseront leurs colères ou modéreront leurs violences, lorsqu'il verront une perspective de succès, ou qu'ils auront obtenu un triomphe partiel; mais lui, aucune concession ne l'apaisera, aucun compromis ne le trouvera indulgent, et tous
les ministères Martignac le laisseront aussi mécontent que devant. Il serait même désolé que la restauration s'arrêtât dans sa voie rétrograde. Dieu me conserve mon Metternich! disait Louis Boerne après 1830; Dieu me conserve mon Villèle ou mon Polignac! a dû se dire plus d'une fois Béranger sous la restauration.
C'est surtout dans les chansons satiriques, dans les chansons d'opposition directe, faites à mesure que les événements se succèdent, que cette haine apparaît avec toute son énergie. Ce ne sont nullement des chansons de fronde^ des chansons d'opposition à Tancienne manière française ; ici la gaieté est sinistre, l'enjouement terrible, elles refrains valent des coups de feu. Ce ne sont pas des personnes nominativement désignées qui sont attaquées, ce ne sont pas des abus qui sont persiflés, ce sont des classes entières et une hiérarchie sociale au complet. Cette guerre obstinée est servie par des armes redoutables. Ces refrains se chantent d'eux-mêmes, on dirait une poudre douée de la propriété de s'enflammer toute seule. Quand on voit partir ces légères flammes incendiaires, on a je ne sais quelle envie de crier au feu ou d'y courir pour son propre compte. Pour mieux expliquer ma pensée, je désignerai les refrains des Révérends Pères^ des Missionnaires et des Capucins comme ayant au plus haut degré ces dangereuses qualités de combustion spontanée et de vitesse incalculable. Ils sont faits pour se répandre avec la vélocité de la lumière et du fluide électrique. Il y a des épidémies qui sont
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contagieuses et d'autres qui ne se communiquent pas. Il en est de même des courants d'opinion et des divers genres d'opposition. 11 y a des courants d'opinion qui s'arrêtent à certaines classes; il y a des genres d'opposition qui n'attaquent que les in-* dividus, qui gagnent un à un leurs adhérents. Les refrains de Béranger sont contagieux, ils appartiennent à l'espèce d'opposition la plus maligne. Faites pour se répandre en un instant, ces chansons ont aussi tout ce qu'il faut pour exciter à la haine et au mépris des adversaires qu'elles attaquent. Dans ^es chansons politiques, Béranger a employé le procédé contraire à celui qu'il emploie dans ses chansons libertines. Là il ne procède plus par allusion, il va droit au fait et nomme les choses crûment par leur nom. Il emploie le mode d'injure propre au peuple, l'injure brutale, directe, meurtrière comme le caillou lancé à bout portant, par exemple Paillasse, le Ventru, la Marquise de Prétintaille ;
J'ai vengé sur ce possédé Charette, Cobourg et Gondé;
ou bien encore il parodie (autre procédé d'injure familier au peuple) le langage, les manières et les habitudes de ses ennemis, comme dans le Marquis de Carabas^ les Chantres de paroisse. Il déshonore ses adversaires dans leur langue même, l'Église avec ses prières et ses oremus, l'émigration avec ses propres jactances. Une verve comique, très maîtresse d'ellemême, très précise dans sa violence, habile à s'arrê-
ter à propos et à ne pas dépasser le but, anime enfin toutes ces petites compositions, et leur prête quelque chose de dramatique. Tel me parait Béranger dans la chanson politique; c'est une sorte de Tyrtée boufTon, animé d'une haine irréconciliable, mais un Tyrtée qui ne s'abandonne pas à sa colère et qui calcule ses vengeances.
Béranger a attaqué la restauration de deux manières, par le ridicule et par le sentiment national. Il a voulu que les instincts élevés participassent au combat et à la victoire. Avant de chercher comment il a compris le sentiment national, disons un mot de la valeur littéraire de ces fameux chants qu'on accepte généralement comme les plus beaux de Béranger, et qu'on a pompeusement qualifiés du titre d*odes. A notre avis, Béranger est beaucoup moins à son aise dans le sublime que dans le bouffon; il n'est parfait que dans le genre trivial. Il m'est impossible de comprendre certains de ces chants tant admirés; pour un beau vers attrapé à force d'efforts, que de chutes, que de chevilles, que de boursouflures et de métaphores traînées dans tous les hymnes républicains et dans tous les corps de garde de l'empire ! Ce ne sont que tyrans et esclaves, fers brisés, chars de victoire, nobles drapeaux. En général, ces chants existent surtout par le refrain, qui est sonore, bien trouvé, et en qui vient se condenser la pensée assez faiblement exprimée dans la strophe; le refrain dans Béranger est, si j'osais m'exprimer ainsi, grossi de la strophe entière. Le senti-
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ment de ces chansons est ordinairement beau, mais il est déparé par le style, qui n'est pas toujours net, quoi qu'on en dise, et qui est parfois pénible. Avec Béranger, il faut trop souvent aujourd'hui séparer le sentiment de son enveloppe. Une des plus parfaites de ces chansons patriotiques, VOragey nous servira d'exemple.
Vos pères ont eu bien des peines, Gomme eux ne soyez point trahis ; D'une main ils brisaient leurs chaines, De l'autre ils vengeaient leur pays.
De leur char de victoire
Tombés sans déshonneur,
Us vous lèguent la gloire ;
Ce fut tout leur bonheur.
Certes il y a dans cette strophe une certaine grandeur; le mouvement en est beau; y a-t-il pourtant trop d'audace à dire que ce style a vieilli?
Mais c'est le sentiment seul que voyaient nos pères dans ces chants, qui n'ont pas été populaires à l'origine pour leur mérite littéraire. Ceux qui les chantaient voyaient dans ces mauvaises expressions de très grands souvenirs; dans ces chaînes brisées , ils voyaient les triomphes de 89, et dans ce char de victoire, d'où ils étaient tombés sans déshonneur, la défaite de Waterloo. Peu leur importait donc le style, avec lequel d'ailleurs ils étaient familiers, et puis cette emphase semblait naturelle en un pareil sujet. Les strophes du poète avaient beau se gonfler, elles étaient encore loin d'atteindre à la grandeur des événements qu'elles voulaient rappeler. Ces chansons
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sont restées célèbres, et resteront célèbres en dépit de leur faible style, parce qu'elles furent vraiment nationales. Il y eut un jour, une heure en effet, où elles donnèrent une voix au sentiment public, ou mieux à la douleur publique. L'esprit français, qui est si élastique, est sujet à des accès de découragement extrême. Après la double invasion, il y eut en France un moment de morne abattement. La nation courba la tête, et crut une minute que son rôle était fini, et qu'elle n'avait plus rien à faire dans ce monde. En dépit des bienfaits de la paix qu'on lui rendait, en dépit des libertés politiques qu^on lui promettait, elle se sentit vaincue. C'est cette minute de découragement que marquent les chants de Béranger. Au milieu d'un silence profond, où l'on n'entendait encore que les cris des victimes de la défaite et les menaces des vainqueurs, cette voix s'éleva, et la France prêta l'oreille. On a dit souvent que Béranger avait consolé la France de l'invasion; l'expression n'est pas trop forte. Oui, ces chants furent alors une consolation et même une espérance; ils apaisèrent les douleurs et les regrets, ils réveillèrent les courages. Aussi méritent-ils, quelle qu'en soit la valeur littéraire, d'être appelés patriotiques, et resteront-ils attachés au souvenir de l'invasion comme un poétique commentaire des émotions qui traversèrent alors le cœur de la France.
Ces sentiments, auxquels Béranger donna une voix, furent donc ceux de la France entière, sans acception de classes et de] partis; mais le poète réveilla
bien d'autres échos, et contre la restauration il souleva les plus redoutables souvenirs. Quoi qu'ils puissent penser des opinions de Béranger, ses plus obstinés défenseurs ne nieront pas que s*il combattit les Bourbons, ce fut beaucoup plus au nom de Thonneur national qu'au nom de la liberté, avec le souvenir de Tempereur qu'avec le souvenir de la république. On a demandé plusieurs fois, et récemment encore, si Béranger avait appartenu à un parti ; on a dit qu'il tenait surtout à la révolution, et que les formes de gouvernement qu'elle pouvait revêtir étaient pour lui d'une importance secondaire. Je crois en effet qu'il pensait ainsi; mais beaucoup pensent comme lui, qui pourtant ont une préférence pour une de ces formes politiques qu'on ne veut mettre qu'en seconde ligne. Nous avons tous, si je puis me servir de cette expression, une grande et une petite opinion. La grande opinion se compose d'un vaste ensemble d'idées et de sentiments relatifs à la situation générale de la société dans le siècle où nous vivons; la petite opinion consiste dans la préférence de la forme politique sous laquelle nous voudrions voir se développer cette société. Nous connaissons tous la grande opinion de Béranger; en avait-il une petite? C'est une question assez obscure. A le suivre attentivement du commencement à la fin de sa carrière, on ne trouve dans Béranger que deux instincts opiniâtres et tenaces : la haine des Bourbons et l'admiration pour l'empereur. Toutes ses autres haines sont légères, et tous ses autres amours sont tiëdes. Il n'a pas fait d'op-
position en règle à la monarchie de juillet, qu'il avait d'ailleurs contribué à fonder. Faut-il croire, comme il le disait, que c'est parce que le gouvernement de juillet nous donnait autant de liberté que nous en pouvions porter, ou bien ne faudrait-il pas plutôt attribuer ce silence à la réserve naturelle d'un père qui s'est imposé le devoir de montrer une certsûne bienveillance pour un enfant qu'il aime médiocrement, mais qu'après tout il ne peut désavouer? La république le réclamait comme un de ses patriarches, pourtant il ne lui a jamais prodigué l'éloge, et s'il ne l'a pas sifïlée ouvertement, ce n*est pas, il est permis de le croire, parce qu'il pensait qu'elle méritait d'être applaudie. Qu'était-il donc, et sous quelle forme désirait'il voir triompher les principes de la révolution?
Était^il bonapartiste? Certes il n'eût jamais avoué une telle opinion. Il proteste en vers et en prose que dans Napoléon il a exalté l'homme et non le souverain. Il reproche à la France de l'empire d'avoir pris V autel de la Victoii'.e pour t autel de la Liberté. II. a chanté Napoléon sous la restauration, mais alors le libéralisme s'était abrité sous le drapeau de l'empereur. Beaucoup arboraient ce drapeau par tactique, beaucoup l'arboraient par regret. En chantant l'empereur, Béranger a donc pu dire qu'il était resté fidèle à la liberté, et qu'il s'était servi de ce grand nom comme de l'arme la plus populaire qu'il eût à sa disposition. Tout cela est vrai, et cependant, s'il faut le dire, je crois fermement que Béranger était et n'était
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pas bonapartiste en même temps. Il n'était pas bonapartiste d'opinion; il Tétait d'instinct et de système. Expliquons-nous.
Lorsque de notre temps on ne peut déterminer avec certitude à quel parti un homme se rattache, la meilleure méthode à employer est de chercher à savoir comment il comprend l'organisation de la société qui est ^sortie de la révolution. Depuis que la révolution est venue au monde, deux principes, vieux comme l'histoire, se disputent l'honneur de l'organiser, la liberté et l'autorité ; mais ces deux principes, grâce aux conditions nouvelles qui leur étaientfaites, ont dû prendre une forme nouvelle et s'inspirer de l'esprit de la révolution. La liberté, d'oligarchique et d'aristocratique qu'elle avait été jusqu'alors, est devenue démocratique ; l'autorité, qui avait prétendu
jusqu'alors ne relever que d'elle-même, a cherché son droit d'exister dans le consentement populaire. Ces deux principes se sont donc rajeunis à la même source ; ils ont subi une transformation démocratique. Ils ont le même esprit et ils se proposent le même but; mais leur antique combat continue sur la question de savoir comment ce but peut être atteint. De là deux systèmes en présence : l'absolutisme démocratique et le gouvernement libéral, monarchie limitée ou république. Rien ne semble plus contraire que ces deux systèmes, et cependant ils ont une origine commune : l'un et l'autre repoussent également l'ancien régime, c'est-à-dire l'ancienne autorité de droit divin et l'ancienne liberté privilégiée et arislo-
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cralique. On a donc vu certains hommes, selon le cours des événements, embrasser successivement Tun et l'autre système, sans croire qu'ils étaient infidèles à leurs sentiments. Béranger est du nombre de ces hommes, et c'est à cela qu'il doit d'avoir été revendiqué par les trois partis issus de la révolution : il n'en repoussait donc aucun; mais lequel préférait-il et jugeait-il le plus propre à accomplir cette œuvre que dans sa dernière préface il réclame du parti républicain, c'est-à-dire l'organisation de la démocratie? Béranger avait des instincts éminemment plébéiens, il aimait avant tout l'égaUté; il était en même temps judicieux et sensé, et il aimait l'ordre. C'est assez dire comment il comprenait l'organisation sociale : une société absolument nivelée sous le protectorat de l'Etat démocratique. Il aimait la liberté sans doute, il l'a dit et il faut l'en croire ; mais il l'eût aimée bien davantage, s'il eût moins aimé l'égalité. Il se défiait de la Uberté; il la considérait comme un objet de luxe à l'usage des heureux et des riches, et même, en certains cas, comme une arme dangereuse qui peut se retourner contre l'égalité. 11 craignait que, livrée à elle-même, une société, si nivelée qu'elle fût, ne tombât sous le gouvernement d'une oligarchie qui, si démocratique et si étendue qu'on pût la supposer, n'çn constituerait pas moins une classe privilégiée. De là •sa tiédeur pour la monarchie limitée et son zèle modéré pour la république. Il préférait donc le système d'organisation politique appliqué si vigoureusement par l'empereur Napoléon, et qu'on pourrait appeler
la monarchie populaire. Le nom d'empereur l'aurait choqué sans doute, retirons-le : il n'en restera pas moins l'idée d'une société nivelée, sous la surveillance d'un pouvoir suprême qui a pour mission d'y maintenir l'égalité. Libéral selon les temps et les nécessités de l'opposition, républicain d étiquette, voilà le Béranger officiel et extérieur; démocrate d'instinct et de substance, napoléonien de système, voilà le Béranger véritable.
Béranger a grandi sous la révolution ; il avait donc une foule de préjugés et de frayeurs à l'endroit des titres proscrits par elle. Ce qui le gênait dans Napoléon, ce n'était ni l'homme ni le système, c'était ^p titre de roi et d'empereur ; mais il acceptait Napoléon comme le représentant de la démocratie, et son système d'organisation comme celui qui convenait le mieux à la société issue de la révolution. Dans une lettre publiée récemment, il avoue qu'au commencement de ce siècle il a voté pour le consulat à vie et contre l'empire : ce double vote renfermait tout le secret de ses opinions. Il n'a jamais dépassé cette limite, il n'est jamais allé au delà du Napoléon dictateur temporaire *. Même sous la restauration, etlors-
1. Cependant, poiir rester dans le vrai et bien marquer toutes les nuances de cette physionomie si simple en apparence et si complexe en réalité, je ne sais jusqu'à quel point il serait juste de dire qu'il fut hostile à l'empire. Il y a une grande différence entre la neutralité et l'hostilité. Je crois que le sentiment véritable de Béranger à l'endroit de l'empire était la neutralité. Le Roi d*Yvetot, satire aimable, piqûre à fleur de peau, ne peut être donné comme l'expression d'une bien grande hostilité ni comme le cri des cruelles souffrances
qu'il opposât à la monarchie le souvenir du grand capitaine, il s'appliqua toujours autant que possible à confondre la peraonnéde Tempereur avec Tidée de patrie. En cela, il se sépare des libéraux napoléoniens qui prirent ostensiblement pour drapeau le nom de l'empereur. Rien d'ailleurs n'explique mieux la manière dont Béranger comprenait la personne de Napoléon que les chants qu'il lui a consacrés. Béranger n'a pas fait, comme d'autres, Vépopée impériale : il a fait la légende populaire de Napoléon. Le héros, le dieu, le personnage épique, n'apparaissent jamais dans ces chants, où figure seul le représentant de la démocratie armée. La statue historique est descendue de son piédestal; au lieu du classique émule des Alexandre et des César, on n'a plus devant les yeux qu'un capitaine populaire. Le voilà qui passe, non enveloppé de la pourpre impériale et le front ceint de la couronne des rois, mais vêtu du costume historique et coiffé du petit chapeau. Il a des allures familières ; on l'aborde, il parle, il soupire. Ce n'est pas un dieu,
qu'éprouvait alors la France. Béranger ne fut pas hostile, il est \-rai, à la première restauration; mais dans la préface de son recueil de 1833 il nous a naïvement livré son secret : « n lui sembla que le peuple n'était pas si hostile à ces maîtres qn'on venait d'exhumer pour lui. » Il craignit de se mettre en opposition avec le sentiment populaire, qu'il se fait gloire d'avoir toujours fidèlement suivi et écouté avemt de chanter. II refoula donc ses véritables sentiments; s'il les eût écoutés, il est probable qu'il aurait été aussi hostile à la première restauration qu'à la seconde. Je . n'en veux pour preuve que quelques couplets rimes en obéissance au sentiment public de 1814, et qui sont d'un froid de glace. Les cent-jours et la seconde invasion le délivrèrent bientôt de celte contrainte.
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c'est un des nôtres. Autour de ce Napoléon réduit à des proportions humaines, le poète a groupé tout un état-major démocratique. Ce ne sont pas ses brillants maréchaux qui lui font cortège, ni les empereurs ses alliés ; ce sont les plus obscurs personnages de son empire et de son armée, la pauvre paysanne qui le reçut dans sa chaumière à la veille de la déroute finale et l'entendit pousser un si profond soupir, le vieux sergent revenu des longues guerres, le paysan qui tire de sa cachette pour le baiser pieusement le drapeau prohibé, le prisonnier de guerre qui salua la côte de Sainte-Hélène le jour où il rendit le dernier soupir. Cette succession de pièces, dont l'admirable inspiration des Souvenirs du peuple forme comme le centre, peut s'appeler à juste titre la légende démocratique de Napoléon. Si c'est encore un roi, c'est bien le roi du peuple et de l'égalité. D'autres poètes ont eu pour chanter Napoléon des chants plus altiers ou plus pompeux; aucun n'en a eu d'aussi simples, d'aussi humains, d'aussi profondément naïfs. Ce n'est pas tout à fait le Napoléon de l'histoire, mais c'est bien le Napoléon que l'imagination populaire à aimé à se représenter.
Cependant cette figure de Napoléon est tyrannique, et quand elle s'est une fois emparée de l'imagination d'un poète, elle ne la quitte plus. Avec les années, le souvenir de l'empereur grandissait toujours davantage dans l'esprit de Béranger. Ses Dernières Chansons en font foi. Ce qui est étrange, c'est qu'à force d'y rêver il a fait subir une métamorphose sin-
gulière à sa pensée. Le Napoléon primitif s*est altéré; dans les chants de son âge mûr, Béranger nous avait donné un Napoléon populaire et humain; dans les chants de sa vieillesse, nous avons un demi-dieu. L'apothéose a commencé sérieusement, et le bonhomme introduit l'empereur dans l'Olympe, péniblement, il est vrai, et en se traînant beaucoup. On dirait qu'il a oublié cette opinion si nette, si radicale, si tranchée, qu'il avait exprimée sur l'empereur dans les chants de la restauration. Dé même qu'autrefois il absorbait l'empereur dans la France, maintenant il absorbe la France dans l'empereur. Le secret de cette transformation n'est peut-être pas si difficile à trouver qu'on pourrait le supposer; Béranger, comme tous les hommes qui ont l'esprit plus ferme que vif, et qui n'ont qu'un certain nombre d'idées, éprouvait le besoin de s'assimiler celles qu'il ne possédait pas. Cet effort lui a quelquefois réussi ; sa tentative pour s'assimiler les idées socialistes nous a valu quelquesunes de ses plus touchantes chansons, Jeanne la Rousse et le Vieux Vagabond, Depuis les Souvenirs du peuple^ d'autres poètes avaient paru, qui avaient vu Napoléon sous un tout autre aspect que Béranger : Edgar Quinet, Henri Heine, Mickiew^icz. Il me semble retrouver dans ces dernières et très bizarres chansons la trace de ses lectures. Il a lu le Napoléon de Quinet, et il fait la ballade : la Bohémienne; il a lu le Tambour Legrand^ et il lui prend envie de paraphraser le fameux cantique napoléonien d'Heine : « Et Sainte-Hélène sera le saint sépulcre, etc. »
Comme Heine et Mickiewicz, il n*est pas éloigné de voir un messie dans l'empereur :
Dieu, disait-on, dans ce héros, vrai sage,
Au vieux monde croulant donne un messie armé.
Je crois donc qu'il ne faut pas attacher grande importance à cette transformation du type de l'empereur, et qu'elle indique plutôt une certaine inquiétude littéraire qu'un changement véritable d'opinions. Toutefois elle est singulière, et il est au moins curieux de voir Béranger se mettre à la suite de poètes qui devaient lui sembler des visionnaires.
Les Dernières Chansons y qu'on a publiées après sa mort, n'ajouteront rien à la gloire de Béranger, et ne serviront qu'à grossir le petit bagage du chansonnier, déjà trop lourd pour la postérité d'une centaine de pièces. Ce n'est pas cependant que ce recueil soit de beaucoup inférieur à ses aines : il serait aisé d'y glaner une aussi grande quantité de jolis vers ; toutefois il y a cette remarque à faire que les vers qu'on y glanerait seraient plutôt jolis que beaux. Ce n'est pas la poésie qui manque à ce recueil, c'est la matière poétique. La verve n'a pas disparu autant qu'on veut bien le dire ; mais les sujets sur lesquels elle aimait à s'exercer n'existent plus. Ce sont les chansons d'une muse qui s'est condamnée à la retraite; le froid de la solitude et la monotonie d'une vie désormais sans mobile d'action l'ont enveloppée. Béranger n'a jamais eu un grand sentiment de la nature, et son imagination ingénieuse n'a jamais
été inventive ; laissé seul en tète à tête avec la nature et son imagination, il n'a avec elles que des conversations assez courtes et assez peu soutenues. Il parle avec les petits oiseaux et les merles de son jardin, qui lui sifflent quelques jolies notes dont il les remercie par quelques mots bien tournés, mais ces colloques sont rapides. Que voulez-vous^ la langue des oiseaux est si difficile, et Béranger bien vieux pour se mettre à cette étude. Il fait cependant çà et là d'agréables découvertes, par exemple que les colombes sont volages et les papillons constants en amour, et il s'empresse, fidèle à sa vie passée, de combattre cette réputation usurpée et de défendre cette vertu calomniée. Hélas I ce sont là maintenant les seuls préjugés qu'il bat en brèche. Quand il est fatigué de causer avec la nature et qu'il s'adresse à son imagination, il trouve d'ingénieuses allégories ou quelque rêverie légère qui le berce doucement. 11 aime à se reporter vers la jeunesse écoulée, il lui tend les bras avec tendresse, et retrouve pour l'appeler ses accents espiègles et malicieux d'autrefois, comme . dans la chanson intitulée les Défauts, une des plus gaies et des plus vives du livre.
A l'exception des pièces sur Napoléon, qui sont décidément médiocres, et de quelques pièces à prétention philosophique, ces chansons se ressemblent toutes, et c'est là leur très grand défaut. Elles ont toutes la même grâce sénile et le même indulgent sourire : ce sont bien des chansons de vieillard. Pour éviter le reproche d'être ennuyeux, que leur fait
Béranger dans un de ses derniers refrains, les vieillards sont souvent aimables hors de propos et prévenants à tort et à travers. Ainsi de Béranger dans les Dernières Chansons; il ne rit plus, ne danse plus^ ne raille plus, mais il sourit toujours, à chaque page. Ce n'est que lis et roses, violettes et papillons, azur et printemps. Un autre défaut de ce recueil^ c'est que la plupart des pièces n'ont réellement pas de sujet : elles roulent, si Ton peut s'exprimer ainsi, sur la pluie et le beau temps. Ce qui m'étonne, c'est qu'après avoir pris congé du public, Béranger ait eu encore la velléité d'écrire : le public était la source de son inspiration. Aussitôt qu'il n'a^pluseu le public en face de lui, et qu'il a voulu chanter pour lui seul, Béranger n'a plus fait d'efforts. Il s'est retranché d'ailleurs tous les sujets auxquels il aimait à s'attaquer. Gomme un homme qui a beaucoup péché, il se met au régime et se sèvre de toute velléité d'opposition contre le gouvernement de juillet; à peine quelques mots à voix basse en 1840, dans une chanson riche en contradictions, intitulée la Guerre^ où le poète demande qu'on mate la félonie de l'oppresseur des Polonais^ et préconise en même temps la paix comme le meilleur soutien de la liberté. La république de 1848 lui inspire une jolie chanson, les Tarnbours, d'un caractère équivoque; l'auteur, ne sachant pas au juste s'il doit rire ou s'indigner, prend gaiement son parti d'accompagner les tambours à l'enterrement de la liberté. Le spectacle des mœurs contemporaines n'éveille plus sa curiosité. L'or et
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Au Galop^ chanson vive et rapide, sont à peu près les seules pièces où trouvent place les accidents de la vie moderne, sur le compte de laquelle le poète ne professe pas toujours une opinion indulgente. Enfin cette source d'inspiration qu'il avait ouverte la dernière, — la chanson démocratique et légèrement humanitaire, — à laquelle on aurait pu croire qu'il aurait puisé dans sa solitude, il Fa laissée tarir. Le vieillard n'a plus de temps pour toutes ces frivolités : il se prépare pour le grand voyage, et fait ses dévotions au Dieu des bonnes gens, car les opinions philosophiques de Béranger ont pris avec l'âge un accent quasi religieux ;.la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme revient à diverses reprises sous une forme d'acte de foi, et ce n'est pas le côté le moins inattendu du livre que cette transformation presque mystique du déisme de Béranger,
Pour porter un jugement impartial sur Béranger, il faut non seulement autant que possible se placer en dehors des exagérations contraires des partis, mais éviter même de trop appuyer sur les nuances, car alors on courrait risque de créer un Béranger fantastique, comme celui que le parti catholique aime à se représenter ou celui que le parti républicain s'était plu à imaginer. Béranger n'est pas un caractère aussi tranché et aussi simple qu'on l'a cru. Le dirai-je? Pohtiquement, il me parait un sceptique. Un opiniâtre instinct d égalité est tout ce qu'on trouve de consistant en lui du commencement à la fin de sa carrière ; c'est là l'opinion de son cœur, et,
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si je puis m' exprimer ainsi, de ses entrailles. Ses autres opinions, son libéralisme, son républicanisme, qui sont les opinions de son esprit, fléchissent légèrement suivapt les circonstances et la volonté du maître que reconnaît toujours Béranger, — le public. Ah ! Béranger a bien une âme de poète^ une âme passive, obéissante. Si Ton trouve des poètes qui avouent que la nature n'existe que pour être mise en sonnets, Béranger, dans ses heures de misanthropie et quand il pense que le monde est « assez vieux », avouerait volontiers que la politique n'est guère bonne après tout qu'à faire des chansons. Si je n'étais convaincu depuis longtemps que le libéralisme est non seulement une opinion, mais une forme de l'âme, un mode de la nature que nous portons en naissant, le rôle de Béranger suffirait pour m'en convaincre. Ce singulier républicain n'a du libéral que la cocarde ; il se soumet, sans se faire prier, aux sentiments des multitudes, et ne songe jamais à réagir contre elles, soit pour les éclairer, soit pour les combattre. Quand il sent qu'il devrait parler, il préfère se taire ou railler à demi-voix, et je ne suis pas sûr que, dans sa vie, il n'ait pas souvent parlé lorsque sa conscience lui disait de se taire. Il n'a en un mot aucune haute liberté d'esprit, aucune force de résistance contre l'opinion, aucune initiative politique : je le répète, il suit les multitudes, il ne les précède pas. Un seul jour il les a précédées, et ce jour a suffi pour lui conquérir la plus grande popularité de ce siècle. N'importe, malgré la docilité trop grande de son
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esprit cl la prudence trop craintive de sa muse amoureuse de popularité, ce fut souvent un poète et quelquefois un citoyen. Son nom perdra de son importance dans notre littérature, mais il restera attaché à l'histoire du xix'' siècle, car, sans cet instrument docile des passions populaires, l'histoire de ce siècle aurait été, il est permis de le croire, un peu différente de ce qu'elle est.
Décembre, 1857.
UN
D'Ordinaire on attend avec impatience les mémoires et les confessions des hommes célèbres. Mille sentiments contraires, les uns nobles, les autres, bas, aiguillonnent cette impatience. Nous sommes pressés de savoir si ces révélations seront propres à accroître ou à diminuer notre admiration. Est-ce encore une illusion sur laquelle il nous faudra souffler? Trouverons-nous notre idole telle que nous l'avions rêvée? Voilà les questions auxquelles nous allons avoir enfin une réponse, et cette réponse, bonne ou mauvaise, sera toujours la bien-venue. Sans doute il serait plus doux d'admirer sans défiance et en toute crédulité, sans doute il est amer d'être désabusé et de s'avouer qu^on a été trompé : cependant il y a des compensations à ce désillusionnement, et la connaissance précise de la réalité a aussi son charme, car nous aimons la vérité par nature, autant que nous aimons le bon-
heur. Or le vrai sur les hommes illustres, nous ne le savons jamais que par ces révélations posthumes, et heureusement lorsque leur œuvre est achevée. Je dis heureusement, car si nous connaissions exactement la vérité pendant leur vie, notre admiration et notre confiance en eux en seraient fort diminuées; nous les suivrions avec beaucoup moins d'enthousiasme, nous écouterions leurs paroles avec beaucoup moins d'attention ; nous les gênerions considérablement dans leur œuvre, et les affaires de ce monde ne s'en porteraient pas mieux. C'est donc à juste titre que les hommes illustres retardent la révélation de la vérité jusqu'au moment où ils sont à l'abri des vicissitudes de l'opinion; mais cette révélation, ils nous la doivent alors tout entière : c'est l'expiation de leur propre gloire. Ils doivent au public cette confession suprême, cette humiliation de leur génie devant la vérité. Seulement cette confession doit être sans réticence, et doit avoir toute la sincérité des mourants. S'ils nous cachent une partie de la vérité, ils n'ont plus aucune excuse. A défaut de sincérité, l'amour de la gloire doit d'ailleurs les avertir qu'ils n'ont pas grand'chose à redouter de^cette grave épreuve, dont ils sortiront moins purs peut-être, mais plus humains. Nous sommes de ceux qui pensent que Jean-Jacques et Chateaubriand n'ont rien perdu à révéler toute la vérité, à montrer à nu toutes leurs haines, tous leurs vices. Ils ont tout dit, et après qu'ils ont eu fini leur confession, s'il nous a été permis de les moins vénérer, il nous a été impossible de les moins admirer, car les
livres dans lesquels ils ont consigné leurs aveux sont de beaucoup les plus parfaits, les plus animés, les plus humains qu'ils aient écrits.
Nous savions d'avance, avant d'ouvrir la Biographie de Béranger, que nous ne devions nous attendre à aucune révélation de cette nature. Ce joli livre est le miroir fidèle du Béranger que nous connaissions depuis longtemps; il faut nous résigner à n'en pas connaître d'autre. Ces deux cent cinquante pages sont un prodige de réserve, de prudence, de modestie et aussi d'habileté, car Béranger a trouvé le moyen de ne parler que de lui, et en même temps d'en parler aussi peu que possible. Il n'a voulu compromettre personne, et il a réussi. Dès la première page de cette Biographie^ nous sommes avertis que nous ne devons compter sur aucune indiscrétion politique. « Préoccupé sans cesse et avant tout des intérêts de mon pays, j'ai été poussé sans doute à approfondir bien des questions d'ordre général ; homme de nature politique, j'ai pu donner mon avis dans des entreprises plus ou moins importantes : mais dans cette notice ne doivent trouver place que les faits qui me sont particuliers, faits de peu de valeur et souvent très vulgaires. Quant à la part d'influence que mes relations m'ont fait avoir dans la politique active, je m'en rapporte à ce que voudront en dire les historiens, s'il s'en trouve^ qui soient tentés de la chercher dans les derniers événements dont la France a été le théâtre. » Ainsi donc voilà tout le personnage politique rayé d'un trait de plume. Nous ne saurons rien de ce qu'il
a fait et dît dans les conseils des partis; nous en serons réduits, comme devant, aux conjectures sur la part qu*il a prise à la révolution de juillet et à la construction du gouvernement de 1830. Nous aurions été curieux de trouver dans sa Biographie^ à défaut de révélations, les souvenirs de ses conversations politiques ; il n'est pas possible qu*un homme qui a tant causé, et avec tant de personnes, n'ait pas gardé dans sa mémoire quelques mots curieux, quelques lambeaux de cauFeries éloquentes, quelques réponses spontanées et imprévues, propres à éclairer certaines physionomies d'hommes d'Etat ou d'écrivains. Il n'en est rien ; Béranger se tait lorsqu'il n'a rien de bon à dire ; il juge tout le monde avec une bienveillance pleine d'optimisme, même le roi Charles X, et le seul personnage qui sorte quelque peu maltraité de ses mains est le roi Louis XVIII.
Mais à défaut du personnage public nous aurons au moins le poète et l'homme privé Jout entier? Oh! que vous connaissez peu Béranger! Ici encore il faut vous attendre à de nouveaux désappointements. La Biographie s'arrête à la révolution de juillet, et reste muette par conséquent sur les vingt sept dernières années de la vie du poète. Depuis 1831, il est vrai, Béranger a cessé de jouer un rôle actif, et il s'est renfermé dans sa retraite ; mais cette retraite était assiégée de visiteurs, et les hommes les plus illustres de notre temps y ont passé. Quoi ! pas un mot sur ses relations avec Chateaubriand, avec Lamennais, avec Lamartine? quoi! ces hommes illustres ne lui ont
rien dit qui valût la peine (relrc rapporlé? Voilà cJone la vieillesse de Béranger rayée d'un "second trait de plume ; il a caché Thomme public, il enveloppe l'ermite contemplateur dans un silence complet. Reste donc la jeunesse; mais là encore Béranger n'est pas prodigue de révélations : il ajoute peu de détails aux faits que nous connaissions déjà, il en est même de très connus qu'il passe sous silence. C'est à peine s'il fait une ou deux fois allusion à ces entraînements qui jouent un si grand rôle dans la jeunesse, et auxquels il avoue avoir été soumis. On conçoit cependant que, par réserve et respect de lui-même, il se soit tu sur les peccadilles vulgaires qui accompagnent la première jeunesse; mais il est une affection quf a tenu une grande place dans sa vie, qui l'a accompagné depuis l'adolescence jusqu'à ses derniers jours, une affection avouée, connue de tout le monde, et dont il pouvait parler sans blesser aucune convenance sociale. Il pouvait en parler, et j'ajouterai même qu'il le devait. Pourquoi laisser à d'autres, à des amis ou à des étrangers, la soin d'exprimer sa reconnaissance pour celle qui lui inspira l'admirable chanson de la Bonne Vieille? Pourquoi ne pas introduire cette amie auprès du public immense qu'il s'est conquis et ne pas lui donner sa part d'immortalité? Mille raisons lui commandaient impérieusement de ne pas garder le silence; il devait à la mémoire de cette amie dévouée de ne pas la laisser confondre par la postérité, comme le public de nos jours l'a fait souvent^ avec la compromettante Lisette ; il lui devait de lui donner à ses
côtés dans l'histoire littéraire la place qu'elle occupa dans la vie réelle. Une affection qui dure depuis Tàge de dix-neuf ans jusqu'à Tâge de soixante-quinze joue d'ailleurs un trop grand rôle dans la vie morale, dans la vie du cœur et l'éducation du caractère, pour qu'on la passe sous silence. Mlle Judith Frère fut évidemment le personnage central de l'histoire de Déranger, Jeune, inconnu, nécessiteux, elle l'a encouragé, sou* tenu, conseillé; célèbre, elle l'a aidé à passer les monotones années de la vieillesse. Or, sur cette personne si importante dans la vie de Béranger, que contient la Biographie? Béranger vient de jeter à la poste pour Lucien Bonaparte la fameuse lettre qui lui valut de sortir de la misère et de renouveler ces trois mauvaises chemises qu'une main amie se fatiguait à raccommoder. <!c Deux jours passés sans réponse, un soir la meilleure amie que j'aie eue, la bonne Judith, avec qui je finis mes jours, s'amuse à me tirer les cartes et me prédit une lettre qui doit me combler de joie. Malgré mon peu de foi dans. la science de Mlle Lenormand, j'éprouve à cette prédiction un commencement de la joie que Judith m'annonce : la pauvreté est superstitieuse. » Trois lignes sur cette amie de soixante ans, sur cette personne qui apparaissait à ceux qui l'ont connue dans sa vieillesse — imposante, sensée, pleine de dignité naturelle, est-ce bien une récompense suffisante pour tant de dévouement? Et qu^on ne vienne pas parler de réserve et de convenance, et citer mal à propos les indiscrétions de Jean-Jacques Rousseau et de Chateaubriand. Les raisons qui au-
raient dû forcer au silence ces deux homme illustres n'existaient pas pour Béranger; au lieu d'avoir des raisons de se taire, il avait des raisons de parler. Qu'a-t-il gagné d'ailleurs à cette discrétion mal entendue? Sa plume, si vive, si habile à faire ressortir les détails, aurait pu nous donner de cette amie un portrait original qui aurait dignement tenu sa place dans la longue galerie des amies des poètes ; il ne Ta pas fait : M. Savinien Lapointe s'en est chargé à sa place ; la belle avance !
Ainsi donc, dans sa Biographie^ Béranger a trouvé moyen de ne parler ni de sa jeunesse, ni de sa vieillesse^ ni de son âge mûr, ni de son rôle public, ni de sa vie privée. Est-ce habileté, timidité ou réserve? Je ne sais ; mais si l'indiscrétion est un défaut, la discrétion poussée à ce degré est une vertu si négative que nous ne voudrions la souhaiter à personne. Béranger, dira-t-on, avait horreur du scandale. Vraiment, il avait attendu bien tard pour avoir de tels scrupules. L'horreur du scandale est un sentiment fort respectable, et qu'on ne doit pas réserver seulement pour sa vieillesse. Béranger est décidément trop parfait; on lui souhaiterait presque quelque défaut bien accentué. Que de sagesse, bon Dieu, que de modestie, que de modération I Franchement il serait bien plus intéressant s'il était un peu moins sage. Ma conclusion, après avoir lu la Biographie^ c'est qu'il n'a manqué qu'une chose à Béranger : un atome d'imprudence.
Et cependant cette Biographie est un joli livre, et, malgré toutes ses réticences, nous apprend à mieux
60 UN DERNIER MOT SUR Bl'lRANGER
connaître Béranger. Toutes les pages consacrées à son enfance sont pleines de détails curieux. C'est une enfance sans fraîcheur et qui prédit ce que sera rhomme un jour. Quelques critiques assez malavisés ont cru devoir reconnaître à Béranger une certaine parenté avec La Fontaine, et pour justifier cette parenté, ils ont attribué au chansonnier je ne sais quelle naïveté, qui a été toujours absente et de sa vie et de ses œuvres. Béranger n'a jamais connu cette innocence naturelle, cette ignorance aimable de toutes les choses artificielles de la civilisation qui sont nécessaires pour constituer cette franchise de sentiments qui s'appelle naïveté. Ce sont des influences artificielles et non des influences naturelles qui ont pesé sur son enfance. Sa famille présentait tous les contrastes que présentent les sociétés trop chargées de civilisation. Son éducation a manqué d'unité et a subi mille vicissitudes contradictoires, Il est né pauvre, puis il a connu toutes les petites misères de la médiocrité de fortune, puis il a goûté une demi-opulence, à laquelle a succédé une complète détresse. Toutes ces vicissitudes de fortune propres à mûrir trop prématurément un jeune esprit, il les avait éprouvées avant d'avoir atteint sa vingtième année. Mêmes contradictions dans son éducation intellectuelle et morale, comme dans le caractère des personnes qui ont eu la garde de son enfance. Son grand-père, honnête tailleur, homme tout populaire, le gâtait de son mieux. « Ils (ses grands-parents) firent de mes oncles et de mes tantes mes très humbles domestiques, et ce n'est
pas leur faute si je ne contractai pas dès lors le goût d'une mise élégante et recherchée. » Son père, homme vain et d*une sécheresse de cœur assez remarquable, était plein de prétentions nobiliaires, et ne laissa à son fils pour toute preuve d^amour paternel que cette fameuse particule que Ton s'étonne de voir accolée au nom du chansonnier. Sa mère, jeune femme un peu mondaine, qui vivait séparée de son mari, ne s'occupait de l'éducation de son fils que pour effacer de son mieux les leçons qu'il recevait rue Montorgueil, chez le vieux tailleur. « J'allais de temps à autre passer huit ou quinze jours auprès d'elle, près du Temple... Souvent elle me conduisait aux théâtres du boulevard ou à quelques bals et à des parties de campagne. » Oublié par son père, négligé par sa mère, à charge à ses grands-parents devenus nécessiteux, on l'envoie à Tâge de neuf ans chez une tante, ardente républicaine, qui ne négligea rien pour imprimer ses opinions dans l'esprit du jeune enfant. On le met d'abord en pension à Paris, où il reçoit un commencement d'instruction, puis il passeàPéronne sous la direction d'un disciple de Jean-Jacques Rousseau. On l'élève d'abord comme un jeune bourgeois, puis on en fait un garçon d'auberge, puis un apprenti d'imprimerie, puis un courtier d'affaires. Est-ce assez de contradictions? Mais non, l'écheveau n'est pas encore assez embrouillé. Il y avait chez tous ses parents et protecteurs cette macédoine excentrique de sentiments opposés qui caractérise les sociétés vieillies. « Je me rappelle ma grand' mère lisant les romans
de Prévost et les œuvres de Voltaire, et mon grandpère commentant à haute voix Touvrage de Raynal, qui alors jouissait d'un succès populaire. J'ai pu douter depuis que ma bonne grand.'mère comprit quelque chose à ses lectures, qui pourtant la passionnaient. Elle citait sans cesse M. de Voltaire, ce qui ne l'empêchait pas à la Fête-Dieu de me faire passer sous le saint sacrement. » Sa tante, la républicaine, lalecirice assidue de Voltaire^ n'en aspergeait pas moins d'eau bénite sa maison toutes les fois qu'un orage s'annonçait. Il eût été fort extraordinaire que de toutes ces complications il sortît un esprit naïf et un caractère tout d'une pièce. Comprenez-vous maintenant le caractère presque inclassable de Béranger, ce mélange de sentiments bourgeois et d'instincts populaires, cette hésitation et cette oscillation perpétuelles entre les opinions qui naissent de mœurs opposées, cette tenue irréprochable unie à cette licence de langage, ce désintéressement réel uni à un sens si pratique des affaires de ce monde?
Les cent premières pages de la Biographie sont donc réellement instructives; elles font parfaitement comprendre la formation du caractère de Béranger. Il y avait toujours eu pour nous jusqu^à présent quelque chose d'insaisissable dans la personne de Béranger, et nous aurions été assez embarrassé s'il avait fallu le classer non comme poète ou comme politique, mais comme homme. Etait-ce un bourgeois ? était-ce un homme du peuple ? Nous savons maintenant qu'il était l'un et l'autre à la fois,.
ayant reçu en même temps là double éducation de rhomme du peuple et de Thomme des classes moyennes. Formé pour ainsi dire de -deux natures. il était merveilleusement doué pour remplir le rôle qu'il a joué, pour fondre ensemble les sentiments de ces deux grandes moitiés de la société française, et pour atteindre à cette popularité que lui ont faite à Tenvi la bourgeoisie et le peuple. Le récit que Béranger fait de son enfance a encore changé en certitude un soupçon que nous n'aurions pas osé exprimer : c'est qu'il devait aux mœurs de l'ancienne France ce qu'il y a dans son caractère de très respectable. Il y a beaucoup de la vieille France dans Béranger, et ce révolutionnaire était bien plus de l'ancien régime qu'il ne le pensait. 11 a été élevé au milieu d'un monde qui était encore rattaché par mille liens à la tradition, dont les idées étaient en désaccord avec les habitudes, qui croyait en Voltaire et allait à la messe, qui aspirait à la démocratie et qui était aussi plein de préjugés nobiliaires que les marquis de la vieille cour. La table rase que les générations nouvelles trouvent à leur entrée dans la vie n'a jamais existé pour Béranger. Fils de ses œuvres, Béranger n'est nullement un parvenu ; il n'en a ni les témérités de pensée, ni les impertinences de langage, ni les audaces d'action. Quels qu'aient été ses déboires, il est entré dans la vie docilement, sans fracas, comme un homme qui a sa place faite dans la société, si modeste qu'elle soit, et non comme un homme qui sent le besoin de faire son chemin. Ge
qui caractérisait en effet le Français de Tancien régime, c'est qu'il se laissait porter par la société et qu'il se considérait comme en faisant partie, quelle que fût sa pauvreté ou la bassesse de son extraction : aussi y avait-il très peu de parvenus dans cette société privilégiée ; en s'élevant, on ne faisait que changer de place. Ce qui caractérise au contraire le Français d'aujourd'hui, c'est qu'il se considère comme exclu de la société et comme n'ayant ni feu ni lieu tant qu'il n'a pas conquis la fortune ou le renom ; de là l'abondance des parvenus dans la société contemporaine. Par ses mœurs et son caractère, Béranger est tout à fait un Français de l'ancien régime.
La Biographie de Béranger contient un certain nombre de scènes et de figures de cette vieille société française, qui, sous sa calme apparence, cachait tant de bizarreries, tant d'originaux, tant de contrastes. Quelques-uns de ces types ont entièrement disparu : ou est le philanthrope du xviii*^ siècle par exemple, dont Béranger nous présente le portrait dans la personne de M. Ballue de Bellenglise, l'homme qui, après avoir commencé son éducation d'utopiste dans les rêveries du Téiémaque^ avait senti, vers le milieu de sa vie, ce premier germe de bienveillance grandir en lui sous l'influence des théories de Jean- Jacques, et s'était cru appelé à un apostolat de bienfaisance? Ils ont disparu complètement^ ces hommes bizarres et inoffensifs, doux brahmes du déisme, qui, au milieu des orages de la vie active, ne rêvaient que paix et innocence, et vivaient entourés de fleurs
et d'oiseaux, ces prédicateurs obstinés et patients de la morale naturelle, qui croyaient avec autant de foi à la régénération de rhomme par l'éducation que les missionnaires croient à la régénération des païens par le baptême. M. Ballue de Bellenglise, membre de l'assemblée législative, était un de ces hommes. Il avait formé à Péronne des écoles primaires qui étaient en miniature une petite république. Le peuple des écoliers élisait ses juges, ses magistrats municipaux, chargés de maintenir l'ordre et de réprimer les délits ; il s'était constitué une force [armée qui manœuvrait dans la campagne les jours de- congé, et un club dont Béranger fut fréquemment le président. Cependant ces hommes si doux étaient terribles au besoin, comme le prouva trop l'histoire de la révolution française, et comme le prouve l'exemple même du bienveillant M. de Bellenglise. « Contraint, en sa qualité de magistrat, de condamner un coupable qui s'était vengé par l'incendie d'une spoliation inique, mais légale, il frappa en pleine audience le spoliateur d'une réprobation si énergique, que celui-ci, malgré toutes ses richesses, fut obligé de s'éloigner du département. » Un autre excellent type de l'ancien régime est le chevalier de La Garterie, que M. de Béranger père, alors qu'il était initié aux intrigues royalistes, avait chargé de l'éducation politique de son fils. Le jeune républicain, ayant docilement demandé ses conseils au chevalier, fut fort surpris d'apprendre que les membres de la famille royale étaient des bâtards et des usurpateurs, et qu'il
nV avait qu'un seul maître légitime, le descendant du Masque de Fer, que le général Bonaparte replacerait sur le trône, d*oii la perfidie de Richelieu avait exclu son ancêtre. La politique, sous Tancien régime, avait ses visionnaires coipmQ la religion, et ses alchimistes comme la science, et Ton pourrait faire un livre curieux sous ce titre : Politique hermé^ tique de la France des trois derniers siècles. Les mystères qui entouraient les négociations et les téné-: breuses intrigues des familles royales, en enflammant les imaginations, qui s'acharnaient à pénétrer des secrets réels ou supposés, enfantaient ces maniaques et ces excentriques, qui ont disparu avec le grand jour de la publicité et le gouvernement de Topinion. Enfin nous citerons parçii les scènes où revit cette société à jamais disparue une conversation entre M, de Béranger, qui caresse l'espoir de voir son fils dans les pages de Louis XYIII, et sa sœur la républicaine, qui se moque de ses prétentions. Il n'y a pas de meilleure scène dans le Bourgeois gentilhomme; M. Jourdain n*a pas plus d'infatuation ridicule que M. de Béranger, et madame Jourdain n'a pas plus de bon sens bourgeois que la cabaretière de Péronne,
Au milieu de ces souvenirs d*enfance et de jeunesse, il en est un qui est étranger à la vie de Béranger, mais qu^pn ne peut passer sous silence, car Béranger lui doit les dix plus belles pages de son Jiyre. C'est, un épisode intitulé Histoire de la mère /ar^, anecdote rapide et concise; comme on savait
en composer autrefois, avant que le roman à la manière anglaise, importation exotique, eût remplacé le genre tout français du récit. Cette courte et touchante histoire est une des plus belles choses qui soient sorties de la plume de Béranger, et peut hardiment prendre sa place à côté de Jeanne la Rousse et du Vieux Vagabond, Nous avons été d'autant plus touché de cette anecdote, qu'elle roule sur un sujet dont nos modernes romanciers nous ont déshabituée, Tamour maternel. Ce vieux sentiment, éternel comme la nature humaine, a été pour ainsi dire renouvelé par Béranger, et se présente, dans son sobre, savant et cependant naïf récit, avec une physionomie tout à fait originale. Par suite de circonstances horriblement dramatiques que le poète a racontées avec une simplicité admirable, une pauvre femme a perdu son unique enfant, et depuis plus de quarante ans elle le cherche à l'angle de toutes les rues, à la porte de toutes les églises, sur toutes les promenades publiques. Elle l'a suivi en imagination dans tous les âges de l'existence ; elle l'a vu enfant, puis jeune homme, puis homme fait. Quelques-uns des traits de ce récit sont sortis des profondeurs mêmes de la nature humaine, et ont un accent à la fois plein de vérité et de poésie, celui-ci, par exemple, lorsque la mère, parlant en imagination à son âls, compte les ravage» que l'âge a déjà faits sur lui : « Combien, Paul, tu as déjà de cheveux blancs! » Quel beau sujet pour un romancier moderne que l'odyssée de cette femme poursuivant une vision à travers toute l'existence t.
Nous n'en aurions pas été quitte à moins de huit ou dix volumes. L'histoire occupe dix pages à peine danà la Biographie de Béranger; nous n'hésitons pas à la ranger parmi les petits chefs-d'œuvre du récit à la française, et nous la recommandons à l'attention de tous les amateurs de bonne littérature.
Les cent cinquante dernières pages du livre sont pour ainsi dire des souvenirs impersonnels, et sont loin d'avoir la valeur des cent premières. L'auteur y raconte non les choses auxquelles il a pris part^ mais quelques-unes des scènes dont il a été le spectateur passif. Un tableau assez curieux dans ce genre est le récit des événements de 1814. C'est, comme l'auteur le dit fort bien lui-même, un tableau plein de bigarrures. L'entrée des alliés frappa Paris de surprise, et ce fut avec un étonnement profond, et qui ne laissait aucune place à la colère, que la population de la capitale assista au défilé des armées étrangères. Chacun cherchait le mot de cette énigme et demandait où était l'empereur. Cette attitude passive de la population, qui n'était ni de la résignation ni de la tristesse, mais une sorte d'indifférence et de léthargie du sentiment national, est expliquée merveilleusement par Béranger, qui, malgré son admiration pour l'empereur, se voit contraint de faire cet aveu : « Au reste, si l'empereur eût alors pu lire dans tous les esprits, il eût reconnu sans doute une de ses plus grandes fautes, une de celles que la nature de son génie lui fit faire. Il avait bMUonné la presse, 6té au peuple tonte intervention libre dans
les affaires, et laissé s'effacer ainsi les principes que notre révolution nous avait inculqués. Il en était résulté l'engourdissement profond des sentimens qui nous sont les plus naturels. Sa fortune nous tint longtemps lieu de patriotisme ; mais comme il avait absorbé toute la nation en lui, avec lui la nation tomba tout entière, et dans notre chute nous ne sûmes plus être devant nos ennemis que ce qu'il nous avait faits lui-même. » L'aveu est bon à recueillir sous plus d'un rapport, d'abord parce qu'il explique judicieusement les dangers que le pouvoir absolu fait courir non seulement à la nation, mais au souverain, ensuite parce qu'il constate une fois de plus quel était l'état du sentiment public en 1814, et dans quelles dispositions la première restauration trouva la France. Béranger, qui n^aime pas plus la première restauration que la seconde, admet cependant qu'il y eut une grande différence dans la manière dont le sentiment public accueillit ces deux résurrections de l'ancienne monarchie. Adversaire de la restauration, il est d'accord avec ses partisans et ses juges impartiaux, d'accord avec les témoignages de Thistoire et les mille souvenirs des contemporains, que chacun de. nous a pu recueillir. Seulement, ce que tout le monde appelle lassitude nationale, Béranger l'appelle léthargie nationale ; il n'y a que les noms de changés.
Béranger explique pourquoi la restauration l'a trouvé hostile dès le début; mais comme nous n'avons nulle intention de discuter avec lui la différence qu'il établit entre la politique cosmopolite et
la politique nationale, et rapplication qu'il en fait Tiux événements de 1814 et de 1815, nous préférons abandonner ce terrain dangereux. Dans une précédente étude, nous avons avancé que Béranger avait été le plus irréconciable ennemi de la monarcbie des Bourbons ; la lecture de sa Biographie a pleinement confirmé notre jugement. Béranger ne haïssait pas la restauration parce qu'elle était illibérale, mais parce qu'elle était la restauration ; il haïssait les Bourbons non parce qu'ils étaient rétrogrades, mais parce qu'ils étaient Bourbons. Il ne voulait à aucun prix de la restauration, même libérale. Ainsi il revient encore, dans cette biographie, sur le ministère de M. de Martignac et sur cette fameuse tentative de fusion entre une partie de la gauche libérale et le centre conservateur, et il en parle comme par le passé, avec malveillance et amertume; mais c'est surtout dans ses jugements sur les membres de la famille des Bourbons que cette haine opiniâtre et instinctive se laisse le mieux apercevoir, o La seule personne, dit-il, qu'alors (1814) on désirât vraiment de toute cette famille était la duchesse d'Angoulème... Hélas! rien dans sa figure, dans son air, dans le son de sa voix, ne répondit à nos espérances, o Suit une longue page pleine de mots cruels que ne parviennent pas à faire passer quelques expressions de respect. Béranger reproche à la duchesse d'Angoulème de n'avoir pas su conquérir les sympathies de la France ; mais vraiment comment un homme aussi sensé peutril, à la suite de tous les démocrates
de boutique, adresser un tel reproche à la malheureuse princesse? On connaît Thistoire de la duchesse d'Angoalème, sa vie, qui ne fut qu'une longue infor*" tune; Tâine avait été blessée de bonne heure et s'était fermée de bonne heure aussi. Il y avait en elle de la sécheresse, personne ne veut le nier; mais en vérité Béranger demande trop à la nature humaine, quand il demande à la duchesse d'Angoulème des larmes pe»ur les malheurs de la France, et de la pitié pour les infortunes des proscrits. Des larmes I elle avait usé toutes les siennes à pleurer ses propres malheurs. On a dit que Mme la duchesse d'Angoulème n'aimait pas les Français : je ne sais jusqu'à quel point on a eti le droit d'avancer une telle accusation; mais ce sentiment eût-il existé chez elle, il serait à la fois inepte et lâche de lui en faire un crime. Franchement "U serait peu raisonnable de reprocher à la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, à la sœur de Louis XVII, de ne pas avoir eu une affection démesurée pour ceux qui la firent si cruellement souffrir. Les pages que Béranger a con- * sacrées à la duchesse d'Angoulème sont donc à la fois peu loyales et peu judicieuses. Je n'oserais en dire autant du jugement porté sur Louis XVIII, qui est très dur, mais que je crois en partie mérité. « Cet homme, dit-il, avait le cœur faux et méchant; il est le seul des Bourbons que nous avons connus qui ait mérité cette accusation. Charles X, à part ses entêtements politiques et religieux qui l'ont perdu, et qui eussent pu nous devenir funestes, a laissé en France
la réputation d'un homme facile et bon, digne d'avoir des amis, comme en effet il en eut plusieurs qui lui restèrent attachés. Son frère n'eut que des favoris. > Nous ferons sur ces paroles une courte observation : ce jugement s'applique à Louis XYIII homme privé, et non à Louis XVIII roi. Il est possible qu'il eût le cœur faux et méchant^ et que le bon vieux roi Charles X lui fût très supérieur comme homme ; mais Louis XVIII sut régner et gouverner, et c'est une qualité assez importante pour que Béranger en tînt compte et ne la passât pas sous silence. Il nous montre le revers de la médaille; pourquoi ne pas nous en montrer aussi la face?
Béranger ne cache pas son admiration pour Napoléon. Il a applaudi au 18 brumaire, il a voté pour le consulat à vie ; sous l'empire, s'il n'a pas admis les institutions, il n'a cessé d'admirer l'homme et même il n'a cessé d'applaudir à sa fortune. Lorsqu'est venue l'heure des revers, il en a ressenti de la colère et du dépit. Il a vu avec douleur la première restauration, et son amour pour l'empereur va si loin, qu'obligé de constater la froideur du sentiment public de 1814, il déclare que l'empereur fut seul patriote en cet instant suprême. Cependant Béranger cache tant qu'il peut cet amour, de peur de compromettre ses opinions républicaines, auxquelles il veut paraître avoir été fidèle toute sa vie. Il est plein d'adresse pour dissimuler cette affection, qui reconnue pourrait troubler la paix de son ménage politique. Dieul qu'arriverait-il si la république, cette froide épouse légitime
de son intelligence, savait que Béranger nourrit en secret un amour plus ardent? Mais il a beau multiplier les ruses et les finesses de langage, les preuves indirectes de cet amour, — que d'ailleurs nous ne songeons nullement à incriminer, mais que nous devons constater, — sortent de toutes les lignes de ce récit pour celui qui sait lire. Ainsi Béranger tient en quelejue sorte pour ennemis tous les ennemis de rempereur. 11 se montre tiède pour ceux qui ont été tièdes envers l'empereur ; il juge les hommes de son temps, non selon la valeur de leurs idées, mais selon la conduite qu'ils ont tenue en 1814 et en 1815. II est extrêmement froid pour M. de Lafayette, qu'il n'a, dit-il, jamais voulu visiter, alors que sa demeure, avant et après 1830, était le rendez-vous de tous les membres du parti libéral. Savez- vous pourquoi? Parce qu?il accusait Lafayette de n'avoir pas tenu en 1814 la même conduite que Carnot. Il parle de presque tous les contemporains, sauf des doctrinaires, dont les idées politiques étaient, comme on sait, de toutes les idées qui se rencontrèrent sur le terrain du libéralisme, les plus opposées au gouvernement impérial. A leur égard, il garde un silence complet; pas un mot sur M. Royer-GoUard, sur M. Guizot, sur M. Cousin. Il a fait une exception en faveur de Mme de Staël, mais c'est pour dire qu'il n'a jamais connu ni désiré connaître cette personne illustre, et pour porter sur elle un jugement malveillant en quelques mots très secs et même durs. Nous avons tous connu des partisans de la monarchie qui étaient
plus royalistes que le roi; il y a des moments où Béranger semble plus napoléonien que Napoléon luimême.
Toutefois le bonhomme est plus changeant que le caméléon, et il échappe facilement alors qu'on croit fermement le tenir. A côté de cet enthousiasme latent pour l'empereur, il a des jugements très sournois et très malicieux. Il en est un surtout que nous voulons citer tout entier : « Mon admiration* pour Bonaparte ne m*a pas empêché de le traiter souvent d^homme de collège. Paoli l'avait bien deviné : c'était sous beaucoup de rapports un héros de Plutarque ; aussi restera-t-il, je l'espère, le dernier et peut-être le plus grand des hommes de l'ancien monde, qu'il aimait à refaire, à sa manière toutefois. Hélas 1 rien ne porte malheur comme de lutter contre un monde nouveau. Napoléon a succombé à la tâche : en 1815, justifiant le mot de Paoli, il écrivait au régent d'Angleterre qu'il venait, comme Thémistocle, s'asseoir au foyer britannique. Le peuple anglais et son prince ont été bien sensibles à ce souvenir de Plutarque. :» Il y a beaucoup de finesse dans ce jugement qui méritait d'être développé. Napoléon a en effet quelque chose de classique, de renouvelé de f antique^ qui ajoute à sa grandeur pittoresque sans doute, mais qui l'a singulièrement embarrassé dans son œuvre, et l'a plus d'une fois rendu impropre à comprendre les conditions nouvelles du temps où il vivait. Il ne voit guère dans le monde que des héros et des foules. Tout ce qui n'est pas héros, empereur,
souverain, rentré dans la catégorie des foules; celui qui veut en sortir ne le peut qu^à une condition, c'est d'être serviteur. Napoléon n'avait et ne voulait avoir aucune idée des innombrables nuances qui séparent les hommes, qui les rangent dans des catégories spéciales, et leiir donnent des droits divers. Il n'admettait en aucune façon le partage du pouvoir : pour les foules Pégalité la plus absolue, pour les héros le pouvoir incontesté, sans contradictions^ sans conseillers. Ge classicisme de système est en outre augmenté chez lui par une étonnante imagination : il cherche non seulement le pouvoir, mais la gloire; il veut non seulement gouverner, mais éblouir. La gloire fut son idole presque autant qu'elle fut j'idole des héros antiques. Napoléon est, je crois, de tous les grands hommes modernes, celui qui a eu au plus vif degré cette religion des temps anciens; c'est celui, sans en excepter Louis XIV, qui en a le plus fait à la fois le but de sa vie et son principe d'action. Enfin l'empereur, aussi Français qu'iJ fût devenu, garda toujours au fond sa nature italienne, et de tous les peuples de l'Europe moderne, le peuple italien est malheureusement celui qui a gardé le plus des défauts de l'ancien monde : l'amour de la pompe, du grandiose, et surtout l'amour de la politique considérée comme un art, comme un bel exercice pour l'intelligence, et une intéressante escrime pour le caractère. Cette physionomie classique apparaît surtout quand on compare l'empereur aux grands souverains et aux grands politiques modernes, à Henri IV, aux deux
Guillaume d'Orange, à Cromwell, à Frédéric le Grand, tous princes médiocrement préoccupés d*éblouir et d'étonner, mais sérieusement préoccupés de réussir.
Les jugements très brefs et très discrets que porte Béranger sur ses contemporains sont généralement favorables. En homme qui n'aime pas à se compromettre, il s'est tu sur les personnages pour lesquels il avait de l'antipathie. Nous avons déjà dit qu'il n'avait pas prononcé un mot sur les doctrinaires. Il ne faudrait cependant pas prendre au pied de la lettre cette bienveillance banale; sous ses louanges prudentes, on distingue assez nettement ses sentiments véritables à l'endroit des personnages dont il nous entretient. M. LafBtte est traité respectaeusement, mais comme un allié plutôt que comme un ami. Béranger se tient pour ainsi dire à une certaine distance, comme s*il avait peur qu'on soupçonnât qu'il a pu être tenté par la générosité du banquier libéral. Le général Foy, homme de parti modéré, et représentant exclusif de l'opposition des classes moyennes, ne le satisfait qu'à demi : il est immolé sournoisement à la mémoire de Manuel, dont les opinions s'accordent entièrement avec les siennes, et sur lequel il s'exprime avec une admiration qu'il est permis aujourd'hui de trouver tant soit peu exagérée. M. Thiers, dont les opinions touchent par tant de côtés à celles de Béranger, et qui semble avoir été beaucoup aimé de lui, est vengé avec énergie de quelques malveillantes imputations jetées
par la calomnie sur ses relations avec LafBtte. Nous avons déjà signalé son jugement sur Lafayette. Quant à Benjamin Constant, il lui fait un assez singulier reproche, et qui pourrait être retourné contre lui-même. 11 lui reproche de n^avoir jamais eu grand souci des formes politiques; mais lui Béranger ne s'en est guère soucié davantage. < Avec une tribune abordable et une presse tant soit peu libre, dit-il, Constant se serait accommodé à peu près de tous les régimes. » Pourquoi pas? Avec une assez grande dose d'égalité et un pouvoir tant soit peu dictatorial, Béranger s'accommoderait aussi de tous les gouvernements. Il fallait toujours à Constant un peu de liberté, il fallait à Béranger un peu de dictature : voilà toute la différence qui les sépare et cette différence n'est pas au désavantage de l'auteur à' Adolphe, La Biographie contient quelques jugements littércdres qui sont aussi inoffensifs que ses jugements politiques. Béranger, qui tient à ne pas avoir d'ennemis même après sa mort, prodigue les louanges à tout le monde : louanges banales en vérité, qui ne lui ont pas demandé grandes réflexions, et qui n'indiquent paè un sentiment bien profond des auteurs qu'il veut flatter. Que pensez-vous de ce jugement sur M. de Vigny par exemple? « J'avais su un g^é infini à M. de Vigny de composer ses sujets avec autant d'art que de goût : talent peu commun parmi nous. » Voilà un jugement élastique, qui n'a pas coûté de grands efforts et qui possède en outre cet avantage, de pouvoir s'appliquer à n'importe quel écrivain.
C'est un de ces jugements dont on trouve toujours la place. Nous doutons que M. de Vigny ait été bien flatté de s'entendre dire que Béranger lui a su un gré infini de composer ses poèmes avec tout le soin dont il était capable. Ajoutons que le jugement est d'ailleurs aussi faux qu'il est banal. Il n*est pas vrai que Tart et le goût fassent défaut aux compositions françaises ; c'est au contraire par ces deux qualités que notre nation a toujours brillé en littérature. Mais que voulez- vous? Béranger éprouvait le besoin de faire un compliment posthume, et il lui fallait une phrase quelconque. Alexandre Dumas et Sainte*Beuve sont honorés chacun d'un compliment à peu près aussi banal que le précédent. On se demande en vérité quelle raison il y a de parler des gens, lorsqu'on n'a rien de plus significatif à en dire. La raison, c'est que Béranger veut non seulement avoir pour flatteurs, après sa mort comme de son vivant, les poètes qui ont illustré la France depuis trente ans, mais confisquer à son profit une partie de la gloire que la révolution romantique a donnée à ses auteurs. Béranger se présente comme le père du romantisme. On ne me croirait pas sans preuves; il faut donc citer. Victor Hugo, Sainte-Beuve, Alexandre Dumas, viennent visiter le poète à la Force en 1829. c Leurs visites furent le prix de toiis les combats que f avais livrés en faveur de la révolution littéraire qu'eux et leurs amis avaient osé tenter, et qui n'était^ à tout prendre, qu'une conséquence un peu tardive de la .révolution politique et sociale. » Béranger est gêné-
ralement timide, mais cette fois franchement il est audacieux.
Pour un poète, Béranger parle peu de poésie, et en vérité il fait bien, car toutes les fois qull exprime une opinion littéraire, il exprime un lieu commun, ou passe à côté de la vérité. Ses idées littéraires sont hasardées ou incomplètes, à la fois téméraires et surannées. Il a du goût pourtant^ mais seulement dans les petites choses ; c'est un bon juge des détails, mais il est absolument dépourvu du sentiment des très grandes et très belles choses. Il ignore les conditions véritables du grand art, et ne saura pas faire, par exemple, la différence entre une œuvre naïve et une œuvre systématique, entre une littérature qui relève de rinspiration et une littérature qui relève de la critique. Je prends un exemple au hasard : a Je préchais h Talma Tétude des tragiques grecs, aussi vrais, mais bien plus poétiquement vrais que les espagnols, les anglais et les allemands. » Que viennent faire là les Allemands, qui, comme chacun le sait, n*ont jamais eu un théâtre naïf, pas plus que les Français, et qui ont produit systématiquement, et non d'instinct, leurs plus belles œuvres dramatiques. Il n'y a certes aucune comparaison sensée à établir entre les théâtres grec, espagnol ou anglais, et les théâtres allemand ou français. Du reste, sur cette question de Tart dramatique, Béraûger partage les idées de l'empereur Napoléon ; il répéterait volontiers la parole que Napoléon adressait à Goethe, et qui semble si profonde à M. Thiers : « Je m'étonne qu'un homme tel que vous n'aime pas les
genres tranchés. » Mais la plus étrange des opinions littéraires de Béranger est celle qu'il exprime au couvrant dé la plume sur André Ghénier; il attribue à M. Henri de Latouche, grand faiseur de pastiches et homme d'esprit, la plus grande partie des poésies d'André Ghénier. Quand on avance de telles opinions, il faut avoir soin de les prouver. Les fragments d'André ont pu paraître en effet très incomplets, très inachevés au classique Marie-Joseph, mauvais juge en matière aussi délicate, et dont le propos assez vague rapporté par Béranger ne prouve rien du tout. M. de Latouche avait, il est vrai, la rage du pastiche et de la supercherie littéraire; mais il n'était pas homme à laisser à un autre la gloire qu'il pouvait retirer de ses propres compositions, et il était bien plus disposé à conûsquer à son profit, quand il le pouvait, les idées et le talent d'autrui. On sait d'ailleurs ce dont était capable Tauteur de Fragoletta; nous ignorons si les derniers vers attribués à Ghénier sont bien réellement de M. Henri de Latouche, mais ce dont on peut être sûr, c'est que cet homme d'esprit n'a jamais été capable de produire k Jeune Malade^ V Aveugle ou l'admirable fragment intitulé Néere,
Gette Biographie n'apprendra donc rien de nouveau sur Béranger homme politique et sur les événements auxquels il a été mêlé; mais elle contribuera, je l'espère, à dissiper quelques illusions persistantes. S'il est encore quelques personnes qui voient en lui un républicain, qui lui prêtent des préférences politiques.
UN DERNIER MOT SUR BÉRANGER 8i
et qui le regardent comme un défenseur de la liberté, qu'ils prennent et lisent Ma Biographie : ils sortiront de cette lecture convaincus, comme nous le sommes, que tout est égal au chansonnier, sauf Tégalité. Oui, tout lui est égal, même les rois nouveaux^ et s^il parait républicain, c'est {but simplement par sa haine contre les rois anciens. II y a certains rois dont il ne veut pas, voilà ce qui Tautorise à se dire républicain ; il y en a certains autres dont il s'accommoderait par* faiteroent, et voilà ce qui doit lui interdire de prendre ce titre de républicain devant la postérité. Quant à nous, quel que soit le jugement que le public porte à l'avenir sur Béranger, soit qu'il adopte ses idées politiques, soit qu'il les repousse, nous sommes heu* reux que le poète lui-même se soit chargé de démontrer cette vérité embarrassante, et dont beaucoup de gens ne veulent pas convenir : c'est qu'un démocrate n'est pas nécessairement doublé d'un libéral.
Janvier, 4858.