SUR L'ÉCRITURE EN GÉNÉRAL & L'ÉVANGILE EN PARTICULIER
Sur l'Écriture
I. — Sans doute c'est avec joie et gloire que nous devons recevoir des mains de Dieu nos Écritures divines. Elles seules sont notre vraie lumière, notre consolation suave, notre solide espérance.
Mais un autre sentiment, étrange celui-là, se mêle au premier. L'Écriture est pour nous la marque et le mémorial de notre déchéance originelle. C'est à des exilés qu'est envoyée l'Écriture. Sans le péché et son châtiment nous n'en avions que faire, nous avions mieux qu'Elle. Voyez comme au Paradis terrestre Dieu converse familièrement avec sa créature. Il n'écrit pas à l'homme innocent, il lui parle, il le visite, ou plutôt il demeure continuellement avec lui. Survient le péché. Dieu se retire, l'homme prévaricateur, chassé de l'Eden, commence sa vie d'exil et de douleur. Le Père a dû éloigner de lui son fils coupable : l'abandonnera-t-il ? Oh! non : Il lui écrira, et les hommes malheureux trouveront désormais dans les Lettres paternelles les instructions dont aura besoin leur conduite et les joies dont
sera avide leur cœur sevré des épaucbements du premier amour.
Il est si manifeste que tels sont l'origine et le but de l'Ecriture, que là où la sainteté réside, l'Écriture est absente. Dieu parle lui-même aux Patriarches. Il converse avec son fidèle serviteur Moïse. L'Écriture commence, là où la prévarication humaine envahit le monde et s'étend à tous les peuples. L'Ancien Testament regarde avant tout la nature humaine prévaricatrice 1 .
Même réflexion pour le Nouveau Testament. Aux Juifs, pécheurs obstinés, Dieu donne la Loi écrite; aux enfants coupables sous la Nouvelle Alliance Dieu donnera les Écrits du Nouveau Testament. Mais pour ses Saints, pour ses Apôtres, il n'a que faire de l'Écriture : Luimême se communique à leur âme et y rayonne magnifiquement. Moïse descendait de la Montagne les Tables de pierre à la main ; les Apôtres descendent du Cénacle, Loi vivante, Écriture animée et parlante. « Ils portent partout en eux-mêmes l' Esprit-Saint, et ils versent à tous le trésor de toutes les vérités, les flots divins de tous les dogmes, livres vivants, législation divine toute de grâce et de salut 2 » .
Ne passons pas outre sans nous faire une réflexion douloureusement pratique. Une première faute nous prive des entretiens de Dieu et nous réduit aune simple correspondance paternelle. Loin des jours de l'Eden,
1 Noe et Abrahamo nepotisque ejus, nec non Jobo, ipsique Moysi, non per litteras loquebatur, sed per se ipse quid purum animum in ipsis reperiret. Postquam aulemHebraeorum populus in profondum nequitiae delapsus est necessc demum fuit ut itteris et tabulis ad eorum commonitionem uicretur. Id que non in Veteris solum sed in Novi etiam Testamenti factum comperimus. Sanct. J. Chrysost. in Matt., Hom. I.
2 Sanct. J. Chrysost. in Matt., Hom. I.
exilés hors des Cieux, nous n'avons plus comme consolation et lumière que les lettres qu'un Père compatissant consent à nous écrire. Au moins avec quelle avidité devrions-nous recevoir et lire ces lettres ! quel zèle, quelle lecture, quelle profonde et continuelle méditation, mériterait de nous l'Écriture Sainte ! Hélas! qu'il en va autrement ! Deux fois coupables, nous méprisons maintenant ces Écritures Divines, notre dernière ressource et la dernière manifestation du cœur de Dieu. Cessons cette grossière insouciance, livrons-nous à la lecture assidue des Saintes Lettres. Celles de l'Ancienne Alliance sont des épanchements moins tendres du cœur paternel; mais ce cœur déborde de charité et d'amour dans les écrits du Testament Nouveau.
II. — Tel est en effet le double caractère des deux Écritures, ancienne et nouvelle. L'Ancienne nous vient du Sinaï, Dieu la rédige au milieu des éclairs et des tonnerres pour un peuple « à la tête dure » qu'il faut mener bien plus en esclave qu'en enfant.
Tout autre est le Nouveau Testament. Le Dieu qui le promulgue est le Dieu fait Homme, devenu notre hôte, notre père, conversant familièrement avec nous. Plus de Sinaï enflammé et retentissant, plus de désert aride, plus de Juifs terrifiés, mais: un Dieu vêtu de la livrée humaine, parlant notre langue, nous visitant dans nos demeures, s'asseyant à nos tables, nous faisant connaître dans des entretiens d'une ineffable douceur, les mystères et les leçons de la vie éternelle.
Sans doute ici encore il y a des éclairs, des voix majestueuses, des visions grandioses; mais ces miracles, qui, de temps à autre, illumineront un ciel calme, Dieu ne les fera apparaître que pour l'instruction de la
foule. A ses fidèles, 11 réserve la douce séréûité d'une parole amie.
III. — Mais si la forme est humble, combien sublime est le fond ! Quelles révélations nous sont faites ! Quels spectacles se déroulent devant nos yeux ! Quelles consolantes annonces nous entendons ! Quelles assurances nous sont données 1 « La divine vengeance est écartée, le péché n'est plus, la Rédemption nous sanctifie et nous élève jusqu'à la dignité d'enfants de Dieu ; nous sommes faits héritiers du ciel, frères que nous sommes de Jésus- Christ. Et à qui parviennent ces magnifiqnes annonces ? A des coupables, à des ennemis, à des malheureux plongés dans de mortelles ténèbres. A quoi comparerons-nous des révélations semblables ? Voici Dieu descendu sur la terre en même temps que l'homme monte jusqu'au ciel. Tout s'unit, tout se fond en un divin ensemble ; nous sommes mêlés aux chœurs angéliques, nous frayons avec les Puissances d'en haut. Une guerre séculaire nous était déclarée : une paix cimentée par Dieu même y succède. L'enfer est confondu, les démons sont en fuite, la mort n'est plus pour nous qu'une vaincue désarmée, en même temps que le ciel s'ouvre sur nos têtes. Ici-bas nos malédictions nous sont enlevées, le péché est détruit, l'erreur fait place à la vérité, et cette vérité se répand partout et partout pousse de luxuriantes végétations. La vie des Cieux s'inaugure sur la terre, apportée et maintenue par les Anges. Que dire encore de nos futures espérances ? l »
g Et non seulement ce sont là des biens fermes, immuables et dépassant la dignité humaine, mais, par une
* Sanct. J. Chrysost., Hom. I in sanct. Matt.
autre merveille, ils nous sont gratuitement accordés. Ce ne sont ni nos labeurs, ni nos soucis, ni nos larmes qui nous les valent, c'est l'amour de Dieu envers nous qui nous les octroie ? * ».
IV. — Qui donc n'aimerait l'Écriture ? Qui ne la lirait avec bonheur? Qui n'en ferait l'objet d'une constante sollicitude, et d'une infatigable étude? En est-il ainsi ? Hélas ! non ; et rien n'est comparable au mépris où les Chrétiens la relèguent et à l'oubli où ils la laissent. Que faisons-nous ? Que font nos fidèles ? Ils se passionnent pour le théâtre, ils en connaissent les exhibitions impures, ils pourraient citer les noms des acteurs et le titre des pièces. Savent-ils seulement le nom de nos Écrivains sacrés ? j Pourraient-ils citer un seul passage de la Bible ? Non assurément, et c'est là pour eux un sujet de honte et de condamnation.
Deux amis se rencontrent ; leur muluel épanchement a pour eux tant de charmes que les heures se passeront sans qu'ils en aient conscience. A l'Église, quand on lit et commente l'Écriture, les moments sont des siècles, et le prêtre parle toujours trop longuement.
Vienne un explorateur célèbre, un de ces hommes qui passionnent la foule en lui dévoilant les particularités des régions lointaines ; qu'il fasse la description longue et minutieuse d'une cité étrangère, sans même épargner les plus minimes détails, sans se mettre en garde contre les plus inutiles longueurs : on l'écoute, la curiosité n'est jamais satisfaite, on veut tout voir, tout connaître.
Ah ! nous autres, il est pour nous une Cité lointaine, magnifique, centre de toutes les richesses, rendez-vous
1 Sanct. J. Chrysost., Hom. I in sanct. Matt.
de toutes les splendeurs et de toutes les gloires. Des explorateurs inspirés s'offrent à nous y introduire et à nous en faire admirer les beautés divines : laissons-nous guider, devenus attentifs. « Aux yeux de notre foi, l'Écrivain sacré nous déroule les merveilles de la Cité illustre. Voici le palais du Roi ; voici sa cour et la demeure des Anges et des Archanges, ses gardes du corps et ses ministres. A chaque instant de nouveaux habitants y sont introduits, et voici les routes et les entrées par où Ton y pénètre . Dans la Cité même nous pouvons nous rendre compte où résident et s'assemblent les hauts dignitaires du royaume *.
Au centre, la Croix se dresse, trophée illustre du Christ; autour d'elle sont réunies les dépouilles enlevées par le Vainqueur à l'ennemi. Là rayonne la nature humaine conquise et transfigurée par le Grand Roi. Si nous accompagnons avec courage, persévérance et attention TÉvangéliste notre guide, il nous montrera le gibet où la Mort expire percée du glaive victorieux où le Péché reste appendu, où sont exposées les dépouilles opimes, fruits de la grande victoire du Rédempteur. Plus loin nous apparaîtra le Tyran qui nous torturait et qui est maintenant tenu captif et enchaîné avec la multitude de ses compagnons d'armes, captifs comme lui ; plus loin la citadelle, d'où, durant les siècles écoulés, l'impur démon s'élançait pour saisir et dévorer ses victimes, les cavernes et les repaires, ouverts maintenant, où l'enfer recelait ses conquêtes et que le Roi vint détruire et vider. Vous lasseriez-vous, fidèles, à ces descriptions ? Mais si l'on vous narrait les péripéties d'une guerre terrestre, vous y seriez attentifs jusqu'à en oublier vos
1 Sanct. J. Chrysost., loc. citât.
repas ! Combien plus palpitants sont nos récits ! Songez donc à ce qu'est une description où Dieu même vous apparaît descendant des Cieux, se levant de son trône, venant sur la terre, se ruant sur les forces infernales et leur livrant l'assaut ; Satan lui-même entrant en lice et se mesurant avec Dieu, avec le Dieu qui a pris notre nature et qui s'offre à lui sous l'aspect de l'homme. Saisissantes merveilles ! C'est par la mort qu'est vaincue la mort ; c'est une malédiction qui suspend toute malédiction. Ce qui faisait la victoire du démon amène son irrémédiable défaite.
Chassons nos mortelles somnolences, devenons attentifs ; l'Écriture nous ouvre ses profondeurs engageonsnous y avec le respect, la modestie, le courage que de telles révélations comportent.
Sur l'Evangile en particulier.
I. — L'Évangile, c'est «l'amour», c'est «la bonne nouvelle » , c'est la prédication des biens immenses apportés par l'Homme-Dieu sur la terre. L'Évangile, c'est l'histoire de cet Homme- Dieu au milieu des hommes ; c'est le récit de ses merveilles, la vision de sa sainteté, c'est sa voix que l'oreille entend, ses actes que l'œil contemple, ses bienfaits dont tous nous recevons l'ample et bénie profusion. L'Évangile c'est l'histoire de notre délivrance, de notre sortie de l'exil et de la perdition pour entrer dans l'éternelle gloire des Cieux. A quoi donc comparer une pareille révélation? quelles opulences terrestres mettons-nous en parallèle avec les divines richesses, avec le monde divin où l'Évangile nous fait pénétrer ? Tel est le sens de ce mot : « l'Évangile » . Il nous signifie tout ce qui, en fait de biens, est réel
et solide, à l'encontre des biens vides et faux de ce monde. Qu'appelons-nous richesses, puissance, dignités, gloire, honneurs, et tout le reste, tout ce qui, parmi nous, brille d'un si éclatant prestige ? Qu'est tout cela au prix de ce que nous annoncent dans leur « Évangile » les Pêcheurs de Galilée ? Alors surtout que leurs dons sont gratuits et que sans fatigue, ni danger, ni douleur, nous nous rendons possesseurs de leur divine opulence.
II. — Faisons même entrer en ligne de compte les jouissances vives que la lecture de l'Évangile saura certainement nous procurer. Sommes-nous amateurs du théâtre ? Le jeu des acteurs, l'harmonie des musiciens, les péripéties des drames sont-ils pour nous de vives jouissances ? Quel drame que l'Évangile I quel théâtre que celui où se déroulent de si extraordinaires et de si divines péripéties ! Le ciel entier sert de scène, le monde est le théâtre où se déroule l'action ; les auditeurs ce sont les anges du ciel et les hommes de la terre, devenus eux aussi des anges ou désireux de le devenir. Tel est en effet le seul auditoire capable de comprendre et goûter d'aussi célestes harmonies, seul capable aussi de les traduire en actes et en vertus. Quand à ceux qui ne vivent que de plaisirs et de dissipations, de cupidité et de luxe, d'orgueil et de volupté, parfois ils viennent écouter la Parole Sainte, mais comme des enfants incapables de la comprendre et surtout de la traduire en actes * . »
III. — Mais si nous admirons l'Évangile lui-même, n'ayons garde de détourner nos regards des Auteurs qui l'ont composé. Là encore nous apparaîtront de toutes
* Sanct. J. Chrysost., Hom. in Joan.
divines merveilles. Qu'étaient-ils ? Qu'en ont fait la grâce et l'inspiration ? Quelle supériorité est la leur sur les plus puissants génies, sur les philosophes les plus illustres ? Mais surtout quelle fut leur œuvre et quelles prodigieuses conquêtes ont multiplié leur prédication ?
Ce qu'ils étaient avant la grâce et l'inspiration ? De pauvres et obscurs mariniers. Rien d'humble comme leur condition, rien de pauvre comme leur genre de vie, rien nonplus d'illettré comme leur intelligence. « Jean est un pêcheur de Betsaïde en Galilée ; il est fils d'un pauvre pêcheur ; et, pauvre parmi les plus pauvres, il a la rudesse de sa condition, il ne sait absolument rien, et ni avant ni après le Christ il ne s'est enquis des lettres humaines.
Or, écoutons le. De quoi va-t-il nous entretenir? Des campagnes et des fleuves ? De la pêche et de la vente du poisson ? Car c'est cela et cela seul que nous sommes en droit d'attendre de lui ? Mais non, son langage est tout céleste, les révélations qu'il nous fait ont des profondeurs qu'aucune intelligence humaine n'a pénétrées. Si sublime sont les dogmes qu'il annonce, si grande et si belle est la morale qu'il prêche, si excellente la philosophie qu'il nous apporte, qu'il faut avoir puisé aux trésors de l'Esprit de Dieu, être descendu du Ciel même, en savoir plus que les Anges, pour parler ainsi. Etait-ce là le langage d'un marinier? Etait-ce là même la doctrine d'un lettré, d'un philosophe, d'un savant ? Non certes ! Il n'est pas d'une intelligence humaine de parler ainsi de l'immortelle et bienheureuse Nature Divine, ni des Puissances célestes qui en viennent, ni de la vie future, ni de l'immortalité, ni de la résurrection glorieuse qui attend nos corps, ni des peines de l'enfer, des terreurs du Jugement, et du compte que nous devrons rendre de nos actions, de
nos paroles, de nos pensées, de la nature humaine, de ce qu'est le monde, de ce qu'est l'homme en réalité, de ce qu'il semble être, du vice, de la vertu. » Non ! jamais penseur laissé aux simples ressources de son génie n'a pu et ne pourra embrasser ces immensités du savoir ! .
Comparez nos Evangélistes aux plus fameux Philosophes; les doctrines aux doctrines, les morales aux morales, les succès aux succès. Quelle distance de ceux-ci à ceux-là ! Quand les Philosophes ont voulu dogmatiser, trois impuissances, ou plutôt trois vices pernicieux signalent leurs doctrines. Des erreurs d'abord. Ils errent grossièrement sur Dieu, sur l'âme, sur le monde, son origine et sa fin. Prétendent-ils constituer l'ordre social? Leurs erreurs deviennent d'homicides extravagances. Et après les erreurs constatons leurs incertitudes, leurs contradictions, l'absence presque totale de suite et d'accord dans leurs affirmations en apparence les plus fermes et les plus absolues. Leur prétention est plaisante ! Ils n'ont rien vu, ils ne savent rien ils n'ont été fait dépositaires d'aucun des grands secrets de la Divinité, ils sont ce qu'est la foule tenue à l'écart des palais royaux, et ils parlent de tout comme parleraient les princes du royaume et les familiers du monarque ! Aussi que d'insanités sorties de leur bouche ou de leur plume! Et d'autre part quels pitoyables insuccès! Où sont-ils ces rois delà sagesse, ces princes du savoir, ces savants et ces philosophes qui prétendaient si orgueilleusement au monopole de la pensée ? Ils disparaissent, ils se taisent, les siècles qui suivent les connaissent à peine de nom.
Combien différente est la destinée dé nos Evangélistes ! Éclairés de lumières divines, familiers du Verbe de
1 Sanct. J. Chrysost., loc. citât.
Dieu, ils ont tout vu, ils savent tout, ils nous révèlent les secrets les plus profonds, les vérités les plus cachées jusque là au monde. Et cette parole révélatrice des vérités est aussi la parole qui enfante les vertus. Par elle le monde a été transfiguré ; Terreur antique a été dissipée, le démon a perdu l'empire, l'homme a recouvré la vraie route de son éternelle destinée. Ces illettrés ont été plus savants que les princes de la science humaine ; ces pauvres et ces dénués Font emporté sur les plus fameux conquérants.
Car c'est sur le monde entier, d'une extrémité à l'autre, de l'orient au couchant, du septentrion au midi, qu'ont régné ces monarques étranges. Tous les peuples sont devenus leur conquête, tous les siècles ont retenti de leur voix et ont subi leur domination . Le temps qui a tout renversé a consolidé leur empire. L'Évangile, vingt fois séculaire, n'a perdu ni un rayon de sa lumière, ni un atome de sa force.
Quelle preuve plus éclatante de la divinité de l'Évangile pourrait-on désirer? « Oui certes elle était bien divine cette conquête du monde par la prédication évangélique. Car autrement comment un publicain et un pêcheur illettré eussent-ils pu s'élever à une telle sublimité de pensée ; savoir des choses auxquelles les plus puissants esprits ne pouvaient même rêver; et non seulement les savoir, mais les faire entendre et croire au monde entier, et cela, non seulement de leur vivant, mais encore après leur mort. Et ce n'est pas à vingt, trente, cent, mille, dix mille individus qu'est venu l'Évangile mais à des cités, à des peuples, à la terre entière, aux îles et aux continents, à la Grèce policée, aux régions barbares. Encore s'il s'était agi de vérités purement naturelles ; mais non, laissant là la terre,
c'est du ciel que dissertaient les prédicateurs de l'Évangile ; c'est une vie nouvelle qu'ils intronisaient, c'est un renversement complet des idées reçues qu'ils opéraient sur la richesse et la pauvreté, la liberté et l'esclavage, la vie et la mort ; c'est un monde nouveau qu'ils créent. »
IV. — A ces vues générales joignons une étude plus précise des Évangélistes et de leurs Évangiles.
Un seul Évangile pouvait sans doute nous suffire puisqu'il renferme toutes les révélations nécessaires à notre foi et à notre piété. Toutefois il a plu à Dieu de nous donner de la vie et des enseignements du Rédempteur quatre différents récits.
Cette multiplicité amène-t-elle la confusion et la contradiction ? Nullement. Écrivant sous la dictée du même Esprit-Saint, les Évangélistes ne pouvaient pas se contredire. D'ailleurs l'Église n'était-elle pas là pour confirmer de son autorité souveraine les Écrits authentiques et séparer de tous les autres les divinement inspirés? En fait il est aisé de se rendre compte soimême de la parfaite uniformité des récits évangéliques dans les points essentiels. Tous, d'une même voix, nous racontent la grande et divine histoire de notre Rédemption : « Dieu s'est fait Homme ; il a prouvé sa divinité par ses miracles ; Il est mort sur la croix; Il a été mis au sépulcre, Il a ressuscité; Il est monté au ciel, et de là il viendra juger l'Univers. Il est venu nous donner des lois ; mais ces lois n'annulent ni ne changent l'antique Décalogue. Jésus est Fils de Dieu, Fils unique, consubstantiel au Père, etc. » En ces grandes lignes le récit des quatre Évangélistes est identique.
Relevons-nous d'autre part des différences de détail? Oui, des différences, mais jamais des contradictions. Que prouvent ces différences ? D'abord l'entière véracité des Évangélistes. Des faussaires se seraient entendus entre eux pour donner un récit absolument identique. Tandis qu'il est visible que les quatre auteurs du récit Ëvangélique composent séparément, sur des données personnelles et pour des besoins spéciaux. Sans se contredire, ils se complètent; ils taisent des détails donnés par d'autres; ils mettent en relief dans certains événements ce que les autres n'avaient fait qu'esquisser.
Une raison péremptoire de ces différences est dans la différence même -des milieux et des besoins, qui imposait aux Écrivains Sacrés certaines nuances spéciales. Saint Matthieu écrit en Judée et pour les Juifs convertis : il insistera sur tout ce qui touche de plus près la Loi Mosaïque, l'histoire et le passé d'Israël. Saint Marc destine son Evangile à la Société Chrétienne que Pierre vient de fonder à Rome ; il passera sous silence bien des détails sur lesquels Saint Matthieu a insisté. Saint Luc se met beaucoup plus en dehors des traditions juives et vise avant tous les convertis de laGentilité. La circonstance qui fait écrire à Saint Jean son Évangile est toute spéciale. Les premiers hérétiques ont fait leur apparition et ont poussé l'audace jusqu'à nier la divinité du Verbe Incarné. C'est pour venger cette divinité que Saint Jean écrit son Évangile ; c'est elle qu'il met dans un plus vif éclat, taisant beaucoup d'autres détails pour s'attacher à ceux qui l'établissent avec une plus invincible force.
V. — Il est à peine utile de relever dans les récits Évangéliques leur caractère de sainteté et d'édification ; tout
ce qui précède s'en charge déjà victorieusement. Que font les Évangiles, sinon nous élever, au-dessus de la terre, jusqu'aux sublimités du monde divin? Avec eux nous ne nous préoccupons plus des choses terrestres, nous chassons nos mauvaises concupiscences, nous châtions nos vices, nous allons jusqu'à nous interdire un regard lascif, une parole injurieuse, un rire immodeste, tout ce qui, dans la démarche, l'extérieur, la voix et le geste, est messéant à la profession chrétienne. Nul comme les Évangélistesne saura nous parler de Dieu et des choses saintes, car la sublimité de leur doctrine ne fut soupçonnée d'aucune intelligence. Eux seuls ont fait au monde les plus hautes révélations et eux seuls ont persuadé le monde.
Et ces leçons dune transcendante sainteté ne sont pas seulement admirables en elles-mêmes, elles le sont encore par la facilité avec laquelle les âmes les ont apprises, retenues, pratiquées. Proposez à la foule l'acquisition de quelque haute science ; persuadez à quelque métayer, à un forgeron, à un maçon, à un marinier, à tout autre homme de métier, de dépenser son temps à quelque étude transcendante : il mourra de faim avant d'être devenu un savant. Or, tout au contraire, l'on peut, en un instant, par l'Évangile, devenir un saint. En quelques mots Jésus-Christ nous fait parvenir au sommet des plus hautes vertus.
A cette facilité, joignons une universalité non moins merveilleuse. Tous peuvent également se rendre experts dans la science divine. Cette science se livre sans peine, sans effort, à l'homme des champs, à l'esclave, à la faible femme, à l'enfant, au plus pauvre d'esprit. Et les faits se sont chargés de montrer qu'il en est bien ainsi, et que tel est bien le caractère propre de la vérité chrétienne.
Les foules, dans le monde entier, ont appris les voies du salut, et, qui mieux est, y ont marché courageusement. Tous, habitants des villes comme des campagnes, en plein forum, comme en pleine solitude des montagnes, tous ont connu, aimé, servi Dieu.
Et ce même Evangile qui s'abaisse au niveau des plus communes natures est aussi celui qui guide aux plus sublimes vertus la glorieuse élite des Saints. Franchissez le seuil des monastères, et là vous verrez la perfection dans son expression la plus haute ; là vous apparaîtront des anges étincelants de lumière dans la frêle nature humaine ; là brillera à vos yeux la vie même que l'on meneaux Gieux.
VI. — Quel amour, quel respect, quel culte ne vouerons-nous donc pas à nos Évangiles ? Comment les lirons-nous ? Comment en écouterons-nous l'explication dans nos assemblées saintes quand elle nous sera faite du haut de la chaire ?
Apportons-y d'abord une âme haute et grande. A ces divines révélations, il faut une divine intelligence et un cœur large et généreux. Faisons tout d'abord le calme et le silence dans notre âme ; silence des lèvres et plus encore silence au dedans de nous. Que servirait en effet le silence extérieur si notre esprit demeurait rempli de tumulte ? Il nous faut un esprit calme pour qu'il soit bon auditeur. Arrière donc toute préoccupation d'avarice, d'orgueil, toute pression tyrannique de la colère, toute agitation d'un cœur épris des amours terrestres. Comment écouterait-elle tant de révélations sublimes, tant de profonds mystères, tant de redoutables arcanes» tant de vertus cachées sous l'exposé des dogmes, Fâme chargée d'affections vicieuses ? Aussi le Christ
disait-il: « Gardez- vous de donner aux chiens les choses saintes, et de jeter les diamants sous les pas des pourceaux. »
A cette élévation et à cette pureté de l'âme, nous devons joindre l'attention de l'esprit. De quel instrument de musique saurait-on jouer sans une sérieuse étude ? Mais surtout comment faire jaillir de la lyre Évangélique les sons justes et sonores, les savantes mélodies, sans une audition sérieuse, une application constante et approfondie ? Il faut donc ici le déploiement de la volonté, non pas d'une volonté vague et banale, mais d'une volonté robuste et pleine d'énergie. Tous sans doute voudraient prendre vers les célestes régions de la vérité un vol puissant. Or ce vol n'est possible qu'aux âmes vraiment énergiques. Ce négociant qui veut s'enrichir s'en tient-il à de vagues velléités ? Ne frète-t-il pas un navire, n'engage-t-il pas des matelots et un pilote et un capitaine ? Ne fait-il pas partir ses navires vers de lointaines régions pour trafiquer de son or ? N'affronte- t-il pas tous les dangers qui s'attachent aux navigations ? Faisons de même. Notre navigation à nous n'est pas d'un continent à un autre continent, mais de la terre au ciel. Attention donc ! gréons le navire qui est notre âme, appareillons pour le ciel. Il nous faut un Pilote ? Notre pilote, c'est Jésus-Christ. Evitons les écueils, naviguons sous un ciel tranquille, profitons des vents favorables ; avec Jésus-Christ les tempêtes s'apaisent et l'océan devient clément.
Mais l'application, quelque énergique qu'elle soit, ne saurait suffire sans la vie pure et la conscience limpide. Si vous voulez que le commentaire de l'Évangile profite à votre âme, ne soyez ni la pierre dure, ni le terrain infesté d'herbes mauvaises. Présentez à la divine
semence un sol bien purifié ; autrement le prédicateur serait condamné à un vain et infructueux travail; ce serait folie à lui d'ensemencer une terre remplie d'épines. Qu'ils entendent ces paroles, les habitués du théâtre ! Quoi ! Vous venez d'écouter l'Évangéliste qui vous a transmis les leçons de l'Esprit de Dieu : puis, incontinent après, vous allez vous repaître au théâtre des impures paroles qu'y débitent histrions et actrices ! Vous vous trouverez assez purs pour recueillir les saints discours après vous être souillés de cette fange 1 Car enfin qu'est-il besoin que je détaille par le menu les obscénités de la scène ? Tout y^est plaisanteries lascives, lazzis ignominieux, propos remplis d'opprobres. Tout y est dissolu, tout y conspire à la perte des âmes. A la cour du Prince est-ce les adversaires odieux ou les amis fidèles que vous rencontrerez ? Qui seront son cortège d'honneur et formeront son conseil ? Un ambassadeur nous vient des Cieux, envoyé de Dieu même, porteur pour nous des plus importants messages : et vous, ô gens du monde, vous le délaissez pour courir à vos histrions !
Menons donc, pour profiter des trésors Évangéliques, une vie pure, sevrée des réjouissances dissolues. Et ne soyons pas déconcertés par la difficulté de l'œuvre, la crainte des entraves, la violence des passions, la tyrannie des entraînements : le même Évangile qui exige de nous la pureté de la vie, aide puissamment à nous y élever et à nous y maintenir. Il est assez puissant pour dompter nos plus fougueux ennemis. Il est impossible de frayer avec ces enseignements divins sans en devenir meilleur, que l'on soit homme, femme, ou enfant. Si les dompteurs parviennent à maîtriser les bêtes les plus féroces, comment l'Évangile divin ne viendrait-il pas
à bout de nous ? Car enfin nous n'avons pas la férocité des brutes. La leur est de nature, la nôtre est soumise à notre libre volonté. Puis encore, quelle différence entre des paroles humaines et la parole qui vient de Dieu ? Si donc nous desespérons de nous vaincre, pensons à cela. Si la vertu nous est difficile, allons au remède, allons aux divines pages' qui contiennent les leçons de la sainteté . Allons aux prédications qui nous les développent et, rentrés dans nos demeures, continuons à nous en entretenir. Là sera pour nous tout espoir de sécurité . Quand le démon voit écrits dans une âme ces renseignements divins, il n'ose en approcher. Ces lettres, venues de Dieu et écrites non sur des tablettes mais sur l'âme elle-même et de la main du divin Esprit, jettent un si aveuglant éclat que Satan n'en soutient pas la vue mais s'éloigne désarmé. Rien ne lui est formidable, à lui et à ses suggestions perverses, comme l'âme qui sans cesse médite les vérités saintes. Une telle âme est inaccessible aux troubles de la vie présente, aux flots de l'orgueil, aux fascinations de la prospérité, et, si quelque tempête vient à l'assaillir, le calme y renaît incontinent.
I. — Prenant son vol et planant au-dessus des mondes, s'engageant dans cette immensité sans limite, dans cet océan sans rivage où est Dieu, TÉvangéliste saint! Jean aperçoit et nous révèle Celui qui viendra sur la terre et se fera notre Sauveur.
Dieu qui est un, qui ne peut être plusieurs, n'est cependant pas solitaire dans sa gloire, isolé dans les inac-
cessibles splendeurs de son éternité. Dieu, un en nature, est trois en Personnes ; et ces trois Personnes distinctes ne font qu'un seul et même Dieu.
Saint Jean a contemplé cette vie intime de Dieu. Il a vu, sorti du sein du Père et « engendré dès l'aurore, » le Verbe, fils de Dieu, distinct du Père, mais consubstantiel au Père, « vrai Dieu de vrai Dieu ». Il a vu que Dieu avait un Fils égal à Lui-même .
Pourquoi appelle-t-il ce Fils de Dieu Ver bel 11 n'a pas de termes adéquats à l'Être divin ; Dieu ne se peut exprimer dans la langue humaine : il nous faut donc balbutier. Nous cherchons dans la Création, autour de nous, quelques termes qui nous rendent le moins imparfaitement possible quelque chose de ce qu'est Dieu . Regardant en nous-mêmes nous voyons que ce qu'il y a en nous de plus immatériel, de plus puissant, de plus vivant, c'est notre pensée l, notre a Verbe », nous avons transporté à l'Être divin ce que nous apercevions en nous-même 2. De même encore ce Verbe de Dieu nous l'appelons « lumière », nous l'appelons a vie» car il est à notre âme ce que la lumière et la vie physique sont à notre être corporel. Tout cela est-ce Dieu ? Assurément non ; mais nous suppléons ainsi à notre impuissance actuelle de voir et de connaître Dieu tel qu'il est 3.
Si le Verbe est fils de Dieu, comment ne serait-t-il pas Dieu ?« Dieu de Dieu, Lumière de Lumière, vrai Dieu de
1 Patet quod in qualibet natura intellectuali necesse est ponere verbum. Sanct. August., deTrinitate.Lib. IX, cap. V.
8 « In principio erat Verbum ». Évangile, selon St Jean, Chap. I. Verset 1.
3 Nominamus Filium diversis nominibus ad exprimendum perfectionem ejus, quae uno nomine nonpotest exprimi. Sanct. Thom. in Joan.
Dieu. « Le Verbe est Dieu. Arrière l'hérétique qui, se méprenant sur quelques paroles de l'Écriture, ose affirmer que le Verbe a a été fait » , qu'il n'est pas éternel, ni consubstantiel, ni Dieu par conséquent. QuandT Écriture dit de Jésus-Christ « qu'il a été fait » , elle entend sa naissance humaine, mais nullement son éternelle génération et sa divine consubstantialité. Ecoutons s'en expliquer Jésus-Christ lui-même. « Je suis, disait-il, dans le Père, et le Père est en moi. » Même nature, même vie, même éternité. Même puissance aussi. « De même que le Père ressuscite les morts et donne la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il lui plaît. » « Mon Père ne cesse d'opérer, et moi j'opère... Et moi et mon Père nous ne sommes qu'un. » Et les œuvres suivaient les paroles, et Jésus-Christ ne cessait d'agir en Dieu.
Cette divinité du Verbe, saint Jean la prouve par son éternité. S'il est éternel, il est Dieu. Or il est éternel. Il est avant toute chose. Reculons par de là les mondes : // était. Supposons d'autres milliers de mondes précédant ceux que nous connaissons : // était. Allons à travers les siècles aussi loin qu'il nous est possible : Il était. Il est donc avant toute chose, avant tout le temps, toujours, c'est-à-dire qu'il est sans commencement, qu'il est éternel. Quand donc l'Évangéliste nous dit : « Au commencement était le Verbe », c'est son éternité, sa divinité qu'il proclame '.
Il proclame de même, en ces mots, son éternelle génération. Et leVerbe était en Dieu. Il y était sanscon-
1 Sciendum est quod per hanc praepositionem « Apud » quatuor significantur per quae objectiones quatuor contraria? excluduntur 1° Significat hoc « apud » subsistentiam. 2° Signiflcat auctoritatem. 3° Significat distinctionem 4° Significat conjonctionem . Sanct. Thom.
fusion de personnes autant que sans distinction de nature. « Le Verbe était Dieu. » Il n'était pas le Père, ilétait dans le Père comme Personne divine distincte du Père. Il était le Verbe de Dieu, le Verbe sorti de Dieu, éternellement engendré de Dieu. Comprenons la raison dernière qui fait choisir àl'Évangélistecemotde «Verbe » pour désigner le Fils et son éternelle génération. Aucun mot n'était plus propre à formuler ce grand dogme et à en écarter toute erreur. Une erreur grossière serait d'abord de prêter à la génération divine toute idée matérielle. Non, Dieu engendre son Fils à la manière dont nous engendrons immatériellement notre pensée. De même que notre pensée est le fils de notre intelligence, de même le vrai Fils de Dieu c'est la pensée de Dieu, c'est son « Verbe » . Mais tandis qu'en nous notre Verbe n'est qu'un phénomène contingent et passager, en Dieu il est Personne divine, vivante, éternelle, consubstantielle .
Résumons tout ce début de l'Évangile en montrant l'admirable justesse et la profondeur de chacun des termes employés. Au commencement était le Verbe et le Verbe était Dieu. Au commencement il était en Dieu. Le Verbe est donc une Personne et une Personne distincte de Dieu. Le Verbe n'était pas sans principe. En même temps qu'il était dans le Père, distinct du Père, il venait du Père par voie de génération, il était Fils. Le Verbe était au commencement, avant toutes choses, éternel comme son Père. Dans la génération humaine il n'en saurait être ainsi, et le fils est nécessairement postérieur à celui dont il tire l'être. Mais en Dieu rien de semblable : rien, en l'Éternel, qui soit ou antérieur ou postérieur. De même que le rayon qui part du soleil est de même âge, de même temps que son
principe, ainsi le Verbe est éternellement engendré d'un Père éternel f .
II. — Le Verbe est Créateur et c'est en son Fils que Dieu a créé toutes choses.
Mais avant d'admirer cette puissance créatrice, débarrassons-nous des deux difficultés que nous opposent les hérétiques. Le Verbe, disent-ils, a tout créé, donc aussi l'Esprit-Saint ? L'Esprit-Saint, par suite, n'est ni égal au Père et auFils, ni Dieu comme le Père et le Fils. Aveugles qui ne savent pas lire l'Évangile ? Que dit saint Jean ? Le Verbe a créé tout ce qui a été créé. L'incréable, l'Éternel, l'Esprit-Saint, Dieu comme le Père et le Fils, égal à eux en puissance, en majesté, en éternité, n'a pu être créé par le Fils 2 .
Laissons encore parler l'hérésie. Le Père a tout créé par son Fils. Ce Fils ne fut donc, dans l'œuvre de la Création, que le sous-ordre, l'ouvrier, le manœuvre? De là nous pouvons affirmer qu'il n'est pas l'égal de Dieu, et par conséquent qu'il n'est pas Dieu. Aveugles encore ! Ils n'ont donc pas lu, dans de nombreux passages de l'Écriture, que ce mot «par » est attribué aussi bien au Père qu'au Fils ?
Mais laissons ces tristes raisonneurs, allons au Verbe, allons au Créateur de toutes choses. Tout vient de Lui, tout a été fait par Lui. Ce que l'Évangile dit en un seul mot comporterait d'infinies descriptions. Quelle Œuvre! Quelle Création ! Quel monde de merveilles ! Quel insondable
1 Si quis consideret inveniet omnes haereticorum et Phiiosophorum errorcs destrui. Sanct. Thom. in Joan.
2 Sanct. J. Chrysost. in Joan. — Hoc est hrereticum, cum Spiritus Sanctus sit ejusdem gloriae et substantiœ et dignitatig cum Pâtre et Filio. Sanct. Thom. in Joan.
océan de sagesse et de puissance I Au Ciel le Verbe a créé le monde Angélique, plus vaste, plus étincelant que le nôtre. Si la route de nos Gieux est si merveilleusement constellée, combien plus brillent les Anges au firmament divin que Dieu seul connaît et contemple ? Si la Création visible est déjà si belle, que dire de la Création invisible ! ? Mais dans la nôtre que de merveilles déjà ! Qui suffirait à décrire tous les êtres ?
Qui suffirait même à les compter, tant est inépuisable la fécondité créatrice du Verbe de Dieu? « De même que d'une source d'où coulent des fleuves vous puiserez sans la tarir ni la diminuer jamais : de même supposez, échappés de la puissance du Verbe, autant de milliers de mondes qu'il vous plaira, jamais vous ne la pourrez amoindrir. Voyez le soleil; quelque soit la multitude qu'il illumine, il n'appauvrit pas son éclat : ainsi du Verbe, avant comme après ses créations, il demeure le même, sans diminution ni changement. Eût-il créé d'autres mondes par milliers, à l'infini, sa puissance demeurerait toute entière et il suffirait, non seulement à les créer, mais à les régir. Car il n'est pas seulement le Créateur des mondes, mais il est encore leur providence et la force secrète qui les maintient. 2 »
Tout a été fait par le Verbe; tout est régi, gouverné, maintenu par Lui. Ajoutons : tout sera refait magnifiquement par Lui. Car ici l'Évangéliste nous insinue l'œuvre future de la résurrection générale. Celui « qui est la vie », « en qui est la vie », ne peut laisser à la mort son empire. La mort sera vaincue, « la mort sera absorbée par la vie », et quand le genre humain ressus-
1 Sanct. J . Ghrysost. in Joan.
2 Id.
citera pour ne plus mourir, quand surtout les Élus de Dieu « ressusciteront à la vie éternelle », alors sera vérifiée dans sa plénitude la parole de l'Évangile : En Lui était la vie.
III. — Et la vie était la lumière des hommes. Qu'est-ce que l'homme sinon une intelligence unie à la matière ? Or quelle est la vie de l'intelligence sinon de voir, de connaître, d'être illuminée des rayons de la vérité? La vie de l'homme est donc la lumière. Or la « lumière », la « Vérité », la Pensée, l'Intelligence infinie, c'est le Verbe. Le Verbe est donc « La vie des hommes. »
Elle a deux histoires cette « lumière. » Elle a son histoire publique, elle a son histoire intime, selon que nous la considérons dans son rayonnement à travers le genre humain tout entier, ou seulement dans l'intime de chaque âme.
Elle trouva dans le monde deux adversaires, dont Elle triompha magnifiquement : l'erreur et la mort. Ce fut bien « au milieu des ténèbres » que la divine lumière lit son apparition '. C'est dans un monde chargé d'ignorances, plongé dans d'universelles et monstrueuses erreurs, que le Verbe incarné fit son entrée. Intelligences, cœurs, volontés, pensées, affections, désirs : tout, dans l'individu, était englouti dans le vice. La famille avait péri dans la corruption commune. Et la Société, en dépit d'une apparente civilisation, était devenue le centre de toutes les erreurs, comme le cloaque de toutes les immondices. Et quand se leva sur le monde
1 « Lux » id est Filius Dei « n tenebns lucet » id est hominibus mundi, erroris et ignorav?.tiae tenebris. Sanct. Thom. in Joan., Cap. .
païen la divine Vérité, quand l'Évangile jeta au sein de la nuit sa perçante lumière, ce monde se rua sur Lui pour l'étouffer : la lumière luit parmi les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pu étouffer i. La lutte fut terrible entre le Paganisme et l'Évangile, entre les ténèbres et la Lumière. Mais au lieu d'avoir raison de la Vérité, c'est la Vérité qui rapidement triompha de lui. Les idoles sont renversées, les erreurs tombent, les vices désertent, les cœurs chrétiens sont purifiés. En moins de trois siècles l'univers est aux pieds du Christ, et la Lumière a chassé l'antique nuit. Du même coup la mort était vaincue et détruite, car, ne subsistant que par Terreur et le péché, elle devait être entraînée dans leur défaite 2.
Quelle sera l'histoire de la divine Lumière dans les âmes? Il nous est aisé de le conjecturer. Comme l'Évangile laisse aux âmes leur liberté, les âmes se sépareront en deux classes : les unes qui recevront avec docilité l'enseignement du Christ ; les autres qui le repousseront, aimant mieux leurs vices et leurs ténèbres que la lumière dans la vertu. D'où nous vient cette lumière ? De la foi au Christ. Laissons-nous en pénétrer et elle nous illuminera, menons une vie pure et elle nous demeurera, selon cette parole : « Celui qui m'aime observera mes commandements, et nous viendrons en lui, moi et mon Père etnous ferons en lui notre demeure3. »Demêmeque pour voir le soleil il faut ouvrir les yeux ; pour jouir de
1 ld est : non vicerunt, quia quantumcumque homines peccatis obscurati, invidia excœcati, superbia tenebrosi, contra Christum pugnaverint, non vicerunt eum obscurando, quin potius ejus claritas per totum mundum fulgeret. Sanct. Thom. in Joan., Cap.I.
2 Neque mors neque error superavit, sed fulgida est ubique praedicatio et lucet cum propria fortitudine. Sanct. Chrysost. in Joan., Hom. IV.
Sanct. J. Chrysost. in Joan.
la divine Lumière il faut que l'âme y attache son regard. Et comment s'y attachera-t-elle ? Si elle est innocente. C'est le péché qui est ténèbre et nous enveloppe d'obscurité, inconsidéré qu'il est, sans intelligence et sans sagesse. « Celui, dit l'Écriture, qui fait le mal, hait la lumière et ne s'expose pas à ses rayons. » Et encore : « Ce qu'ils commettent dans les ténèbres de la nuit, est honteux même à dire. » Rien donc n'est ténébreux comme le péché. De même que dans les ténèbres on méconnaît ami et ennemi, on ignore la nature de chaque objet : de même dans la nuit du péché. Laissons, oh ! laissons la divine Lumière « briller au milieu des ténèbres », dissiper la nuit de nos péchés, chasser les ténèbres de nos vices. Devenons par elle « des enfants de Lumière. »
Mais ici se pose une question pleine de mystérieuse angoisse. Y a-t-il une équitable distribution de la divine Lumière? Notre Évangile répond victorieusement : fe Verbe était la véritable Lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. » Mais si le Verbe illumine tout homme venant en ce monde, comment tant d'hommes demeurent-ils privés de sa lumière? Car ils sont nombreux ceux qui ne reconnaissent ni le Christ ni le culte à lui offrir. Comment donc le Verbe illuminet-il tous les hommes ? Le Verbe fait de son côté ce qui lui est possible défaire. Que si beaucoup demeurent enténébrés, la Lumière n'en saurait être responsable ; le crime en est à ceux qui la repoussent volontairement. La grâce est versée sur tous, qu'ils soient Juifs ou Gentils, civilisés ou barbares, libres ou esclaves, jeunes ou vieux, la grâce les accueille tous, la grâce les appelle tous, A ceux qui refusent de s'imputer leur exclusion, Jésus-Christ qui venait pour sauver tous les hommes,
se révèle à tous dans la mesure nécessaire au salut de chacun '.
IV. — Un homme dont le nom était Jean fut envoyé de Dieu. Il vint pour être témoin, pour témoigner de la Lumière, afin que tous crussent par Lui. Il n'était pas la Lumière, mais il venait pour rendre témoignage à la Lumière.
Quoi donc? Le Christ avait-il besoin d'un précurseur? Fallait-il qu'un héraut vînt annoncer au monde l'arrivée de son Roi, et un Dieu ne se suffit-il pas à lui-même pour s'ouvrir dans son propre royaume une route triomphale ? Sans doute, mais telle n'est pas l'économie de la Rédemption. Pour nous sauver Jésus-Christ venait à nous en étranger et en pauvre. Non seulement il réclame d'un Précurseur la première annonce de sa venue, mais il va à lui, reçoit son baptême, se mêle aux pécheurs qui couvrent les rives du Jourdain. Savieentière sera une vie d'humiliation, de pauvreté, de souffrance : notre rédemption est à ce prix. Mais du sein de ces humiliations jailliront parfois, autant qu'il sera nécessaire, des éclairs de divinité. Comme homme et expiateur, Jésus-Christ demande à Jean-Baptiste son témoignage. » Aussi, quand le Précurseur est envoyé devant lui, ce n'est pas que son témoignage lui puisse être nécessaire, mais c'est afin que le monde, dans un Messie aussi obscur et aussi humble, sache reconnaître le vrai
1 Quod si non omnes ceperit, ne id te conturbet : non enim ex necessitate aut vi sed ex voluntate et arbitrio ad nos accedit Deus. Quemadmodum enim non potest quis radio solari probe frui nisi oculos aperiat : ita neque hujus splendoris abunde consors esse, nisi arrimai oculos aperiat. Sanct, J. Chrysost. in Joan., Hom. V.
Messie. Comme s'il disait : a Je suis Dieu et le vrai Fils de Dieu ; ma nature est la nature divine et je n'ai que faire d'un témoignage humain, en serais-je moins Dieu, si personne ne témoignait de moi ? Mais je viens pour sauver les hommes en grand nombre ; leur salut seul m'est à cœur, aussi me suis-je plongé dans cette humiliation de me réclamer d'un témoignage humain. Telle est la faiblesse de la fouit que sa foi en moi devra être aidée de ce secours. « Ainsi notre Rédempteur s'est-il revêtu de notre chair, car s'il nous était apparu dans l'éblouissant éclat de sa divinité, il nous perdait tous. »
Stupéfiant mystère ! En même temps que le Christ passait obscur, humble et pauvre, à travers la foule, méconnu et délaissé, son Précurseur jetait un extraordinaire éclat, remuait la Judée entière, amassait les foules, et ne cessait d'être acclamé d'elles avec d'indescriptibles transports. L'Évangéliste redoute-t-il ces transports et surtout l'erreur qui peut s'en suivre et détourner sur le serviteur les hommages dûs au seul Maître? Il nous précautionne contre toute méprise. « Jean, dit-il, n'était pas la Lumière, mais il devait rendre témoignage à la Lumière. Le Verbe était la Lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde,
V. — Ici nous nous trouvons arrêtés par une difficulté bien sérieuse. Si le Verbe était la lumière du monde », v la vie du monde » ; si tout homme est éclairé par elle et ne peut recevoir que d'elle la grâce et le salut, comment comprendre ce long délai apporté à sa rédemption ? Quatre mille ans sans Rédempteur et sans Rédemption ! Mais c'est là qu'est l'erreur. Non, le monde
ne resta pas sans la Lumière rédemptrice durant ces quatre mille ans d'attente ■ : écoutez l'Évangéliste.
// était dans le monde.
Il y était sans doute tout d'abord comme Créateur, et l'Évangile prend soin de nous le rappeler.
Le monde a été fait par lui. Le monde était plein de sa magnificence, « la terre était à Lui », « les Gieux chantaient sa gloire, » et rien ne subsistait que par la force prolongée de sa parole créatrice.
Toutefois ce n'est pas de cette présence là dont nous nous occupons ici ; Jésus-Christ « était dans le monde comme Rédempteur. Tous les hommes, durant les quatre mille ans qui précédèrent ïa crèche, étaient appelés à sa grâce et à son salut; tous « recevaient de sa plénitude ; » tous pouvaient trouver dans les mérites anticipés de sa Rédemption la rémission de leurs fautes et la consommation de leur sainteté.
De fait une multitude s'est sauvée par Lui. Tout ce que l'Ancienne Alliance renferma de justes fut sanctifié et sauvé par la foi et la grâce de Jésus-Christ. « Les amis de Dieu, ces hommes admirables, ont tous connu Jésus- Christ bien avant sa naissance temporelle. Parlant d'Abraham Jésus-Christ dit : « Abraham, votre père, aspirait avec transport à voir mon jour; il le vit et grande fut sa joie ». Sur David, dans sa réfutation des blasphèmes Juifs : « Comment donc David inspiré par l'Esprit de Dieu a-t-il appelé le Christ son Seigneur ? » Souvent Jésus-Christ opposait aux Juifs la foi de Moïse. Quant aux Prophètes, saint Paul en a parlé ouvertement.
1 Quid est quod in ullimo tempore venitnostram operaturus salutcm, tanto tempore negligens nos ? Dicimus quod ante hoc n mundo erat et providebat operibus suis, et omnibus dignis cognitus erat. Sanct. Chrysost. in Joan., Hom. VII.
Tous, depuis Samuel, ont connu et prophétisé l'Avènement du Messie. Aux Patriarches, Abraham, Jacob et les autres, le Verbe se manifestait, conversait et leur annonçait les magnifiques promesses de l'avenir. » Sans doute ces justes n'eurent pas du Mystère de l'Incarnation et des détails de son histoire la connaissance que l'événement nous en a donnée, et c'est en ce sens que Jésus- Christ a pu dire, « qu'ils désirèrent voir et ne virent point, mais tous connurent Jésus-Christ et les grandes lignes du mystère de la Rédemption. Ajoutons que si dans la lignée des Justes d'Israël cette connaissance du Messie fut lumineuse, si le Verbe projeta sur eux les plus vives clartés, il ne laissa pas le reste de la terre plongé dans l'horreur d'une complète nuit : Il était dans le monde. Il était la Lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. Prenons hardiment ces paroles à la lettre. Pas un homme ne fut laissé sans le rayon de vérité suffisant pour le salut, et pour mystérieuse que fut cette distribution de la divine lumière dans l'Ancien monde, tenons pour certain que Dieu la fit sans la refuser jamais.
Fermons ainsi la bouche à l'incrédulité qui nous reproche les longs délais de l'Incarnation. « Quand l'incrédule nous interpellera : que faisait donc le Christ dans ces siècles où il ne prenait aucun souci dn genre humain, pourquoi nous venir à la fin, après nous avoir délaissés durant d'interminables âges ? Répondons : « Il était dans le monde, bien avant sa naissance temporelle ; il y préludait à ses œuvres futures et il se faisait connaître à tous ceux qui s'en rendaient dignes.
Tous en furent-ils dignes ? Tous le connurent-ils ? Assurément non. Alors, comme aujourd'hui, un grand nombre repoussa la Lumière qui venait à eux. Mais en
quoi cette apostasie volontaire empêche-t-elle que les autres connaissent et adorent ? En quoi l'obstination des incrédules de nos jours empêche-t-elle Dieu d'être connu adoré, servi par ses enfants fidèles ? De même donc que de nos jours il serait insensé, parce que quelques négateurs s'obstinent, de soutenir que Dieu n'est pas connu : de même en ces temps reculés nous ne pouvons nier la connaissance qu'eurent les justes, les héros, du Mystère de Jésus-Christ.
Une autre objection surgit. Pourquoi le si petit nombre des justes et le si grand nombre des négateurs ? Ce pourquoi regarde tout autant notre monde contemporain que l'ancien inonde, et ce n'est pas seulement Jésus-Christ mais Dieu lui-même que le monde s'obstine à méconnaître. Le monde ne Va point connu. Est-ce la faute de Dieu? Est-ce manque de lumière? Non certes, c'est manque de vertu. Le monde méconnaît Dieu pour n'avoir pas à le servir; et il se refuse à le servir parce qu'il est l'esclave volontaire de ses vices. Ceux qu'enchaîne ou l'avarice, ou l'ambition, ou la volupté, ceux que fascinent les biens et les plaisirs sensibles ceux-là « ne l'ont point connu. »
VI. — Mais nulle part ailleurs que dans le peuple Juif, au moment où le visita le Verbe fait Chair, nous n'apercevrons mieux ce qu'a d'odieux et d'inique le refus de recevoir, d'aimer et de servir Jésus-Christ. Ecoutons notre Ëvangélisle. Il vint dans son propre domaine et les siensne Vont point reçu.
Il vint. Qu'est-ce à dire, tout d'abord, il vint d?
1 Quomodo « venit » in mundum ? Respondeo dicendum quod venire In aliquem locum dicitur dupliciter : scilicet quod aliquis vcniatubi nullo modo prius fuorat : vel quod ubi aliquo modo
D'où peut venir Celui qui remplit tout de sa présence ? Quel lieu quitte Celui qui les occupe tous à la fois ? Il était dans le monde : comment dire maintenant : il vint ? C'est qu'il était dans le monde, invisible au monde et comme n'y étant pas. Lorsqu'il s'y rendit visible par sa naissance temporelle, on peut dire de cette apparition « qu'il venait à nous. »
Que supposons-nous que va faire Israël au moment ineffable où son Messie, son Roi, son Dieu lui apparaît ? Oh I sans doute qu'il accourra plein du plus enthousiaste amour se jeter à ses pieds ? Hélas ! non, les siens ne T ont pas reçu. Les siens c'est-à-dire son peuple Juif tant aimé, tant favorisé, tant et si longuement supporté malgré de continuelles prévarications. Mais sous ce mot sont aussi désignés toutes les nations, tous les hommes, qui sont le domaine et la famille de Dieu. 0 navrante histoire ! 0 incompréhensible insensibilité I Le fils de Dieu, pris pour sa créature d'un immense amour, s'en vient à elle pour la relever de sa misère et la porter au sommet d'une éternelle béatitude; il la sollicite tendrement de le recevoir, de l'aimer, de se laisser combler de ses bienfaits. Et que fait-elle ? Elle se détourne avec l'indifférence du dédain, quand elle ne le chasse pas avec la brutalité de la haine ! Tous les siècles se sont émus de cette étrange réception fait à l'Homme- Dieu naissant en ce monde, les Prophètes l'ont connue et en ont jeté leur cri de stupéfaction et de douleur, et c'est par leur organe que le Messie lui-même fait
priusfuerat, incipiatesse quodam novo modo. Filius Deivenit in mundum et tamen in mundo erat. Erat quidem per essentiam, potentiam et prœsentiam; sed« venit » per carnis assumptionem erat invisibilis, venit ut esset visibilis. Sanct. Thom. in Joan. Caput I ectio Y.
entendre les plus touchantes et les plus désolées des plaintes J .
Mettons cependant une complète différence, ici, entre le peuple Juif et le reste des peuples. Lui, avait été prévenu de toute sorte de grâces et inondé des plus vives lumières, et c'est lui qui opposa aux avances du Dieu Rédempteur le plus obstiné refus. La Gentilité au contraire, quoique moinspréparéeàla venue du Messie, sut àlafin le reconnaître, le recevoir, le servir. Toute corrompue qu'elle ait été par les erreurs grossières et obscènes de ses Sages, elle s'en vint au Sauveur, et, en suppliante, réclama de Lui le salut. C'est d'elle, pour la grande partie, que se forma l'Eglise.
VII. — C'est d'elle aussi que sortit la glorieuse lignée des enfants de Dieu. Car il est temps de détourner les yeux des tristesses de l'apostasie pour les reporter sur les joies et les gloires qu'enfanta à profusion sur la terre la Rédemption du Verbe Incarné. A tous ceux qui Vont reçu II a donné le pouvoir d'être faits enfants de Dieu ; à tous ceux qui croient en son nom, qui ne sont pas nés du sang, ni de la volonté delà chair, ni de la volonté de l'homme mais de Dieu même.
Qui nous fera comprendre l'étendue d'une pareille grâce, la magnificence d'un pareil don 2 ?
Voyons-en d'abord l'universalité . Pas un homme n'est exclu, pas une condition, pas un état de vie qui nous puisse priver d'une si divine élévation. « Les rois de la terre écartent de leur service les esclaves : tel n'est pas
1 Judaeos nunc « suos »dicit ut populum peculiarem.
2 Magna bencvolentia ! Unicus natus et et noluit manere unus ; non tîmuit habero coheredes, quia hérôditas ejus non fit angusta, si eam multi possiderent. Sanct. August., tract. II, in Joan.
le Roi du Ciel. Esclaves ou hommes libres, civilisés ou barbares, savants ou ignorants, hommes ou femmes, enfants ou vieillards, nobles ou roturiers, riches ou pauvres, princes ou sujets, tous ont accès au même honneur1. La Foi et la grâce de l'Esprit-Saint répudiant toute inégalité des conditions humaines, font de tous une même divine création, une même divine splendeur.
Admirons de plus l'immensité de ce don de Dieu. Telle est l'efficacité de la grâce, que plus puissante que la flamme du creuset qui change en or étincelant l'obscur lingot, elle transforme en précieuse et divine créature le plus humble des rebuts humains. L'Esprit-Saint, feu céleste, entrant dans nos âmes, y consomme toute scorie, et les fait apparaître respendissantes images de Dieu2 ».
Mais cette opération de l'Esprit-Saint qui fait de nous des êtres divins est-elle purement gratuite. N'y participerons-nous en rien ? Pesons la parole Évangélique : Il a donné le pouvoir d'être faits enfants de Dieu. Après l'immensité et l'universalité du don de Dieu reconnaissons-y la coopération. Dieu n'opère pas en nous sans nous, et quand le baptême nous a fait naître à la vie divine, il nous reste à développer, entretenir, défendre, protéger en nous mêmes cette vie.
Nouveau caractère en nous de la vie divine. Si nous le voulons, si nous n'y mettons pas l'obstacle du péché,
1 Sive sint servi, sive liberi, sive graeci, sive barbari, sive insipientes, sive sapientes, sive viri, sive pueri, sive senes, omnes eodem digni facti sunt honore. Sanct. Chrysost. in Joan., Hom. IX.
2 Tanta gratiae magnitudo. Quemadmodum ignis natura, si metallorum terra attigerit illam cito aurum reddit ; sic, imo longe magis, baptisma quos abluit aureos ex luteis reddit, Spiritu instar ignis illo tempore in animas nostras incidente, et, lutea absumpta imagine cselestem novam et splendidam imaginem, quasi ex conflatura splendentem referente. Sanct. Chrysost. in Joan., Hom. X-
cette eéleste vie sera douée d'inamissibilité ; aucune puissance au monde ne peut nous la ravir
Enfin, dernier caractère de notre nouvelle naissance : sa spiritualité . Ceux-là deviennent enfants de Dieu qui naissent spirituellement, qui ne sont pas nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté d'un homme, mais de Dieu même. Telle est la noblesse de notre être spirituel. Il nous vient directement de Dieu, il ne passe pas par les faiblesses et les scories de la chair, il est immortel, il nous vaut la gloire du Ciel, il fait de nous « des parents de Dieu ». Par cet être divin nous participons en quelque manière à l'Être Divin lui même : « Consortes Divinae Naturae. »
Jésus-Christ, dans une Parabole, nous ouvre sur notre naissance spirituelle d'autres perspectives, en nous montrant le but dernier que Dieu poursuit en nous la donnant. Dieu prépare pour les jours de l'éternité une fête d'une incomparable splendeur. A cette fête il ne veut que d'illustres invités, de divins convives, des êtres revêtus d'une gloire semblable à sa gloire propre : « Similes Ei erimus. » Ce rayonnement et cette beauté divine, Dieu nous en donne, dès maintenant, la substance dans cette grâce sanctifiante, dans cet être divin, que nous communique le baptême. C'est ce que, dans sa Parabole, Jésus-Christ nomme « la robe nuptiale », parure splendide, aspect divin, livrée indispensable, pour paraître à la fête éternelle des Cieux. « Ainsi donc, Bienaimés, ne croyons pas que la foi puisse nous suffire. Si notre vie n'est pas innocente, si nous n'apparaissons pas sous la parure exigée de nous, nous subirons infailliblement le sort du malheureux qui fut chassé de la salle du festin. Ne serait-il pas absurde et intolérable qu'après que Dieu, nous tirant de notre glèbe obscure,
sans rougir de nous, nous eût élevés à une dignité si illustre que nous fussions devenus les hôtes de sa table, nous, après cela, nous demeurions assez lâches, assez grossièrement insensibles, pour ne pas même changer de manière de vivre, et, après une telle vocation, persévérer dans le péché et le mépris de notre Bienfaiteur ? Aussi, si jamais Dieu nous devait chasser des splendeurs de sa fête éternelle nous ne devrons imputer qu'à nous mêmes un si effroyable malheur *. »
Et le Verbe s'est fait chair
VIII. — Quel mot! et quelle réalité dans ce mot! Tout se trouve formulé dans cette extraordinaire expression. L'œuvre entière de Dieu, sa glorification infinie dans le salut du monde, notre gloire à nous mêmes, notre délivrance et notre sublime élévation, le but, le mode, la réalité, les résultats, la permanence et l'éternité de l'Incarnation : l'Évangéliste dit tout dans ce seul mot : Et le Verbe s'est fait Chair.
Quel est le but divin ? Venir nous prendre dans notre néant et nous élever jusqu'à son infinie grandeur. Plus encore : devenir nôtre pour que nous devenions Lui. Et quelque prodigieuse, exorbitante, que soit cette expression, Il la réalise pleinement par l'Incarnation du Verbe. A la lettre, dans la pleine réalité, Dieu se fait Homme pour que l'Homme soit Dieu. Nous dirons du Verbe fait Chair qu'il est l'Homme Dieu. Notre frêle nature humaine s'unit à la Divinité d'une façon si parfaite que des deux natures divine et humaine il ne se fait qu'une seule et même Personne. Et nous ? Nous, par Jésus-
* Sanct. Ghrysost. inJoan.
Christ, devenons les fils de Dieu, étant les Frères de Celui qui est son Fils unique ; Lui par nature, nous par adoption. « Après que l'Évangile nous a affirmé que nous étions devenus les fils de Dieu, il nous révèle la cause de cette prodigieuse élévation ; et cette cause c'est que le Verbe s'est fait Chair, c'est que le Seigneur a pris la forme de l'esclave. Lui qui était le vrai Fils de Dieu, Il s'est fait le vrai Fils de l'homme, afin que par Lui nous devinssions les enfants de Dieu1». — Mais conservons bien la pure doctrine. « De ce que le Dieu de gloire s'est fait homme pauvre, chétif et humble, il ne peut s'en suivre que la Divinité ait subi le plus léger amoindrissement. Descendu jusqu'à notre humilité, le Verbe n'a rien perdu de sa nature divine ; Il nous a seulement élevés jusqu'aux gloires de la divine adoption. Qu'un roi converse avec un mendiant, il le fait sans diminuer sa royale dignité et il rend ce pauvre illustre par ce contact magnifique. Combien plus la Nature de Dieu, infinie, immuable, inaccessible, n'a-t-elle rien à craindre de notre roture. Aussi ne nous troublons pas quand nous entendons notre Évangéliste nous dire : le Verbe s'est fait Chair. Ce n'est pas que la divinité soit devenue Chair, mais c'est la chair qui s'est trouvée élevée jusqu'à la divinité 2. »
Demanderons-nous pourquoi l'Évangile emploie, pour formuler le dogme de l'Incarnation, une expression d'une telle crudité : lé Verbe s'est fait Chair ? Ainsi se trouve à jamais réduite au silence l'audace des hérésiarques que ne voient dans l'Incarnation qu'une apparence sans réalité. Le Fils de Dieu, disent-ils, n'a pas réellement pris notre nature, il n'est pas réellement
1 Sanct. Chrysost. in Joan.
* Id.
homme, il se montre seulement à nous sous les dehors de l'homme, sans en prendre la substance. Non ! s'écrie l'Évangéliste, il est homme comme nous, et homme dans la plus absolue réalité ; il est homme jusqu'à avoir pris de nous non pas l'intelligence seulement, ni le cœur, ni la volonté, ni l'âme, mais aussi la Chair, et de même que nous sommes âme et chair tout ensemble, le Verbe est chair comme nous sommes chair. Seulement faisons toujours la réserve essentielle. Devenant Chair, le Verbene cesse pas d'être Dieu. Il s'unit à notre chair sans rien perdre de sa substance divine. Ce n'est pas la divinité qui se convertit en la chair, c'est la chair qui se trouve élevée jusqu'à la Divinité V
Cette distinction capitale nous est encore mentionnée par les mots qui suivent : Et il a habité en nous. L'hôte et la maison sont choses très distinctes. Quand la Divinité est dite « habiter en nous », en notre nature, en notre chair, assurément nous ne pourrons pas la confondre avec cette chair même. La Divinité restera toujours distincte de l'humanité. Et néanmoins, par une opération qui nous demeure mystérieuse, mais qui ne coûte pas à Celui qui peut tout, des deux natures distinctes il n'est fait qu'une seule et même Personne divine, un seul et même Homme-Dieu.
Nouvelle merveille de gloire. L'union du Verbe avec la nature humaine est une union éternelle. Le Verbe de Dieu n'a pas pris notre nature pour la délaisser ensuite. Il l'a emportée avec lui au plus haut des Cieux ; il l'a
1 Vcrbum carnem assumpsit, non quod ipsum Verbum sit ipsa caro. Sicutsi dicamus, Homo f'actus est albus, non quod ipse sit ipsa Albedo, sed quod Albedinem assumpsit. Sanct. Thom. in Joan., Cap. I, Lee. VI —Verbum Dei Caro quidem factumest, sed absilut mutaretur in Carnem, assumendo quidam iilam,sednon in eam se consumendo. Sanct. Aug., De Trin., C. XI.
fait asseoir sur sontrùne; elle règne en Lui, et elle régnera éternellement. C'est Elle qui en Lui reçoit les adorations des Anges, les hommages et les acclamations du ciel et de la terre.
Comprenons-nous notre gloire ? Concevons-nous l'honneur que Dieu fait à notre nature ? Mais par contre nous rendons-nous bien compte des devoirs qu'entraîne un pareil honneur? « Quelle intelligence pourrait comprendre, quelle langue saurait exprimer l'honneur tout extraordinaire, tout divin, fait à notre race ? Non ! Ni Ange, ni Archange, nul être du ciel ou de la terre ne le pourrait. Telles sont les œuvres de Dieu, tels ses bienfaits, qu'ils dépassent toute puissance de description, toute portée d'une éloquence angélique ou humaine. Mais que conclure? que ce serait folie à nous de nous refuser à faire valoir de pareilles richesses. Elevés à un pareil faîte d'honneur nous pourrions en faire fi, alors que notre plus pressant intérêt est d'y avoir égard 1 Glorifions pour ses bienfaits le Dieu si infiniment clément qui nous les prodigue. » *
IX. —Et lia habité parmi nous ; et nous avons vu sa gloire comme Fils unique du Père, nous l'avons vu plein de grâce et de vérité. Dieu sur la terre 1 Dieu vivant au milieu de nous I Et nous voyons ses traits et nous entendons sa voix, et quand cette main nous touche, c'est la main de Dieu 1 Notre tête fatiguée repose sur sa poitrine, nous nous jetons à ses pieds que nous baisons et arrosons de nos larmes d'amour ! Invisible par sa nature, Dieu nous est devenu visible par son Incarnation. Sans elle comment nos yeux mortels eussent-ils pu contem-
1 Sanct. Chrysost. inJoan.,Honu XI.
pler la Divinité? « Quand Moïse, homme comme nous, descendit de la montagne, les Juifs ne pouvaient supporter l'éclat de sa face, et un voile la dût recouvrir. Combien plus, sans le voile de l'Incarnation, nous serait-il impossible, à nous hommes de néant et de boue, de contempler l'Etre divin inaccessible aux regards des Puissances célestes elles-mêmes » '.
Nous avons vu sa gloire comme la gloire du Fils unique du Père. Toute confusion est écartée, toute assimilation est impossible. Jésus-Christ jette un éclat auquel ne put prétendre aucun des grands serviteurs de Dieu. Certes ! ils furent glorieux les Moïse, les Elie, les Elisée, l'un emporté sur un char de feu, l'autre héritier de ses pouvoirs, et Daniel, et les trois jeunes Hébreux, et tant d'autres que leurs miracles couvrirent de splendeur. Eclatants de gloire furent aussi ces Anges qui apparaissaient au monde en l'inondant de leur lumière, et ces Archanges, ces Chérubins, ces Séraphins, dont les prophètes eurent la visionlgéclatante. Mais arrière toutes ces splendeurs qui jaillissent des créatures, serviteurs de Dieu comme nous ; arrière les prophètes, les Anges, les Archanges, les Vertus des Cieux, tout autre être, s'il existe et quel qu'il soit : c'est ici la gloire du Seigneur, du Roi lui-même, du vrai et unique Fils, de notre Maître à tous que nous contemplons.
Et quelle est cette gloire qui enveloppe toute entière la Personne du Verbe Incarné ? Cette gloire le prend au berceau, l'accompagne durant sa vie mortelle, jette à sa mort son plus vif éclat, et rayonne enfin à travers tous les siècles.
Dès sa naissance il nous apparaît comme le Maître et
1 Sanct. Chrysost. in Joan.
le Dominateur de toutes choses. Il est vêtu de notre vile et obscure livrée et la nature n'en reconnaît pas moins son Seigneur. Une étoile convie les mages du haut des Cieux à venir adorer leur Dieu ; les phalanges Angéliques planent au-dessus de la Crèche en chantant leurs hymnes de triomphe ; de toutes parts s'agitent les messagers qui annoncent la grande nouvelle : les anges aux bergers, les bergers aux peuples, Gabriel à Marie et à Elisabeth, Anne et Siméon aux Juifs qui se rendent au temple. Mais quoi ! Ce ne sont plus les femmes et les vieillards seulement, c'est l'enfant dans le sein de sa mère qui par ses tressaillements merveilleux annonce au monde la grande espérance, c'est le Précurseur qui révèle FHomme-Dieu.
Quand fut venue l'heure où Jésus-Christ se manifesta au monde, ce n'est plus ni l'étoile du Ciel, ni les anges, ni les archanges, c'est Dieu le Père qui le proclame du haut des Cieux « son Fils bien aimé»; c'est l'Esprit- Saint qui repose sur lui sous la forme d'une Colombe. Ainsi s'étendait sa gloire, ainsi rayonnait son éclat jusque dans les régions lointaines. On savait qu'était né le Roi des Cieux.
Le miracle, d'ailleurs, élevait sans cesse son inextinguible voix, éclatant à chacun des pasdeTHomme-Dieu. Les démons fuyaient éperdus, la mort reculait avant de céder définitivement l'empire, les sépulcres rendaient leurs dépouilles, toute infirmité se trouvait subitement guérie, et autant les démons quittaient le corps des possédés, autant la maladie abandonnait sa victime. On pouvait contempler alors les merveilles qu'eussent, sans l'obtenir, voulu voir les Prophètes. Jésus-Christ apparaissait comme le Créateur de l'homme, et le refaisait plus merveilleusement encore qu'il ne l'avait créé ; les
paralytiques marchaient, les membres morts exultaient dans la vie et le mouvement, l'oreille s'ouvrait aux sons, la langue à la parole. Tel l'habile architecte refait pièce à pièce la maison en ruine ; tel l'Homme-Dieu relevait les débris gisants, reliait les parties disjointes, refaisait à neuf les côtés détruits de l'édifice humain 4.
Il était d'autres prodiges plus extraordinaires encore. Car s'il est divin de rendre d'un mot la santé et la vie au corps, il est bien plus d'un Dieu de vivifier l'âme, toutautrement précieuse, mais aussi tout autrement rebelle. La matière se laisse faire, l'âme, douée qu'elle est de libre arbitre, oppose à l'action divine une résistance opiniâtre, que Dieu ne veut pas briser. Dieu veut des hommages libres et non pas esclaves. Aussi convertir une âme est une œuvre plus difficile, partant plus divine que de guérir un corps. Or Jésus-Christ, du même pouvoir qu'il rendait aux corps non pas seulement la santé mais la perfection absolue de cette santé, transfigurait les âmes, les allant prendre dans les derniers bas-fonds du vice pour les élever d'un coup aux plus hauts sommets de la sainte.té. Le publicain devenait Apôtre ,' le persécuteur, saisi l'outrage et le blasphème à la bouche, se transformait subitement en ardent prédicateur, les Mages faisaient aux Juifs la leçon, le larron franchissait d'un bond la 'cité céleste; la courtisane étincelait des clartés de la foi, une Samaritaine entraînait tout son peuple aux pieds du Christ, une Cananéenne obtenait la délivrance de sa fille que le démon enchaînait \
Mais combien la scène grandit et les prodiges s'étendent ! Bientôt ce ne sont plus dés hommes et des femmes isolés, ce sont des villes, des provinces, des ré-
1 Sanct. Chrysost. in Joan.
« Id.
gions, le monde entier, qui se transfigurent à la voix du Christ. Nouvelles mœurs, vie toute céleste, vertus héroïques, et tels sont les préceptes promulgués, les lois obéies, que les hommes]ne vivent plus sur la terre que la vie des anges, ou plutôt, n'ont plus d'autre idéal que Dieu lui même. C'est en considérant toutes ces merveilles jaillies de la puissance de l'Homme-Dieu que l'Ëvangéliste s'écrie : Nous avons vu sa gloire.
Mais de cette gloire peut-on dire qu'elle se fait jour à travers les ignominies et les supplices de « l'Homme de douleur » ? Oui assurément, c'est là même qu'elle jette son plus extraordinaire éclat. A la Croix deux sortes de merveilles s'aperçoivent. Les premières, les plus riches, sont spirituelles. Dieu, dans sa justice, est vaincu et désarmé par la miséricorde ; la réconciliation s'opère entre Lui et le monde, l'enfer se ferme, le ciel s'ouvre, le décret qui nous condamnait aux peines éternelles est déchiré, la mort est abolie, la malédiction se retire, le démon est en fuite, le royaume des âmes est fondé. Au dehors, comme symbole de ces grandes œuvres invisibles, les prodiges éclataient de toutes parts. Pendant que la Victime était suspendue sanglante à la croix, le soleil détournait ses regards, la terre tremblait, une nuit épaisse couvrait le monde, les morts en multitude sortaient des tombeaux entrouverts et se répandaient dans Jérusalem. Le Christ lui-même s'élevait de son tombeau que fermait une lourde pierre et sur lequel le sceau de la puissance Juive était apposé ; il ressuscitait plein de gloire, formait ses Apôtres à la conquête du monde, les députait à, tous les peuples, et fondait pour la durée des siècles l'immense empire, d'où le mal est banni, où les vertus sont héroïquement pratiquées, la vie divine introduite, et l'éternelle gloire magnifiquement méritée.
44 LES PRÉLUDES DE LA DIVINE NAISSANCE
Avec quelle raison pouvons-nous dire : nous avons vu sa gloire, qui est la gloire même du fils de Dieu. Mais s'il nous est donné delà voir en ce monde même et dès cette vie, que sera-t-elle à nos yeux ravis quand nous la contemplerons dans l'éternité ? Si l'Homme- Dieu rayonne dès ici bas d'un si merveilleux éclat, quel est-il, quelle est sa splendeur, au milieu de son royaume ? 0 bienheureux trois fois, mille fois bienheureux, ceux qui seront jugés dignes de contempler de pareils spectacles ! Malheur à nous si nous méritons d'en être exclus 1 C'est de nous qu'il faudrait dire « que mieux eut valu que nous ne fussions pas nés. » A quoi bon vivre ? A quoi bon respirer ? Qu'est-ce que notre être ? Que sommes-nous venus faire en ce monde, si nous manquons notre éternelle destinée ?
LES PRELUDES DE LA DIVINE NAISSANCE
I. — Avant le Roi, marche le héraut qui l'annonce : avant l'apparition sur la terre du Verbe Incarné, voici que va naître le Précurseur chargé d'annoncer ;au monde l'arrivée de son Sauveur et de son Roi. Ce ne peut-être une naissance vulgaire que la sienne, elle sera miraculeuse et une grande scène y prélude.
Le prêtre Zacharie était illustre par sa sainteté et les hautes fonctions sacerdotales qu'il était chargé de remplir 4. Dieu lui avait donné la puissance d'intercession pour le peuple et nous le trouvons dans l'intérieur du Temple, à Tautel des parfums, d'où aucun profane ne peut approcher. La foule pour laquelle il implore attend
1 Sanct. Luc, cap. I, S, 6, 7.