L'ART DE NE PAS VIEILLIR
g^)iTES-MGi un peu, n'est-ce pas une loi aussi ancienne que le monde, une chose toute naturelle, nécessaire, je dirai même utile que de vieillir?
D'abord, c'était le seul prétexte honnête de ceux qu'avaient épargnés les mille maux, catastrophes, épidémies qui élaguent constamment l'humanité de ses rameaux trop faibles ou trop abondants, pour faire une fin, car on a beau dire, il faut toujours en venir là; aussi l'avantage d'avoir trouvé le secret de retarder la dissolution est-il bien discutable. Il faudrait découvrir selui de l'empêcher tout à fait. L'immortalité ou rien.
Ce doit être à dessein que le bon Dieu a laissé s'égarer pendant de si longs siècles la recette du père Mathusalem. Dans ses impénétrables et miséricordieuses vues la longévité pour les mortels ne lui semble probablement que la prolongation d'un misérable exil.
Ne voilà-t-il pas que maintenant, au moyen d'une liqueur magique dans laquelle entrent, comme élément essentiel, quelques parcelles de certains organes d'animaux broyés tout palpitants de vie au moment de la composition du liquide qui s'injecte sous la peau, on va donner à l'homme un rajeunissement merveilleux.
Tout renaît; les facultés intellectuelles mêmes se ravivent et recommencent leur libre exercice que l'âge avait ralenti.
Mais alors nos aïeuls respectés dont on aime et choie l'aimable vieillesse, nos aïeuls repris de fièvres fourvoyées, munis de facultés subtilisées à de passives créatures, redeviendraient des personnages turbulents, incontrôlables?
LAHT DK NE l'A8 VIKILIJU 1 95
Ali lieu (ronti'LT (loiicciiiciit (lans riiciirciix' ciil'aïu'o (|ui revient a|)rès la violente mêlée de la vie pour endormir les })assi()n8, dénouer insensiblement les liens terrestres, on verrait les })onnes gens mus par l'ardeur d'un égoi'sme ravivé, repi'endre dans l'arène la ])lace cédée jadis.
Chez certaines trilnis saii\a^i's, on tue les vieillards devenus inutiles. L'épreuve (pii détermine le moment opportun de l'exécution consiste en ceci: On l'ait monter dans un arl)re le candidat à la mort. Des bras vigoureux secouent cet arbre de toutes leurs forces. Celui (pli étrcint assez fortement les bi-anches pour s'y maintenir malgré ces violentes secousses, obtient un sursis.
Les civilisés n'agissent j)as de même, ils attendent avec |>lus ou moins de patience »pie les aneiens choisissent leur moment.
(^ue deviendrait cependanl la longanimité de la sixième génération si les ancêtres, au lieu de se borner discrètement à orner les murs de ses nuiisons de leurs images dénu)dées, s'imaginaient de s(» cram]ionner obstinément à l'arbre de la vie.
La luiture humaine est susceptil)le d'un cei'tain rendenu'nt de respect. Je lu^ tiendrais ])as, j)our ma part, à courir la chance de voir la vénération de mes arrièrepetits enfants faire faillite devant rim]iê)t extraordinaire (ju'exigerait mon opiniâtre vétusté.
A (pioi bon vouloii" se metti-e à durei' si longtemps?
(^uehpies-uns diront :
— Pour achever uiu' tâche importante commencée.
Hélas, il n'est ])as dans les destinées de ce monde ou du ])ouvoir d'un mortel de com])léter quoi (\\ie ce soit. Lne intelligence huniainc» peut tout au plus ébaucher une grande œuvre (pie les etVorts des autres mettront ])eut-être des siècles à ))arfair(\
Kt s'il lui était possible de conclure (piehiue chose
file recommencerait, aussitôt la première tâche accomlilie, une nouvelle entreprise.
Ainsi, quelque vieux que vive l'homme, il ne se déc'arera jamais satisfait. 11 voudra toujours, comme les enfants: un peu de beurre pour finir son pain, puis un peu de pain pour utiliser son beurre.
Pourquoi alors s'éterniser?
Pour recommencer cette existence dont on s'est plaint si souvent? Pour se relancer à la poursuite du bonheur, fantôme bizarre et capricieux dont tous les vieillards sont les dupes? Pour revivre tous ses souvenirs cuisants qui s'appellent regrets; pour travailler, s'user, se morfondre pendant de longues années à la recherche de l'or, de la gloire, et manquer son but à la fin, ou n'être plus en état de jouir de sa victoire si on l'atteint, ou perdre d'un autre côté ce que l'on comptait acquis et sans quoi l'or et la gloire sont superflus?
Serait-ce pour reprendre de gaieté de cœur sa chaîne de forçat humain et subir la loi qui nous condamne à employer toute notre énergie, à dépenser toutes les forces de notre corps pour sa conservation? Pour entreprendre à nouvau la lutte acharnée, incessante contre la corruption qui nous gagne un peu tous les jours?
Est-ce pour cela, ou, comme disent les gens de théâtre pour survivre à sa gloire, à Tamour qu'on a pu inspirer, à l'intérêt que l'on a fait naître?
Pour s'offrir- en victime à l'égoïsme de ses descendants dont la sollicitude attendrie, la douceur indulgente sont inspirées par la certitude d'une ])rochaine séparation?
Ou, encore serait-ce pour refaire une vie édifiante, mortifiée, réparatrice? Ce n'est même pas la peine, ])uisq\ron trouve tout ce cpi'il faut en fait de pénitence de l'autre côté.
Telle est la loi naturelle: les vieux après avoir joué leur rôle ici-bas doivent se ranger.