LES DEUX PATRIES
A M. Louis Herbette.
« Veuillent les immortels, conducteurs de ma langue, « Que je ne dise rien qui doive être repris. »
La Fontaine.
Le Poète
Toi dont j'ai si souvent regretté la caresse,
O mon pays, mon île aux vibrantes couleurs,
Se peut-il que mon cœur n'ait pas plus d'allégresse
Devant tes monts, tes bois, tes mornes et tes fleurs !
Autrefois, par delà les distances brutales. J'ai célébré l'azur de ton horizon clair. Et, de loin, la splendeur des floraisons natales Me charmait à travers les prismes de la mer.
Mais à présent que je revois tes belles rives
Dont mes regards d'enfant aimèrent les contours.
Je ne m'exalte plus devant leurs perspectives.
Le vent n'a plus l'odeur de mes premiers beaux jours.
Les Deux Patries. 15
La ville où se passa mon enfance, Saint-Pierre, N'est plus qu'un tas de cendre entre de noirs rochers : La tombe où reposaient ma mère et ma grand' mère, Hélas ! c'est bien en vain que je Tirais chercher.
C'est en vain que pour moi telle forêt sonore Balance au crépuscule un feuillage amical, Et que d'un vert palmier qu'illumine l'aurore Monte le fifre frais du merle tropical.
Je ne retrouve plus les sentes famiHères, Les flûtes d'autrefois je ne les entends plus. Et les cloches du soir qui frôlent nos lisières N'ont plus le doux écho des anciens angélus.
Aujourd'hui le jardin vibre comme une lyre, Les brises ont l'odeur troublante de la mer. Et cependant mes yeux, auxquels tu veux sourire. Vers l'horizon lointain tournent leur regard clair.
L'Ile
Je suis le paysage aimé de ton enfance, L'île bleue où fleurit le flamboyant vermeil^ Le chemin rouge et le vieux bois plein de silence Dorment comme autrefois dans la paix du soleil.
i6 Nostalgies Françaises.
Tant d'horizons divers de plaines et de villes Ont déroulé sur toi leurs ciels purs ou brumeux Que mes vieilles lueurs s'endorment immobiles Sous des reflets nouveaux, tout au fond de tes yeux.
Ceux-ci seuls ont changé, ton cœur sait m'apparaîtrc, Malgré toi-mcme, aussi fervent qu'au premier jour ; Ce n'est pas dédaigner le ciel qui te vit naître Que d'aimer le pays où tu connus l'amour.
Il faut également chérir tes deux patries ; Si l'une t'a donné la vie et la santé, L'autre a tendu vers toi les couronnes fleuries De l'idéal, du rêve et de la volupté.
Qu'il te fut doux jadis, au bord de l'Ariège, D'évoquer les palmiers et la mer de saphir. Et d'ici que Paris, noir sous un ciel de neige. Te paraît désirable au fond du souvenir !
Les rêves les plus purs sont ceux de la tristesse, C'est par l'éloignement qu'on mesure l'amour Et rien n'est plus troublant que la douce caresse D'une lettre où l'amie appelle ton retour.
Les Deux Patries. 17
Le cœur ne chante bien qu'une chose passée Qui dans le souvenir flotte comme un adieu. Si le ciel est si doux à ton âme blessée C'est qu'il est de l'azur entre ton âme et Dieu.
Sous mes arbres, mon fils, chante les paysages De France où des amis te firent bon accueil; Pour te mieux inspirer, mes effluves sauvages T'apporteront mon âme éparse sur ton seuil.
Plus tard, si tu parcours l'univers magnifique, De loin tes yeux auront des regards attendris. Et les vers rediront dans un pieux cantique La molle volupté des soirs de ton pays.
Imite l'oiseau vert qui chante dans ma brousse Le lointain continent où son vol émigra, L'oiseau qui, regrettant son nid fait de ma mousse, Sous un ciel étranger plus tard me pleurera.