TITE-LIVE
('•allia adco fruguin hoininumcjue fertilisfuit, î<< ABVNDANS M VLTlTVDO vix reyi viderelw posse...
Ambi(/alus... Bellovesum ac Seyuvesum... missurum se esse, i/i quas dii dédissent AVGVRiis sedes oslendil...
Alpts inde opposilac crunl ; quns inexsuperabiles visas haud equidem miror, nulladum via, quod quidem continens memoria sil, 7tisi de HER- CVLE fahulis cri'dcre libet, superalas... ibi cuin... circumxpeclarenl, quanam ]icr ivncta caelo IVGA...
transirent...
La coïncidence entre les idées el les expressions est indéniable, bien que Ïrogue-Juslin, qui Iraile de l'invasion des Colles du Danube en Macédoine et en Grèce, considère plutôt la migration septentrionale, tandis que Tite-Live s'occupe de l'invasion vers le sud. M. Hirsclil'eld ajoute : « Même pour l'origine de l'assertion déraisonnable de Tito- 1 jve, qui assigne comme molilà l'immigration non seulement la surabondance des habitants, mais celle des fruits de laterre, les mots de Justin : cum eo.v non caperent terrae quaegenuerant, ofl'rent peut être une indication. » Je ne comprends pas bien ici la pensée du savant allemand, qui cite en note le passage de César (Vl, 24) : propter homin^im iiiuUitudlnem ajrique impiain. Ce passage seul, à défaut du bon sens, suflirait à prouver, ce me semble, (]u'un mot s'est perdu dans le texte de Tite-Live et ([u'il faut lire : GuHia adco ffvgvm iKops HOMINVMQ.VE FERTiLis FViT. Mais Ce u'est là qu'uu détail. Aux aves duces de Justin correspondent les «ut/ur/a de Tite-Live; chez les deux auteurs, il est question du passage d'Hercule par les Alpes, invicia iuya dans Trogue-Justin, caelo iuncta iwja dans Tite-Live. Mais il ne peutétre question d'une dépendance directe de Tite-Live à l'égard de Trogue-Pompéc, car il est très probable que les premières Décades ont paru un peu avant les Histoires de Trogue. Faut-il admettre que Trogue-Pompée ait suivi Timagène? Dans le premier passage, c'est impossible, puisque le motif allégué pour l'immigration est tout diiïérent de celui (|ue donne Tili'-Li\i^. Dans le second passage, la mention du ver sacrum parait montrer ([ue Trogue a suivi un auteur latin plutôt qu'un auteur grec.
Cela posé, M. Hirsclifcld se demande sur quoi se sont loiido <>. Muller, Miillenholf et d'autres iiour admettre (|ue la digression de Tile-Live tb-rivo
210 ANNEXEE
d'une source greccjue. Parmi les arguments assignés à cet eiïel, il y a d'abord les mois : ii rcjem Celtico dabant, où CeUicuin répond au grec TÔ Ke).Ttxôv, puis les l'ormes plus grecques que latines Mediulanium et Salyes, enfin la description emphali(|ue des Alpes. Le dernier argument est sans valeui', comme Miillenhoir l'a reconnu lui-même, en rappelant la description hyperbolique que fait Ïite-Live du passage des Alpes par Ilannibal. En second lieu, l'emploi de la forme grecque Salyes par Tite-Live n'est pas certaine, car si Ton trouve une fois Saluam ou Salyum (c. xxxiv, 7), on a plus loin la forme latine Salluvii (c. xxxv, 2). D'ailleurs, César lui-même paraît avoir écrit Sallyes et si Tite-Live en avait fait autant, cela ne prouverait pas qu'il eût un auteur grec sous les yeux. Quant à Mediolunium, Mommsen a montré que c'é'tait la forme la plus correcte de ce nom. Reste donc Celticum. Mais on a des exemples de la même formation dans les désignalions d'IUyricum et de Noricum, qui faisaient partie de la terminologie romaine officielle, et il est bien possible que Celticum se serait introduit de même dans l'usage, si le nom même de Celtae n'était rapidement tombé en désué'tude.
M. Hirschfeld conclut que l'assertion si formelle de Mullenhoff, que Tite-Live aurait puisé à une source grecque, laquelle ne serait autre que Timagène, est tout à fait dénuée de preuves et qu'il faut se demander si l'hypothèse d'une source latine n'est pas plus vraisemblable.
Comme l'a vu MûllenhofT, la tradition qui nous occupe ne peut remunter à la ville vénète de Padoue, patrie de Tite-Live, mais provient très probablement de Mediolanium, dont la fondation par les premières tribus celtiques immigrées aura pu donner naissance à toute la légende. Après avoir passé les Alpes, les Gaulois trouvent, non loin du Tessin, «g-ruwi Insubrium cognominem Insubribus, pngo Hueduorum ; ibi omen sequentes loci condidere urbem : Mediolanium appellarunt. Nous n'avons pas la moindre connaissance d'une peuplade d'Insubresdans la Gaule propre, etnos sources sont également muettes sur l'hégémonie que Tite-Live attribue, dans le même passage, aux Bituriges, bien que leur ville d'Avaricum fût déjà importante au temps de César. Toute l'intervention des Bituriges dans cette histoire est assurément singulière; cependant le fait qu'il existait sur leur territoire une ville nommée Mediolanum ne doit pas être perdu de vue quand on essaie de la justifier. La même coïncidence peut avoir dicté le choix des autres peuplades gauloises citées dans le même passage, sans parler des Arvernes et des Éduens, qui, étantcélèbres, ne pouvaient manquer d'y être nommés. M. Hirschfeld remarque, en effet, qu'il y a un Mediolanum chez les Aiilerques (Évreux) et que la carte de Peutinger en signale un autre entre Lyon et lloanne, peut-être dans le territoire des Ambarres. Déjà Sigonius a voulu, dans le texte de Tite-Live. remplacer le nom des Senones, qui sont appelés plus loin i'ecenlissimiadvenarum{c. xxxv), par celui des Santones, dont le chef-lieu était précisément aussi un Mediolanum. M. Hirschfeld pense cependant que les Santons élaient fixés lrO[) loin vers rouest(;l il est disposé à considérer, avec Madvig, la première menliondes Senones dansTite-Live comme une simple interpolation.
Tout cela n'explique pas encore que l'hégémonie ait été attribuée par
ANNEXE /i 2ll
Tile-Live aux liituri^'-es, alors qu'il était beaucoup plus naturel de nommer on cette qualité les Éduen>, dont les Insubres étaient les clients. Donc, conclut M. ilirschleld, nous sommes ici en présence d'une ancienne tradition gauloise, ou plutôt. M. d'Arboisde Jubainville a raison d'admellic un nialenti-ndu portant sur le mot lilurix, épilhète celtique d'un roi puissant qui a été prise plus tard pour la désignation d'un peuple celtique homonyme. Rappelons que la tln-orie de M d'.Ai'bois avait déjà été indiquée par lui en 1877, dans la première (Jdition, seule connue de M.Hirsclileld, des Premiers habitants de l'Europe.
Quoi qu'il en soit, avant de p('-nétrer daus la littérature, cette tradition sur la fondation de Mediolanium doit avoir été mise en œuvre par un écrivain natif de celle région. Cet écrivain, suivant M. Hirsclifeld, n'est autre que Cornélius Nepos. Il estinsiibre de naissance, deTicinum suivant Mommsen, de Mediolanium suivant IJnger (Pline l'appelle Pudi aceota, Cicéron Insubtr). Il a ('crit un grand ouvrage géographique, que Pline a cilé. entre autres, au sujet do l'étendue des Al|)eset aussi dans le passa'je où il est dit que .Melpiim a élé d(''lruite par les Hoïens et les Sénons le jour même où Camille a pris V'eies. On peut en conclure que iinvasion gauloise dans rilalie du nord était étudiéeavec détail dans cet ouvrage; c'est là sans doute que Pline a puisé la notice, pour laquelle il cite également Nepos, sur la parenté des Vi'uètcs de l'Ilalie avec les Énètes paphlagoniens. Cet ouvrage géographique de Nepos ne peut être anteiàeur à l'an 695, puisqu'il y mentionnait le proconsulat dii Metellus Celer en (iaule, datant de cette année. Schwabe a placé la rédaction des Ciironica de .Nepos entre t87 et 690. En tous les cas, sa Géographie doit être l'Ostérieureà la con(|uète de la Gaule par César. D'autre part, comme nous l'avons dit plus haut, on s'accorde à considérer comme une interpolation de la légende, c'e;t-à-dire comme une hypothèse de savant, le rap|iort établi, dans le récit de Tite-Live, entre l'invasion des Gaulois en Italie et la fondation de Marseille, Or, nous venons de rappeler que .Nepos était précisément l'auteur d'un synchronisnnj analogue, entre la prise de Meipum et celle de Ve'ies. M. llirschfeld conclut que Tite-Live a emprunté son récit directement à Cornélius Nepos, sans avoir recours à Timagèiie, et que le récit parallèle de Trogue-Pompée peut fort bien remonter immédiatement à la môme source.
ïitel/ive paraît suivre une vieille source annalistique lorsiju'il raconte que le Clusien Aruns, pour se venger d'une infidi'lité, initia les Gaulois à la séduction des fruits et des vins de l'Italie et les dé'cida ainsi à passeiles Alpes. La même histoire revient, avec de li'jgères variantes, dans Denys el dans Plutanjue. M. Hirsclifeld pense qu'elle remonte tout au moins aux Origines de Caton. Aulu-Gelle a cité le passage suivant du second livre des Origines : Negue salis hahuit, gaod eam in occulto vitiaverat, i/uin ejus fiiinain prosiilueret. On a remar'qué depuis longtemps que cette |»hrase revient pres([ue littéralement dans Denys (XIII, 50) : xoc. o-J/éTt xpOoSa à>.>.' àva-^avSov i^r,xc: -/Otr, Sta/ir^aOa'., ct qu'elle doit se rap|)orler à Ihisloire d'.Vruns et de Lucumo. A ('«'ilé di' ci-lte tradition légendaire, il y en a nmi autre, où ce n'est plus un Clusien, mais un lii'Ivèle ayant h.ibitc Uome,
qui invite les (iaulois à envahir l'Italie : Produnt Aiplbus coercitas el lum inexsuperabUi muniinento Gallias, hanc primam habuisse causam superfundendi se Italiae, quod Helico ex Helvetiis civis eorum fahrilem ob artem Romae commoratus ficum siccam et uvam oleique ac vint praemissa remeans secum tidhsel ; quupropter haec vel bello quaesisse venia sit (Pline, XII. 5). L'auteur auquel Pline a emprunté cette histoire est certainement Varron. Car dans l'indication des sources de son X1I« livre, il mentionne en tète Varron, puis Mucianus, Vergilius et Fabianus. Or, Mucianus est cité dès le § 9, et comme on sait, depuis Brunn, que Pline énumère ses autorités dans l'ordre même où il les met à contribution, l'extrait de Varron ne peut avoir trouvé place que dans un des huit premiers chapitres du livre XII. Le récit que nous venons de transcrire, précédé du mot produnt, est le seul qui puisse être attribué à Varron. Reitzenstein a récemment démontré que le XI« livre des Antiquitates, de Varron était consacré à la géographie de l'Italie : c'est donc à ce livre que le passage en question serait emprunté. Macrobe (III, 16, 12) nous apprend que Varron y vantait les produits de l'Italie : advictumoptimafertagerCampanusfrumentwn, Fakrnus vinum, Cassinas oleum, Tusculnnus ficum, mel Tarentinus, piscern Tiberis. L'anecdote de l'ouvrier helvète pouvait facilement trouver place dans un pareil chapitre : Varron montrait que le vin, l'huile et les figues de l'Italie en avaient jadis enseigné la route aux Gaulois.
Quant au fait lui-même, M. Hirschfeld le juge très invraisemblable ; si cette histoire est d'invention romaine, ce dont il doute, elle ne doit pas être antérieure à la guerre des Gimbres, époque à laquelle les Romains connurent pour la première fois les Helvètes. Mais on peut n'être pas d'accord sur ce point avec le savant allemand. L'Helvète Hélicon a séjourné à Rome fabrilein ob artem. Cela ne veut sans doute pas dire qu'il y soit venu pour apprendre un métier, mais pour exercer le sien. Or, les découvertes faites dans la station de La Tène,sur le lac de !Neucbàtel,nous ont montré quelle était, en pays helvète, l'excellence de l'industrie du fer, a?^s fabrilis, vers le iv^ siècle avant J.-G. '. 11 n'y aurait donc rien d'impossible à ce qu'un artisan de ce pays eût été attiré à Rome, comme les ouvriers de certaines industries allemandes l'ont été de nos jours à Paris, et qu'il fût revenu chez les siens en faisant une description séduisante des richesses du pays où il avait séjourné. Si donc la tradition l'ecueiilie par Varron a quelque valeur, elle attesterait la présence des Helvètes au nord des Alpes dès le ive siècle avant notre ère et serait un argument de plus à rencontre de la théorie de M. d'Arbois de Jubainville, qui ne les fait arriver dans la Suisse actuelle qu'à l'époque de l'invasion cimbrique, où ils auraient remplacé les Ligures *'.
Salomon Reinach.
1. On a déjà émis l'iiynothùse que le nom de l'épée romaine, aladius, est Un emprunt fait au celtique claideb, dont la forme primitive serait 'clad'wo (Sclirader, Spi-dc/iverf/U'ichutu/, 2« éd. p. 332).
2. Cf. noire compte rendu de l'ouvrage de M. d'Arbois, Revue critiq ne, 1894, 1, p. 361-313.