‹ Nos peintres du siecleChapitre 2 sur 3 · NOS · texte numérisé non relu

NOS

peine tant de controverses et de passions éteintes, mais où il porte toujours la tare bien inutile de ses trivialités.

Plus tard, le peintre d'Ornans suivra le mouvement qui entraîne la jeune école vers la peinture du plein air, c'est-à-dire vers celle qui a pour but d'exprimer les objets tels qu'ils se présentent sous une large surface de ciel, enveloppés, par grands plans, de demi-teintes et de lumière errante et diffuse. Les ombres véritables ne s'y rencontrent que dans les trous. Encore faut-il tenir compte du voile plus ou moins transparent de la couche d'éther. Cet effet donne des modelés simples et laisse aux valeurs relatives des teintes leur intégralité que contrarie la vive lumière du soleil. Ses colorations varient à l'infini, sous l'influence des changeants nuages et des irisations crépusculaires. Si Courbet eut, dans ses études en plein air, des hasards heureux, il ne posséda jamais la science de cet effet magique , et les erreurs de cette ignorance abondent dans ses tableaux.

Son paysage des Biches, au Louvre, est d'un beau ton trouvé par taches fortuites, au petit bonheur du couteau à palette, à force de laisser-aller. Les valeurs relatives n'y sont pas observées, et de loin bêtes et rochers se confondent. Je ne lui en fais pas un reproche, en cette occasion, parce qu'il s'est livré à une belle envolée de tempérament, et qu'il y a des rencontres instinctives qui valent mieux qu'une froide sagesse. Mais cette ignorance, cette négligence qui lui réussissent çà et là, l'ont souvent entraîné dans les gâchis les plus insignifiants. Hélas! notre beau jeune homme, que je comparais à un pâtre chaldéen, ne tarda pas à s'alourdir, et sa suffisance et sa vanité s'épaissirent aussi. Il finit par confondre, dans un même orgueil, sa vaillance de maître du pinceau et celle de beau buveur de chopes. A force de triompher au milieu de sa cour, dans les cliquetis et la fumée des tabagies, il fut pris de l'aveuglement des rois. Il accepta sans sourciller les plus excessives flatteries. Au

fond de lui-même, il dut se croire le premier peintre de son temps, que dis-je? de tous les temps !

Il prenait des airs de protection lorsqu'il parlait du Titien, de Raphaël, — qu'il prononçait Raphayël, — et des autres grands maîtres. J'entrai un jour dans son atelier au moment où il terminait un torse nu de jeune femme, inondé d'une opulente chevelure rousse, assez mal dessiné, mais d'un savoureux ragoût de tons. Derrière lui, Tabar s'émerveillait et soulageait son enthousiasme par mille extravagants éloges écoutés en silence, lorsqu'il eut l'impertinence d'ajouter comme dernier mot : (c Ça se tiendrait à côté du Titien! )> Alors seulement maître Courbet se retourna vers Tabar et dit tout doucement : (( Ehben! c'est ça qui l'aurait embêté vot' Titien! » Fo/'T'iV^^^/z/ l'entendez-vous, ce nom, traîné dans l'accent franccomtois le plus comiquement dédaigneux ? Autre mot, que m'a raconté Jean Gigoux et qui fut dit en sa présence. Il s'agit du tout jeune Pérou, mort à vingt ans, après

jnos peintres du siècle.

un début si brillant qu'il avait provoqué l'admiration même chez le grand réaliste qui n'avait pu retenir ce cri : « Décidément, c'est l'p'tit Pérou et moi q^uq Je peins le mieux de tout Paris. » Que dites-vous de cette phrase par où il commence à s'associer un rival pour le répudier du même coup.

Tout le monde sait ce qui se passa dans une brasserie de Bruxelles où un farceur eut l'idée de boire à l'élévation de la statue de Courbet sur la colonne Vendôme à la place de celle de Napoléon. Le maître d'Ornans répondit modestement : ce Si je n'y suis pas dans cinquante ans, il y aura toujours là un homme qui sera dans mes idées ! » Les amis insistaient : (c Si ! si ! ce sera toi! » Alors, élargissant ses épaules, il s'écria : « Garçon, remplissez les chopes ! )) Est-ce de dépit de ne pouvoir y monter que, plus tard, sous la Commune, il fit abattre, (( déboulonner ce grand mirliton )) , comme il disait ?

Un jour, il répondit à Français, qui lui

apportait une invitation à déjeuner de la part du surintendant, le comte de Nieuwerkerke : « Tu ne vois donc pas que, ce mâtinlà, y veut m corrompre l » Français n'insista pas ; aussi fut-il étonné de le voir arriver à ce déjeuner, et en habit noir encore ! C'est d'une façon aussi étrange qu'il refusa la croix après Favoir fait demander par son député. Il est vrai que sa lettre de refus, très tapageuse, lui fut dictée par les philosophes de son entourage, nullement menacés d'une pareille faveur. A ce propos, il me dit ceci : « Vous pouvez être décoré, vous, mais pas moi : je suis une protestation! »

Je ne parlerai pas du triste rôle qu'il a joué pendant la Commune. C'est toujours cette même vanité qui l'y a entraîné. Ses succès d'artiste ne lui suffisaient plus. Ils étaient d'ailleurs singulièrement en baisse depuis son fameux Piqueur achetant un Cerf^ et ses Curés revenant de la conférence , toiles grotesques et nulles comme peinture.

Tel est rhomme qui a gâché les plus beaux dons par je ne sais quelle suffisance de parvenu, préférant les satisfactions vaniteuses immédiates à la vraie gloire que peut seule donner un travail opiniâtre et suivi, quelque aptitude qu'on puisse avoir. C'est pourquoi, malgré les très beaux morceaux qui consacrent sa mémoire, il n'excitera jamais qu'une admiration relative.

Autant Couture et Courbet avaient de jactance, autant Daubigny, qui, lui, débuta par une note moderne dans un paysage sans prétention, était discret et modeste. Ce Parisien, fils de Parisien, et, chose curieuse, doué d'un sentiment très agreste, fut toute sa vie animé d'un très tendre et vif amour de la nature simple. Il était resté naïf comme un enfant. Illettré, les mots lui manquaient pour exprimer l'enthousiasme de son âme, et il s'épanchait en exclamations courtes. Mais son éloquent pinceau disait bien toute la puissance et la saveur de son inspiration. Son premier succès en peinture, et qui a dû le surprendre, tant il y

apportait peu de prétention, lui est venu à propos d'un paysage de moisson. Il s'était auparavant annoncé, dans un cercle restreint, par quelques eaux-fortes délicieuses qui illustrent des chants populaires : Ma tendre Musette ^ le Point du jour et autres pastorales. Ces gravures ont été, vers 1840, l'un des plus chers régals de mes veux. Elles charmèrent ma seconde

enfance. Le croirait-on? elles ont dans leur pure ingénuité comme un sentiment du xviii^ siècle, le maniérisme de rinnocence, très sincère ici, mais qui les allie admirablement aux vers et à la musique qu'elles accompagnent. 0 ma tendre Musette :

comme cette humble et touchante merveille de Monsigny, faite de rien, a dû attendrir l'âme candide du jeune graveur qui en a si justement exprimé le charme doux comme la mélancolie jalouse d'un ange rustique. C'était toujours cette élégante naïveté que l'on retrouvait dans sa moisson.

Peu de temps après, son Étang d'Optevoz mit Daubigny tout à fait en vue. On y

remarquait la même délicatesse avec plus de force. Un étang calme où tremblent des joncs, au delà, sur la berge, un cheval blanc et une charrette à l'abri d'une colline, des gazons d'un vert délicieux, des eaux soyeuses, un soleil argenté composent une symphonie qui ne ressemble pas à Corot, ni à Rousseau, ni à Français, et qui nous ravit tous.

Depuis, Daubigny a élargi sa manière, a varié ses effets et ses motifs et a su garder jusqu'à sa mort son charme pénétrant. 11 s'est complu aux berges de l'Oise, aux vergers embaumés de fleurs ou chargés de fruits, à l'herbe grasse qui doit être succculente pour les bestiaux, aux chemins creux où pénètrent dans l'ombre les dernières clartés du crépuscule, aux nuits de lune où des nuages pommelés moutonnent, troupeau céleste, sur des parcs à moutons. J'ai eu l'occasion de bien connaître Daubigny, à Marlotte, en 1857. Je m'attendris lorsque je songe à ces jours de jeunesse où nous mêlâmes nos cris d'ivresse

devant les splendeurs naturelles... Un généreux soleil nous souriait à tous deux ; il avait fécondé notre récolte. La première exposition des Champs-Elysées venait de fermer ses portes; nous y avions eu, lui, de superbes paysages de Normandie, et moi, la Bénédiction des Blés. Où est ce palais qui abrita nos chères espérances? où es-tu, toi, mon cher Daubigny? Te souviens-tu, ami, aux hautes régions où tu planes, de ces études que nous fîmes ensemble à Montigny-sur-le-Loing ? Comme les prairies exhalaient la tendresse! Dans quel doux rayonnement le soleil s'inclinait, derrière l'église et les masures dégringolant la pente qui tombe dans la rivière ! Te souviens-tu de ces oiseaux qui poussaient, dans l'épaisseur des joncs et des roseaux, leur note fraîche et passionnée comme celle de ta peinture?

Mais je m'aperçois que Daubigny m'a entraîné trop loin, ce qui m'arrivera encore avec d'autres personnalités, car il est impossible de suivre, tout le temps et pas

à pas, une route absolument régulière. Je reviens aux premiers temps de la seconde République.

Les expositions n'avaient plus lieu au Louvre; on s'était aperçu qu'il y avait abus et danger à recouvrir pendant trois mois les chefs-d'œuvre anciens par des toiles modernes moins consacrées. Elles se firent aux Tuileries d'abord, puis au Palais-Royal et au Garde-Meuble, faubourg Poissonnière. C'est à l'une de ces expositions que Millet apparaît pour la première fois , avec un paysan qui ne ressemble pas à son Œdipe que nous avons vu en 1848. Mais était-ce bien un paysan que cet emphatique Semeur, dont le geste, selon l'expression de Victor Hugo, voudrait s'étendre (( jusqu'aux étoiles » ? La mise au point du poème permet tout, et ce qui fait bien dans une ode peut être déplacé dans un tableau. Dans la vérité, le semeur qui arpente son champ est plus modeste en son allure tranquille et monotone. Son geste, très simple, est loin de vouloir atteindre

aux astres ; sa main revient sans cesse au sac attaché à sa ceinture, y puise le grain qu'il jette, en le dispersant, sans efforts, sur les sillons très voisins de ses pieds. Si Faction de semer est a auguste )>, elle est peu plastique. Néanmoins, le tableau de Millet, par sa tenue d'ensemble et la largeur de son effet, annonçait la venue d'un maître puissant. Nous le reprendrons au moment de sa vraie révélation, de même que Troyon, dont le succès commençait à se dessiner, quoiqu'il n'eût pas encore atteint sa grasse matière rustique. Il exposait des moutons extraordinairement empâtés, presque des bas-reliefs.

Parmi tous ces tableaux plus ou moins bien éclairés dans les salles des Tuileries, la foule distingua surtout la Macbeth, de Muller. V Attelage nwernais, de Rosa Bonheur, obtint aussi un très vif succès par sa grande vérité . Je remarquai des paysages minuscules de la Charente, habilement peints et d'un accent particulier ; ils étaient signés d'un nom absolument inconnu jusqu'alors.

Eugène Fromentin. Les scènes populaires ne faisaient que commencer : Adolphe Leleux avait envoyé le Mot d'Ordre, petite scène de la rue pendant Finsurrection. Un jeune artiste, dont je n'ai rien revu depuis, Gérard Séguin, s'était inspiré d'une scène observée aux Tuileries le jour de leur envahissement par les révolutionnaires, le 24 février 1848. Ils se préparaient à fusiller un voleur. Nous ne tardâmes pas à assister à un très intéressant succès. Fromentin eut au Salon de 1850 cinq ou six toiles que je n'ai pas revues depuis. Je n'ai donc pu les comparer aux œuvres de sa maturité qui, certes, durent être plus habiles et plus savantes. Je ne veux pas être affirmatif sur leur valeur respective; mais je puis dire que ce sont ses premiers tableaux du Sahara qui m'ont le plus ravi. A distance, ils ressemblaient bien un peu à des plaques de marbre où dominaient des tons gris mystérieux en opposition avec des violets et des orangés d'une harmonie très troublante. Dès qu'on s'approchait de ces masses d'abord confuses, on en

voyait ressortir et se préciser les groupes très imprévus et très grouillants : cavaliers et femmes arabes, fellahs chargés d'outrés, caravanes revenant de la rivière, files de chameaux arrivant vers les campements bariolés des oasis. Il y avait parmi tout ce monde une diffusion mouvante qui allait se perdre mystérieusement dans le rêve charmant des fonds infinis. Ce sont ces toiles imprévues que la lecture de VEté dans le Sahara, cet admirable livre du peintre , réveilla dans ma mémoire, etje les crois les plus suggestives et les plus vraies. Serait-ce parce qu'il les a exécutées sous l'impression directe du merveilleux ravissement dont l'enivra ce pays vierge encore ; sous cette extase si bien exprimée d'après nature dans son livre, à la vue de ces contrées (( de la soif, avec leur ciel sans nuage sur le sol sans ombre » ?

L'étrangeté farouche des débuts, il la remplaça, plus tard, par des qualités exquises d'élégance subtile et de finesse alerte, très appréciées des artistes et des amateurs, mais qui ne m'empêchent pas de regretter

l'âpreté première. Il ne faisait guère d'études peintes d'après nature ; il se contentait de croquis et de dessins très beaux, mais qui, lorsque ses souvenirs commençaient à s'affaiblir, ne réveillèrent plus toute la vivacité de l'inspiration fraîche. Il est regrettable que quelques franches pochades revues aux murs de Fatelier n'aient pas alors recoloré sa mémoire. Malgré le grand succès qui accueillit son Passage du Gué par une caravane si curieusement ciselée dans ses figures microscopiques et variées que semble éclairer un ciel du nord, je lui préfère de beaucoup certains paysages pris sur le fait, par exemple cet étang d'un bleu de saphir si intense en sa mâle vigueur, au milieu de terrains calcinés, sous l'azur splendide. Où est allée cette petite merveille de je ne sais quel Salon, la plus belle fête de lumière que le peintre ait jamais réalisée? J'aime aussi sa Rue d'El-Agouat, moins belle toutefois que la description qu'en donne VEté dans le Sahara, et ce ravissant réveil du jour, où une femme toute bleue étrille un cheval

blanc, près d'un foyer éteint qui fume encore dans la brume d'une aube nacrée, et d'autres pénétrantes impressions dont, après son pinceau, sa plume rend si bien la poétique torpeur et l'ivresse.

Fromentin n'était pas un artiste résumateur. Comme homme, il était aussi très spontané. Il suffisait pour s'en convaincre de le voir, au moindre choc, piaffer comme ses chevaux arabes; et, malgré cette nervosité de tempérament, il ne sortait jamais de sa correcte distinction. Quelle nature sympathique ! Quelle mesure dans ses jugements, bien que passionnés ! Comme il se connaissait luimême ! Quelle modestie dans son juste orgueil! Fromentin est une figure originale dont l'école française peut être fière ; ceux qui l'ont connu savent qu'il était l'homme de sa peinture, subtil et inquiet, alerte et précis, se cabrant sous l'obstacle. Il fut aussi l'homme de ses livres, gentleman fier et sans reproche, éloquent, adroit à tous les tours d'esprit et, avant tout, avide de vérité.

Une piqûre de mouche charbonneuse l'a

tué au moment de ses plus beaux succès, alors que FAcadémie allait s'ouvrir pour lui. Je r avais quitté quelques semaines auparavant en pleine santé. Je venais de recevoir une de ses lettres où il mettait tout son cœur, à propos de mon premier livre dont je lui avais dédié une page inspirée par la baie de Douarnenez. Je me trouvais justement sur une des plages de cette baie que Fromentin aurait tant aimée, avec ses bords couverts de bruyères et dont les monts lointains revêtent cette couleur <( fleur de pêcher » qu'il adorait, lorsqu'un ami m'apporta un journal en me disant avec émotion : (( Fromentin est mort ! )> Ils étaient à jamais fermés au monde, ces yeux si beaux et si avides du beau. Il était allé mourir à la Rochelle, près de son berceau, victime d'un accident bien rare, celui qui avait si courageusement bravé les soifs, les soleils et les scorpions du Sahara.

Il laisse une double gloire. L'écrivain y a peut-être la plus grande part, si méritant que soit le peintre. Il y a bien longtemps

que Théophile Gautier m'a dit : ce L'Été dans le Sahara est un chef-d'œuvre. » Une année dans le Sahel est, presque au même titre, un admirable livre. Quelles merveilleuses pages aussi dans les Maîtres d'autrefois, surtout celles sur Rubens!

Fromentin vécut assez longtemps pour connaître le succès de ces ouvrages. Mais les critiques ne lui pardonnèrent pas Dominique, Il en fut très attristé, et me dit un jour : (( C'est pourtant ce que j'ai écrit de mieux! » Hélas! il n'a pas connu les acclamations qui le vengent aujourd'hui.

Bien différent de Fromentin, Troyon, dont je voudrais donner ici un rapide portrait, était un artiste d'une nature inculte et tout instinctive. Grand de taille, large d'épaules, légèrement obèse, le confort, le front se creusant un peu vers le milieu, sur des arcades sourcilières proéminentes, le nez gros et long donnant à son profil une sorte de courbe qui le faisait un peu ressembler à ses béliers, l'expression ouverte et presque rude, l'accent faubourien et, par-dessus tout, un

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aspect bon et sympathique qui tempérait ce que son air eût pu avoir de commun; tel je me rappelle Troyon. Les coins de sa bouche se perdaient sous les joues molles, semblables à des rudiments de fanons, trait qui complétait le rapport de sa physionomie avec celle de ses ruminants. J'ai connu en Belgique un autre peintre d'animaux, Xavier de Cock, qui a peint de très belles vaches qui lui ressemblaient. Rien de plus fréquent que cette sorte d'analogie entre les artistes et les êtres qu'ils peignent.

J'ai parlé des empâtements exagérés de Troyon; il ne tarda pas à s'en corriger et, en 1853, il obtint un éclatant succès. Ce fut une surprise. Une de ses toiles, la meilleure, représentait une prairie de la vallée de la Touque en Normandie. Des vaches rousses et blondes, près d'un cours d'eau que traverse un pont rustique, font leur sieste, voluptueusement vautrées dans les herbes grasses ; au fond, de pétulants poulains se livrent à des élans de gaieté. Tout cela nous parut d'une saveur et d'une puissance

surprenantes. Les artistes et le public désignaient le peintre pour la médaille d'honneur, qui devait être décernée pour la première fois. Il la disputa au vote du jury, mais elle fut attribuée à Henriquel Dupont pour sa gravure d'après l'hémicycle de Paul Delaroche. Les qualités de Troyon ne sont pas celles d'un raffiné. Elles procèdent de son tempérament de faune amoureux de tous les effluves agrestes, humant la volupté dans les senteurs de la terre, même celle de la brume des fumiers. Voyez son grand tableau matinal du Louvre. Peu de style, un dessin plutôt mou, loin de la précision de celui de Rosa Bonheur qui exprime l'âme des bêtes, à force de les aimer ; mais une touche large et forte, une entente de l'effet; une odeur de bouse et d'herbe mouillée, quelque chose d'attendrissant et de poignant, même, que comprendront tous ceux qui, à cette heure de verdeur amère et évocatrice, ont mêlé à la rosée leurs rêves solitaires.

Vers la fin de sa vie, le caractère de Troyon s'aigrit. Comme deux ans plus tard

Th. Rousseau, il eut la faiblesse de tenir aux décorations. A la suite de ses succès, il ne fut pas nommé officier. Il en fut affecté, ainsi que des attaques de certains journaux, aussi injustes que malveillantes. Il fut pris d'accès de tristesse qu'exaspéraient de cruelles douleurs néphrétiques. Je l'ai vu dans des moments où ses plaintes étaient accompagées de révolte, de colère même, contre des injustices dont il se croyait victime. Les motifs qu'il en donnait n'étaient pas complètement illusoires, mais il les exagérait. Sa gravelle devait y contribuer. Finalement il fut pris de la folie de la persécution. Il perdit complètement le sens de son art. Ses amis furent forcés de cacher ses tableaux et ses études, qu'il recouvrait de mauvais repeints. Il mourut à l'âge de cinquante ans.

Je voudrais dire un mot de ce pauvre Hamon. C'est vers ce temps qu'il exposa son Egalité au Sérail qui le fit remarquer. J'ai dit: ce pauvre Hamon, parce que, par une insouciance de bohème, il ne sut pas tirer tout le parti d'une délicieuse organisation.

et qu'il est mort avant la maturité de son talent. Jean-Louis Hamon — le nom a un caractère grec — était un épicurien dont le relâchement avait laissé intact le poème ingénu de son âme enfantine. Il était à la fois naïf et spirituel, excellent, avec, par instants, des colères comiques, toujours à demi plongé dans le rêve, ou plutôt rêve lui-même, car les traits de sa face d'apôtre semblaient véritablement enveloppés d'une brume éternelle. Son originalité était faite de fantaisie exquise et d'humour. Son intempérance, accompagnée de fantasque sensibilité, gardait je ne sais quoid'attique. Ses amis (il n'en reste plus guère, et le dernier qui nous a quittés est Emmanuel Benner) , ses amis : Eugène Lambert, Gérôme, Jean Benner, Harpignies et Jean Aubert, son intime, ne peuvent raconter ses coq-à-l'âne distraits sans une larme dans leur sourire, car nous l'avons aimé. Son grand succès a été Ma Sœur ny est pas, que tout le monde connaît au moins par la belle gravure de Jean Aubert. Cette petite toile, digne d'illustrer une an-

thologie grecque, est d'un art juvénile frêle et d'une ravissante pureté. De même son Aurore buvant la Rosée. Pourquoi a-t-on enlevé du Louvre sa Comédie humaine?

Ce tableau n'a pas toutes les qualités des précédents, mais, par son interprétation familière et originale de l'antiquité vue avec des yeux très modernes, il méritait de rester dans une des salles de l'école française, où il aurait sauvé son joli nom de l'oubli. Pauvre Hamon ! jeté quitte à regret ! Si je ne craignais de trop multiplier ici les anecdotes, que de charmantes choses j'ajouterais sur toi! Mais j'en ai conté une partie ailleurs.

Au Salon de 1853, Millet exposait, pour la première fois, de vrais paysans, non pareils à son emphatique Semeur. Il avait représenté des moissonneurs au repos, au bord d'un chemin, tandis qu'une fillette leur apporte la soupe. C'étaient bien des paysans, mais de quel sauvage pays ! Encore un tableau que je n'ai pas revu à l'exposition générale du maître. Il me semble que le

peintre n'a rien fait de plus farouche que ces hommes couleur de terre cuite, la face trouée d'yeux aveugles, le crâne déprimé par l'empreinte du feutre, les poils laineux et collés, les oreilles écartées, les bouches lippues ; rien de si raide que leurs jambes serrées dans la gaine du pantalon dont les genoux ont distendu la bure en une boursouflure irréductible ; rien de plus étouffant que cette atmosphère jaune comme si elle était l'effluve de tout ce froment que chauffe un morne soleil. Je ne crois pas que le maître ait jamais fait preuve de plus âpre éloquence et de plus étrange caractère. La fatalité qui condamne ces êtres à cet implacable labeur semble bien une punition d'un Dieu irrité. Cette peinture, pour ainsi dire cuite au furieux soleil, cette toile austère et terne avec sa terre d'amadou, exhalait mystérieusement la stupéfiante chaleur qui brûle les sillons sous la canicule : embrasement morne où l'homme souffle, étouffe et sue.

Cette œuvre impressionna diversement

ropinion. Théophile Gautier en loua le côté farouche et fatal ; Paul de Saint- Victor s'en indigna, avec une cruelle éloquence, comme d'un hommage rendu à la stupidité. Dans tous les cas, un mâle venait de se révéler, un âpre amoureux des champs ; nous aurons occasion de le retrouver. J'en gardai une émotion profonde, bien que je me sentisse entraîné vers la nature par un tout autre sentiment, par son attrait abondant et voluptueux. A ce même salon, en même temps que Millet, j'avais essayé mon premier tableau rustique, un Retour de Moissonneurs au soleil couchant.

Mon ami Gustave Brion y avait deux tableaux d'un bon sentiment de nature : Une récolte de pommes de terre pendant V Inondation et des Schlitteurs de la Forêt Noire. Ce début promettait beaucoup. 11 fut suivi de succès relatifs, sans toutefois réaliser les espérances des admirateurs du peintre. Son talent ingénieux et se pliant à tout se laissa parfois influencer par la banalité de certains amateurs. Il eut le tort aussi de ne

plus quitter son atelier. Il aurait dû se retremper àFair de son pays, dans le vigoureux arôme des sapins.

La préoccupation des scènes rustiques était dans Tair. Beaucoup de peintres y arrivaient ensemble sans se connaître et ne pouvant s'influencer mutuellement. Courbet continuait à occuper vivement le public par les Baigneuses^ les Demoiselles de Village et les Casseurs de pierres. Comme c'était prévu, l'art se démocratisait, il descendait vers les simples, mais il se rapprochait de l'âme de la création. Il poussait aussi à l'individualisme. On appelait cela le naturalisme. Nous verrons plus loin que l'isolement devant la nature entraîne les uns vers l'impasse du matérialisme, et les autres, ceux à qui la recherche des causes fait entrevoir la puissance créatrice, vers l'infini du rêve.

Les salons vont offrir une plus grande variété. Beaucoup de jeunes, de nouveaux venus. Bida intéressait le public par des dessins orientaux d'une réelle distinction

dans la recherche du caractère et qu'un soin trop minutieux refroidissait un peu; homme charmant, modeste, sincère et d'une grande tendresse pour ses amis.

Gabanel avait dans ses tableaux une grâce facile, une élégance aux attitudes languides, une pondération des lignes et des couleurs, qui longtemps séduisirent la foule. Il fut Fenfant chéri du succès.

Il avait débuté par des tentatives plus hautes. Un de ses envois de Rome, IsiMort de Moïse, avait fait espérer un vrai peintre d'histoire. Il essaya plusieurs fois d'y revenir, mais, influencé par le goût mondain, son talent, poli et craignant les heurts, ne s'y prêta plus.

Correct et cordial, Cabanel eut beaucoup d'amis. Ses élèves, dont il s'occupait avec dévouement, l'adoraient. Il a laissé quelques portraits dignes de Philippe de Champaigne. Léon Benouville mourut trop tôt pour donner la mesure de ce qu'il rêvait. Un de ses tableaux : saint François d' Assise, a obtenu quelque célébrité.

Auguste Comte exposa longtemps des scènes d'histoire anecdotiques. Elève de Robert Fleury, il s'inspira de la manière de ce maître qu'il enjoliva sans en garder l'énergie. Langée, artiste très digne et très consciencieux, combinait l'histoire et le genre. Le paysagiste de Curzon faisait de bons tableaux aux qualités discrètes et de très jolies aquarelles. Un autre paysagiste de très beau talent, Léon Belly, peignait des vues d'Egypte d'un rendu très exact où l'on eût désiré plus d'émotion. Ses vues de Palestine m'impressionnaient davantage, surtout sa troublante toile représentant la mer Morte, Auguste Bonheur ne fut en réalité, quoique praticien très habile , que le reflet de sa grande sœur Rosa. Hedouin continuait les paysans d'Adolphe Leleux, avec plus de naïveté.

Yvon préludait à ses grandes batailles par des dessins à la sanguine visant Michel- Ange qu'il manquait et représentant des scènes de la Divine Comédie.

Lenepveu vient de mourir sans avoir

réalisé les promesses de ses débuts. 11 avait commencé en audacieux et il finit en timide. Son prix de Rome annonçait une mâle énergie. On peut encore le voir ce Vitellius traîné par la populace, la tête congestionnée et hagarde, effroyablement renversée en arrière, le torse en raccourci, les mains épaisses tuméfiées par les liens qui pénètrent dans les chairs. 11 exposait en même temps un Martyre de saint Etienne annonçant la même vigueur et il a clos son œuvre par cette Jeanne d'Arc du Panthéon distinguée et mièvre. Pauvre Lenepveu! ta plus belle œuvre a été détruite, cet admirable plafond de la salle de Tancien Opéra incendié.

Ce peintre d'une austérité tranquille, plein de bonne foi, s'affaçait partout, tant il était ennemi de la réclame. J'avais une grande estime pour son caractère.

Tous les peintres dont je viens de parler prirent part à l'Exposition universelle de 1855. Nous y arrivâmes timidement avec une toile qui nous valut notre première ré-

compense : des Glaneuses, sujet que je croyais vieux comme le monde et auquel Ton voulut bien prêter quelque nouveauté. Elles venaient deux ans avant celles de Millet, qui datent de 1857.

Oh ! cette Exposition universelle de 1855 ! cette première grande victoire de FEcole française ! Quel attendrissement que d y penser ! Ils étaient là, tous les maîtres que nous venons d'admirer ; plusieurs représentés par de vrais chefs-d'œuvre. Comme c'est loin de nous ! Comme la France était fière ! Quelle acclamation unanime de la part des étrangers ! Et quelles ovations attendaient ceux d'entre eux qui reportèrent des couronnes dans leur pays ! Je revois encore mon ami Henri Leys rentrant dans sa bonne ville d'Anvers, reçu par le Roi qui le nommait baron ; et, lorsque je le félicitai, c'est en pleurant de joie qu'il m'embrassa en me disant : <( Vive votre noble France ! »

Ce fut en 1857 que le Palais des Champs- Elysées ouvrit pour la première fois ses portes aux artistes. Ils étaient bien loin de se douter que beaucoup des leurs le verraient tomber!

Cette exposition mit plusieurs noms en relief : Pils, qui attirait l'attention publique avec un Débarquement des troupes en Crimée; Belly, avec de superbes vues d'Afrique ; et Baudry, avec cinq ou six toiles importantes.

J'ai raconté dans la Vie d'un artiste que ma Bénédiction des blés, très mal placée d'abord, n'avait pu être appréciée que vers la seconde moitié de la durée du Salon, après le remaniement... J'étais devant ma toile, qu'on venait de descendre des hauteurs qui la dérobaient aux yeux du public, et je la regardais, tout heureux de la voir enfin à la cimaise, lorsqu'un jeune homme accourut vers moi et me sauta au cou en me disant :

(( Que je t'embrasse pour ton ciel! » C'était Paul Baudry. On me pardonnera de rapporter ici ce compliment qui fait surtout l'éloge du cœur généreux d'où il est sorti. La joie que j'en ressentis fut doublée par celle de revoir cet ami tant admiré.

Il arrivait de Rome, triomphant. Jamais plus beau rayon de gloire n'éclaira un début. Edmond About, un autre favori de cette heure, fraîchement revenu de Grèce, précédé par un roman qui occupait tout Paris, avait dédié à notre jeune peintre le premier volume de ses Salons où il le célébrait dans mainte page. En tête de l'épître dédicatoire on lisait : (c Paoliccio mio ! » et cela attendrissait le public.

Il était en effet de petite taille, cet artiste charmant que la foule, pour la première fois, contemplait avec cette douceur particulière dont ses regards caressent les jeunes triomphateurs. Si vous voulez le connaître à fond, vous n'avez qu'à lire sa correspondance si intéressante, qui a été publiée. Il y est tout entier, avec sa vaillance infatigable, sa dou-

ceur, sa bienveillante ironie, son cœur dévoué. Il avait redouté beaucoup cette exposition, et il était tout à rétonnement et à la joie d'un triomphe. Certes l'avenir devait paraître bien beau à ce jeune homme dans l'ivresse d'un tel début. Il en jouissait avec un tact parfait et en toute bonne camaraderie. Hélas ! la gloire ne lui sera guère douce !

C'était une fête de nous revoir. Je fus surpris du changement qui s'était fait en lui. Quoique toujours très brun, il m'apparut comme éclairci; l'œil plus tendre, la chevelure plus souple, d'une correction imprévue. Nous avions eu des rapports d'amitié discrète et d'estime, huit ou neuf ans auparavant, à l'atelier Drolling. Nous ne les avions entretenus par aucune correspondance pendant cette longue période si différemment passée. Mais nous nous étions suivis en pensée. La publicité lui avait appris mes débuts; quant à moi, j'en étais resté aux conjectures, car il n'avait montré ses envois de Rome qu'à l'Ecole des Beaux- Arts tandis que j'étais à Courrières. En ce

INOS

moment, il les exposait en bloc. Baudry était autrefois un garçon silencieux, aimant la solitude, s'isolant par une froide réserve, même au milieu de ses condisciples dont il était le point de mire, car la plupart cherchaient à l'imiter. Il avait la tête énergique, au haie pâle, des dominateurs. Cependant l'empire qu'il exerçait était absolument involontaire. Nous lui reconnaissions une supériorité. Nous l'appelions « le petit grand homme ». Il était arrivé du fond de sa Vendée, à demi sauvage encore, résolu à parvenir, âpre au travail. Il apportait comme la fauve ardeur de la faune de ses bois. Ce fils d'un sabotier avait d'ailleurs l'audace prudente et réfléchie de ceux qui marchent dans les chemins non frayés. Nous nous serrions autour de lai, nous autorisant de cette indépendance que nous regardions comme une intransigeance pleine de promesses, pour défendre notre personnalité contre la règle académique. Nous l'aurions jugé indomptable, à voir avec quelle hardiesse il brossait ses études à l'atelier.

Mais nous nous trompions! Baudry était modeste au fond, maniable sous l'influence de son admiration pour les maîtres. De là cette aménité bienveillante qui tempéra l'énergie de son talent et de sa face de corbeau : il ressemblait à cet oiseau. Oui, si nous applaudîmes son exposition de 1857, séduits par tant de charme titianesque et corrégien, nous fûmes étonnés de le trouver si souple à fondre une originalité que nous ne pouvions nous empêcher de regretter, tout en partageant l'admiration générale. Oh! que sa petite Léda était charmante! Mais nous n'y reconnaissions plus notre épineux Baudry. Les greffes avaient fleuri sur le sauvageon. Nous attendions sinon mieux, du moins autre chose de l'élève qui, en 1848, dessinait si furieusement des scènes de chouans sur la toile dont il avait tapissé sa chambre, vrai grenier d'une maison isolée au milieu de la place Saint-Germain-des- Prés et que le boulevard a emportée, alors que sa fierté tranquille et son silence méditatif nous imposaient une sorte de respect.

Que sont devenues ses figures d'après le modèle vivant, un peu barbares, parfois bizarres de proportions, mais aux articulations si fermement élastiques, aux muscles souples^ d'une seule et généreuse coulée!...

On connaît son enfance. Tout le monde a remarqué son tableau célèbre : la Fortune et VEiifant, Le petit Paul a vu aussi la déesse lui tendre la main, non sur la margelle d'un puits, mais sur les ais mal joints d'une estrade de ménétrier, car le futur peintre des Muses faisait danser des paysans. Et cette fois, la Fortune, qui avait oublié sa roue, se présentait sous les traits d'un aimable homme, M. Renard, directeur des contributions du département. Plusieurs lettres du peintre témoignent à son égard d'une bien vive reconnaissance.

Ce fut dans les forêts rocheuses, parmi les houx épineux, les chênes rabougris aux mille racines tortueuses, les ronces et les fleurs sauvages, que le petit Baudry reçut ses premières impressions de nature. Il y poursuivait les papillons qu'il collectionnait,

les yeux ravis de leurs couleurs dont plus tard il se servira pour les harmonies de ses décorations de FOpéra. Son Supplice d'une vestale porte encore des traces de Finfluence première : il y a là des figures enchevêtrées en broussailles avec leurs ossatures rugueuses, sous des muscles noueux, où çà et là une veine court comme une ronce, tandis qu'à côté s'épanouissent des jeunes filles et des enfants, avec l'âpre élégance et la fraîcheur des églantines. Ce tableau se ressent encore du lait sauvage sucé par le nourrisson. D'ailleurs et heureusement, malgré l'influence italienne subie, il ne s'en dégagera jamais complètement. Quelque chose d'âpre et de bien français subsistera dans son goût transformé. Il aura beau chercher les raffinements^ il conservera toujours un peu de foin dans ses sabots vendéens. Mais comme c'eût été plus simple pour lui de ne jamais quitter son pays. Quelque grand que soit Michel-Ange, pourquoi se mettre à copier, et avec quel inouï courage ! cette voûte de la Chapelle Sixtine ? Rien de plus

sublime que cette gigantesque épopée. Mais notre ami y a pris une formule qui n'est pas du vrai Bauclry. Nous aurions préféré celle qu'il eût trouvée par lui-même.

La commande de l'immense décoration du foyer de l'Opéra, que lui confia son ami Ch. Garnier, a-t-elle été, comme beaucoup l'ont affirmé, une bonne fortune pour notre peintre? Il a dû le croire lui-même, dans l'enthousiasme de sa joie créatrice, lorsqu'il conçut cette œuvre olympienne toute rayonnante de lumière divine, toute cadencée de groupes aux gestes surhumains. Avec quelle ardeur il en a jeté les brillantes esquisses, tracé les harmonieux cartons ! Mais que ne s'est-il arrêté là, et que n'a-t-il confié à d'habiles décorateurs ce que le reste de ce travail avait d'écrasant. Songez que Baudry a tout peint, lui seul, au moyen de procé-^ dés forcément sommaires, de formules nécessairement de pure pratique; lui, l'artiste d'abord énergique, puis délicat, que nous avons vu passer de la robustesse d'un sauvage début aux souplesses du voluptueux

et tendre épicurisme où il ne tarda pas à se complaire. C'est ce peintre, fort et fragile à la fois, que j'ai vu, sur ses échelles, s'épuiser à racharnement d'un travail de praticien! Je crois encore l'entendre me dire : (( Tu ne te figures pas ce que j'y dépense de force physique. » Il eût pu ajouter : (( et d'inutile inspiration. )>

L'œil du maître, surveillant le travail d'un préparateur, eût mieux conduit une exécution à peine appréciable d'ailleurs dans les conditions où elle se présente. Par quelques retouches ^ quelques glacis, quelques rehauts, il eût dirigé plus sûrement les larges élans de son imagination toute au souvenir de sa chère Chapelle Sixtine et il eût évité la fatigue d'une vaillance inutile et hâtive qui ne lui a pas laissé le loisir ni le repos indispensables à la pénétration complète de son rêve génial et qui a fait dévier, parfois, en torsions maniérées, l'allure trop improvisée de ses figures d'abord si magistralement conçues.

A ce tour de force merveilleux où s'est

épuisé Paul Baudry, combien de Vérités sortant du Puits, combien de Perles et de Vagues adorablement nacrées n'ont-elles pas été sacrifiées!...

Malheureusement il est mort trop tôt.

La vieillesse lui eût ramené les sensations de Tenfance et, avec elles, sa puissante personnalité. C'est ce retour au berceau qui a inspiré ses chefs-d'œuvre les plus personnels au Poussin, longtemps aussi trop influencé par Tltalie. Mais Baudry n'a pas eu cette faveur du sort! Si encore il avait pu exécuter cette Jeanne d'Arc tant méditée, qu'il devait peindre au Panthéon et qui allait lui reconquérir, tout entier, son beau pays de France! Mais il passa les dernières années de sa vie à peindre ces immenses toiles décoratives du grand foyer de l'Opéra, qu'assourdit la profusion des ors, qu'écrasent d'énormes moulures. Il a dû bien souffrir d'une entreprise si démesurée qu'il fallait pousser à bien, qui ne lui permit pas de se reprendre en toute liberté de création, et qui l'épuisa, je viens de le

dire, par le dur travail et le déploiement de force physique qu'elle exigea. De là peut-être cette mélancolie de fond qui ne le quittait plus que très rarement, et qui dégénéra en une profonde tristesse, source probable du mal qui Ta emporté.

Non ! la gloire ne fut pas douce à ce vaillant artiste. Elle lui restera fidèle cependant et plus d'une œuvre perpétuera la renommée de sa mémoire. Bien que son instruction première eût été fort négligée, Baudry, à force d'étude, s'était acquis une solide érudition. Théophile Gautier m'a parlé du style de ses lettres, avec beaucoup d éloge. Il fut de plus un modèle de piété filiale, d'amour fraternel et de tendresse pour ses amis : tout cela justifie bien la dédicace attendrie d'Edmond About : ce Paoliccio mio! ))

Meissonier était brillamment représenté au salon de 1857. Sept tableaux : la Confidence, — Un peintre, — Un homme en armure, — Amateur de tableaux, — ■ Chez un peintre, — Jeune homme du

temps de la Régence, — Un portrait y et un dessin : Joueurs d'échecs.

Aucun artiste de son vivant n'a joui d'une gloire comparable à celle de ce peintre. C'est peut-être ce qui a excité Facrimonie avec laquelle certains critiques chagrins ont attaqué sa mémoire, sans tenir compte des égards dus à toute haute conviction. De si éclatants succès , en éblouissant les uns, ne pouvaient manquer d'offusquer les autres. Un séul homme la trouvait insuffisante, cette gloire, et cet homme c'était Meissonier. Il en doutait même, lorsque quelques heures s'écoulaient sans qu'il en entendît parler. Ce fut le chagrin de sa vie. Chose étrange! Il avait des mouvements de cœur généreux; il n'était pas jaloux; seulement, si un visiteur de son atelier oubliait de lui donner de constantes marques d'admiration, son silence passait pour un outrage. Notre peintre aussitôt le boudait après l'avoir, l'instant auparavant, embrassé avec chaleur. Et cette susceptibilité, qui le rendait ridicule auprès de ses

meilleurs amis, tenait autant à son extrême conscience d'artiste qu'à son orgueil. Au fond, c'était un inquiet et qui avait besoin, comme certains acteurs, des applaudissements de la claque.

Cette conscience si honorable avait pourtant un côté étroit. L'amour de l'exactitude était tel chez lui, que pour sa Retraite de Russie, il avait fait arranger un terrain de boue dans son jardin, y faisant passer et repasser des roues, des pas d'hommes et de chevaux y mélangeant de la farine pour imiter la neige fondante ; et se servant, pour peindre Napoléon, de la vraie redingote grise et du vrai chapeau qu'avait portés l'Empereur. Pour étudier la marche des chevaux, il avait imaginé un plancher adapté à la voiture et avançant de manière qu'il pût dessiner d'après nature le cheval même qui le traînait. Tous les portraits, tous les accessoires sont reproduits avec le même soin jaloux. C'est une reconstitution complète et extrêmement intéressante. On a presque l'illusion de cette fu-

neste fin d'épopée; mais on n'y sent pas le grand souffle d'héroïque horreur qui circule dans la Retraite de Russie, de Charlet.

Ne croyez pas cependant que Meissonier manquât d'imagination ! Je l'ai vu dessiner d'idée des figures très justes de tournure et de caractère : mais sa mémoire et son intuition des choses étaient aussi minutieusement exactes que sa vue directe. Il voyait les détails trop gros et son œil de myope exagérait la perspective comme l'appareil photographique. 11 avait la vision aiguë, inapte à saisir les harmonies diffuses, chères aux poètes. 11 peignait par plans à facettes, accentuant les formes un peu durement. Il a fait de petits panneaux , qui sont d'incontestables bijoux d'exécution fine et ferme , mais comme ciselés dans le bois. Il ne connut pas le sentiment des souplesses et des veloutés des carnations ; aussi n'a-t-il jamais réussi les femmes. Il ignorait le charme infini de leurs grâces flexibles, de leurs modelés exquis. Il voyait tout , sauf le mystère. Aucun sa-

crifice, sa curiosité fouillait infatigablement.

11 est encore trop près de nous pour qu'on puisse le classer d'une façon définitive. La postérité ratifîera-t-elle l'admirable place d'honneur accordée à sa statue? C'est une si belle chose que la conscience absolue d'un artiste, même lorsqu'elle manque d'horizon! On m'a assuré qu'il avait détruit plus d'un panneau dont il n'était pas content, au moment où un amateur voulait le couvrir d'or. Et pourtant, toute sa vie, il fut dans la gêne. Car il n'était pas seulement fier de son talent, il l'était aussi de ses chevaux, de ses voitures, de son luxe, dont il ne jouissait guère, puisqu'il travaillait sans relâche.

Il me montra un jour ses calèches sur lesquelles il avait peint des animaux en sorte d'armoiries parlantes; et il me dit : (( Les rois ne sont pas assez riches pour avoir des Meissonier sur leurs portières. »

Il vit l'une de ses ambitions réalisées lorsqu'on le nomma maire de Poissy.

11 a prouvé pendant la période , dite du i6 Mai, qu'il était capable d'indépendance politique.

Très petit, le corps presque perdu sous les longs flots de sa barbe de fleuve j il se démenait dans sa démarche, aimait à se faire remarquer, et à pousser des exclamations aiguës. Il a eu un très grand tort en sa vie, qu'il a, m'a-t-on dit, regretté au moment de sa fin : ce fut de rendre possible, par son importance, la fatale rupture qui sépare les artistes en deux camps, au grand détriment de l'intérêt général de l'Art.

Mon intention, ici, n'est pas de suivre, à chaque Salon , l'œuvre de chaque artiste mais de regarder dans ma mémoire leur production d'ensemble, comme je l'ai fait au commencement , le plus souvent sans date précise, seule façon possible de suivre des évolutions , dont les points de départ sont, d'abord, toujours confus et dont le public ne s'aperçoit guère. Ainsi ne donnat-il pas grande attention , en 1861 , aux vastes toiles de Puvis de Ghavannes , un

nouveau venu qui inaugurait un style inaccoutumé de peinture décorative. Cet élève de Th. Couture avait exposé, en 1859, un retour de chasse que personne n'avait remarqué, mais cette fois-ci, dans les deux très importantes compositions : la Paix et la Guerre y de hautes qualités d'allure furent très appréciées des artistes et obtinrent l'éloquente admiration de Paul de Saint- Victor. Je n'affirmerai pas que ces œuvres fussent absolument nouvelles. On y sentait l'influence directe de Técole de Fontainebleau ; et le Poussin aussi avait bien un peu présidé aux lignes d'un paysage dont la couleur délicate et eff'acée faisait en même temps songer aux fresques du Primatice.

Cependant leur ensemble, quoique composite, ne manquait ni d'originalité ni de noble grandeur. On était d'ailleurs loin de prévoir l'extrême importance que leur peintre prendrait un jour dans l'école française, bien qu'il fût applaudi par les délicats, ce qui est le signe des vrais succès. Nous reparlerons de Puvis de Chavannes à

propos de la peinture murale dont il sera le plus illustre maître.

En attendant occupons-nous un instant de Théodule Ribot, qui était fidèle à toutes les expositions.

Il semblait se renfermer dans je ne sais quelle officine espagnole. Il a dû être un habitué de ces salles du Louvre qui, jadis, contenaient quatre ou cinq cents tableaux venus de ce pays, déposés là par les princes d'Orléans, qui les réclamèrent après 1848. Qui d'ailleurs n'eût été attiré par leur fanatique silence? Il m'en reste comme un rêve plein d'effrayant mystère, d'extases farouches, de noirceurs pieuses et d'éclats fulgurants. Cela sentait le cloître et l'inquisition. Il y avait là des choses d'une intensité lugubre , de férocité froide ; des supplices inimaginables, entre autres celui de ce saint qui, tournant lui-même une meulette, dévidait ses propres entrailles enroulées tout autour. Et ce Saint Barthélémy, de Ribera, quelle merveille horrible! Des bourreaux l'écorchent tout vif, et le

couteau entre les dents, en arrachent avec des pinces les lambeaux de peau sanglante ; et vraiment, les lèvres du patient tremblaient de douleur contenue et de prière. Et le Saint François aux stigmates, de Zurbaran, et les Herrera, et les divins Moralès, et les Goya! Comme toutes ces toiles vivaient étrangement dans ces salles austères et monacales pavées de carreaux rouges. Tout cela me revient à l'esprit comme un cauchemar dévot et grimaçant.

Comme les décadents d'aujourd'hui y eussent guéri leurs pâles couleurs, leur mysticisme de petites nonnettes névrosées!

Dire qu'il y avait là trente-neuf Murillo dix-neuf Velasquez, dont son merveilleux portrait d'après lui-même, vingt-six Ribera et quatre-vingt-un Zurbaran !

Est-ce là que s'est formé Ribot?

C'était un virtuose du pinceau, accrochant de fermes lumières sur des fonds uniformément noirs... Par une singulière coïncidence, les trois premières lettres de son nom sont celles de Ribera ; et il semblerait

qu'il n'a jamais regardé autre chose que les toiles de ce maître. Il en reproduit Teffet de cave, la touche dure, sans en donner toute la largeur et nullement Texpression vivante et tragique. Ce qui est manière chez l'Espagnol devient, malgré la verve du pinceau, manie chez le Français. 11 exagère de plus Faspect de terre cuite de son modèle.

Il eut, à la fin de sa vie, de très chauds partisans. Ils ont peut-être raison de lui accorder beaucoup de talent. Quant à nous, no\is le trouverions plus intéressant si, au lieu de redire ce qui avait été mieux dit, il avait au moins, une fois en sa vie, ouvert sa fenêtre.

Ce que nous préférons de son œuvre, c'est son début. Il s'était alors adonné aux intérieurs de cuisine. Je me rappelle de blancs marmitons d'un brio et d'une solidité de peinture très appétissants. En ce tempslà, Ribot promettait de devenir un émule de Lenain.

C'estvers ce mêmetempsque j'aivu apparaître Gustave Moreau. Après avoir débuté

par une Mise au tombeau^ tout à fait dans la manière d'Eugène Delacroix, il s'était laissé loïigtemps oublier, se recueillant dans la retraite, en Italie, loin de tous. Un jour, on le vit arriver avec un Œdipe devant le Sphinx qui fit grande sensation, toile extrêmement travaillée, composée sous l'action d'influences diverses où dominait celle de Mantegna. L'exécution subtile et nerveuse de certaines parties du paysage rappelait Fromentin; mais j'ai su depuis que le peintre du Sahara, à qui on faisait remarquer cette ressemblance, répondit avec sa bonne foi généreuse : (( Je dois plus à Moreau qu'il ne me doit ; c'est lui qui m'a appris à émailler la croupe d'un cheval. » A côté de brillantes qualités qui ornent ce tableau, les personnages se modèlent sèchement, comme taillés dans l'ivoire, avec leurs membres roides et grêles, ornés de riches bijoux ciselés comme par un habile orfèvre. La couleur précieuse dissimule la fatigue et l'opiniâtreté du travail. C'est poignant quand même. Le sphinx est froidement féroce et le héros

tragiquement découragé. Nous analyserons plus loin la manière de l'artiste, à propos de la grande action qu'il commençait à exercer sur les élèves de FEcole.

Le nom de Fromentin qui vient de nouveau, à propos de Moreau, d'arriver sous ma plume, rappelle à mon souvenir deux peintres orientaux dont je n'ai encore rien dit : Berchère et Guillaumet.

Le premier, très modeste, avec un talent de demi-teinte, est resté dans la pénombre des coins oubliés. Je le regrette. J'ai vu de lui des tableaux d'un calme pénétrant. C'était un poète du pinceau, honnête et délicat, d'une harmonie très douce lorsque l'inspiration le servait bien, ce qui arriva maintes fois. Sera-t-il apprécié, aura-t-il son heure? A voir l'abandon du public, il a dû en douter amèrement. Rien ne nuit comme trop de discrétion à une époque où les charlatans sont crus sur parole! J'ai vu Berchère une seule fois. L'homme comme le peintre m'a laissé le souvenir d'une distinction réservée et très sympathique. Il a écrit

un livre intéressant sur Tisthme de Suez.

Bien différent fut Guillaumet. Il débuta par des toiles sans personnalité, veules et insignifiantes. Elles avaient presque passé inaperçues lorsqu'il exposa un vaste tableau : La Famine en Algérie. C'était une mauvaise imitation des Massacres de Scio, d'Eugène Delacroix : dessin mou, aucune construction, des têtes grimaçantes sans expression. On le crut égaré pour toujours. Puis voici qu'apparaît son tableau charmant et qui fit grand bruit : Pileuses Algériennes. C'était miracle ! Peut-être un second voyage en Algérie lui avait-il ouvert les yeux. Il s'était assimilé plus intimement le pittoresque et le caractère de ce pays merveilleux. Certes, en y regardant de près, on trouvait toujours de la faiblesse de construction dans les figures, mais Feffet et le sentiment exprimé sauvaient l'aspect général. Il faut ajou-^ ter que Texamen de l'exécution donnait la clef du miracle de la transformation accomplie : on y trouve, au fond, des qualités personnelles, des souvenirs de Fromentin com-

binés avec le procédé plus gras et laineux de J.-F. Millet. Guillaumet était d'ailleurs doué d'une intelligence rare. Il a écrit de belles pages d'impressions dans la Nouvelle Revue, Sa vie agitée s'est terminée par un drame attristant.

Il ne faut pas non plus que j'oublie un vrai paysagiste qui eut des succès vers 1865, Francis Blin, franc et gai garçon; malheureusement enclin à Tintempérance comme son ami Pelouse, cet autre paysagiste plein de talent dont nous avons aimé la cordiale nature.

Blin revint un jour de la Sologne, apportant un tableau bien simple : Un étang endormi entre ses joncs et ses broussailles, reflétant un ciel nacré , merveille de perles en fusion et qui, je n'exagère pas, nous apparut à tous comme un chef-d'œuvre.

Acquis par Maximilien empereur du Mexique, il a été détruit avec le palais de l'infortuné monarque. Peu de temps après, Blin disparaissait lui-même sans avoir pu refaire une œuvre aussi admirable. Pour

un artiste n'est-ce pas mourir deux fois!... J'ai pu apprécier, en 1865, combien Blin aimait son art, lorsque, dans une intime camaraderie, nous passâmes ensemble une laborieuse saison à Cernay-Laville. Que d'excellents amis disparus : Feyen-Perrin, Jules Héreau, Gustave Jundt, Gustave Doré, Eugène Lix, Eugène Gluck qui mourut obscur mais qui mérite d'être cité ici, car, comme je l'ai dit dans la Vie d'un artiste, il fut le père du plein air ; et le pieux Timbal, et le spirituel Toulmouche dont la joie était si contagieuse!

On n'a pas oublié les Cancalaises de Feyen-Perrin, ni sa Ronde d'étoiles^ ni cent autres compositions d'un charme langoureux, comme la malaria des fiévreux et voluptueux crépuscules.

Ce même charme était répandu sur toute sa personne, car ce peintre très passionné, très rêveur, admirablement beau, n'a jamais connu la santé. J'ai raconté son œuvre et sa vie dans un long article qui accompagne le catalogue de son exposi-

tion posthume à FÉcole des Beaux-Arts.

Gustave Jundt, malgré son âme poétique, n'a fait que des œuvres incomplètes. En peignant, il bâclait à la diable des trésors d'imagination; car il était le désordre lyrique et Texubérance mêmes, avec je ne sais quoi d'enfantin, d'ingénu et de sensuel; toujours en verve : perpétuel printemps où chanteraient et piailleraient mille oiseaux libertins, dans la pureté de l'azur et des fleurs...

Il a fait rire tout Paris.

Et voici qu'un jour on apprend qu'il s'est jeté par la fenêtre de sa chambre et qu'il s'est brisé le crâne sur le pavé.,.

Le pauvre garçon avait, tout à coup, vu clair dans sa vie, à la fois vainement laborieuse, dissipée et vide... dans sa vie d'ami de tout le monde...

Il avait fait tant de charges désopilantes, qu'à la première nouvelle de cette catastrophe, on crut encore à quelque plaisanterie macabre! Hélas! elle n'était que trop vraie! Et nous qui l'avons pleuré, nous

comprîmes combien nous Taimions, ce charmeur, cet insouciant ami, et à quel point il nous manquait !

Cette mort me rappelle celle d'un autre camarade que j'allais oublier, Charles Marchai. 11 fut comme Jundt Tami de tout Paris, fêté, choyé et puis abandonné et on le trouva, un matin, dans la tenue la plus correcte, habit noir et cravate blanche, la tempe trouée d'une balle.

Lui aussi avait eu ses succès.

Un plus grand mystère plane sur la mort de Jules Héreau qui, debout sur une impériale de wagon, a heurté du front la voûte d'un tunnel. Il avait une nature de gamin de Paris, d'une vive intelligence; très fin, très spirituel et très logique dans son talent alerte. Le gouvernement insurrectionnel de la Commune le nomma directeur du Louvre. Il m'a affirmé avoir contribué à sauver notre grand musée de l'incendie. Si cela est vrai, il faut le bénir. Mais il fut condamné; il ne s'en releva jamais.

Gustave Doré, à peine adolescent, du

fond de son lycée, envoyait au Monde Illustré des dessins d'une verve merveilleuse. On ne pouvait s'empêcher d'aimer cet artiste, bien qu'il excitât plus d'étonnement que d'admiration comme tout ce qui est prodigieux. J'ai eu avec lui des rapports affectueux.

Beau garçon au minois joli et presque efféminé, très bien bâti, adroit à tous les exercices du corps, très spontané ; enthousiaste quoique l'air triste et inquiet ; l'esprit d'une promptitude extraordinaire, mais ne fouillant pas les vérités jusque dans leur profondeur, Doré avait le sang-froid, l'agilité miraculeuse d'un clown de génie. Il produisait avec l'aisance d'un sorcier. Ses dessins, lorsqu'il eut trente ans, couraient le monde par milliers ; ils ne se comptaient plus, innombrables. Mais Gustave n'avait que faire de son universel succès de dessinateur. Ce bon camarade, très obligeant, nullement jaloux, cachait au fond de son âme un chagrin qui le minait secrètement, nuage sombre qui éteignait son regard;

une ambition toujours déçue après chaque ardent essai, celle d'être un grand peintre.

On se rappelle ce qu'étaient ses tentatives : des toiles de quinze mètres, des sujets dantesques où le monstrueux tenait lieu d'énorme; l'impétuosité, de fougue; la lourdeur, de solidité; le diable au corps, d'abondance; la virtuosité, de génie. Et il multipliait ces tableaux que peu de monde regardait, bien qu'ils couvrissent tout un côté des grandes salles du Palais des Champs-Elysées. Et puis il les roulait, les envoyait en Angleterre, en Amérique, où des barnums les montraient à coups de grosse caisse, attirant la foule; succès auxquels, en fin de compte, il n'était guère plus sensible que ne le sont les acteurs aux bordées de la claque.

Gustave Doré n'a jamais eu de rival pour l'improvisation.

Dans son vaste salon, rue Saint-Dominique, où il aimait à réunir ses amis, de nombreux bois à graver étaient rangés sur une longue table, les uns portant quelques coups

de crayon, les autres plus avancés ou presque terminés.

Après le joyeux dîner, tandis que F exquis Pagance (mort aussi!), l'inoubliable chanteur espagnol, scandait d'une voix charmeuse quelque grisant air de boléro, Gustave Doré, une plume, un crayon ou un pinceau à l'encre de chine en main , allait d'une planche à l'autre, de sujet en sujet; dessinant, ici, un Arabe en prière; là, un Pantagruel ou un Christ aux Oliviers ; plus loin, un Don Quichotte ou un Roméo; passant d'une bucolique virgilienne à quelque enfer Pyrénéen, d'un harem à une cathédrale et Pagance se taisait, de chauds

bravos retentissaient, et Doré continuait, frottait ou lavait un bois, grattait Fautre, l'air distrait ou tout en racontant les nouvelles du jour — , et puis, je l'ai vu, parfois soudain ! comme piqué au cœur par je ne sais quel irrésistible caprice de cabri , s'arrêter et sauter par-dessus la table, à la grande stupéfaction des invités qui ne le connaissaient qu'imparfaitement, tandis que

Texcellente madame Doré, dont le regard ne perdait jamais son fils, levait dans un sourire d'adorable pitié ses maternelles épaules.

On sait que Gustave faisait aussi de la sculpture supérieure à sa peinture et qu'il jouait du violon comme M. Ingres luimême.

On pouvait lire au bas d'un portrait en photographie exposé sur une console, cette dédicace : « A mon ami G. Doré qui n'est pas seulement un grand peintre, mais qui est en même temps un excellent musicien. » Dédicace signée. (( Rossini. »

Mais le suffrage du grand maestro ne lui suffisait pas quant à la peinture, et toute cette prodigieuse dépense d'activité où s'étourdissait notre ami, ne suffisait pas non plus pour qu'il pût se dissimuler à soimême ce profond désenchantement dont il se mourait, de n'être pas un grand . peintre.

Si je cherchais un artiste à opposer comme contraste à G. Doré, je choisirais F. Bonvin.

Autant Fautre avait d'abondance fantaisiste, autant celui-ci était borné dans ses compositions rigoureusement privées de tout prolongement humoristique.

L'exactitude était son lot.

Il peignait des sœurs grises coiffées de leurs grandes ailes de papillons blancs ; des salles d'asile où se ramassent , comme un frileux troupeau, entre les froides cloisons, des groupes d'enfants, les yeux vers la gaule redoutée que la maîtresse tient en main, et des scènes d'hôpitaux et des salles d'étude de casernes, où des pioupious, devant l'explication au tableau noir d'un sergent répétiteur, automates attentifs jusqu'à la stupidité, écarquillent en vain leurs yeux pour laisser échapper les ténèbres qui obscurcissent leurs crânes tondus.

Il apporlait à ces tableaux une certaine vigueur d'effet et un dessin dur. 11 visait Chardin et les Flamands sans atteindre leur ingénuité ni leur sentiment de ce qu'on appelait le clair-obscur.

Bonvin d'ailleurs se montrait souvent

homme d'esprit extrêmement incisif, même parfois cruel, bien que d'habitude il apportât beaucoup de naturel à affecter une bonhomie bourgeoise en même temps c[u'une allure et un accent plébéiens. Au fond, personne n'était plus dédaigneux du talent des autres, ni plus prompt à aiguiser des critiques dont les traits ne manquaient pas leur but. Un jour, le jury de peinture, dont il faisait partie, s'arrêta devant un grand tableau où l'auteur, ne dédaignant pas les petits moyens à attraper le public, avait peint des guerriers dont les casques étaient ornés de plumes exécutées en vrai trompe- VœiL

Bonvin avise à terre une plume d'oie. Il la ramasse, puis, inspectant le tableau comme pour chercher s'il n'y manque rien; il appelle le gardien de la salle, et lui remet la plume en disant : (c Gardez ça , ça doit être tombé de là-haut. )) Le peintre dont nous nous occupons a vu le jour dans un humble berceau, à Montrouge, des œuvres du garde champêtre qui en môme

temps tenait un débit de vin ; de sorte que son nom eût pu lui servir d'enseigne.

Dans une de nos tournées de paysagiste nous allâmes un jour nous y rafraîchir : c'était une maisonnette isolée au milieu des blés avec un jardinet aux fleurs rustiques et aux maigres arbrisseaux autour desquels en ce moment (comme ça doit être changé !) tourbillonnait un essaim de ces scarabées d'août, qui luisent au soleil, pareils à des hannetons, mais plus petits et autrement alertes. . . Et je m'étonnais que le petit maître des salles d'asile et des pioupious, ne s'inspirât pas plutôt de sa maison de naissance si tranquillement solitaire dans les blés. Je n'ai jamais vu Bonvin rire, mais il excitait le fou rire par la façon sérieuse et exquise dont il contait de comiques historiettes, surtout celles ayant trait à ses chers tourlourous.

Comme son art ne suffisait pas à le faire vivre, il avait obtenu une place plus lucrative, celle d'inspecteur du balayage des rues de Paris.

Alors, Bonvin, qui était resté veuf très jeune, se remaria, et voici le speech qu'au dessert du dîner de noces, il adressa à la jeune femme qu'il élevait jusqu'à lui : (( N'oublie pas que tu entres dans une famille de robe et d'épée : mon père était garde champêtre et ma mère couturière. ))

Mais je m'arrête ici un instant, car il me semble que les anecdotes m'entraînent un peu trop ; pardonne-le-moi , cher et indulgent lecteur, cela vient peut-être de ce que je touche à une époque dont il m'arrive d'irrésistibles souvenirs, à une époque où nous étions jeunes et joyeux quoique pauvres et obscurs, et où Bonvin, Brion et moi, nous avions nos petits ateliers dans la même maison portant le n"" 53 de la rue Notre- Dame des Champs ; maison rebâtie, hélas ! de sorte que tout ce que nous y avions laissé de nous est perdu.

Oh! ce soir de folie; lorsque, autour d'un monumental pâté de Strasbourg que lui avait envoyé Rothau sa patrie, nous fêtions la première médaille de Brion, son premier

rayon de gloire, et que cet ami par reconnaissance, en fidèle Alsacien, s'était patriotiquement grisé comme un Polonais; avec quelle gravité, dans son accent faubourien, Bonvin lui répétait sans cesse : (( Brion, défie-^o^' de ton succès! » Je me souviens que nous étions là une dizaine d'amis. Je ne les revois pas bien, car nous n'étions éclairés que par une tremblante chandelle qu'obscurcissaient encore les fumées de nos pipes, ce Défie-^o^' de ton succès ! )) reprenait Bonvin, pendant qu'il faisait à notre lauréat la charge de lui prendre la dernière pièce de vingt francs que le lavage de ladite médaille avait laissée dans la poche de son gilet. <( Défie-^o^' de ton succès ! )) Mais Brion, qui dans son ivresse redevenait enfant, poussait de grands cris : (( Rends-moi ma pièce de vingt francs ! »

Et Bonvin la lui mettait sous le nez, puis la retirait en scandant ces mots : (c Ah ! que t'es rat, Brion : tu comptes avec tes amis ! Mais, malheureux, moé qui t'ai pris ta pièce de 20 francs, est-ce que je compte, moé! »

Dieu! que tout cela est loin!

Au moment où nous sommes arrivés, l'école française, on le voit, offrait une très grande variété dans les talents. J'ai tâché d'en indiquer les types principaux, négligeant naturellement, quel que fût d'ailleurs leur mérite, les peintres qui en sont comme la suite affaiblie, eussent-ils l'importance d'un Schnetz ou d'un Lehman. Mais avant que l'ordre de cette étude amène les autres personnalités qui poussèrent aux mouvements d'art dont il me reste à suivre les manifestations plus ou moins heureuses, je vais surtout m'occuper de la marche générale de la peinture et de ses nouvelles tendances.

Comme j'ai pris la résolution de ne pas discuter les artistes vivants, les noms se feront de plus en plus rares sous ma plume. Je ne dois pas toutefois oublier Ch. Chaplin qui, avec un très agréable talent, continua le genre de l'école du xviii^ siècle, appliqué à des sujets modernes.

Ses débuts avaient eu une tendance réaliste; je me souviens de petits tableaux re-

présentant des porchers pyrénéens. Il se fit ensuite remarquer par un beau portrait de sa sœur qui n'avait rien de l'afféterie du Louis XV. Aussi fut-on fort surpris lorsqu'on le vit arriver avec des trumeaux à la Boucher, qui n'étaient d'ailleurs pas sans grâce charmante. Il aimait à provoquer les éveils de la chair; à opposer, en les faisant lutter de finesse et d'éclat, les roses vermeilles aux seins de lys des jeunes filles. Il a décoré le très élégant salon de Flmpératrice au pavillon de Flore.

En 1847, il avait déjà quitté l'atelier de Drollingdont comme moi il fut élève. Je me rappelle Ty avoir vu à de lointains intervalles. C'était un élégant jeune homme affectant un peu la tournure anglaise.

L'un des premiers, il apporta à la peinture de chevalet l'apparence des procédés de Fart décoratif. Il y gardait ses qualités de coloris et de modelé, qualités que négligèrent plusieurs de ceux qui l'ont suivi dans cette voie; car ils ont supprimé les valeurs et se sont bornés à de simples silhouettes

pâles SOUS prétexte de faire clair. Ceux-ci se sont contentés du ton abstrait sans le soumettre à la gamme des relations. C'est supprimer la vie. Ils aboutissent au vide.

Nous voyons, d'un autre côté, cette importante question des relations mutuelles des règnes préoccuper une grande partie de l'école française. A la suite des paysagistes de Fontainebleau, des artistes cherchent à découvrir les rapports qui, par mille effluves sympathiques, unissent la vie des choses à celle des êtres. lisse lancent dans des tentatives visant la multiple expression des effets dans Finfini des harmonies. L'air pour eux n'est plus un fluide impassible, il tremble dans une sorte de vibration morale. Il a ses gaîtés, ses sourires et ses tristesses. L'art associe plus directement le ciel et les éléments aux affections humaines. Solitairement guettés dans le rayonnement de leurs réveils, dans l'énergie de leurs intensités, dans l'apaisement de leurs sommeils, ces éléments, par une sorte de magie harmonique, mêlent leur langage à l'expression de

nos sentiments et de nos pensées. La terre chante, sourit ou gémit. L'astre du ciel, clément ou terrible, mûrit ou brûle les moissons ; voluptueux, il lutine les fleurs ; monarque, il transfigure les êtres et les choses dans les ondes de sa pourpre royale ; farouche, il enveloppe leurs catastrophes d'un feu lugubre; Dieu des airs, lorsqu'il se repose de sa splendide gloire, il s'assoupit dans un champ de prière. Tous les effets de la nature sont tentés. La lune aussi nous montre sa face propice ou menaçante ; lorsqu'elle se mire et qu'elle égrène ses perles surles flots endormis, ou lorsqu'elle effiloche ses dentelles sulfureuses et ses halos roux dans la mêlée furieuse des nues où elle court échevelée ; mystique parmi les blancheurs des gothiques aiguilles ; charmeuse étrange lorsqu'elle s'évapore dans les poèmes du songe ; merveilleuse quenouille des vieilles légendes, car tout se renouvelle, tout revient, même l'imprévu. Dans l'un des plus beaux tableaux de Millet on la voit incliner, lueur errante, son regard de

bonne pastoure sur un parc à moutons.

Oui, tout revient! 11 n'est pas nouveau le souci de la vie passionnelle des choses : il ne fait que se présenter sous une face rajeunie. Léonard de Vinci, le Poussin et Rembrandt Tout connu. C'est pourquoi ils parlentà l'âme àtravers les yeux. Ily a longtemps que la source pleure ou chante, et que l'ondine se démène dans l'onde folle, éparpillant sur la berge des perles irisées. Est-ce que les Grecs n'ont pas tout vu, tout senti? Mais des siècles se sont écoulés qui n'ont pas aperçu cette lumière du sentiment. La gloire du nôtre sera de l'avoir revêtue d'expressions nouvelles. Aujourd'hui, au lieu de personnifier la nature comme les anciens, on cherche à en transfigurer l'apparence vulgaire en lui prêtant une âme, qui la mette en communication avec l'âme humaine par la magie harmonique des sons, des formes, des couleurs, des rêves et des passions.

Voici Manet. Nous le voyons pour la première fois au Salon des refusés, en 1864, avec un Déjeuner sur Vherhe, Cette toile aurait dû être reçue. Elle renfermait quelques tons fins, des blancs et des noirs harmonisés avec le vert du gazon. En quoi choqua-t-elle les habitudes routinières? Je l'ignore. Elle ne sort pas des choses alors connues. Après les Baigneuses de Courbet que pouvait-elle avoir d'extravagant?

Peut-être déplut-elle par l'affectation du mépris pour tout modelé. J'insiste sur ce point. C'est peut-être ce manque de modelé qui a fait d'abord passer Manet pour un novateur.

Je touche à une question qui a excité beaucoup de controverses plus ou moins ardentes. Je sais combien mon intervention est délicate ici. L'intérêt de la vérité doit être plus que jamais mon seul but et mon seul mobile. D'abord une chose me met à

Taise; c'est que Manet, comme homme, m'était fort sympathique et, si je n'aime pas son laisser-aller, j'ai goûté plusieurs de ses œuvres et je les préfère toutes à la banalité courante. Ceci dit, j'affirme que son influence, très considérable, n'a fait que retarder le progrès parce qu'elle a amené la peinture facile des simples ébauches, peinture accessible à d'innombrables amateurs qui ont partout multiplié les barbouillages, au détriment de Fart et des vrais artistes. Cette dernière considération explique la folle cohue des adhésions intéressées. D'ailleurs cette influence a été d'abord une réaction; car, comme Courbet, Manet, dans les commencements, s'inspirait des vieux tableaux. Et si plus tard il a modifié sa manière, c'est pour amener la peinture blanche et par plaques crues, sous prétexte de lumière. Or cette erreur aboutit à empêcher toute lumière, puisqu'elle est la négation des valeurs relatives sans lesquelles aucune vibration lumineuse ne peut se produire. Nous assistons main-

tenant à une réaction en sens contraire et le succès va plutôt aux tableaux noirs. Ce sont toujours, dans le même cercle tournant, les mêmes fluctuations au milieu desquelles les créateurs marchent sans détourner les yeux de l'horizon où tendent leurs efforts.

Oui, Manet fut d'abord un réactionnaire : puis, l'initiateur des productions faciles, multipliées et stériles.

Rousseau et Corot, élèves des anciens, s'étaient engagés dans les sentiers non battus; ils y ont fait de vraies découvertes de valeurs et de vibrations ; en eux, la nature chanta des hymnes imprévus. Ils ont ajouté des strophes au grand poème de rharmonie universelle, suivis par Millet, Daubigny, Troyon, Fromentin, et autres explorateurs de régions nouvelles. Eh bien ! qu'a fait Manet ? On l'a vu au boulevard des Italiens où une trentaine de ses toiles furent réunies en une exposition particulière. C'est là que commença une dispute qu'on eût crue sans importance et où les

critiques furent beaucoup plus nombreuses que les éloges. Tous ces tableaux témoignaient d'une facilité hâtive très éloignée de la vraie fécondité. Il y avait des scènes de la rue, des toréadors, des paysages, des natures mortes, dont quelques-unes très fines; des pochades informes, des choses plus faites, — tel cet élégant Enfant por^ leur d'une épée^ — mises à peu près au point désirable; oui, il y avait de tout dans ce concert de toiles, et si le peintre y révélait des bizarreries particulières, des trivialités osées, on y eût en vain cherché un accent nouveau de la nature. On y trouvait surtout des imitations extrêmement lâchées, ignorantes même, parfois plus ou moins heureuses ou informes, de Velasquez et de Goya. On a prétendu que V Homme mort était presque une copie du premier.

Et des critiques à courte vue acceptèrent, comme des trouvailles de génie, ces vieilleries assez maladroitement exhumées. Oui, Courbet et Manet commencèrent par don-

ner des œuvres inspirées par les vieux maîtres et c'est par une étonnante erreur qu'elles furent présentées comme des manifestations d'un art nouveau. Ils durent eux-mêmes n'en pas être dupes. Mais il fallut bien qu'ils justifiassent ce rôle de révolutionnaires qu'on leur attribuait, et ils s'élancèrent avec une impétuosité peu réfléchie dans le champ des recherches personnelles. Manet y fut-il plus heureux que Courbet? Nous le verrons plus loin.

Je suis l'ennemi des coteries. L'isolement où j'ai vécu m'en a d'ailleurs toujours tenu à l'écart. Je ne suis donc pas suspect lorsque j'affirme que je suis partisan convaincu de la liberté dans l'art. Mais je crois aussi que le caprice seul est impuissant à rien produire de durable. La nature a des lois essentielles qu'il est absolument nécessaire de connaître et d'approfondir. L'observation de ces lois, loin de nuire à l'originalité de chacun, ne fait que la développer en intensité et lui permettre sans danger les plus grandes audaces. D'un

autre côté, je crois à Téternité de l'art, je crois que les époques de folie et de défaillance ne font que préparer de nouveaux efforts qui amèneront des phases triomphantes et encore inconnues. Après cela, je suis bien à mon aise pour affirmer que, depuis quinze ou vingt ans, les rêves les plus cireux, les théories les plus insensées se sont fait jour. On nie l'évidence du vrai; on fait la nuit du néant, pleine de rêves bizarres et vains. Des créations monstrueuses et informes sont proclamées incomparables merveilles. Toute extravagance trouve un critique d'art pour crier au sublime. Plus elle sera insensée, plus son thuriféraire exaspérera l'exagération dithyrambique de ses éloges : ce C'est divin! c'est inespéré! » sont des expressions faibles aujourd'hui. Pour combattre ou louer des chimères, on a besoin d'une langue chimérique. La langue française si belle, si claire, si nerveuse, si ferme, si rayonnante, qui a servi à merveille tant de génies, se complique de mille efflorescences

maladives comme ces vieilles branches de pommiers qui se couvrent de lichens et de verrues. Bientôt nous n'y verrons plus la coulée de la sève, l'allure de la vie; et, comme ces rameaux déchus, bientôt elle ne donnera plus que des fruits malingres.

Le public, en attendant, ne sait plus à qui entendre. Tout est renversé. Les artistes laborieux qui suivent les expositions avec des œuvres vaillantes que parfois a trempées une misère discrète, sont accusés de chercher la réclame dans un grand et mercantile bazar. Qui les accuse ainsi? — - La réclame elle-même, qui devrait au moins les laisser tranquilles, et qui les écrase du pied en se dressant pour célébrer les ce palpitations géniales » des seuls honnêtes, seuls modestes et sincères vivant dans de laborieuses solitudes, — • laborieuses en effets car il en sort des cargaisons de barbouillages. Oh! ceux-ci ne font pas de (( concessions )); ce sont de vrais ce indépendants )) qui ne transigent pas avec leur conscience; ils ne (( sacrifient pas au pu-

blic )) : pourquoi faut-il qu'ici, sacrifier au public, ce soit dessiner, modeler, avoir le sens commun !

Mais je reviens au cœur de mon sujet.

Nous en étions à Manet qui, bien involontairement sans doute, fut l'occasion de toute cette Babel. Je crois qu'il en serait lui-même effrayé. Il ne fut pas moins le point de départ de cette grande licence. Depuis sa mort, une extraordinaire réclame a battu le rappel autour de ses ébauches, réclame inexplicable, car lorsqu'on revoit les toiles de ce peintre au Luxembourg, son Olympia entre autres, on est surpris de tout le bruit qu'elles ont fait. Ce sont des blancs plaqués sur des noirs, des noirs sur des blancs, des figures sans la moindre souplesse, cernées de gros contours comme des vitraux. Les recherches personnelles de Manet se sont bornées à juxtaposer, dans une sorte de marqueterie, des notes claires et crues, qui parfois ne manquent pas d'agrément, au mépris de tout modelé. On sait combien il est difficile de

bien modeler, tout en gardant la fraîcheur du ton. Et pourtant qu'on ne s'y trompe pas : sans modelé, pas de vie. Ce peintre ne donnait que des images inanimées. Il inventa cette mode de peinture blafarde et criarde à la fois, plate, aux pâles couleurs, effleurée, où la moindre fermeté s'accentue en dureté.

Cette manière a pu servir à certaines peintures décoratives, comme nous le verrons plus loin. Mais on citerait difficilement un de ses adeptes qui en ait fait autre chose, dans la peinture de chevalet, que des imitations blafardes.

Certes on ne peut pas faire dériver de Manet notre Henry Regnault, bien qu'il ait aussi inédit du modelé. Je vois plutôt en lui, comme en Gustave Moreau, un romantique attardé. Son Général Prim fut un très remarquable début. Il est peint avec une crânerie, une fougue, une facilité de brosse, presque téméraires, sans pourtant porter la marque d'une bien réelle originalité. Il fait penser à la fois aux Anglais, à Velasquez, à Eugène Delacroix, je dirais

même à Devéria, s'il n'était très supérieur à celui-ci. Il faut pourtant reconnaître qu'il garde au Louvre une bonne tenue, ce qui prouve un vrai mérite.

Puis Regnault changea de route. Il n'a pas eu le temps de nous prouver qu'il eût raison de le faire. Sa Salomé ferait croire à la négative. Ce tableau est brillant, facile, et d'un art tout extérieur comme caractère. Regnault s'éprit tout à coup pour l'Espagne d'une passion sans mesure, d'un enthousiasme exclusif. Il eut le délire de la lumière, de la lumière dévorant toute demi-teinte, tout modelé. Ses lettres écrites de Grenade témoignent d'une exaltation extraordinaire. Son amour pour le soleil de ce pays ressemble au vertige héroïque des cigales. Son génie, toujours frémissant, s'y enflamma, un peu dans le vide, avec l'intrépidité de ces frêles virtuoses des blés qui meurent de la trépidation de leurs cris exaspérés. Ainsi écrivit, peignit et combattit Henry Regnault, sa prunelle folle de rayons, son âme fanatique de gloire, son cœur brû-

lant de patriotisme. Eût-il été un grand artiste? Je n'en doute pas, si la mort n'en avait fait un héros tombé, jeune, comme le souhaitaient les Grecs, etpleuréparla patrie.

Le tableau de cette mort était digne d'être peint par un autre artiste ardent. De Neuville, qui peut-être s'en fût inspiré, si lui-même il n'eût trop tôt suivi dans la tombe son vaillant camarade. Alph. de Neuville avait toutes les qualités du peintre militaire; la fougue et la flamme pour animer ses combats et l'amour ardent de la patrie, au point de ressentir la douleur de ses plaies. Ne discutons pas son art; acceptons-le tout entier comme une vibrante manifestation de dévouement chevaleresque. Il se compose en majeure partie de grandes esquisses admirablement justes de mouvement et d'expression, prises sur le fait avec leur coloration et leurs effets toujours bien appropriés. Il avait débuté, encore adolescent, il y a bien longtemps, par une Bataille cVInkermann, où, à côté d'inexpériences inévitables, on remarquait déjà toutes ses qualités nais-

santés. Puis, pendant plusieurs années, il ne donna que des toiles ordinaires, jusqu'au moment où la rage de nos défaites lui inspira les œuvres si vivantes qui font honneur à notre école. Il mérite sa statue. Comme homme, De Neuville, très beau garçon et toujours tiré à quatre épingles, ne laissait nullement deviner Fâpreté de son talent. Cœur généreux, il se réjouissait du succès de ses camarades autant que des siens propres : demandez-le à Détaille, qu'il aimait comme un frère.

Un jour il aperçut chez M. Goupil ma Ronde de la Saint- Jean qui venait d'y arriver. Il en fut content, et je ne saurais dire avec quelle joie il me l'écrivit aussitôt. Cette brave lettre, je la conserve parmi mes plus précieux autographes.

Avant d'aborder G. Moreau, disons quelques mots de son ami intime : Elie Delaunay.

Cet excellent peintre, qui mourut sans avoir pu terminer son œuvre principale, sa peinture murale du Panthéon, était un la-

borieiix tranquille et lent, mais dont les aspirations ne manquaientpas de noblesse et qui mettait de Ténergie à Taccentuation des types. Nature mystérieuse, fermée, et quand même sympathique, Delaunay avait la parole rare et légèrement ironique, Fair réservé et même dédaigneux, bien qu'il ne le fût nullement. Il recherchait la solitude, et pourtant ce n'était pas un rêveur ; il l'aimait par esprit d'indépendance. Il a fait de bons tableaux, jamais vulgaires, d'un style sévère, comme cette Cène très remarquée, et qui fut son meilleur envoi de Rome. Il me semble moins heureux lorsque , dans ses sujets mythologiques, il cherche la beauté de la femme. Il n'y met pas toujours toute la souplesse nécessaire. Parfois il alourdissait ses toiles sous l'insistance d'un pinceau trop consciencieux, serrant le dessin jusqu'à la sécheresse. La Peste de Rome, qui n'est véritablement qu'une grande esquisse, est une de ses plus belles œuvres, d'un sens touchant et dramatique.

Mais la meilleure part de son œuvre se

compose de ses portraits. Dans ce genre, il a fait quelques vrais chefs-d'œuvre. Les succès de Delaunay ne pénétrèrent jamais parmi le public et n'intéressèrent que les artistes et les amateurs délicats ; cela prouve que, s'ils ne furent pas toujours brillants, ils restèrent de bon aloi. Il avait une tête monacale, et on n'aurait pas été étonné de le voir peindre dans un couvent à l'exemple des artistes du mont Athos. Il était, je le répète, très lié avec cet autre mystérieux dont parfois il subit l'influence : Gustave Moreau.

Encore un solitaire! et plus fermé que Delaunay qui, tout en s'isolant, montrait ses œuvres. Le peintre du sphinx, lui, les dérobait à ses meilleurs amis, les cachant avec un soin fébrile, autant par crainte de la mobilité de ses propres impressions que par défiance de celles des autres. Il fuyait les conseils qui eussent pu porter atteinte à sa personnalité, d'ailleurs très complexe et d'ordre composite. De là cette misanthropie inhérente aux solitaires et qui d'ailleurs

n'empêchait pas que, dans ses relations, il fût rhomme le plus séduisant et le plus sociable du monde. Aussitôt qu'il se livrait, il mettait un extrême abandon dans ses confidences, et la plus rigoureuse politesse jusque dans les vives impatiences de son tempérament nerveux. Il avait des enthousiasmes lyriques tenus en bride par ses doutes philosophiques, delà générosité, des élans de cœur, et une vraie indignation contre toute perversité ou duplicité.

En peinture, il faisait grand cas de l'exécution. Il aimait beaucoup celle de Vollon et détestait véhémentement celle de Puvis de Chavannes. On voit que la nature de l'homme était aussi compliquée que celle de l'artiste. Il avait des côtés insaisissables, mais c'était un vrai charmeur, et sa mort a vivement impressionné ses amis qui l'adoraient.

Son œuvre très subtil n'est pas facile à juger d'une façon absolue. Près de certaines recherches chimériques communes aux isolés et qu'on remarque surtout dans ses

nus, aux membres d'ivoire arrondis à la lime et ornés de maigres franfreluches, s'ouvrent des écrins de vrais trésors. C'est un poète confus et un joaillier précis. Les topazes, les émeraudes, les escarboucles, éclatent avec une impitoyable acuité de ciselure sur des rêves sans fond. On le trouvait souvent, le samedi, au Louvre, avant l'heure de la séance de l'Institut, en extase devant certaines toiles de la petite galerie des Primitifs italiens. Comme eux, ilfuthabile à composer une architecture fantastique et riche, à la peupler d'apparitions étranges.

Que d'éléments forment son talent! Il part de Delacroix qu'il a entrevu à travers son cher Th. Chasseriau, cet autre peintre aux hautes visées , qu'il aima comme un frère, qu'il a célébré dans un de ses meilleurs tableaux : le Jeune Homme et la Mort, et dont il ne parlait jamais sans une profonde émotion. Chasseriau ne se détacha jamais complètement de son premier maître, bien qu'il ne tardât pas à associer à son influence celle d'Ingres, compromis peu pro-

pre au développement de sa personnalité, que je regrette, car, particulièrement doué, il n'aurait jamais dû se détourner de son chemin. Gustave Moreau, au fond de toutes ses transformations, est resté un Delacroix en miniature. Plus imaginatif par la couleur que par la forme, il interprète en coloriste précieux et dramatique en même temps, les mythes antiques qu'il déforme en y introduisant des symboles modernes. Car il est très moderne, ce byzantin dont la fantaisie mêle des étrangetés très neuves à des aspirations vers je ne sais quelle Inde monstrueuse, cet artiste bizarre, sorte de nécromant qui évoque les morts en invoquant l'avenir.

C'est avant tout un poète charmeur. Il recherche bien plus, dans ses peintures, Tarabesque générale que la beauté de la forme humaine. Il ne construit pas ses figures; il n'y met pas le souffle. Ce peintre érudit connaissait toute la peinture des maîtres dont il s'aidait pour exprimer des pensées personnelles. Malgré ses efforts à

la poursuite d'une belle exécution, il ne parvint jamais à vaincre toutes les difficultés désespérantes de la peinture à l'huile, et à trouver sa manière définitive. Son triomphe, c'est l'aquarelle. Chez lui, à côté de cette opulence barbare et raffinée qui semble lui arriver des rives du Gange parmi d'étincelants vols d'oiseaux; de cette passion des patientes recherches, des laborieux caprices, des colorations puissantes et poignantes; comme, au lieu de ces maigres rigidités à la Mantegna, nous préférerions la vie abondante et saine, la circulation du sang dans les vrais muscles, la sereine simplicité et la large saveur de l'éternelle beauté. En somme, il a fallu à Gustave Moreau, pour bien souder ensemble tant d'emprunts, d'exquises qualités et une personnalité non douteuse. Il fut plutôt un grand artiste qu'un grand peintre.

Orateur admirable, avec quelle éloquence il parlait de son art et de la musique qu'il adorait et pratiquait aussi ! Dans sa jeunesse il chantait délicieusement, d'une ravissante

voix de ténor. Ajoutez à tout cela une noble ambition, un amour de la gloire réduite à quelques admirations de choix. On ne peut pas dire que physiquement il fût beau, mais il séduisait tous ceux qui l'approchaient par sa parfaite distinction et sa verve généreuse.

Tel fut Gustave Moreau.

Personne ne fut plus aimé que ce solitaire si noblement jaloux. Mais sa mémoire nous pardonnera de trouver dangereux le grand ascendant que, par son enseignement trop âpre au prosélytisme, il exerçait sur ses élèves. Et si Manet peut être jusqu'à un certain point responsable des écarts de ceux qui se sont appelés impressionnistes ^ probablement parce que leurs impressions sont d'autant plus étalées qu'elles sont moins profondes, Gustave Moreau n'a-t-il pas servi d'excuse, quoique ne sortant pas d'un art respectueux et décent, à cette invasion qui, sous prétexte de symbolisme, nous a valu, viciées par unérotismede décadence, tant de fausses imitations des naïves hardiesses des Gothiques?

Je vénère les pieux artistes du moyen âge qui nous ont donné tant d'œuvres adorablement ingénues, d'une brûlante ardeur; et j'approuve ceux de nos peintres contemporains qui, sincèrement, remontent s'inspirer à l'amour mystique : je ne puis pourtant pas ne pas protester contre l'abus qu'on fait de ces exemples pour exalter des futilités archaïques dont les prétendues naïvetés ne font que souligner, en les voilant, de mièvres obscénités; contre ces faux mystiques que devrait plutôt attirer l'art pléthorique d'un Jordaens, et qui s'amusent à des enluminures perverses où, parmi les rinceaux d'or et les chétives efflorescences de carmin, se déhanchent des figurines aux yeux de bayadères, aux chevelures multicolores, aux membres lascivement grêles où s'étalent de provocantes mouches pompadour, tout cela filé d'une main habile aux lignes cursives, dont serait jaloux plus d un maître d'écriture expert.

Mais je laisse à leurs travaux puérils ces profanateurs des rêves de Fra Angelico et

je vais m'occuper un instant d'un artiste que Ton a à tort rangé parmi les adeptes de Manet : Bastien Lepage. Ce jeune homme, cette figure si touchante, qui venait à peine de moissonner ses Foins, lorsque la mort Ta si prématurément fauché, apportait au contraire une opiniâtre sincérité à l'étude de la Nature. Il exagéra même la recherche de mille détails inutiles. Il les plaquait bien un peu à la façon du peintre des Canotiers^ mais là s'arrête la ressemblance. Quel soin ardent et amoureux il mettait à modeler des portraits dont plusieurs sont dignes d'Holbein ! Si, dans ses tableaux, il ne dégage pas assez le type de l'individu, comment ne pas admirer encore là son entière sincérité? D'ailleurs ne cédat-il pas parfois à de très nobles et poétiques inspirations comme dans sa F orge ^ d'une si profonde pénétration d'effet, et dans sa Jeanne d' Arc, pleine de si touchantes intentions?

Il eut le défaut de vouloir tout expliquer, de ne rien laisser dans le mystère, et ce fut

encore ici par excès de conscience. Son premier succès fut le portrait de son grandpère : étude de bon vieillard très naïve, sous le plein air, très poussée , très large de forme et d'une grande distinction de couleur. Bastien devait avoir une vive tendresse pour sa famille, car Tannée suivante on vit au Salon les portraits de ses parents, d'une peinture moins sûre et plus émue. La mère surtout, campagnarde très sympathique, était d'une expression adorable, inoubliable. Aussi combien je fus touché, lors de l'apparition du tableau des FoinSj ce succès retentissant du Salon de i878, de la trouver un jour, devant cette toile, seule, assise sur le divan, illuminée par la gloire naissante de son fils, buvant les éloges des groupes pressés qui l'entouraient. Elle pleurait : larmes de joie mêlée de chagrin. Hélas! le paysan qui dort, étendu dans l'herbe, à côté de la faneuse enivrée du parfum agreste, le père Lepage lui-même, était mort récemment, n'ayant connu, comme prix du tableau pour le-

quel il avait posé, que des luttes et peutêtre des découragements! Et le triomphe ravivait le chagrin de la pauvre veuve. Profondément attendris, nous ne pûmes, mon frère Emile et moi, résister au désir de lui porter nos félicitations et nos hommages respectueux, sans nous faire présenter, persuadés que par son fils nous étions connus d'elle ! Elle fut très sensible à cette attention et quelques jours après, je vis accourir à moi Bastien, qui ne savait comment m'en remercier.

Six ans plus tard, le vaillant artiste était lui-même enlevé à ses rêves et à ses travaux. Que de fois j'ai pensé à l'immense douleur de cette mère si tendre ! Je crois la revoir pleurant devant la statue qui, hélas ! ne lui rend pas son fils. Il avait trentesix ans ! Comme il a travaillé ! Il avait surtout étudié la Nature par ses morceaux détachés ; il est mort au moment où il commençait à embrasser les ensembles et les harmonies. Car il était pris de cette ardente passion de la vie et de ses diverses mani-

festations, tendance qui semble inquiéter Fart de notre temps, consolant de bien des extravagances. Pourquoi ses Foins ne sontils pas au Louvre, puisque leur peintre est mort depuis 1883 ? Sa place n'est-elle pas dans cette grande salle de l'école française, où il ira un jour retrouver J.-F. Millet, qu'il a dû aimer quoiqu'il fût bien différent du maître de Barbizon. Il serait intéressant de comparer ce chercheur d'intimités au grand résuinateur.

C'est en effet là que ce dernier a son chef-d'œuvre : les Glaneuses ; et un tableau très bizarre, le Printemps ; puis cette petite toile, tant reprise et si touchante, V Église de Gréville, toute pénétrée de ses souvenirs d'enfance.

Le tableau des Glaneuses est le plus complet qui soit sorti de son magistral pinceau ; est-ce à dire que nous le préférions à tous les autres? Nous trouvons que, comme beaucoup d'œuvres accomplies, il perd en expression ce qu'il gagne en perfection; tout y est admirablement

pondéré. A peine pourrait-on reprocher à la marmotte bleue de la femme de gauche, de manquer de vibration. On pourrait aussi se demander pourquoi toutes les petites figures agglomérées dans le fond sont blanches, tandis que les trois figures du groupe principal portent des vêtements de couleur. Mais ce sont là des vétilles auxquelles il ne faut pas s'attacher. Le tout est très juste de caractère. L'harmonie austère palpite dans cette sorte de respiration idéale qui donne la vie aux œuvres absolument supérieures. D'où vient cependant que je préfère d'autres toiles de Millet bien moins parfaites, mais moins détachées de nos sentiments, plus humaines en un mot? Je retrouve bien ici cette nature cuite au four sous la voûte d'un ciel sourdement chauffé par un soleil sans flamme ; c'est bien cette même atmosphère qui semble chargée de lourds effluves de froment. Au milieu de ces qualités si personnelleS;, une chose me semble manquer ici, c'est la passion douloureuse du peintre ;

ce que je regrette ce sont ses défauts. Les Glaneuses sont certes très supérieures à V Angélus^ et à ce Printemps qui les accompagne ici. Ah! combien plus intenses ces paysans dont j'ai parlé, exposés en 1853 ; combien plus sublime , bien que ce soit aussi un chef-d'œuvre accompli, son Parc à mow^o^5; combien plus touchante cette humble Église de Gréi^ille^ cette toile sans cesse reprise et fatiguée, tant le peintre a voulu y mêler de son âme, où son pinceau creuse la Nature avec la pesanteur d'un soc de charrue et dont le ciel tant rêvé semble plein de sourires et de larmes !

Millet est certainement Fun des artistes qui ont le plus profondément cherché l'expression de la vie, qui ont fait parler non seulement les êtres mais aussi les choses. Bastien Lepage est loin d'avoir sa puissance; mais on trouve chez celui-ci des ferveurs ingénues, des ciselures de forme et des souplesses d'épiderme qui manquent au maître de Barbizon, à côté duquel il garderait encore son charme de sincérité. Et puis,

qui sait les transformations qui eussent agrandi son talent ? 11 cherchait à élargir sa manière, un peu sèche au moment où il est mort, à l'âge où Millet en était encore à son Œdipe, Il fait penser à ces colonnes tronquées des cimetières ; savons-nous ce qu'eût été son chapiteau?...

Ils furent tous les deux, à des points différents , des passionnés chercheurs de cet art de la vie dont je voudrais, pour terminer cet ouvrage, essayer une étude.

Mais auparavant je veux dire quelques mots de la peinture décorative et de ses procédés que l'on a parfois appliqués à la peinture de chevalet, transposition que n'excuse pas la facilité qu'on y trouve à plaquer des teintes plates sur des fonds sommaires et dont le plus grand charme tient à ce qu'elles ne font qu'effleurer des harmonies facilement agréables par leur douce matité. Quoi de plus différent que ces deux arts, la peinture décorative telle qu'on la comprend aujourd'hui et la peinture de la vie? On veut que la peinture

murale, noble et belle, mais circonspecte, complète avant tout Tarchitecture qu'elle décore. Sereine et détachée de nos préoccupations directes, elle a, dit-on, pour rôle de personnifier et de continuer, dans sa langue austère et muette, l'enseignement de la chaire ou l'idée de la loi. Elle poursuit, en le modifiant selon les sujets, le caractère auguste et impassible qu'elle a hérité des Egyptiens, des Assyriens et des Grecs, dont parfois, de nos jours, elle emprunte encore les formules. Ainsi comprise, elle est certes digne d'admiration et de respect : sa gloire a traversé les siècles, mais elle est dépendante d'un art jaloux de ses droits contre lequel elle s'est souvent révoltée pour prendre ses libertés d'allure, ne se contentant plus de célébrer des symboles et de balancer des lignes harmonieuses. Elle s'est alors franchement détachée de l'Architecture, qu'elle a animée sans s'y mêler. Je ne crois pas que cette dernière y ait perdu.

Car si pâle, si effacée que soit une fres-

que, si elle n'évite pas les ciels et les plans fuyants, elle troue les murailles et, comme Samson, ébranle Tédifice : les décorations des Assyriens et des Egyptiens sont plates et sans perspective. Les personnages et les objets sont bien des symboles collés sur le mur. Nous ne savons pas bien ce qu'était cette peinture chez les Grecs. Je crois qu'elle devait aussi supprimer les fuites des plans, lorsqu'elle n'accusait pas franchement les reliefs comme dans cette treille d'Apelles qui attirait les oiseaux. En revanche nous connaissons très bien les peintures murales de Léonard de Vinci, de Raphaël, de Michel-Ange, d'André del Sarto, du Tintoret, de Carpaccio, de Bellini, de Rubens, de Jordaens et des maîtres du siècle dernier. Ils n'ont jamais craint d'attaquer vigoureusement les reliefs qui, ainsi que de vrais tableaux, viennent en avant de l'édifice et sont comme suspendus auxmursque l'onsent derrière. Lameilleure façon de ne pas détruire l'architecture ne serait-ce pas de ne rien confondre avec elle?

Mais enfin, je le répète, j'admets la fresque que Ton préfère aujourd'hui, celle qui ne sert que de mythe et d'archaïsme, et de symboles. Elle est surtout fille de la philosophie, elle est fille du cerveau et elle a pour idéal rinfini de la pensée abstraite. L'autre art, celui dont je vais tout à l'heure vous entretenir, a devant lui l'infini de la vie. Mais avant de chercher à l'étudier, il faut que je rende justice au maître illustre qui nous a légué les plus beaux exemples de cette peinture décorative philosophique et abstraite, écartant avec soin tout trait de passion et de vie qui pourrait en troubler l'auguste sérénité.

11 est difficile de rencontrer une figure d'artiste d'un plus tranquille et radical exclusivisme. Elève de Th. Couture, dont il ne semble en aucune façon avoir subi l'influence, Puvis de Chavannes étudia les maîtres de la Renaissance. Il s'en inspira d'abord, puis les abandonna. Mais, au lieu d'avancer, il recula jusqu'aux Primitifs ; il se créa comme une seconde enfance. Il vécut

alors en face de son esprit imagé, comme le font les enfants isolés lorsqu'ils ont le génie de Fart. C'est avec des yeux pareils aux leurs qu'il a ramené les formes à la simplicité rudimentaire. C'est pourquoi nous l'aimons, car voir ainsi est une vertu en peinture. De là sa grâce ingénue et toute végétale, grâce incorrecte souvent et qui peut se passer de beauté, étant la saveur vierge. Il a le charme des simples et la candeur robuste de ceux que rien n'ébranle parce qu'ils se croient infaillibles. Ils sont infaillibles, donc ils sont dieux! Et cette conviction leur amène les croyants qui les adorent comme des dieux. Et notre peintre écoutait avec une mansuétude reconnaissante toutes les louanges qui chantaient sa création. Mais à la moindre critique, il s'allumait, rouge : il se redressait en Jupiter de Fourvières. Il ne vous la pardonnait pas. Il avait alors, lorsqu'il vous rencontrait, une façon hautaine de vous jeter son salut sans vous regarder. Généralement, on ne s'y exposait pas une seconde fois et Ton s'écar-

tait respectueusement, car on aurait eu tort de s'en blesser : ne faut-il pas tout souffrir d'un dieu ? Et puis comment en vouloir à une individualité si peu soumise aux exigences ordinaires? Sa vie avait quelque chose d'absolu comme son art.

Il disait lui-même : « Je veux être non Nature, mais parallèle à la Nature. » C'était traiter de puissance à puissance. J'aime cette fierté et j'admire ce grand artiste tout d'une pièce! Il y a pourtant une chose qui m'étonne beaucoup chez lui; c'est qu'il soit revenu à cette naïveté primitive, à cette virginité des colorations édéniques, au Paradis terrestre avant le serpent, après avoir mangé les pommes des jardins de Fontainebleau et de Diane de Poitiers. Qui ne se rappelle l'opulente femme vue de dos dans sa Paix du musée d'Amiens? Personne n'a peint un morceau d'une désinvolture charnelle plus élégante dans ses formes abondantes. Tout le reste était àl'avenant comme quintessence de raffiné. Son brusque changement devait naturellement désorienter,

même ceux qui Favaient le plus applaudi. Quoi d'étomiant qu'ils aient pris son préraphaélisme pour une décadence? Je me souviens d'une petite toile qu'il avait envoyée au Salon en même temps que son Espérance et qui était si rudimentaire de forme que tous les membres du jury, dont j'étais, se regardèrent en se disant : (( Nous ne pouvons pas refuser Puvis ! Que faire ? » Alors Delaunay nous dit : ce Je suis très lié avec lui, j'arrangerai l'affaire, je lui conseillerai de retirer son tableau. » Ce fut fait; mais Puvis y vit un parti pris hostile, et, pendant bien longtemps, s'en irrita tellement qu'il ne saluait plus les membres de ce jury.

Lequel des deux Puvis de Chavannes devons-nous préférer? La question est difficile à résoudre. L'un est plus ample et plus beau, l'autre est plus touchant. Le mieux est de ne pas choisir et de les prendre tous les deux en félicitant l'école française d'avoir cet artiste double qui, après avoir résumé d'anciennes personnalités, a su être lui-même, tout en continuant à charmer,

même dans ses défaillances puériles comme ce Pauvre Pêcheur dont la pauvreté, sur laquelle il est inutile d'insister, désarme la critique comme ces figures barbares que les paysans bretons sculptaient pour leurs jubés et leurs calvaires. J'en dirai autant à propos de sa Sainte Geneviève du dernier Salon dont l'insuffisance absolue de forme a touché tant d'âmes ferventes. D'ailleurs ce sont là les défaillances que les fanatiques prônent le plus. Il en est toujours ainsi.

Oui, il était naïf. Cependant il ne procédait pas comme les vrais simples. Il partait du compliqué pour arriver à la simplicité. Il dessinait d'abord ses fisrures avec toutes leurs particularités, puis il les calquait en supprimant tout détail. Alors il arrangeait, il modifiait ses compositions en appliquant ces calques les uns près des autres, les enlaçant, les changeant de place, jusqu'à ce qu'il eût trouvé sa satisfaction complète. Et il mettait un goût admirable à l'ordonnance qui sortait de cette façon de procéder où le hasard le servait. Voyez, à la Sorbonne sur-

tout, comme les figures se balancent, s'ajustent et s'équilibrent. Toutes ces tournures uniformément résumées, tous ces gestes si bien trouvés ont à côté de leur candeur une autorité vraiment magistrale, quoique cela soit posé un peu comme des papillons dans un cadre, et que, pour soutenir une figure, on y trouve parfois le besoin d'un support factice. Mais, je le répète, l'ensemble est ravissant et les grandes localités de tons sont aussi d'un charme singulier même lorsque (comme dans le Doux Pays de l'escalier de Bonnat, où des figures se détachent en clair sur un ciel de soleil couchant) elles ne sont pas (( parallèles à la Nature ». Cependant ses groupes sont rarement mus par un sentiment qui unisse logiquement leurs gestes, si admirables d'ailleurs, dans une action commune.

Je trouve que ce défaut de connexité est presque général à notre époque, parmi nos monuments publics, en sculpture comme en peinture. On y voit une symétrie réglée par la géométrie et non une synthèse de passion et de vie. Puvis de Ghavannes est le

chef incontesté de cet art abstrait; et il a raison d'être aux premiers rangs de Fécole française, où tous les genres ont des représentants distingués. Ce que je n'admets pas, c'est qu'on fasse de son œuvre le modèle à proposer aux autres comme le seul art vraiment décoratif; c'est qu'on n'admette pas que cet art comporte aussi la vraie peinture de peintre et les palpitations de la vie, ce que j'affirme au nom de Michel-Ange, de Léonard, de Rubenset d'Eugène Delacroix.

Des artistes vivants le prouvent aussi. Ah ! si l'un de ces derniers le voulait et s'il ne Sacrifiait pas trop à l'étrangeté et à la facilité des ébauches, au lieu d'approfondir les trouvailles dont il a décoré l'Hôtel de Ville et la Sorbonne !

L'art doit avant tout se mouvoir en pleine liberté, vibrer aux tressaillements de l'âme, aux battements du cœur, s'identifieravec les passions et les phénomènes qui l'entourent et procéder autant du sang que de la tête.

Différente aussi de l'art monumental tel que l'a compris Puvis de Ghavannes, est la

peinture d'histoire, qui fait revivre des héros de nerfs et de chair, et craint moins Tanachronisme des détails que Finvraisemblance et rimmobilité.

On comprend que ces formes d'art, dont le but est divers, réclament des procédés différents aussi.

Je ne suis pas de F avis des critiques d'art qui veulent que la peinture décorative soit toujours abstraite et dépendante ; mais quoi qu'il en soit et de quelque côté qu'on la considère, la peinture de la vie doit être libre d'entraves. Elle peut se servir de toute rétendue de ses ressources, surtout lorsqu'elle aborde les régions mystérieuses du sentiment de la pensée. C'est une grande erreur chez certains artistes, de croire que pour exprimer le surnaturel, l'immatériel même, il faille répudier toute matière, et que le rendu de la pensée exige cette pâleur anémique, ce brouillard diffus, cette gracilité fragile dont trop souvent on croit devoir la revêtir. Tout cela n'est que la fumée des rêves incohérents où se dissolvent les fan-

tomes nocturnes. C'est Terreur aussi des poètes qui prétendent que les idées mystérieuses et subtiles ne se rendent que par la confusion des constructions invertébrées d'un style nébuleux. Plus la pensée est vague, plus la phrase qui l'exprime a besoin de précision grammaticale. Sans cette condition on tombe dans le néant. Cette précision est alors absolument rigoureuse, surtout à la peinture.

Il ne faut jamais oublier que l'art dont nous nous occupons ici, ne peut rien exprimer sans le secours de la matière, puisqu'il ne peut s'adresser au cerveau qu'en passant par les yeux. Pour faire pressentir l'immensité immatérielle, il a besoin de toute l'étendue matérielle. C'est par la vie physique qu'il aborde la vie invisible, toutes deux régies parles mêmes lois. Comment faire pressentir l'infinie puissance de la seconde, par une forme chétive et maladive? L'art pour l'aborder n'a pas assez de tout son clavier, de toutes ses ressources. C'est pourquoi le procédé éteint et abstrait que l'on impose à

un art dépendant ne peut convenir à l'indépendante peinture de la vie, surtout lorsqu'elle a pour but d'exprimer le règne de l'imagination. Il y a des pensées et des sentiments qui éclatent commue des soleils, d'autres qui ne sortent pas du rêve des nébuleuses : ces nuances infinies et diverses réclament tous les moyens d'expression.

Rubens n'est jamais plus audacieux, plus éclatant, plus clair que dans ses allégories; et Rembrandt, le peintre de l'invisible, est le plus puissant des peintres visibles. Pour peindre le surnaturel, il faut toute l'étendue et toute l'intensité du naturel.

Le légitime succès qu'ont obtenu les travaux décoratifs de Puvis de Chavannes, a pu entraîner certains artistes à se servir, pour leurs tableaux de genre et d'histoire, de ses procédés sommaires, de ses larges localités de tons plats, de ses modelés à peine saillants, et ils ont abouti à une uniformité engourdie. Je sais bien que pour tous les arts, la simplicité et la grande unité sont des qualités principales; mais.

dans la peinture dont il nous reste à parler, cette simplicité et cette unité doivent être la résultante de mille variétés, des tressaillements de la vie et de l'air. Le procédé est appelé, ici, à rendre les âpretés, les inflexions de la nature, tous les frissons de Tépiderme, toutes les vibrations de la lumière; son unité, c'est la grande synthèse des forces naturelles.

Les artistes qui se sont emparés, pour leur usage exclusif, du mot impressionniste ^ ont la prétention de se dire les initiateurs de cette recherche des secrets de la vie. Ils s'abusent infiniment. L'impressionnisme est vieux comme le monde. Mais ces prétendus novateurs ont crié plus fort que leurs devanciers : de là la méprise d'unpublic trop distrait. Les quelques découvertes dont la peinture contemporaine peut s'honorer, ont précédé leur entrée en scène.

Ils ont tout au plus, parmi eux, quelques sentinelles perdues dont les audaces ont pu être utiles, comme nous allons le voir. En réalité, ils n'ont presque toujours fait

qu'exagérer ou faussement appliquer des lois que leurs prédécesseurs leur ont transmises. Souvent ils les ont dénaturées, poussant jusqu'à Terreur criarde la vérité que d'autres avaient affirmée un peu trop sagement peut-être. Ils ont hurlé au lieu de chanter.

Je dois toutefois constater ici que, parmi ces impressionnistes, tous n'ont pas accompli leur entière évolution. Jusque-là, je ne puis condamner des chercheurs à la sincérité de qui je veux croire.

Je citerais même une exception à la vanité de tant de tentatives, si je ne m'étais interdit de parler des vivants. Mais, sans le nommer, je puis bien dire qu'un des artistes qui m'avaient le plus déconcerté par leurs incohérents bariolages s'est tout à coup transformé de la plus heureuse façon. Il n'est pas du reste parmi ceux dont on fait le plus de bruit ; peut-être même l'accuserat-on de trahir de fulgurantes promesses. Qu'il n'écoute mie ! Qu'il continue à faire des toiles comme celle de cette Messe qu'il

exposa au Salon de 1898, section du Champde-Mars, où de pieuses femmes, aux blancheurs monastiques, s'enveloppent d'exquises nuances que réveillent, çà et là, les merveilleux reflets d'un vitrail; et comme cette autre toile du dernier Salon : ce groupe de jeunes filles bretonnes embarquées sur une mer toute perlée de magie argentine, petit panneau très neuf de ravissante impression, bien fait pour consoler de tant de folles outrances.

Je m'empresse d'ajouter que nous n'avons pas trop à nous plaindre de ces outrances. Elles excitèrent d'abord une douce gaieté ; puis, on se mit à regarder curieusement ces étranges symptômes d'une pathologie bizarre et, parmi des extravagances sans nom, on finit par découvrir quelques audaces heureuses. Les rétines un peu trop timides s'habituèrent aux fulgurations insensées, aux agitations de la forme, et il fut permis aux artistes mieux équilibrés de tout oser, sans craindre l'étrangeté des effets nouveaux ou excessifs. Et voilà com-

ment des colorations folles purent amener des harmonies plus éclatantes, mais n'ayant cependant pour base que les lois découvertes par les précurseurs qui, dans leur réserve discrète, ne les avaient peut-être pas intégralement appliquées.

D'ailleurs, lorsqu'on les compare les uns aux autres, ainsi qu'il est facile de le faire simultanément au Luxembourg , tout le monde pourra constater que les tons outrés des décadents qui sacrifient tout à la lumière, restent ternes et boueux.

11 y a deux sortes d'harmonies : celle qui procède par l'atténuation, l'adoucissement des tons fondus dans une gamme neutre, jouant surtout avec ce que nous appelons les valeurs; l'autre qui attaque audacieusement les couleurs dans tout leur éclat, ne les accordant que par la justesse extrême des relations. Si les prétendus impressionnistes sont si criards, ce n'est pas qu'ils soient trop colorés, trop intenses, c'est parce qu'ils sont faux et qu'ils ne font pas chanter leurs couleurs dans le chœur

harmonieux d'une juste orchestration. 11 n'y a pas de violence de coloris qui soit absolument rebelle à cet accord. Si vos tons sont si criards, ce n'est pas qu'ils soient trop éclatants, c'est parce qu'ils sont mal opposés et qu'ils sortent de la logique des reflets ambiants. La coloration de la lumière et du reflet qui ne devraient qu'illuminer, sans modifier leur apparence réelle, les objets de vos tableaux, semble leur appartenir en propre. Ce n'est pas le ciel bleu qui reflète en violet le cheval que vous peignez dans ce pré, c'est le cheval lui-même qui est violet sous votre pinceau. 11 pourrait être plus violet que vous ne Tavez fait et ne pas le paraître. Pourquoi cette lavandière, dans votre soleil couchant, suspend-elle à la haie son linge qui est absurdement bleu d'un côté et rose de l'autre? C'est parce qu'elle n'est pas dans l'air et sous le ciel qu'il lui faut. Mettez ce linge dans son milieu d'harmonie, et il vous paraîtra blanc, bien qu'il soit aussi bleu et aussi rose que tout à l'heure. C'est que dans ce dernier

cas, le spectateur rend à César ce qui appartient à César, c'est-à-dire au ciel, le bleu qui tremble sur le linge, et le rose au soleil qui Féclaire. Cette perception de la couleur intrinsèque des objets persistant à travers la lueur illuminante est le plus grand charme de ces effets prestigieux et la preuve de la justesse de leur harmonie.

Donc, tant que vous restez dans la logique des rapports qui constituent l'harmonie, vous n'aurez rien à craindre de l'emploi des tons les plus violents. Non seulement ils ne hurleront pas, mais les profanes ne les verront pas plus qu'ils ne les voient dans la nature.

C'est surtout par les soleils couchants et au réveil de l'aurore que cette vérité éclate.

11 est une heure du soir qui pénètre l'âme délicieusement et l'exalte par son intensité magnifique. C'est quand le soleil va s'endormir. Tandis qu'il allume d'un feu sombre, et sans presque les éclairer, les objets terrestres, à travers l'horizontale étendue des vapeurs embrasées, ses rayons

verticaux par rapport au zénith jettent encore à cette partie du ciel une entière clarté couleur d'améthyste. L'astre, avant de s'éteindre, envoie à la voûte céleste tout son éclat lumineux, laissant encore à la terre le chatoiement de toutes ses richesses colorantes. Presque plus d'ombre, mais des traînées d'azur aux bas-fonds où la flamme ne peut plus dorer le sol. La puissance du reflet égale presque celle de la lumière directe des rayons roses près de s'éteindre. C'est adorable. Tout vibre d'amour dans ce sublime accord du ciel et du feu pour imprégner la terre de leur divine magie. Par la froideur des effluves verts, bleus et violets, épandus de la voûte, c'est un embrasement vermeil qui frémit comme un brasier dans l'eau. C'est l'association étroite de tous les tons les plus opposés ; et Tair les accorde si bien que, tout au charme de cette harmonie, on s'aperçoit à peine de la violence des contrastes qui émerveillent les regards de leur symphonie glorieuse.

Et la même magie, ô peintre, si tu ne

sors pas de la gamme logique, transfigurera sur la toile les couleurs qui auront laissé à la palette leur inexpressive crudité, pour prendre l'éclat mystérieux de la vie. C'est mauvais signe lorsque les couleurs appliquées au tableau qui doit les transformer, restent les mêmes que sur la palette.

Les tons chantent rien que par leur juste opposition et ceux qui détonnent au contraire, auront beau être pointillés, sabrés de hachures, glacés et tripotés, ils n'arriveront jamais à illuminer la vie.

Quelle belle recherche que celle des colorations et des vibrations de la lumière ! Mais elle ne suffit pas. La forme aura toujours la prééminence. D'ailleurs elle est plus durable. Ceux qui ne pensent qu'aux exquisités de nuances (et souvent quelles exquisités!) se préparent d'améres déceptions pour peu qu'ils vivent. Que resterat-il sur leurs toiles informes dans cinquante ans? Heureusement à côté d'eux quelques vaillants de l'école moderne se préoccupent

aussi d'exprimer la vie, non seulement par les vibrations de la lumière, mais aussi par les mouvements et les palpitations des corps. Seulement, combien s'arrêtent en chemin! Combien se contentent d'ébauches qu'ils abandonnent au moment où commence la difficulté ! Rien de plus insipide en art que des formes mornes et figées. Cependant que dire de ces pochades désordonnées, multipliées par l'impuissance !

C'est qu'il faut être un grand artiste pour finir une œuvre en lui conservant la souplesse et la variété de la nature. Le grand danger, c'est de la refroidir en ramenant toutes ses parties à l'uniformité d'une manière qui n'est plus souvent que routine.

La nature ne crée jamais deux choses pareilles, tandis que la manière humaine a la tendance de faire passer tout dans un moule uniforme. Le génie lui-même n'est pas toujours exempt de cette infirmité contre laquelle il doit réagir; car, malgré la lumineuse étendue de sa vision, il tomberait facilement dans ce défaut que les ateliers

appellent familièrement le chic et qui, appliquant aux choses diverses des indications pareilles, n'est que le vice de la personnalité! Ce vice insipide ne peut s'éviter que par une étude assidue des types que, même en les simplifiant, il faut toujours accentuer dans le sens qui constitue leur individualité et leur originalité.

J'ai dit que, de nos jours, on s'intéressait à cette recherche de la vie par la variété des mouvements et des formes, mais qu'on s'arrêtait trop souvent à l'ébauche et à la pochade. Ce qui fait le charme et la vie des bonnes pochades, c'est que le peintre, dans sa précipitation, poussé par une inspiration rapide, y a jeté éperdument, et comme au hasard, les traits et les tons essentiels de sa vision. Ce sont donc ces traits et ces tons essentiels qui doivent tout d'abord ressortir de l'œuvre finie. Arriver à ce résultat qui paraît si simple, est tout ce qu'il y a de plus difficile. Il n'est réalisé que par les forts. Savoir finir, c'est faire des chefsd'œuvre. La pochade promet tout; elle ne

réalise rien. C'est le spectateur qui finit, en esprit, le tableau. Il est vrai qu'il est flatté de ce qu'on lui laisse ce soin, ce qui le dispose en faveur des faiseurs d'esquisses. Les malins en profitent. Les pochades vivent en partie de hasards heureux, si 1 on peut appeler hasards des réussites dues peut-être à une inspiration dont les moyens sont inconscients. Le hasard est varié, mais il est aveugle. On ne crée pas une œuvre véritable sans mettre de l'ordre dans sa création. Pour être durable, elle ne doit pas être improvisée.

Et l'on s'est aperçu qu'en voulant finir l'ébauche, on l'avait refroidie. De là le mépris du fini et du travail : c'est que l'on ignore ce qu'ils doivent être, ou que l'on manque de courage et de persévérance dans leur poursuite. Or ce n'est que parle fini que l'on peut faire pressentir l'infini. Evidemment je ne parle pas de ce fini qui consiste à perler et à multiplier les détails. Tout détail qui n'est pas nécessaire à l'expression du sujet, l'affaiblit. Toute

complication exagérée détruit Fémotion.

Loin de compliquer ce que la pochade donne du sujet, on est souvent forcé de le simplifier sur le tableau. Il faut aussi insister sur les accents expressifs, les expliquer (ils ne sont dans Tesquisse qu'à l'état embryonnaire), et il faut en même temps les rendre plus vivants. Il faut finir en intensité.

Quel travail de surveillance pour éviter cette uniformité fastidieuse où tombe toujours un fini qui n'a pas été conduit par une science profonde ! Finir une œuvre c'est en tirer toute l'essence expressive, en l'unifiant, tout en la variant dans ses diverses parties.

Que l'œil puisse la parcourir et la suivre dans sa grande liberté d'allure sans être forcé à des arrêts fâcheux. Un tableau fini doit être ramené, par les accents principaux dominant les détails, aux deux ou trois traits de fusain que l'artiste a d'abord jetés sur la toile blanche, débarrassés de tout ce qui ne contribue pas à la rayonnante clarté et

à cette variété d'inflexion qui est la vie même. En peinture comme dans tous les arts, la forme a une importance majeure, car elle fait corps avec la pensée.

Plus la pensée s'élève, moins elle est frappée par l'apparence grossière et superficielle; plus elle saisit le sens éternel et secret, plus elle s'approche de la lumière divine et plus elle serre de près la Vérité.

Et c'est cette vision supérieure de la pensée qui crée le grand art. Tout ce qui n'émane pas d'elle n'est que convention pure de vaine esthétique.

C'est cette haute vision qui relève les choses de leur vile matière et les met en communion avec notre âme. Adorable effet des arts ! Par l'immense concert des harmonies, l'âme humaine se dégage de plus en plus de ses entraves terrestres; ivre d'espace, elle plane, elle monte à grands coups d'ailes, à travers la Nature transfigurée; elle monte de ciel en ciel, voluptueusement dilatée dans l'ineffable réve de l'effusion en Dieu!

C'est pourquoi les joies de Fart sont divines et donnent à notre âme comme la sensation de son immortalité. Elles éclairent le spectacle du monde ; c'est l'Éden reconquis, ingénu, tout vibrant dans le rayonnement de son incommensurable amour.

Si Dieu me prête encore quelques jours d'activité, je voudrais, dans un dernier livre étudier l'universelle harmonie qui associe si intimement les effluves des choses aux plus nobles aspirations de l'homme et rechercher la part de la Nature et celle de l'Art dans la création de l'idéale Beauté.

Je termine celui-ci. Je quitte à regrettons ces artistes que j'ai connus, que j'ai aimés et qui semblent me sourire du fond des brumes du passé. J'ai tâché de les faire revivre un instant et c'est avec attendrissement que je les abandonne pour toujours.

Quel est celui d'entre eux qui se rapproche le plus de l'Idéal, le but sacré? Personne ne pourrait le dire. Presque tous l'ont

entrevu; beaucoup pour leur déception. Les heureux ont été plus ou moins favorisés dans la recherche de sa suprême expression qui ne sera jamais réalisée entièrement.

On n'embrasse pas Tlnfini.

Mais, ce qui est consolant pour l'avenir, c'est que jamais non plus, dans son élan d'inspiration, l'ardente foi des créateurs ne désespérera d'y arriver.

L'Art et ses illusions sont d'essence éternelle.

Nous pouvons mourir tranquilles; nos petits-enfants n'épuiseront pas la coupe de leurs joies divines.

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